19.07.2009
Bulgarie : les Pomaks sont-ils gagnés par le fondamentalisme musulman ?
Bulgarie : les Pomaks sont-ils gagnés par le fondamentalisme musulman ?
Propos recueilles par Tanya Mangalakova
Le village montagneux de Ribnovo, peuplé exclusivement de Bulgares musulmans, des Pomaks, a été au centre de l’attention publique ces derniers mois. Tout a commencé dans la nuit du 16 mars 2009, lorsque l’Unité anti-terrorisme a fait irruption chez l’administrateur de la municipalité de Garmen, Ahmed Bashev. Après une longue perquisition, celui-ci a été conduit à Sofia pour y être interrogé.
Le député Yane Yanev avait d’abord accusé Ahmed Bashev et Murat Boshnak, professeur de religion islamique, d’avoir introduit par la force une forme de radicalisme islamique à l’intérieur de l’école du village. À Sofia, les services de sécurité ont interrogé Ahmed Bashev afin de trouver les preuves de ces accusations d’activités encourageant la haine ethnique et religieuse.
L’opération a rappelé le « processus de renaissance nationale » des années 1970 et 1980, lorsque le pouvoir totalitaire bulgare s’était lancé dans une assimilation forcée en bulgarisant des noms de tous ceux appartenant aux minorités musulmanes, particulièrement turque et pomak.
Le port de l’habit traditionnel pomak, le shalvari (large pantalon coloré) et la shamiya (le voile) par les femmes et les jeunes filles de Ribnovo, et l’enseignement de la religion islamique à l’école locale ont animé les débats ayant suivi les événements du mois de mars. Certains trouvaient ces faits préoccupants, d’autres, notamment des organisations pour la défense des Droits de l’homme et certains experts, ont défendu le maire et l’enseignant, soulignant qu’aucun élément concret n’était sorti de l’enquête et que, finalement, le « cas Ribnovo » ne serait qu’une affaire de populisme pré-électoral. Le Premier ministre, le socialiste Sergey Stanishev, a ensuite accusé Yane Yanev de « jouer avec le feu ».
Nous avons discuté de l’Islam à Ribnovo et des blessures laissées par le « processus de renaissance » avec le maire de Ribnovo, Ahmed Bashev.
Tanya Mangalakova (T.M.) : Le village de Ribnovo est connu pour sa population très croyante. Dans son livre Le processus de renaissance, l’historien Mihail Gruev écrit que, selon les données des services secrets communistes, il y avait à l’époque une quarantaine de hodža (guide spirituel) à Ribnovo. Le village est devenu particulièrement célèbre lorsque, le 29 mars 1964, les habitants se sont révoltés contre ceux qui voulaient changer leurs noms : ils sont descendus sur la place du village, faisant face à la milice avec des pierres, des bâtons et des haches. Après cet événement, le village a envoyé une délégation au Comité central du Parti, et Todor Zhivkov en personne a ordonné de suspendre l’opération et de mener une commission d’enquête sur place. Cette révolte a permis de retarder de sept ou huit ans la campagne nationale de bulgarisation forcée des noms...
Ahmed Bashev (A.B.) : Je connais les événements de 1964 par les récits de mes parents. Moi-même, j’étais à peine né à l’époque. À Ribnovo, au temps du régime, il n’y avait pas 40 hodzha, mais un seul. Après 1989, des informations tendancieuses sont apparues dans les journaux. On disait qu’à Ribnovo, les hommes s’habillaient comme des femmes pour échapper à la police et au pouvoir. Ce n’est pas la vérité. En 1964, les gens ont réagi de façon spontanée, descendant dans la rue pour se réunir. Ribnovo est encore un modèle de société fermée. Lorsqu’une famille est en difficulté, le clan élargi a le devoir de lui venir en aide. En 1964, ceux qui sont descendu dans la rue l’ont fait pour défendre leurs traditions, leurs noms et leur identité. Le pouvoir a estimé que les choses devenaient ingérables : les soldats ont été attaqués, les rues et le pont menant au village ont été coupés. Cela a ralenti le processus de renaissance. Todor Zhivkov a envoyé une commission dirigée par le général Ivan Bachvarov. Devant les habitants de Ribnovo, le général a prétendu que toute cette opération n’était qu’une erreur, et il a été porté en triomphe dans les rues du village. Tout cela c’est passé de façon spontanée, sans préméditation. »
T.M. : Beaucoup de médias ont écrit que la religion empêchait la modernisation du village. Quels liens existent-il entre tradition, religion et modernisation à Ribnovo ?
A.B. : Il y a 20 ans, même lors des jours les plus chauds de l’été, il fallait entrer dans la mosquée en manches longues ou avec sa veste, et son chapeau. Aujourd’hui, il est possible d’aller à la mosquée en manches courtes, et éventuellement d’y enfiler des pantoufles. L’islam à Ribnovo n’est plus aussi conservateur, il y a eu des changements, une modernisation. Même le mariage traditionnel, qui attire beaucoup de touristes, est en train de changer. C’est dommage, parce que l’on est en train de perdre le charme unique de cette cérémonie. Les traditions disparaissent et continueront de disparaître, lentement. En Bulgarie, le problème n’est pas l’islam ou le fondamentalisme islamique, qui n’a jamais vraiment existé, mais tout simplement le fait que certaines personnes aient une foi différente. Quant à Ribnovo, tant que les blessures du « processus de renaissance » ne seront pas cicatrisées, l’évolution vers la modernisation sera ralentie.
Ribnovo est un village unique où les femmes portent encore les vêtements traditionnels. Beaucoup croient que les jeunes filles voudraient s’habiller de façon plus moderne, mais que leurs parents les obligent à respecter la tradition.
Ce n’est pas une obligation. C’est une erreur de penser que les femmes de Ribnovo ne s’habillent pas « à l’européenne » par peur d’être jugées ou insultées dans le village. Cela existe peut-être, mais ma femme a toujours porté des vêtements modernes et personne n’a jamais rien trouvé à redire. L’opinion publique est un facteur très puissant que chacun tient en considération, dans le bien comme dans le mal... Cela aussi freine le développement du village. Lorsque je suis arrivé à Ribnovo en 1987, j’étais la seule personne possédant une instruction universitaire. Depuis, une école s’est ouverte au village et aujourd’hui les diplômés ne manquent pas, si bien que beaucoup sont au chômage... Le taux élevé d’émigration exerce également une forte influence sur la société locale. En ce moment, nous construisons une nouvelle route qui reliera directement Ribnovo avec la station de sports d’hiver de Bansko. Tous ces développements ouvrent les mentalités des gens, menant à une évolution rapide.
T.M. : L’irruption des forces spéciales dans votre maison, le 16 mars dernier, et les accusations de fondamentalisme islamique à Ribnovo, émises par Yane Yanev, ont rapidement fait la une des journaux. À votre retour, le village entier vous attendait pour vous porter en triomphe. Quelles ont été les conséquences de cet événement sur Ribnovo ?
(A.B.) : Les habitants de Ribnovo souffrent de ce qui est arrivé pendant le processus de renaissance. Il y a encore des personnes qui pleurent un père ou une mère tués à cette époque. Le jour même de mon transfert à Sofia, les gens de toute la région étaient prêts à réagir, et plusieurs voulaient partir à l’assaut de la capitale pour protester contre mon arrestation. Personnellement, je n’ai plus d’illusions. Depuis vingt ans, je milite pour la tolérance inter-ethnique et un État de droit. En 1989, tous les résultats obtenus par ce processus de renaissance, en matière de tradition et de costumes, par exemple, ont disparu d’un coup. On est retourné en arrière, comme pour se venger. Toutes les jeunes filles qui avaient jeté leur voile pour porter des vêtements « à l’européenne » ont remis leur shalvari et leur shamija, afin de démontrer leur indépendance face à la volonté politique. À Ribnovo, les gens réagissent rapidement dès que l’on porte atteinte à leur identité. L’effet est alors contraire à celui escompté : « Je porte le shalvari et la shamija. Viens donc essayer de me les prendre... »
17:57 Publié dans Minorités ethniques ou religieuses | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pomaks, bulgarie, islam, slaves, turques, ottomans, ribnovo, rhodopes




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