Par Nerimane Kamberi
Connue sous le nom de Theranda dans l’Antiquité, la ville prit le nom de Prisdriana sous les Byzantins. Carrefour commercial entre l’Orient et l’Occident, centre culturel, économique et diplomatique, Prizren a de tout temps fait parler d’elle. Ville historique, son patrimoine antique, byzantin et ottoman représente l’une des principales richesses de tout le Kosovo.
Il faut arriver à Prizren par Suhareka/Suva Reka, approcher du centre-ville par la rue à sens unique. La vue est inoubliable, le premier contact avec la plus ottomane des villes du Kosovo est un coup de foudre, avec ses maisons perchées sur la colline, les autres maisons basses d’où s’élance un minaret ou un clocher. Et tout en haut, la citadelle. On longe le fleuve Bistrica, et on se débarrasse vite de son véhicule. Pour jouir de la beauté de Prizren, il faut marcher. Traverser le vieux pont en pierre, datant du XVIe siècle, laissant à sa gauche la Sahat Kulla (La tour de l’horloge) et le hammam où ne se rendent plus les filles de la ville avant leur nuit de noce. Les bains turcs de Prizren, comme ceux de Skopje, accueillent aujourd’hui des expositions. En face, un barbier dans sa modeste boutique barbouille de savon le visage d’un client. Un jeune garçon apporte sur un plateau, comme à Istambul quelques thés servis dans des petits verres.
Prizren compte environ 200.000 habitants, chiffre approximatif puisqu’aucun véritable recensement n’a été organisé depuis 1981. Depuis la fin de la guerre, la ville a connu des mouvements de population importants, avec le départ d’une grande partie des Serbes, l’arrivée massive des habitants des villages alentours. Aujourd’hui il reste très peu de Serbes dans la ville, à peine quelques personnes âges. Les enfants, eux, ont quitté depuis la guerre les bancs des écoles de la vieille ville, tandis que les maisons de Potkalaja, le quartier serbe situé en contrebas de la citadelle, ont été brûlées en mars 2004. Il est évident qu’un nouveau recensement serait nécessaire non seulement pour Prizren mais pour tout le Kosovo. Histoire de mettre de l’ordre dans les calculs.
Prizren se réclame encore d’une tradition de tolérance. Albanais, Serbes, Turcs et Tsiganes ont longtemps vécu ensemble, au fil des dominations successives, pour le meilleur comme pour le pire. Prizren est surtout une ville des Balkans dont les populations forment une mosaïque, même si les contacts et les relations relèvent parfois de la simple politesse. Ce mélange de cultures et de langues, richesse de la ville, est présent à chaque coin de cade, le nom turc qui désigne les rues. Et il est tout à fait habituel d’entendre dans le quartier marchand des salutations en albanais, en serbe, en turc… D’ailleurs, le turc est l’une des trois langues officielles de Prizren, avec l’albanais et le serbe. On lit sur les plaques du nom des rues : ulica, rruga, cade. La ville essaie envers et contre tout de préserver cette richesse linguistique.
La terrasse du café Hemingway donne sur la place Sheshi i Shatervanit, la place du Shadervan, juste en face de la fontaine dont l’eau, dit-on, apporte bonheur, amour ou chance. D’après le proverbe, « celui qui boira de l’eau au Shadervan ne pourra plus quitter Prizren ». À la terrasse, on attend le garçon, patiemment, qui sort du café si bruyant, où des jeunes, comme tous les jeunes d’Europe, écoutent les derniers tubes de hip-hop ou de R’N’B. Heureusement, la porte se referme et le garçon vient prendre avec nonchalance votre commande. Un café, s’il vous plaît. Le macchiato ou l’expresso ont détrôné le sacro-saint café turc. Et même si, avec beaucoup de chance on vous en sert, ce ne sera plus dans une petite tasse au bord doré. Pourtant, derrière les fenêtres, ou dans les dernières cours intérieures des maisons ottomanes, des femmes dégustent toujours avec le même bonheur leur premier café de la journée, avec un lokoum au parfum de rose, tout en échangeant les potins. Ensuite, pour la millième fois, elles se liront l’avenir dans le marc resté au fond de la tasse. Et le rituel se répétera plusieurs fois dans la journée.
On peut s’éterniser sur cette terrasse. Mais les ruelles avec des kalldrem, des pavés en pierre, invitent à la promenade. Toujours au rythme des vieux pajton, ces fiacres qui jadis devaient passer par là, et dont il ne reste plus qu’un ancêtre qui, les beaux jours revenus, promène les amoureux et les visiteurs dans la vieille ville. Et le bruit des sabots du cheval résonne encore longtemps après le passage du pajton. Au bas de la citadelle qui surplombe la ville, le cheval s’arrête, épuisé. Le voyageur doit continuer à pied. Du haut de la forteresse, il pourra contempler la ville aux dizaines de mosquées, à l’architecture de rêve, au goût d’Orient. En plein cœur de l’Europe.
Tout cela pendant que les hommes font des affaires ou rejoignent leurs amis dans un bar de la Carshija. Finalement, rien n’a changé. Ou peut-être si. Le monde n’appartient plus aux hommes. Aujourd’hui on voit plus de femmes qui s’affairent dans le bazar, négociant chez le bijoutier ou se rendant en visite. On voit, surtout le week-end, des familles dans les fast-food ou restaurants « familiaux » avec leurs enseignes aux couleurs criardes, mangeant des cebap relevés d’une sauce pimentée. Prizren souffre aujourd’hui de la crise. Le taux de chômage est très élevé, on peut voir des gens, surtout des jeunes, qui flânent sans but, essayant de tuer le temps. Ils montent jusqu’à la cathédrale catholique, redescendent vers le Shadervan et vont même jusqu’à Marash, ce petit coin de la ville qui a garde des allures de village, là où se trouvait autrefois un moulin et ou subsistent encore quelques fontaines. Ils font demi-tour, reviennent vers le centre, s’arrêtent pour manger une baklava, boire un autre café avec des amis, rencontrés sur le chemin. Il ne s’agit pas seulement de la crise, c’est dans la culture de cette ville que de flâner sur le corso.
Un vieux Rrom attend près de l’église orthodoxe Saint-Georges. Il a aligné avec soin ses boîtes de cirage, ses brosses. Il frotte les chaussures du voyageur jusqu’à ce qu’elles brillent. Les chaussures deviennent magiques et le voyageur traverse la çarshija d’un pas allègre. Il n’a pas oublié de donner quelques centimes d’euro au vieux Rrom qui a entre-temps cédé sa place à son fils ou à son frère. Le temps d’avaler un burek, au fromage ou aux épinards, accompagné d’un ajran ou d’un salep, près du café Hemingway. C’est là qu’on trouve les meilleurs. Les Rroms constituent une communauté importante dans la ville et, comme partout dans les Balkans, leurs conditions de vie sont précaires. Pour vivre, ils font de menus métiers et offrent leur service pour porter, sur des charrettes de fortune, de la ferraille, les courses faites au marché, ou vendent dans le bazar des graines de tournesol, de potiron ou des marrons, quand c’est la saison. Les enfants traînent souvent dans la rue, mendient, malgré les aides modestes des ONG. Le soir, ils quittent le centre pour rejoindre le quartier rrom.
C’est la sortie des classes, la çarshija bout de ce sang vif, du rire de ces jeunes habillés à la dernière mode. Ils parlent turc, albanais, bosniaque. Portent des noms chrétiens ou musulmans. La çarshija n’en peut plus de toute cette vie qui déborde, de cette énergie à revendre, en plein midi, au moment où le soleil frappe de toutes ses forces. Cafés pleins, rues grouillant d’enfants ou de jeunes, vieux assis sur des murets ou sur des bancs de fortune, mâchonnant des fruits secs tirés de leur poche, il n’y pas de doute, nous sommes dans les Balkans. Population très jeune, souvent sans perspective, mais d’un optimisme à en étonner plus d’un.
Certains traversent le vieux pont de pierre pour se fondre dans la foule du côté moderne de la ville, ou remontent sur les hauteurs. D’autres fument une dernière cigarette sur la place du Shadervan. Conformément au modèle des villes ottomanes, le quartier résidentiel est clairement séparé du Bazar.
La çarshija s’endort pendant les longues journées de jeûne du Ramadan. La prière du muezzin retentit de la Mosquée Sinan Pasha, suivie ou devancée par celles de toutes les autres, de la Mosquée Bajrakli Gazi Mehmet Pasha, ou de la Mosquée Emin Pasha. Une longue prière qui s’envole vers le ciel ombragé, sans cacophonie. Après le repas, la çarshija se réveille pour accueillir des hordes de jeunes qui sirotent une limonade fraîche ou un café. Elle se rendort après l’achat de la pitalka, pain plat rond et chaud, au moment du syfyr, le dernier repas pris tard dans la nuit, avant le lever de soleil. Mais l’on peut aussi entendre la cloche de la cathédrale catholique sonner pour appeler les fidèles à la prière. Prizren est une véritable mosaïque où se mêlent et s’entremêlent croyances, nationalités, langues et traditions. Sans trop de choc.
Famille Kacinari, bijoutier Kurti : les noms des propriétaires de ces bijouteries brillent sur les vitrines. La plus belle pièce est un bateau, ou une croix ou encore un bracelet en filigrane ou fil d’argent dont Prizren a la spécialité. Ces familles, catholiques principalement, se sont transmises de génération en génération l’art de travailler le fil d’argent, une passion qu’elles ont ensuite perpétué ailleurs dans d’autres régions de l’ex-Yougoslavie, principalement en Croatie. Le voyageur pourra passer des heures devant les petites boutiques qui ont gardé leur structure originelle, auxquelles on a juste ajouté des lumières, trop, pour faire briller encore plus ces trésors dignes des Mille et une nuits.
Aujourd’hui, le quartier marchand est en partie composé de ces petites boutiques qui vendent bracelets, colliers et boucles d’oreilles en or, principalement importés de Turquie. C’est l’été que les affaires marchent le mieux, c’est la saison des mariages : la diaspora rentre au pays. Les kujumci ou bijoutiers se frottent les mains, ils ne prêtent pas l’oreille aux mauvais augures des économistes qui pensent que la crise mondiale est aux portes du Kosovo.
Au coin de l’église orthodoxe et de la cathédrale catholique Shen Premte, une vieille enseigne en bois semble vouloir tomber du mur. On peut y lire « Zdrukthtar-Marangoz », Menuiserie. Avec un peu d’imagination, on pourrait voir Gepetto et Pinocchio. Avant les années 1960, avant que communisme et modernisme aient fait leur « révolution », Prizren devait sa fierté, en plus de ses monuments et de sa citadelle imposante, aux nombreux artisans, à leur atelier et à leur art. Les qeleshe (bonnets de laine), les gilets des femmes brodés au fil d’argent et d’or, les coussins, les peaux, les coffres en bois, les poteries et le objets en fer... Des quatre coins de la région, tous venaient à Prizren pour s’offrir les plus belles choses, façonnées par des mains de maître.
Les termes pour désigner chacune de ces professions, aujourd’hui remplacées par des machines modernes, étaient souvent turcs. Ce sont les seuls témoins, en plus des objets qui ont pu être conservés, qui subsistent de l’âge d’or de la domination ottomane. Les noms de certaines famille rappellent la profession qu’exerçaient leurs ancêtres. Au XXIe siècle, d’autres commerces les ont remplacés, le Bazar n’a plus du tout le même visage.
De vieilles photos en noir et blanc de la ville montrent des maisons collées les unes aux autres, aux cardak donnant sur le fleuve Bistrica, sur le vieux Pont en pierre, sur le Arasta Carshija, ce bazar couvert qui s’étendait sur un des ponts de la vieille ville et qui n’existe plus aujourd’hui.
Il était une fois une Arasta
Sur le fleuve de la vie
Des échoppes enlacées les unes aux autres
sur le pont, reliaient les rives
Sous un même toit
Enveloppé de brume
Tailleurs
Peaussiers, cordonniers
Barbiers, couturiers,
Derviches, jouaient, fumaient,
buvaient du café.
Dans leur boutique lançaient
Les dés du destin
Espoir souvenir en héritage [1]
Ces photos jaunies ont fixé pour toujours une époque, celle de la vie urbaine au temps des Pasha et des bejlere. Feuilletant leurs albums, les grands-mères racontent toujours à leurs petites-filles en minijupe, des histoires, les histoires de Prizren l’ottomane.
[1] Edi Shukriu, poète et archéologue, recueil « Nënqielli »,trad.N .Kamberi



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