09.09.2009

Roumanie : un village turc oublié par le temps

Evenimentul Zilei
Roumanie : un village turc oublié par le temps
Traduit par Ramona Delcea

Sur la Toile :

Publié dans la presse : 30 août 2009
Mise en ligne : mardi 8 septembre 2009
Près de 33.000 Turcs vivent sur les bords de la mer Noire et dans le delta du Danube, leur communauté comptant parmi les 18 minorités reconnues en Roumanie. Dans le vaste territoire de la Dobrogea, l’un de leurs villages, Baspunar, est le seul du pays où n’habite pas un seul Roumain. La vie s’y organise autour d’une unique source d’eau potable appelée « cişmea ».

Par Mariana Apostol

La Dobrogea est le territoire le plus ancien de Roumanie. Son relief dénivelé conduit les voyageurs à l’épuisement et leur donne le sentiment d’être de courageux aventuriers. Sur place, on découvre avec stupeur les fameuses collines de Moreni connues pour leurs pistes d’enduro. On prend également conscience que Bucarest n’est pas la plus exposée aux tempêtes de poussière.

D’immenses et puissants nuages font en effet perdre la vue et le souffle aux visiteurs. Pourtant aucune bouteille d’oxygène n’est à portée. La bouffée d’air salvatrice vient enfin lorsqu’au loin une tour blanche surgit comme par miracle. Seule l’odeur de fumier rappelle alors aux sens qu’on se trouve bien sur terre.

C’est le village de Bastpunar, ou Fântâna Mare (La Grande Source), petite localité du département de Constanţa, située à 10 km de la Bulgarie. Seule fortification empêchant l’entrée au village, un troupeau d’oies têtues qui a décidé de pondre au beau milieu de la route. Ce n’est pas un village comme les autres, mais une localité frontalière peuplée exclusivement de Turcs, environ 400, dont la seule source d’eau potable est une « cişmea », un point d’eau situé au cœur du village.

Grand vacarme sous la trémie en pierre qui cache la source : des enfants avec des bidons, des vieillards avec des petites bouteilles usées ; ils s’entassent tous pour remplir leurs récipients, comme si l’heure de fermeture du robinet allait sonner.

Ce n’est pourtant pas le cas. Depuis sa naissance, il y a 2000 ans, la source a gardé le même débit et les incertitudes concernant son avenir ne sont pas d’actualité. Bien au contraire. L’ambassade de Turquie à Bucarest à promis d’aider les villageois à mettre en place un système de canalisation autour de la cişmea et à mettre du béton tout autour.

Les habitants de Baspunar ne sont pas les seuls à s’approvisionner depuis cette source qui jaillit comme par magie, d’un sol rocheux, aride et sillonné par des crevasses. Beaucoup d’habitants des trois villages voisins y viennent remplir leurs seaux et même des habitants des villes environnantes parcourent presque 100 km dans le même but. Selon notre guide, l’eau de la source peut être conservée pendant toute une année sans qu’elle perde de ses qualités et sans subir d’altération.

L’existence du village remonterait, selon l’historien de Baspunar, à l’an zéro. Une histoire fantastique sur son apparition est racontée par les villageois. Il semblerait que la Dobrogea fut inondée à cette époque et la crue laissa derrière elle un ravin, celui qui abrite le village de nos jours, entouré, comme à l’époque, par des collines de calcaire, hautes de plus de 30 mètres.

La forêt qui a poussé sur ces collines a donné naissance à la première source d’eau, d’où le nom de la localité : Fântâna Mare. L’épisode est fortement lié à une autre histoire ; celle d’un buffle qui, chaque soir, venait au village. Les habitants en ont déduit que le buffle venait assouvir sa soif et donc, qu’il devait y avoir une source. Ils ont suivi l’animal et c’est ainsi qu’ils ont trouvé le point d’eau.

Tensions avec les voisins bulgares

La cişmea continue d’attirer non seulement des consommateurs, mais aussi des curieux de toute la Roumanie. Cristea Gascan, le maire de la commune à laquelle appartient le village, cherche à développer un site touristique autour de ce petit bout de terre marqué par une légende ancienne et où vivent quelques 400 Turcs de confession musulmane.

Mais, au village, les voisins bulgares ne sont pas les bienvenus, loin de là. Chaque communauté insulte l’autre par delà les collines et lorsqu’elles se croisent, elles s’ignorent.

Sabatin, le représentant de la commune, raconte : « Les Bulgares sont les plus méchants. Nous nous entendons bien avec les Roumains, ils nous ont laissé vivre dans ces lieux. Par contre, quand nous nous sommes rendus un jour en Bulgarie faire le marché, tout le monde nous a ignoré parce qu’on parlait le turc. Au final, je me suis tellement énervé, que je me suis mis au milieu des Bulgares et j’ai crié fort pour qu’ils ne m’ignorent plus. Ils nous prennent de haut, alors qu’ils sont plus pauvres que nous et que leurs villages sont très dégradés ».

Des rituels solennels

Les messes du Ramadan résonnent dans les haut-parleurs et les radios. Dans la mosquée située derrière la source d’eau, au lieu d’une foule de croyants, trois femmes seulement sont assises dans la salle de prières, récitant un passage du Coran. Deux apprennent à lire l’arabe, la troisième est leur professeur. Elle a pris elle-même des cours en Turquie, grâce aux dons de plusieurs hommes d’affaires turcs et était retournée transmettre à ses co-villageois ce qu’elle avait appris. Ce serait, selon notre guide, une pratique courante au sein de la communauté turque.

La purification par l’eau est un autre tradition que les villageois ont gardée. Les femmes rentrent chez elles et, à 13h30, le serviteur de la mosquée, qu’ils appellent « Ogea » fait son apparition. C’est un jeune homme aux cheveux bruns de 21 ans, qui baisse son regard après avoir salué les invités en guise de respect. Il s’appelle Revan, mais tout le monde l’appelle Monsieur Ogea. Avant la messe, la tradition veut qu’il exécute un rituel de purification par l’eau.

Il se déchausse à l’entrée de la mosquée, se lave les mains trois fois, il se lave la bouche, le nez et les coudes. Ensuite, avec sa main droite, il laisse couler de l’eau du haut de sa tête jusqu’à sa poitrine et finit par se laver les oreilles et les pieds. Enfin, il met un voile sur sa tête et se couvre d’un long manteau noir, appelé « gipee ».

Avant de dérouler son rituel solennel, Revan appelle ses croyants à la prière à l’aide d’un haut-parleur. Cet appel prend la forme d’une chanson. Les femmes du village rappellent leurs poules qui crèvent de chaud, les enfants allument les radios et de la musique court dans toute la vallée. Le Ramadan, semble-t-il, n’est pas la fête de tous les Turcs.

 

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