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05.05.2008
RECRUTEMENT ET ENTRAÎNEMENT
RECRUTEMENT ET ENTRAÎNEMENT
Des experts de la loi ottomans tentaient de justifier le devchirme sous le motif que ceux qui étaient recrutés ne sont pas des "gens protégés " car leurs ancêtres avaient conquis par la force ou que les terres slave et albanaise n’avaient été converties au christianisme qu’après la mission du prophète Mahomet en Arabie. Mais de tels arguments étaient balayés par les docteurs musulmans rigoureux qui continuaient de voir dans le devchirme une violation des droits des sujets non musulmans du Sultan. Aussi n’est-il pas surprenant que le devchirme ait profondément inquiété la hiérarchie chrétienne orthodoxe essentiellement parce qu’il impliquait une conversion à l’Islam. Les Ottomans prétendaient même qu’il n’y avait aucune conversion forcée, tout en soutenant que les pressions morales étaient justifiées car le prophète Mahomet avait dit : " tous les hommes naissent avec les graines de l’Islam dans leur cœur ". Comme lors de l’Inquisition en Espagne, ceux contraignaient les jeunes recrues au devchirme estimaient avoir sauvé leur âme de l’enfer.
Le devchirme s’appuyait rigoureusement sur le recrutement d’un enfant tous les quarante foyers; la levée se produisait à peu près toutes les cinq années dans les Balkans. Dans sa forme la plus accomplie, le devchirme enrôlait de force 1000 à 3000 jeunes par an, en dehors du recrutement ordinaire global de près de 8000 esclaves, jusqu’à ce que l’insuffisance persistante des effectifs militaires signifia aux volontaires musulmans le droit d’incorporer le corps des Janissaires vers la fin du XVIè siècle.
Les Balkans contribuèrent pour une large part au recrutement mais les minorités chrétiennes d’Anatolie n’y échappèrent pas ; le premier devchirme oriental connu survint en 1512. D’un autre côté, on dispensait de nombreuses régions conquises du devchirme selon les propres termes de leur reddition. En général, les grandes cités et les îles côtières étaient exemptés, de même que les provinces tributaires. Le devchirme privilégiait les jeunes hommes âgés de 8 à 20 ans issus de familles paysannes des campagnes ; des individus en bonne santé mais sans éducation plutôt que des jeunes citadins formés à "l’école de la rue ". Les familles avec un seul fils étaient excusées et les Juifs exemptés. La plupart des Grecs y échappèrent aussi car la majorité de ceux qui parlaient grec étaient alors dans les villes ou peuplaient des îles. D’autres groupes étaient dispensés comme les mineurs et les gens vivant près des routes ou des cols stratégiques qui avaient déjà des missions de défense locales.
Une fois l’étrangeté choquante du devchirme passée, beaucoup de familles proposait leurs enfants pour ce qui semblait être une bonne carrière, des parents aussi bien chrétiens que musulmans auraient offert des pots-de-vin pour que leurs enfants soient acceptés. Officiellement, les seuls musulmans concernés par le devchirme étaient les slaves convertis de Bosnie.
Le devchirme débuta avec un édit ou ferman du Sultan. Un officier du rang des yayabasi au moins, avec des lettres d’autorisation et accompagné de plusieurs "conducteurs de bestiaux " sürücü, un secrétaire et une cargaison d’uniformes se rendaient dans un lieu désigné où le clergé chrétien avait été chargé de rassembler les enfants mâles avec leur certificat de baptême. Deux listes étaient établies pour ceux éligibles et bons pour le service ; l’une était donnée à un sürücü , qui escortait alors les recrues jusqu’à Istanbul. Là-bas, les plus intelligents étaient envoyés comme iç oglan ou serviteurs de la "chambre privée ", dans les écoles du palais du Sultan, et destinés, pour les plus chanceux, à de hautes fonctions. Le reste, les acemi oglan ou "garçons étrangers "étaient envoyés dans les maisons d’hommes respectables ou doyens pour la première étape de leur éducation. La procédure de sélection, supervisée par un comité d’examinateurs, est un mélange frappant d’idées neuves et archaïques : d’un côté la forte croyance turque dans la "science de la physionomie " affirmait que la condition morale pouvait se juger par l’apparence extérieure et de l’autre les recrues étaient soumises à des examens mentaux qui s’apparenteraient aux tests de Q.I modernes.
![]() | On en sait plus sur l’éducation de l’élite iç oglans que sur celle des ordinaires acemi oglans destinés au corps des Janissaires mais les principes en étaient similaires. Il y avait des écoles de palais à Bursa, Edirne, Istanbul et Galata, où les jeunes étudiaient pendant deux à sept années dans une discipline sévère que le kapi agasi ou chef eunuque blanc imposait. Ils apprenaient d’abord l’Islam et les professeurs ou hocas leur donnaient une culture générale. La dominante de leurs études subséquentes dépendait de ce qui leur convenait le mieux, elle était soit religieuse, soit administrative ou militaire. Des sujets spécifiques comprenaient la littérature arabe, perse et turque, l’équitation, le lancer de javelot, le tir à l’arc, la lutte, l’haltérophilie et la musique pour les plus doués. De plus, un accent particulier était mis sur l’honnêteté, la loyauté, les bonnes manières et le contrôle de soi. A la fin de cette formation, il y avait un çikma, un procédé de sélection et de promotion. Les meilleurs iç oglans allaient dans les chambres haute ou basse du palais du Sultan, pendant que les autres étaient transférés vers la cavalerie de kapu kullari. |
En comparaison avec cette instruction quasi-chevaleresque, celle de l’acemi oglan ordinaire était totalement militaire avec une insistance écrasante sur l’obéissance. Ils étaient tout d’abord prêtés comme türk oglan pour exécuter les travaux dans les champs des familles turques, apprendre la langue turque, les compétences militaires de base et la foi islamique pendant cinq à sept ans. Ils étaient ensuite envoyés vers un des acemi ocak ou corps d’entraînement lorsqu’on leur accordait du repos. Pour certains des acemi oglan, on dispensait leur première éducation dans les konaks ou maisons des puissants beys ou pachas, qui reflétaient plus modestement les écoles du palais. Les meilleurs türk oglan étaient promus dans la division des jardiniers ou bostanci, les autres devenaient simples janissaires ou intégraient les ortas de baltaci, des bûcherons ou une des ortas de l’Amirauté. A partir de là, les hommes étaient sélectionnés pour les ortas plus techniques des cebeci (armuriers), des topçu (artilleurs) ou des top arabaci (conducteurs du train d’artillerie). Toutefois, la majorité d’entre eux s’entraînaient dans des casernes écoles comme simples fantassins janissaires et leurs classes continuaient de dispenser les mathématiques de base. Qui plus est, les acemi oglans travaillaient dans les cuisines impériales ou dans les constructions navales.
L’entraînement durait au moins six années durant lesquelles l’acemi oglan était supervisé par les eunuques et séparé de toute compagnie féminine. La discipline était très sévère, même si elle si elle était moins rigoureuse en dehors de leurs heures de service. Les dernières promotions de kapiya çikma n’étaient converties en ortas opérationnelles que lorsqu’un poste devenait vacant, et la parade faite à cette occasion était un événement solennel. Les diplômés marchaient sur une seule colonne, chacun tenant l’ourlet de l’homme de devant, puis s’alignaient devant un odabasi de leur unité, qui leur donnait à chacun le chapeau caractéristique des janissaires et le certificat de leur admission. Le soir suivant, après les prières, chaque nouveau janissaire portait la dolama du soldat, un manteau, et devenait un membre de l’oçak à part entière. Il devait embrasser la main de son nouvel officier qui l’appelait alors yoldas ou "compagnon de route ". Ce qui peut paraître surprenant, c’est qu’il existe des écrits précis racontant que de nombreux janissaires gardaient le contact avec leur famille chrétienne d’origine.
Durant la période de l’apogée ottomane, le simple soldat janissaire était entraîné à la pratique d’armes variées. Ceux qui étaient basés à Istanbul allaient à l’ok meydan, un champ de tir à l’arc juste au nord de la Corne d’or et pratiquaient le tir à l’arc et au mousquet, le lancer de javelot ou l’escrime, utilisant de vieux chapeaux de feutre placés sur des bâtons comme cibles. Le tir au mousquet se pratiquait sur des pots de terre posés au sol ou sur des murs. Les hommes tiraient "d’une grande distance ", selon un observateur français, et "tenaient leur arme d’une seule main ". Les ennemis des Janissaires avaient aussi remarqué que les tireurs ottomans étaient précis au clair de lune et la rapidité et la précision de la mousquetade ottomane impressionnaient toujours autant les Autrichiens à la fin du XVIIè siècle.
Dans les dernières années, le mode de recrutement changea complètement. En 1568, quelques-uns uns des fils de Janissaires à la retraite étaient triés et pouvaient intégrer le Corps et à partir de 1582, les hommes libres avaient désormais la permission de devenir les "protégés " du yeniçeri agasi ou commandant des Janissaires. Les soldats eux-mêmes semblaient favorables à une élimination progressive du devchirme, de manière à créer des opportunités pour les propres fils et à la fin du XVIè siècle, la majorité des recrues étaient très certainement des fils de Janissaires. En 1594 les rangs de l’armée étaient ouverts à tous les volontaires musulmans. Le devchirme fut stoppé dans les faits en 1648, bien que le système d’entraînement des acemi oglan fut maintenu en place et un ultime devchirme échoua en Europe en 1703. Dès lors, la principale source de main-d’œuvre fut les Tatars criméens d’Ukraine et du sud de l’Ukraine mais même ce nouveau recrutement cessa avec l’annexion de la Russie par la Crimée en 1783.
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