03.05.2009

Sarajevo, la belle ottomane

Le Courrier des Balkans

Sarajevo, la belle ottomane

Mise en ligne : lundi 20 avril 2009
Malgré les ravages de la guerre, on dit généralement de Sarajevo qu’elle est la plus belle ville des Balkans. Fondée par les Ottomans au milieu du XVe siècle, elle est une des plus importantes cités de la partie européenne de l’Empire. Centre commercial de premier ordre pendant la domination ottomane, Sarajevo connaît une modernisation accélérée tout au long du XXe siècle, ce qui va marginaliser la vieille ville. Un voyage architectural et historique au coeur de la Baščaršija.

Par Simon Rico

Saray, mot turc désignant un palais oriental. Telle est l’étymologie du nom Sarajevo. À l’origine, c’était sous l’appellation Bosna Saray (palais de Bosnie) ou Sarayova (Plaine du palais) qu’on signalait la ville qui s’était développée autour du palais construit sur une colline surplombant la Miljacka, la rivière qui traverse la ville.

C’est en 1462 qu’Isa Beg Isaković, général de l’armée du sultan Mehmed II, fonde officiellement Sarajevo. En pleine phase de conquête de la province de Bosnie, qu’il achève en 1463, le général Isaković songe à installer un chef-lieu afin que le pouvoir ottoman puisse administrer ce territoire. Si les Ottomans établissent en général les capitales des provinces conquises dans des cités déjà existantes, Sarajevo fait exception ; c’est une ville créée ex nihilo. Le site est choisi pour sa majesté, à l’endroit où la Miljacka s’extirpe, bouillonnant, d’un étroit défilé, « telle un fil passant par le chas d’une aiguille », comme l’écrit Ivo Andrić.

Si l’histoire dispute à la géographie les raisons du choix de cet emplacement, la situation qu’il occupe à l’échelle régionale est loin d’être négligeable. Axe emprunté dès la Préhistoire, la vallée de la Miljacka constitue au milieu du XVe siècle un carrefour entre les routes de commerce terrestre venant d’Istanbul, Dubrovnik et de Venise. On peut donc légitimement se demander pourquoi aucun centre urbain significatif ne s’y était développé auparavant. Certes, le centre d’une župa, unité administrative de second rang du royaume de Hongrie, est mentionné depuis le Xe siècle sous le nom de Vrhbosna. Bien qu’il ait été envisagé d’y installer le siège d’un évêché catholique en 1239, il fallut attendre les Ottomans pour que le site acquière sa dimension stratégique actuelle.

L’armée du Sultan prend la forteresse de Hodidjed, qui protège le bourg, en 1416 ou en 1428 - la date est incertaine - et les Ottomans s’installent sur le site de manière pérenne à partir de 1435. En 1455, on baptise Saraj Ovasi (la plaine du palais), la kasaba, la petite bourgade, qui s’est développée autour de la forteresse. Isa Beg édifie deux ans plus tard la première mosquée de la ville, le long de la Miljacka, à quelques centaines de mètres en contrebas de la citadelle. Totalement isolé à l’origine, l’édifice religieux se retrouve rapidement au coeur de la cité. En 1489, l’agglomération acquiert le statut de šeher, grande ville, ce qui témoigne de la rapidité de sa croissance. Sa population atteint alors un millier d’habitants, malgré l’attaque hongroise de 1480. À la mort de Soliman le Magnifique en 1566, la ville que l’on appelle désormais Sarajevo s’impose, par sa population, comme l’une des plus grandes métropoles des Balkans, avec Salonique, Athènes ou Skopje. De toutes ces villes, seule la capitale de Bosnie est une création récente, les autres datent de l’Antiquité.

Sarajevo occupe une situation particulière au sein de l’Empire ottoman. La ville constitue le centre urbain le plus proche de la frontière occidentale de l’Empire. Jusqu’à la chute du royaume de Hongrie en 1526, Sarajevo est la dernière halte pour les armées avant d’aller au front. Ensuite, ce fut l’ultime étape de la route caravanière qui traverse d’est en ouest tout le territoire contrôlé par les Ottomans, en passant par Skopje, Pristina et Novi Pazar. Un axe qui supplante rapidement l’itinéraire nord-sud Bosna-Neretva. Sarajevo constitue alors un point de rupture de charge où l’on substituait mules et chevaux aux chameaux avant de continuer vers l’Ouest.

Cette localisation va favoriser le développement rapide de Sarajevo, dont la population est presque exclusivement musulmane (à plus de 95% à la fin du XVIe siècle), car si les Ottomans font preuve de tolérance à l’égard des autres religions, seule la conversion à l’islam permet l’ascension sociale. L’architecture reflète également son identité profondément musulmane. La plupart des bâtiments publics sont construits grâce aux vakufs, les dons religieux de riches mécènes. Le plus célèbre d’entre eux fut Gazi Husrev Beg, un aristocrate d’Herzégovine qui gouverna la ville de 1521 à 1541. Il a légué une mosquée portant son nom, édifice qui comprenait en son sein un hanikah (résidence pour derviches), une medersa (école) et un imaret (lieu de distribution de nourriture aux pauvres, qui fonctionna jusqu’à la Seconde Guerre mondiale). Il a également bâti une bibliothèque, un bezistan (marché couvert) et un hammam. On lui attribue plus de 300 bâtiments au total.

L’espace public s’organise selon un zonage précis. Les quartiers d’habitation (mahale) et la zone commerçante, le bazar, que l’on nomme Baščaršija à Sarajevo, sont des espaces géographiquement bien distincts. Compte tenu de la topographie du site, la Baščaršija se niche au fond de la vallée, le long de la Miljacka, tandis que les mahale s’accrochent sur les flancs des collines. La vie publique et professionnelle est ainsi séparée physiquement de la sphère privée, ce qui influe sur la vie sociale. Cette occupation particulière du sol confère une double identité à Sarajevo, à la fois ville dans la vallée et village sur les hauteurs.

Il ne faut pas croire que les mahale s’organisent en cercles concentriques autour de la zone commerçante. En réalité, la ville se développe sur les hauteurs sans axe directeur, formant des grappes de mahale, indépendantes les unes des autres. Désordonnée, l’urbanisation laisse parfois des vides entre les quartiers. Chaque mahala fonctionne de manière autonome, organisée autour d’une fontaine et d’un lieu de culte, en général une petite mosquée (mesdžid), qui constituait alors le centre social, religieux et administratif. Voilà pourquoi s’élèvent toujours plus d’une centaine de minarets dans le quartier de Stari Grad, la vieille ville, qui correspond peu ou prou aux limites du Sarajevo de l’époque ottomane.

Spatialement et administrativement séparées les unes des autres, les mahale sont n’ont pas fait l’objet de planification ni pendant la période ottomane ni plus tard. D’ailleurs, de nombreuses maisons sont toujours construites sans autorisation, ce qui pose de multiples problèmes aux services publics de la ville. Les rues sont étroites et tortueuses, seule l’artère principale qui relie le plus souvent la mosquée du quartier à la Baščaršija permet le passage de deux charrettes attelées. Grâce aux nombreux chemins de traverse, qui ont été conservés, les piétons gravissent la colline en ligne quasiment droite. Entre 1878 et 1918, les Austro-Hongrois ont bien entrepris de moderniser le réseau de circulation dans les mahale, comme ils l’ont fait dans le centre, mais sans le modifier en profondeur.

Indépendantes les unes des autres, les mahale sont aussi ségréguées sur le plan confessionnel. En 1604, on recense 91 quartiers musulmans, deux chrétiens et un juif. Evliyâ Çelebi, le grand voyageur ottoman qui visita Sarajevo en 1660, relève deux quartiers juifs, et dix chrétiens sur les 400 - chiffre très certainement exagéré - qu’il compte au total. Il ne faut donc pas fantasmer une pluriethnicité urbaine qui aurait fait de Sarajevo la « Jérusalem d’Europe », bien qu’une église orthodoxe ait été élevée dès 1528 et que la vieille synagogue date de 1580. Ce n’est que plus tard, au tournant des XIXe et XXe siècle, que Sarajevo va réellement devenir cosmopolite.

À l’origine, les mahale se trouvaient dans la vallée, à proximité de la Baščaršija. Mais la période de prospérité que connaît la ville durant le règne de Soliman le Magnifique, concomitante à l’administration de Gazi Husrev Beg, va favoriser la croissance rapide du quartier commerçant et pousser les habitants à quitter la vallée pour s’installer sur les collines. Centre commerçant, autant que religieux et éducatif, la Baščaršija est le lieu où s’organise la vie sociale de Sarajevo, où tous les gens, toutes les communautés se rencontrent.

Dans la čaršija, se trouvaient des caravansérails où les marchands de passage logeaient le temps de leur séjour à Sarajevo, le bezistan, une halle couverte, où se regroupaient à l’origine les vendeurs d’un même type de marchandise, en général des tissus, avant que l’on y trouve tous types de produits. On stockait les denrées dans la daira, un entrepôt communal en pierre spécifique à Sarajevo, que l’on a commencé à bâtir après qu’Eugène de Savoie eut incendié la ville en 1697. Les gens se retrouvaient dans les hani, les auberges, ou dans les kafane, les cafés, qui étaient presque aussi nombreux que les boutiques et constituaient un lieu essentiel de sociabilité dans la ville ottomane. Certains marchands disposaient de leur propre magaza, un entrepôt en pierre, mais la très grande majorité des artisans ne possédait qu’un dućan, une petite échoppe en bois d’environ 15 m² dans laquelle ils fabriquaient et vendaient leurs produits.

Au moment de la conquête austro-hongroise, on comptait plus de 1.000 dućani. Ces petites échoppes étaient sans cesse menacées par les incendies ou les crues de la Miljacka mais peu chères à construire. On a donc choisi de conserver le modèle original plutôt que d’utiliser des matériaux plus solides. Dans la Baščaršija, les artisans sont rassemblés selon leur corps de métier dans un même secteur. La carte établie par l’architecte Dušan Grabrijan présente plus de quarante corps de métiers qui se partagent les différentes rues du bazar. Cette proximité a favorisé l’émergence de corporations, les esnaf, afin que ces artisans puissent défendre au mieux leurs droits auprès du vizir, le gouverneur de la ville. Chaque communauté a ses spécialités artisanales : les orthodoxes maîtrisent la fourrure et les métaux tandis que les juifs tiennent les rênes du commerce de la tôle et de la poterie, bien que la plupart d’entre eux soient spécialisés dans le change.

Dès la fin du XIXe siècle, le poids économique de la Baščaršija a commencé à décliner. L’arrivée des Austro-Hongrois a été un coup de poignard pour le bazar ottoman. En 1879, à peine un an après qu’ils eurent pris Sarajevo, un incendie a ravagé toute la partie Ouest de la Baščaršija et 434 dućani ont été détruits lors du sinistre. Les nouvelles autorités décidèrent d’utiliser cette parcelle pour installer des bâtiments neufs et de réaménager le bazar suivant les principes modernes d’urbanisation. En élargissant les rues et en rasant des rangées entières de dućani, les Austro-Hongrois ont vidé la Baščaršija de ce qui faisait son identité. Ce fût le début d’un siècle de déclin du bazar.

Mais le pire était à venir. En 1945, des urbanistes ont estimé que les dućani n’avaient aucune valeur ni historique ni culturelle et qu’ils représentaient surtout un risque en terme de sécurité pour la ville à cause des incendies et des problèmes d’hygiène. Par conséquent, aucun argent public n’a été investi pour préserver la Baščaršija. Au printemps 1950, de nombreuses boutiques ont été démolies et quelques années plus tard, le pouvoir socialiste a même imaginé de raser entièrement le bazar pour en faire un parc public. Le projet a capoté faute d’argent, et la Baščaršija a continué de dépérir à petit feu, jusqu’à ce que les autorités comprennent son potentiel touristique dans les années 1970.

La partie du marché qui avait échappé à la démolition a alors bénéficié d’une opération de restauration reprenant le modèle proposé un siècle plus tôt (1875). Si l’on a respecté le plan originel de la Baščaršija, la devanture typique, avec son volet horizontal (cepenek) des dućani n’a pas été conservée ; elle a été modernisée et remplacée par des baies vitrées. Contrairement à ce qui s’est passé dans les autres bazars des Balkans, à Sarajevo les artisans sont restés. On peut encore aujourd’hui acheter des ustensiles en cuivre, du linge de table ou de nombreux autres produits artisanaux. La Baščaršija n’est plus celle qu’elle fût jusqu’à la fin du XIXe siècle mais elle occupe toujours une place de choix dans le cœur des Sarajeviens, qui fréquentent assidûment le quartier. Tourisme oblige, les magasins de souvenirs ont colonisé les lieux et les artisans destinent de plus en plus leur production aux visiteurs de passage, quand les plus vieux ne cèdent pas leur fond de commerce à des affaires plus lucratives, comme la vente de téléphones portables.

Contrairement aux villes d’Europe de l’Ouest, la ville balkanique croît par rupture, si bien que chaque époque est aisément identifiable dans le tissu urbain : ottomane, austro-hongroise, socialiste. Le quartier de Stari Grad, qui correspond au Sarajevo ottoman, a grosso modo le même paysage urbain d’avant 1878 et l’arrivée de l’Autriche-Hongrie. Certes, l’électricité a fait son apparition - la mosquée Gazi Husrev Beg fût d’ailleurs la première au monde à en être équipée - et le boulevard qui ceinture la čaršija dispose aujourd’hui du tramway, mais l’architecture n’a pas changé. L’habitat y est toujours le fait de maisons individuelles dont le style reprend celui de la maison traditionnelle bosnienne. Seuls les matériaux ont évolué, les parpaings et le béton remplaçant la pierre, pas la forme générale ni l’agencement des pièces suivant l’orientation au soleil. De même, le bazar est toujours constitué de ses dućani à un seul niveau. Ainsi, le Sarajevo ottoman des années 2000 a conservé son aspect d’antan qui lui confère cet inimitable charme de village d’un autre temps.

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