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05.05.2008

LES ORIGINES ET L’ÉVOLUTION DU CORPS JANISSAIRE

LES ORIGINES ET L’ÉVOLUTION DU CORPS JANISSAIRE

 

L’image populaire des armées turques conquérantes, des archers à cheval nomades, est totalement imprécise dès lors qu’elle concerne les Ottomans. Les premières armées ottomanes avaient la capacité de combattre avec efficacité aussi bien en montagne qu’en forêt, et de mener des opérations combinées après qu’ils ont fait l’acquisition d’une marine vers le milieu du XIVè siècle. Les fantassins jouèrent de tout temps un rôle majeur mais la cavalerie demeura l’arme dominante au moins jusqu’au XVIIIè siècle.

Troupes ottomanes Les forces armées ottomanes ont bénéficié d’un héritage militaire extrêmement varié, à commencer par celui des souverains seldjuqides de l’Anatolie du XIIIè siècle qui firent un usage considérable de leur infanterie. En fait, après l’invasion mongole dévastatrice l’Etat seldjuqide décomposé s’appuyait de plus en plus sur des milices urbaines, les piyadegans qui étaient le plus souvent recrutés parmi les membres des confréries religieuses derviches. Ces milices furent conservées jusqu’à l’ère subséquente des Beyliks ou des petites principautés. Parmi ces beyliks, des groupes de volontaires appuyés par les religieux appelés les ahi étaient employés pour réprimer les brigands et assurer la protection des voyageurs. Dans le même temps, un nombre croissant de troupes byzantines surveillant les frontières les akritoi se rallièrent à ces petits états turcs. Des sources écrites suggèrent avec insistance que les armées des beyliks les plus à l’Ouest sont majoritairement composées d’infanterie, notamment lorsqu’ils menaient des raids vers le continent européen au delà des détroits. L’épopée " Dûsturname Destan ", qui relate les aventures du gouverneur du beylik d’Aydin, décrit les archers azap se déployant à l’avant de sa cavalerie ghazi. Pou leur part, les sources grecques présentent les hommes d’Omar comme des symmachia peze ou auxiliaires à pied.

Les premières forces ottomanes ressemblaient à celles des autres beyliks , où les élites militaires chrétiennes étaient placées sur l’aile gauche. La nouvelle infanterie yaya et la cavalerie müsellem étaient même recrutées aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens, les yaya sont apparus pour la première fois sous le règne d’Orhan (1324-1359). 

1- Yaya, chrétien des Balkans au service des ottomans, début XV ème siècle.
2- Sipahis turc vers 1400, caractéristique des armées ottomanes de cette époque.
3- Fantassin d'élite ottoman, début XIV ème siècle.

Dès que les Ottomans prirent le contrôle de la Thrace vers 1360, les Turcs musulmans s’y installèrent et pouvaient facilement fournir des fantassins disponibles. Orhan possédait un corps de suivants à plein temps pour son infanterie dès 1338 mais ceux-ci à l’image des kapu kullari, gardes du corps les de la fin du XIVè siècle, n’étaient pas encore des Janissaires.

Il semble que l’influence byzantine sur le développement de l’infanterie ottomane, embarquée ou non, était particulièrement marquée durant le XIVè siècle. Comme pour les Ottomans, les troupes byzantines les plus efficaces se composaient effectivement d’archers. Les byzantins mourtatoi et les serbes murtat étaient issus d’un métissage de chrétiens et de turcs ou descendaient des turcs, prisonniers de guerre, et comprenaient des arbalétriers. Par opposition, les byzantins ianitsarai du début du XVè siècle n’étaient pas janissaires mais formaient une cavalerie légère dont le nom venait du catalan ginetari (janizzeri en latin médiéval).

Une fois installés en Europe, les Ottomans furent imprégnés de l’influence militaire des Balkans (les rares témoignages disponibles signalent que l’infanterie a joué un rôle majeur au XIVè et XVè siècles) ; les chrétiens des Balkans étaient même la composante majoritaire l’armée permanente ottomane vers la fin du XIVè siècle.

Il est difficile de faire la part des choses entre la vérité et la légende pour ce qui concerne les véritables origines du corps ou oçak des Janissaires. Les récits les plus anciens attribuent la création du corps à Orhan mais presque tous accordent à l’ordre derviche des bektasi, un rôle majeur tout du moins pour l’origine du börk distinctif des Janissaires ou de leur bonnet blanc en feutre. Une version raconte que Ali Pasha, conseiller militaire d’Orhan, avait suggéré que les nouvelles troupes du souverain portent des chapeaux blancs afin de les distinguer du reste de l’armée habillée de rouge (Ali Pasha pourrait être en réalité un derviche bektasi, le leader de la secte aurait alors donné une approbation religieuse au concept).

Les récits à propos des Janissaires ont vraisemblablement été dissimulés avant cette affaire de couvre-chef distinctif. Dans les premiers siècles, les chapeaux rouges étaient portés par des groupes musulmans révolutionnaires shia et pourraient remonter à l’époque de la secte pré-islamique des mazdak. D’un autre côté, les chapeaux rouges zamt bouffants étaient caractéristiques des Mameluks musulmans sunnites à la fin du XIVè siècle, les élites militaires de la Byzance chrétienne du XIVè siècle portaient des chapeaux noirs, jaunes ou rouges et les chrétiens de l’Anatolie occidentale vivant suivant les règles turques se distinguaient par des chapeaux rouges ou blancs. La plupart des beys turcs portaient des chapeaux rouges et Orhan avait choisi le blanc pour se différencier. D’autre part, les grands chapeaux blancs de feutre, les ak bôrk, servaient probablement à distinguer les troupes recrutées à partir de l’esclavage de celles constituées d’hommes libres.

Selon l’usage, les premiers Ottomans touchaient vraisemblablement le cinquième de leur butin en numéraire. Le recrutement parmi les prisonniers à grande échelle ne commença qu’après la conquête ottomane de la Thrace au début des années de 1360. Une légende affirme que les premières recrues étaient des troupes byzantines capturées par Gazu Evrenos, lui-même d’origine byzantine, après la prise d’Ipsala située au sud d’Edirne. Dans les années qui suivirent, si le nombre de prisonniers de guerre était insuffisant, les agents du Sultan achetaient des esclaves jeunes et en bonne santé sur les marchés d’esclaves ordinaires afin d’en faire des soldats. Si ces unités s’inspiraient de celles de la Garde, les ghulam, on n’a pas d’informations sur la cavalerie recrutée parmi les esclaves, qui a existé quelque part dans le Moyen-Orient. Les premiers bataillons ou ortas de janissaires devaient, quoiqu’il en soit, renforcer l’infanterie yaya et étaient probablement rattachés aux établissements de chasse du Sultan.

L’origine ou l’inspiration du système du devchirme reste encore peu évidente : selon toute vraisemblance, l’empire byzantin levait de force un enfant sur cinq dans les secteurs slave et albanais au XIè siècle ; Kara Rustem, un érudit turc du milieu du XIVè siècle, pourrait avoir imaginer l’idée d’enrôler les enfants prisonniers aussi bien que les adultes ; cela peut aussi bien être une notion d’origine ottomane ou encore la fusion de concepts nouveaux et antérieurs. Quelle que soit son origine, le système du devchirme ne fut clairement connu qu’après la création du corps des Janissaires lui-même, bien qu’il fut interrompu pendant le chaos qui suivit l’invasion de Tamerlan, où les Janissaires et les autres unités kapu kullari furent massacrées à la bataille d’Ankara en 1402.

Le souverain Murad II rétablit le devchirme en 1438, développa l’action des kapu kullari et modifia les droits des Janissaires dans le but d’élargir son empire vers l’Est par des conquêtes en Europe. Son successeur Mehmet II (1451-1481), qui s’empara de Constantinople, la byzantine pour en faire Istambul, augmenta la solde des Janissaires et leur effectif, les équipa d’armes perfectionnées et fit d’eux le noyau de l’armée ottomane toute entière. De plus, il remplaça les unités déloyales par quelques 7000 dresseurs de chien, les sekban et fauconniers, les doganci pour la Chasse Royale espérant, par-là même, instiller une plus grande discipline. Quelque temps plus tard, le grande majorité des jardiniers bostanci devenaient des soldats emplumés pour former le tiers du corps des Janissaires. Deux élites plus petites les hasekis qui servaient la Garde du Sultan et les sandalcis qui étaient les rameurs de la flotte impériale faisaient partie de la division des bostancis.

Les Janissaires n’étaient probablement pas plus de 1000 au début du XIVè siècle mais une évaluation détaillée de l’armée ottomane en 1475 suggère qu’il y ait eu 6000 janissaires, 3000 cavaliers de type kapu kullari et 22000 cavaliers sipahi dans les provinces européennes et 17000 sipahi en Anatolie. Un registre précis de l’année 1527 accordait à Soliman le Magnifique 87927 hommes dans son armée provinciale dont 37627 étaient kapu kullari, parmi lesquels il y avait des troupes de janissaires, de cavalerie et du génie. Des documents ottomans saisis après l’échec du siège de Vienne en 1683 montrent que les janissaires constituaient le quart de la force d’invasion, en ne comptabilisant pas les serviteurs de camp. Après des défaites subséquentes en 1699, le corps des Janissaires fut réduit en nombre mais il fut bientôt en hausse et, à la moitié du XVIIIè siècle, l’Etat ottoman entretenait pas moins de 113400 janissaires, même si une minorité sont de véritables soldats, 12000 bostanci, 50000 levent (infanterie embarquée ou non), 3000 misirh d’infanterie auxiliaire en Egypte et, enfin 6000 autres fantassins auxiliaires.

Les premiers janissaires, tout comme d’autres fantassins ottomans, étaient des archers mais ils adoptèrent rapidement les arquebuses (arkibuza) de leurs voisins balkans. La Dalmatie, par exemple, importa des pièces d’artilleried’Italie dès 1351, l’année d’avant où les Ottomans établirent leur première tête de pont à l’extrémité de la péninsule des Balkans et au début du XVè siècle l’arkibuza est mentionnée dans les sources bulgares. L’infanterie ottomane utilisait, très certainement, des armes à feu au début du XVè siècle mais Murad II fut le premier souverain à avoir des hommes qui choisirent ces armes dans de grandes proportions. (Le futur déclin des janissaires ne devait rien avoir avec un manque d’intérêt pour ces nouvelles armes, même s’il y eut une résistance à imiter les tactiques d’infanterie européennes au cours des derniers XVIIè et XVIIIè siècles).

Alors qu’en Europe l’Etat devint le maître de ses armées, la nature contractuelle de l’esclavage régnant dans tout l’Empire ottoman signifiait que le Sultan ne pouvait révoquer ses esclaves dès lors qu’ils n’étaient plus utiles. En conséquence de quoi, ce fut l’armée ottomane qui devint maître de l’Etat ottoman.

Malgré l’impact des janissaires sur les champs de bataille, leur importance fut amplifiée et notamment de la part des observateurs européens, qui étaient surpris les capacités des oçak janissaires. En réalité, les forces locales installées aux frontières menèrent la première phase de l’expansion ottomane, sans l’autorité du Sultan pour la plupart d’entre elles, même si la propre armée kapu kullari du souverain en prit la direction au cours du XVè siècle. Les Ottomans avaient aussi une connaissance remarquablement fouillée sur la grande stratégie et les opérations combinées, où l’infanterie jouait encore un rôle de premier plan. Sur la côte Nord de la Mer Noire, le poste avancé génois de Kaffa était connu pour être la dernière ville en Europe alors qu’à moins de quatre cent kilomètres de là, Tana la génoise devint bientôt le denier rempart avant la frontière islamique. La prise de ces postes avancés fit que la Mer Noire se transforme en lac ottoman, mais les Turcs se chargeaient de bloquer les embouchures des rivières sur la vaste Mer Noire avec de solides garnisons d’infanterie.

Le rôle de l’infanterie de marine ottomane date de la conquête du beylik de Karasi et de la capture de sa flotte par Orhan. A partir de là et jusqu’au XVIIIè siècle, les janissaires, azaps et levents constituèrent une force d’infanterie de marine hautement efficace. En fin de compte, le littoral ottoman long et vulnérable nécessitait de nombreuses forces d’infanterie armées de mousquets et de confiance, pour être protégé contre les empires maritimes britannique, français, hollandais et portugais.

 

http://theilsb.club.fr/VAEVICTIS/HISTOIRE/OTTOMANS/HISTOIRE-OTTOMANS-janissaires-origine.htm

 

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