Par Joëlle Dalègre
Comme ses voisins des Balkans, le jeune État grec du XIXe siècle souhaitait effacer son passé ottoman. Hellénisation obligatoire des toponymes, destruction ou abandon complet des quelques bâtiments rappelant l’islam, - mosquées, hammams ou tekkes -, disparition dans l’incendie du centre ancien de Thessalonique, la plus grande ville de la Turquie d’Europe, démolition impitoyable et urbanisation anarchique en hauteur des centre-villes dans les années 1960-70... Dans ces conditions, retrouver la ville ottomane dans une ville grecque du XXIe siècle tient de la gageure. Komotini, ville moyenne (50.000 habitants) de Thrace, à l’extrême nord de la Grèce, est une miraculeuse exception.
La Thrace occidentale (aujourd’hui « grecque ») forme un long et étroit rectangle de basses terres serrées entre les contreforts des Rhodopes, au nord, et la mer Égée, au sud, une vingtaine de kilomètres du nord au sud, une centaine de kilomètres entre le Nestos et l’Evros. Dans cette plaine, dont les points culminants dépassent à peine les 15 mètres d’altitude, s’étalent des marécages nauséabonds pleins de moustiques, et des torrents au débit irrégulier qui, dévalant de la montagne, cherchent à atteindre la mer sans trouver de lit réellement fixé. Pillée pendant des siècles par les razzias des pirates de toutes origines et les raids des envahisseurs venus du nord, dangereuse, la plaine insalubre, ravagée par la malaria, est devenue un tel désert humain que, les uns après les autres, les empereurs byzantins, puis les sultans, ont cherché à la repeupler par des déplacements forcés de populations. Alors pourquoi une ville ?
La Via Egnatia, qui reliait l’Italie à Constantinople, seul chemin empierré au milieu des marais et de la boue qui régnaient la moitié de l’année, jalonnée de fortins et de caravansérails, assura longtemps un trafic permanent sur l’itinéraire terrestre entre la côte adriatique et le Bosphore. Mais son état s’est progressivement dégradé et la lenteur des trajets (en 1866, 8 à 10 h entre Xanthi et Komotini, 18 h entre Komotini et l’Evros, selon le géographe français Viquesnel, pour environ 60 km à parcourir dans chacun des deux trajets) multiplia les relais. La culture du tabac, prospère sur les pentes du Rhodope, et les besoins des populations transhumantes firent naître un centre commercial. Dans l’Empire byzantin, on connaît un petit fortin carré, du nom de Koumoutzina (Gümülcina en turc, Komotini en grec contemporain), le long de la Via Egnatia, au débouché du chemin qui descend des Rhodopes. En 1361, Evrenos Bey, un converti grec au service du sultan, s’empare de Didymoticho, première ville européenne conquise par les Turcs, et l’année suivante, de Komotini. Devenue Gümülcina, la cité est désormais ottomane. Elle le resta de 1362 à 1913, une durée record pour la présence turque en Europe (comme à Xanthi et Didymoticho).
La Thrace n’est intégrée à l’État grec qu’en 1920, à un moment où la Grèce, moins sûre d’elle-même, aux prises avec des problèmes pressants, n’a guère le temps d’effacer la présence ottomane. Aussi ne trouve-t-on plus de destructions systématiques, que ce soit en Épire, en Macédoine ou en Thrace. Par ailleurs, second hasard de l’histoire, à la suite d’une sorte de marchandage diplomatique complexe, les musulmans de Thrace grecque sont exemptés des échanges obligatoires de population, décidés en 1923, entre la Grèce et la Turquie. Le maintien de ce groupe humain, en large part turcophone, contribua également au maintien des structures urbaines, à l’entretien des constructions qui lui étaient propres. On peut ajouter que ces musulmans, pendant 70 ans, resteront bloqués dans les mêmes activités traditionnelles (artisanat ou agriculture) et dans les mêmes biens fonciers. En effet, d’une part, le système scolaire leur permettant de ne fréquenter que des écoles musulmanes et turcophones, ils continueront à ignorer le grec et à n’avoir aucun diplôme, d’autre part, une législation grecque d’exception, méfiante envers cette minorité jugée « inquiétante », leur rendait à peu près impossible tout achat d’un bien foncier, ou même l’obtention de permis de construire ou de réparer. On peut donc dire que la ville musulmane de Komotini est ainsi restée longtemps quasi figée.
Enfin, l’éloignement de la région par rapport aux principaux centres d’activités de Grèce, la médiocrité des transports, l’isolement répulsif aggravé par le peu d’échanges effectués avec les voisins, bulgares ou turcs, ont contribué à faire de la Thrace la province la moins développée de la Grèce des années 1950. À cette époque, on pouvait encore rencontrer des caravanes de chameaux au marché de Komotini, et aucun boum immobilier ne poussait à la destruction du centre-ville. Quand la modernité atteignit la province, comme à Xanthi, dans les années 1980, les habitants avaient compris l’intérêt touristique et culturel du passé architectural, et l’on ne détruisit pas. Depuis dix ans enfin, grâce au « réchauffement » des relations gréco-turques, on entretient et on restaure tant les bâtiments néoclassiques du XIXe siècle que les bâtiments religieux musulmans. Cette succession de conditions spécifiques à la Thrace expliquent ainsi que les villes de Xanthi et de Komotini aient gardé, malgré une large extension territoriale, des structures visibles de leur passé ottoman.
Komotini est décrite en termes élogieux par le célèbre voyageur Evliya Celebi, au milieu du XVIIe siècle : environ 4.000 habitants, répartis en 16 mahalle, une population mixte comprenant des Turcs, des chrétiens, des Tziganes et des Juifs (ces derniers habitant le fortin byzantin en ruines) des vignes et des jardins, et surtout un grand centre commercial, 400 magasins et un bedesten. La présence musulmane y est forte : 16 mosquées, une tekke, 2 imarets, 2 hammams, une medressa. L’un des deux imarets a été élevé aux frais d’Evrenos bey (entre 1375 et 1385), il s’agit du plus ancien bâtiment ottoman de Thrace. La Vieille Mosquée, Eski Cami, date de la fin du XVIe siècle, la Mosquée Nouvelle, Yeni Cami, a été construite entre 1600 et 1608, aux frais d’Ahmet Pacha. Eski Cami est considérée comme l’une des plus belles des Balkans, grâce aux céramiques d’Iznik qui décorent le mirhab, et au plafond de bois avec décor géométrique et peintures sur soie incrustées dans le bois. Par la suite, les descriptions manquent, les voyageurs européens ont d’autres critères que Celebi et ignorent la Thrace, comme le leur conseille sans appel le célèbre guide Joanne et Isambert de 1861 : « D’après ce que nous venons de dire, il est facile de tirer cette conséquence qu’il faut être doué d’une grande dose d’énergie et de courage pour voyager à l’intérieur de la Turquie d’Europe (...) Du reste, l’intérêt archéologique est presque nul. Pas de monuments à visiter, pas de grandes ruines (...) les beautés pittoresques manquent (...) l’agriculture y est à peu près nulle (...) Quant au touriste, il y renonce bientôt. L’aspect de ces amas de maisons qui ne sont ni villes, ni villages, la solitude et l’abandon qui règnent partout, la misère des habitants et la cohorte de chiens errants, de corbeaux dévorants se disputant les charognes abandonnées sur les chemins, ne laissent qu’une impression de fatigue et de dégoût, sans aucune espèce de dédommagement ».
Malgré cette vision sévère, Komotini poursuit sa croissance. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, centre administratif, elle est capitale d’un sandjak (un département ottoman de grandes dimensions) et voit se construire une école supérieure ottomane sur modèle occidental, l’idadiye, un bâtiment de réelle qualité, devenu la 1ère école primaire musulmane. Centre commercial, elle dispose d’une grande foire annuelle où se rencontrent les agriculteurs de la plaine et les Saracatsanes, pasteurs transhumants qui, à la fin de l’été, descendent de la montagne. La prospérité du commerce international du tabac cultivé sur les pentes du Rhodope et très apprécié, permet à certains chrétiens de faire bâtir, avant 1912, de solides bâtiments néoclassiques, reconvertis aujourd’hui en musée laographique, musée de la vannerie, bibliothèque, et même rectorat de l’Université de Thrace. Les documents fournis à la Conférence de la Paix en 1918, les archives de l’armée française qui géra la région de 1919 à mai 1920, et les études réalisées au début des années 1930 par le géographe allemand J.H. Schultze permettent de se faire une idée de la ville de cette époque. Sa population totale est évaluée à 21.294 habitants par les Turcs en 1913, à 20.850 habitants par les militaires français en décembre 1919, à 21.446 par les Grecs en 1920, chiffres d’une rare cohérence dans ce genre de situation. En décembre 1919, après six années de présence bulgare, les Français dénombrent 15.000 Turcs (donc la majorité de la population) et 2.500 Grecs, un chiffre qui augmente chaque jour, au fur et à mesure des retours de ceux qui avaient fui après 1913. Boues, moustiques, torrent qui déborde, fosses d’aisance non entretenues, manque d’éclairage nocturne, les rapports des militaires français sont très négatifs. Aussi ont-ils pris rapidement des mesures de santé publique : curage des fosses, pétrole dans les eaux stagnantes, lampes à acétylène, ponts sur le torrent qui permettent de traverser la ville. Après la cession de la Thrace orientale à la Turquie, décidée rapidement en octobre 1922 et l’échange de populations de 1923, la ville connaît une phase de croissance rapide : sa population passe, entre 1920 et 1928, de 21.000 à 30.000 habitants (soit une augmentation de 47%), 11.000 des 21.000 habitants chrétiens sont des réfugiés ! La superficie urbanisée est multipliée par 9, passant de 20 hectares en 1920 à 180 hectares en 1932. Le plan de Schultze, établi en 1933, montre clairement les phases de croissance de la ville. Au centre, les éléments principaux d’une ville classique ottomane : la division en quartiers ethniques, juif (toujours proches du fortin comme au XVIe siècle), arménien, turc, grec, et le bazar. Des éléments nouveaux se sont ajoutés à la fin du XIXe siècle, encerclant la ville ancienne : en 1896, la ligne de chemin de fer Thessalonique-Constantinople dont la gare a été établie loin du centre, les « nouveaux » quartiers grecs qui traduisent l’élan commercial nouveau de cette époque et l’arrivée des Grecs chassés de Bulgarie en 1906-08. On note ensuite, toujours plus loin du centre qui reste intact, les quartiers de réfugiés postérieurs à 1923.
Le quartier commercial central est situé sur la rive droite du torrent qui traverse la ville, - les ponts de l’armée française sont indiqués -, tandis que l’espace inondable consacré à la foire annuelle se trouve sur la rive gauche. Le cœur du bazar, reconnaissable sur le plan à sa dizaine de minuscules pâtés de maisons rectangulaires, longe le torrent, au pied de la mosquée. Les mahalle turcs qui l’entourent sont composés de maisons basses, sans étages, entourées d’un haut mur qui rend leur cour invisible depuis la rue ; les quartiers d’habitation comportent de nombreuses impasses qui visent à les isoler de la circulation générale. Malgré la possibilité qui leur a été donnée de vivre en Grèce, malgré même l’interdiction de quitter le pays, décidée par les autorités grecques à la fin des années 1920, une partie des musulmans a rejoint la Turquie, refusant un État à dominante chrétienne ou la difficile cohabitation avec les réfugiés. Ceci se reflète sur le plan de Schultze : le quartier indiqué comme « nouveau quartier grec », au NNE. de la ville, entre l’église et un quartier de réfugiés, est en fait un ancien habitat turc repris en main par des Grecs, mais sans changement des structures au sol (voir les impasses). Les quartiers de la bourgeoisie grecque du début du siècle sont situés, eux, de part et d’autre du torrent à l’ouest de la ville tandis que leur planification rectiligne sur plan hippodaméen indique, sans confusion possible, les quartiers de réfugiés.
30.000 habitants en 1930, 31.000 en 1961, 40.000 en 1991 et 50.000 habitants en 2008, la croissance nulle ou minime a longtemps figé le paysage urbain. La Deuxième Guerre mondiale a fait disparaître la communauté juive et du fortin ne subsistent plus que quelques murs très bas, la communauté arménienne s’est réduite comme une peau de chagrin. En revanche la ville, tant « musulmane » que « chrétienne » s’est étendue, par suite de l’exode rural et par la volonté des gouvernements d’installer dans la région des activités qui apportent de l’emploi, faculté des lettres et sciences humaines, école de gendarmerie ou d’infirmières, prison, qui recrutent à l’échelle nationale. Il faut y ajouter, par suite de l’éclatement de l’URSS et du « retour » vers la Grèce d’une large partie des Grecs du Caucase et des Grecs Pontiques, une nouvelle vague de populations que les gouvernements des années 1990 ont cherché à diriger vers la Thrace, à la fois pour repeupler une région de très faible densité et pour y renforcer l’élément non-musulman. Depuis 1961 en effet, les statistiques ne fournissent plus officiellement de dénombrement des habitants par religion, mais les chiffres existent : les musulmans forment 60 à 62% de la population du département du Rhodope et, au minimum, la moitié des habitants de Komotini.
Le plan actuel de la ville, fourni par la commune, montre les constantes et les changements. La ville reste cernée au sud-ouest par la voie de chemin de fer qu’elle n’a pas dépassée, au nord par les casernes ; les éléments récents s’alignent le long des routes qui conduisent, l’une au nord-ouest, vers les villages, l’autre, au sud-est, vers la Turquie : cités ouvrières, prison, hôpital, compagnie d’électricité.
Le torrent difficile, le Vosvozis, a été détourné, repoussé plus à l’ouest dans les années 1950, et sépare à présent l’ancienne commune d’Héphaistos du reste de la cité. Son ancien cours, dont le trajet est nettement visible sur la carte, si on la compare à la carte de Schultze, devenu Avenue de la République, puis Avenue Orphée et Avenue Démocrite, a été occupé par des espaces verts et différents bâtiments publics récents, piscine, centre d’athlétisme, circuit de conduite pour enfants, préfecture, parking et même une place nouvelle pour le marché. Cette dernière remplace l’ancienne foire annuelle comme lieu de rencontre entre les citadins et les gens de la montagne, mais le marché, devenu hebdomadaire, occupe un emplacement plus réduit ; l’ancienne place de la foire, qui ne risque plus désormais les inondations est aujourd’hui, la place centrale, bordée d’hôtels. Les quartiers qui, selon Schultze, étaient chrétiens ou musulmans n’ont pas changé de résidents. L’emplacement des cimetières et du collège-lycée musulman (sur le terrain d’un ancien parc) indiquent dans quelle direction se sont développés les nouveaux quartiers musulmans. Une sorte de division de l’agglomération, musulmane à l’est, chrétienne à l’ouest, semble s’imposer sur terrain, entérinant la coexistence « à distance », qui reste une réalité de la vie quotidienne. Les quartiers de réfugiés des années 1920 sont toujours faciles à distinguer, le quartier construit par un organisme public, l’Ektenepol, pour héberger à moindres frais les « Rossopontiques », trahit par son parcellaire aux larges maillons rectangulaires, sa planification récente.
Malgré ces agrandissements, le centre du bazar ottoman est resté le même, identique à celui qu’indiquait le plan de J.H. Schultze. Il s’étend du pied de la mosquée Yeni Cami, à l’est (centre de résidence et d’administration du mufti du département) jusqu’à Eski Cami, à l’ouest, formant un quadrilatère étroit allongé le long de l’ancien cours du torrent. Il correspond aux rues Hermès, Sérrès et Korais (O.E) coupées par les rues Lachana, Aéropolis et Bizani (N.S), un peu plus au nord, l’actuel marché couvert occupe l’emplacement du bedesten. À côté du minaret de Yeni Cami, la tour de l’horloge, construite en 1883, sous le règne d’Abdul Hamid, signale les lieux, de loin. Les commerces de ce secteur sont tous tenus par des musulmans, ceux des rues piétonnes alentour, architecturalement de la même époque, sont plutôt tenus par des chrétiens. C’est là que se mêlent les acheteurs, chrétiens, musulmans, et, même touristes depuis que le quartier est devenu piétonnier, là que se côtoient les costumes féminins les plus variés, selon l’appartenance religieuse, l’origine (turcophone, pomak, rrom), le milieu social, l’âge et le degré d’« européanisation » de chacun. Les constructions n’ont pas changé : maisons sans étages, avec un toit à pans carrés, vitrines fermant par des plaques de bois ou rideaux de tôle ondulée, les commerces sont toujours tenus par des musulmans. Bien des spécialités traditionnelles se sont, elles aussi, conservées : dinanderie (parfois plastiques...), étameurs, c’est-à-dire le secteur appelé « ténékedzidika », chaussures et babouches, rouleaux de tissus et tailleurs, marchands de broderies (les tsevredhes très recherchés pour les trousseaux des mariées) orfèvres, barbier, cafés fréquentés par des hommes dont certains portent encore un turban, pâtisseries (les suçuk lokum et halva de Komotini sont renommés)...
Les lieux sont calmes, silencieux, des pergolas couvertes de végétation ombragent les quelques ruelles en été, de jeunes garçons traversent encore les rues en portant plateau et café turc (!) aux commerçants et à certains de leurs clients qui, en été, discutent tranquillement sur le seuil de leur échoppe. On peut y entendre par le turc, le grec, le pomak, le rromani. On écoute les télévisions et radios turques et grecques... Une sorte de survivance architecturale et multiethnique, un petit coin d’Empire ottoman en Grèce.



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