09.09.2009

Le Graal et l'Islam

Le Graal et l'Islam
Horacio Labat
Le Graal, symbole de la Grâce ? rapprochement et participation au divin ? rencontre de Dieu avec lui-même dans l'homme ? union transformatrice de la créature avec le modèle divin ? connaissance directe de Dieu et de son Verbe ? Sujet transcendantal pour le mysticisme occidental....

D'une manière générale, on suppose que le Saint Graal est en relation avec Jésus. Selon certaines traditions, c'est la coupe à laquelle burent Jésus et ses disciples lors de la dernière Cène. D'autres disent que c'est la coupe que Joseph d'Arimatie utilisa pour recueillir le sang de Jésus crucifié. Mais si le Graal était si intimement associé à Jésus, pourquoi n'y a-t-on fait absolument aucune allusion pendant plus d'un millénaire ? Où était-il pendant tout ce temps ? Pourquoi n'a-t-il pas figuré dans la littérature, le folklore ou la tradition antérieures au douzième siècle de notre ère ? Pourquoi quelque chose d'aussi important pour le christianisme est-il resté apparemment caché pendant tant de temps ?



Tout approfondissement du sujet qui nous occupe doit commencer par un examen de l'origine du Graal, de ses aspects, ses caractéristiques, son éthique, l'idée du centre du monde, la recherche ou quête du Graal, ses épreuves, la chevalerie terrestre et la chevalerie céleste, et le héros du Graal.



La Kaaba, sanctuaire principal de l'islam dans la mosquée de la Mecque, a une forme cubique et sur sa face orientale interne se trouve la Pierre noire que baisent les pélerins. La tradition nous dit que le patriarche hébreu Abraham, né à Ur en Chaldée, vers 2000 ans av. J.-C., avec son fils Ismael, né de l'esclave Agar, reçut de Dieu l'ordre d'élever un temple, et comme il ne savait pas où ,ni comment l'ériger il posa la question au Seigneur. Celui-ci envoya un nuage noir qui se posa en l'air : en cet endroit géographique et avec les mêmes dimensions et les mêmes couleurs que celles du nuage, le père et le fils réalisèrent leur oeuvre. "Fais-nous connaître le culte", demandèrent-ils. Survint alors l'Archange Gabriel, qui apportait la pierre noire. Ce qu'apporta Gabriel était-il une jacinthe qui se transforma en pierre noire en présence d'une femme impure ? S'agit-il en réalité d'une pierre météorique de couleur rouge sombre ? En tous cas, l'équivalent islamique du Graal, en tant que symbole des centres spirituels de l'humanité, est la Pierre noire de la Kaaba.



Depuis le VIIIe siècle de notre ère, le problème théologique et intellectuel de la coexistence et de la valeur respective des trois fois est posé : la foi chrétienne, la foi judaïque et la foi musulmane. Et depuis cette époque, la parabole des trois anneaux tente de nous donner une solution : un père remet un anneau à chacun de ses trois fils : lequel est le meilleur ? se demandent chacun des fils, imbus de la grande hérésie de la séparativité et prompts à cataloguer. Par leur nature et leurs caractéristiques, les trois fils sont différents, ce que met en évidence le fait que le père leur a remis des anneaux différents adaptés à leurs possibilités et à leurs besoins. Ils sont aussi complémentaires, car le père veut le meilleur pour tous ses fils. Mais eux ne le comprennent pas ni ne le vivent. La clé réside dans l'usage que fait chaque fils de son anneau, pour être le reflet toujours plus fidèle du père. Ces trois branches du monothéisme, de racine abrahamanique, devront actualiser le Mystère prophétique permanent de Melchisedech.



L'islam, ouvert par vocation à toutes les formes de révélation authentique prophétiques ou sapientiales, a joué un rôle particulier d'intégration avec les mazdéistes, les hermétiques, les pythagoriciens, les platoniciens, les chrétiens et les juifs.



Le message de transcendance des trois branches monothéistes pour mieux tirer profit des possibilités que l'Ere astrologiques des Poissons conférait à l'humanité, apparaît dans les Ecritures avec le thème du Roi du Monde, Prêtre du Feu, Melchisedech, bénissant Abraham au nom du Dieu Très-Haut, et par son intermédiaire les trois religions à l'origine desquelles se trouve Abraham. L'Ordre du Graal, à travers toutes les époques et toutes les traditions, est une expression de l'Ordre du Feu de Melchisedech. De la conscience effective de l'unité essentielle des trois religions monothéistes dépendait la restauration de la souveraineté du Graal, c'est-à-dire l'accomplissement du "Mystère impérial" qui sauverait l'Occident de la décadence due à la scission politique et religieuse. Plus tard, dans la littérature également, Dante a posé le problème, en tant que Gibelin qu'il était (partisan des Empereurs d'Allemagne, en Italie, durant le Moyen Age, contre les Guelfes, défenseurs des Papes).



A l'intérieur de la tradition primordiale représentée par le Graal, existe alors un versant occidental (la Coupe, pierre prophétique des Celtes, devient la coupe qui a reçu le sang du Christ : le dogme de la transsubstantation, conversion intégrale d'une substance en une autre, l'eucharistie comme expression de la dernière Cène au cours de laquelle le corps et le sang de Christ devient l'hostie-pain et le vin dans la coupe). Et un versant oriental (la Pierre de la révélation descendue du ciel oriental). La tradition occidentale se manifeste à la fin du XIIe siècle comme effet de l'influence des croisades, après leur contact avec l'Orient, dans le terrain européen fertile préparé par la renaissance celtico-chrétienne ou néodruidisme qui eut lieu au XIe siècle. Appartiennent à ce courant les oeuvres littéraires du cycle du Graal de Chrétien de Troyes, Robert de Boron, Monnessier, Gerbert de Montreuil et les travaux sur Lancelot et la mort d'Arthur. L'Ordre de Citeaux et l'Ordre de saint Benoît canalisent dans les faits cette tendance. La filiation orientale apparaît dans la littérature avec le Parsifal le Wolfram von Eschenbach et le Nouveau Titurel (Tintagel ?) de Albrecht (1270). La doctrine de l'Ordre du Temple canalise cette tradition. L'enseignement du Graal est un magistère ésotérique (moine-soldat, prêtre-roi), magistère distinct de l'Eglise.



L'oeuvre de Wolfram von Eschenbach est un des rameaux principaux et primitifs du mythe du Graal. Pendant ces siècles, l'islam fut l'inspirateur et le guide des minorités responsables du développement et de la canalisation des trois religions monothéistes. Ibn Arabi, Ibn Masara, Ibn Farabi, Avicenne et Averroès, parmi d'autres moins connus, ont inspiré la production de saint Albert le Grand, de saint Thomas d'Aquin, d'Escoto (?) et d'autres. La science occidentale est pour lors totalement arabe : Ptolémée et Euclide parviennent, via l'Espagne et la Sicile, au XIIIe siècle, jusqu'aux chaires d'Oxford et de Chartres.



La confrérie des constructeurs de cathédrales, et les corporations artisanales d'une manière générale, furent des organisations initiatiques, avec des traces claires d'influence islamique. La tradition hermétique, dont Hermès Trismégiste, du nom grec donné au dieu égyptien Thot, passe de Geber(?) à Roger Bacon, au-delà des différences extérieures des dogmes : c'est ainsi que l'alchimie est parvenue jusqu'à nos jours. Von Eschenbach nous parle d'un maître provençal, qui avait reçu le baptême, et qui sous le pseudonyme de Kyot trouva, dans un atelier alchimique à Tolède, des manuscrits arables abandonnés : il recueillit en Espagne la tradition arabe, racontant la vie d'un docteur ès sciences cosmologiques, Flegetanis (descendant d'une ancienne famille d'Israel), qui lit le nom du Graal dans les étoiles et voit comment les anges le font descendre sur la Terre, pour le remettre à la garde "des seuls hommes d'essence angélique (qui grâce au mystère du Baptême étaient à l'abri des embûches du Malin) : les chrétiens. Le Graal est apporté jusqu'en Inde, lieu où on situait alors le paradis terrestre. Le mystère du Graal, en tant que mystère de la connaissance, de l'initiation, de la transmission initiatique, en tant que mystère des centres spirituels de la planète, a alors une existence certaine, il est d'origine céleste, de source islamique, et sa présence en Occident est sous la garde des chrétiens. Où ? le récit nous parle de Gahumret, frère cadet du Roi d'Anjou, qui fuit la vie de la Cour et entreprend le voyage à la recherche de lui-même, cheminant de l'Asie à l'Afrique, pour passer ensuite par l'Irlande et revenir après en Provence. C'est le père de Feirefiz (Orient) et de Parsifal (Occident), représentants de la chevalerie errante orientale et occidentale. La coupe de chevalerie représente les breuvages initiatiques des quatre sciences : la science de l'Esprit (le vin), la science absolue (l'eau), la science des lois révélées (le lait) et la science des normes sapientales (de sagesse) (miel).



La conquête pour notre monde de la Cité divine, le projet et l'oeuvre interrompue des templiers, chercher en Europe le paix spirituelle, s'est faite à travers une relation initiatique avec l'islam, créant des liens de fraternité spirituelle avec des Ordres musulmans comme celui des Assassins (à contrôler)("Gardiens"), créé cinquante ans avant que ne soit institué le Temple en 1118. L'authentique Terre Sainte de l'ésotérisme médiéval, le centre spirituel suprême de l'époque est connu pour nous comme le Royaume du Prêtre Jean, en relation en Asie Centrale avec l'Agartha, Royaume occulte du Roi du Monde.



Dans la tradition occidentale, la quête du Graal complète la réalité d'Arthur comme pouvoir temporel, de la même manière que le Ciel complète la Terre et que la chevalerie céleste complète la chevalerie terrestre. Le Roi du Ciel attribue à l'Homme deux clés, deux mystères : celle de l'Empire (qui est en argent) et celle du Sacerdoce (qui est en or).



Dans la mythologie celtique, Arthur (fidèle agent de Merlin) est l'Empire avec son épée Excalibur, et Merlin est le Prêtre avec la direction spirituelle des peuples celtes. A l'heure de la seconde venue, les deux autorités, sacerdotale et royale, seront à nouveau réunies sur une seule auguste tête : la tradition chiite nous dit la même chose quand elle explique la fonction du Mahdi.



Si le lieu central, la Montagne polaire, l'Ile sèche, dans les différentes traditions, reçoit les noms de la Thulé hyperboréenne, l'Avalon celtique, le Mérou hindou, l'Olympe grec, la Colline de Sion pour le christianisme et le judaïsme, dans l'islam on a la Monbna Qaf, (à vérifier), Montagne des Saints ou Montagne blanche située dans l'Ile verte.



La Pierre noire est exotérique, tandis que le Graal est totalement ésotérique. On peut expliquer cela par l'existence d'une Kaaba céleste ou existerait la Pierre-archétype de la Pierre noire terrestre, qui voit et parle nomme les Imans et déposera comme témoin le Dernier Jour.



La notion d'universalité du Graal et de l'unité essentielle des traditions, implique non seulement l'approfondissement ésotérique du contenu des dogmes mais également la rupture - par transcendance- des limites intellectuelles liées au fait même de sa définition, et l'effondrement des barrières religieuses, qui se transformeront en ponts, pour permettre à la chrétienté de réintégrer l'Ordre traditionnel universel face au triple défi d'un nouveau siècle, d'un nouveau millénaire, d'une nouvelle ère astrologique.



Bibliographie



"The Rosicrucian Enlightenment" (St. Albans, 1975), Yates, F.A.

"Parzifal" (Nueva York, 1961), Wolkam von Eschenbach.

"Le Roi du Monde", René Guénon.

"Traité d'Histoire des religions", Mircea Eliade.

"L'islam et le Graal", Pierre Ponsoye.



Traduit de l'espagnol par Marie-Françoise Touret

Roumanie : un village turc oublié par le temps

Evenimentul Zilei
Roumanie : un village turc oublié par le temps
Traduit par Ramona Delcea

Sur la Toile :

Publié dans la presse : 30 août 2009
Mise en ligne : mardi 8 septembre 2009
Près de 33.000 Turcs vivent sur les bords de la mer Noire et dans le delta du Danube, leur communauté comptant parmi les 18 minorités reconnues en Roumanie. Dans le vaste territoire de la Dobrogea, l’un de leurs villages, Baspunar, est le seul du pays où n’habite pas un seul Roumain. La vie s’y organise autour d’une unique source d’eau potable appelée « cişmea ».

Par Mariana Apostol

La Dobrogea est le territoire le plus ancien de Roumanie. Son relief dénivelé conduit les voyageurs à l’épuisement et leur donne le sentiment d’être de courageux aventuriers. Sur place, on découvre avec stupeur les fameuses collines de Moreni connues pour leurs pistes d’enduro. On prend également conscience que Bucarest n’est pas la plus exposée aux tempêtes de poussière.

D’immenses et puissants nuages font en effet perdre la vue et le souffle aux visiteurs. Pourtant aucune bouteille d’oxygène n’est à portée. La bouffée d’air salvatrice vient enfin lorsqu’au loin une tour blanche surgit comme par miracle. Seule l’odeur de fumier rappelle alors aux sens qu’on se trouve bien sur terre.

C’est le village de Bastpunar, ou Fântâna Mare (La Grande Source), petite localité du département de Constanţa, située à 10 km de la Bulgarie. Seule fortification empêchant l’entrée au village, un troupeau d’oies têtues qui a décidé de pondre au beau milieu de la route. Ce n’est pas un village comme les autres, mais une localité frontalière peuplée exclusivement de Turcs, environ 400, dont la seule source d’eau potable est une « cişmea », un point d’eau situé au cœur du village.

Grand vacarme sous la trémie en pierre qui cache la source : des enfants avec des bidons, des vieillards avec des petites bouteilles usées ; ils s’entassent tous pour remplir leurs récipients, comme si l’heure de fermeture du robinet allait sonner.

Ce n’est pourtant pas le cas. Depuis sa naissance, il y a 2000 ans, la source a gardé le même débit et les incertitudes concernant son avenir ne sont pas d’actualité. Bien au contraire. L’ambassade de Turquie à Bucarest à promis d’aider les villageois à mettre en place un système de canalisation autour de la cişmea et à mettre du béton tout autour.

Les habitants de Baspunar ne sont pas les seuls à s’approvisionner depuis cette source qui jaillit comme par magie, d’un sol rocheux, aride et sillonné par des crevasses. Beaucoup d’habitants des trois villages voisins y viennent remplir leurs seaux et même des habitants des villes environnantes parcourent presque 100 km dans le même but. Selon notre guide, l’eau de la source peut être conservée pendant toute une année sans qu’elle perde de ses qualités et sans subir d’altération.

L’existence du village remonterait, selon l’historien de Baspunar, à l’an zéro. Une histoire fantastique sur son apparition est racontée par les villageois. Il semblerait que la Dobrogea fut inondée à cette époque et la crue laissa derrière elle un ravin, celui qui abrite le village de nos jours, entouré, comme à l’époque, par des collines de calcaire, hautes de plus de 30 mètres.

La forêt qui a poussé sur ces collines a donné naissance à la première source d’eau, d’où le nom de la localité : Fântâna Mare. L’épisode est fortement lié à une autre histoire ; celle d’un buffle qui, chaque soir, venait au village. Les habitants en ont déduit que le buffle venait assouvir sa soif et donc, qu’il devait y avoir une source. Ils ont suivi l’animal et c’est ainsi qu’ils ont trouvé le point d’eau.

Tensions avec les voisins bulgares

La cişmea continue d’attirer non seulement des consommateurs, mais aussi des curieux de toute la Roumanie. Cristea Gascan, le maire de la commune à laquelle appartient le village, cherche à développer un site touristique autour de ce petit bout de terre marqué par une légende ancienne et où vivent quelques 400 Turcs de confession musulmane.

Mais, au village, les voisins bulgares ne sont pas les bienvenus, loin de là. Chaque communauté insulte l’autre par delà les collines et lorsqu’elles se croisent, elles s’ignorent.

Sabatin, le représentant de la commune, raconte : « Les Bulgares sont les plus méchants. Nous nous entendons bien avec les Roumains, ils nous ont laissé vivre dans ces lieux. Par contre, quand nous nous sommes rendus un jour en Bulgarie faire le marché, tout le monde nous a ignoré parce qu’on parlait le turc. Au final, je me suis tellement énervé, que je me suis mis au milieu des Bulgares et j’ai crié fort pour qu’ils ne m’ignorent plus. Ils nous prennent de haut, alors qu’ils sont plus pauvres que nous et que leurs villages sont très dégradés ».

Des rituels solennels

Les messes du Ramadan résonnent dans les haut-parleurs et les radios. Dans la mosquée située derrière la source d’eau, au lieu d’une foule de croyants, trois femmes seulement sont assises dans la salle de prières, récitant un passage du Coran. Deux apprennent à lire l’arabe, la troisième est leur professeur. Elle a pris elle-même des cours en Turquie, grâce aux dons de plusieurs hommes d’affaires turcs et était retournée transmettre à ses co-villageois ce qu’elle avait appris. Ce serait, selon notre guide, une pratique courante au sein de la communauté turque.

La purification par l’eau est un autre tradition que les villageois ont gardée. Les femmes rentrent chez elles et, à 13h30, le serviteur de la mosquée, qu’ils appellent « Ogea » fait son apparition. C’est un jeune homme aux cheveux bruns de 21 ans, qui baisse son regard après avoir salué les invités en guise de respect. Il s’appelle Revan, mais tout le monde l’appelle Monsieur Ogea. Avant la messe, la tradition veut qu’il exécute un rituel de purification par l’eau.

Il se déchausse à l’entrée de la mosquée, se lave les mains trois fois, il se lave la bouche, le nez et les coudes. Ensuite, avec sa main droite, il laisse couler de l’eau du haut de sa tête jusqu’à sa poitrine et finit par se laver les oreilles et les pieds. Enfin, il met un voile sur sa tête et se couvre d’un long manteau noir, appelé « gipee ».

Avant de dérouler son rituel solennel, Revan appelle ses croyants à la prière à l’aide d’un haut-parleur. Cet appel prend la forme d’une chanson. Les femmes du village rappellent leurs poules qui crèvent de chaud, les enfants allument les radios et de la musique court dans toute la vallée. Le Ramadan, semble-t-il, n’est pas la fête de tous les Turcs.

 

23.08.2009

Minorités au Kosovo : les Bosniaques ne peuvent pas se rendre dans leur « mère-patrie »

Le Courrier du Kosovo

Minorités au Kosovo : les Bosniaques ne peuvent pas se rendre dans leur « mère-patrie »

Traduit par Nerimane Kamberi
Sur la Toile :
Mise en ligne : jeudi 6 août 2009
La Bosnie-Herzégovine n’a pas reconnu l’indépendance du Kosovo et ne reconnaît pas non plus les passeports du nouvel État. Les premières victimes en sont les quelque 30.000 Bosniaques du Kosovo, qui ne peuvent se rendre en Bosnie qu’avec un passeport serbe, que tous n’ont pas. Certaines familles sont ainsi séparées depuis 20 ans par les guerres et les nouvelles frontières. Reportage auprès des Bosniaques de Vitomirica, près de Peć/Peja.

Par Serbeze Haxhiaj

Les restes de son unique frère ont été enterrés le 11 juillet au Mémorial de Potočari, près de Srebrenica, mais Šefka n’a pas pu se rendre à l’enterrement, faute de passeport. Cette Bosniaque de Peć/Peja n’a pas pu rendre visite à sa famille depuis neuf ans. Depuis que son passeport serbe est périmé.

Ce fut pour elle un jour plein de tristesse, 14 ans après que son père et son frère ont été tués lors du massacre de Srebrenica, quand les forces serbes ont exécuté plus de 8.000 Bosniaques. Šefka ne cache pas sa colère contre le gouvernement bosniaque et celui du Kosovo.

« Ma mère m’a téléphoné, elle a assisté à l’enterrement avec mes soeurs et mes tantes. Mon frère avait 19 ans quand il a été tué, seule une partie de ses restes ont été enterrés, on n’a pas tout retrouvé. Les restes de mon père n’ont pas encore été retrouvés », raconte, en larmes, Šefka Suljević. Selon elle, la décision de la Bosnie de ne pas reconnaître l’indépendance du Kosovo ainsi que le passeport du nouvel État représente une forme de discrimination envers les Bosniaques du Kosovo.

Pour les Bosniaques du Kosovo, leur patrie ne veut pas d’eux. Les seuls qui puissent se rendre en Bosnie sont ceux qui possèdent des papiers d’identité serbes ou ceux de pays étrangers.

Des papiers pour les enterrements

Kemija Halili du village de Hajvali a, elle aussi, le même problème. Cela fait neuf ans qu’elle n’a pas pu se rendre à Tuzla pour voir sa famille. « Ma mère est très malade. Elle est paralysée depuis près de deux mois, tandis que mon frère est un invalide de guerre. Je ne peux me rendre là-bas et eux ne peuvent pas venir ici », explique Kemija. Depuis neuf ans, leur seul moyen de contact est le téléphone. « Si je pouvais, d’une manière ou d’une autre, entrer en Bosnie, je pourrais régler mes papiers. Pour le moment, c’est impossible ». La seule solution qui lui reste est de passer illégalement la frontière.

À la fin de l’année 1979, Kemija avait décidé d’épouser un Kosovar. A cette époque, il n’y avait pas de problème de passeport, de frontière ni de visa. L’État yougoslave permettait de circuler librement sur tout le territoire. Trente ans plus tard, les changements politiques ne lui permettent plus de voir sa famille.

Ces cas de violation de droit de la personne ne sont pas isolés au Kosovo. La liberté de circulation est limitée par les changements de frontière. Hajriz Smajlević, un habitant de Vitomirica, le principal village bosniaque du Kosovo, près de Peć/Peja, n’a pas pu se rendre depuis des années en Bosnie. L’an dernier son frère est mort. Avec sa femme, il a tenté de passer illégalement la frontière pour se rendre à son enterrement, mais ils ont été arrêtés par la police et, après une nuit passée au poste, ils sont revenus à la maison. « Nous avions un enterrement et nous ne trouvions pas de solution pour nous y rendre. C’est ainsi que nous avons tenté de passer la frontière du Monténégro la nuit. Mais la police de Goražde, en Bosnie, nous a repéré et ils ont commencé à tirer jusqu’à ce qu’on se rende. Bien sûr, nous n’avons pas pu être présents à l’enterrement ».

Hajriz est originaire de Mostar. Dans les années 1980, il était venu travailler à la caserne de Peć/Peja, et il s’est installé au Kosovo. « C’est très injuste. Cela fait presque dix ans que je n’ai pas vu mes proches », s’indigne-t-il. Beaucoup de Bosniaques ont essayé de traverser illégalement la frontière du Montégro pour aller en Bosnie, afin de se procurer des documents d’identité.

Džezair Murati, président du parti bosniaque Vakat estime que les Bosniaques du Kosovo sont victimes d’une grande discrimination de la part de l’État bosnien. « Les Kosovars, tout d’abord ceux d’origine bosniaque, sont discriminés par l’État bosnien. La Bosnie reconnaît les passeports serbes et ne reconnaît pas ceux des Bosniaques qui voyagent avec des passeports kosovars. Ce n’est pas seulement le problème des relations familiales, c’est aussi le problème de 200 étudiants bosniaques du Kosovo qui étudient en Bosnie, et aussi celui de tous les Kosovars qui doivent se rendre en Bosnie ». La moitié de la famille de Džezair Murati vit en Bosnie, mais celui-ci n’a pas pu lui rendre visite depuis la fin de la guerre. Une autorisation du ministère des Affaires étrangères de Bosnie-Herzégovine n’a pas pu l’aider à entrer dans ce pays.

Un enjeu politique

Džezair Murati a déclaré que la communauté bosniaque allait demander au chef du Bureau Civil International (ICO) Peter Feith de faire pression sur la Bosnie par le biais du Parlement européen. « Il n’est pas normal que les Bosniaques, majoritaires en Bosnie-Herzégovine, soient obligés de discriminer leurs compatriotes du Kosovo ».

Les représentants de la communauté bosniaque du Kosovo, malgré les plaintes et les pétitions qu’ils ont adressées au gouvernement bosniaque, n’ont reçu aucune réponse jusqu’à présent. Numan Balić, président du Parti bosniaque de l’action démocratique (SDA) et député au Parlement du Kosovo, pense que c’est un vrai problème que les Bosniaques ne puissent se rendre en Bosnie munis d’un passeport kosovar. Et ce problème a été créé par les Croates et les Serbes qui siègent au Parlement de Bosnie-Herzégovine.

« L’État bosnien est obligé de pratiquer cette discrimination à cause de ses problèmes internes. Nous avons demandé que tous les documents de voyage du Kosovo soient enfin reconnus ». Selon Numan Balić, même les représentants du SDA doivent voyager avec un passeport serbe. « C’est absurde, nous voyageons avec un passeport serbe. L’État bosnien reconnaît les passeports serbes mais ne permet pas aux Bosiaques du Kosovo d’entrer en Bosnie ».

Le gouvernement du Kosovo estime également que la Bosnie pratique une politique discriminatoire envers ses compatriotes du Kosovo. Le ministre de l’Intérieur Zenun Pajaziti reconnaît que les efforts du Kosovo pour convaincre les autorités bosniaques de reconnaître le passeport du Kosovo ont été jusqu’à présent vains. « Nous avons essayé d’expliquer à l’État bosniaque que reconnaître le passeport kosovar serait une bonne mesure pour tous les citoyens, bosniaques et kosovars. Il existe de nombreux intérêts communs d’affaires, des liens de famille et d’autres encore que l’État bosnien doit prendre en considération ». Selon Zenun Pajaziti, le gouvernement du Kosovo n’a pas pu trouver de solution, même provisoire, pour les Bosniaques du Kosovo.

Zoran Petković, ministre-adjoint des Affaires étrangères de Bosnie-Herzégovine, ne considère pas l’impossibilité de voyager en Bosnie avec un passeport kosovar comme une discrimination. « La question de la reconnaissance des passeports du Kosovo est directement liée à la reconnaissance du Kosovo comme État indépendant. Conformément à la Constitution de la Bosnie-Herzégovine, c’est la Présidence qui décide de la reconnaissance d’un État et, malheureusement, je ne peux pas dire si et quand elle le fera ».

Selon lui, « les autorités de Bosnie-Herzégovine ne discriminent pas les citoyens du Kosovo, quelle que soit leur nationalité. Les Kosovars qui désirent se rendre en Bosnie doivent demander un visa, qui est accordé par les autorités compétentes, chaque cas étant examiné individuellement. C’est la même procédure qui est pratiquée par tous les pays qui n’ont pas reconnu le Kosovo », explique Zoran Petković.

Mais Šefka et Hajriz n’ont pas pu profiter de cette possibilité. Il faut partie des quelque 30.000 Bosniaques du Kosovo - chiffre incertain - dont les liens de famille ont été coupés depuis la fin de la guerre.