18.05.2009

Serbie : la vieille čaršija de Novi Pazar, au centre des Balkans

Le Courrier des Balkans

Serbie : la vieille čaršija de Novi Pazar, au centre des Balkans

Traduit par Persa Aligrudić

Mise en ligne : samedi 2 mai 2009
La cité de Novi Pazar est toujours au centre des Balkans. Autrefois ville de caravane sous l’Empire ottoman, l’agglomération est aujourd’hui la capitale d’un Sandjak divisé entre la Serbie et le Monténégro et enkysté entre la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. L’industrie textile, florissante dans les années 1990, est en crise. Alors comment assurer le développement de l’agglomération ? Certainement en valorisant le formidable patrimoine architectural de la ville.

Par Sladjana Novosel

Lorsqu’un voyageur arrive par hasard à Novi Pazar et se promène dans la Vieille čaršija, il ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec la Baščaršija de Sarajevo. La ressemblance n’est pas due au hasard. Le fondateur de Novi Pazar et de Sarajevo est le même : le chef militaire ottoman Isa-Beg Isaković.

Novi Pazar a été fondée dans la seconde moitié du XVe siècle. Selon les historiens, les fondations de la ville ont été posées entre 1455 et 1461. Au confluent des rivières de la Jošanica et de la Raška, la ville a reçu le nom de Yeni Bazar, qui signifie « Nouveau bazar », Novi Pazar. Elle avait d’abord été conçue comme une base militaire lors de l’avancée de l’armée ottomane vers le nord. Elle a rapidement perdu ce rôle pour devenir un très important centre économique et commerçant. Les principales voies reliant Dubrovnik, la Bosnie et la côte méridionale à Thessalonique et « Tsarigrad » (ainsi que les populations slaves des Balkans appelaient alors Istanbul) traversaient Novi Pazar. Grâce à cette position sur les grands axes de communication, Novi Pazar est devenue au XVIIe siècle une grande ville et l’une des principales agglomérations du centre des Balkans. Le centre de la ville se trouvait à l’endroit même où passait alors la « stambol-drum » (la route d’Istanbul), qui était la principale liaison entre la Bosnie et le centre de l’Empire ottoman.

Dès l’origine, Novi Pazar avait l’apparence d’une agglomération orientale et, en raison de son étendue et de son importance, elle a été qualifiée de šeher (« grande ville »). Peu de villes des Balkans ont eu droit cette épithète. Au centre de la ville se trouvaient des petites échoppes d’artisans et de commerçants. Le fameux voyageur et écrivain turc Evliyâ Çelebi a noté qu’il y avait 1.100 échoppes de tout genre. Le centre commercial et artisanal a pris naissance sur la rive gauche de la Raška, mais la čaršija s’est rapidement étendue sur la rive droite de la rivière avec le développement du commerce et de l’artisanat. C’est ainsi qu’un nouveau noyau urbain est apparu à la fin du XIXe siècle et au début du XXe dans une zone qui n’avait pas initialement de fonction commerciale. Ce nouveau centre réunit aujourd’hui les bâtiments administratifs de la ville.

La vieille čaršija de Novi Pazar correspond à l’actuelle rue Prvomajski. Autrefois on l’appelait la « route du Sultan », car les caravanes, impériales ou non, la traversaient pour rejoindre Kosovska Mitrovica, Skopje et Istanbul. L’espace de la vieille čaršija est limité par deux mosquées. Arap-džamija est située au début de la rue et elle est aujourd’hui devenue la principale mosquée de la ville. Au bout de la vieille čaršija se trouve la mosquée Altun-alem, l’un des plus importants et des plus beaux édifices de l’architecture islamique dans cette partie de la Serbie. On ne possède pas beaucoup de détails sur l’histoire de cet édifice. On sait que le ktitor (fondateur) de cette mosquée était un éminent personnage, riche et cultivé du nom de Mevlana Muslihudin. Il a fondé la mosquée au milieu du XVIe siècle.

À l’ouest, la vieille čaršija touche le hammam, une construction grandiose qui fait partie des monuments les plus anciens et les plus importants de Serbie. Il appartient au groupe des hammams doubles, avec une partie pour les hommes et une autre pour les femmes. Le hammam a été construit par le fondateur de Novi Pazar Isa-beg Isaković, entre les années soixante et quatre-vingt du XVe siècle. À l’est de la vieille čaršija se trouve la forteresse de la ville, avec sa tour de guet, construite au XVIIIe siècle. La tour est haute de 15 mètres, avec quatre terrasses de défense et de petites meurtrières circulaires disposées sur trois niveaux. Elle servait de tour d’observation et de défense de la forteresse. En raison de son importance culturelle et historique, la vieille čaršija de Novi Pazar a été proclamée patrimoine culturel d’importance exceptionnelle dans les années 1970.

En plus des monuments publics et cultuels, les échoppes de commerce artisanal se côtoient toujours dans la vieille čaršija : boulangers, bijoutiers, cordonniers, bouchers, vendeurs de ćevapi, cardeurs de laine, coiffeurs pour hommes et femmes… Il n’y a pratiquement plus de vieux métiers artisanaux, la plupart ont été remplacés par des commerces. Les boulangeries, accolées les unes aux autres, où le pain se fait encore dans des fours à bois, rappellent les temps passés. Le goût du pain, des grosses miches (somun), et de toutes sortes de petits pains font partie des secrets de famille transmis de génération en génération dans chaque boulangerie. Les vestiges du han (auberge) Granata évoquent aussi les temps anciens. C’est actuellement une kafana, un petit café, où les amateurs locaux de boissons distillées laissent filer le temps, avec de la musique et des chansons populaires. La kafana est aussi évoquée dans les chansons. On dit qu’elle a reçu son nom d’après une grenade tombée à l’endroit où l’auberge a été ultérieurement construite. Depuis longtemps, le bâtiment est abandonné à l’usure du temps.

Bien que classée comme patrimoine culturel d’importance exceptionnelle, la vieille čaršija de Novi Pazar n’a pas été préservée dans sa forme originelle. Les propriétaires des échoppes ont été autorisés à détruire et à reconstruire sans limitations ni contrôle les bâtiments. Les reconstructions se sont donc faites au gré des besoins et des goûts des propriétaires. Le métal, le verre, le plastique, le bois sont aujourd’hui les matériaux les plus utilisés pour les réparations des bâtiments.

La nouvelle municipalité de Novi Pazar, élue en 2008, veut privilégier le développement touristique, de sorte que la restauration de la vieille čaršija fait désormais partie des priorités de la ville. L’élaboration des projets est en cours. La vieille čaršija sera fermée à la circulation et transformée en zone piétonne. Avec les monuments culturels et historiques qu’elle possède, elle deviendra sans aucun doute une destination touristique attrayante.

Macédoine : Skopje, traversez le vieux pont pour découvrir la Čaršija

Le Courrier des Balkans
Macédoine : Skopje, traversez le vieux pont pour découvrir la Čaršija

Mise en ligne : samedi 25 avril 2009
La Čaršija de Skopje, sur la rive gauche du Vardar, est l’un de ces rares quartiers musulmans des Balkans à avoir été préservé. Ici, dans un dédale de rues sans nom, tout est affaire de relations humaines et de proximité. L’État, en tant que médiateur social, semble loin. Le pouvoir n’insuffle pas son caractère au quartier, mais bien ceux qui le fréquentent au quotidien.

Par Fabio Mattioli

Après avoir passé le vieux pont, le visiteur se trouve pris dans un dédale de ruelles tortueuses menant toutes vers une destination inconnue. Plus on s’y enfonce, moins on progresse. On a plutôt le sentiment de sombrer dans les limbes de notre esprit, comme si suivre la Čaršija, c’était un peu se perdre en soi-même.

Après avoir traversé le vieux pont, commence un voyage dans le passé : petites boutiques ottomanes, constructions branlantes qui s’appuient l’une à l’autre pour ne pas s’effondrer, bruits de langues qui se mêlent suivant des modulations étonnantes, regards lourds qui paraissent vouloir dissuader le visiteur d’entrer dans un temple sacré. La Čaršija, ce sont les rides sur ce visage grave d’homme âgé.

Chaque regard sur le vieux quartier ottoman tente d’en saisir la particularité, la spécificité, l’essence. Pourtant, celui-ci semble toujours se dérober au regard de celui qui l’observe, comme s’il était impossible d’en percevoir plus que la surface, et l’on ne parvient jamais à en restituer qu’un portrait aux couleurs affadies. Sans doute la seule façon de le comprendre est-elle d’éviter de le décrire pour au contraire en faire ressortir les absences. Comme si l’on devait décliner l’image de la Čaršija en éliminant ce qu’il y a en trop et faire comme avec les esclaves sculptés par Michel-Ange : à chacun d’en remplir les surfaces ébauchées.

Pour mieux décrire les absences de la Čaršija, il faut d’abord prendre en compte son rôle historique de centre de Skopje. Quartier au visage ottoman mais dont l’histoire dépasse ce simple cadre, elle surgit sur la rive gauche du Vardar, le fleuve qui traverse la ville. Composée de boutiques tenues par de petits artisans, d’anovi (hôtels) et de hammams (bains) destinés à l’accueil et la restauration des étrangers de passage, elle a maintenu pendant des siècles un fort pouvoir d’attraction, sans doute lié à la présence de Bit Pazar, un des plus importants marchés de la région. Centre du commerce, où les verreries élaborées des marchands vénitiens rencontraient autrefois les épices venus d’Orient, il l’est encore de nos jours : les marchandises made in China côtoient sur les étals les fruits et légumes des maraîchers de la région comme les bijoux fabriqués en Macédoine. Jusque dans les années 1990, la Čaršija était le lieu vivant de Skopje, l’endroit où l’on appréciait se promener et sortir prendre un verre, à en croire ce que racontent les habitants. Les guides touristiques tels le Lonely Planet la décrivent toujours comme l’un des lieux les plus importants de la ville, pour l’exotisme de son architecture comme pour son poids historique.

Pourtant, lorsque l’on déambule dans ses rues, il est difficile de se rendre compte de ce rôle de « centre » qu’occupe le quartier. Ici, pas de Louvre, d’Invalides, de Panthéon ni de Colisée. Point de palais magnifique, d’architecture flamboyante, de bâtiments imposants. La Čaršija se caractérise plutôt par sa chaleur humaine ; ce sont les gens qui font l’âme du quartier. Ce n’est que petit à petit que l’on découvre sa véritable personnalité. Là où l’on pouvait s’attendre à voir le prodigieux, l’on se retrouve à sonder l’ordinaire, le banal.

Tout voyageur occidental est immédiatement frappé par l’absence de bâti monumental, structurant. Or c’est le centre qui détermine la personnalité d’une ville. Dans les villes d’Europe de l’Ouest, et notamment dans les capitales, c’est le lieu de la cité où le pouvoir se met en scène. L’espace devient alors un symbole puissant comme en témoigne la taille des édifices publics qui s’y logent. Ce bâti s’impose comme le vecteur de représentations multiples, comme l’a montré Erwin Panofsky. Le pouvoir se met en scène en édifiant des bâtiments à sa gloire. Cela suit une volonté double : prendre le contrôle de l’espace pour imposer ses propres règles mais aussi pour assurer sa légitimité

Il n’y a, dans la Čaršija, ni un nombre ni une densité élevés de bâtiments publics ou d’autres symboles de la puissance étatique. Elle a étrangement été dégagée des signes extérieurs du pouvoir, et notamment ceux que le régime socialiste a souvent imposé en de nombreux autres endroits, alors même qu’il a fallu reconstruire Skopje après le tremblement de terre de 1963. Étant données ces circonstances, pourquoi ne pas avoir laissé son empreinte sur la ville ?

Dans le contexte de la République fédérale socialiste de Yougoslavie, la diffusion d’une double identité socialiste et macédonienne était un enjeu majeur, comme le prouve l’importance attribuée à la « nation » dans l’historiographie d’État. Pourtant, la Čaršija de Skopje n’a pas été colonisée par les édifices socialistes ni même détruite, comme cela a pu être le cas dans de nombreuses autres villes du bloc de l’Est. Elle a étonnement échappé aux coups de pelle qu’ont subis, entre autres, Kaliningrad ou Budapest. La raison est simple : le régime communiste a choisi de créer un nouveau centre sur la rive droite du Vardar plutôt que d’investir le vieux quartier ottoman.

Afin de comprendre le développement inégal des deux rives du fleuve, différents niveaux d’explication sont à considérer. Après le tremblement de terre de 1963, on confia à l’architecte japonais Kenzo Tange la conception d’un projet de reconstruction du centre de Skopje. Celui-ci prévoyait un développement équilibré entre les deux rives du Vardar. Une proposition en total décalage avec la réalisation finale puisque l’on constate que les investissements publics se sont concentrés sur la rive droite du fleuve. Une décision qui pose question quant à ses motivations. La composition ethnique de la ville a-t-elle influé sur le choix de privilégier un quai plutôt que l’autre ? La décision de préserver la Čaršija aurait-elle été le fruit de négociations entre instances internationales, pouvoir central et intérêts locaux, comme pourrait nous le suggérer l’analogie avec Budapest ?

Sans nier l’importance de ces questions, c’est plutôt un autre échelon d’analyse qui retient ici notre attention : les pratiques quotidiennes imbriquées dans la structure urbaine et relationnelle de la Čaršija [1].
Si vous vous perdez dans la Čaršija et que vous souhaitez vous orienter grâce aux noms des rues, vous vous rendrez très vite compte du côté vain de votre démarche : il n’y a aucun panneau. De même, si vous cherchez une direction, un musée ou quelque lieu que ce soit, il vous sera bien difficile de trouver une signalétique. Les vendeurs du quartier, qui connaissent parfaitement le lieu, sont peu sensibles aux noms des rues. Pour vous expliquer la route, ils recourront très probablement à des points de repères visuels du type « à droite après ce bâtiment, à gauche quand vous voyez cette enseigne », ou bien vous amèneront eux-mêmes à l’endroit où vous souhaitez aller. Aussi surprenant que cela puisse paraître aux personnes extérieures, les gens du quartier se repèrent très bien sans aucune signalétique. Leur rapport à la Čaršija est d’une telle proximité que toute signalétique est inutile et même superflue.

Plus étonnant encore est le cas des taxis sauvages du Kameni Most, le vieux pont qui traverse le Vardar. Si vous passez par là, vous serez sûrement hélé par des hommes qui vous demanderont si vous souhaitez vous rendre à Tetovo, ou ailleurs. Leurs véhicules ne les distinguent en rien des autres, au point que leur proposition semble suspecte aux personnes qui ne les connaissent pas. Mais les Skopjotes les utilisent sans crainte. Il existe d’autres taxis sauvages à la gare mais ceux-là ressemblent comme deux gouttes d’eau aux taxis officiels et ne transportent que les étrangers. À côté du vieux pont, les taxis sauvages bénéficient de la bienveillance des habitants. Ils n’ont pas besoin de signalétique pour qu’on leur fasse confiance. Celle-ci passe par un lien social privilégié.

Dans la Čaršija, tout est question de relations humaines, de lien social. Ce n’est pas le pouvoir qui insuffle son caractère au quartier mais ceux qui le fréquentent au quotidien. Il en est même difficile d’imaginer comment un pouvoir extérieur pourrait s’immiscer sans occasionner de tension. Dans la vie si intense de Bit Pazar, les relations sont horizontales et se passent de tout contrôle de l’État, en tant que médiateur social. Il n’est donc pas étonnant qu’un trafic de devises étrangères s’y soit développé pendant la période de forte inflation du début des années 1990. De même, les affrontements de 1992 qui ont opposé la communauté albanaise à la police peuvent trouver une autre dimension explicative au-delà des simples critères ethniques.

14.05.2009

Kosovo : Prizren, la ville des pachas

Le Courrier des Balkans

Kosovo : Prizren, la ville des pachas

 

Mise en ligne : lundi 11 mai 2009
Carrefour commercial du temps des Ottomans, Prizren compte aujourd’hui environ 200.000 habitants. Ici, les populations se sont toujours mélangées, qu’elles soient turque, serbe, albanaise ou rrom, et la ville tente de conserver sa tradition de tolérance malgré les événements qui ont secoué le Kosovo ces dernières années. Si la çarshija a bien changé, le coeur commerçant de Prizren bat toujours aussi fort, au rythme du hip-hop que la jeunesse prise particulièrement.

Par Nerimane Kamberi

Connue sous le nom de Theranda dans l’Antiquité, la ville prit le nom de Prisdriana sous les Byzantins. Carrefour commercial entre l’Orient et l’Occident, centre culturel, économique et diplomatique, Prizren a de tout temps fait parler d’elle. Ville historique, son patrimoine antique, byzantin et ottoman représente l’une des principales richesses de tout le Kosovo.

Il faut arriver à Prizren par Suhareka/Suva Reka, approcher du centre-ville par la rue à sens unique. La vue est inoubliable, le premier contact avec la plus ottomane des villes du Kosovo est un coup de foudre, avec ses maisons perchées sur la colline, les autres maisons basses d’où s’élance un minaret ou un clocher. Et tout en haut, la citadelle. On longe le fleuve Bistrica, et on se débarrasse vite de son véhicule. Pour jouir de la beauté de Prizren, il faut marcher. Traverser le vieux pont en pierre, datant du XVIe siècle, laissant à sa gauche la Sahat Kulla (La tour de l’horloge) et le hammam où ne se rendent plus les filles de la ville avant leur nuit de noce. Les bains turcs de Prizren, comme ceux de Skopje, accueillent aujourd’hui des expositions. En face, un barbier dans sa modeste boutique barbouille de savon le visage d’un client. Un jeune garçon apporte sur un plateau, comme à Istambul quelques thés servis dans des petits verres.

Prizren compte environ 200.000 habitants, chiffre approximatif puisqu’aucun véritable recensement n’a été organisé depuis 1981. Depuis la fin de la guerre, la ville a connu des mouvements de population importants, avec le départ d’une grande partie des Serbes, l’arrivée massive des habitants des villages alentours. Aujourd’hui il reste très peu de Serbes dans la ville, à peine quelques personnes âges. Les enfants, eux, ont quitté depuis la guerre les bancs des écoles de la vieille ville, tandis que les maisons de Potkalaja, le quartier serbe situé en contrebas de la citadelle, ont été brûlées en mars 2004. Il est évident qu’un nouveau recensement serait nécessaire non seulement pour Prizren mais pour tout le Kosovo. Histoire de mettre de l’ordre dans les calculs.

Prizren se réclame encore d’une tradition de tolérance. Albanais, Serbes, Turcs et Tsiganes ont longtemps vécu ensemble, au fil des dominations successives, pour le meilleur comme pour le pire. Prizren est surtout une ville des Balkans dont les populations forment une mosaïque, même si les contacts et les relations relèvent parfois de la simple politesse. Ce mélange de cultures et de langues, richesse de la ville, est présent à chaque coin de cade, le nom turc qui désigne les rues. Et il est tout à fait habituel d’entendre dans le quartier marchand des salutations en albanais, en serbe, en turc… D’ailleurs, le turc est l’une des trois langues officielles de Prizren, avec l’albanais et le serbe. On lit sur les plaques du nom des rues : ulica, rruga, cade. La ville essaie envers et contre tout de préserver cette richesse linguistique.

La terrasse du café Hemingway donne sur la place Sheshi i Shatervanit, la place du Shadervan, juste en face de la fontaine dont l’eau, dit-on, apporte bonheur, amour ou chance. D’après le proverbe, « celui qui boira de l’eau au Shadervan ne pourra plus quitter Prizren ». À la terrasse, on attend le garçon, patiemment, qui sort du café si bruyant, où des jeunes, comme tous les jeunes d’Europe, écoutent les derniers tubes de hip-hop ou de R’N’B. Heureusement, la porte se referme et le garçon vient prendre avec nonchalance votre commande. Un café, s’il vous plaît. Le macchiato ou l’expresso ont détrôné le sacro-saint café turc. Et même si, avec beaucoup de chance on vous en sert, ce ne sera plus dans une petite tasse au bord doré. Pourtant, derrière les fenêtres, ou dans les dernières cours intérieures des maisons ottomanes, des femmes dégustent toujours avec le même bonheur leur premier café de la journée, avec un lokoum au parfum de rose, tout en échangeant les potins. Ensuite, pour la millième fois, elles se liront l’avenir dans le marc resté au fond de la tasse. Et le rituel se répétera plusieurs fois dans la journée.

On peut s’éterniser sur cette terrasse. Mais les ruelles avec des kalldrem, des pavés en pierre, invitent à la promenade. Toujours au rythme des vieux pajton, ces fiacres qui jadis devaient passer par là, et dont il ne reste plus qu’un ancêtre qui, les beaux jours revenus, promène les amoureux et les visiteurs dans la vieille ville. Et le bruit des sabots du cheval résonne encore longtemps après le passage du pajton. Au bas de la citadelle qui surplombe la ville, le cheval s’arrête, épuisé. Le voyageur doit continuer à pied. Du haut de la forteresse, il pourra contempler la ville aux dizaines de mosquées, à l’architecture de rêve, au goût d’Orient. En plein cœur de l’Europe.

Tout cela pendant que les hommes font des affaires ou rejoignent leurs amis dans un bar de la Carshija. Finalement, rien n’a changé. Ou peut-être si. Le monde n’appartient plus aux hommes. Aujourd’hui on voit plus de femmes qui s’affairent dans le bazar, négociant chez le bijoutier ou se rendant en visite. On voit, surtout le week-end, des familles dans les fast-food ou restaurants « familiaux » avec leurs enseignes aux couleurs criardes, mangeant des cebap relevés d’une sauce pimentée. Prizren souffre aujourd’hui de la crise. Le taux de chômage est très élevé, on peut voir des gens, surtout des jeunes, qui flânent sans but, essayant de tuer le temps. Ils montent jusqu’à la cathédrale catholique, redescendent vers le Shadervan et vont même jusqu’à Marash, ce petit coin de la ville qui a garde des allures de village, là où se trouvait autrefois un moulin et ou subsistent encore quelques fontaines. Ils font demi-tour, reviennent vers le centre, s’arrêtent pour manger une baklava, boire un autre café avec des amis, rencontrés sur le chemin. Il ne s’agit pas seulement de la crise, c’est dans la culture de cette ville que de flâner sur le corso.

Un vieux Rrom attend près de l’église orthodoxe Saint-Georges. Il a aligné avec soin ses boîtes de cirage, ses brosses. Il frotte les chaussures du voyageur jusqu’à ce qu’elles brillent. Les chaussures deviennent magiques et le voyageur traverse la çarshija d’un pas allègre. Il n’a pas oublié de donner quelques centimes d’euro au vieux Rrom qui a entre-temps cédé sa place à son fils ou à son frère. Le temps d’avaler un burek, au fromage ou aux épinards, accompagné d’un ajran ou d’un salep, près du café Hemingway. C’est là qu’on trouve les meilleurs. Les Rroms constituent une communauté importante dans la ville et, comme partout dans les Balkans, leurs conditions de vie sont précaires. Pour vivre, ils font de menus métiers et offrent leur service pour porter, sur des charrettes de fortune, de la ferraille, les courses faites au marché, ou vendent dans le bazar des graines de tournesol, de potiron ou des marrons, quand c’est la saison. Les enfants traînent souvent dans la rue, mendient, malgré les aides modestes des ONG. Le soir, ils quittent le centre pour rejoindre le quartier rrom.

C’est la sortie des classes, la çarshija bout de ce sang vif, du rire de ces jeunes habillés à la dernière mode. Ils parlent turc, albanais, bosniaque. Portent des noms chrétiens ou musulmans. La çarshija n’en peut plus de toute cette vie qui déborde, de cette énergie à revendre, en plein midi, au moment où le soleil frappe de toutes ses forces. Cafés pleins, rues grouillant d’enfants ou de jeunes, vieux assis sur des murets ou sur des bancs de fortune, mâchonnant des fruits secs tirés de leur poche, il n’y pas de doute, nous sommes dans les Balkans. Population très jeune, souvent sans perspective, mais d’un optimisme à en étonner plus d’un.

Certains traversent le vieux pont de pierre pour se fondre dans la foule du côté moderne de la ville, ou remontent sur les hauteurs. D’autres fument une dernière cigarette sur la place du Shadervan. Conformément au modèle des villes ottomanes, le quartier résidentiel est clairement séparé du Bazar.

La çarshija s’endort pendant les longues journées de jeûne du Ramadan. La prière du muezzin retentit de la Mosquée Sinan Pasha, suivie ou devancée par celles de toutes les autres, de la Mosquée Bajrakli Gazi Mehmet Pasha, ou de la Mosquée Emin Pasha. Une longue prière qui s’envole vers le ciel ombragé, sans cacophonie. Après le repas, la çarshija se réveille pour accueillir des hordes de jeunes qui sirotent une limonade fraîche ou un café. Elle se rendort après l’achat de la pitalka, pain plat rond et chaud, au moment du syfyr, le dernier repas pris tard dans la nuit, avant le lever de soleil. Mais l’on peut aussi entendre la cloche de la cathédrale catholique sonner pour appeler les fidèles à la prière. Prizren est une véritable mosaïque où se mêlent et s’entremêlent croyances, nationalités, langues et traditions. Sans trop de choc.

Famille Kacinari, bijoutier Kurti : les noms des propriétaires de ces bijouteries brillent sur les vitrines. La plus belle pièce est un bateau, ou une croix ou encore un bracelet en filigrane ou fil d’argent dont Prizren a la spécialité. Ces familles, catholiques principalement, se sont transmises de génération en génération l’art de travailler le fil d’argent, une passion qu’elles ont ensuite perpétué ailleurs dans d’autres régions de l’ex-Yougoslavie, principalement en Croatie. Le voyageur pourra passer des heures devant les petites boutiques qui ont gardé leur structure originelle, auxquelles on a juste ajouté des lumières, trop, pour faire briller encore plus ces trésors dignes des Mille et une nuits.

Aujourd’hui, le quartier marchand est en partie composé de ces petites boutiques qui vendent bracelets, colliers et boucles d’oreilles en or, principalement importés de Turquie. C’est l’été que les affaires marchent le mieux, c’est la saison des mariages : la diaspora rentre au pays. Les kujumci ou bijoutiers se frottent les mains, ils ne prêtent pas l’oreille aux mauvais augures des économistes qui pensent que la crise mondiale est aux portes du Kosovo.

Au coin de l’église orthodoxe et de la cathédrale catholique Shen Premte, une vieille enseigne en bois semble vouloir tomber du mur. On peut y lire « Zdrukthtar-Marangoz », Menuiserie. Avec un peu d’imagination, on pourrait voir Gepetto et Pinocchio. Avant les années 1960, avant que communisme et modernisme aient fait leur « révolution », Prizren devait sa fierté, en plus de ses monuments et de sa citadelle imposante, aux nombreux artisans, à leur atelier et à leur art. Les qeleshe (bonnets de laine), les gilets des femmes brodés au fil d’argent et d’or, les coussins, les peaux, les coffres en bois, les poteries et le objets en fer... Des quatre coins de la région, tous venaient à Prizren pour s’offrir les plus belles choses, façonnées par des mains de maître.

Les termes pour désigner chacune de ces professions, aujourd’hui remplacées par des machines modernes, étaient souvent turcs. Ce sont les seuls témoins, en plus des objets qui ont pu être conservés, qui subsistent de l’âge d’or de la domination ottomane. Les noms de certaines famille rappellent la profession qu’exerçaient leurs ancêtres. Au XXIe siècle, d’autres commerces les ont remplacés, le Bazar n’a plus du tout le même visage.

De vieilles photos en noir et blanc de la ville montrent des maisons collées les unes aux autres, aux cardak donnant sur le fleuve Bistrica, sur le vieux Pont en pierre, sur le Arasta Carshija, ce bazar couvert qui s’étendait sur un des ponts de la vieille ville et qui n’existe plus aujourd’hui.

Il était une fois une Arasta
Sur le fleuve de la vie
Des échoppes enlacées les unes aux autres
sur le pont, reliaient les rives
Sous un même toit
Enveloppé de brume
Tailleurs
Peaussiers, cordonniers
Barbiers, couturiers,
Derviches, jouaient, fumaient,
buvaient du café.
Dans leur boutique lançaient
Les dés du destin
Espoir souvenir en héritage [1]

Ces photos jaunies ont fixé pour toujours une époque, celle de la vie urbaine au temps des Pasha et des bejlere. Feuilletant leurs albums, les grands-mères racontent toujours à leurs petites-filles en minijupe, des histoires, les histoires de Prizren l’ottomane.

[1] Edi Shukriu, poète et archéologue, recueil « Nënqielli »,trad.N .Kamberi

05.05.2009

Site passionnant sur la ville de Metline, Tunisie

Nouvelle adresse du site "METLINE, ma Bien-Aimée..." http://metlinetun.multiply.com.

Voici la nouvelle adresse de l'excellent site sur la commune de Metline en Tunisie, vous y trouverez la riche histoire de cette ville au passé ottoman et morisque. Merci à Hafedh Hamza pour son passionnant travail.

 

03.05.2009

Sarajevo, la belle ottomane

Le Courrier des Balkans

Sarajevo, la belle ottomane

Mise en ligne : lundi 20 avril 2009
Malgré les ravages de la guerre, on dit généralement de Sarajevo qu’elle est la plus belle ville des Balkans. Fondée par les Ottomans au milieu du XVe siècle, elle est une des plus importantes cités de la partie européenne de l’Empire. Centre commercial de premier ordre pendant la domination ottomane, Sarajevo connaît une modernisation accélérée tout au long du XXe siècle, ce qui va marginaliser la vieille ville. Un voyage architectural et historique au coeur de la Baščaršija.

Par Simon Rico

Saray, mot turc désignant un palais oriental. Telle est l’étymologie du nom Sarajevo. À l’origine, c’était sous l’appellation Bosna Saray (palais de Bosnie) ou Sarayova (Plaine du palais) qu’on signalait la ville qui s’était développée autour du palais construit sur une colline surplombant la Miljacka, la rivière qui traverse la ville.

C’est en 1462 qu’Isa Beg Isaković, général de l’armée du sultan Mehmed II, fonde officiellement Sarajevo. En pleine phase de conquête de la province de Bosnie, qu’il achève en 1463, le général Isaković songe à installer un chef-lieu afin que le pouvoir ottoman puisse administrer ce territoire. Si les Ottomans établissent en général les capitales des provinces conquises dans des cités déjà existantes, Sarajevo fait exception ; c’est une ville créée ex nihilo. Le site est choisi pour sa majesté, à l’endroit où la Miljacka s’extirpe, bouillonnant, d’un étroit défilé, « telle un fil passant par le chas d’une aiguille », comme l’écrit Ivo Andrić.

Si l’histoire dispute à la géographie les raisons du choix de cet emplacement, la situation qu’il occupe à l’échelle régionale est loin d’être négligeable. Axe emprunté dès la Préhistoire, la vallée de la Miljacka constitue au milieu du XVe siècle un carrefour entre les routes de commerce terrestre venant d’Istanbul, Dubrovnik et de Venise. On peut donc légitimement se demander pourquoi aucun centre urbain significatif ne s’y était développé auparavant. Certes, le centre d’une župa, unité administrative de second rang du royaume de Hongrie, est mentionné depuis le Xe siècle sous le nom de Vrhbosna. Bien qu’il ait été envisagé d’y installer le siège d’un évêché catholique en 1239, il fallut attendre les Ottomans pour que le site acquière sa dimension stratégique actuelle.

L’armée du Sultan prend la forteresse de Hodidjed, qui protège le bourg, en 1416 ou en 1428 - la date est incertaine - et les Ottomans s’installent sur le site de manière pérenne à partir de 1435. En 1455, on baptise Saraj Ovasi (la plaine du palais), la kasaba, la petite bourgade, qui s’est développée autour de la forteresse. Isa Beg édifie deux ans plus tard la première mosquée de la ville, le long de la Miljacka, à quelques centaines de mètres en contrebas de la citadelle. Totalement isolé à l’origine, l’édifice religieux se retrouve rapidement au coeur de la cité. En 1489, l’agglomération acquiert le statut de šeher, grande ville, ce qui témoigne de la rapidité de sa croissance. Sa population atteint alors un millier d’habitants, malgré l’attaque hongroise de 1480. À la mort de Soliman le Magnifique en 1566, la ville que l’on appelle désormais Sarajevo s’impose, par sa population, comme l’une des plus grandes métropoles des Balkans, avec Salonique, Athènes ou Skopje. De toutes ces villes, seule la capitale de Bosnie est une création récente, les autres datent de l’Antiquité.

Sarajevo occupe une situation particulière au sein de l’Empire ottoman. La ville constitue le centre urbain le plus proche de la frontière occidentale de l’Empire. Jusqu’à la chute du royaume de Hongrie en 1526, Sarajevo est la dernière halte pour les armées avant d’aller au front. Ensuite, ce fut l’ultime étape de la route caravanière qui traverse d’est en ouest tout le territoire contrôlé par les Ottomans, en passant par Skopje, Pristina et Novi Pazar. Un axe qui supplante rapidement l’itinéraire nord-sud Bosna-Neretva. Sarajevo constitue alors un point de rupture de charge où l’on substituait mules et chevaux aux chameaux avant de continuer vers l’Ouest.

Cette localisation va favoriser le développement rapide de Sarajevo, dont la population est presque exclusivement musulmane (à plus de 95% à la fin du XVIe siècle), car si les Ottomans font preuve de tolérance à l’égard des autres religions, seule la conversion à l’islam permet l’ascension sociale. L’architecture reflète également son identité profondément musulmane. La plupart des bâtiments publics sont construits grâce aux vakufs, les dons religieux de riches mécènes. Le plus célèbre d’entre eux fut Gazi Husrev Beg, un aristocrate d’Herzégovine qui gouverna la ville de 1521 à 1541. Il a légué une mosquée portant son nom, édifice qui comprenait en son sein un hanikah (résidence pour derviches), une medersa (école) et un imaret (lieu de distribution de nourriture aux pauvres, qui fonctionna jusqu’à la Seconde Guerre mondiale). Il a également bâti une bibliothèque, un bezistan (marché couvert) et un hammam. On lui attribue plus de 300 bâtiments au total.

L’espace public s’organise selon un zonage précis. Les quartiers d’habitation (mahale) et la zone commerçante, le bazar, que l’on nomme Baščaršija à Sarajevo, sont des espaces géographiquement bien distincts. Compte tenu de la topographie du site, la Baščaršija se niche au fond de la vallée, le long de la Miljacka, tandis que les mahale s’accrochent sur les flancs des collines. La vie publique et professionnelle est ainsi séparée physiquement de la sphère privée, ce qui influe sur la vie sociale. Cette occupation particulière du sol confère une double identité à Sarajevo, à la fois ville dans la vallée et village sur les hauteurs.

Il ne faut pas croire que les mahale s’organisent en cercles concentriques autour de la zone commerçante. En réalité, la ville se développe sur les hauteurs sans axe directeur, formant des grappes de mahale, indépendantes les unes des autres. Désordonnée, l’urbanisation laisse parfois des vides entre les quartiers. Chaque mahala fonctionne de manière autonome, organisée autour d’une fontaine et d’un lieu de culte, en général une petite mosquée (mesdžid), qui constituait alors le centre social, religieux et administratif. Voilà pourquoi s’élèvent toujours plus d’une centaine de minarets dans le quartier de Stari Grad, la vieille ville, qui correspond peu ou prou aux limites du Sarajevo de l’époque ottomane.

Spatialement et administrativement séparées les unes des autres, les mahale sont n’ont pas fait l’objet de planification ni pendant la période ottomane ni plus tard. D’ailleurs, de nombreuses maisons sont toujours construites sans autorisation, ce qui pose de multiples problèmes aux services publics de la ville. Les rues sont étroites et tortueuses, seule l’artère principale qui relie le plus souvent la mosquée du quartier à la Baščaršija permet le passage de deux charrettes attelées. Grâce aux nombreux chemins de traverse, qui ont été conservés, les piétons gravissent la colline en ligne quasiment droite. Entre 1878 et 1918, les Austro-Hongrois ont bien entrepris de moderniser le réseau de circulation dans les mahale, comme ils l’ont fait dans le centre, mais sans le modifier en profondeur.

Indépendantes les unes des autres, les mahale sont aussi ségréguées sur le plan confessionnel. En 1604, on recense 91 quartiers musulmans, deux chrétiens et un juif. Evliyâ Çelebi, le grand voyageur ottoman qui visita Sarajevo en 1660, relève deux quartiers juifs, et dix chrétiens sur les 400 - chiffre très certainement exagéré - qu’il compte au total. Il ne faut donc pas fantasmer une pluriethnicité urbaine qui aurait fait de Sarajevo la « Jérusalem d’Europe », bien qu’une église orthodoxe ait été élevée dès 1528 et que la vieille synagogue date de 1580. Ce n’est que plus tard, au tournant des XIXe et XXe siècle, que Sarajevo va réellement devenir cosmopolite.

À l’origine, les mahale se trouvaient dans la vallée, à proximité de la Baščaršija. Mais la période de prospérité que connaît la ville durant le règne de Soliman le Magnifique, concomitante à l’administration de Gazi Husrev Beg, va favoriser la croissance rapide du quartier commerçant et pousser les habitants à quitter la vallée pour s’installer sur les collines. Centre commerçant, autant que religieux et éducatif, la Baščaršija est le lieu où s’organise la vie sociale de Sarajevo, où tous les gens, toutes les communautés se rencontrent.

Dans la čaršija, se trouvaient des caravansérails où les marchands de passage logeaient le temps de leur séjour à Sarajevo, le bezistan, une halle couverte, où se regroupaient à l’origine les vendeurs d’un même type de marchandise, en général des tissus, avant que l’on y trouve tous types de produits. On stockait les denrées dans la daira, un entrepôt communal en pierre spécifique à Sarajevo, que l’on a commencé à bâtir après qu’Eugène de Savoie eut incendié la ville en 1697. Les gens se retrouvaient dans les hani, les auberges, ou dans les kafane, les cafés, qui étaient presque aussi nombreux que les boutiques et constituaient un lieu essentiel de sociabilité dans la ville ottomane. Certains marchands disposaient de leur propre magaza, un entrepôt en pierre, mais la très grande majorité des artisans ne possédait qu’un dućan, une petite échoppe en bois d’environ 15 m² dans laquelle ils fabriquaient et vendaient leurs produits.

Au moment de la conquête austro-hongroise, on comptait plus de 1.000 dućani. Ces petites échoppes étaient sans cesse menacées par les incendies ou les crues de la Miljacka mais peu chères à construire. On a donc choisi de conserver le modèle original plutôt que d’utiliser des matériaux plus solides. Dans la Baščaršija, les artisans sont rassemblés selon leur corps de métier dans un même secteur. La carte établie par l’architecte Dušan Grabrijan présente plus de quarante corps de métiers qui se partagent les différentes rues du bazar. Cette proximité a favorisé l’émergence de corporations, les esnaf, afin que ces artisans puissent défendre au mieux leurs droits auprès du vizir, le gouverneur de la ville. Chaque communauté a ses spécialités artisanales : les orthodoxes maîtrisent la fourrure et les métaux tandis que les juifs tiennent les rênes du commerce de la tôle et de la poterie, bien que la plupart d’entre eux soient spécialisés dans le change.

Dès la fin du XIXe siècle, le poids économique de la Baščaršija a commencé à décliner. L’arrivée des Austro-Hongrois a été un coup de poignard pour le bazar ottoman. En 1879, à peine un an après qu’ils eurent pris Sarajevo, un incendie a ravagé toute la partie Ouest de la Baščaršija et 434 dućani ont été détruits lors du sinistre. Les nouvelles autorités décidèrent d’utiliser cette parcelle pour installer des bâtiments neufs et de réaménager le bazar suivant les principes modernes d’urbanisation. En élargissant les rues et en rasant des rangées entières de dućani, les Austro-Hongrois ont vidé la Baščaršija de ce qui faisait son identité. Ce fût le début d’un siècle de déclin du bazar.

Mais le pire était à venir. En 1945, des urbanistes ont estimé que les dućani n’avaient aucune valeur ni historique ni culturelle et qu’ils représentaient surtout un risque en terme de sécurité pour la ville à cause des incendies et des problèmes d’hygiène. Par conséquent, aucun argent public n’a été investi pour préserver la Baščaršija. Au printemps 1950, de nombreuses boutiques ont été démolies et quelques années plus tard, le pouvoir socialiste a même imaginé de raser entièrement le bazar pour en faire un parc public. Le projet a capoté faute d’argent, et la Baščaršija a continué de dépérir à petit feu, jusqu’à ce que les autorités comprennent son potentiel touristique dans les années 1970.

La partie du marché qui avait échappé à la démolition a alors bénéficié d’une opération de restauration reprenant le modèle proposé un siècle plus tôt (1875). Si l’on a respecté le plan originel de la Baščaršija, la devanture typique, avec son volet horizontal (cepenek) des dućani n’a pas été conservée ; elle a été modernisée et remplacée par des baies vitrées. Contrairement à ce qui s’est passé dans les autres bazars des Balkans, à Sarajevo les artisans sont restés. On peut encore aujourd’hui acheter des ustensiles en cuivre, du linge de table ou de nombreux autres produits artisanaux. La Baščaršija n’est plus celle qu’elle fût jusqu’à la fin du XIXe siècle mais elle occupe toujours une place de choix dans le cœur des Sarajeviens, qui fréquentent assidûment le quartier. Tourisme oblige, les magasins de souvenirs ont colonisé les lieux et les artisans destinent de plus en plus leur production aux visiteurs de passage, quand les plus vieux ne cèdent pas leur fond de commerce à des affaires plus lucratives, comme la vente de téléphones portables.

Contrairement aux villes d’Europe de l’Ouest, la ville balkanique croît par rupture, si bien que chaque époque est aisément identifiable dans le tissu urbain : ottomane, austro-hongroise, socialiste. Le quartier de Stari Grad, qui correspond au Sarajevo ottoman, a grosso modo le même paysage urbain d’avant 1878 et l’arrivée de l’Autriche-Hongrie. Certes, l’électricité a fait son apparition - la mosquée Gazi Husrev Beg fût d’ailleurs la première au monde à en être équipée - et le boulevard qui ceinture la čaršija dispose aujourd’hui du tramway, mais l’architecture n’a pas changé. L’habitat y est toujours le fait de maisons individuelles dont le style reprend celui de la maison traditionnelle bosnienne. Seuls les matériaux ont évolué, les parpaings et le béton remplaçant la pierre, pas la forme générale ni l’agencement des pièces suivant l’orientation au soleil. De même, le bazar est toujours constitué de ses dućani à un seul niveau. Ainsi, le Sarajevo ottoman des années 2000 a conservé son aspect d’antan qui lui confère cet inimitable charme de village d’un autre temps.

Monténégro : Pljevlja, un bazar disparu

Le Courrier des Balkans

Monténégro : Pljevlja, un bazar disparu

Mise en ligne : mercredi 22 avril 2009
Ancienne capitale du sandjak d’Herzégovine, Pljevlja fut pendant des siècles un centre de pouvoir et un important carrefour commercial. Mais que reste-t-il aujourd’hui de cet héritage ottoman qui a façonné la société, la culture et l’art de vivre de cette ville du nord du Monéténgro ? Les bâtisses ottomanes ont laissé la place aux édifices communistes et le souvenir même de ce passé glorieux commence à disparaître.

Par Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin [1]

À la tombée du jour, toute la population de Plevlija se presse sur le korzo pour profiter des derniers rayons de soleil, s’attabler dans les nombreux cafés de la rue principale et s’entretenir avec les voisins des nouvelles du bourg. Dans cette petite ville du nord du Monténégro, qui comptait 21.000 habitants en 2003, les bâtiments communistes du centre, construits dans les années 1970, ressemblent à ceux de toutes les agglomérations de l’ancienne Yougoslavie. Les rues tranquilles qui rayonnent depuis le korzo sont bordées de petites maisons devant lesquelles jouent des enfants. En somme, la vie paisible et sans histoire d’une petite ville de province.

Cependant, la magnifique mosquée Husein Pacha, construite au XVIe siècle, et quelques demeures ottomanes témoignent toujours du passé glorieux de cette agglomération, jadis importante ville commerçante et centre du pouvoir régional ottoman : la ville fut durant plusieurs siècles la capitale du sandjak d’Herzégovine.

Le dernier descendant des pachas Selmanović habite toujours l’une de ces bâtisses, située en périphérie de l’agglomération, derrière un parking où stationnent des camions. Construite au XVIe siècle par cette riche famille musulmane, elle menace aujourd’hui de s’effondrer. Loin de s’en inquiéter, les autorités de la commune attendent sa destruction pour s’approprier le terrain. L’extrême pauvreté de son actuel propriétaire, Mahmut Selmanović, ne lui permet en aucune façon de pourvoir restaurer l’édifice. Sa famille, ruinée par la Première Guerre mondiale et la chute de l’Empire ottoman, vit depuis dans la misère. L’homme, revenu au Monténégro après une longue vie d’errances, n’a en effet pour survivre que les 80 euros d’aide sociale que lui accorde chaque mois le gouvernement monténégrin. D’ici quelques années, la demeure des derniers pachas d’Herzégovine aura disparu et avec elle tout un pan de l’histoire du Monténégro...

Grandeur et décadence d’une ville de caravane

Le développement de Pljevlja ne commence véritablement qu’avec la conquête turque. La très petite agglomération passe sous le contrôle des Ottomans en 1462. Ceux-ci rebaptisent la bourgade du nom de Tašlidža, ou « thermes de la pierre ». Plevlja/Tašlidža est une ville ouverte, sans fortifications. Selon le recensement du Sandjak d’Herzégovine de 1477, c’est déjà un lieu de marché connu, qui compte 101 foyers et 12 jeunes hommes non mariés.

Le développement de Pljevlja/Tašlidža s’explique avant tout par sa position sur les routes de caravanes remontant de Raguse (Dubrovnik). Depuis Pljevlja/Tašlidža, on peut gagner Foča, Sarajevo et la Bosnie centrale, mais aussi Novi Pazar, en traversant le plateau de Pešter puis Skopje et Istanbul. Une autre route se dirige vers la Serbie. En 1477, un marchand ragusain, Živan Pribičević, a le monopole du commerce du cuivre à Pljevlja. La région connaît en effet, de longue date, des activités minières, notamment dans la zone de la Bukovica, entre Pljevlja et Foča. En1516, il y avait 150 foyers, 130 chrétiens et 20 musulmans. La plupart des maisons sont alors construites en bois.

Mehmet Pacha Sokolović, fondateur du fameux pont de Visegrad, dont Ivo Andrić fit la chronique, occupa les fonctions de pacha du sandjak d’Herzégovine de mars 1567 à mars 1569. À l’époque, le siège de ce sandjak était basé à Foča, aujourd’hui en Bosnie. En 1569, le pacha Sokolović dota Pljevlja de la mosquée Husein Pacha, puis d’une tour de l’horloge (Sahat Kula), d’un caravansérail et d’un bezistan, un marché couvert. Il construisit également le palais du Sandjak Bey, qui comportait 20 chambres et une cour pour les festivités. De nombreuses sources mentionnent l’importance du bazar qui fait l’admiration des voyageurs étrangers qui traversent la ville, comme le Vénitien Paolo Contarini ou les Français Pierre Lescalopier (1574) et Jean Palerne (1581-1583). En mars 1574, Pierre Lescalopier fait la route à cheval de Foča à Plejvlja, traversant une « forest dangereuse pleine de voleurs » [2], la Bukovica. En 1576, le siège du Sandjak d’Herzégovine est transféré à Pljevlja. Il y resta jusqu’en 1833.

Au milieu du XVIIe siècle, on comptait deux madrase, trois mekteb (écoles élémentaires), deux tekke de derviches, trois hans et deux caravansérails, le palais du pacha. La ville est divisée en deux zones principales : les musulmans vivent au sud de la rivière Breznica, les chrétiens au nord. La ville comptait alors 700 maisons et quelque 6.000 habitants. La zone d’habitat musulman était partagée en douze mahale (quartiers), possédant chacune leur mosquée. En 1936, il n’y avait plus que neuf mosquées à Pljevlja, sept en 1959, et quatre aujourd’hui.

En 1664, le grand voyageur ottoman Evliyâ Çelebi visite Pljevlja. Il parle du bazar et précise qu’il compte 200 échoppes – mais le voyageur avait souvent tendance à l’exagération. Tous les artisanats étaient représentés. Toutefois, les artisans de la čaršija ne sont pas groupés en esnaf (corporations), contrairement à ce que l’on observe dans de nombreuses autres villes, les différentes activités ne se répartissent pas en rues séparées, sauf pour les forgerons et les bouchers. La plupart des échoppes se ferment avec des volets de bois, toute activité cessant dans la čaršija dès la tombée de la nuit. La ville possède aussi de belles maisons en pierre, précise Evliyâ Çelebi.

La čaršija connut un grand développement après le congrès de Berlin (1878), le nombre d’échoppes augmenta et les boutiques gagnèrent toutes les mahale de la ville, car le bazar était devenu trop petit, au moment mêmes où d’autres bazars ressentent la première concurrence des productions industrielles. De fait, la ville profita à plein du nouveau contexte géopolitique. Au congrès de Berlin, les Autrichiens avaient obtenu le droit d’installer une garnison à Pljevlja et la ville devint le siège du consulat autrichien dans le Sandjak. Pourtant, la ville restait formellement placée sous la souveraineté ottomane, comme le Sandjak de Novi Pazar, à qui le destin de Plevlja allait être lié. La ville possédait donc deux casernes, l’une autrichienne, l’autre turque. Le mandat autrichien poussa aussi de riches familles de Bosnie à venir s’installer dans la région. La population augmenta de façon importante, et beaucoup de nouvelles échoppes apparurent, des boulangeries, des cafés, etc.

Les marchandises les plus précieuses arrivaient de Salonique et d’Istanbul, via Skopje et Novi Pazar. Pljevlja était aussi connue pour son grand marché aux bestiaux, ce qui explique le nombre important des tanneurs et des peaussiers. À la fin du XIXe siècle, les deux familles les plus riches étaient les Čulahović et les Rizamulić. On raconte qu’ils était si riches qu’ils se réunissaient dans leurs boutiques pour boire et rire, et qu’ils refusaient de servir les clients qui se présentaient, affirmant fièrement ne faire que du commerce en gros.

Au début du XXe siècle, Pljevlija atteint un maximum démographique avec 20.000 habitants. La ville a également accueilli les musulmans chassés de Nikšić et de Kolašin par l’expansion monténégrine. Cet « âge d’or » dura jusqu’aux guerres balkaniques : en 1913, la ville de Pljevlja intègre le Monténégro, et beaucoup de grandes familles musulmanes se réfugient en Turquie.

Il faut cependant noter que la čaršija n’a jamais été exclusivement musulmane : il y avait de grandes familles de commerçants orthodoxes, comme les Obradović, les Šećerović, les Bajić ainsi que des commerçants juifs qui furent présents jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Après la Première Guerre mondiale, alors que Pljevlja, comme tout le Monténégro, est désormais rattachée au nouveau « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes », la čaršija entre dans une longue agonie. La ville ne jouit plus d’une position géographique avantageuse, alors que de nouveaux axes de communications, notamment ferroviaires, se développent. Or, le train n’est jamais arrivé jusqu’à Pljevlja, malgré des projets de liaison vers Foča, en Bosnie. Le nombre d’artisans et de commerçants diminue, beaucoup d’échoppes ferment, même celles des tanneurs. En effet, apparaissent des usines modernes de textile et de cuirs : l’artisanat traditionnel n’est pas de taille à supporter la concurrence.

Toute la société est balayée par d’intenses bouleversements. Avec la réforme agraire, les beys perdent leurs vastes domaines agraires, et certains sombrent dans la misère, qui touche aussi certains commerçants et artisans du bazar. On voit apparaître à cette époque le groupe des « fous de la čaršija », des déclassés qui survivent en ayant recours à la mendicité.

Alors que les relations entre orthodoxes et musulmans n’avaient jamais été conflictuelles, de premiers cas d’intolérance et de violence intercommunautaire sont attestés dans les années 1930, dans un contexte global de paupérisation de la ville. Nombre de familles musulmanes continuent d’émigrer vers la Turquie tout au long de cette période.

Alors que dans la tradition, les fils faisaient le métier de leurs pères, cette chaîne de transmission est brisée. Dès début du XXe siècle, d’ailleurs, les riches éleveurs avaient commencé à envoyer leurs fils à l’école. Les enfants des familles aisées du bazar accèdent à l’Université dans les années 1930. Beaucoup en revinrent militants communistes convaincus, la ville faisant même figure de petit bastion du Parti communiste yougoslave, clandestin depuis 1921.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les enfants des artisans du bazar, devenus militants communistes, rejoignirent le mouvement des partisans, fortement implanté dans tout le Sandjak de Novi Pazar. C’est aussi durant la guerre que les tensions vont tragiquement s’accroître entre musulmans, majoritairement favorables aux partisans communistes, et orthodoxes, qui soutenaient le mouvement des tchétniks serbes. Le Sandjak et la région de Pljevlja furent le théâtre de nombreuses tueries.

Après la guerre, ce sont ces jeunes communistes, issus des familles d’artisans et de commerçants du bazar, qui détruisirent la čaršija, perçue comme un symbole des temps anciens. Sur l’emplacement même de la čaršija, furent construits des bâtiments administratifs modernes comme l’actuelle mairie de la ville. Les principaux responsables de la destruction de la čaršija sont donc les artisans déclassés et les militants communistes d’avant-guerre. En échange, le nouveau pouvoir communiste offrit quelques postes importants à ces nouveaux cadres souvent d’origine musulmane : un ancien boucher devint maire de la ville, un ancien tailleur directeur des mines de charbon, un ancien cordonnier directeur des biens communaux.

Après guerre, la migration des musulmans vers la Turquie se poursuivit, favorisée par les autorités. Les autorités communistes achevèrent la destruction du bazar pour loger les ruraux qui affluaient vers la ville, à commencer par les anciens partisans, qui formaient désormais la nouvelle élite sociale. En 1958, toute la čaršija était détruite.

La destruction programmée de l’héritage ottoman

Que reste-t-il aujourd’hui de l’héritage ottoman à Pljevlja ? Les bâtisses ottomanes ont laissé la place aux édifices communistes et le souvenir même de ce passé commence à disparaître. Jakub Durgut, secrétaire de la Communauté islamique de la commune, s’attache depuis des années à collecter les archives et les histoires qui rappellent cette période. « Tout le monde, et en particulier le pouvoir politique cherche à faire disparaître les traces du passé ottoman au Monténégro », assure-t-il, « les Bochniaques musulmans sont de moins en moins nombreux, ils émigrent en Bosnie-Herzégovine ou à l’étranger. Il n’y a plus de place pour nous ici ». Le recensement de 1991 avait dénombré 6.964 Musulmans sur une population totale de 39.593 âmes. Ils n’étaient plus que 1865 au recensement de 2003 [3].

De fait, si la cohabitation entre orthodoxes et musulmans a été bonne durant des siècles, les combats de la Seconde Guerre mondiale et les guerres des années 1990 ont menacé l’existence des Bochniaques de la région. La commune de Pljevlja et la région montagneuse de la Bukovica, enkystée en territoire bosnien, ont subi les conséquences de l’intensif nettoyage ethnique commis par les forces serbes dès les premières semaines de la guerre de Bosnie-Herzégovine, en 1992. A quelques dizaines de kilomètre de Pljevlja, en Bosnie-Herzégovine, les Musulmans de Čajnice et de Foča sont massivement expulsés ou sommairement exécutés, tandis que la ville de Goražde, fidèle au gouvernement de Sarajevo, est soumise à un terrible siège.

« Depuis la Seconde Guerre mondiale, la région de la Drina, aux confins de la Bosnie-Herzégovine, de la Serbie et du Monténégro, représente une véritable obsession pour les nationalistes serbes, qui veulent en chasser toute présence musulmane », souligne Jakub Durgut. « En 1992, Vojislav Šešelj, le chef du Parti radical serbe (SRS) déclarait d’ailleurs qu’il fallait expulser tous les Bochniaques musulmans du Monténégro et de Serbie, dans une zone de trente kilomètres le long des frontières de la Bosnie. C’est exactement ce programme qui a été appliqué en Bukovica, et dans une moindre mesure à Pljevlja ».

En 1992, le Monténégro est officiellement resté à l’écart de la guerre qui déchirait la Bosnie. Mais la petite république avait décidé, par un référendum fort contesté, de rester associée à la Serbie, et les deux pays avaient formé, en avril 1992, une nouvelle République fédérale de Yougoslavie.

Les dirigeants monténégrins, et en premier lieu l’actuel Premier ministre Milo Đukanović, sont totalement alignés sur la politique de Slobodan Milošević. Les autorités de Podgorica violèrent toutes les conventions internationales en arrêtant des centaines de réfugiés de Bosnie, et en les livrant aux autorités de la Republika Srpska. La plupart des réfugiés furent assassinés dès leur remise aux autorités serbes bosniaques. Certains sont toujours portés disparus [4].

Dans le nord du Monténégro, et tout particulièrement dans la commune de Pljevlja, la situation devint explosive. Dès le début de la guerre de Bosnie, Pljevlja s’impose comme le principal bastion du Parti radical serbe (SRS) au Monténégro, et abrite de nombreuses unités paramilitaires. Miliciens, réservistes et soldats de l’Armée yougoslave multiplient les provocations, agressant les commerçants ou les consommateurs des cafés musulmans. Durant tout le printemps 1992, la ville de Pljevlja est secouée par des explosions incessantes : tous les commerces tenus par des musulmans sont dynamités.

Personne ne sait qui contrôle le poste-frontière de Metaljka, entre Monténégro et Bosnie, où paradent soldats et policiers serbes de Bosnie ainsi que combattants des unités paramilitaires de Bosnie et du Monténégro. Momir Bulatović et le Président de la nouvelle République fédérale de Yougoslavie, l’écrivain Dobrica Ćosić, se rendent à Pljevlja en juin 1992 pour essayer de rétablir l’autorité de l’État, condamnant la multiplication des milices. Les tensions atteignent cependant leur comble en août 1992 : les combattants du « voïvode » tchétnik local Milika Čeko Dačević mettent la ville en état d’insurrection.

La Bukovica connaît un véritable nettoyage ethnique. Les listes précises établies par l’association des citoyens de la Bukovica permettent d’établir un bilan : 111 familles ont été expulsées, soit 322 personnes. On compte plus de 10 victimes directes abattues durant les opérations, tandis que d’autres habitants de la région sont toujours officiellement portés « disparus ».

Les autorités du Monténégro continuent de nier qu’il se soit produit le moindre épisode de nettoyage ethnique sur le territoire de la république. Elles ont remarquablement bien réussi à étouffer l’affaire, sur laquelle des organisations de défense des droits de la personne, comme le Comité Helsinki du Sandjak ou le Fonds du droit humanitaire de Belgrade ont essayé, mais sans grand succès, d’attirer l’intérêt de l’opinion publique internationale. Le TPI de La Haye ne s’est pas jamais penché sur le dossier. Fin décembre 2008, le gouvernement monténégrin a cependant enfin reconnu le crime et offert des indemnités financières à certaines des familles de victimes.

« Aujourd’hui, beaucoup de familles pourraient rentrer en Bukovica et à Pljevlja, mais encore faudrait-il qu’elles obtiennent des aides pour reconstruire leurs maisons et relancer une petite activité économique, comme en Bosnie », affirme Haris Tahirbegović, réfugié de la Bukovica installé en Bosnie.

« Pljevlja et la Bukovica représentent la face sombre de l’actuel régime monténégrin. Au lieu d’être jugés, tous les responsables des crimes commis ont été promus, comme l’ancien chef de la police de Pljevlja, devenu chef exécutif de la police du Monténégro », explique Sabina Talović, une militante féministe de Pljevlja .

« À Pljevlja, l’identité monténégrine est très faiblement présente », poursuit-elle. « Les habitants orthodoxes se sont toujours définis comme Serbes. Après sa rupture avec Belgrade, en 1995-1996, Milo Djukanović avait pourtant besoin d’alliés locaux, et il s’est appuyé sur des cadres qui ne cachaient pas, quelques années plus tôt, leurs sympathies tchétniks ».

Lors des élections qui ont suivi le référendum d’indépendance du 22 mai 2006, le DPS a pris le contrôle de la mairie de Pljevlja, jusqu’alors contrôlée par les partis d’opposition pro-serbe, et ce sont des hommes du DPS qui dirigent les grandes entreprises de la ville, notamment les mines et la centrale thermoélectrique. « Toute la nomenklatura locale du DPS était tchétnik il y a dix ans », assure Jakub Durgut. « Maintenant, elle prétend défendre le Monténégro indépendant »...

Sabina Talović, militante de longue date de l’indépendance monténégrine, sait pourtant que le Monténégro ne pourra pas devenir un pays véritablement démocratique s’il n’est pas capable d’affronter tous les aspects de son passé récent mais aussi d’intégrer l’histoire plus ancienne de son passé ottoman. Reste que la maison des pachas Selmanović, qui a résisté à quatre siècle et quatre guerres, ne sera plus qu’un amas de ruines dans quelques années.

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