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07.05.2008

Asie Centrale et Caucase: l'Islam sort des oubliettes de l'histoire

Article intéressant de Synérgies Européennes, mais aujourd'hui dépassé car datant de 1992. 

 

Asie Centrale et Caucase: l'Islam sort des oubliettes de l'histoire

Robert Ervin

 

"Au commencement vivaient sur les terres du Caucase et de l'Asie Centrale des peuples barbares dirigés par des émirs tortionnaires et des mollahs lubriques et superstitieux, ne possèdant comme culture que des traditions folkloriques. La civilisation russo-bolchévique s'est chargée de faire naître ces peuples à l'Histoire": telle est, en résumé, la version officielle de la réalité, véhiculée tant par le tsarisme que par le bolchévisme, sur cette immense région-charnière entre le monde européen-méditerranéen et l'univers asiatique.
 

Le démenti de l'histoire

Depuis plus de deux millénaires, l'Asie Centrale est un lien commercial et culturel entre le Moyen-Orient, l'Inde et la Chine, tandis que le Caucase fait office de pont entre l'Europe et l'Asie. Dès l'ère achéménide (VIième-IVième siècle av. notre ère), l'Asie Centrale est une région prospère. Elle ne va cesser d'être irriguée tout au long de son histoire par les courants de maintes civilisations, lesquels vont en outre conduire à une modifica-tion du caractère ethnique de ces régions: Scy-thes, Macédoniens, Huns et Touraniens suc-cè-dent aux Iraniens. Le mélange de tribus et de peu-plades qui a résulté des invasions a renforcé le ca-ractère vital joué par la région entre les continents asiatique et européen et le Moyen-Orient.

Avant que l'étendard du Prophète ne flotte sur ces vastes territoires, zoroastrisme, bouddhisme, cul-te de Tengri, christianisme nestorien, judaïsme et hindouisme ont fructifié à des degrés divers. Au VIIième siècle avant notre ère, des colonies grec-ques de la Mer Noire étaient en contact avec le Cau-case. Cette contrée montagneuse va subir, elle aussi, nombre d'invasions: Scythes, Sarma-tes, Huns, Avars et Khazars. Au début de l'ère chré-tienne, deux royaumes chrétiens se dé-velop-pent, l'Arménie et la Géorgie, qui tombe-ront sous domination iranienne puis romaine. Ensuite, vient la montée en puissance de l'Empire sassanide. Mais déjà une nouvelle force émerge du sud loin-tain: l'Islam. Sa progression vers l'Asie centrale sera foudroyante. De 635, date des premiers raids musulmans contre les Sassanides, jusqu'en 710, prise de Boukhara et de Samarkand, moins d'un siècle suffit aux armées islamiques pour asseoir leur domination sur l'Asie Centrale. Quant au Cau--case, l'Islam s'y imposera par la force de l'ex-emple, par le prosé-lytisme et non par la conquê-te. Donc, bient avant l'arrivée des Arabo-Mu-sulmans, l'Asie Centrale et le Caucase ont rempli une fonction historique de première importance, tandis qu'on ne parlait pas encore du peuple rus-se.
 

L'âge d'or

De 874 à 999, la Transoxiane (1) vécut sous la dy-nastie samanide, une période à juste titre con-sidérée comme l'âge d'or de la région. La capitale de l'Etat samanide, Boukhara (2), fut un des pha-res religieux et culturel de l'époque; des mil-liers d'é-lèves venaient des quatre coins du monde musulman pour recevoir un enseignement dans les prestigieuses écoles de cette ville de 300.000 ha-bi-tants. Rudaki, l'un des pères de la littérature per-se moderne; Avicenne, le philosophe, homme de sciences et maître soufi, dont l'érudition lui va--lut le titre de Sage des Sages, ou encore Biruni, savant pluridisciplinaire de génie, sont des per-son-nages qui, parmi d'autres, ont magnifié cette période de l'Islam. La libéralité étonnante dont fi-rent preuve les Samanides a permis un essor éco-nomique, culturel et spirituel jamais égalé par la suite. De plus, paix et stabilité venaient compléter le tableau. A noter aussi, l'¦uvre fondamentale d'Abou-Abdallah al-Boukhari. Son traîté, intitulé "L'Authentique", est considéré comme l'ouvrage de théologie islamique le plus important après le Coran. En y authentifiant les véritables traditions prophétiques de Mahomet, il empêche la multipli-cation invraisemblable de pseudo-propos du Pro-phè-te; un travail qui est capital pour une reli-gion en quête de cohérence. Prisé par les Sunnites, son travail est également encensé par les Chiites, mi-noritaires en Islam (3).

Aux Samanides, dernière famille iranienne à ré-gner en Asie Centrale, succéderont des tribus tur-co-mongoles, plus ou moins heureuses dans leur déferlement conquérant. Djaghataïdes, Ghazna-vi-des (4), Seldjoukides et autres Ghurides assu-mè-rent les uns à la suite des autres une domination tumultueuse sur la Transoxiane et sou-vent au-delà.
 

L'émergence russe

Au IXième siècle, les Russes constituaient un peuple insignifiant, vivant sous le joug des Kha-zars convertis au judaïsme (5). Il fallut l'union des deux principales villes slaves, Kiev et Nov-go-rod pour que cette tribu à l'origine incer-taine acuqiert une certaine stature et que soit fondé un premier Etat russe sous la houlette du Prince O-leg. Le nouvel Etat, cherchant un sys-tème reli-gieux pour se légitimer, finit par adopter le chris-tianisme orthodoxe sous Vladimir (Xième-XIiè-me siècle). Ne voulant ni de l'Islam  ‹reli-gion de l'ennemi bulgare‹  ni du judaïsme  ‹religion de leurs anciens maîtres khazars‹  ni du catholicisme, pratiqué par les Germains et d'autres de leurs ennemis, les Russes trouvèrent en l'ortho-doxie, outre une spiritualité s'harmonisant avec leur nature profonde (foi fer-vente et rapport am-bigu à l'autorité), un vecteur fantastique pour re-vêtir la nation russe d'une di-mension messiani-que. Car l'adoption de cette spiritualité, renvoyant le paganisme antérieur dans l'oubli, investis-sait la puissance russe mon-tante d'une mission sacrée de sauvegarde et d'expansion de la "vraie foi" qu'avait jusque là incarnée l'Empire byzantin (6).

Jusqu'au début du XIIIième siècle, Russes et tri-bus voisines instaurèrent une trêve plus ou moins efficace. Les Turcs qui formaient des bandes de pil-lards venus de l'est et du sud présentaient un danger relatif malgré leurs incursions audacieuses jusqu'au c¦ur de la Russie.
 

Le cataclysme mongol

Russes comme Musulmans, de la Chine à l'U-krai-ne et de la Transoxiane au Golfe Persique, des millions d'humains et de kilomètres carrés passèrent en un rien de temps sous la domination mongole. En moins d'un demi siècle (1207-1241), l'armée de Gengis Khan et de ses géné-raux tailla un empire qu'aucun des clans mon-gols, encore en guerre quelques années aupara-vant, avant leur unification par Temudjin, n'aurait osé imaginer. Ces nomades jaillis des immensités de la Sibérie méridionale, radicaux dans leur en-treprise d'anéantissement massif des structures politiques, économiques et administratives des ré-gions conquises, n'en firent pas moins preuve d'u-ne tolérance religieuse surprenante.

Cependant, cette ouverture avait ses limites. Les dignitaires religieux d'Asie Centrale retournèrent à une interprétation très étroite du Coran et, afin d'éviter les persécutions, Juifs, Zoroastriens et Chré-tiens s'exilèrent. Partiellement en réaction à ce rigorisme des qadis, des sociétés secrètes is-lamiques se propagèrent en Asie Centrale. Origi-nellement zoroastriennes, dès avant l'invasion a-ra-be, les confréries devinrent le lieu de la pré-ser-vation d'un Islam ouvert sur sa di-mension inté-rieure, fortement influencée par le mazdéisme. En s'emparant du Caucase en moins de deux ans, les Mongols s'ouvraient l'une des routes qui menaient au c¦ur de l'Europe. Ravageant ensuite la Russie et l'Ukraine, les ca-valiers de l'apocalypse se retrouvèrent en Hongrie vers 1242. Batu, pe-tit-fils de Gengis Khan, fit demi tour, à l'annonce de la mort d'Ogodaï, successeur de son grand-père. La dé-faite qu'avaient subi les Russes fut res-sentie par eux comme une terrible humiliation. Commençaient ainsi deux siècles de "Tatartchi-na" que le peuple de la Sainte Russie n'oublia ja-mais et qui restent associés à la per-sonne mythi-que de l'ennemi atavique turc. Sans doute peut-on puiser dans ces deux cent ans une explication de l'attitude des Russes à l'égard des peuples mu-sulmans voisins.
 

Tamerlan ou l'espoir d'un nouvel âge d'or

Au milieu du XIVième siècle, l'empire mongol é-di-fié par Temudjin et ses successeurs se dislo-qua sous les coups de boutoirs d'un seigneur de la guerre, issu du clan tatar des Barlas, Tamerlan. Celui-ci remodela l'¦uvre de Gengis Khan et en élargit les frontières. Cette fois, le moule unifica-teur fut intégralement islamique. Si Tamerlan se montre aussi cruel que ses prédécesseurs, il fit de Samarkand une vitrine de l'art et de la culture is-lamique. Palais, mosquées, medersas et biblio-thè-ques rivalisèrent de splendeur grâce au talent de milliers d'artisans venus de Syrie, d'Anatolie, d'Iran et de Mésopotamie. Encore aujourd'hui, la ville natale du conquérant tatar est un miroir de la grandeur de l'art islamique qui s'épanouit à la fin du XIVième siècle. En Ouloug Beg, Tamerlan trou-va un successeur éclairé. Cependant, la dy-nastie timouride s'effaça vers 1500, annonçant la fin des empires tataro-mongols et la fin du rôle historique joué jusqu'alors par l'Asie Centrale. Les successeurs chaybanides qui tentèrent de main-tenir une cohésion pendant un siècle encore dans leurs possessions ne purent rien pour empê-cher la dislocation de l'ancien empire de Tamer-lan. Vers le milieu du XVième siècle, le morcelle-ment des Etats tataro-mongols marquait l'échec ultime des entreprises de Gengis Khan et Timour (7). En Iran et en Anatolie, les clans conquérants furent assimilés et le pouvoir passa aux mains des élites locales.
 

Le messianisme impérialiste russe

La Russie attendit deux siècles pour se libérer du joug tataro-mongol. A la différence des autres peu-ples occupés, les Russes conservèrent une re-la-tive autonomie sous contrôle de l'envahisseur. La noblesse locale se renforça et étoffé son em-pri-se sur la société russe. De plus, Turcs et Rus-ses ne se mêlèrent pas d'un point de vue ethni-que, au contraire de ce qui se passa en Asie Cen-trale. En 1480, la Russie, profitant de l'affaiblis-se-ment du conquérant, refusa définiti-vement de payer tribut à la Horde d'Or.

Mais l'événement le plus significatif fut la chute de Constantinople en 1453. En découlaient deux conséquences: non seulement l'Eglise orthodoxe russe devenait pleinement indépendante de By-zan-ce mais aussi la Russie brandissait désor-mais seule l'étendard de la vraie foi et s'intrônisait pro-tectrice de la chrétienté contre le péril islamique.

A ce protonationalisme russe, dont les fonde-ments sont spirituels et les connotations revan-char-des, s'ajoutaient des raisons plus pratiques, mais qui renforçaient les velléités impérialistes que manifestait Moscou: les qualités médiocres des terres agricoles russes ne répondant pas à la croissance rapide de la population; et les fron-tières "steppiques" et désertiques. Ce qui donne une géographie empêchant toute défense efficace. La puissance russe était donc à la merci d'autres peuples. Seul le Caucase montagneux offrait une protection efficace. Bardée de ses convictions mys-tico-économiques, la Sainte Russie s'engage dans une expansion guerrière par étapes. De 1453 à 1890, année de la conquête définitive de l'Asie Centrale, les armées orthodoxes, au prix de mil-lions de morts, vont tailler dans la chair de ré-gions principalement musulmanes et où tout rap-pelle le formidable empire de l'ennemi tataro-mongol. La conquête de la Sibérie, la prise de Ka-zan et d'Astrakhan, l'absorption du Kazakh-stan, l'annexion de la Crimée, la mise au pas des Suédois, le contrôle du Caucase, la prise de Ba-kou, puis de la totalité de l'Asie Centrale désor-mais phagocytée: autant de pierres apportées à un édifice dont le marxisme-léninisme allait pré-ser-ver les fondements en en changeant l'apparence.
 

L'obsession de Kazan

Dans la longue histoire de la confrontation isla-mo-russe, l'épisode de la prise de Kazan occupe une place de première importance. La capture de cette ville trois fois plus grande que Moscou, ca-pitale de nombreux khans tatars depuis plus de cent ans, fondée par l'ennemi bulgare mais sur-tout centre rayonnant de culture islamique (8), représentait le coup de grâce qu'il fallait impéra-tive-ment asséner aux Tatars, sous peine de ne pas véritablement exorciser la période de domination mongole.

Les Russes mirent cinq longues années pour ve-nir à bout de la résistance acharnée de la popula-tion de Kazan. En 1552, la ville tomba et fut li-vrée au massacre, au pillage et tous les symboles du passé islamique furent éliminés. Célébration lugubre de l'extermination de la population de la cité: Ivan le terrible fit édifier au c¦ur de Moscou la cathédrale Saint-Basile, dont les dômes poly-chromes "symbolisent les têtes enturbanées et coupées des huit chefs musulmans morts en dé-fendant le Croissant contre la Croix" (9).
 

La Russie et les Musulmans du Caucase

En annexant la Crimée, les portes du Caucase é-taient ouvertes. La région n'avait jusqu'alors ja-mais été soumise à une autorité politique exté-rieu-re, bien qu'elle ait été traversée maintes fois par des envahisseurs (Scythes, Sarmates, Huns, A-ché-ménides,...). Morcelée en Etats autonomes, le Caucace était une zone d'affrontement entre l'Em-pire ottoman et l'Iran. Les deux puissances s'ac-cordèrent pour "désarméniser" le sud-ouest cau-casien. Expulsions et massacres d'Arméniens se succédèrent. De 1729, année de la première prise de Bakou, à 1888, année de l'assujettissement dé-finitif du "Kuh-e-Qaf" (10), les forces russes durent faire face à une géogra-phie défavorable et à de multiples rébellions mu-sulmanes, tout en se présentant comme les protec-teurs des chrétiens locaux et en veillant à l'élimination progressive des présences ottomane et iranienne dans ces ter-ri-toires montagneux con-voités.

Les guerres russo-iraniennes tournèrent à l'avan-tage des Tsars, tandis que les Ottomans du-rent a-ban-donner leurs prétentions, notamment sur la Cir-cassie. Il y eut des révoltes contre l'autorité rus-se. Outre celle du Tchétchène Imam Mansur U-shurmah, à la fin du XVIIIième siècle (11), le soulèvement de Chamil vers 1830 est essentiel, si l'on considère qu'il symbolise l'émergence d'un mouvement de résistance nationale, puisant une grande partie de sa force dans le soutien d'une con-frérie soufie, l'Ordre des Naqshbandi, qui n'hé-sitaient pas à brandir l'étendard du panisla-mis-me. Commencée en 1824 dans le Daghestan, la révolte se transforma en une guerre totale qui du-ra 25 ans; conjuguée à un soulèvement circas-sien, elle ébranla la domination russe sur le Cau-case. Déjà, on peut remarquer la capacité éton-nan-te des communautés musulmanes à se souder autour des confréries soufies en cas d'orage his-to-rique.
 

La Russie et les Musulmans d'Asie Centrale

Le calme relatif instauré dans le Caucase permet aux Russes de focaliser leurs efforts sur la con-quête de l'Asie Centrale. En moins de 30 ans, vers 1890, l'ancienne Transoxiane est complète-ment sous leur contrôle. Les khanats de Kokand et de Khiva, l'émirat de Boukhara, les tribus tur-k-mènes sont intégrées à l'Empire sans engendrer de réactions de la part des Etats musulmans limitrophes. La rapidité de la conquête s'explique par l'absence d'obstacles naturels pouvant retar-der l'a-vance russe, la supériorité de l'artillerie, mais surtout la déglingue des différents Etats lo-caux, affaiblis par des guerres intestines. De plus, l'oi-si-veté et l'impiété des émirs indigènes rendaient d'avance caduque toute velléité de mobilisation con-tre l'ennemi russe, chrétien-or-thodoxe.

Tout mouvement à consonance nationaliste était voué à l'échec en raison du fractionnement eth-ni-que. Le pôle identitaire résidait dans l'Islam et dans l'Islam seul. A cause de sa décadence éco-nomique et de son instabilité politique, l'Asie Cen-trale constituait une proie facile. En 1890, la Russie était une puissance économique mondiale que rien ne semblait pouvoir arrêter. L'Iran et l'In-de tenaillaient l'imaginaire russe. A la vieille de la première guerre mondiale, l'Empire des Tsars est un Etat multiethnique dans lequel les Russes ne représentent que 40% de la population. Les Musulmans sont la minorité religieuse la plus importante (16%).
 

L'état de l'Islam à la fin du tsarisme

Appel à la Djihad, révoltes plus ou moins locali-sées, répressions impitoyables: les Musulmans de l'Empire appliquent dès lors la seule recette qui permet de se préserver en tant qu'identité et entité culturo-spirituelle: intérieurement, on se répète que la vérité demeure islamique, envers et contre tout. Mais dès la fin du XVIIIième siècle, c'est l'en-semble du monde musulman qui s'interroge sur le déclin relatif de la religion du Prophète. D'une part, les réformateurs occidentalistes (djadid) prônent la rénovation de l'Islam en se tour-nant vers l'Europe; d'autre part, les traditio-nalis-tes revendiquent un retour aux sources et à la Cha-ria. Le mot d'ordre des premiers  ‹la mo-der-ni-sation‹   doit déboucher, dans leur esprit, à adopter un régime constitutionnel et à former des gouvernements parlementaires.

Non monolithique, la tendance djadid n'a jamais pu "positiver" sa diversité et a fini par s'éloigner de la réalité concrète qu'est le peuple, en propo-sant des mesures d'européanisation, en épousant les querelles internes de la Russie, qui opposaient panslavistes et occidentalistes; les protagonistes de la tendance djadid ont fini par considérer la Rus-sie comme une "mère-patrie" et rejeter toute idée d'auto-détermination pour les Musulmans (12).

Les traditionalistes  ‹les qadims, littéralement, les précurseurs‹  rassemblent principalement le cler-gé. Leur attitude est guidée par la patience et la certitude de jours meilleurs. Ils veulent tenir l'Is-lam à l'écart des développement politiques. Ils sont radicalement hostiles aux djadid. Les fidèles sont souvent membres de confréries soufies. Les institutions russes incarnent, pour eux, l'apos-ta-sie (kufr). Le monde extérieur est pos-sédé tem-porairement par les forces hostiles à la Vérité mais le fidèle reste intact, pur, grâce à l'"immigration in-té-rieure". Les divisions inter-musulmanes quant au comportement à adopter face à l'occupant, em-pêchèrent les communautés de croyants de jouer un rôle dans l'agitation de 1905.

Amir Taheri résume la période tsariste: "Malgré quelques tentatives de russification et de conver-sion forcée à l'orthodoxie, en général, les Tsars n'essayèrent pas de détruire l'Islam en tant que re-ligion. L'Empire autorisait certains échanges en-tre ses possessions musulmanes et les Etats mu-sulmans indépendants, permettant aux Mu-sulmans russes de ne pas être coupés du monde isla-mique". Cependant, l'occupant ne dé-rogea jamais aux méthodes brutales de répres-sion. Partout, les Musulmans se voyaient expro-priés, colonisés et exploités. La révolte étouffée de 1916, soutenue par une coalition exceptionnelle de tribus kir-ghi-zes, khazaks, de mollahs qadim et d'intellectuels djadid, illustre parfaite-ment l'état de l'Islam à la fin de l'Empire des Tsars.
 

Le leurre bolchévique

Lorsque le second congrès panrusse des soviets de députés ouvriers, soldats et paysans se réunit le 7 novembre 1917, quelques heures après le coup d'Etat bolchévique, les organisations poli-tiques musulmanes approuvent la résolution ap-pe-lant à une paix immédiate. La révolution com-muniste, tout en ne recueillant que très peu d'é-chos dans les milieux ouvriers des territoires mu-sulmans  ‹du fait du sous-développement in-dus-triel de ses régions‹   suscite d'emblée des es-poirs: un terme sera mis au retard économique et à la misère qui règne en Asie Centrale et dans le Caucase (13). C'est alors qu'apparaît la personnalité de Galiev, un Tatar de la Volga, qui parvint à mener sa barque dans l'univers totalitaire com-muniste avec une incroyable liberté pendant une période très longue (1917-1930/35). L'objectif de Galiev était non seulement de sortir la région de sa misère et de son état d'exploitation mais aussi de la faire accéder, au moins, à une véritable autonomie. Très tôt, Galiev soutint les Bolché-vi-ques en se battant à leurs côtés contre les Blancs. En récompense, Staline le nomme res-ponsable du Commissariat musulman aux Nationalités.

A l'occasion du premier congrès des commu-nis-tes musulmans, Galiev expose un plan d'au-to-no-mie totale du Parti communiste musul-man, de fa-çon à ce qu'il devienne une force ca-pable de pro-pager la révolution dans les pays limitrophes. Mais, derrière son engagement révolutionnaire, Ga-liev souhaitait voir les Tatars de-venir le moteur d'une authentique révolution mu-sulmane universel-le, qui verrait se regrouper tous les peuples turcs. Le nouveau pouvoir commu-niste avait be-soin des Musulmans dans sa guerre contre les Tsaristes blancs, d'autant plus que la majeure par-tie des combats se déroulaient en terri-toire mu-sulman. Staline ménage donc Galiev, pour mieux s'en débarrasser dans les années 30. Deux fac-teurs poussent en masse les Musulmans dans l'ar-mée rouge: l'intervention militaire étran-gère et le chauvinisme du haut commandement blanc. En-suite, la propagande conjointe de Lénine et de Sta-line finit par payer. Rares étaient ceux qui soup-çonnaient que les proclamations marxistes-lé-ninistes, promettant l'autodétermination pour tous les peuples, n'étaient que pure tactique. En fait, aux yeux des marxistes-léninistes, la seule autodétermination valable était celle du prolétariat, dont la nature de-vait être "internationale". Tou-jours est-il que la guerre civile démontra l'incapa-cité des chefs politiques musulmans à développer une stratégie commune, leur permettant, dans un premier temps, de surmonter leurs désaccords, dans un second temps, de se rallier le soutien des masses.
 

Le rouleau compresseur stalinien

Une fois élu au poste de secrétaire général du Parti Bolchévique, Staline ne s'embarrasse plus de fioritures. Les chefs musulmans doivent soit rejoindre le parti, soit être éliminés. Mesures anti-musulmanes, purges, déportations et révoltes (14) se succèdent. La tactique du petit père des peuples semble infaillible. La création de répu-bli-ques musulmanes rendait impossible l'avènement d'une nation musulmane unique; les ulemas s'e-xilent; quelques réformes comme la distribution de terres permettent de rassurer la paysannerie et la bourgeoisie; les autorités font passer des me-sures anti-religieuses comme la suppression du kalym (15), de la polygamie et du port du voile. Progressivement, la politique sta-linienne à l'égard de l'Asie Centrale et du Caucase musulman gagne en horreur et en per-versité. Il s'agit de faire dis-pa-raître l'Islam, ceux qui le pratiquent et ceux qui, plus généralement, peuvent constituer un ob-s-tacle à la politique de Staline, même à l'intérieur du Parti.

Génocide kazakh, déportations et massacres de moindre ampleur, russification/soviétisation, des-truction de la culture musulmane, dé-koulaki-sa-tion, confiscation des récoltes pour nourrir les vil-les et l'armée, création de micro-nationalités et de langues factices, changement des noms mu-sul-mans des personnes et des lieux, exploitation é-co-nomique forcenée et plan quinquennal pour la liquidation des croyances religieuses: le peuple mu-sulman a ainsi été privé d'autonomie com-mer-ciale, de structures religieuses, sérieusement re-froi-di de toute velléité nationaliste et coupé de son passé. Le redécoupage de la carte géogra-phique du Caucase et de l'Asie Centrale devait à long ter-me déboucher sur l'avènement d'une grande com-munauté soviétique, peuplée d'homines so-viet-ici   sans aucune référence ra-ciale, ethnique ou religieuse.
 

Le conflit russo-tatar

Staline, en se montrant impitoyable avec le peuple tatar, tout en ayant conscience du danger incarné par cette ethnie mongole, qui voulait réaliser l'u-ni-té des Musulmans, perpétue une hostilité atavi-que, inextinguible, entre Russes et Tatars, que la guerre pour Kazan avait symbolisé jadis. Origi-naires de la région de la Volga, ayant es-saimé en Asie Centrale et dans le Caucase, les Tatars ont été le peuple musulman le plus dyna-mique et le mieux doté d'une élite instruite. Très attachés à leur langue, leur culture et leur religion, ils sont doués pour le commerce et formaient une classe marchande puissante, trait d'union entre la Russie et l'Asie. Etant les plus instruits, ils jouent dès lors un rôle primordial dans le développement des idées panislamistes.

Ils comprennent très vite que l'existence et la flo-raison de l'Islam passent par la constitution d'un Etat tatar équivalant à l'Etat russe et rassemblant sous son drapeau toute la population musulmane de l'Empire, puis de l'Union. La destruction de Ka-zan avait été une catastrophe pour les Tatars. Ils n'avaient encore rien vu... La politique stalinien-ne à leur égard est le sommet dans l'art dou-teux d'exterminer les peuples. Après avoir fait miroiter la création d'une république regroupant les peuples tatars, l'Etat bolchévique décide l'op-posé, c'est-à-dire le fractionnement à l'extrême; une politique qui, d'ailleurs, toucha l'ensemble de la communauté musulmane. Entre 1924 et 1940, les Musulmans "se retrouvèrent divisés en 39 nations, nationalités et groupes ethniques, se-lon une procédure simple. Tout groupe ethnique susceptible de présenter quelques traits distinctifs devait connaître une promotion et accéder au rang de nation ou de na-tionalité" (16). Staline créa de toutes pièces avec force linguistes, historiens et ethnologues des mi-cro-nations, des langues et des histoires natio-nales. La république autonome tatare du Caucase fut promptement dissoute en 1944 sous prétexte de "collaboration avec les na-tionaux-socialistes et sa population déportée ou massacrée. Tout au long de son règne, le Géor-gien, plus grand-rus-sien que le Tsar, fit souffler la plupart du temps un vent de terreur sur les peuples du Sud et sur les Tatars en particulier.

Le leader soviétique avait compris que l'en-raci-ne-ment islamique défiait les axiomes du marxisme-léninisme et que, dès lors, un modus vivendi s'im-posait: dans les persécutions. L'Islam avait bien le droit de survivre, pensait Staline, mais de façon à ne plus représenter la moindre menace. En 1943, Staline et le Mufti d'Oufa concluent un accord, autorisant les Musulmans à constituer qua-tre "directions spiri-tuelles", soit des structu-res administratives reflé-tant un Islam enfermé dans une société en voie d'athéisation totale. Le rôle de ces "directions" est de préserver les mo-numents islamiques, de publier les écrits sacrés et d'inspirer, dans la me-sure du possible, certaines lois soviétiques.

Le fidèle n'a nul besoin de clerc dans la pratique de sa foi religieuse et peut donc exercer celle-ci hors des "directions spirituelles". L'incom-plé-tu-de de ces structures islamiques of-ficielles, le dis-cours anti-islamique répété à satiété et souvent con-crétisé par des actes hostiles à l'égard des fidèles ou des symboles (destruction de mos-quées, noms de lieux ou de sites sacrés bolché-vi-sés d'autorité) ont contribué, en réaction, à vivi-fier d'autres structures, plus profondément re-li-gieuses et remontant à l'époque perse, se don-nent pour mission de conserver les traditions po-pu-laires, de maintenir les liens unissant le peuple musulman à son passé, d'aménager un espace in-térieur étanche au totalitarisme bolchévique. Face à la politique de déracinement et de dépoliti-sation des masses musulmanes, pratiquée par les com-mu-nistes, les confréries soufies, après avoir con-nu quarante ans de déclin (entre 1880 et 1920), retrouvent leur place déterminante dans la vie des sociétés islamiques d'Asie Centrale et du Cau-ca-se. Ces confréries ont donné aux peuples islami-ques de l'ex-URSS des figures marquantes de guerriers, en lutte, successivement, contre les Mon-gols, les Tsars et les communistes. Mais les tariqats et leurs guides (murshid) ont surtout com-me mission essentielle de protéger l'identité islamique de conserver son authenticité. Face au stalinisme, au "Taghut", les confréries instaurent un double jeu, imparable: "Ceux qui pratiquent l'art de la taqiya s'assurent la vie en ce bas monde en adhérant au Parti communiste et celle dans l'au-delà en appartenant à une cellule clandestine soufie", explique un Musulman (17).
 

Du dernier voile au dernier communiste

Tandis qu'il était apprécié par les inoxydables de la gauche ouest-européenne, Khroutchev ne s'in-s-crit pas en porte-à-faux par rapport à la poli-tique des nationalités de son prédecesseur. La lutte an-ti-islamique se traduisit notamment pas la réacti-vation de l'Union des Sans-Dieu (18) et par la destruction des voiles par le feu en public. En 1959, on proclame la "fin de l'ère du voile", en brûlant une pièce d'étoffe censée être le dernier voile, lors d'une cérémonie à Boukhara. La so-vié-tisation politique, accompagnée de la russifi-cation linguistique, les actions multiples contre les écoles et les monuments de l'Islam, débou-chent sur une rupture du modus vivendi de 1943: les chefs religieux vont désormais soutenir les ré-voltes. L'arrivée de Brejnev inaugure une poli-ti-que plus ambigüe que jamais. Comme ces pré-dé-cesseurs du Kremlin, Brejnev détestait l'Islam mais avait bien compris que l'idéologie n'en vien-drait pas à bout et qu'avec de l'argent, on pouvait obtenir le soutien des dirigeants locaux. On rapa-trie certains déportés, on reconstruit Tachkent dé-vastée par un tremblement de terre, on réanime l'Islam officiel, on disculpe Tatars, Turcs, Kur-des et autres "crypto-fascistes". Il n'en demeure pas moins vrai que l'élément dé-terminant de la politique brejnevienne est la cor-ruption des strates dirigeantes, appuyée, au cours des années 70, sur le boom économique dû aux revenus du pétrole et du gaz naturel. Le "socialisme réel" de l'ancien maître du Kazakhstan est indissociable du phé-no-mène ma-fieux, ancré dans les couches économi-co-poli-tiques dirigeantes des républiques musul-manes. Les retentissants procès de la période de tran-si-tion post-brejnevienne, mondialement mé-dia-tisés, ont permis de mettre en évidence le scandaleux traitement infligé pendant des décennies de communisme à l'Asie Centrale et au Caucase et le de-gré de délabrement des institutions locales. Quant à la glasnost gorbatchévienne, elle nous a permis de jeter un regard sur les autres facettes terri-fiantes du monstre engendré par le maté-ria-lis-me quinquennaliste: désastre économique, social, sanitaire, écologique... Mieux: le réformisme enclenché par l'idole de l'Occident aura sans aucun doute comme conséquence l'avènement du... der-nier communiste!
 

La "Maison Commune" musulmane

Les émeutes qui ont secoué l'Asie Centrale et le Caucase dans la deuxième moitié des années 80 révèlent cruellement l'incompréhension totale du communisme pour l'Islam. Les idéologues russes n'ont jamais pu cerner de manière acceptable le phénomène musulman. D'où l'incohérence du discours anti-islamique: l'Islam est tour à tour ac-cusé de nationalisme, de féodalisme, d'être une "superstition", de "classisme" ou d'oppor-tunis-me. Frustrés, les peuples musul-mans de l'ex-U-nion Soviétique, coupés du reste du monde mu-sul-man et maintenus dans le sous-développement économique, colonisés, formulent brusquement des revendications sociales et cultu-relles, puis po-li-tiques, parce que les problèmes deviennent de plus en plus aigus et parce que le souffle de la révolution iranienne se fait sentir.

Gorbatchev fait les yeux doux à l'Europe et à l'Amérique mais organise simultanément une ré-pression infiniment plus violente en zone musul-mane que dans les Pays Baltes, ce qui renforce la conviction de nombreux intellectuels musulmans: la politique des futurs maîtres du Kremlin leur restera défavorable. D'une certaine manière, ils per-çoivent en face d'eux à nouveau la Russie au lieu de l'URSS et l'ennemi chrétien au lieu d'une masse athée qui les oppresse. Les intellectuels mu-sulmans appréhendent désormais différem-ment l'extérieur, ce qui renforce les tendances pan-islamiques à l'¦uvre de Bakou à Alma Ata.

Début 1990, Gorbatchev envoie ses troupes ma-ter la rébellion azérie pour remettre en selle  ‹mais sur un cheval de bois‹   le PC local et é-touf-fer les velléités indépendantistes dans une ré-publique pourtant traditionnellement communi-san-te. Les importantes manifestations de soutien aux "frères azéris", qui secouent les autres ré-publiques peu après, sont un signal limpide: il indique où se situent les forces souterraines ¦u-vrant désormais dans la région pour unifier le peu--ple musulman. Le matraquage des médias ira-niens à destination des voisins du Nord, de même que le financement par l'Arabie Saoudite du pé-lé-rinage de milliers de citoyens ex-sovié-tiques vers les lieux saints de l'Islam lèvent toute équivoque quant à la volonté d'une réintégration générale de tous les peuples musulmans dans la Maison Com--mune islamique, que ces peuples résident dans l'ex-URSS ou qu'ils vivent sous la houlette du fondamentalisme chiite ou wahabite.
 

Points de repère

L'avenir des peuples musulmans d'URSS se joue en même temps que celui de l'Ours affaibli, dont la mendicité pitoyable fait se tortiller de plaisir, de-vant une proie facile, la haute finance capita-lis-te.

Voici énoncés rapidement quelques faits et as-pects de la question qui permettent de comprendre le présent et surtout de supputer la cartographie du futur:
- Gorgés d'illusions, les Bolchéviques s'étaient convaincus que l'Islam disparaîtrait dès la mise en application de réformes socio-économiques, qui l'amputeraient de son soutien séculaire et dé-truirait son implantation.
- Le communisme, malgré un formidable appareil de propagande et une palette inégalée de moyens de pression, n'a jamais pu investir l'espace privé du Musulman; son attachement à l'Islam n'a ja-mais cessé.
- La structure totalitaire russo-communiste, face à la présence islamique, sa pérennité et sa réappro-priation de l'espace public depuis les années 80, n'a jamais pu trouver de nouvelles sources de lé-gi-timité (par exemple une élévation effective du ni-veau de vie).
- L'URSS constitue, aux yeux des Musulmans, le prolongement de l'empire des Tsars, mais en pire.
- Le départ, le 15 février 1989, du dernier régi-ment soviétique d'Afghanistan marque un tour-nant dans la perception que les protagonistes ont l'un de l'autre et dans le rapport de force russo-mu-sulman.  Pour la première fois depuis 1552, la Russie abandonne une terre musulmane con-qui-se.
- La reconquête de l'espace public revêt plusieurs formes: publication d'ouvrages sur le passé is-lamique, présentation d'une vision islamique de la réalité dans les programmes d'université, ou-ver-ture aux littératures islamiques extérieures, vo-lon-té de faire renaître les langues turque, arabe, per-se ou de forger des mots indigènes pour rem-placer les emprunts européens (russes, allemands ou anglais).

A côté de l'Islam officiel, plusieurs structures d'importance variable ¦uvrent à la résurgence: ceux qu'Amir Tahéri nomme les serviteurs de la foi non officiels (mollahs, derviches, prédica-teurs, récitants du Coran, etc.); ensuite les tari-quats soufies qui recrutent dans les milieux socio-professionnels, dans l'armée et la police, les Wa-ha-bites, les Frères musulmans et les fonda-menta-listes iraniens. L'évolution démographique, con-ju-guée au départ des Slaves implantés massi-ve-ment depuis 1917, devrait permettre une réis-lami-sation des républiques musulmanes, passant par la reconquête des villes slavisées. Les affron-te-ments inter-ethniques qui enflamment, depuis le milieu des années 80, les cités soviétiques d'Asie Centrale et du Caucase, signalent l'urgence d'une clarification de la politique communiste. "La glas-nost a ouvert ce qui était sans doute la plus gran-de boîte de Pandore de toute l'histoire", dé-clare A. Tahéri.

Le gorbatchévisme est une idéologie de péripaté-ticienne qui se refuse en permanence, après s'être montrée sous ses plus beaux atours. Réformisme verbal, libération des détenus politiques, danse du ventre à l'intention des pontes de la BERD: Gorbatchev a voilé la vitrine rutilante aux yeux des Soviétiques, tout en laissant miroiter aux ou-ailles des démocraties bourgeoises d'Europe que les choses allaient changer. Depuis quelques mois, la vitrine est brisée   ‹et Gorbatchev aussi, en tant qu'idole‹  et cette brisure affecte plus en-co-re les Musulmans que les Russes. La répres-sion est impitoyable et les notions de pluralisme, de démocratie, de "maison commune euro-péen-ne" ont un goût amer pour les fidèles d'Allah. Dans l'esprit et le c¦ur de beaucoup de Musul-mans, les propos du maître du Kremlin en 1986 ont laissé des marques indélébiles. L'Islam y était qualifié d'ennemi du progrès et du socialisme et un appel était lancé à une lutte totale contre la re-ligion sous toutes ses formes. Le comportement des premiers réformateurs trahit une fois de plus l'incompréhension radicale entre-tenue par les néo-communistes à l'égard de l'Islam.

Les descendants des Turco-Mongols veulent être eux-mêmes, retrouver leur identité historique. Ils en-tendent renforcer leur combat, notamment grâ-ce à une élite cultivée qui pourra accélérer le pro-ces-sus. Les ressources spirituelles, humaines, lin-guistiques et scientifiques existent pour contrer le cataclysme écologique et sanitaire latent et ma-gnifier une histoire pluriséculaire, bafouée par la monologique d'un totalitarisme araseur.

La multiplicité ethno-culturelle au sein de l'espace musulman soviétique implique un redécoupage des frontières dans le respect des identités lo-ca-les. Le dépassement par le bas  ‹par le régio-na-lis-me‹   et par le haut  ‹par la création d'une fé-dé-ration des peuples musulmans ex-sovié-ti-ques‹  de la structure factice des nationalismes ar-tificiels d'inspiration stalino-française est une condition sine qua non d'une ré-émergence plu-ridimen-sionnelle de l'Asie Centrale et du Caucase, de son accession à une authentique au-tonomie. Deux URSS s'avancent vers le futur: l'une est mu-sulmane et jeune, poussée en avant par un dy-namisme démographique et spirituel; l'autre est russe, vieillissante, perclue d'angoisses et de cet étrange engourdissement qui se manifeste chez l'Européen communisé, lorsqu'il s'est dégagé de la gangue bolchévique. Cependant, la nation rus-se, si elle s'inspirait de la renaissance culturelle et spirituelle des Musulmans d'Asie Centrale ou du Caucase, ou si elle voulait bien se ressourcer en se réappropriant son histoire anté-marxiste, aurait en main de nombreux atouts pour échapper à la macdonaldi-sation ou à la tiers-mondisation. Les pélérinages aux mecques capitalistes d'Eltsine et consorts, les hommages vibrants au libéralisme, prononcés par ces ex-communistes et l'effondre-ment accéléré de l'économie locale font craindre, malheureuse-ment, un mélange des deux...

Nous vivons une époque formidable. Les journa-listes et autres théoriciens de l'actualité, qui cro-yaient une fois pour toutes détenir les clefs don-nant accès à tous les coins et recoins de la réalité et le shibboleth capable d'expliquer tous les phé-nomènes de l'univers, en font constam-ment les frais. Tout article, analytique ou non, présentant une certaine amplitude risque très rapi-dement d'ê-tre affecté de désuétude, tant les sou-bresauts du monde bouleversent en permanence le grand jeu du monde.

Le revers de la médaille, c'est ce flot de penseurs spécialisés dans les arcanes de la guerre froide, trô-nant aux unes des médias, qui sont largués corps et âme et ne parviennent plus qu'à divaguer autour de leurs bouées de sauvetage idéologique: le Nouvel Ordre Mondial et l'antiracisme. Cet ar-ticle sur l'Islam soviétique avait été terminé au son des premiers coups de canon dans l'ex-You-goslavie. Il laissait le Caucase et l'Asie Centrale musulmane confrontés aux défis de la li-béra-lisa-tion obligée, activée par Gorbatchev. Six mois plus tard, exit l'idole des Occidentaux! A l'instar du reste de l'URSS, les républiques mu-sulmanes sont face au cataclysme de la crise éco-nomique. Outre celle-ci: la guerre entre Musulmans et co-lons slaves menace, tandis que le sort des chré-tiens arméniens semble scellé à moyen terme, é-tant donné que du point de vue humanitaire la conscience occidentale est repue. L'antagonisme sla-vo-turc est ravivé en dépit des assurances mu-tuelles et de la participation des Etats musulmans à la CEI. Enfin, plus fondamen-talement, les an-ciennes terres d'Islam, martyri-sées par la folie bolchévique, subissent d'une manière de plus en plus sensible  ‹et pour l'instant plus au niveau du peuple et des religieux‹  l'attraction envoû-tan-te des fondamenta-lismes iranien et saoudien, lesquels pourraient transmuter radicalement et très rapidement les ca-ractères spécifiques du renou-veau islamique centre-asiatique (importance du sou-fisme et des figures charismatiques politico-religieuses, statut de la femme, etc.).
 

Se dérussifier économiquement

L'adhésion des républiques musulmanes à la confédération concoctée par les Etats slaves (Russie, Ukraine, Bélarusse) tient plus du réflexe tradi-tion-nel que d'un réel attachement aux bricolages institutionnels produits par leurs voisins du Nord. Elles ont tant et plus subi l'impact colonial russe que se débarrasser des automatismes psycho-logiques n'est pas une mince affaire.

Mais, nous, en Europe centrale et occidentale, nous devons également nous rendre compte de la nécessité, pour les nouveaux Etats musulmans d'Asie centrale, de maintenir de très étroites rela-tions économiques avec la Russie, étant entendu que, sans elle, la désorganisation sociale et commerciale serait généralisée. Les nouveaux Etats musulmans dépendent trop de la sphère slave de la CEI, que couper les ponts brutalement et sans substitition de partenaires reviendrait à se suici-der. Mais cette allégeance matérielle qui demeure vis-à-vis de Moscou ne les empêche pas de tenir compte de la nouvelle donne géopolitique, résul-tant du décès de l'URSS stalinienne et brejné-vien-ne: les républiques musulmanes de l'ancien em-pire rouge n'ont pas tardé à ébaucher un "es-pa-ce économique islamique commun", malgré l'am-pleur de la tâche. De même, l'Iran a proposé à ses coreligionnaires du Nord de participer à un autre espace économique, déjà composé de l'an-cienne Perse, de la Turquie et du Pakistan. Des signes qui ne trompent pas...
 

Se dérussifier ethniquement

Fortement minoritaires ou même majoritaires com-me au Kazakhstan  ‹lors des dernières comp-ta-bi-lisations démographiques mais avant l'e-xode actuel‹  les Russes représentent pour les Tur-co-Tatars la marque indélébile d'un passé d'op-pression et d'exploitation.

Physiquement et culturellement, le Slave a, de-puis les Tsars, modelé le visage de l'Asie Cen-tra-le. La colonisation raciale s'est intensifiée sous le bolchévisme, accompagnée de la généralisation du cyrillique, du fonctionnalisme sur le plan ar-chi-tectural et du quinquénnalisme dans le do-mai-ne économique. Les Russes, par leur pré-sence, étaient, jusqu'à la perestroïka, les gardes-chiour-mes du centralisme impérial rouge. Ils régnaient sur ces terres d'Islam artificiellement ba-lkanisées par Staline afin de rendre impossible un unifica-tion sous la bannière verte du Prophète. Cette en-tre-prise a si bien réussi qu'elle influen-cera encore longtemps l'évolution des événe-ments dans cette région. Le nationalisme est de-venu un sentiment bien ancré dans le cadre des républiques musul-ma-nes soviétiques, qui ne cor-respond pas, ou si peu, aux réalités ethniques. Les pseudo-nations d'A-sie Centrale sont prêtes à s'entre-étriper pour des frontières absurdes. Cette mentalité sera, ou est déjà, attisée ou renforcée par des puissances qui ont tout intérêt à ce que le Caucase et l'Asie Centrale demeurent une zone découpée géogra-phi-quement et faible politique-ment.

La dérussification ethnique ne sera effective que lorsque les nationalismes locaux auront été su-blimés en une idée supérieure.
 

Se dérussifier religieusement

L'un des faits marquants de ces derniers mois en Islam ex-soviétique  ‹mais n'était-ce pas inévi-ta-ble?‹   est la perte de pouvoir et de signification des quatre directions créées par Staline. En réa-li-té, il se produit une fragmentation de ces struc-tu-res institutionnelles religieuses officielles ainsi que l'émergence hors de la clandestinité de cléri-caux populaires qui provoquent très rapidement la gravitation d'un grand nombre de croyants autour de leur personne.

A priori, cette évolution peut sembler aller dans le sens de la balkanisation que nous avons évoquée. Mais la réalité est tout autre, tout au moins sur ce plan religieux. L'ébranlement des directions si-gni-fie la mise à mal et la liquidation à court terme de la construction imaginée par les communistes pour contrôler l'Islam afin d'ensuite l'éliminer. Devant la faillite du communisme et du néo-léninisme gorbatchévien, les regards se tournent dé-sormais essentiellement vers le Sud et la Turquie, avec laquelle existent également des affinités eth-niques. L'Islam redevient l'idée supérieure ca-pa-ble de sortir les républiques de leur statut de co-lonies. A tort ou à raison, l'Islam de l'Arabie Sa-ou-dite et de l'Iran incarne la réussite écono-mique, le bien-être et la conformité de la société humaine aux injonctions divines. Cette image, les Turco-Mon-gols peuvent s'en gaver médiatique-ment à longueur de journée: les radios et télévi-sions ira-niennes couvrent la région. Mais ils peu-vent aussi constater que des centaines de mos-quées sont éri-gées, des millions d'exemplaires du Coran sont dis-ponibles, que les flux écono-miques avec le Sud se renforcent. Qu'en un mot, la manne éner-gé-tique arabe commence à leur ap-porter des bé-né-fices.
 

L'Axe Ankara-Teheran-Islamabad

Les prévisions valent ce qu'elles valent, c'est-à-dire pas grand'chose en ces temps de balkanisa-tion planétaire. Cependant nous pouvons prendre le risque de suggérer le scénario suivant: dans quelques années, un curieux ensemble géogra-phique va très concrètement s'unifier; il sera tra-versé par un axe central turco-irano-pakistanais, grosso modo de Nord-Ouest en Sud-Est, lui-mê-me traversé d'un axe secondaire, en forme de crois-sant, Ryad-Bagdad-Tachkent.

Cet ensemble pourra être greffé d'excroissances, au gré du renforcement de l'Islam. Plus impor-tant: la zone décrite sera la première puissance économique et politique dès l'an 2000. Première puissance financière du monde, première puis-sance énergétique, première puissance militaire, puissance démographique (plus de 300 millions d'âmes en l'an 2000), le "Turkiran" a toutes les chances de rentrer dans l'histoire alors que l'Eu-rope, si la réalité revêt la même peau qu'au-jour-d'hui, sera une sorte de bâtarde hideuse, née de l'a-bominable accouplement du ma-térialisme et du judéo-christianisme, clopinant sur ses moignons vers les poubelles de l'Odyssée humaine...
 

Notes:

(1) Mavara al-Nahr: nom de l'Asie Centrale à l'époque.
(2) L'Etat samanide était composé du Tadjikistan et de l'Ouzbékistan actuels, d'une partie de l'Afghanistan et d'une vaste portion de l'Iran.
(3) On a recensé plus d'un million de traditions prophétiques!
(4) Le Général Mahmud, qui avait établi sa capitale à Ghazni, était turcophone d'origine et s'est comporté en mécène des lettres persanes. A sa cour, il y avait Firdusi, l'auteur du Livre des Rois, dans lequel est relatée l'origine mythique des peuples iranien et touranien.
(5) Branche d'une ethnie appelée Venedi ou Venetii par Pline l'Ancien et Tacite, les premiers Russes se seraient installés au Nord des Carpathes, entre la Vistule, l'Oder et l'actuelle Biélorussie (région des Marais du Pripet); mentionné par des chroniqueurs au IXième siècle, un peuple nommé Rus ou Russe aurait émigré de l'ouest entre 500 et 1000 après J.C.
(6) Avant leur "orthodoxisation" volontaire, les Russes adoraient entre autres dieux le dieu de la foudre, Groznyi, sommet de leur panthéon, ainsi que le Loup, seigneur du Mal.
(7) Le tribalisme tataro-mongol finit par triompher des volontés unificatrices. Des clans se sont même alliés aux Russes pour lutter contre d'autres clans. Seule, Kazan est demeurée encore quelques temps comme symbole ou trace de l'éclat intellectuel et artistique des Etats tataro-mongols.
(8) Fondée au Xième siècle, Kazan devint un centre important de communication Est-Ouest, mais surtout le siège de trente medersas et 150 mosquées. Dans la bibliothèque de la ville, était disponible le Coran du Calife Othman, le premier manuscrit du livre saint des Musulmans, rédigé trente ans après la mort de Mahomet. A noter la présence d'importantes minorités religieuses: juifs, chrétiens, bouddhistes et chamans.
(9) Amir Taheri, Islam-URSS,  p. 7.
(10) "Montagne Qaf"; le Caucase est traversé par une chaîne de montagnes de 1200 km, depuis la Mer Noire jusqu'à la Mer Caspienne. C'est également "l'autre côté du monde" des Perses, la terre où fut enchaîné Prométhée selon les Grecs. Alexandre Ier décrira l'endroit comme "une Sibérie chaude".
(11) Il jouissait d'un tel prestige que lorsqu'il fut fait prisonnier après neuf ans de luttes, il ne fut pas exécuté.
(12) A contrario, le panturquisme, sous la houlette intellectuelle de Youssef Aq-Churaoglu, émergea au début de ce siècle. Aq-Churaoglu, fondateur du périodique Türk   et enseignant à Kazan, affirme l'unicité nationale des peuples turcs de l'Egypte à la Chine; son panturquisme intègre totalement l'Islam. Sous Gorbatchev, le panturquisme et le panislamisme connaissent une résurgence considérable dont les signes les plus notables sont le développement fulgurant d'un parti islamiste à l'échelon de l'ensemble des républiques musulmanes soviétiques, la volonté de créer un espace politico-économique commun à ces républiques et le recours de plus en plus intensif au concept géographico-historique de Turkestan.
(13) Le 15 novembre 1917, le gouvernement soviétique publie une déclaration des droits des peuples de Russie qui permettait notamment l'égalité, la souveraineté et le droit à l'autodétermination des peuples de l'ex-Empire russe.
(14) Dès 1919, des milliers de Tadjiks et de Kirghizes entrent en rébellion. L'émir de Boukhara lance la guerre sainte. Les révoltés seront appelés Basmatchi (= diseurs demensonges) par les Bolchéviques.
(15) Achat de la fiancée.
(16) Amir Taheri, Islam-URSS,  p. 167.
(17) Amir Taheri, Ibid., p. 166.
(18) Tombée dans l'oubli depuis 1940, elle avait été créée par Staline pour éliminer toute forme de religiosité, si ce n'est le "culte prolétarien".

 

[Synergies Européennes, Vouloir / Robert Ervin, Juin, 1992]

La Turquie et la mer Noire

La Turquie et la mer Noire
Dossier "Sur les rives de la mer Noire"


Par Xavier PAULY
Le 01/04/2003

L’effondrement de l’Union soviétique a dessiné pour la Turquie, au début des années 90, une nouvelle géographie des possibles. En Asie centrale et dans le Caucase, Ankara comptait alors se forger un rêve de rechange à son projet européen en jouant la carte de la solidarité turcophone. En mer Noire aussi, dont l’Empire ottoman avait dominé presque toutes les rives du XVIe au XVIIIe , la Turquie entendait bien profiter du vide créé par la chute de l’URSS.



 

C’est avec cet espoir que le président Özal prit l’initiative de créer, en 1992, la Coopération économique de la mer Noire pour rassembler — si possible sous leadership turc — tous les pays riverains. Ankara désirait enfin disputer à la Russie son rôle de principal pays de transit des hydrocarbures de la Caspienne. C’en était assez pour raviver le spectre de la rivalité turco-russe dont la mer Noire avait justement été l’un des points de fixation.

La mer Noire, Mare Nostrum des Ottomans

Au XIVe siècle, Orhan (1324-1360), fils d’Othman (auquel nous devons le mot « ottoman »), s’empare avec ses guerriers de la ville de Brousse qui commande l’accès au sud de la mer de Marmara et en fait la capitale de son petit empire. En 1354, il franchit le Bosphore pour conquérir la cité de Gallipoli dont les murailles venaient d’être détruites par un tremblement de terre. Les Ottomans sont désormais maîtres des Dardanelles et du Bosphore entravant ainsi les relations de Constantinople avec le monde méditerranéen et les comptoirs de la mer Noire, mer à laquelle les navires de l’ancienne Byzance ne peuvent accéder à cause de la présence, sur la rive asiatique du Bosphore, de la forteresse de Güzet-Hissar, construite sous le règne de Bajazet 1er (1389-1402). Constantinople est ainsi devenue une “enclave” en voie d’asphyxie sous les coups de voisins ottomans dont la puissance ne cesse de croître grâce à la constitution de troupes permanentes d’infanterie et de cavalerie qui vont devenir les instruments de leurs conquêtes.

Mais c’est sous le règne de Mehmet II dit «le Conquérant» (1438-1481) que les Ottomans vont déboucher sur la mer Noire. Après avoir pris Constantinople le 29 mai 1453, celui que l’on qualifie désormais de «maître des deux continents et des deux mers» s’empare des Balkans (Grèce, Albanie, Serbie, Bosnie, Herzégovine), avant de conquérir Trébizonde et la rive sud de la mer Noire en 1461.

Il pousse ensuite vers les rivages nord en prenant à Gênes ses comptoirs du sud de la Crimée et en faisant du Khan des Tatars le vassal de l’Empire pour trois siècles. Sous le règne de Bajazet II (1481-1512) les Turcs assoient pour de bon leur domination sur les rives occidentales en s’emparant de la Moldavie.

Enfin, lorsque, sous le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566), la Méditerranée orientale, puis, un peu plus tard, avec la chute de la Géorgie, les rivages orientaux de la mer Noire tombent sous le contrôle ottoman, la Porte devient la capitale d’un immense empire maritime s’étendant de l’Afrique à la Crimée.

A la fin du XVIe siècle, la mer Noire est véritablement devenue la mare nostrum de l’Empire ottoman.

Le reflux face aux Russes

Toutefois, cette apogée marque également le coup d’arrêt de l’extension turque et le début de sa longue agonie.

En effet, à partir du XVIIe siècle, la poussée russe entraîne un reflux progressif des Ottomans des rives de la mer Noire. Sous Pierre le Grand (1682-1725) Moscou entreprend une politique conquérante d’ouverture sur les mers, au nord vers les mers “froides” (Baltique et golfe de Finlande), au sud vers les mers “chaudes” (mer d’Azov, mer Noire, mer Egée...). En mai 1696, Pierre s’empare de la mer d’Azov et étend son empire au détriment des vassaux tatars de la Sublime Porte. L’objectif de la Russie est également symbolique. Il s’agit pour elle de reprendre Constantinople devenue Istanbul pour rendre Sainte-Sophie, transformée en mosquée, au culte orthodoxe. Sous le règne de Catherine II (1762-1796), afin de descendre encore davantage vers les mers “chaudes”, les Russes engagent le combat sur plusieurs fronts : dans les Balkans, en Crimée et dans le Caucase. Une flotte russe venue de la mer d’Azov ravage les côtes turques de la mer Noire, puis la flotte turque elle-même est détruite en mer Egée par une escadre russe venue de Baltique. En 1768, les Russes occupent la Moldavie et la Valachie. En 1771, ils s’emparent de la Crimée qu’ils annexeront en 1783 provoquant l’exode des Tatars musulmans. Les guerres de reconquêtes entreprises par les Turcs échouent les unes après les autres. La paix de Kutchuk-Kaïnardji de juillet 1774 consacre définitivement le recul ottoman en mer Noire : les Turcs doivent concéder aux Russes le libre passage de leurs navires dans les Détroits et vers la Méditerranée.

Un siècle de défaites et de traités confirme la domination russe de la mer Noire. En effet, par les traités du Prut (1711), d’Andrinople (1713), de Constantinople (1724), de Iassy (1792) et de Bucarest (1812) la Russie s’empare des rives septentrionales et orientales au détriment de la Sublime Porte. Bessarabie, Ukraine, Crimée, Transcaucasie, Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan échappent ainsi aux Ottomans en un peu plus d’un siècle.

Menaçant désormais le contrôle des Détroits, les tsars vont tenter, tout au long du XIXe siècle, d’accéder aux mers chaudes toujours au détriment des Turcs en s’érigeant en protecteurs des chrétiens des Balkans. L’homme malade de l’Europe ne devra sa survie, à chaque attaque, que grâce à l’aide de puissances occidentales inquiètes de la poussée russe et désireuses de tirer partie, elles aussi, de la désagrégation de l’immense empire.

Ainsi en est-il de la guerre de Crimée. Après l’occupation en juillet 1853 de la Moldavie et de la Valachie par les troupes du tsar, la Turquie déclare la guerre à la Russie le 4 octobre suivant. Le 30 novembre 1853, l’escadre russe commandée par l’amiral Nakhimov détruit la flotte turque dans la rade de Sinope, sur la mer Noire. Paris et Londres s’allient alors à la Porte en mars 1854 alors que le conflit en Terre sainte ne cesse de s’envenimer entre catholiques et orthodoxes au sujet de certains droits sur les sanctuaires de la chrétienté. En janvier 1854, les flottes françaises et britanniques, jusqu’alors stationnées dans les Dardanelles, pénètrent en mer Noire qui devient le théâtre des opérations militaires. En effet. En septembre, les troupes françaises et britanniques débarquent à Eupatoria en Crimée et assiègent onze mois durant la ville de Sébastopol. La guerre s’achève par le Congrès de Paris qui s’ouvre le 26 février 1856 et s’achève le 30 mars suivant. La mer Noire est désormais neutralisée par l’interdiction faite aux flottes de guerre des rivaux Turcs et Russes d’y pénétrer.

En 1864, l’Empire ottoman affronte une nouvelle fois celui des tsars. Appliquant la même stratégie que Catherine II, Alexandre II attaque la Turquie dans les Balkans, en mer Noire et au Caucase. Après avoir victorieusement soutenu les révoltes des chrétiens de Serbie et les Bulgares, il tente d’imposer à l’occasion du traité de San Stefano (1878) la création d’une grande Bulgarie et le retour du Kosovo dans la Serbie. En mer Noire, la Turquie se voit imposer une nouvelle fois le libre passage des bâtiments militaires et commerciaux dans les Détroits. Toutefois, l’intervention des puissances occidentales amènera les Russes à réviser leurs prétentions à l’occasion du congrès de Berlin et à renoncer aux bénéfices de leur victoire. La pression sur les Détroits diminue.

La première guerre balkanique de 1912 manque de voir Istanbul prise sous le feu des coalisés Serbes, Grecs et Bulgares. Le contrôle des Détroits semble compromis lorsque la seconde guerre balkanique de 1913 permet aux Turcs, aidés de volontaires kurdes et arabes accourus de l’Empire à l’appel d’Enver Bey, de reprendre la Thrace.

Turcs et Russes entre rivalité et coopération

Le déroulement de la Première Guerre mondiale tourne une nouvelle fois à l’avantage des Russes sur les bords de la mer Noire. En février 1916, ils occupent le littoral proche de la ville de Trébizonde. Néanmoins, la désagrégation de l’armée russe sous l’effet de la Révolution va donner aux Turcs l’occasion de profiter du traité de Brest-Litovsk de mars 1918 et de récupérer les territoires perdus au siècle précédent dans le Caucase, sur la rive orientale de la mer Noire. En septembre 1918 ils occupent la Géorgie et une partie de l’Azerbaïdjan jusqu’à Bakou avant que la défaite des empires centraux ne vienne annuler les bénéfices de ces campagnes. En 1920, si l’humiliant traité de Sèvres prévoit entre autres dispositions la perte du littoral de Trébizonde ainsi qu’un statut international pour les Détroits, les victoires d’Atatürk vont cependant en 1923, lors de la signature du traité de Lausanne, permettre à la Turquie de rétablir sa souveraineté sur ces territoires.

Cette période marque également l’établissement de relations nouvelles avec la rivale de toujours : la Russie, devenue URSS. En effet, bien que toujours rivales, les deux puissances régionales sont toutes deux animées de visées révolutionnaires qui inquiètent d’autant plus les Alliés que celles-ci contestent l’ordre qu’ils tentent d’établir. Turcs et Soviétiques sont dès lors enclins à coopérer. Les régimes kémaliste et bolchevik signent un certain nombre de traités : traité d’amitié et de fraternité en 1921, d’amitié et de neutralité en 1925, de commerce et de navigation en 1937.

Ces relations d’un nouvel ordre ne mettent cependant pas la Turquie à l’abri des appétits de son ancienne rivale. Ainsi dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, Staline espère tirer profit de son statut d’allié victorieux pour obtenir une révision du traité de Montreux de 1936 qui réglemente le passage des Détroits. Ces revendications, de même que l’agitation suscitée en Grèce et en Iran par des communistes agissant sur ordre de Moscou, font percevoir aux Turcs la réalité du danger qui les menace. Aussi se placent-ils résolument dans le camp occidental afin de bénéficier de la protection américaine. Dès 1952, les troupes américaines installent des bases en Turquie qui devient ainsi un élément majeur de la stratégie atlantiste à travers son appartenance à l’OTAN et au pacte de Bagdad.

Où en est-on en 2003 ? Le rêve de rechange a vécu. Il n’a jamais été pour la Turquie qu’un moyen, à un moment où ses perspectives européennes étaient brouillées, pour renforcer son assise régionale et tenter d’apparaître comme un partenaire plus attrayant pour l’Europe. Faute de moyens suffisants, la Turquie joue aujourd’hui en Asie centrale et dans le Caucase un rôle bien plus limité qu’elle ne l’espérait. L’organisation de coopération économique de la mer Noire,qui vient de s’étendre aux pays du sud-est balkanique constitue, certes, un nouvel espace de concertation régionale mais elle a tout de même, le plus souvent, les allures d’une coquille vide. Au final, par-delà les rivalités sur la question du tracé des oléoducs, alimentée en sous-main par Washington, la Turquie et la Russie sont devenues des partenaires obligées, largement dépendantes l’une de l’autre d’un point de vue économique.

Les Grands Empires des Steppes d'Asie

Les Grands Empires des Steppes d'Asie

 

Le but de ces notes est de donner un rapide aperçu sur l'histoire des grandes tribus nomades dont les 20 siècles d'existence ont contribué à façonner les pays que j'ai visité pendant mon voyage. J'ai personnellement trouvé ces tribus fascinantes car, groupées sous le nom de "barbares", leur histoire est peu connue en occident, bien qu'elles aient eu une très grande influence sur tous les peuples sédentaires qui se sont établis autour de leurs empires steppiques.

Les steppes et les déserts qui couvrent une grande partie de l'Asie entre les forêts du nord et les fertiles bassins du sud étaient habités depuis l'âge du bronze (2000 - 1500 avant Jésus Christ), par des sociétés organisées dont l'histoire est mal connue car, étant nomades, ces peuples n'ont pas laissé de traces physiques (villes, forts, châteaux, temples, monuments, etc.), signes du passage des sédentaires qui pratiquent l'agriculture. Ils ont cependant laissé des objets de bronze, d'argent et d'or d'une étonnante antiquité et sophistication (haches de bronze de 1500 ans avant Jésus Christ en Sibérie, bronze et or Cimmérien de 1200 ans avant Jésus Christ dans la steppe au nord de la mer Noire, or Scythe de 800 ans avant Jésus Christ au nord de la mer Caspienne, objets de bronze des Hiong-nou de 600 ans avant Jésus Christ de Baïkal et Chita, etc.).

Les tribus qui nomadisent d'un pâturage à l'autre dans les vastes steppes sont les ennemis naturels des communautés fixes qui ont choisi de mener une vie sédentaire basée sur l'agriculture. Les nomades ne possèdent que ce qu'ils peuvent emporter alors que les cultivateurs accumulent des surplus qui deviennent un butin tentant pour les pillards nomades. Cette vérité profonde a été un des plus importants facteurs de l'histoire de la Chine, de la Russie et de l'Asie Centrale jusqu'à ce que les canons et les mousquets eurent raison de l'avantage naturel dont disposait l'archer monté à cheval sur le fantassin.

L'histoire des tribus des steppes est très complexe. Elles étaient en perpétuel mouvement, quelquefois sur de longues distances et leurs allégeances étaient de courte durée car elles n'étaient attachées à aucun territoire particulier. Pour les besoins de ce récit, ces notes ont donc été limitées aux événements les plus importants qui ont marqué les pays que je viens de visiter. Elles ont également été simplifiées pour faire ressortir les liens communs entre la Chine et les pays de l'ex Union Soviétique, objets de ce texte. Pour débuter, on peut regrouper les peuples des steppes en trois principales familles linguistiques, les Indo-Européens, les Turcs et les Mongols. Il est aussi utile de suivre l'évolution de leur identité religieuse entre les Chamanistes, les Manichéistes, les Nestoriens, les Bouddhistes et les Musulmans pour comprendre leurs mouvements.

Les barbares Cimmériens, Scythes (ou Saka) et Sarmates cités dans l'histoire grecque et romaine parlaient des langues indo-européennes. Les Saka, qui arrêtèrent l'expansion vers l'est d'Alexandre le Grand, dominèrent le nord de l'Asie Centrale et des tribus apparentées, les Yue-tche occupaient le Kansou et les oasis du bassin du Tarim quand les Han ont commencé leur expansion vers l'ouest en 200 avant Jésus Christ. Expulsés de Kansou par les Han et du Tarim par les Hiong-nou, les Yue-tche se déplacèrent vers l'ouest dans les terres Saka et les deux envahirent la Bactriane grecque autour de 150 avant Jésus Christ donnant naissance à la dynastie indo-européenne Bouddhiste Koushâna qui domina le nord de l'Inde, l'Afghanistan et la Sogdiane jusqu'au 3ième siècle après Jésus Christ. Les  Tadjiks  d'aujourd'hui sont des descendants de ces tribus, convertis à l'Islam. Leur langue indo-européenne est semblable au Persan mais ils sont entourés maintenant par des peuples turcs parlant l'Ouzbek, le Kirghiz et l'Ouïgour.

Il semble que la culture et les langues turques soient nées au 5ième siècle avant Jésus Christ autour du haut du bassin du fleuve Ienisseï dans la Sibérie d'aujourd'hui. Des tribus turcophones ont émigré de ces terres vers l'ouest dans les steppes, au nord des lacs Aral et Balkhach où elles ont donné naissance aux  Huns  qui plus tard, au 4ième siècle après Jésus Christ, ont arraché aux tribus autochtones indo-européennes le contrôle des plaines entre l'Oural et les montagnes Carpates. Un siècle plus tard ces féroces cavaliers semèrent la terreur en Europe sous la direction d' Attila.  A la même époque, d'autres tribus turcophones ont émigré vers l'est dans les steppes au nord de la Chine où elles furent connues sous le nom de  Hiong-nou par les Chinois dès le 4ième siècle avant Jésus Christ. Le Grand Mur de Chine fut construit par les dynasties Qin et Han pour se défendre des razzias de leur redoutable cavalerie. La chute de la dynastie Han en 220 après Jésus Christ a laissé une Chine faible et divisée et un siècle plus tard les Turcs T'o-pa conquirent le nord de la Chine, adoptèrent le Bouddhisme et le style de vie des chinois et fondèrent la  dynastie des Wei du Nord

Pendant ce temps, des tribus parlant le mongol et dirigées par des "Khans" de l'est de la Mongolie et de la Mandchourie commencèrent leur expansion vers les steppes du nord précédemment occupées par les Hiong-nou turcophones conduits par des "Chan-yu". Au 5ième siècle leur empire mongol "Jouan-Jouan" contrôlait les steppes depuis la Mandchourie jusqu'au lac Balkhach y compris plusieurs tribus turques comme les  Kirghiz de l'Ienisseï. 

Ce premier empire mongol fut cependant de courte durée. Boumin, un vassal turc, se rebella et écrasa complètement ces Mongols en 552 avec l'aide des Wei du nord qui se sont souvenus de leurs origines turques. Boumin a prit le titre de Khan des Turcs Bleus (ou T'ou-kiue) dont les Khanats de l'Ouest et de l'Est dominaient les steppes du nord, depuis la Mandchourie à la mer Aral. Le Khanat de l'Ouest exista pendant plus d'un siècle avant que ses tribus ne soient dispersées par l'expansion des Tang vers l'ouest en 651. Quant au Khanat de l'Est, il connut un meilleur sort car il s'est étendu sous la direction du Khan Motcho qui, avant sa mort en 716, a soumis plusieurs tribus turques indépendantes comme les Kirghiz de l'Ienisseï et les Qarlouq de l'Ili. Il est cependant tombé en 744 à la suite de la rébellion des tribus Basmil, Qarlouq et Ouïgour.

Les Ouïgours fondèrent sur ses ruines leur propre dynastie Ouïgoure qui a dura un siècle (744 - 840). Les Ouïgours (des environs du fleuve Selenga), ont développé l'un des premiers alphabets turcs en adaptant l'ancien alphabet sogdien à la consonance des phonèmes turcs. A la suite de la défaite des Tang sur le fleuve Talas en 751, la Chine était expulsée de l'Asie Centrale et subit huit ans d'une guerre civile menée par le mercenaire mongol Nan Luchan. L'Empereur Tang demanda alors l'aide du Khan Ouïgour, lui donnant en échange la main d'une de ses filles. Le Khan Ouïgour Mo-yen-cho accepta et aida les Tang à reconquérir Luoyang en 757. En 762 son fils Teng-li Meou-yu reprend de nouveau Luoyang des mains des rebelles pour les Tang. Il y rencontra des missionnaires Manichéens qu'il ramena avec lui en Mongolie pour convertir son peuple. L'écriture Ouïgoure, la religion Manichéenne et les fréquents échanges amicaux entre leur capitale Qara-Balgassoun et la Chine eurent pour effet de civiliser mais aussi d'affaiblir les Ouïgours. Ils furent envahis en 840 par les Kirghiz, restés sauvages, qui les replacèrent au cœur de la Mongolie. Vaincus, les tribus  Ouïgoures  émigrèrent dans les oasis du bassin Tarim où ils sont encore de nos jours.

Plus tôt, en 686, les tribus K'i-tan mongoles, se sont établies dans la région du fleuve Liao en Mandchourie et pillèrent la Chine du nord. Les Tang affaiblis obtinrent (en payant) l'aide du Khan Motcho des Turcs de l'Ouest pour les écraser durement en 697. L'expansion des K'i-tan fut ainsi retardée de 3 siècles. Elle eu lieu quand même 929 quand les K'i-tans chassèrent les tribus Kirghiz (qui avaient remplacé les Ouïgours), jusqu'au Ienisseï et même plus loin dans les steppes occidentales près de la mer Caspienne. Les K'i-tans établirent leur hégémonie sur la Chine du nord, de Datong à l'ouest de Pékin jusqu'à la Mandchourie et dominèrent les sauvages tribus mongoles Djürctchât de Oussouri. Au bout d'un peu plus d'un siècle les K'i-tan perdirent leurs habiletés de guerriers nomades et tombèrent devant la rébellion de leurs vassaux Djürctchât de l'est, toujours puissants. Les  Djürctchât  envahirent les territoires K'i-tan en 1114, fondèrent la dynastie "chinoise" des Kin et continuèrent jusqu'à chasser les Song de Kaifeng à Hangzhou sur la côte sud en 1132.

A l'ouest, l'Empire Samanide Iranien fut divisé en 999 entre les Sultans Musulmans turcs Ghaznavides de l'Afghanistan qui dominaient le Khorâssân au sud de l'Amou-Daryâ et les Khans Musulmans turcs Qarakhanides de l'Issik Kul et de Kashgarie qui prirent la Transoxiane et les steppes au delà du Syr-Darya. Profitant des conflits entre ces deux états, un troisième groupe de tribus turques du nord de la mer Aral, les  Seldjouqs , entreprirent leur expansion qui couvrira le Khorâssân, la Perse, l'Irak et la Turquie autour de 1040.

A la fin du 12ième siècle, la Chine était divisée en une partie sud gouvernée par la dynastie chinoise des Song à partir de leur capitale Hangzhou et le nord, gouverné par les Djürctchât mongols, se faisant appeler la dynastie Kin, à partir de leur capitale Pékin. Le corridor du Kansou était tenu par le royaume Tangout-Tibétain Si-Hia et les territoires ouest jusqu'au Syr-Darya étaient entre les mains des Qara-Khitaï dont les vassaux, les Qarakhanides occupaient la Kashgarie pendant que les oasis du Tarim étaient occupés par des Ouïgours qui s'étaient convertis, les uns au Bouddhisme, les autres au Christianisme Nestorien. La Transoxiane et la plus grande partie de la Perse étaient aux mains des Shahs turcs Musulmans du Khwârezm. C'était cela l'Asie sédentaire. Les steppes, patrie des nomades, étaient partagées entre diverses tribus indépendantes, certaines turques (Kirghiz, Kéraït, Ouïgours), d'autres mongoles (Oïrat, Tatar) ou encore turco-mongoles (Naïman, Mârkit).

Temudjin qui deviendra Genghis Khan est né en 1155 sur l'Onon, un affluent de l'Amour qui constitue la frontière nord-est actuelle entre la Chine et la Russie. Orphelin à 12 ans, il passa son enfance dans une pauvreté extrême qu'il supporta avec l'aide de son frère Qassar. A 20 ans il épouse Börté, la fille d'un chef de clan et devient le vassal de Togroul, roi des Kéraït, qui plus tard l'a aidé délivrer sa femme kidnappée par la tribu Mârkit. En 1196 il est élu Khan des tribus mongoles et prend le nom Genghis. Deux ans plus tard, Togroul et lui vaincront les Tatar qui avaient tué son père. En 1203 il défait Togroul et les Kéraït se soumettent à son pouvoir. L'année suivante, c'est le tour des Naïman d'être battus et de se soumettre. En 1206 un grand kuriltai (assemblée) de toutes les tribus mongoles et turques, tenu sur les rives du fleuve Onon, proclame Genghis "Khan Suprême" de "Tous Ceux Qui Habitent des Tentes de Feutre".

Il entreprend alors de bâtir son empire en soumettant le royaume des Xi Hia qui tenait Kansou en 1209. Il prend Pékin des mains des Kin et les forçe à se retirer à Kaifeng en 1215. Il accepte l'allégeance volontaire du Qara-Khitaï (Ili, Talas, Issik Kul et Kashgarie) en 1218 et envahit l'Empire de Khwârezm, prenant Samarkand en 1220 et Ourgendj en 1221. Ses généraux Djébé et Subotai pillent la Perse, l'Azerbaïdjan et la Géorgie. Ils passent au nord du Caucase, battent les tribus turques Qiptchaq et leurs alliés Russes et prennent Kiev en 1222. Finalement, Genghis Khan mourut en 1227 alors qu'il ravageait les rebelles Xi Hia dans le corridor de Kansou.

A la mort de Genghis Khan, son second fils Djaghataï, hérita des territoires entre l'Amou-Daryâ et la Chine de Kublai Khan (qui ne comprend pas le Xinjiang actuel). Au 14ième siècle, le Khanat de Djaghataï se divisa en une branche sédentaire qui se convertit à l'Islam, adopta l'agriculture et s'établit en Transoxiane au sud du Syr-Darya et une branche nomade qui gardait le style de vie des mongols et restaient maîtres du Mogholistan entre le Syr-Darya et la Chine.

Timour, un vassal Turc des Mongols Djaghataï en Transoxiane vainquit ses maîtres et devint le fléau d'Asie Centrale connu à l'ouest sous le nom de  Tamerlan . A sa mort en 1407, son empire s'étendait de la vallée Ferghâna la Mer Noire. Son fils Chah Rokh ne put empêcher l'empire Timouride de se désagréger en territoires rivaux. Après des décennies de lutte, l'Azerbaïdjan, l'Irak et la Perse tombèrent sous l'autorité des  Turcomans  à l'ouest autour et à l'est les Djaghataï renforcèrent leur emprise sur le Mogholistan sous leur Khan Younous autour 1480.

Après la dislocation de l'empire de Tamerlan, la horde Cheïbanide (de Cheïban, petit-fils Genghis Khan), qui occupait les territoires au sud-est des montagnes de l'Oural et comprenait quelques tribus Kirghiz, prit le nom de Ouzbek autour 1350 à la mémoire du Khan Özbeg des Qiptchaq qui avait converti la plus grande partie de sa horde à l'Islam un siècle plus tôt. Une mésentente perpétuelle entre les descendants affaiblis de Timour laissait alors la Transoxiane ouverte à l'invasion. Les Ouzbeks envahirent le Khwârezm (au sud de la Mer Aral), et la Transoxiane (l'Ouzbékistan actuelle) où ils prirent Samarkand en 1500. Quand ils commencèrent à s'adapter à la vie sédentaire, (l'histoire se répète), les Kirghiz et d'autres tribus dissidentes (qui seront connus sous le nom de Kazakhs ou "aventuriers révoltés") se séparèrent des Ouzbeks et créèrent une horde indépendante dans le nord du Mogholistan avec la bénédiction du Khanat Djaghataï.

A peu près à cette période, les tribus mongoles Oïrat commencèrent leur expansion hors de leurs territoires traditionnels à l'ouest du lac Baïkal, chassant les Kirghiz qui restaient des environs de l'Ienisseï et persécutant les Kirghiz-Kazakh qui se déplacèrent vers l'ouest et se séparèrent en trois hordes; la Grande Horde s'installa entre le Tian Shan et le lac Balkhach, la Petite Horde entre le fleuve Oural et la mer Aral et la Moyenne Horde, au nord des deux autres. Ils devinrent les  Kazakhs  d'aujourd'hui.

Autour de 1560, les tribus Kirghiz-Kazakh s'installèrent dans la région de l'Issik Kul et est devinrent les Kara-Kirghiz, les ancêtres des  Kirghiz d'aujourd'hui. Les derniers Khans Djaghatai furent laissés avec seulement la Kashgarie qui ne tarda pas à se disloquer en plusieurs petits royaumes Khoja.

Pendant ce temps, les Oïrat en pleine expansion fondèrent l'Empire  Djoungar  en 1680 soumettant l'ouest de la Mongolie, l'est du Kazakhstan, le Tian Shan, et la Kashgarie. Persécutés par les Oïrat, les trois hordes Kazakhs acceptèrent la protection des Russes qui bâtirent une série des forts mais presque rien d'autre, jusqu'à ce que les Mandchous déciment la population Oïrat, liquident l'empire Djoungar et annexent la Kashgarie en 1760. Puis les Russes vinrent annexer les territoires Kazakhs et amenèrent des colons Cosaques pour travailler la terre.

La cavalerie ne put tenir tête aux canons et aux mousquets et ce fut la fin de l'ère des Empires des Steppes...

 

Un lac ottoman : la mer Noire

Un lac ottoman : la mer Noire
Jean-Paul Roux
Directeur de recherche honoraire au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre

Après 1453, les Ottomans engagent leurs navires en mer Noire et – en une trentaine d'années – prennent le contrôle de toute la région. Jean-Paul Roux évoque pour nous ces trois siècles où la mer Noire devint la « chasse gardée » de la Sublime Porte. Cependant, dans les royaumes tatars vassaux des Ottomans, ces derniers se trouvent confrontés, dés le milieu du XVIe siècle, aux ambitions de la Russie, décidée coûte que coûte à s'assurer un accès à la mer Noire, porte sur la Méditerranée. De cet affrontement, les Russes sortiront vainqueurs ; en 1774, la mer Noire cesse d'être un lac ottoman.


L'appel de la mer Noire

De tout temps la mer Noire a attiré les peuples de la Méditerranée. Avant même que d'y installer des comptoirs, les Grecs de l'Antiquité avaient imaginé des voyages fabuleux lancés par leurs ancêtres mythiques en direction de ses rivages septentrionaux. C'est l'histoire de la Toison d'Or, de Jason et des Argonautes ou encore d'Oreste qui va y chercher sa sœur Iphigénie, sauvée de l'immolation et transportée en Tauride, c'est-à-dire en Crimée. Plus tard, les Romains, les Byzantins, les Italiens – en particulier les Génois – s'établirent à leur tour sur les rives de la mer d'Azov et aux pieds du Caucase. C'est que, de tout temps aussi, il arrivait sur les côtes septentrionales de cette mer fermée les produits de l'Asie centrale : fer et or de l'Altaï, fourrures du grand Nord sibérien, peaux, cuirs et esclaves des steppes et, de plus loin encore, soie et porcelaine de Chine, épices de l'Inde ou de l'Asie du sud-est. Au cours des temps, à une date encore incertaine, à toutes ces richesses étaient venus s'adjoindre les œufs d'esturgeon, le précieux caviar. Avant que les navires ne soient à même d'affronter les grands océans en toute sécurité, la steppe qui se déroule à l'infini, presque sans obstacles naturels, est une voie plus aisée à franchir – avec ses herbages permanents, ses fleuves et ses rivières – que les déserts et les monts qu'il faut traverser si l'on veut emprunter l'autre route intercontinentale, celle qui passe par le sud de la Caspienne – c'est-à-dire par l'Iran – où, de surcroît, les princes et les rois font payer de lourdes taxes.

Dès que les Ottomans eurent pris Constantinople (1453) – s'ouvrant ainsi le passage du Bosphore – leurs navires commencent à hanter la mer Noire. En ce milieu du XVe siècle, ils ne possèdent encore, en Asie, qu'une moitié environ des côtes septentrionales de l'Anatolie. En Europe, dans le pays « romain », la Roumelie – les Balkans –, leur domination ne s'étend que du Bosphore aux abords des bouches du Danube. En trente ans, ils vont faire de la mer Noire un lac turc. En 1459, ils enlèvent la grande base génoise anatolienne d'Amasra ; en 1461, ils se font donner Sinope par le bey de Kastamonu et font la conquête du royaume grec de Trébizonde – Trabzon – dernier vestige de l'Empire byzantin, fondé après que Constantinople soit tombé en 1204 aux mains des Croisés. Il ne reste plus nulle part de Grecs assis sur un trône, plus le moindre vestige de l'Empire romain, sauf à en trouver un dans l'Empire ottoman qui se prétend son héritier.


Royaumes tatars et suzeraineté ottomane

Les côtes septentrionales de la mer Noire sont alors aux mains des descendants de Gengis Khan, des princes mongols turquisés et islamisés, entourés d'hommes qui le sont autant qu'eux. Naguère, ceux-ci relevaient d'un des quatre grands apanages qui divisaient l'Empire gengiskhanide, la Horde d'Or ou khanat de Kiptchak. En 1430, la Horde d'Or s'était toutefois elle-même scindée en plusieurs royaumes, ceux des Tatars de Kazan, sur la haute Volga, à l'est de Moscou ; des Tatars d'Astrakhan, à l'embouchure de la Volga sur la mer Caspienne ; des Tatars de Crimée, les Krim-Tatars. C'était à ces derniers qu'avait échu toute la région allant du Don supérieur et du Dniepr à Telets et Tambov, ou, pour employer des termes géographiques modernes, tout le sud de l'Ukraine. Nomades avant tout, les Tatars de Crimée avaient aussi leurs villes, leur agriculture et ils n'étaient pas des Barbares. Un de leurs khans, Ghazi Girey II, sera poète ; un voyageur occidental le présentera même « comme un nouveau Marc-Aurèle ». Bien que ne jouissant plus de leur puissance d'antan, ils n'étaient pas encore entrés en décadence et leurs forces militaires demeuraient considérables. Dans les grandes circonstances, ils pouvaient lever cent cinquante à deux cent mille cavaliers, une armée d'autant plus redoutable qu'elle était parfaitement adaptée à la vie de la steppe et savait y manœuvrer. Leurs souverains, les Girey, descendants de Gengis Khan, jouissaient d'un prestige immense, quasi divin. Les Ottomans eux-mêmes les respecteront quand ils en seront devenus les suzerains.

Ils ne tardent guère à l'être. En 1475, les Ottomans enlèvent aux Génois Caffa, sur la côte sud de la Crimée, puis, dans les années suivantes, tous les comptoirs italiens, y compris La Tana-Azak, au fond de la mer d'Azov (1479), ceux du Kouban et des petits ports nichés dans les replis de la côte caucasienne. Loin de réagir contre cette intrusion sur des terres qu'ils pourraient considérer comme leur appartenant, avec lesquels ils entretiennent d'étroits rapports, les Tatars reconnaissent aussitôt la souveraineté des Ottomans, leurs frères de langue, de race, de religion (1475).

Quelques années après avoir obtenu ces éclatants succès, profitant de la trêve qu'il a signée avec les Hongrois en 1481, le sultan Bayazid II envahit la Moldavie, s'empare de Kilia aux bouches du Danube, puis, avec l'aide des Criméens, de la puissante place forte d'Akkerman, à l'embouchure du Dniestr, en Bessarabie (1484). Toutes les côtes de la mer Noire lui appartiennent.

La domination ottomane sur les Tatars s'était faite à l'occasion de querelles dynastiques. Elle ne répondait encore à aucune nécessité réelle. Elle était plus alliance que sujétion. Elle est donc légère et consensuelle, la Crimée y trouvant avantage du fait qu'elle a encore affaire à ce qu'il reste de la Horde d'Or. Quand celle-ci disparaît en 1502, et avant que ne se précise la menace russe, les Ottomans paraissent plus pesants, d'autant plus que les Tatars, au cours du XVIe siècle, jouissent d'une étonnante prospérité. Certes, leur domination est aussi incertaine au Caucase et dans ses piémonts qu'en Circassie, voire au Daghestan, où les princes locaux sont souvent déchirés par les rivalités entre Turcs et Iraniens – avant que les Russes n'interviennent à leur tour dans ces querelles. L'arrière-pays est encore le domaine presque exclusif des nomades. Les Tatars ont cependant su se doter d'une excellente administration ; dans les régions côtières, leurs villes croissent, l'horticulture est florissante, une industrie se développe, souvent il est vrai aux mains des chrétiens. Leur force est telle qu'ils peuvent, de leur propre chef, lancer de grandes entreprises militaires, ainsi en 1571 en direction de Moscou.


Les premières offensives russes

Les Russes, à cette époque n'intéressent pas encore les Turcs, alors qu'ils sont une préoccupation essentielle pour les Tatars. Les deux partenaires ne portent donc pas leurs regards dans la même direction, et cette divergence ne les rapproche pas. Mais le sultan tire profit de ce que la noblesse jalouse volontiers le souverain. Quand celui-ci se montre trop servile, celle-là se fait la championne de l'indépendance ; quand il ne l'est pas assez, elle proteste de sa fidélité indéfectible. L'unanimité de tous semble cependant en passe de se réaliser quand les Russes, en 1555, après avoir détruit le khanat de Kazan (1552), s'emparent de celui d'Astrakhan. Ivan IV le Terrible coupe la route des steppes en s'installant sur les rivages septentrionaux de la Mer Caspienne ou du moins la placent sous leur contrôle. Les Tatars se sentent directement menacés et les Turcs perçoivent un instant le danger. Ils imaginent alors de construire un canal reliant le Don et la Volga pour y faire passer leurs troupes et assurer le ravitaillement des forces qu'ils lancent dans ces régions, bien lointaines pour eux. Le canal ne sera pas creusé et le siège d'Astrakhan par les Ottomans se terminera par une lamentable « retraite de Russie ». Constantinople, trop sûre d'elle-même, aveugle, ne perçoit pas que les Russes veulent accéder aux mers ouvertes, qu'ils seront bientôt trop puissants, et ils ne tenteront plus rien pour les déloger d'Astrakhan.


À l'ouest, une autorité bien établie

L'autorité ottomane est plus fermement établie sur les côtes occidentales de la mer Noire et depuis longtemps déjà, et pour longtemps encore, jusqu'aux traités de Paris, en 1862 et de San Stefano en 1878. La Bulgarie a été annexée en 1393, la Dobroudja en 1395. L'une et l'autre sont donc placées sous la souveraineté directe du gouvernement central, la Sublime Porte (S.P.) et étroitement surveillées, car elles commandent les bouches du Danube, voie importante pour le commerce ottoman et d'où partent pour Constantinople mille et une marchandises. Des Turcs y sont venus très tôt, des nomades, les Yürük, ceux-là même qui hantent encore aujourd'hui le Taurus anatolien. Ils y côtoient les Gagauz, installés en Bessarabie au XIIe siècle, un des rares peuples turcophones à conserver le christianisme que tant de leurs ancêtres connurent, en l'occurrence le christianisme grec orthodoxe.

La Valachie et la Moldavie, en revanche, forment deux provinces autonomes, la première depuis 1476, la seconde dès 1513, bien que son statut de vassal ne soit vraiment fixé qu'en 1538. Situées à la périphérie de l'Empire, elles paient tribut et leurs chefs, élus par les indigènes – les voïvodes – doivent être confirmés par la S.P. Elles jouissent cependant d'une large liberté d'action, au moins jusqu'en 1826 date à laquelle la Russie obtiendra de les « protéger », voire jusqu'en 1856, quand le traité de Paris proclamera leur indépendance et permettra leur fusion sous un même souverain, Alexandre Cuza (1859-1873), et donnera naissance à la Roumanie.

Quelques Turcs s'y sont bien installés, mais en petit nombre, et maints d'entre eux sont en fait des Tatars. On ignore combien ils purent être, mais, au lendemain de la première guerre mondiale, il n'y avait guère plus d'un pour cent de la population qui relevait de l'islam et aucun exode massif n'avait eu lieu. Leur présence ne se fait sentir que lors des guerres, quand leurs armées y opèrent, amenant avec elles, les usuelles réquisitions et violences. Ce ne sont donc pas tellement eux qui rendent la vie pénible, mais le climat de vénalité qui règne. On vend les places et on destitue très vite ceux qui les ont achetées pour les vendre à nouveau à d'autres. Les b