01.06.2009

Albanie : se marier à Gjirokastër, une cérémonie entre tradition et modernité

Shekulli

Albanie : se marier à Gjirokastër, une cérémonie entre tradition et modernité

Traduit par Mandi Gueguen
Sur la Toile :

Publié dans la presse : 5 mai 2009
Mise en ligne : jeudi 28 mai 2009
Une semaine de fête, une myriade de rites symboliques, des danseurs et des chansons. Il y a encore quelques décennies, le mariage dans le sud de l’Albanie, autour de Gjirokastër, obéissait à des règles bien particulières que racontent avec émotion les plus anciens. Aujourd’hui, les cérémonies se sont uniformisées et les festivités se ressemblent toutes. Retour sur une tradition en voie de disparition.

Par Entela Bani

Un cérémonial ancien, un spectacle incroyable ou un folklore archaïque ? Quelque soit l’idée que l’on en a, les noces de la région de Gjirokastër font la fierté des habitants de cette ville située à l’extrême sud de l’Albanie. Mais, les années passant, les traditions ont tendance à s’essoufler.

« Les noces traditionnelles sont un véritable spectacle qui s’étire dans l’espace comme dans le temps : on passe de la maison du mari à celle de la mariée » : c’est ainsi que plusieurs études décrivent les cérémonies de mariage de la région. Ces rituels ont connu leur apogée dans les années 1930-1940.

Musine Kokalari, originaire de Gjirokastër, ne s’est jamais mariée. Mais elle décrit dans son ouvrage La vie bouleversée l’atmosphère de ces cérémonies qui symbolisent, pour la mariée, la fin de sa vie de jeune fille. Accompagnée par les chansons, elle devient alors une femme. La famille du mari peut choisir le jour des noces à sa convenance, mais la cérémonie ne doit jamais se dérouler durant la fête musulmane de Bairam, sous peine de porter malchance. Les célébrations commencent le dimanche et finissent le jeudi ou bien l’inverse. La musique ne s’arrête pas une minute.

Les rites

Les festivités durent une semaine et sont ponctuées par une dizaine de rites symboliques, destinés notamment à porter bonheur. Par exemple, le pas de la porte de la maison de la mariée est ébouillantée quand elle quitte la demeure de ses parents afin de chasser les sorts que l’on aurait pu jeter sur la jeune femme. À l’extérieur, une femme tient un miroir pour que la mariée reste toujours belle. Lorsque l’on va chercher la mariée chez elle, le convoi change plusieurs fois de route, toujours pour conjurer le mauvais sort, jusqu’à la maison du mari. La mariée franchit la porte du pied droit, sous une pluie de riz et d’argent jetée par le belle-mère. Elle s’y arrête un moment, le temps qu’une femme lui badigeonne de miel la main qu’elle essuiera ensuite sur la porte en signe de la douceur qui devra accompagner ses mots. Sous son oreiller, on aura placé un fer de cheval pour que la chance soit toujours avec elle... C’est ainsi que Musine Kokalari résume les noces, telles qu’elles se passaient à Gjirokastër au siècle dernier.

Ces rites font partie des coutumes de la région. Voici quelques uns d’entre eux : la préparation du baklava, le « jour des sourcils », la « nuit de la pâte », le rite du henné, le jour de la mariée, le rite du barbier, l’habillage du marié, etc. Une autre coutume veut qu’on aille chercher la mariée au crépuscule.

Le rite de la préparation du baklava dans la maison de la mariée marque le début des festivités, une semaine avant l’union du couple. Les femmes de la famille, dirigées par la plus ancienne d’entre elles préparent entre sept et dix baklavas tout en chantant.

Le « jour des sourcils » se passe un jeudi, la jeune femme se fait belle, prépare ses atours et s’habille en mariée. « Montagne baisse-toi, pour laisser la lune sortir/et la jeune s’embellir/de blanc se vêtir/et comme une fleur éblouir… »

La « nuit de la pâte » se déroule dans la maison du marié, dans une atmosphère très détendue, drôle même. Des enfants tournent autour de la maison et alors qu’on jette un anneau ou une pièce en or dans la farine, les personnes présentes, dont le marié, se battent pour le récupérer. Couverts de farine, les joueurs provoquent le rire de l’assistance.

Le rite du henné est très complexe et comprend diverses cérémonies comme la préparation du henné dans la maison du mari, l’expédition du henné chez la mariée (le jour du henné) et son application (la nuit du henné). Ces moments-clés sont accompagnés de chansons, comiques ou taquines, parfois improvisées sur le vif. « Nous vous apportons des fleurs et du henné / c’est du pain noir que vous nous donnez / nous en sommes peu gourmets / vous devez mieux nous gâter … »

Le dimanche est le jour des noces, c’est l’apogée de la fête à la maison de la mariée, dont le départ marque la fin des festivités chez ses parents. Le couple ne s’est pas vu durant la semaine. Au même moment, dans la maison du marié c’est le rite du barbier et de l’habillage. Les proches du mari partent chercher la promise chez elle, et les célébrations se déplacent désormais dans la maison du marié qui attend son épouse.

Aujourd’hui, alors que certaines de ces coutumes sont tombées en désuétude, peu de mariées quittent la maison parentale avant le crépuscule. L’usage veut que le soleil du matin trouve la jeune femme dans la maison où elle passera le reste de sa vie. Le convoi qui part chercher la mariée change souvent de trajectoire, une tradition toujours respectée, par superstition. À Gjirokastër, la tradition veut aussi que la mariée reste assise dans un coin de la pièce et qu’elle se lève systématiquement dès que quelqu’un entre.

Un rite particulier a aussi lieu à minuit, au moment où l’on amène du pain fraîchement sorti du four, appelé « pain chaud de la mariée » (il servait aussi à caler les petites faims et à donner de la vigueur). La nuit, la mariée doit dormir sur un oreiller qui cache, en plus du fer à cheval, des rênes qui symbolisent la maîtrise de la langue que celle-ci doit posséder. De vieilles femmes sont cachées dans la chambre nuptiale, elles sortent lorsque le couple entre et s’amusent à les taquiner.

Les danseurs du raki

La danse du raki, cette délicieuse eau de vie de raisin, est très spectaculaire. Un danseur se place au centre d’un grand plateau rempli de petits verres de raki tout en en portant un verre sur la tête. Il s’agit alors de danser sans reverser une seule goutte du précieux breuvage. Aujourd’hui, il ne reste plus que deux danseurs capables d’un tel exploit à Gjirokastër.

Les « Kako-Pino »

La femme qui préparait la mariée s’appelait Kako Pino. Ismail Kadaré en a dressé un portrait saisissant dans son roman Chroniques de la ville de pierre. Cette femme était si professionnelle et si respectée que toutes celles qui lui ont succédé ont pris son nom. C’est une étape très importante, car l’habillage et le maquillage de la mariée marquent le début réel des noces.

« Mon mariage était une merveille. Nous avons suivi la tradition à la lettre et la danse du raki reste un de mes meilleurs souvenirs », rappelle Dino Çiço, publicitaire originaire de cette ville, dont les mariage a eu lieu il y a vingt ans. « Le mariage traditionnel de Gjirokastër est unique dans la monde albanais. C’est vraiment dommage que ces traditions se perdent. Aujourd’hui, les mariages sont uniformes, ils se déroulent des restaurants, cela n’a plus le même cachet », se désole Dino Çiço.

De nombreux d’ouvrages ont été consacrés à ces traditions nuptiales par des ethnologues, et notamment par Tasim Gjokutaj. Ce dernier a minutieusement étudié l’aspect musical de ces cérémonies dans son ouvrage Le lyrisme des noces traditionnelles de Gjirokastër. Les chansons des principaux rites ont même été primées par l’Ordre de troisième classe Naim Frasheri lors du second Festival folklorique national d’Albanie, mais aussi lors de rencontres internationales.

Une tradition qui se perd

Depuis les années 1940, époque où les riches familles de la ville organisaient des noces mémorables, les coutumes se sont essouflées. Les anciens racontent l’on pouvait encore assister à des mariages traditionnels dans les années 1960, mais il n’en reste aujourd’hui que des souvenirs. « Les noces à Gjirokastër, à Tepelenë, à Saranda, ou ailleurs dans le Sud, se ressemblent toutes, il n’y a plus aucune singularité », se plaignent ceux qui ont connu ces traditions.

Le changement est aussi perceptible dans les chansons qui accompagnent les noces. Elles n’ont plus le même caractère cérémonial ou comique. « Les temps changent, les gens changent, mais il faut que le patrimoine culturel traverse les générations », souhaite le chanteur folklorique Gentian Selfo, qui a inclus deux chansons de noces traditionnelles dans son dernier album La robe blanche. Il est souvent invité à des cérémonies nuptiales dans diverses régions du Sud de l’Albanie.

Quoi qu’il en soit, cérémonie traditionnelle qui respecte les rites anciens ou fêtes uniformisées vaguement teintées de tradition, rien n’efface la joie et le bonheur d’un moment qui marque toute une vie. À chacun de le vivre à sa manière.

 

18.05.2009

Serbie : la vieille čaršija de Novi Pazar, au centre des Balkans

Le Courrier des Balkans

Serbie : la vieille čaršija de Novi Pazar, au centre des Balkans

Traduit par Persa Aligrudić

Mise en ligne : samedi 2 mai 2009
La cité de Novi Pazar est toujours au centre des Balkans. Autrefois ville de caravane sous l’Empire ottoman, l’agglomération est aujourd’hui la capitale d’un Sandjak divisé entre la Serbie et le Monténégro et enkysté entre la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. L’industrie textile, florissante dans les années 1990, est en crise. Alors comment assurer le développement de l’agglomération ? Certainement en valorisant le formidable patrimoine architectural de la ville.

Par Sladjana Novosel

Lorsqu’un voyageur arrive par hasard à Novi Pazar et se promène dans la Vieille čaršija, il ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec la Baščaršija de Sarajevo. La ressemblance n’est pas due au hasard. Le fondateur de Novi Pazar et de Sarajevo est le même : le chef militaire ottoman Isa-Beg Isaković.

Novi Pazar a été fondée dans la seconde moitié du XVe siècle. Selon les historiens, les fondations de la ville ont été posées entre 1455 et 1461. Au confluent des rivières de la Jošanica et de la Raška, la ville a reçu le nom de Yeni Bazar, qui signifie « Nouveau bazar », Novi Pazar. Elle avait d’abord été conçue comme une base militaire lors de l’avancée de l’armée ottomane vers le nord. Elle a rapidement perdu ce rôle pour devenir un très important centre économique et commerçant. Les principales voies reliant Dubrovnik, la Bosnie et la côte méridionale à Thessalonique et « Tsarigrad » (ainsi que les populations slaves des Balkans appelaient alors Istanbul) traversaient Novi Pazar. Grâce à cette position sur les grands axes de communication, Novi Pazar est devenue au XVIIe siècle une grande ville et l’une des principales agglomérations du centre des Balkans. Le centre de la ville se trouvait à l’endroit même où passait alors la « stambol-drum » (la route d’Istanbul), qui était la principale liaison entre la Bosnie et le centre de l’Empire ottoman.

Dès l’origine, Novi Pazar avait l’apparence d’une agglomération orientale et, en raison de son étendue et de son importance, elle a été qualifiée de šeher (« grande ville »). Peu de villes des Balkans ont eu droit cette épithète. Au centre de la ville se trouvaient des petites échoppes d’artisans et de commerçants. Le fameux voyageur et écrivain turc Evliyâ Çelebi a noté qu’il y avait 1.100 échoppes de tout genre. Le centre commercial et artisanal a pris naissance sur la rive gauche de la Raška, mais la čaršija s’est rapidement étendue sur la rive droite de la rivière avec le développement du commerce et de l’artisanat. C’est ainsi qu’un nouveau noyau urbain est apparu à la fin du XIXe siècle et au début du XXe dans une zone qui n’avait pas initialement de fonction commerciale. Ce nouveau centre réunit aujourd’hui les bâtiments administratifs de la ville.

La vieille čaršija de Novi Pazar correspond à l’actuelle rue Prvomajski. Autrefois on l’appelait la « route du Sultan », car les caravanes, impériales ou non, la traversaient pour rejoindre Kosovska Mitrovica, Skopje et Istanbul. L’espace de la vieille čaršija est limité par deux mosquées. Arap-džamija est située au début de la rue et elle est aujourd’hui devenue la principale mosquée de la ville. Au bout de la vieille čaršija se trouve la mosquée Altun-alem, l’un des plus importants et des plus beaux édifices de l’architecture islamique dans cette partie de la Serbie. On ne possède pas beaucoup de détails sur l’histoire de cet édifice. On sait que le ktitor (fondateur) de cette mosquée était un éminent personnage, riche et cultivé du nom de Mevlana Muslihudin. Il a fondé la mosquée au milieu du XVIe siècle.

À l’ouest, la vieille čaršija touche le hammam, une construction grandiose qui fait partie des monuments les plus anciens et les plus importants de Serbie. Il appartient au groupe des hammams doubles, avec une partie pour les hommes et une autre pour les femmes. Le hammam a été construit par le fondateur de Novi Pazar Isa-beg Isaković, entre les années soixante et quatre-vingt du XVe siècle. À l’est de la vieille čaršija se trouve la forteresse de la ville, avec sa tour de guet, construite au XVIIIe siècle. La tour est haute de 15 mètres, avec quatre terrasses de défense et de petites meurtrières circulaires disposées sur trois niveaux. Elle servait de tour d’observation et de défense de la forteresse. En raison de son importance culturelle et historique, la vieille čaršija de Novi Pazar a été proclamée patrimoine culturel d’importance exceptionnelle dans les années 1970.

En plus des monuments publics et cultuels, les échoppes de commerce artisanal se côtoient toujours dans la vieille čaršija : boulangers, bijoutiers, cordonniers, bouchers, vendeurs de ćevapi, cardeurs de laine, coiffeurs pour hommes et femmes… Il n’y a pratiquement plus de vieux métiers artisanaux, la plupart ont été remplacés par des commerces. Les boulangeries, accolées les unes aux autres, où le pain se fait encore dans des fours à bois, rappellent les temps passés. Le goût du pain, des grosses miches (somun), et de toutes sortes de petits pains font partie des secrets de famille transmis de génération en génération dans chaque boulangerie. Les vestiges du han (auberge) Granata évoquent aussi les temps anciens. C’est actuellement une kafana, un petit café, où les amateurs locaux de boissons distillées laissent filer le temps, avec de la musique et des chansons populaires. La kafana est aussi évoquée dans les chansons. On dit qu’elle a reçu son nom d’après une grenade tombée à l’endroit où l’auberge a été ultérieurement construite. Depuis longtemps, le bâtiment est abandonné à l’usure du temps.

Bien que classée comme patrimoine culturel d’importance exceptionnelle, la vieille čaršija de Novi Pazar n’a pas été préservée dans sa forme originelle. Les propriétaires des échoppes ont été autorisés à détruire et à reconstruire sans limitations ni contrôle les bâtiments. Les reconstructions se sont donc faites au gré des besoins et des goûts des propriétaires. Le métal, le verre, le plastique, le bois sont aujourd’hui les matériaux les plus utilisés pour les réparations des bâtiments.

La nouvelle municipalité de Novi Pazar, élue en 2008, veut privilégier le développement touristique, de sorte que la restauration de la vieille čaršija fait désormais partie des priorités de la ville. L’élaboration des projets est en cours. La vieille čaršija sera fermée à la circulation et transformée en zone piétonne. Avec les monuments culturels et historiques qu’elle possède, elle deviendra sans aucun doute une destination touristique attrayante.

Macédoine : Skopje, traversez le vieux pont pour découvrir la Čaršija

Le Courrier des Balkans
Macédoine : Skopje, traversez le vieux pont pour découvrir la Čaršija

Mise en ligne : samedi 25 avril 2009
La Čaršija de Skopje, sur la rive gauche du Vardar, est l’un de ces rares quartiers musulmans des Balkans à avoir été préservé. Ici, dans un dédale de rues sans nom, tout est affaire de relations humaines et de proximité. L’État, en tant que médiateur social, semble loin. Le pouvoir n’insuffle pas son caractère au quartier, mais bien ceux qui le fréquentent au quotidien.

Par Fabio Mattioli

Après avoir passé le vieux pont, le visiteur se trouve pris dans un dédale de ruelles tortueuses menant toutes vers une destination inconnue. Plus on s’y enfonce, moins on progresse. On a plutôt le sentiment de sombrer dans les limbes de notre esprit, comme si suivre la Čaršija, c’était un peu se perdre en soi-même.

Après avoir traversé le vieux pont, commence un voyage dans le passé : petites boutiques ottomanes, constructions branlantes qui s’appuient l’une à l’autre pour ne pas s’effondrer, bruits de langues qui se mêlent suivant des modulations étonnantes, regards lourds qui paraissent vouloir dissuader le visiteur d’entrer dans un temple sacré. La Čaršija, ce sont les rides sur ce visage grave d’homme âgé.

Chaque regard sur le vieux quartier ottoman tente d’en saisir la particularité, la spécificité, l’essence. Pourtant, celui-ci semble toujours se dérober au regard de celui qui l’observe, comme s’il était impossible d’en percevoir plus que la surface, et l’on ne parvient jamais à en restituer qu’un portrait aux couleurs affadies. Sans doute la seule façon de le comprendre est-elle d’éviter de le décrire pour au contraire en faire ressortir les absences. Comme si l’on devait décliner l’image de la Čaršija en éliminant ce qu’il y a en trop et faire comme avec les esclaves sculptés par Michel-Ange : à chacun d’en remplir les surfaces ébauchées.

Pour mieux décrire les absences de la Čaršija, il faut d’abord prendre en compte son rôle historique de centre de Skopje. Quartier au visage ottoman mais dont l’histoire dépasse ce simple cadre, elle surgit sur la rive gauche du Vardar, le fleuve qui traverse la ville. Composée de boutiques tenues par de petits artisans, d’anovi (hôtels) et de hammams (bains) destinés à l’accueil et la restauration des étrangers de passage, elle a maintenu pendant des siècles un fort pouvoir d’attraction, sans doute lié à la présence de Bit Pazar, un des plus importants marchés de la région. Centre du commerce, où les verreries élaborées des marchands vénitiens rencontraient autrefois les épices venus d’Orient, il l’est encore de nos jours : les marchandises made in China côtoient sur les étals les fruits et légumes des maraîchers de la région comme les bijoux fabriqués en Macédoine. Jusque dans les années 1990, la Čaršija était le lieu vivant de Skopje, l’endroit où l’on appréciait se promener et sortir prendre un verre, à en croire ce que racontent les habitants. Les guides touristiques tels le Lonely Planet la décrivent toujours comme l’un des lieux les plus importants de la ville, pour l’exotisme de son architecture comme pour son poids historique.

Pourtant, lorsque l’on déambule dans ses rues, il est difficile de se rendre compte de ce rôle de « centre » qu’occupe le quartier. Ici, pas de Louvre, d’Invalides, de Panthéon ni de Colisée. Point de palais magnifique, d’architecture flamboyante, de bâtiments imposants. La Čaršija se caractérise plutôt par sa chaleur humaine ; ce sont les gens qui font l’âme du quartier. Ce n’est que petit à petit que l’on découvre sa véritable personnalité. Là où l’on pouvait s’attendre à voir le prodigieux, l’on se retrouve à sonder l’ordinaire, le banal.

Tout voyageur occidental est immédiatement frappé par l’absence de bâti monumental, structurant. Or c’est le centre qui détermine la personnalité d’une ville. Dans les villes d’Europe de l’Ouest, et notamment dans les capitales, c’est le lieu de la cité où le pouvoir se met en scène. L’espace devient alors un symbole puissant comme en témoigne la taille des édifices publics qui s’y logent. Ce bâti s’impose comme le vecteur de représentations multiples, comme l’a montré Erwin Panofsky. Le pouvoir se met en scène en édifiant des bâtiments à sa gloire. Cela suit une volonté double : prendre le contrôle de l’espace pour imposer ses propres règles mais aussi pour assurer sa légitimité

Il n’y a, dans la Čaršija, ni un nombre ni une densité élevés de bâtiments publics ou d’autres symboles de la puissance étatique. Elle a étrangement été dégagée des signes extérieurs du pouvoir, et notamment ceux que le régime socialiste a souvent imposé en de nombreux autres endroits, alors même qu’il a fallu reconstruire Skopje après le tremblement de terre de 1963. Étant données ces circonstances, pourquoi ne pas avoir laissé son empreinte sur la ville ?

Dans le contexte de la République fédérale socialiste de Yougoslavie, la diffusion d’une double identité socialiste et macédonienne était un enjeu majeur, comme le prouve l’importance attribuée à la « nation » dans l’historiographie d’État. Pourtant, la Čaršija de Skopje n’a pas été colonisée par les édifices socialistes ni même détruite, comme cela a pu être le cas dans de nombreuses autres villes du bloc de l’Est. Elle a étonnement échappé aux coups de pelle qu’ont subis, entre autres, Kaliningrad ou Budapest. La raison est simple : le régime communiste a choisi de créer un nouveau centre sur la rive droite du Vardar plutôt que d’investir le vieux quartier ottoman.

Afin de comprendre le développement inégal des deux rives du fleuve, différents niveaux d’explication sont à considérer. Après le tremblement de terre de 1963, on confia à l’architecte japonais Kenzo Tange la conception d’un projet de reconstruction du centre de Skopje. Celui-ci prévoyait un développement équilibré entre les deux rives du Vardar. Une proposition en total décalage avec la réalisation finale puisque l’on constate que les investissements publics se sont concentrés sur la rive droite du fleuve. Une décision qui pose question quant à ses motivations. La composition ethnique de la ville a-t-elle influé sur le choix de privilégier un quai plutôt que l’autre ? La décision de préserver la Čaršija aurait-elle été le fruit de négociations entre instances internationales, pouvoir central et intérêts locaux, comme pourrait nous le suggérer l’analogie avec Budapest ?

Sans nier l’importance de ces questions, c’est plutôt un autre échelon d’analyse qui retient ici notre attention : les pratiques quotidiennes imbriquées dans la structure urbaine et relationnelle de la Čaršija [1].
Si vous vous perdez dans la Čaršija et que vous souhaitez vous orienter grâce aux noms des rues, vous vous rendrez très vite compte du côté vain de votre démarche : il n’y a aucun panneau. De même, si vous cherchez une direction, un musée ou quelque lieu que ce soit, il vous sera bien difficile de trouver une signalétique. Les vendeurs du quartier, qui connaissent parfaitement le lieu, sont peu sensibles aux noms des rues. Pour vous expliquer la route, ils recourront très probablement à des points de repères visuels du type « à droite après ce bâtiment, à gauche quand vous voyez cette enseigne », ou bien vous amèneront eux-mêmes à l’endroit où vous souhaitez aller. Aussi surprenant que cela puisse paraître aux personnes extérieures, les gens du quartier se repèrent très bien sans aucune signalétique. Leur rapport à la Čaršija est d’une telle proximité que toute signalétique est inutile et même superflue.

Plus étonnant encore est le cas des taxis sauvages du Kameni Most, le vieux pont qui traverse le Vardar. Si vous passez par là, vous serez sûrement hélé par des hommes qui vous demanderont si vous souhaitez vous rendre à Tetovo, ou ailleurs. Leurs véhicules ne les distinguent en rien des autres, au point que leur proposition semble suspecte aux personnes qui ne les connaissent pas. Mais les Skopjotes les utilisent sans crainte. Il existe d’autres taxis sauvages à la gare mais ceux-là ressemblent comme deux gouttes d’eau aux taxis officiels et ne transportent que les étrangers. À côté du vieux pont, les taxis sauvages bénéficient de la bienveillance des habitants. Ils n’ont pas besoin de signalétique pour qu’on leur fasse confiance. Celle-ci passe par un lien social privilégié.

Dans la Čaršija, tout est question de relations humaines, de lien social. Ce n’est pas le pouvoir qui insuffle son caractère au quartier mais ceux qui le fréquentent au quotidien. Il en est même difficile d’imaginer comment un pouvoir extérieur pourrait s’immiscer sans occasionner de tension. Dans la vie si intense de Bit Pazar, les relations sont horizontales et se passent de tout contrôle de l’État, en tant que médiateur social. Il n’est donc pas étonnant qu’un trafic de devises étrangères s’y soit développé pendant la période de forte inflation du début des années 1990. De même, les affrontements de 1992 qui ont opposé la communauté albanaise à la police peuvent trouver une autre dimension explicative au-delà des simples critères ethniques.