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07.05.2008

La Franc-maçonnerie espagnole en Méditerranée (XVIIIe-XXIe siècles)

La Franc-maçonnerie espagnole en Méditerranée (XVIIIe-XXIe siècles)

José A. Ferrer Benimelli

Résumé

L’histoire maçonnique espagnole est singulière. Plus qu’ailleurs elle est rythmée, souvent tragiquement, par la conjoncture et les changements de régimes politiques. Elle est étouffée par l’Inquisition au XVIIIe siècle. Sous le Premier Empire, elle est essentiellement une Maçonnerie étrangère composée de Français. La restauration des Bourbons signifie une nouvelle mise en sommeil. A son réveil, la Franc-maçonnerie participe activement à la vie politique espagnole, et son influence dépasse de loin ses effectifs.

Abstract

The Spanish Masonic history is atypical. More than elsewhere it is rythmed, often tragically, by the political situation and the changes of régimes. It is choked by the Holy Inquisition during the 18th century. Under the Napolenian Empire, it is primarily a foreign Masonry made up of French. The restoration of the Bourbons means a new collapse. When it rises again, the Freemasonry takes an active part in the Spanish political life, and its influence exceeds its manpower by far.

Index

Plan

Texte intégral

Panorama général

L’occupation de Gibraltar et celle -partielle- de l’île de Minorque par les Anglais au xviiie siècle permi­rent d’y établir quelques loges interdites par l’Inquisition et le Roi sur le territoire espagnol. Puis, après l’invasion de Napoléon Bonaparte, plusieurs loges mili­taires françaises feront leur apparition, sur­tout en Catalogne. Des loges de prisonniers fran­çais s’implante­ront également à Minorque (lazaret de Mahón), à Palma de Ma­jorque (château de Bellver) et à Cabrera.

Quant aux loges clandestines, douze sont connues entre 1837 et 1868, notamment à Barcelone, à Mahón et à Palma. À partir de 1869 et jusqu’à la fin du siècle, les loges se développent tout au long de la côte méditerra­néenne espa­gnole, y compris aux Baléares et dans les pré­sides d’Afrique du Nord : Ceuta, Melilla, Tétouan et Oran. On en dénombre plus de 370 appartenant à 14 obédiences.

Au xxe siècle, d’après les informations dont nous dis­posons, 125 loges sont dénombrées dont 4 en Turquie ; elles dispa­raîtront pendant la guerre civile de 1936 et la dicta­ture franquiste. Après la mort de Franco et le rétablis­sement de la démocratie en Espagne, la franc-maçonnerie se déve­loppe à nouveau ; elle compte actuellement envi­ron 70 loges relevant de la Grande Loge d’Espagne, 28 de la Grande Loge Symbolique Espagnole et un petit nombre appartenant à des obédiences minori­taires.

Cette Franc-maçonnerie, tant au xixe siècle qu’au pre­mier tiers du xxe, est surtout composée des classes moyennes et de petite bour­geoisie, parfois à la limite des classes populaires : employés, fonctionnaires, commer­çants, industriels, membres des professions libérales, mi­litaires, artisans...

L’idéologie de ces francs-maçons, au moins jusqu’en 1936, se caractérisait en général par un anticléricalisme prononcé, un attachement à la République garante de la li­berté et des droits de l’homme, un laïcisme excessif sur­tout dans le domaine de l’éducation, des affinités avec la libre pensée en divers domaines, un intérêt pour les ques­tions so­ciales et la présence des femmes dans les loges masculines, un souci des problèmes liés aux colonies d’Afrique du Nord et, enfin, la défense de la tolérance, de la fraternité et de la liberté comme conditions essen­tielles de la coexis­tence, de la civilisation et de la di­gnité humaines

xviiie siècle : 1728-1800

Après la paix d’Utrecht (1713), qui mit fin à la Guerre de la Succession d’Espagne, les Anglais se sont installés à Gibraltar et à Minorque ; quelques années plus tard, ils y fonderont les premières loges anglaises en territoire espagnol. À Gibraltar, la loge St. John of Jerusalem eut sa première tenue le 5 octobre 1729.1 Cette loge figure dans les Masonic Records de Lane2 sous le nom de Gibraltar Lodge, avec le n° 51.3 Dans l’un des catalogues remis à la Grande Loge d’Angleterre, on trouve les noms de vingt membres sur une liste envoyée en 1730 par la Gibraltar Lodge. Tous étaient anglais et la moitié d’entre eux appartenaient à l’armée britannique ; le titre de “militaire” donné à leur loge est donc pleinement justifié. En 1742, une première loge indépendante de la Grande Loge d’Angleterre fait son apparition dans le Rocher : la Lodge N° 128 I.C., d’obédience irlandaise, établie au 39e Régiment d’Infanterie. En 1758, ce même régiment recevra une nouvelle autorisation irlandaise avec le N° 290 I.C.4 L’année 1752 mérite une mention particuliére dans l’histoire maçonnique de Gibraltar en raison de la nomination du colonel James Commerford, ingénieur en chef,à la dignité de Grand Maître Provincial.5

En 1772, il y avait à Gibraltar trois loges modernes (Gibraltar Lodge n. 51 ; Lodge of Inhabitants n. 285 ; loge nº456, au Régiment d’Infanterie) et une loge ancienne (n°148. au 2e Bataillon d’Artillerie Royale). Il faut encore y ajouter une loge écossaise (nº58 S.C., au 12e Régiment du Duc de Norfolk) et six loges irlandaises (n°11 I.C., au Régiment Royal Écossais ; n°244 I.C., au 2e Régiment d’Infanterie ; n°290 I.C., au 39e Régiment d’Infanterie ; n°359 I.C., au 75e Régiment d’Infanterie ; n°240 I.C., au 56e Régiment d’Infanterie ; n°466 I.C., au 58e Régiment d’Infanterie).6

L’harmonie qui régnait entre ces diverses obédiences fut ébranlée pour la première fois le 27 décembre 1772, jour de la Saint-Jean, lors de la rencontre, dans une pro­cession qui se dirigeait vers l’église, des loges “modernes” de Gibraltar et de l’“ancienne” nº148, arrivée cette même année et subordonnée à un corps d’armée rival.7

À Minorque, les loges maçonniques suivirent les vicis­situdes de la guerre et les occu­pations successives des troupes anglaises et françaises. L’Angleterre occupa l’île de 1711 à 1756 ; les Français s’en emparèrent ensuite jusqu’en 1763, année où elle fut à nou­veau occupée par les Anglais. Cette seconde occupation an­glaise durera jusqu’en 1782 ; l’Espagne reprendra ensuite Mi­norque, mais pour peu de temps car, de 1782 à 1802, le drapeau anglais flottera une fois de plus sur l’île.

10 Pendant la première période de cette occupation an­glaise, lord Byron, Grand Maître de 1747 à 1751, nomme le lieute­nant-colonel James Adolphus Dughton Grand Maître Pro­vincial de Minorque ; durant cette même période, trois loges militaires furent établies sur l’île et resteront actives jusqu’en 1756, date de l’occupation française ; elles ne se­ront cependant effa­cées des registres maçonniques qu’en 1767.8

11 Durant l’occupation française de Minorque, de 1756 à 1763, aucune loge n’a vraisemblablement été fondée.9 Les Anglais, lors de leur seconde occupation (1763-1782), éta­bliront une première loge (Ancient Lodge n. 72) avec le 11e Régiment après la paix de 1763. Les registres d’Atholl si­gnalent l’existence de deux autres loges fondées à “Port Mahon”, en 1766 et 1770. Elles disparaîtront en 1782, suite au départ des occupants. Entre 1772 et 1782, une Provincial Lodge fut consti­tuée à Minorque.10

12 Au xviiie siècle, contrairement à ce qui s’est passé dans une grande partie de l’Europe, le rôle de la franc-maçonnerie en Espagne a été insignifiant, voire nul ; l’Inquisition (en 1738) et l’autorité royale (en 1751) l’ont interdite et condamnée, l’empêchant ainsi de se déve­lopper. Il semble bien qu’aucune loge espagnole n’ait existé à cette époque en Méditerranée. Dans un dis­cours pro­noncé le 15 juillet 1787 lors de la cérémonie d’installation de la loge Les Pyrénées, à l’Orient de Bagnères-de-Bigorre, le Vénérable Cratère expliquait ainsi les raisons de cette absence :

« Il est cependant des peuples, M... F..., le croiriez-vous? Oui, il en est, je le dis à leur honte, du sein desquels la Maçonnerie est proscrite par des lois qui tiennent de la superstition et de la barba­rie. Le fanatisme enfant de l’ignorance se couvre parmi eux du manteau de la religion et se sert de ce prétexte sacré pour persécuter nos frères ; ils regar­dent des hommes qui se signalent tous les jours par des actes de justice et d’humanité comme des ennemis de l’État et de la religion (...). Les lois parmi ces peuples les condamnent comme tels, et les cachots sont à peine suffisants pour expier les crimes de ces pré­tendus coupables ».11

13 Et, pour ne laisser planer aucun doute sur le pays au­quel il faisait allusion, il ajoutait dans une note :

« Le F... Soubies, ancien garde du corps du Roi d’Espagne, oncle de notre Secrétaire actuel12 et mort depuis peu dans cet Orient, était resté pendant trois mois dans les prisons de l’Inquisition à Madrid, pour avoir été déféré à ce tribunal comme franc-maçon. Il ne dut sa délivrance qu’à la protection de l’Ambassadeur de France qui interviendra vivement pour lui ».13

14 Plus que d’une présence organisée et suivie de la franc-maçonnerie en Espagne, il faudrait parler d’une pré­sence sporadique et insignifiante de certaines loges sans importance ni continuité, ou encore du passage de francs-maçons étrangers qui n’ont pas échappé à la surveillance et au contrôle de l’Inquisition. Divers documents, souvent des autodélations volontaires, conservés dans ses archives, nous font découvrir la présence de plusieurs francs-maçons à Barcelone, entre 1750 et 1756 : Belges, Français, Anglais, Irlandais, Hollandais, Suisses... ainsi que des militaires au service du roi d’Espagne et des commerçants ; il y a éga­lement des Catalans, dont deux prêtres. Apprenant que la franc-maçonnerie était interdite en Espagne, la plu­part d’entre eux, initiés à l’étranger, s’autodénoncèrent volon­tairement à l’Inquisition. L’un d’eux,14 par exemple, ci­tait comme raison de son affiliation à la franc-maçonnerie “le lien damitié que les francs-maçons avaient entre eux” et le fait “davoir trouvé des amis partout dans le monde, comme il lavait constaté pendant ses voyages, sans jamais avoir remarqué chez eux quoi que ce soit de mauvais”.15

xixe siècle : 1800-1813

15 Lorsque les troupes de Napoléon envahissent l’Espagne, la franc-maçonnerie bonapartiste, protégée par le nouveau roi, Joseph Bonaparte, y fait son apparition ; l’Inquisition est abolie par le roi et, pour la première fois dans l’histoire d’Espagne, un gouvernement reconnaît et rend lé­gale la franc-maçonnerie. Entre 1800 et 1813, il y aura dans le pays deux francs-maçonneries bonapartistes : l’une, militaire, relevant du Grand Orient de France, et l’autre, civile, à Madrid, placée sous la juridiction d’une Grande Loge Nationale d’Espagne ; ses membres étaient des afrance­sados, c’est-à-dire des “collaborateurs” au service de l’Empereur. Près de la Méditerranée, notamment en Cata­logne, deux loges bonapartistes militaires furent établies à Barcelone, une troisième à Gérone et une quatrième à Figue­ras ; elles se composaient exclusivement de Français et de membres de l’armée impériale.16 Les caractéristiques de ces loges étaient très proches de celles fondées au Pays Basque, en Aragon, en Cantabre, etc.

16 Cette Franc-maçonnerie bonapartiste, dans sa double version française et espagnole, est très attachée au libé­ralisme et à l’idée bien connue que la ré­volution et ses conséquences étaient pour les cléricaux et les conserva­teurs espagnols une hérésie politique et sur­tout reli­gieuse ; alors que pour les francs-maçons espagnols et pour les Français résidant en Espagne, la maçonnerie était considérée comme la formule libérale et libérante dont le pays avait besoin.

17 La Franc-maçonnerie bonapartiste apparaît ainsi comme l’antithèse de l’Inquisition et du despotisme religieux, et ses membres comme les fils de la lumière et de la vérité ; ils sont ennemis de l’intolérance, de la superstition, de l’ignorance et du fanatisme sous toutes leurs formes. Les discours, les règlements et les chants maçonniques de l’époque révèlent la mentalité des militants de cette double Franc-maçonnerie dont le Grand Maître n’était autre que le roi Joseph Bonaparte.17

18 Les premiers échos qui nous sont parvenus de ces francs-maçons ont trait à une demande de Constitutions, da­tant du 1er mai 1809, par les membres de la loge Le Triomphe de lAmitié. En l’occurrence, il s’agissait d’un groupe de francs-maçons français appartenant à plusieurs loges de Marseille (La Parfaite Sincérité, La Réunion des Amis Choisis et LAimable Sagesse), de Toulon (Les Amis Réu­nis dÉgypte), d’Avignon (Les Amis Sincères), de Perpi­gnan (La Parfaite Union) et à la loge militaire Les Élus de Minerve, à l’Orient du 37e Régiment de Ligne ; ils avaient décidé de former ensemble, à Barcelone, une loge placée sous la protection de la loge Napoléon du 7e Régiment de Ligne, qui avait une garnison dans cette ville. Le colonel du régiment, qui était aussi le Vénérable de la loge, leur donna son approbation et fit des démarches auprès du Grand Orient en faveur de cette nouvelle loge.

19 La documentation présentée par Le Triomphe de lAmitié fut également ratifiée par quelques loges marseillaises, notamment La Parfaite Sincérité, compte tenu de “létat de blocus de Barcelone” et, surtout, du fait qu’il s’agissait “de la création dun atelier maçonnique dans un pays fermé aux sectateurs de la Vraie Lumière et peu disposé à jouir des bienfaits de leur institution”.18 Cependant, ces dé­marches allaient s’avérer plus lentes que prévu ; en effet, deux ans plus tard, en août 1811, les membres de la nou­velle loge barcelonaise n’avaient pas encore reçu les Constitutions souhaitées. Le Vénérable en fonction adres­sera alors de Barcelone une lettre qui trahit son amertume du fait d’avoir à renouveler la demande de la loge ; “la maçonnerie, dira-t-il, languit dans ce pays, tandis quelle pourrait coopérer à restaurer lopinion publique et à faire des prosélytes en faveur du nouvel ordre des choses”.19

20 À peu près dans cette même période, une autre loge naissait à Barcelone sous le titre : Les Amis Fidèles de Na­poléon. Le rapport de la loge Na­poléon lui fut également favorable, à en juger par les pa­roles du Vénérable qui, dans une lettre du 17 avril 1810 adressée au Grand Orient de France, s’exprimait ainsi en sa qualité de chancelier général :

“L’attachement que je porte au Grand Orient, mon dévouement à tous les RR. FF. qui le composent et, en même temps, la satisfaction que j’éprouve de pouvoir contribuer à la propagation des principes maçonniques dans un pays que notre Auguste Monarque enlève en ce moment à l’erreur et au fanatisme, doivent vous être garants que je ne négligerai rien pour accélérer la ré­gularisation de la R.L. des Amis Fidèles de Napoléon et vous mettre en mesure de leur accorder les consti­tutions qu’elle désire”.20

21 Mais, cette fois également, les démarches qui condui­saient à la régu­larisation mettront longtemps à aboutir ; l’inauguration de la loge Les Amis Fidèles de Napoléon n’aura lieu en effet que le 12 novembre 1812.

22 À la différence des autres loges bonapartistes, les membres des Amis Fidèles de Napoléon appartenaient en majo­rité au Régiment de Nassau, ce qui explique que l’un des discours prononcés lors de l’inauguration de la loge ait été consacré à vanter l’histoire militaire de ce Régiment. Une fois encore, l’orateur fait allusion à la situa­tion an­térieure de l’Espagne :

“Le bon exemple militaire n’était pas le seul bien que vous deviez faire sur les bords de la mer Mé­diterranée. Il vous était aussi réservé d’allumer le flambeau de la raison chez un peuple esclave des men­songes, idole des préjugés et aveugle par le fana­tisme. Vous venez de poser les inébranlables colonnes de la philosophie sur les ruines de l’erreur et de l’Inquisition...”21

23 Nous disposons des tableaux de la loge Les Amis Fi­dèles de Napoléon dans les années 1809-1812. D’après ces registres, le nombre de membres allemands et suisses est assez élevé ; on le comprend aisément, puisque la plupart d’entre eux étaient des militaires du Régiment de Nassau.

24 À Gérone, le premier indice de la présence de cette franc-maçonnerie date du 26 avril 1811. Ce jour-là, un groupe de “Maçons appartenant à des loges régulières fran­çaises” se sont réunis “dans un lieu très éclairé où rè­gnent la paix et le silence”. Ils décidèrent “quil était temps que le titre maçonnique ne soit plus négligé dans cette contrée, que lordre devait nécessairement y bâtir un temple”. Au moment de choisir un titre pour cette loge naissante, le Vénérable prononça “le nom du plus chéri des monarques et, sur grandes acclamations répétées, a délibéré que son titre distinctif serait désormais la loge de Napo­léon le Grand”. Puis, “des vivats ont été tirés avec force en souvenir de Napoléon, de la famille impériale, du Grand Maître, du Grand Orient de France et de tous les maçons ré­pandus sur la surface de la terre”. 22

25 À l’exception du lieutenant-colonel Josep Pujol, Espa­gnol né à Bessalú,23 tous les autres étaient français, ori­ginaires de villes proches de la frontière (Perpignan, Tarbes, Bayonne, Bordeaux, etc.), comme c’était souvent le cas dans la plupart des loges bonapartistes établies en Espagne. Les membres de cette loge appartenaient à ce que l’on pourrait appeler les “corps auxiliaires” de l’armée française, avec une majorité de fonctionnaires des hôpitaux militaires (chirurgiens et pharmaciens) et d’inspecteurs des douanes ainsi que le directeur des Postes, des commissaires de po­lice, etc.

26 Les documents de régularisation de cette loge ne sont, semble-t-il, ja­mais arrivés, car les événements allaient pré­cipiter le départ des Français.

27 Les membres de la loge Les Amis de la Réunion auront plus de chance ; en effet, leurs démarches commencées à Fi­gueras en vue de la régularisation aboutiront rapidement et, en moins d’un an, on pourra procéder à l’installation solennelle de la loge. Le dossier s’ouvrait par une lettre du 1er octobre 1812 et la date d’inauguration était fixée pour le 12 février 1813 ; mais en raison de la guerre, on dut attendre jusqu’au 24 juin, jour de la Saint-Jean, pour installer la loge.

28 Selon le tableau envoyé à Paris le 15 août 1812, deux officiers honoraires figurent en tête de liste : le gé­néral baron François Palmarole, commandant général du fort de Fi­gueras et officier de la Légion d’Honneur (nommé à Pa­ris pour installer la loge) et le général baron Simon Lefebvre, également officier de la Légion d’Honneur, comman­dant géné­ral de la zone. Parmi les dix-sept membres res­tants, il n’y avait qu’un Espagnol, Lluis Martín, l’Hospitalier de la loge, docteur en médecine, né à Figue­ras le 11 novembre 1780 ; il avait donc, à l’époque, 32 ans. Tous les autres étaient français.24

29 D’après Quoy-Bodin, dans Le militaire en maçonnerie,25 les maçons français étaient convaincus que l’implantation de loges sur les territoires occupés constituait une forme subtile de pacifisme ; elles créaient en effet une sorte de terrain neutre où occupants (les officiers français) et oc­cupés (principalement les responsables de l’administration locale) pouvaient facilement se rencontrer.

30 Malgré tout, en Espagne, la diffusion de la franc-maçonnerie vue comme une entreprise humanitaire ayant pour but d’en finir avec les derniers vestiges du fanatisme et de la superstition, fut un échec. “LEspagne fut lultime assaut et lultime illusion de lœuvre maçonnique de régé­nération à la française de lEurope napoléonienne”. Tou­jours d’après cet auteur, dans Larmée et la Franc-maçonnerie :

« Les maçons français ont sous-estimé la profon­deur de l’enracinement historique des préjugés reli­gieux. Ils ont bien défini la mentalité espagnole, mais ne l’ont pas sondée dans ses soubassements. Ils ont dissocié les institutions et les hommes, rendant celles-là respon­sables des mentalités qui les avaient engendrées. Cette mentalité nourrie par un farouche esprit d’indépendance pa­triotique, d’une part, et d’intransigeance religieuse, d’autre part, les maçons français ont cru pouvoir la trans­former en quelques années et convertir les esprits à une vision plus sereine des choses. C’était une erreur psycho­logique grave et ce fut un échec stratégique encore plus grave ».26

31 Cet échec et la guerre d’Espagne elle-même annoncent le déclin de la puissance napoléonienne et de la franc-maçonnerie militaire d’occupation ; en effet, dès 1813, elle ne sera plus qu’un témoignage vivant - et méconnu - de ce qui était arrivé dans les pontons et les camps de prison­niers français à Cadix, à Vitoria et, notamment, en Médi­terranée : île de Cabrera, Port Mahón à Minorque, châ­teau de Bellver à Majorque27 ; ou dans les camps de prison­niers es­pagnols en France : Bourges, Agen, Saint-Lô et Châlons-sur-Marne. En Espagne, ces loges de prisonniers adoptèrent des titres aussi significatifs que Les Captifs de Babylone et La Parfaite Amitié, à Cabrera, LHeureux Ha­sard, au château de Bellver (Palma de Majorque), et Les Francs-maçons Cap­tifs, au lazaret du port de Mahón (Minorque). Toutes ces loges cherchaient réconfort, détente et soutien mutuel à une époque où la Croix-Rouge, les orga­nisations humani­taires et les ONG n’existaient pas encore. En Espagne, elles ont apporté aux prisonniers des trois armées (espagnole, française et anglaise) un soulage­ment de leur peine et les secours de cette fraternité des fils de la grande famille des francs-maçons par-dessus les frontières, les nations et les idéologies.

32 La majorité des officiers furent confinés au château de Bellver, où ils fondèrent la loge LHeureux Hasard qui comptait de 70 à 80 membres. Mentionnons, parmi les plus illustres, le colonel Eslon (Vénérable), le capitaine de frégate Fradin (premier Surveillant), le colonel Mary, suisse (second Surveillant), le capitaine de navire Bourdet (Orateur), le général de chevalerie Prive (Orateur adjoint) et le sous-lieutenant Maussac (Secrétaire).28

33 Cette première franc-maçonnerie instal­lée en Méditer­ranée au xviiie et dans les premières années du xixe n’était donc pas à proprement parler espagnole, mais an­glaise et française, tant par sa composition que par sa dé­pendance vis-à-vis d’obédiences étrangères.

1814-1868

34 Après l’expulsion des Français et le retour de Ferdi­nand VII, en 1814, la franc-maçonnerie est à nouveau inter­dite et persécutée par l’Inquisition restauré par le roi. Entre 1814 et 1833, date de sa mort, le roi lui-même promulgua jusqu’à quatorze édits condamnant la franc-maçonnerie et les réunions de francs-maçons. Sa fille lui succédera et main­tiendra l’interdiction ; cependant, quelques loges semblent avoir subsisté clandestinement, d’après la documentation conser­vée à Londres, à Paris et à Lisbonne ainsi que celle de l’Inquisition et les rapports de police. Cette période n’a pas été étudiée en profondeur ; les documents disponibles sont rares et im­précis, sans parler des mythes et des lé­gendes qui ajoutent encore à la confusion.

35 Nous avons quelques renseignements sur quatre loges d’obédience française installées, l’une à Mahón (Minorque), Virtud e Ilustra­ción, et les trois autres à Barcelone : La Sabiduría (1847-1852), Triunfo de la Amistad (1849) et San Juan de España (1852-1853).

36 La loge La Sabiduría ne reçut ses Constitutions que le 19 juin 1849. Son installation aura lieu le 3 mars 1850, mais la persécution de la franc-maçonnerie par les autori­tés espagnoles l’obligera à se mettre en sommeil dès 1852 ; elle reprendra ses travaux en 1871. La loge San Juan de Es­paña, dans le quartier de Gracia, à Barce­lone, fut dénoncée à la police dont le chef, Serra Monclús, procéda à des ar­restations le 18 avril 1853 ; tous ses membres furent mis en prison, puis jugés le 27 juin. Consi­dérant que cette loge était une société secrète non autori­sée par les lois espa­gnoles, la cour condamna : Aurelio Eybert, le Vénérable, à sept ans d’emprisonnement correctionnel majeur ; Carlos Mar­chand, An­drés Bianchi, Hipólito Letrillard, José Girardort, José Du­prá, Luis Parison, Manuel Losada, N. Ramonel, Juan Prat, José Mas et José Coulet, à quatre ans. Tous ces condamnés seront graciés peu de temps après par la reine Isabelle II.29

1868-1899

37 L’histoire de la franc-maçonnerie espagnole proprement dite commence en 1868, suite au soulèvement de Cadix en septembre de cette même année qui se traduira par l’expulsion de la reine Isabelle II et l’instauration d’un régime de libertés ; cela facilitera rapidement l’introduction de diverses obédiences maçonniques en Es­pagne. La première de ces obédiences à avoir implanté des loges fut le Grand Orient Lusitain Uni (Gran Oriente Lusi­tano Unido), avec 83 loges espagnoles dépendant de Lis­bonne. 40 d’entre elles se trouvaient sur le littoral médi­terranéen : 3 aux Baléares (dont 2 à Minorque -à Ciudadela et à Mahón- et 1 à Palma de Majorque), 13 en Catalogne (pratiquement toutes à Barcelone), 3 à Valence, 1 à Murcie et 10 en Anda­lousie méditerranéenne (1 à Almería et 9 à Má­laga).

38 Parallèlement, fut créé le Grand Orient d’Espagne (Gran Oriente de España), l’obédience maçonnique la plus importante en Espagne au xxe siècle. En effet, en seulement trente ans (1869-1899), elle comptera jusqu’à 496 loges dont 5 aux Baléares, 47 en Catalogne, 42 dans la région de Valence, 21 en Murcie-Carthagène et 39 en Anda­lousie médi­terranéenne. Aux îles Baléares, 2 se trou­vaient à Majorque et 3 à Minorque. En Catalogne, 21 avaient leur siège à Bar­celone. À l’exception de trois loges à Lérida, donc dans la zone intérieure, les 44 restantes longeaient la Médi­terranée. Il en était de même dans la région de Valence où, à l’exception de trois ou quatre loges dans les terres, la plupart se trouvaient près de la côte, notamment dans les capitales provinciales : 11 à Valence, 5 à Alicante et 2 à Castellón. La situation était identique en Murcie, surtout à Carthagène qui comptait 7 loges. Enfin, dans les pro­vinces d’Almería, Málaga et Cadix, en Andalousie méditerra­néenne, on en dénombre respectivement 13, 15 et 3 (ces der­nières à La Línea, à San Roque et à Algésiras) ; la province de Grenade, quant à elle, comptait 7 loges, mais dans des zones éloignées de la côte. Au total, cela faisait 104 loges.

39 En ce qui concerne l’obédience du Grand Orient Régu­lier (Grande Oriente Regular), plus connue comme Grand Orient de Pérez (Grande Oriente de Pérez), qui s’était dé­tachée du Grand Orient d’Espagne, nous ne disposons pas d’informations précises sur le nombre de ses loges. La seule liste actuellement disponible, tirée du Bulletin Of­ficiel de ce Grand Orient, fait état de 77 loges, dont 17 sur le littoral méditerranéen : 4 aux Ba­léares, 10 en Cata­logne, 1 à Valence et 2 à Málaga, en An­dalousie.

40 Une autre obédience maçonnique importante dans l’Espagne du xixe siècle était le Grande Oriente Nacional de España (Grand Orient National d’Espagne). Il possédait 331 loges auxquelles il faut ajouter 101 Chapitres Rose-Croix, 16 Conseils Aréopagiques de Chevaliers Kadosh, 11 Tribunaux de Grands Juges Commandeurs du grade 31 et 5 Grands Consistoires du grade 32 ; donc au total, 464 ate­liers ou “bureaux” maçonniques. En Catalogne, il y avait 12 loges dont 11 à Barcelone et 1 à Tortose ; aux Baléares, 1 à Palma de Majorque ; dans la région de Valence, toutes pro­vinces confondues (Castellón, Valence et Alicante), 22 ; en Murcia, 7 ; et sur la côte méditerranéenne andalouse, 18 ré­parties dans les diverses provinces : Almería (4), Grenade (2), Málaga (6) et Cadix (6, dont 1 à San Roque, 2 à La lí­nea, 2 à Algésiras et 1 à Tarifa, pointe qui divise la Mé­diterranée de l’Atlantique à l’extrémité méridionale de la péninsule Ibé­rique). Ajoutons encore la loge Luz de África nº293, à l’Orient d’Oran (Algérie). Cela fait un total de 61 loges.

41 D’après la documentation dont nous disposons, le Gran Oriente Ibérico (Grand Orient Ibérique), une autre obédience majeure, possédait 13 loges sur la côte catalane (dont 10 à Barcelone), 11 dans la région de Valence, 4 sur la côte andalouse (dont 10 à Málaga) et 1 à Ceuta, sur le littoral africain : 39 loges au total.

42 Le Gran Oriente Español (Grand Orient Espagnol), quant à lui, fut fondé en 1889. En dix ans (1889-1899), il aura 268 loges dont 153 en métropole et les autres sur les territoires d’outre-mer, surtout à Cuba (41 loges), aux Philippines (25) et à Porto Rico (24). Il possédait égale­ment 3 loges en République Dominicaine, 10 aux États-Unis, 7 au Maroc et 5 en Argentine. Pour ce qui est de la Médi­terranée, 8 loges étaient situées sur l’île de Minorque, 26 en Catalogne (dont 9 à Barcelone), 17 dans la région de Va­lence, 7 en Murcie et 9 en Andalousie ; en outre, les places militaires de Melilla et de Tétouan, de l’autre côté du dé­troit de Gibraltar, avaient une loge cha­cune. Au total : 69 loges.

43 La dernière des obédiences importantes au XIXe siècle est la Gran Logia Simbólica Española de Memphis y Mizraim (“Grande Loge Symbolique Espagnole de Memphis et Mizraïm”), également fondée en 1889. Dix ans après, elle comptait 192 loges dont 2 aux Baléares, 10 sur le littoral méditer­ranéen catalan, 9 sur les côtes de Valence, 4 en Murcie et 7 en Andalousie, soit 32 loges “méditerranéennes”.

44 Parmi les obédiences minoritaires, mentionnons la Gran Logia Regional de Andalucía (Grand Loge Régionale d’Andalousie), la Gran Logia Simbólica Regional Catalana (Grande Loge Symbolique Régionale Catalane), la Gran Lo­gia Provincial de Málaga (Grande Loge Provinciale de Má­laga), la Gran Logia Provincial de Murcia (Grande Loge Provinciale de Murcie), etc. Il y avait aussi quelques loges indépendantes ou autonomes et d’autres qui dépen­daient du Grand Orient de France ou du Suprême Conseil de France, soit 46 loges le long de la côte méditerranéenne.

45 En somme, depuis 1868 jusqu’à la fin du siècle, les loges es­pagnoles en Méditerranée sont au nombre de 408, soit presque un quart de toutes celles qui sont établies en Es­pagne. Il faut cependant noter que l’on compte un total de 1750 loges entre 1868 et 1899 ; il y en avait probable­ment moins, certaines d’entre elles ayant été comptabili­sées plusieurs fois du fait de leur passage d’une obédience à l’autre. D’ailleurs, plusieurs de ces loges n’ont eu qu’une vie éphémère, quasiment “anecdotique” ; l’importance et l’influence de la Franc-maçonnerie ne peuvent donc être seulement évaluées d’après le nombre de loges ; d’autres facteurs -sociaux, politiques, structurels, voire purement circonstanciels- sont à prendre en compte et demandent des études plus détaillées de chaque loge, de chaque ville et de chaque ré­gion, quel qu’ait été, à un moment donné, le nombre de loges.

46 Dans leur répartition par obé­diences, pendant la se­conde moitié du xixe siècle, les loges espagnoles, en mé­tropole, sont situées de manière très définie ; elles abon­dent surtout dans les régions méditerranéennes : Andalousie, Levant (Valence, Ali­cante et Murcia), Catalogne (ville de Barce­lone et province de Gérone) et Baléares.30 Il s’agit donc de l’Espagne périphé­rique, industrialisée et por­tuaire, plus marquée par un esprit ré­publicain libre-penseur et socialiste que l’“autre” Es­pagne, celle de l’intérieur, plus agraire et conserva­trice.31

47 Dans la composition socioprofessionnelle de cette franc-maçonnerie méditerranéenne au xixe siècle, les classes moyennes prédominent, de la petite bourgeoisie ou “mésocratie”, frôlant parfois les classes inférieures, aux employés, fonctionnaires, commer­çants, industriels, membres des professions libérales, mi­litaires, marins, artisans...

48 En ce qui concerne l’idéologie, la plupart de ces francs-maçons se caractérisent par un anticléricalisme pro­noncé, un républicanisme politique défenseur de la liberté et des droits de l’homme, un laïcisme à outrance surtout dans l’éducation, une tendance à la libre-pensée dans cer­tains domaines, un intérêt pour les questions sociales, pour la présence des femmes dans les loges masculines, pour les af­faires coloniales et nord-africaines et, plus généra­lement, un souci de tolérance, de fraternité et de liberté comme bases de la coexistence, de la civilisation et de la di­gnité humaine.

49 D’un point de vue plus “pratique”, il faut bien recon­naître chez certains leaders francs-maçons un désir de se mettre sans cesse en vedette, ce qui a largement contri­bué à la présence simultanée de multiples obédiences “fraternellement” rivales. L’échec rapide de la plupart des expériences faites dans le domaine de l’éducation est assez ré­vélateur. Quant au radicalisme de la presse maçon­nique, in­tolérante à souhait dans ses expressions et ses contenus, elle ne cède en rien à la presse catholique de l’époque dans ses manipulations de la vérité et ses at­taques contre la Franc-maçonnerie. À titre d’exemple, il suffit de men­tionner trois de ces journaux maçonniques : La Antorcha Va­lentina (de Valence), La Humanidad (d’Alicante) et La Razón (de Castellón). Les différences d’opinion entre philoso­phisme et symbolisme, surtout en matière de poli­tique et de religion, sont permanentes et, semble-t-il, ir­réconciliables. En tout cas, tant les apologistes que les détracteurs de la franc-maçonnerie ont élevé à la catégorie de mythe une association qui, de fait, était beau­coup moins importante.

1900-1923

50 L’indépendance des Philippines en 1896, puis celle de Cuba en 1898, eurent de fâcheuses conséquences pour la franc-maçonnerie espagnole, accusée d’être à l’origine de la crise coloniale de cette fin de siècle. Aussi, ses tra­vaux seront-ils interrompus le 21 août 1896, lorsque le gouverneur de Madrid, accompagné des forces de l’ordre, saisit les archives du Grand Orient Espagnol - l’obédience alors la plus nombreuse - et celles de l’Association Hispano-Philippine, étroitement liée au Grand Orient. Plu­sieurs responsables de la franc-maçonnerie sont arrêtés et conduits devant les tribu­naux. Le der­nier numéro (n°114, du 20 sep­tembre 1896) du Boletín Oficial del Gran Oriente Español rend minutieu­sement compte de ces événements. Peu après, la franc-maçonnerie espa­gnole, dans ses différents courants, se dissolvait elle-même pour éviter le pire. Le Grand Orient Espagnol ne re­naîtra officiellement qu’en 1900, à l’occasion du Congrès Maçonnique International de Paris (31 août - 2 septembre).

51 De 1901 à 1923, année d’une réorganisation autonome et fédérale du Grand Orient Espagnol, celui-ci accueille 187 loges ; ce nombre est nettement inférieur à ce­lui des 248 loges fondées dans la dernière décen­nie du xixe siècle.

52 Dix de ces nouvelles loges sont établies en Catalogne (dont 8 à Barcelone), 3 dans la région de Valence et 4 sur le littoral méditerranéen de l’Andalousie. Curieusement, la plupart des loges affiliées au Grand Orient Espagnol pen­dant cette période sont à l’étranger : 19 en Argentine, 42 aux États-Unis, 29 aux Philippines (devenues indépen­dantes), 11 au Maroc (surtout à Tanger et à Casablanca, mais aussi à Marrakech et à Mogador), 20 à Porto Rico et 4 en Turquie (2 à Salonique, 1 à Andrinople et 1 à Constanti­nople). Ainsi, on compte de l’autre côté de la Méditerranée 4 loges espagnoles ou, pour mieux dire, dépendantes du Grand Orient Espagnol, soit au total 21 loges dans le pour­tour méditerranéen.32

53 La Grande Loge Catalano-Baléare (Gran Logia Catalano-Balear), quant à elle, deviendra, au xxe siècle, la Grande Loge Espagnole (Gran Logia Española) ; suite à un accord avec le Grand Orient Espagnol, elle aura la possibilité de s’étendre sur l’ensemble du territoire. De 1900 à 1939, le nombre de ses loges est estimé à 155 : 2 d’entre elles se trouvent aux Iles Baléares (respectivement à Palma de Ma­jorque et à Ibiza), 56 en Catalogne (dont 24 à Barce­lone), 5 dans la région de Valence, 6 dans celle de Murcia-Cartagène et 16 en Andalousie méditerranéenne.33

54 La réforme autonomiste du Grand Orient Espagnol fera suite à la Conférence Internationale des Su­prêmes Conseils Confédérés Réunis d’août 1922. Lors de cette assemblée, les Suprêmes Conseils des Juridictions Nord et Sud des États-Unis protestèrent contre l’implantation sur leurs terri­toires d’un nombre excessif de loges relevant du Grand Orient Espagnol ; ces loges dé­pendaient d’une Grande Loge Régionale des États-Unis directement placée sous l’obédience du Grand Orient Espagnol. Ainsi, le 23 août, celui-ci se vit contraint à publier un décret dissolvant ipso facto cette Grande Loge Régionale ; depuis 1893, elle travaillait sous les auspices de l’Espagne dans les États de Pennsylvanie, de New York et de Californie.34

55 La proclamation de la dictature de Primo de Rivera donne le signal d’une nouvelle série de persécutions offi­cielles de la franc-maçonnerie espagnole ; la situation lé­gale de l’Ordre devient alors extrêmement complexe et dif­ficile ; de nombreux francs-maçons, même parmi les hauts di­gnitaires, seront plusieurs fois arrêtés et mis en pri­son.

56 Après sa réforme autonomiste, le Grand Orient Espagnol se réorganise en neuf Grandes Loges Régio­nales : Centre (ayant son siège à Madrid), Nord-Ouest (Gijón), Levant (Valence), Midi (Séville), Sud-Est (Cartagène), Maroc (Tanger), Hispano-Américaine (San Juan de Porto Rico), Ar­chipel des Philippines (Manille). Les loges établies en Turquie, en Argentine et en République Dominicaine res­taient provisoirement sous la juridic­tion directe du Su­prême Conseil du grade 33. On peut constater que quatre des six Grandes Loges péninsulaires avaient leur siège dans la zone méditerranéenne.

57 La Grande Loge Espagnole s’était principalement im­plantée, elle aussi, dans cette même zone. À l’origine - comme le fait remarquer Pere Sánchez Ferré35 -, La Grande Loge Symbolique Régionale Catalane (fondée en 1886) avait ras­semblé des francs-maçons aux idées républicaines ; ils mili­taient pour la libre-pensée et méprisaient le Rite Écossais Ancien et Accepté en raison de ses tendances mo­narchistes ; en outre, ce rite était contrôlé par Sagasta et les leaders li­béraux. La plupart des fondateurs de la Grande Loge Régio­nale Catalane avaient été initiés ou étaient inscrits dans des loges du Rite Français (ou Mo­derne) ; elles travail­laient souvent sous les auspices du Grand Orient Lusitain Uni, qui ne contrôlait pas les acti­vités politiques de ses loges es­pagnoles.

58 Aux yeux des fédéraux républicains fondateurs de l’obédience catalane, le Rite Moderne était plus démocra­tique et laïque ; ils avaient d’ailleurs adopté le positi­visme scientifique comme philosophie de leur obédience. Dans le domaine politique, ils revendi­quaient un “État ca­talan au sein de la Fédération Ibérique” et avaient fait du catalan leur langue officielle.36

59 La Grande Loge Régionale Catalane était née en défen­dant l’indépendance du Symbolisme face au Philosophisme (ou grades supérieurs). Autrement dit, ses membres ré­clamaient une totale liberté d’action politique et refu­saient de se soumettre au contrôle des Chapitres, des Chambres Kadosch et des Grands

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