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01.05.2008

Islam dans la Géorgie chrétienne 3/3

a-t-il une place pour l’islam dans la Géorgie chrétienne de Michael Saakashvili ? [3/3]
Article paru dans l'édition du 15/08/2005


Par Bayram BALCI à Tbilissi, Batoumi, Marneuli, Pankissi



Troisième et dernier volet : L’Adjarie, nouvelle terre de prédications pour les missionnaires turcs
L’islam adjar et l’islam de Kvemo Kartli sont à ce point différents qu’il paraît invraisemblable qu’ils aient pour cadre le même pays. Les chiites azéris de Kvemo Kartli, héritiers de l’empire séfévide qui a longtemps dominé la région, s’opposent aux sunnites d’Adjarie qui ont émergé sous la puissance ottomane, à partir du 16e siècle. Une profonde dichotomie héritée de l’histoire, mais toujours d’actualité. Depuis l’indépendance de la Géorgie, si l’islam des Azéris est réalimenté par des influences iraniennes, l’islam adjar connaît, lui, un renouveau grâce aux missionnaires venus de Turquie.



Un bref rappel historique s’impose, notamment sur les modes d’implantation de l’islam en Adjarie.
L’histoire nous dit que l’islam en Adjarie apparaît entre 1510 et le début du 17e siècle quand l’Empire ottoman commence son expansion vers les régions caucasiennes.
Dès l’incorporation de l’actuelle Adjarie dans l’espace ottoman, l’islam est diffusé, notamment parmi les élites locales qui y voient un moyen de conserver leur pouvoir. Pour les responsables ottomans, convertir les élites constitue une première étape visant à convaincre l’ensemble des populations locales soumises à ces pouvoirs féodaux.
Peu contraignante, la domination ottomane est plutôt bien acceptée même si, sporadiquement, des résistances plus ou moins fortes s’expriment contre le pouvoir d’Istanbul. La fidélité à l’Empire ottoman est telle que, lors des guerres russo-turques, les Adjars participent à la lutte contre l’expansion russe dans la région.

Héritage ottoman

Une des conséquences de l’effacement des Ottomans en Adjarie au 19e siècle, au profit de la nouvelle puissance régionale russe, fut l’immigration de bon nombre d’Adjars dans l’Empire ottoman. Cet exode aurait été souhaité par les autorités religieuses ottomanes, mais pas par la Russie tsariste qui chercha à le limiter, à travers une série de mesures fiscales, administratives (octroi de postes importants aux élites musulmanes) et militaires (libération de certaines obligations militaires). Durant cette période ottomane, on constate une faiblesse du sentiment national géorgien.

Quant aux Adjars, ils se définissent avant tout comme musulmans, adjars et « tatars » (terme de l’administration russe pour désigner tous les musulmans de la région). Ils se définissent aussi comme gurju, c'est-à-dire musulmans géorgiens, bien différents du groupe kartvélien qui désigne les Géorgiens chrétiens.

Bien après le départ des Ottomans, l’héritage ottoman continua à persister en Adjarie. Ainsi, la scolarité continua à s’effectuer dans les madrasa, les autorités religieuses venant de Turquie demeurèrent jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale un modèle de référence pour le Adjars. Lors de la Première Guerre mondiale, de nombreux Adjars prirent les armes du côté turc contre l’Empire russe. Situation bien préoccupante pour la Russie qui chercha un moment à déporter les Adjars, mais abandonna ce projet par crainte des hostilités qu’une telle politique aurait suscitées.

Vers l’autonomie adjare

L’avènement du régime soviétique sur les décombres de l’Empire russe prend plusieurs significations – paradoxales – pour l’Adjarie. En effet, expérience unique à l’échelle de toute l’Union, la spécificité religieuse, musulmane en l’occurrence, est alors le critère retenu par le centre pour doter l’Adjarie d’une véritable autonomie au sein de la Géorgie.

Cependant, cette autonomie, obtenue du fait des caractéristiques islamiques des Adjars, n’empêche pas la politique soviétique de mener une politique d’éradication de l’islam dans la région, comme dans l’ensemble de l’Union soviétique.
La plupart des mosquées et des madrasas sont fermées, l’expression publique de l’islam est interdite et l’islam ici aussi se réfugie dans les consciences et les seules sphères du privé.

La Géorgie de Ghamsakourdia rechristianise l’Adjarie

Dès l’éclatement de l’Union soviétique, on assiste dans toutes les républiques à un renouveau religieux et à une redéfinition des liens entre identité nationale et sentiment religieux. En Géorgie, Zvia Ghamsakourdia, le nouvel homme fort de la Géorgie indépendante, décide de s’appuyer sur l’Eglise pour créer un nouvel Etat et une nouvelle citoyenneté.
La classe intellectuelle géorgienne exprime alors ses craintes de voir un islam militant franchir la frontière turque, récemment rouverte. L’arrivée des commerçants et des missionnaires turcs est alors considérée comme un retour des Ottomans et à la période ottomane. Alertées par les intellectuels et les médias de Batoumi, les autorités géorgiennes mettent rapidement en œuvre, avec l’aide de l’Eglise géorgienne, une politique de rechristianisation de l’Adjarie.

Les conversions sont nombreuses parmi la jeunesse adjare pour laquelle il s’agit d’un juste retour des choses : renouer avec les traditions chrétiennes de l’Adjarie, qui dans la mythologie géorgienne demeure la région où le christianisme pénétra dans le pays grâce aux œuvres missionnaires de Saint André.
Bien que soutenu et encouragé par l’Eglise et le pouvoir officiel de Tbilissi, sous Ghamsakourdia et sous Chevarnadze, le processus de « retour » au christianisme n’a pas empêché, depuis l’arrivée au pouvoir de Saakashvili, le développement de l’islam adjar. Et ce grâce aux initiatives quasi exclusives des missionnaires turcs.

Un retour à l’islam soutenu par la Turquie

A la veille de l’implosion de l’Union soviétique, aucun lien ou presque n’existait entre la Turquie et la Géorgie. Pourtant, depuis les mouvements migratoires vers l’Empire ottoman et la Turquie à l’époque des guerres russo-turques et la perte de l’Adjarie par la Turquie, une importante communauté géorgienne musulmane était installée en Turquie, dans des villes frontalières comme Artvin ou Hopa ou dans la métropole stambouliote.

L’ouverture de la frontière rappelle à cette communauté l’existence de ses coethniques restés en Géorgie, avec lesquels ils développent bientôt de nombreuses activités commerciales.
Du côté adjar, l’ouverture de la frontière ouvre de nouveaux horizons commerciaux, car au-delà de la Turquie immédiate, les Géorgiens voient s’entrouvrir la porte de l’Europe. Si durant les premières années de l’indépendance, l’ouverture de la frontière est bien perçue par la population locale, des appréhensions négatives envahissent rapidement les esprits à Batoumi et dans ses environs.
Subitement, la population a l’impression que les commerçants turcs viennent s’enrichir sur le dos des Géorgiens, déversant leurs produits de mauvaise qualité sur les marchés de la ville.
Mais surtout, pour de nombreux Géorgiens, l’arrivée des Turcs éveille les « mauvais » souvenirs de la période ottomane.

En Adjarie comme dans l’ensemble de l’ex-URSS – voire même de l’ex bloc socialiste puisque on a assisté au même phénomène dans les Balkans –, avant même les déclarations d’indépendance, des groupes religieux turcs, mêlant commerce et esprit missionnaire, ont cherché à exporter leur discours religieux. Aujourd’hui, quatre mouvements islamistes, en plus de l’acteur officiel qu’est la Diyanet, sont impliqués dans un véritable activisme religieux à Batoumi,mais encore plus dans les villages environnants.

Le pourquoi de l’activisme religieux turc en Adjarie

Même si les conditions sont peu favorables pour le déploiement d’un véritable activisme missionnaire en Adjarie du fait de la nouvelle politique identitaire de Tbilissi dans la région, on y observe tout de même une présence islamique turque assez conséquente. Cette aptitude des missionnaires turcs à occuper une bonne partie de l’espace religieux adjar s’explique à plusieurs niveaux.

En premier lieu, la proximité géographique – en plus de la proximité confessionnelle puisque des deux côtés de la frontière, c’est le sunnisme hanéfite qui prédomine – offre des avantages considérables aux mouvements islamistes turcs dans leur implantation en Adjarie.
Le poste frontalier de Sarpi, fermé pendant toute la période soviétique est à l’heure actuelle le point de passage le plus important entre l’ex-URSS et la Turquie. En un temps record, les religieux turcs peuvent franchir la frontière et venir à Batoumi prier à la grande mosquée centrale, un des vestiges le plus visibles de l’héritage ottoman, car bien qu’elle fut enlevée au contrôle turc en 1878, l’Adjarie garde encore un aspect turc.
Par ailleurs, la langue turque n’a pas disparu complètement de la campagne et des zones montagneuses de l’Adjarie où des personnes âgées la parlent encore.

D’autre part, depuis l’indépendance du pays, le renouveau des contacts entre la diaspora géorgienne de Turquie et le pays d’origine a revitalisé l’atmosphère « ottomane » qui a perduré en Adjarie.
Cette diaspora a également joué un rôle considérable dans l’envoi d’une importante littérature islamique en Adjarie, dans la formation des nouveaux cadres religieux adjars en Turquie et dans le financement de certaines madrasas implantées aux alentours de Batoumi.

L’Adjarie est aussi, et surtout, une terre de prédication où les Turcs ne rencontrent aucune concurrence de la part des autres pays islamiques comme l’Iran, dont le particularisme chiite le pousse plus naturellement à s’intéresser aux Azéris chiites du Kvemo Kartli.

« Tout par le Coran, tout pour le Coran »

Le plus important des mouvements de prédication turcs en Adjarie est celui que l’on appelle communément les « Suleymanc?», disciples d’un célèbre leader islamiste turc, Süleyman Hilmi Tunahan (1888-1959) qui laissa à sa mort un puissant mouvement islamiste, ainsi qu’un vaste réseau d’écoles coraniques dont le contrôle le place souvent en conflit avec l’Etat turc.

Depuis ses premiers jours, le mouvement se fait l’avocat du « tout par le Coran, tout pour le Coran » et milite activement pour l’essor des écoles coraniques à travers tout le pays.
Cette volonté farouche d’enseigner aux enfants la lecture coranique se retrouve dans les activités des missionnaires Suleymanc? qui partent en mission à l’étranger, en Europe, en Asie centrale et dans le Caucase.

Dans la ville de Batoumi et dans ses alentours, six petites madrasa contrôlées par des Géorgiens sont aujourd’hui formées aux idées de Tunahan. Selon les responsables rencontrés, la plupart des initiateurs de ces madrasa ont été formés en Turquie, souvent dans les villes proches de la Géorgie, notamment dans la région de la mer Noire, entre 1992 et 1996.

A l’heure actuelle, toutes ces madrasa sont gérées par des Adjars, alors que durant les premières années de l’indépendance, les religieux turcs étaient encore aux commandes. Signe que ces derniers ont atteint leur objectif et réussi à séduire la population locale. En juillet 2005, de nouveaux établissements étaient en cours d’inauguration, dont une madrasa pour jeunes filles.

Reste la question sensible du statut de ces madrasa par rapport à la législation en vigueur. Depuis 1996, il existe un muftiat à Bakou, censé régir l’islam de la région, y compris en Adjarie. En principe, tout mouvement doit demander aux autorités locales et au muftiat l’autorisation d’ouvrir une école, une madrasa ou une association religieuse. Or bien souvent la plupart des établissements ouverts par les Turcs, Sulyemanc? ou autres, ont une existence semi légale. En effet, en raison des difficultés administratives rencontrées pour l’enregistrement de leurs activités, la plupart des missionnaires turcs, ainsi que leurs partenaires locaux, préfèrent travailler dans des petites madrasa, qui sans être clandestines ne bénéficient d’aucun statut officiel.

Les disciples nourdjou améliorent l’image des Turcs

Très actifs dans toute l’ex-URSS, les disciples de Sait Nursi (1876-1960) ou nourdjou, ont également développé d’importantes activités islamiques en Géorgie et en Adjarie plus particulièrement.
Le mouvement nourdjou ayant implosé en plusieurs tendances, le groupe présent en Adjarie se rattache à Mustafa Sungur, un des disciples historiques de Sait Nursi. Disposant d’une madrasa à Tbilissi et d’une autre dans la périphérie de Batoumi, le groupe forme des jeunes cadres locaux aux idées de Sait Nursi.
Dans leur madrasa de Batoumi, financée par des hommes d’affaires turcs, les disciples nourdjou organisent des cours islamiques et enseignent la pensée de Sait Nursi en s’appuyant sur son œuvre maîtresse, la Risale-i Nur – « lettre de la Lumière » une exégèse du Coran écrite en ottoman mais traduite en turc moderne et qui fait plus de 6.000 pages.

Egalement présent en Adjarie, le mouvement néo-confrérique fondé par Fethullah Gülen est lui aussi issu du mouvement nourdjou, mais il a acquis une grande autonomie.
L’un des quatre établissements éducatifs que compte le mouvement fethullahci en Géorgie se trouve à Batoumi, les autres se trouvant à Tbilissi et à Kutaisi. La principale particularité du groupe fethullahci est qu’il accorde la priorité à l’éducation séculière.
En effet, dans toutes ses écoles, déployées dans l’ensemble de l’ex-URSS (mais pas seulement), le mouvement propose une éducation moderne, privilégiant l’enseignement des matières scientifiques, de l’informatique et de l’anglais.

Dans le lycée de Batoumi, bien que la plupart des élèves sont musulmans, on trouve aussi des chrétiens motivés par la bonne réputation de l’école. Grâce à ses bons résultats, ce lycée contribue à l’amélioration de l’image de marque des Turcs qui travaillent en Géorgie, souvent perçus comme des « profiteurs » et des « opportunistes ».

La Diyanet s’investit, elle aussi

L’influence religieuse turque ne se limite pas à ces initiatives privées puisque l’Etat turc a lui aussi par le biais de son organisation officielle, la Diyanet, la Direction des affaires spirituelles, dépendante du Premier ministre, conçu une politique de coopération avec l’ensemble des Etats issus de l’ex-URSS.
En général, dans chaque capitale, la Diyanet dispose d’une représentation qui lui permet de proposer ses services dans le domaine religieux. Dans le cas de l’Adjarie, même si elle ne dispose pas d’un véritable bureau de représentation, ses émissaires traversent régulièrement la frontière pour proposer une politique de coopération islamique au muftiat.

Avec l’aide du consulat turc à Batoumi, la Diyanet diffuse ainsi dans toute l’Adjarie une importante littérature islamique, envoie occasionnellement un personnel religieux qui prêche dans les mosquées et s’occupe de la sélection des étudiants adjars désireux d’étudier la théologie en Turquie. Cependant, les actions des mouvements privés précités sont bien plus efficaces que celles de la Diyanet qui souffre d’un manque évident de moyens pour satisfaire ses ambitions.

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