Par Entela Bani
Un cérémonial ancien, un spectacle incroyable ou un folklore archaïque ? Quelque soit l’idée que l’on en a, les noces de la région de Gjirokastër font la fierté des habitants de cette ville située à l’extrême sud de l’Albanie. Mais, les années passant, les traditions ont tendance à s’essoufler.
« Les noces traditionnelles sont un véritable spectacle qui s’étire dans l’espace comme dans le temps : on passe de la maison du mari à celle de la mariée » : c’est ainsi que plusieurs études décrivent les cérémonies de mariage de la région. Ces rituels ont connu leur apogée dans les années 1930-1940.
Musine Kokalari, originaire de Gjirokastër, ne s’est jamais mariée. Mais elle décrit dans son ouvrage La vie bouleversée l’atmosphère de ces cérémonies qui symbolisent, pour la mariée, la fin de sa vie de jeune fille. Accompagnée par les chansons, elle devient alors une femme. La famille du mari peut choisir le jour des noces à sa convenance, mais la cérémonie ne doit jamais se dérouler durant la fête musulmane de Bairam, sous peine de porter malchance. Les célébrations commencent le dimanche et finissent le jeudi ou bien l’inverse. La musique ne s’arrête pas une minute.
Les rites
Les festivités durent une semaine et sont ponctuées par une dizaine de rites symboliques, destinés notamment à porter bonheur. Par exemple, le pas de la porte de la maison de la mariée est ébouillantée quand elle quitte la demeure de ses parents afin de chasser les sorts que l’on aurait pu jeter sur la jeune femme. À l’extérieur, une femme tient un miroir pour que la mariée reste toujours belle. Lorsque l’on va chercher la mariée chez elle, le convoi change plusieurs fois de route, toujours pour conjurer le mauvais sort, jusqu’à la maison du mari. La mariée franchit la porte du pied droit, sous une pluie de riz et d’argent jetée par le belle-mère. Elle s’y arrête un moment, le temps qu’une femme lui badigeonne de miel la main qu’elle essuiera ensuite sur la porte en signe de la douceur qui devra accompagner ses mots. Sous son oreiller, on aura placé un fer de cheval pour que la chance soit toujours avec elle... C’est ainsi que Musine Kokalari résume les noces, telles qu’elles se passaient à Gjirokastër au siècle dernier.
Ces rites font partie des coutumes de la région. Voici quelques uns d’entre eux : la préparation du baklava, le « jour des sourcils », la « nuit de la pâte », le rite du henné, le jour de la mariée, le rite du barbier, l’habillage du marié, etc. Une autre coutume veut qu’on aille chercher la mariée au crépuscule.
Le rite de la préparation du baklava dans la maison de la mariée marque le début des festivités, une semaine avant l’union du couple. Les femmes de la famille, dirigées par la plus ancienne d’entre elles préparent entre sept et dix baklavas tout en chantant.
Le « jour des sourcils » se passe un jeudi, la jeune femme se fait belle, prépare ses atours et s’habille en mariée. « Montagne baisse-toi, pour laisser la lune sortir/et la jeune s’embellir/de blanc se vêtir/et comme une fleur éblouir… »
La « nuit de la pâte » se déroule dans la maison du marié, dans une atmosphère très détendue, drôle même. Des enfants tournent autour de la maison et alors qu’on jette un anneau ou une pièce en or dans la farine, les personnes présentes, dont le marié, se battent pour le récupérer. Couverts de farine, les joueurs provoquent le rire de l’assistance.
Le rite du henné est très complexe et comprend diverses cérémonies comme la préparation du henné dans la maison du mari, l’expédition du henné chez la mariée (le jour du henné) et son application (la nuit du henné). Ces moments-clés sont accompagnés de chansons, comiques ou taquines, parfois improvisées sur le vif. « Nous vous apportons des fleurs et du henné / c’est du pain noir que vous nous donnez / nous en sommes peu gourmets / vous devez mieux nous gâter … »
Le dimanche est le jour des noces, c’est l’apogée de la fête à la maison de la mariée, dont le départ marque la fin des festivités chez ses parents. Le couple ne s’est pas vu durant la semaine. Au même moment, dans la maison du marié c’est le rite du barbier et de l’habillage. Les proches du mari partent chercher la promise chez elle, et les célébrations se déplacent désormais dans la maison du marié qui attend son épouse.
Aujourd’hui, alors que certaines de ces coutumes sont tombées en désuétude, peu de mariées quittent la maison parentale avant le crépuscule. L’usage veut que le soleil du matin trouve la jeune femme dans la maison où elle passera le reste de sa vie. Le convoi qui part chercher la mariée change souvent de trajectoire, une tradition toujours respectée, par superstition. À Gjirokastër, la tradition veut aussi que la mariée reste assise dans un coin de la pièce et qu’elle se lève systématiquement dès que quelqu’un entre.
Un rite particulier a aussi lieu à minuit, au moment où l’on amène du pain fraîchement sorti du four, appelé « pain chaud de la mariée » (il servait aussi à caler les petites faims et à donner de la vigueur). La nuit, la mariée doit dormir sur un oreiller qui cache, en plus du fer à cheval, des rênes qui symbolisent la maîtrise de la langue que celle-ci doit posséder. De vieilles femmes sont cachées dans la chambre nuptiale, elles sortent lorsque le couple entre et s’amusent à les taquiner.
Les danseurs du raki
La danse du raki, cette délicieuse eau de vie de raisin, est très spectaculaire. Un danseur se place au centre d’un grand plateau rempli de petits verres de raki tout en en portant un verre sur la tête. Il s’agit alors de danser sans reverser une seule goutte du précieux breuvage. Aujourd’hui, il ne reste plus que deux danseurs capables d’un tel exploit à Gjirokastër.
Les « Kako-Pino »
La femme qui préparait la mariée s’appelait Kako Pino. Ismail Kadaré en a dressé un portrait saisissant dans son roman Chroniques de la ville de pierre. Cette femme était si professionnelle et si respectée que toutes celles qui lui ont succédé ont pris son nom. C’est une étape très importante, car l’habillage et le maquillage de la mariée marquent le début réel des noces.
« Mon mariage était une merveille. Nous avons suivi la tradition à la lettre et la danse du raki reste un de mes meilleurs souvenirs », rappelle Dino Çiço, publicitaire originaire de cette ville, dont les mariage a eu lieu il y a vingt ans. « Le mariage traditionnel de Gjirokastër est unique dans la monde albanais. C’est vraiment dommage que ces traditions se perdent. Aujourd’hui, les mariages sont uniformes, ils se déroulent des restaurants, cela n’a plus le même cachet », se désole Dino Çiço.
De nombreux d’ouvrages ont été consacrés à ces traditions nuptiales par des ethnologues, et notamment par Tasim Gjokutaj. Ce dernier a minutieusement étudié l’aspect musical de ces cérémonies dans son ouvrage Le lyrisme des noces traditionnelles de Gjirokastër. Les chansons des principaux rites ont même été primées par l’Ordre de troisième classe Naim Frasheri lors du second Festival folklorique national d’Albanie, mais aussi lors de rencontres internationales.
Une tradition qui se perd
Depuis les années 1940, époque où les riches familles de la ville organisaient des noces mémorables, les coutumes se sont essouflées. Les anciens racontent l’on pouvait encore assister à des mariages traditionnels dans les années 1960, mais il n’en reste aujourd’hui que des souvenirs. « Les noces à Gjirokastër, à Tepelenë, à Saranda, ou ailleurs dans le Sud, se ressemblent toutes, il n’y a plus aucune singularité », se plaignent ceux qui ont connu ces traditions.
Le changement est aussi perceptible dans les chansons qui accompagnent les noces. Elles n’ont plus le même caractère cérémonial ou comique. « Les temps changent, les gens changent, mais il faut que le patrimoine culturel traverse les générations », souhaite le chanteur folklorique Gentian Selfo, qui a inclus deux chansons de noces traditionnelles dans son dernier album La robe blanche. Il est souvent invité à des cérémonies nuptiales dans diverses régions du Sud de l’Albanie.
Quoi qu’il en soit, cérémonie traditionnelle qui respecte les rites anciens ou fêtes uniformisées vaguement teintées de tradition, rien n’efface la joie et le bonheur d’un moment qui marque toute une vie. À chacun de le vivre à sa manière.


