14/05/2008

Les Janissaires (1979) de Vincent Mansour Monteil

*Les Janissaires (1979)

 

Pendant près de cinq siècles (1326-1826), les janissaires, composés d'abord d'enfants chrétiens ramassés par les Turcs en pays conquis, islamisés et initiés à l'ordre religieux des Bektashi, ont été les prétoriens des sultans ottomans et l'armée de métier des Turcs. Leur corps militaire était un « foyer » dont les soldats se révoltaient en renversant leurs marmites. Ces prétoriens-marmitons étaient aussi des prétorien-derviches (1). Pendant trois siècles, en Algérie, ils devinrent des corsaires. Leur indiscipline croissante conduisit à leur écrasement par le sultan Mahmut II, en 1826, et à la dissolution de l'ordre Bektashi, qui se maintint en Albanie jusqu'en 1967 (l’ordre Bektashi a pu renaître  à partir de 1990, suite à l’autorisation de pouvoir de nouveau pratiquer le culte, en Albanie).

 

La marmite de bronze

 

Les janissaires (du turc Yeni çeri (2) : "jeune troupe") n'étaient qu'une partie (de 12 000 hommes au XVème siècle à 140 000 en 1826) de l'armée ottomane, qui aurait compté 400 000 soldats en 1796 et dont seule la moitié était disponible. En 1655, Jean Thèvenot, qui séjourna un an à Istanbul, écrit que « le Grand Seigneur peut mettre sur pied en peu de jours une armée de deux ou trois cent mille hommes ». Ces chiffres sont excessifs. Les Turcs, d'origine asiatique et nomade étaient de bons cavaliers mais de médiocres fantassins. A leurs « batteurs d’estrade » à cheval, il leur fallut donc ajouter des troupes régulières à solde trimestrielle (payée en « aspres » ou pièces d’argent), dont les principales étaient les janissaires. Comme, jusqu’en 1582, ceux-ci étaient soit des prisonniers de guerre, soit des enfants chrétiens ramassés en pays conquis, on les appelait – quoique convertis à l’Islam - des « esclaves de la porte » (gouvernement turc). Quant aux fameux janissaires d’Alger, c’étaient surtout des Turcs, que l’on traitait pourtant aussi d’esclaves. Bien armés de mousquets, les janissaires étaient le fer de lance de l’armée : nul ne les égalait pour monter à l’assaut des citadelles. « Assurément, les janissaires étaient le corps le plus efficace et le plus redoutable qu’il ait été donné au monde de connaître », affirmait l’historien anglais Monroe, en 1908. D’ailleurs, selon Thévenot, « il semble qu’ils soient sacrés, et assurément je ne sais aucun ordre de milice dans le monde qui soit autant respecté, car il n’y a pas de richesses qui puissent sauver la vie à un homme qui a battu un janissaire ».

Les janissaires sont en fait des prétoriens-marmitons. Mais pourquoi les janissaires, qui sont – du moins au début – des chrétiens « reniés », ont-ils le culte de la marmite (kazan), au point d’en avoir une en bronze comme emblème de chaque unité ? Pour l’historien allemand Schlözer, c’est à cause de la vénération que portaient à la « noble marmite » les nomades turcs d’Asie centrale. Le repas principal, pris en commun, est celui du soir, à la chaleur de la marmite. Du coup, les janissaires appellent leur corps un « foyer » (ocak) : ils passent une cuillère de bois à travers leur bonnet de feutre et les grades militaires portent des noms tirés de la cuisine : « cuisinier en chef » ou « grand distributeur de la soupe », le sultan lui-même est le « père nourricier », la marmite sacrée donne le droit d’asile et « renverser la marmite » est le signal de révolte des janissaires.

Antoine Galland, le premier traducteur des Mille et Une Nuits, parle, le 28 mai 1672, dans son journal de Constantinople, d’un officier français prisonnier qu’on « avait premièrement fait marmiton du pacha ». Le même jour, il signale un garçon de Pontoise, « élevé dans l’étude, tenu de fort court à cause de sa beauté, jusque-là même qu’il lui était défendu de parler aux autres Français. On le persécutait fort de se faire turc. On lui faisait même déjà porter le turban, et on lui apprenait à lire en turc. Enfin, c’était un véritable ichoglan du pacha ». Les içoglan étaient des pages. Ils étaient, on le voit, recherchés pour leur beauté physique car, remarque Thévenot, si les Turcs sont « fort jaloux de leurs femmes, souvent ils donnent leur amour à leur sexe (…) car ils sont grands sodomites ». Est-ce là raison de l’interdiction faite aux janissaires de porter la barbe, « en témoignage de leur servitude » ? Ou peut-être pour que le page imberbe garde, plus tard, le menton glabre ? Le grand turcologue J.Deny a publié, en 1925, des Chansons des Janissaires turcs d’Alger (fin du XVIIIème siècle), dont l’une blâme un mignon d’avoir laissé pousser sa barbe. De même, l’Albanie, qui a fourni aux Ottomans tant de janissaires, a connu des quatrains érotiques qu’Auguste Dozon, l’auteur du Manuel de la langue chkipe (shqip c'est-à-dire albanais) en 1879, qualifie de « pédérastique » - et qui le sont en effet.

Le corps des janissaires était donc une communauté exclusivement virile et l’obligation de célibat ne pouvait qu’encourager des tendances homosexuelles. Cette règle disparut cependant à partir de la fin du XVIème siècle en Turquie et, en Algérie, les janissaires turcs se marièrent dans le pays, donnant naissance à ces couloughlis ou kouloughlis c'est-à-dire « fils d’esclave » dont la descendance existe toujours.

 

Drogues légales

En principe, un janissaire ne doit pas boire de vin, toute boisson fermentée étant interdite aux musulmans. Ceux-ci « ne sont pas comme les chrétiens qui sont perdus dès que le vin ne les suit plus ». Thévenot, qui fait cette remarque, ajoute cependant qu’à la veille d’embarquer à Constantinople sur des bateaux de guerre, « tous les cabarets sont fermés par ordre du vizir, qui les fait même sceller, de crainte que le vin n’augmentât l’insolence » des janissaires. Quant à la régence d’Alger, on sait le développement qu’y avait pris la vie de taverne. Le cabaret a sa place dans les chansons des janissaires. Mais il y a des compensations. A propos des janissaires en campagne, Jean Thévenot – toujours lui – constate qu’ils « vivent de fort peu de chose ; pourvu qu’ils aient du riz, un peu de pain, de l’eau, du cahvé (café) et du tabac ». En 1655, le café était encore inconnu en France. Originaire d’Ethiopie, introduit au Yémen au XVème siècle par les mystiques musulmans qui prolongeaient, grâce à lui, leurs veillées de prières, il atteignit Le Caire au début du XVIème siècle et, vers 1544, Constantinople, où il fut parfois interdit. Il est à noter que la torréfaction des grains de café était un privilège des janissaires. Du côté d’Alger, enfin, une chanson turque du XVIIIème siècle fait dire à un cafetier qu’il passe, chez lui « mille janissaires par jour ». Enfin, en 1853, Théophile Gautier mentionne la « blague à tabac » dans la ceinture du janissaire.

Carte de l'Empire ottoman en 1683

 

Il semble bien que l’usage du tabac à priser ait été introduit dans l’Empire ottoman (Algérie comprise) comme un palliatif de la défense de fumer faite en 1642. Cependant, Thévenot, s’il assure que le sultan « fit décapiter dans les rues de Constantinople en un jour deux hommes, parce qu’ils fumaient du tabac », explique que « les Turcs s’endorment facilement en fumant » et que « les incendies viennent le plus souvent… du feu tombant de leur pipe ». Sans doute faut-il compléter ce tableau des drogues, légales ou non, par l’usage de l’opium, employé par les janissaires comme excitant au combat : « La plus grande part d’entre eux prennent de l’opium », affirme un manuscrit de 1612, et « leur bravoure vient encore de certaines boissons, mêlées d’opium /…/, par le moyen desquelles ils se mettent dans une espèce de fureur », prétend Montecuculi en 1735. Mais, selon Thévenot, « ce qui les rend principalement si courageux, c’est la grande foi qu’ils ont au destin /…/ et le zèle pour leur religion ».

L’empire ottoman au XVIème siècle dans sa plus grande extension, s’étendit en Europe jusqu’aux frontières austro-hongroises, au Proche-Orient, et au nord de l’Afrique (sauf au Maroc).


 

La levée d’enfants chrétiens (devshirme)

 

Pendant plus de trois siècles (du XIVème ou du XVème siècle jusqu’au début du XVIIIème), les Turcs prélevaient, en pays conquis, des enfants chrétiens, généralement de dix à quinze ans, imberbes et célibataires, dans la proportion d’un sur cinq. Ce « ramassage » avait lieu tous les cinq ans, puis tous les trois et deux ans, et même tous les ans. Cette levée avait lieu en Turquie d’Europe ou Roumélie (turc Rum El-i : « pays des Roum ou Byzantins ») aux dépens des Grecs, Albanais, Macédoniens, Serbes, Bulgares ou Arméniens. Chaque « levée » représentait (selon les sources) de 2000 à 12 000 enfants. Ceux-ci, arrivés dans la capitale ottomane (Istanbul, après 1453), faisaient leur « noviciat » comme « jeunes étrangers » parmi lesquels on sélectionnait les « pages » ou « garçons d’intérieur » réservés au service des jardins et du palais du « Grand Turc » ou « Grand Seigneur ». Bien entendu, on en faisait des Turcs, tant par la langue que par la religion musulmane. Ils devenaient donc ce que les anciens voyageurs appelaient des « reniés » (renégats). Mais, étant donné leur jeune âge, et souvent aussi une foi chrétienne peu enracinée, la transition se faisait sans grand mal, et non sans avantage. En effet, comme le remarque, en 1655, le curieux et naïf Jean Thévenot : « Un chrétien peut racheter sa vie en se faisant turc, quelque crime qu’il ait commis, mais les Turcs n’ont point de remède pour sauver la leur ».

On a parlé de « rapt d’enfants », d’un « impôt de sang » et de « crime atroce ». Ce n’est pas si simple ! Ces « novices » devenaient janissaires, c'est-à-dire des privilégiés redoutés de tous. Favoris du sultan, les plus chanceux pouvaient accéder, par la suite, aux plus hautes charges de l’Etat : c’est ainsi que, sur 49 grands vizirs qui se succédèrent entre 1453 et 1623, tous (sauf cinq Turcs) étaient d’anciens « pages », élevés naguère à la dure et étroitement surveillés par des eunuques éthiopiens « rasés à fleur de ventre » qui, d’après Thévenot,  « se promènent par la chambre [des pages], de crainte qu’ils ne passent d’un lit à l’autre, car les itchoglans ne sont point châtrés ». De toute façon, dès 1582, une « grande fournée de janissaires » introduisit toute sorte de gens dans ce corps (dont des Turcs), et la « levée » d’enfants chrétiens avait disparu en 1703.

 

L’ordre Bektashi

 

Tous les témoignages sur ce point se recoupent : « tout janissaire, généralement (au moins au début) jeune chrétien « ramassé » en pays conquis – donc Grec, Albanais ou autre -, était initié à un ordre religieux d’apparence musulmane, celui des Bektashi. Les musulmans turcs sunnites, c'est-à-dire « orthodoxes », avaient horreur de ce qu’ils tenaient pour une abominable hérésie. Thévenot ne pense pas autrement, lorsqu’il écrit : « Tous les derviches et santons généralement sont de grands hypocrites, car ils se font passer pour des gens adonnés entièrement à la contemplation de Dieu, et cependant ils sont accomplis en tous vices sans exception ». Bien entendu, ce n’est pas aussi simple. Il reste à voir la place singulière occupée par la confrérie dans le corps des janissaires.

Selon la tradition plus ou moins légendaire, un certain Hadji Bektash arrive du Khorasan (à l’est de l’Iran, en Afghanistan et Transoxiane) en Anatolie au XIIIème siècle. Il se fixe au village qui porte encore son nom et enseigne un rituel initiatique mêlant à des croyances turques plus anciennes. Bektash fonde (ce n’est pas lui directement mais des disciples à lui, notamment Balim Sultan au XVème siècle, qui réorganisa la confrérie bektashi, voir L’ouvrage collectif « Les voies d’Allah », A. Popovic, G. Veinstein, chez Fayard, 1996) alors un « ordre » religieux, et on le tient pour le plus grand « saint » de son temps. Or, on constate que sept points rattachent étroitement le « corps » militaire des janissaires à la « confrérie » des Bektashi :

1. Le rituel bektashi d’initiation chevaleresque, autour du « gibet » (dâr) de Mansour Hallaj (martyr mystique de l’Islam, mis à mort à Bagdad en 922), est d’origine artisanale, sans doute kurde, et issu du milieu militaire des archers de Bagdad (3) ; or, les janissaires, tous bektashi, ont commencé par être arbalétriers ;

2. Le jour de son enrôlement, chaque janissaire faisait vœu d’obéissance à l’ordre bektashi (et l’on appelait les janissaires tantôt « fils », tantôt « garçons » de Hadji Bektash) ;

3. Les brevets des janissaires faisaient explicitement référence au patronage de Hadji Bektash et leur foi fondamentale leur prescrivait de suivre sa Voie ;

4. Le bonnet blanc des janissaires, avec son large morceau de feutre retombant par derrière, rappelait, dit-on, la manche de la soutane du saint Hadji Bektash, lorsque celui-ci donna sa bénédiction aux premiers novices ;

5. Les « pères » (baba) bektashi faisaient fonction d’aumôniers des janissaires ; ils suivaient les troupes en campagne ; un représentant officiel de Hadji Bektash vivait dans la caserne du 94ème régiment de janissaires ;

6. Le commandant en chef (agha) des janissaires – lui-même initié au bektashisme – « couronnait » chaque supérieur de l’ordre, appelé « grand-père » (dede), qui se rendait, à cette occasion, à Istanbul ; au Grand conseil (divan) l’agha se levait chaque fois que le nom de Hadji Bektash était prononcé ; à la parade, devant le cheval de l’agha marchaient huit bektashi, vêtus de vert, les poings sur la poitrine ;

7. En juin 1826, après l’écrasement du corps révolté des janissaires, l’ordre bektashi fut dissous et interdit, ses chefs exilés ou exécutés et ses couvents (tekke, teqe, tekija) détruits et rasés (ou donnés à d’autres confréries dans lesquelles de nombreux bektashi se dissimulèrent).

 

Loi fondamentale des Janissaires au XIVème siècle

 

Selon ce texte, attribué au sultan Mourad (Murat) II (1359-1389) :

1. Les janissaires sont recrutés parmi les enfants chrétiens du « ramassage » - ou parmi des prisonniers. Les recrues font un stage de « novices » (turc : acemi oglan, litt. « garçons persans ou étrangers »).

2. Ils doivent obéissance absolue à leurs chefs et aux représentants du pouvoir.

3. Ils forment un seul « corps » et leurs casernes sont groupées ensemble.

4. Ni luxe ni faste : simplicité.

5. Promotions à l’ancienneté. Retraite pour les invalides.

6. Seuls leurs officiers peuvent punir les janissaires.

7. Peine de mort particulière (en fait, par strangulation).

8. Les janissaires ne peuvent ni porter la barbe, ni se marier.

9. Ils ne doivent ni s’éloigner de leurs casernes, ni exercer un métier, mais passer leur temps à s’exercer à l’art de la guerre.

10. Ils doivent accomplir tous les devoirs pieux de l’Islam et ne jamais s’écarter des prescriptions du saint Hadji Bektash en ce qui concerne le culte et la dévotion. (4)

 

 

Le lièvre de la Mort

 

Il est incontestable que l’initiation obligatoire des janissaires au bektashisme contribua fortement à donner au « foyer », du moins dans les débuts, ce caractère monacal qui frappa tous les voyageurs. D’autre part, il est vraisemblable que les « novices » recrutés en territoire chrétien adoptaient d’autant plus facilement l’initiation au rituel bektashi qu’ils y retrouvaient des emprunts au christianisme ancien (notamment nestorien) : baptême, communion, une sorte de confirmation, existence de « pères » célibataires analogues aux moines, mariage religieux, pénitence et excommunication.

Doit-on, dès lors, affirmer que les Bektashi furent, à l’origine, des chrétiens superficiellement convertis à l’Islam ? Certains l’on cru. Aujourd’hui, on voit plutôt, dans le bektashisme, un de ces syncrétismes dont l’Orient n’est pas avare. Il s’agit, en premier lieu, d’une forme extrémiste (ghulat) du shî’isme « duodécimain » (ce dernier est la religion d’Etat en Iran et repose sur la croyance en douze Imams (psl), descendants de Ali (as), cousin et gendre du Prophète Muhammad (as) et quatrième calife orthodoxe). C’est Ali (as) qui est le centre du culte chez les Bektashi qui l’unissent à Dieu (Allah) et à Muhammad (as) dans une sainte trinité à leur manière (un peu comme chez les Alaouites ou Nosayries de Syrie). Ils jeunent pendant les dix jours de deuil du mois de muharram, en récollection du martyre de Ali et de son fils Hussain (ici, l’auteur fait référence à la tragédie de Kerbela (plaine de l’Irak) où le fils de l’Imam Ali et petit-fils du Prophète Muhammad (as) fut assassiné lui et tous ses compagnons, ainsi qu’un bébé Ali asghar, c'est-à-dire le petit). Les prières musulmanes semblent être négligées. Ils croient en la transmigration des âmes, métempsychose. Le partage du vin, du pain (et du fromage), pour la réception d’un postulant, rappelle la Cènechrétienne. Les Bektashi boivent du vin et de l’alcool (raki), ils mangent du porc : toutes choses prohibées par le Coran. En revanche, ils ont pour le lièvre une horreur dont on ignore la vraie cause. La Bible condamne par deux fois le lièvre comme impur, car « il rumine, mais n’a pas la corne divisée » (Lévitique XI, 6 et Deutéronome XIV, 7) et le pape Zacharie, en 745, dans une lettre à saint Boniface, archevêque de Mayence, exhortait les fidèles à s’abstenir de la chair du lièvre. Aux yeux de la tradition islamique, le lièvre (dont le Coran ne dit mot) serait condamné comme « gibier à canines » parce qu’il se nourrit d’ordures, de détritus et de charognes. C’est cette dernière raison qui en interdit la chair en Iran, en Somalie, en Ethiopie. Les Shî’ites libano-syriens ne mangent pas de lièvres, parce qu’ils le considèrent comme la réincarnation de l’âme de la chatte (en arabe, le nom du lièvre, arnab est féminin) de l’Imam Ali (as). En Afrique noire occidentale, les musulmans voient en lui la métamorphose d’une femme de mauvaise vie. Autant, on le voit, d’influences possibles du christianisme ou de l’Islam.

Les interdits alimentaires ne suffisent évidement pas à définir une religion. Mais ils permettent d’en deviner les adeptes. Ce qui frappe le plus, chez les Bektashi, c’est leur rituel d’initiation, leur pensée ésotérique, leur vie dans des couvents ou « loges », la participation des femmes dévoilées, la place des célibataires (reconnaissables à leurs boucles d’oreilles), mais aussi l’organisation hiérarchique des derviches, la hache à double tranchant et la coiffure blanche à quatre ou douze (Douze Imams) plis symboliques. Les couvents (tekke) étaient toujours situés sur une hauteur, avec une vue très dégagée, souvent dans un verger d’abricotiers. Les poètes ambulants, tantôt mystiques tantôt lyriques, florissaient. Le plus célèbre est Yunus Emre, qui vécut en Anatolie au XIIIème siècle et mourut vers 1320.

En Turquie, l’ordre bektashi, étroitement associé aux janissaires, fut dissous et détruit avec eux en 1826. Il avait, cependant, repris vigueur lorsqu’en 1925 Atatürk mit fin à tous les ordres de derviches. En 1952, il aurait encore existé 30 000 bektashi en Turquie (n’oublions pas, que cet article date de 1979). Il faut relever que le bektashisme turc avait, par son esprit démocratique, ouvert la voie au réformes de la République turque. Les jugements portés sur lui n’ont pas toujours été équitables. Outre les accusations habituelles d’homosexualité et même d’inceste, d’ivrognerie, de vie facile, qui sont le lot de toutes les sectes excentriques de la part des communautés majoritaires (à cet égard, les Bektashi étaient des marginaux), ces derviches sont rejetés par les musulmans sunnites (« orthodoxes ») qui les tiennent pour hérétiques, sinon pour athées purs et simples. Mais d’aucuns ont reconnu, avec Osman Bey (les Imams et les Derviches, Paris, 1881), « leur désintéressement et leur abandon des choses de ce monde », comme « le courage et la fermeté qu’ils ont toujours montrés pour la défense des principes de leur ordre et celle de la liberté individuelle […] Ces martyrs affrontèrent toujours la mort avec un calme et une résignation héroïques ». On a sans doute un peu trop voulu voir, dans les janissaires un simple « mal qui répand la terreur ». Il paraît cependant difficile de nier que le bektashisme n’ait eu sur eux aucune bonne influence. Le cas de l’Albanie prouve le contraire.

 

Modèle d’un brevet de Janissaire (5)

 

« Nous sommes des croyants. Nous donnons notre tête pour cette croyance. Notre prophète est Mahomet. De toute éternité nous en sommes enivrés. Nous sommes des papillons dans la lumière divine. Nous sommes dans ce monde une légion toujours en extase devant la grandeur de Dieu. Nous sommes tellement nombreux qu’on ne peut pas nous compter du doigt. Notre source est intarissable. Les profanes ne peuvent jamais connaître notre état. Notre patron est le saint Hadji Bektash. En 1234 [de l’Hégire, ère musulmane = 1820, ère chrétienne], sur la permission du Tchorbadji Agha (6) du 19ème bölûk (7), et par l’entremise […] de tous les anciens, d’après la bonne loi du Ghazi Suleiman le Législateur (8) qui a pour résidence le paradis, le nommé […] a exprimé le désir et a sollicité d’être notre compagnon. A cet effet, son nom a été inscrit sur les registres des Kouls (9) /…/. Que ce brevet soit exhibé en cas de nécessité ».

 

Albanie, Terre des Bektashi

 

Les janissaires étaient, en majorité, albanais (10). Ce sont eux (et les Turcs) qui ont implanté le bektashisme en Albanie, sans doute au XIVème siècle. Après 1925, c'est-à-dire lorsque l’ordre bektashi fut dissous en République turque (où il a resurgi depuis), le centre mondial se transporta en Albanie, où Tirana devint le siège du Grand Maître, appelé dede (grand-père) en turc. Combien y avait-il de Bektashi en 1967, l’année de leur dissolution en Albanie ? Les chiffres accessibles sont contradictoires : en 1913, par exemple, plus des deux tiers (80%) des Albanais sont musulmans, et (selon R. Tschudi, Encyclopédie de l’Islam, 1, p.809) « presque toute la population musulmane de l’Albanie fait partie des Bektashi ». En 1937, Birge estime que les Bektashi albanais sont « 15 à 20% de la population totale du pays », mais il précise ensuite qu’en 1930 il y avait de 150 000 à 200 000 Bektashi albanais. Le 5 mai 1945, la communauté bektashi albanaise est répartie en six « diocèses », à savoir : Krujë, Elbasan, Korçë, Gjirokastër, Berat et Vlorë (il y a plusieurs explications possibles à mes yeux concernant de tels écarts, la première est qu’il est possible qu’en 1913, les musulmans représentaient 80% de la population albanaise, et que si ce chiffre a diminué par la suite il peut-être du à l’émigration de fonctionnaires ottomans, ainsi que de certains musulmans très croyants préférant émigrés vers ce qui restait de l’Empire Ottoman, car l’Albanie est indépendante depuis 1912. Mais aussi, l’Albanie étant le « pays des derviches » par excellence comme l’indique le titre d’un ouvrage de Nathalie Clayer, datant de 1990. Il se peut que les observateurs étrangers aient eu tendance à amalgamer tous les derviches au bektashisme. Les seuls chiffres sérieux que nous avons aujourd’hui sur la répartition confessionnelle en Albanie, date de l’occupation italienne en 1942 : 70% de musulmans (dont  15 à 20% de bektashi, le reste étant sunnite de rite hanéfite), 20% de chrétiens orthodoxes et 10% de catholiques). Même si il y a eu au cours de l’année 2006, un sondage polémique fait par une organisation évangélique d’Oxford qui indiqué seulement 38% de musulmans et 35% de chrétiens, le reste étant athée). Les « couvents » ou « loges » de derviches bektashi étaient, selon les sources, de 43 à 68 en 1954. Cinq congrès bektashi au moins se sont tenus en Albanie, de 1922 à 1950 : le premier, en janvier 1922, à Prishta, où 500 délégués constituent l’autonomie du bektashisme albanais ; le deuxième, le 8 octobre 1923, à Gjirokastër, le troisième a lieu à Korçë en 1929 ; le quatrième congrès bektashi se tient à Tirana, le 5 mai 1945, et définit le statut de la communauté bektashi d’Albanie ; cinquième congrès, à Tirana, le 16 avril 1950.

Les Bektashi ont payé un lourd tribut (6000 morts, dont 28 baba ou supérieurs de couvents) à la victoire de l’Albanie sur les forces de l’Axe. A son entrée à Tirana, le jour de la libération nationale, le 28 novembre 1944, Enver Hoxha, premier secrétaire du parti du travail d’Albanie, est accompagné par le général Baba Faja Xhani Martaneshi, symbole de la résistance des Bektashi, qui sera assassiné, en 1947, par Hilmi Dede, le Grand Maître de l’Ordre, qui se suicida aussitôt après. Le Dede était hostile au nouveau régime communiste et l’on dit que, pendant la guerre, il aurait collaboré. Depuis, trois dates ont marqué le statut des religions en République populaire socialiste d’Albanie. La constitution de juillet 1950 (art.18) garantit la liberté de conscience et de religion. Mais, en 1967, à l’époque de la vaste campagne idéologique de « révolutionnarisation ultérieure », tous les lieux de culte sont fermés en Albanie, qui se déclare athée. Le parti – officiellement – n’aurait pris cette mesure que sous la pression de la jeunesse. Aussi la constitution de 1976 – qui, dans son préambule, assure avoir « détruit les bases de l’obscurantisme religieux » - interdit-elle (art.54) « de créer des organisations à caractère religieux, d’avoir une activité et de mener une propagande religieuse ». Les positions du premier secrétaire, Enver Hoxha (Le comble est que Hoxha vient du Turc hoca, qui signifie Imam, ce qui veut dire qu’un de ses ancêtres devait être un clerc musulman), sont sans ambiguïté : « Nous ne devons faire aucune concession à la philosophie idéaliste bourgeoise et aucune concession à la théologie […]. Nous, marxistes, nous livrons une lutte impitoyable, à mort, à la philosophie idéaliste, à la religion et aux croyances religieuses » (discours du 7 mars 1968). Ou encore, au VIème congrès du Parti, en novembre 1971 ; « L’Albanie est devenue un pays sans églises ni mosquées, sans prêtres ni imams […] Ce qui ne veut pas dire qu’on soit arrivé à libérer entièrement les travailleurs de l’influence de cet opium qu’est la religion ». Ce dernier constat rejoint les observations que j’ai pu faire moi-même, en Albanie, en août 1972. Pas plus que le christianisme ou l’Islam sunnite, le bektashisme albanais n’est vraiment et définitivement mort.

Après tout, l’un des plus célèbres animateurs de la renaissance nationale albanaise au XIXème siècle fut Naim Bey Halid Frashëri (1846-1900) auquel Enver Hoxha reproche sa « philosophie bektashi ». il est l’auteur d’un catéchisme des Bektashi, le Livre des Bektashi (Fletore e Bektashinjet) dont le texte albanais a été traduit en français (par H.Bourgeois, dans Revue du Monde Musulman, 49, 1922, p.105-120). Cependant, Frashëri donne des informations de première main sur la religion des Bektashi albanais : « Ils font le bien et non le mal […]. La Voie universelle est Dieu en personne, mais surtout l’homme qui personnifie Dieu […]. Tous les actes de l’homme sont volontaires. L’homme ne meurt jamais, mais il se transforme et procède toujours de Dieu […]. Le mari et la femme sont égaux et inséparables, mais l’homme doit éviter de se marier, car le plus chaste est le plus proche de la perfection. La religion est dans le cœur, elle n’est écrite nulle part ». Naim Frashëri ajoute que, contrairement à l’opinion courante, les Bektashi ont beaucoup de prières et qu’ils respectent toutes les autres religions « dont ils n’ignorent pas les Livres ».

Mais l’œuvre la plus célèbre et la plus importante de Naim H. Frashëri, c’est le long poème de onze mille vers intitulé Qërbelaja (1898), c'est-à-dire Karbala, du nom du lieu (aujourd’hui en Iraq) du martyre de l’Imam Hosain (ou Hussein) (as), fils du calife Ali (as), le 10 octobre 680 de l’ère chrétienne. En souvenir, les Bektashi observent, chaque année, dix jours de deuil, pendant lesquels ils ne doivent pas boire une goutte d’eau. Dans un article pénétrant de Studia Albanica (n. 1, 1965), Zija Xholi a étudié le « panthéisme de Naim Frashëri », dans lequel il voit une forme mystique des « revendications démocratiques du peuple albanais, qui luttait contre le joug turc, l’arbitraire féodal et l’injustice sociale », exprimées par l’égalitarisme et la charité des Bektashi. Max Choublier, qui fut souvent l’hôte des tekke d’Albanie, de 1904 à 1912, y a trouvé des « oasis de paix », peuplées de célibataires originaires des classes moyennes, des paysans, des petits beys : « image humble », écrira-t-il en 1927, « mais réalisée, de vie franciscaine ». Il cite un vieux baba Bektashi albanais qui lui dit un jour : « En ce monde, le mal est venu de quatre choses : je mange ; tu ne manges pas ; je suis bon ; tu es méchant. Etre bon, c’est la meilleure manière de prier Dieu ». Au congrès international bektashi de Tirana, le 5 mai 1945, le bektashisme fut défini comme « une pensée de l’humanité, née avec l’homme, représentée d’Adam à Muhammad et incarnée chez Hadji Bektash. Elle a pour principe que l’homme atteigne la plus grande vertu et connaisse le fond de lui-même : qu’il marche vers la perfection ».

Comment ces « féroces janissaires », très souvent albanais et toujours initiés à la loi d’amour du bektashisme, ont-ils pu se comporter comme une soldatesque ingouvernable et meurtrière ? Sans doute faut-il relever que, jusqu’à la « grande fournée » de 1582, on peut voir plutôt en eux des moines soldats. Les grandes révoltes sont postérieures : elles datent de la fin du célibat obligatoire, de la levée de l’interdiction d’exercer un métier, et surtout d’un recrutement désordonné, notamment à Alger, puisant non plus chez les jeunes chrétiens conquis, mais dans le réservoir du peuple turc. On a remarqué que, chaque fois que les janissaires se sont soulevés contre l’absolutisme du sultan ottoman, ils étaient entrainés par leurs « aumôniers » bektashi. Peut-être alors est il permis de se demander si, du moins au début, la fusion de l’Ordre Bektashi et de l’ocak (foyer) des janissaires n’a pas fait de ceux-ci, rangés derrière leurs marmites de bronze, des derviches dévoués au prince, mais dans la limite d’un idéal égalitaire.

                                               Tirana, 1972 – Paris, 1978

 

 

 

Bibliographie

 

Les Janissaires

Th. Menzel, Das Korps der Janitscharen, Munich, Oriental-Gesellschaft 1902-1903 (conférence donnée à Munich le 30 octobre 1902).

L.V. Schlözer, Das türkische Heer, leipzig, Teutonia, 1910.

Ahmed Djevad Bey, Etat militaire ottoman, Istanbul. 1882 (tr.fr.).

Comte de Marsigli, Etat militaire de l’Empire ottoman, La Haye, 1732, bilingue (italien-français).

Jean Thévenot, L’empire du Grand Turc (en 1655), Paris, Calmann-Lévy, 1965, présentation de François Billacois, d’après la relation de 1684.

Nahoum Weissmann, Les Janissaires, Paris, Librairie-Orient, 1964 (thèse soutenue en 1938).

Les Bektashi

Georg Jacob, Beiträge zur Kenninis des Derwisch-Ordens des Bektaschis, Berlin, Türkische Bibliothek, IX, 1908.

John Kingsley Birge, The Bektashi Order of Dervishes, Londres, Luzac, 1937 (réed. 1965). Ouvrage fondamental, Illustré.

Les Bektashi albanais

Max Choublier, «Les Bektashi et la Roumélie », Paris, Revue des études islamiques, III, 1927.

Georges Kastriote-Skanderbeg, public. de l’Institut d’histoire de l’université de Tirana, 1967.

Zija Zholi, « A propos du panthéisme de Naim Frashëri », article publié dans le n. 1, 1965 de l’excellente revue (presque toujours en français) Studia albanica de l’université de Tirana.

 

 

 

* Réflexions (1984)

 

Quelques détails sont donnés par Emel Esin (1970), d’après l’iconographie turque (11). Les pages du palais avaient la tête rasée, sauf une touffe ou une boucle sur le front. Certains des « portiers » (kapu kulu) – des içoglan – devaient être imberbes, mais les janissaires pouvaient porter la moustache. Les pages avaient aussi des tresses (zülüf) artificielles, de fils dorés, fixées à l’intérieur de leur coiffure. Ils portaient la tunique courte (kurtak) des jeunes échansons persans célébrés, au IXème siècle, par Abu-Nuwas (12). Au lieu de plumes, le janissaire avait une cuillère passée dans sa coiffure (keçe) en feutre blanc, dont un pan était censé représenter la manche de Haci (Hadji) Bektash Veli, le saint patron des janissaires. Les beaux pages étaient comparés aux « idoles de Kandahar » (en Afghanistan).

Le beau livre du grand écrivain albanais Ismaïl Kadaré (d’origine musulmane) : Les tambours de la pluie (1970, tr.fr. Hachette, 1972) montre les Janissaires à l’assaut de la citadelle symbolique de Kruja (au Nord de Tirana) : « au sommet d’une longue perche était accrochée leur marmite symbolique en cuivre » (p.47) ; « les captives étaient interdites au corps des janissaires » (p.103). L’action se passe, au temps de Skanderbeg, à la fin du XVème siècle (entre 1450 et 1467). L’union nationale des Albanais se fit contre les Turcs, qui réagissent par « une politique d’islamisation effrénée » (p.271). De nos jours (1982), en Bulgarie, chez les 90 000 « Têtes rouges » (kyzil-bash), les Baba’i rejettent les Bektashi, « à cause de leurs relations avec les Janissaires » (13). Ces vieilles histoires ont donc laissé des traces perceptibles.

L’interdit jeté par les Bektashi sur la viande de lièvre est, encore aujourd’hui, insurmontable pour nombre de gens âgés, de femmes surtout, dans l’Albanie officiellement athée. A verser au dossier de l’agile et peureux Oreillard – celui que Franais Jammes (14) appelait : « le vieux Patte-usée ». Sa rencontre, le matin, était tenue pour néfaste, on détourne le mauvais augure – par exemple chez les berbères chleuhs marocains (15) – en évitant de prononcer le nom du lièvre, que l’on remplace par des euphémismes tels que « l’oreillard, le sauteur, l’amateur d’orge »etc. Ces pratiques sont très répandues et fort anciennes, comme le remarque, au XVIIème siècle Diego de Torres (16), en disant que les Marocains « tiennent pour plus mauvais(e) » la rencontre, en chemin, « d’un conil, ou d’un lièvre ». Le motif de l’horreur inspirée par le lièvre reste une énigme, qu’il partage, au Maroc en tout cas, avec un oiseau : « il n’est pas au monde d’animal sauvage ou d’oiseau dont la rencontre, le matin, soit aussi néfaste que celle de la perdrix (15) ». Parler d’ »irrationnel » n’a pas plus de sens que la fameuse « vertu dormitive » de l’opium : au Moyen Age chrétien, le lièvre était honni – comme… hermaphrodite.

Le grand poète national albanais Naim H. Frashëri était bektashi. Son immense poème de dix mille vers Qerbelaja, sur le martyre de l’Imam Hossein à Karbala – thème éternel de l’Islam shî’ite – est malheureusement introuvable. Grâce à la Bibliothèque nationale de Tirana, je possède maintenant la photocopie de l’édition originale de Bucarest (1898, 347 pages) et celle de Tirana (1922, 103 pages). Les deux frères « Hassan-Hysein » (le y se prononce u en albanais) (et leur mère Fatimé) y sont célébrés, avec leur père « Ali-Ebutalip » et les saints Imams : « Zejnel-Abidin, Mehamet Bakir » et les autres. L’Albanie y est glorifiée, avec la « parole donnée » (besa) – le mot clef de la langue et de la culture albanaises. Cependant, le héros national Georges Kastriot dit Skanderbeg, c'est-à-dire le bey Iskander (Alexandre turcisé), (au XVème siècle) était un ancien janissaire retourné à ses origines chrétiennes et à son domaine paternel, après environ trente de séjour à la cour d’Andrinople, où il apprit à fond l’art de la guerre. Il lutta 25 ans, jusqu’à sa mort (en 1468), contre les Turcs, ménageant tour-à-tour Venise et le Vatican. Son propre neveu, Hamza Kastriot, déserta en 1456, mais « Alexandre-bey » sut faire autour de lui le rassemblement de son peuple brave et fier. Plus tard, les Turcs vainqueurs profanèrent, à Lesh, le tombeau du héros et, de ses ossements, firent des amulettes. Ce détail est emprunté au chroniqueur de Shkodër (Scutari), Marin Barleti, dont « L’histoire de Skanderbeg ,» parue en latin, à Rome, vers 1508, demeure le témoignage irremplaçable sur celui qu’un sonnet de Ronsard appela : « le fatal Albanais ». Pour le cinquième centenaire de la mort de celui-ci, un Congrès international(17) se tint à Tirana, en 1968. Il y fut beaucoup question de « la contribution que l’Albanie apporta à la défense de la civilisation européenne, en brisant la ruée des hordes ottomanes vers l’Occident » (18). Curieux langage pour un Etat marxiste-léniniste, qui ne semble pas exempt du pêché mignon de l’historien : la projection du présent dans le passé.

Les chansons des Janissaires turcs d’Alger publiées, sous ce titre, par le regretté J.Deny (en 1925) (19), contiennent une foule de détails révélateurs. Leurs auteurs étaients des ashyk (de l’arabe ‘ashiq : « amoureux, amant »), ces poètes musiciens, plus à l’aise en dialecte qu’en classique, de tendance religieuse shî’ite et souvent, comme les janissaires eux-mêmes, affiliés à l’ordre hérétique et bon-vivant des Bektashi. Ils se produisaient surtout dans les tavernes. A la fin du XVIIIème siècle, Alger fut attaqué douze fois par mer, par les Danois, les Espagnols, les Vénitiens – qui furent repoussés par des marins janissaires et « maures » (arabo-berbères) embarqués à bord de « chaloupes canonnières » (lançun, de l’espagnol : lanchón). Sur 28 chansons reproduites et traduites par J.Deny, 13 concernent ces combats. D’autres parlent des amours épicènes, avec quelques rares accents mystiques. La plupart chantent Alger – « la Ville-Sultane » - , son « Dey » ou Dayi (en turc : « oncle maternel », titre du chef des Janissaires) et ses valeureux soldats. Ceux-ci se plaignent de « n’avoir pas un liard en poche » et d’être « pelés comme oignons par les files d’Alger », c'est-à-dire les « Mauresques », car « il n’y avait pas de femmes turques ». Les janissaires sont « gent sodomite » (lût kavmi, gens de loth je suppose), bien que certains soient d’heureux (ou non) mariés, d’autres adultères et certains bigames : « quinze fois par semaine on va chez le Cadi (juge). Je suis aux prises avec deux femmes ». Hélas, « l’armée est un bazar, et ses enfants perdus errent dans la forêt ». Cependant, le tabac est fort « prisé » (au double sens !), tout autant que le café, et le vin des poèmes n’est pas toujours celui d’une « sainte ardeur »… Refuge des aventuriers, Alger des Janissaires, vers 1907 encore, ne s’était pas « entièrement effacée de la mémoire du peuple turc », qui chantait parfois « les gars d’Alger aux sourcils en croissant de lune » (hilal kashly).

 

 

 

* Article paru dans L’Histoire, n.8, janvier 1979, p.22-30. Que j’ai repris du livre magnifique de Vincent Mansour Monteil (l’auteur de ce long article) qui corresponds au chapitre 6 du Livre « Aux cinq couleurs de l’Islam », Maisonneuve & Larose,  Paris, 1989.

(1) Toutes les confréries musulmanes, orthodoxes ou non, sont composées de membres qui s’appellent entre eux « frères », et que l’on désigne sous le nom de « derviches ». Le derviche est l’initié complet, nom qui signifie, en persan, le pauvre – équivalent du faqir arabe. Les janissaires, en majorité bektashi, sont donc aussi des derviches.

(2) En orthographe turque (officielle depuis 60 ans) (Ne pas oublié que l’article date de 1979), c : dj et ç : tch ; voyelles ö et ü comme en allemand.

(3) Voir la thèse de Louis Massignon sur la Passion de Hallaj, martyr mystique de l’Islam, Paris, Gallimard, 1975, 4 vol.

(4) D’après Nahoum Weissmann, Les Janissaires, Paris 1964, p.35.

(5) D’après Djevad Bey, Etat militaire ottoman, tr.fr.Istanbul, 1882, p.86-87.

(6) Littéralement « Frère aîné – distributeur de la soupe », grade de chef d’unité (orta) chez les janissaires.

(7) Il y avait 61 bölük (en turc : « troupe ») de janissaires.

(8) Il s’agit du sultan Soliman le Magnifique, surnommé Kanuni (le Législateur), qui régna de 1520 à 1566, fut l’allié de François 1er et mit au point l’organisation des janissaires.

(9) En turc, Kul signifie esclave, sous entendu « de la Porte » (Kapu kulu), et s’appliquait, entre autres, aux janissaires.

(10) L’exemple le plus célèbre est celui du héros national albanais Georges Kastriot. Fils d’un feudataire converti à l’Islam après l’occupation de l’Albanie par les Turcs en 1423, il fut livré en otage à la cour d’Andrinople. Page, incorporé dans l’ordre des janissaires sous le nom de Skander (Alexandre) Beg (Bey), il se vit confier le sancak (département) de Nicopolis (en Bulgarie). Il se retourna en 1443 contre les Turcs et mena à une éphémère victoire son armée albanaise de paysans à pied et de prétoriens à cheval. Mort en 1468, il fit passer avant son allégeance au Grand Turc sa fierté nationale, tenant ainsi envers son peuple cette « parole donnée », foi jurée qui est la fameuse besa albanaise. Ses armes – l’aigle bicéphale noire sur fond rouge – frappent le drapeau de l’Albanie socialiste.

 

(11) « The Court attendants in Turkish iconography », in Central asiatic Journal, XIV, 103, Wiesbaden, Harrassovitz, 1970, p.78-117.

(12) Voir son anthologie par V.Monteil : Le vin, le vent, la vie, Paris, Sindbad, 2ème éd., 1983.

(13) Communications d’Irène Mélikoff à la Sociétéasiatique, le 13 janvier 1983.

(14) Le roman du Lièvre, Paris Mercure de France, 1902 (36ème édition, 1928).

(15) Voir l’irremplaçable article d’E.Destaing sur « Les interdictions de vocabulaire en berbère », in Mélanges René Basset, Paris, Leroux, 1925, p.177-278.

(16) Historia d. Cherifs, tr.fr 1637, p.320 (in E.Doutté, Magie et religion dans l’Afrique du Nord, Alger, Jourdan, 1909, p.362).

(17) Dont les actes entièrement en français (à une exception près, en allemand), sont contenus dans le n. 1 (1968) de l’excellente revue : Studia albanica de l’Institut d’histoire et de linguistique de l’Université de Tirana (que j’ai visité en 1972).

 

(18) Gjergj Frashëri, dans la revue : L’Albanie nouvelle, éd.française, Tirana, n.5, 1983, p.22

(19) Dans les Mélanges René Basset, II, Paris, Leroux, 1925, p.53-175.

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