Frontière turco-arménienne et conflit du Haut Karabagh : la normalisation, une géopolitique ?
Article paru dans l'édition du 04/08/2009
Par Christian KOLTER à Leipzig/Erevan
Traduit en français par Félix KRAWATZEK
Grace à l’intervention de la Suisse et des États-Unis, une feuille de route a été signée entre la Turquie et l’Arménie le 23 avril de cette année pour la normalisation de leurs relations. Elle prévoit – pour autant que l’on sache – aussi une ouverture prochaine de leur frontière, fermée depuis 1993. Le projet d’ouvrir la frontière devrait témoigner de l’intention d’améliorer les relations entre les deux pays. Des frontières ouvertes devraient tout particulièrement être indicatrices de bon voisinage entre des Etats souverains. Mais reste la question suivante : peut-on envisager le projet d’ouverture de la frontière en dehors de son contexte ?
La diplomatie du football, la guerre d’août, les questions d’alliances
Le président turc Abdoullah Gül a répondu à l’invitation du président arménien Serge Sarkissian du mai 2008, et a assisté en septembre de la même année au match de football entre l’Arménie et la Turquie à Erevan. Il s’agit du reste de la première visite d’un président turc en Arménie. Pour le match retour en Turquie en octobre 2009, Sarkissian a annoncé sa visite – sous condition que la frontière soit effectivement ouverte. A ce jour, la dite « diplomatie du football » ne constitue que la partie la plus visible des tentatives de rapprochement turco-arménien qui ont commencé avec des négociations secrètes en 2007, à l’époque de Kotcharian. Ces efforts connaissent pour l’instant leur paroxysme dans la feuille de route déclarée sur un ton de coopération le 23 avril dernier.
En Arménie, le secret autour des négociations et de leur contenu a suscité des réactions fraîches et engendré l’inquiétude que les intérêts nationaux soient jetés par-dessus bord. Ceci concerne en particulier la reconnaissance du génocide arménien et le règlement du conflit du Haut Karabagh dans le cadre du droit à l’autodétermination des Arméniens du Karabagh. Au sujet de ces deux points, plus d’un pense que l’Arménie serait forcée de faire des concessions unilatérales, malgré les affirmations du gouvernement arménien selon lesquelles l’ouverture de la frontière se déroulera sans conditions préalables. Des demandes de démission ont été prononcées à l’encontre du ministre des affaires étrangères Nalbandian. Le parti Dachnaktsountioun qui s’engage pour une ligne de conduite plus sévère a quitté la coalition gouvernementale, refusant de porter une part de la responsabilité dans la feuille de route.
Celle-ci a provoqué un mécontentement et des récusations encore plus clairs en Azerbaïdjan. Généralement, on a pu entendre que le rapprochement de l’Arménie et de la Turquie, l’allié le plus important de l’Azerbaïdjan, signifierait une prise de distance importante dans les relations turco-azerbaïdjanaises tant qu’il n’y aura pas eu de résolution du conflit du Karabagh dans le carde de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan. L’Azerbaïdjan considère la fermeture de la frontière comme un moyen de pression indispensable afin d’inciter l’Arménie à faire des concessions dans le règlement du conflit de Karabagh.
Des élus azerbaïdjanais ont signalé que l’ouverture de la frontière est également impopulaire en Turquie. Bakou a devrait être impliquée dans le déroulement des négociations concernant la feuille de route. La pression de l’Azerbaïdjan sur Ankara est plus flagrante encore depuis l’annonce publique après la présentation du plan. Entre autres, Bakou menace d’augmenter le prix de gaz et de résilier la route turque, la principale voie de transport pour l’exportation des ressources énergétiques azéries. Toutefois, depuis la visite d’Erdogan à Bakou le 12 mai, pendant laquelle il a revendiqué dans un discours clair et émotionnel le principe d’ « une nation – deux Etats », les esprits se sont sensiblement calmés pour l’instant. Principalement parce qu’Erdogan a lié la normalisation des relations turco-arméniennes à une résolution du conflit de Karabagh favorable à l’Azerbaïdjan.
En soi, ces développements montrent que les tentatives de rapprochement turco-arméniennes ralentissent. A cela s’ajoutent les efforts d’acteurs plus grands qui, en particulier depuis la guerre d’août en Géorgie, tendent à utiliser la dynamique politique au Caucase pour des recompositions de stratégie. Cela vaut notamment pour les efforts de médiation accrus des États-Unis et de la Russie dans le conflit Karabagh. Il s’agit bien d’une concurrence intensifiée pour l’influence, ce qui n’est pas pour faciliter le dialogue turco-arménien. Les efforts des grandes puissances dans le Caucase se résument brièvement de la manière suivante : L’UE, bien que non unanime, cherche émanciper davantage de la Russie en matière d’énergie et suit avec un nouvel élan le projet Nabucco, qui était quasiment oublié en 2008. Dans cet objectif, elle est soutenue par les États-Unis. Il s’agit d’un gazoduc qui, en passant par l’Azerbaïdjan et la Géorgie, approvisionnerait du Turkménistan à la Turquie en évitant la Russie. Le 13 juillet 2009, un accord gouvernemental a été signé dans la capitale turque. Cependant, on ignore encore d’où des quantités de gaz suffisantes pourraient provenir, puisque l’Iran, pour des raisons politiques, n’est pas une option viable.
L’OTAN poursuit un élargissement vers l’est dans le Caucase, bien que des plans plus concrets d’adhésion de la Géorgie aient pour l’instant échoué ; les manœuvres en Géorgie en mai de cette année et la coopération renforcée avec l’Azerbaïdjan manifestent cette volonté de présence de l’alliance atlantique. Les États-Unis ont déclaré le Caucase, de façon plus claire qu’auparavant, comme une région stratégiquement cruciale et visent à circonscrire l’influence russe. Pour cela, Washington ne peut guère se priver d’une Turquie qui rayonnerait encore plus vers le Caucase, même si elle agissait dans le cadre d’une mission à elle.
La Russie de son côté essaie d’empêcher que l’Azerbaïdjan et d’autres fournisseurs d’énergie dans la région caspienne s’orientent vers l’ouest. Elle s’est rapprochée de Bakou par un accord de partenariat stratégique (3 juillet 2008) et un accord d’énergie (30 juin 2009), avec lesquels elle accepte un refroidissement accru des relations russo-arméniennes. La Turquie se voit revitalisée dans sa lente ascension vers l’Union Européenne comme vers l’Orient, en tant que pouvoir régional le plus important dans le Caucase. Dans cette perspective, elle est soucieuse de faire usage des intérêts économiques, politiques et militaires de l’UE, l’OTAN et des États-Unis. L’Iran, en raison d’un isolement et d’une instabilité menaçants, est surtout intéressé par une coopération approfondie avec la Russie et l’Arménie et se tient à distance d’une intervention dans le conflit de Karabagh, d’autant plus qu’il y a plus d’Azéris en Iran qu’en Azerbaïdjan. Dans le contexte de cette constellation, la question de la signification de la frontière turco-arménienne se pose.
Qu’est-ce qui caractérise la frontière turco-arménienne ?
Il ne s’agissait certainement pas d’un hasard si la feuille de route a été annoncée le 23 avril, la veille de l’anniversaire du génocide arménien. On s’attendait à ce que le président américain s’adresse au public avec une déclaration qui mentionne le chapitre le plus sombre de l’histoire turco-arménienne. En tant que sénateur, Obama a employé le terme génocide en 2008. Cette année, il s’est contenté d’utiliser le mot arménien « Meds Yegheren » (littéralement « grand crime »). Ce terme est souvent employé par des Arméniens pour faire référence aux événements de 1915/16, mais il n’est pas très répandu en dehors des sphères arméniennes, sans parler du fait qu’il ne traduit pas des exigences de reconnaissance politique ou juridique. En tout cas, les camps arménien comme turc étaient insatisfaits : pour les uns, Obama en a trop dit, pour les autres pas assez. Le président américain lui-même a justifié son choix de mot par la volonté de ne pas interférer d’une manière gênante dans le dialogue en cours. Et cette tentative de dialogue montre précisément dans la question de la frontière turco-arménienne et de son ouverture combien passé et présent ou voisinage et étranger entretiennent des rapports étroits et stratégiques.
La frontière actuelle de la Turquie avec le Caucase est basée sur le traité de Kars qui a été signé en 1921 entre les Etats émergeants qui étaient la Turquie et l’Union Soviétique, pour la conclusion duquel l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie n’étaient présent de facto qu’en tant qu’instances instruites, et n’avaient donc qu’à signer. Dans la mémoire historique en Arménie aussi bien qu’en Turquie, ce traité reste sujet à caution. D’où les spéculations actuelles, dans les journaux arméniens et turcs, pour savoir si la reconnaissance par l’Arménie du traité de Kars fait ou non partie du contenu non publié de la feuille de route. Il n’est pas facile de dire si Erevan reconnait ce traité – elle semble plutôt refuser de répondre à la question. La Turquie attend en tout cas de l’Arménie la confirmation des frontières de Kars et le renoncement expressis verbis au traité de Sèvres (1920). Le traité de Sèvres avait fixé des frontières plus favorables pour l’Arménie ; il avait prévu un partage accru de la Turquie entre les grandes puissances européennes et n’a jamais été reconnu par la Turquie. Avec les cachotteries actuelles autour de la feuille de route, on touche alors au traumatisme de Sèvres pour la Turquie, et à celui de Kars en tant que finalisation territoriale du génocide pour l’Arménie. C’est la raison pour laquelle, à ce stade, on chercherait vainement dans la frontière, vue comme un « fait territorial brut », la base pour un dialogue.
Ce sont plutôt des raisons pragmatiques qui pourraient aboutir à une ouverture de la frontière. En tout cas, pas de préconisation de la feuille de route s’il n’y avait pas de perspective gagnant-gagnant. La situation semble claire : l’Arménie, en grande partie isolée et dépendante politiquement comme économiquement de la Russie, ferait profit de l’ouverture de la frontière. Par exemple, en réduisant ses coûts de transport, en augmentant ses volumes de commerce ou en s’octroyant une marge de manœuvre politique. Pour la Turquie, cela pourrait ouvrir de nouvelles perspectives de développement pour ses régions orientales sous-développées. De plus, elle bénéficierait d’une amélioration de ses relations avec les États-Unis ainsi que de meilleures perspectives d’adhésion à l’UE, d’autant plus que ces dernières années, Bruxelles a plus insisté sur une normalisation des relations turco-arméniennes que sur une reconnaissance du génocide ou une véritable réconciliation.
En même temps, il y a en Arménie certaines voix qui pronostiquent, après l’ouverture de la frontière, la fin de la production en l’Arménie en raison d’un manque de compétitivité et de nouvelles dépendances politiques. Mais tant que le gouvernement arménien estime que des avantages économiques dominent, ces voix n’auront guère d’influence quant à l’ouverture de la frontière. Dans ce cas, qu’est-ce donc qui tient la frontière entre la Turquie et l’Arménie close jusqu’à aujourd’hui?
Le conflit non résolu du Karabagh
La frontière turco-arménienne était établies d’une manière unilatérale par la Turquie en 1993, pendant que dans la guerre du Karabagh les forces azéries étaient en position défensive – clairement un acte de solidarité, comme le rappelle vivement Bakou à Ankara ces dernières semaines. La stratégie qui a abouti à la fermeture de la frontière revient en mémoire et reste, finalement, toujours intacte. Aussi important qu’il serait de séparer ces problèmes pour ouvrir un espace de négociation, l’affirmation actuelle du gouvernement arménien selon laquelle les relations turco-arméniennes et le conflit de Karabakh sont des problèmes différents qui devraient être traités séparément, paraît une conjuration. La formule qui veut que le dialogue et la résolution du conflit sont des processus en parallèle et à traiter sans interaction, relancé par des diplomates européens et américains après le nouveau rapprochement turco-azerbaïdjanais, reste superflue et contreproductive. Et cela tant que l’on ne fait pas pression pour les dissocier, ce qui, pour le moment, ne peut venir que de l’extérieur.
D’ici là, la Turquie peut continuer à traiter la frontière fermée comme une ressource stratégique et lier la soi-disant normalisation des relations turco-arméniennes à l’entière restitution du Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan. L’adhésion de la Turquie à l’UE ne va probablement pas échouer en raison d’une frontière fermée avec l’Arménie. Les principes de Madrid publiés qu’en juillet 2009, qui servent de point d’orientation dans les tentatives de l’OSCE (dans ce cas principalement représentée par la Russie, les Etats-Unis et la France) pour trouver une solution au conflit, prévoient de continuer à exclure les Arméniens du Karabagh de la table des négociations, et stipulent un retrait unilatéral de leurs troupes. De plus, ils contiennent une catégorisation inconséquente des réfugiés, dans la mesure où les réfugiés arméniens originaires des régions contrôlés par l’Azerbaïdjan ne sont pas mentionnés. Y sont finalement développés de vagues concepts de sécurité pour la régularisation de la question des frontières par le biais d’un traité. Alors le moment ne serait pas le plus mal choisi pour médiateurs et intervenants s’ils distinguaient de façon plus explicite leurs propres problèmes, concepts et intérêts des perspectives que les camps directement impliqués portent sur le conflit ; et s’ils menaient davantage leurs négociations selon un examen de cas pour se rapprocher d’une solution durable à ce conflit tenace.