25.06.2010

Le retour au Caucase des Tcherkesses du Kosovo

Le Courrier des Balkans

Le retour au Caucase des Tcherkesses du Kosovo

De nos envoyés spéciaux à Maykop
Sur la Toile :
Mise en ligne : vendredi 25 juin 2010
Au XIXe siècle, des milliers de Tcherkesses, fuyant la conquête russe du Caucase, se sont installés au Kosovo, alors sous autorité ottomane. Pris au piège entre les nationalismes serbe et albanais, les Tcherkesses de Donje Stanovce ont choisi de revenir sur la terre de leurs ancêtres en 1998-1999. Ils vivent aujourd’hui près de Maykop, la capitale de la République autonome des Adyghées, dans l’aoul de Mafekhabl.

Un reportage de Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin

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Venise Mer Noire

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Lénine à Maykop (©Laurent Geslin/CdB)

A n’importe quelle heure du jour et de la nuit, les larges rues de Maykop paraissent vides. Cette petite ville de maisons basses compte à peine plus de 100.000 habitants. En cherchant bien, on peut trouver à Maykop deux hôtels, trois restaurants, un café Internet et, dominant la vaste esplanade du Soviet suprême, une grande statue de Lénine. Certains édifices ont été rénovés, comme l’immense Philharmonie, et la ville compte aussi une importante construction nouvelle : une grande mosquée, qui abrite également l’administration religieuse des musulmans de la République des Adyguées et du Territoire de Krasnodar.

La République des Adyguées n’était autrefois qu’une région autonome de Russie. Elle a été érigée au statut de République autonome en 1993. C’est un sujet de la Fédération de Russie, administrativement rattaché au Territoire de Krasnodar. On est ici déjà dans le Caucase, mais pas encore dans la montagne. Depuis Maykop, la steppe immense s’étend vers le nord, des collines fertiles descendent vers le Kouban.

La majorité de la population est russe, principalement d’origine cosaque. Les Adygués ne représentent qu’environ 20% des 450.000 habitants de cette petite république. Le terme d’Adyguée correspond à celui de Tcherkesses. Plus exactement, toutes les tribus tcherkesses – y compris celles qui vivent aujourd’hui dans les républiques autonomes voisines de Karatchaevo-Tcherkessie et de Kabardino-Balkirie se définissent comme « adyguées ». Le nom de « Tcherkesses » est un exonyme, donné par les Russes. Ces différentes tribus parlent différents dialectes de la langue adyguée. Autrefois, avant la conquête russe, le territoire adyguée – ou tcherkesse – s’étendait des rives de la mer d’Azov à celle de la mer Noire, mais le colonisateur russe a massacré ou expulsé ce peuple. Des tribus entières ont disparu, et l’immense majorité des Tcherkesses survivants a fui vers les territoires ottomans après la terrible bataille de Krasnaya Poliana, en 1864, qui vit l’extermination de la tribu des Ouybours. Krasnaya Poliana sera le site principal des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi en 2014 mais, pour les Tcherkesses, ces hautes vallées restent connues comme le lieu du massacre de Kbaada.

Le destin des muhacir

Après 1864, les Tcherkesses ont donc pris massivement la route de l’exil, attendant les bateaux turcs qui devaient leur permettre de traverser la mer Noire. Beaucoup de ces muhacir (réfugiés) périrent dans les zones marécageuses du littoral pontique ou au cours de la traversée. Les Tcherkesses sont aujourd’hui plus nombreux à vivre en Turquie que dans le Caucase, et d’importantes communautés sont également établies en Syrie ou en Jordanie. Des milliers de Tcherkesses prirent aussi la route des Balkans.

« Nos ancêtres ont marché près d’un an, depuis la Bulgarie, en butte à l’hostilité des populations locales, avant de s’installer au Kosovo », raconte Isak Cej, revenu vivre en République des Adyguées en 1998. « Quand nos ancêtres ont découvert le site de Donje Stanovce, ils ont tout de suite compris que c’était une bonne terre, où l’on pouvait vivre. Ils se sont entendus avec les Serbes du village voisin de Priluzje, et ils ont créé un village, sur le modèle des aouls du Caucase. Il y avait plus de 100 maisons tcherkesses dans ce village, et nous avons toujours vécu en paix avec nos voisins ». Les Tcherkesses se sont établis dans plusieurs villages de la plaine du Kosovo, entre Mitrovica et Pristina. Au début du XXe siècle, la communauté était forte de plusieurs dizaines de milliers d’âmes.

Isak Cej reconnaît qu’il a beaucoup contribué à l’idée d’un retour sur la terre des ancêtres, même si la dégradation de la situation au Kosovo fut, bien sûr, l’élément déterminant.

Les Tcherkesses du Kosovo ont toujours conservé leur bien le plus précieux, leur langue, transmise de génération en génération. Par contre, toutes les relations entre l’Empire ottoman et l’Empire russe sont restées bloquées jusqu’à la Première Guerre mondiale et, pense Isak Cej, « un véritable tabou a empêché les réfugiés de parler du pays d’origine, ravagé par la colonisation russe : ainsi, nous ne savons pas exactement de quel village nous venons ». Après la chute des deux Empires, les contacts sont redevenus possibles et, dans les années 1920, le village de Donje Stanovce a même accueilli plusieurs Tcherkesses qui avaient combattu dans les armées blanches du général Denikine, durant la guerre civile russe. La petite société tcherkesse du Kosovo participait d’un vaste réseau diasporique allant jusqu’en Turquie et même jusqu’à Paris.

« Durant la Deuxième Guerre mondiale, plusieurs hommes de notre village sont partis se battre dans la division SS Prince Eugène, dans l’espoir de chasser enfin les Russes du Caucase », explique Isak Cej. A l’époque, le village de Donje Stanovce, dépendant de la commune de Vucitrn/Vushtrri, se trouvait dans la zone d’occupation allemande du Kosovo… Après-guerre, les relations entre les différents segments de la diaspora se sont maintenus, tandis que le monde tcherkesse s’élargissait encore, avec l’émigration vers l’Allemagne. Dans la Yougoslavie titiste, les Tcherkesses furent reconnus comme une minorité nationale jusqu’au début des années 1960, avant de disparaître des statistiques officielles. La survie identitaire de la petite communauté était désormais menacée. Isak Cej a étudié le théâtre au Conservatoire de Pristina, mais il n’a jamais pu jouer au Kosovo : « obtenir un emploi dépendait des clés nationales. Mes professeurs me l’ont dit : pour être engagé, il aurait fallu que je me déclare albanais… Mais pourquoi le faire ? Je suis Tcherkesse, pas Albanais.. ; »

Son fils Alkes, comme tous les jeunes Tcherkesses de Donje Stanovce a commencé ses études à l’école primaire albanaise du village, avant de fréquenter l’école serbe de Priluzje, au début des années 1990, quand la société du Kosovo s’est scindée en deux et que les écoles albanaises sont devenues illégales. Isak Cej ne veut guère parler des années 1990, et des lourdes pressions qui ont commencé à peser sur le peuple tcherkesse du Kosovo : « chacun nous enjoignait de choisir un camp. Nous étions musulmans comme les Albanais, mais nous avions de très bonnes relations avec nos voisins serbes de Priluzje »… Les Tcherkesses n’ont pas choisi de rallier les « institutions parallèles » mises en place par les Albanais, ce qui leur a valu une dangereuse réputation de « collaborateurs » des autorités serbes. Et, en 1998, la perspective du « retour » dans le Caucase a pu se concrétiser.

Retour sur la terre des ancêtres

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Binas Cej (©Laurent Geslin/CdB)

L’opération de « rapatriement » des Tcherkesses du Kosovo a été montée par les autorités de la République adyguée, avec le soutien de celles de la Fédération de Russie. Un ardent patriote a joué un rôle crucial dans cette aventure, Gazi Chemso, aujourd’hui ministre de la Culture de la République autonome.

Tous les peuples caucasiens nourrissent en effet le rêve d’inverser les conséquences démographiques de la catastrophe de 1864, ce qui supposerait de faire revenir massivement les descendants des muhacir chassés en Turquie. Quelques uns ont répondu à l’appel, mais bien peu – « peut-être un millier de Tcherkesses dans tout le Caucase », soupire amèrement l’historien Nihat Berzedie, lui-même venu de Turquie pour vivre à Maykop. Il est vrai que les pauvres républiques post-soviétique autonomes du Caucase ont peu à offrir : l’économie demeure sinistrée, et le spectre de la guerre menace toujours, de la Tchétchénie à la Géorgie…

Pour les Tcherkesses du Kosovo, l’heure était pourtant venue de tenter l’aventure. Le village de Donje Stanovce a été directement touché par les premiers combats du printemps 1998 au Kosovo, violences et enlèvements étaient devenus monnaie commune.

Binas Cej, un neveu d’Isak, qui habite dans la maison voisine, se souvient du voyage et de l’arrivée à Maykop, le 1er août 1998, quelques jours avant qu’il ne fête son seizième anniversaire. « Nous avons d’abord été hébergé dans un immeuble collectif géré par le Comité pour les rapatriés, dans le centre de Maykop, au 133, rue Lénine. Deux ans plus tard, nous avons pu emménager dans nos nouvelles maisons de l’aoul de Mafekhabl. Toutes ces maisons ont été entièrement financées par le gouvernement adyguée ».

Cet aoul situé à quelques kilomètres de Maykop compte aujourd’hui 21 maisons, vastes et bien bâties, disposant toutes d’un grand jardin. Le village possède aussi une petite mosquée – construite par un Tcherkesse de Naltchik, en Kabardino-Balkirie, se souvient Binas. « Il n’avait pas d’argent, mais il est venu nous demander si nous voulions une mosquée. Nous avons dit oui, et il l’a construite lui-même, en travaillant de ses mains, par solidarité. Pourtant, nous ne sommes pas très religieux et la mosquée est souvent vide ».

Au 133, rue Lénine, quelques familles vivent toujours dans le centre collectif, principalement des personnes âgées, et un petit bureau est supposé répondre à tous les besoins particuliers des rapatriés. Dans la salle d’attente, on peut voir un plan du village de Mafekhabl, tel que les autorités adyguées l’avaient imaginé : l’aoul aurait dû compter plusieurs centaines de maisons, disposer d’un centre administratif, d’un centre culturel, d’une école, d’un centre commercial… Le retour n’a concerné que quelques dizaines de familles, et le village est resté bien plus modeste, mais l’effort consenti demeure notable, à l’échelle des moyens de la République adyguée.

Binas avait commencé ses études en albanais avant de les poursuivre en serbe. Arrivé à Maykop, il a dû se mettre au russe, l’adyguée qu’il parle en famille ne lui permettant pas de poursuivre ses études ni de s’intégrer dans son nouvel environnement. « Le plan de retour prévoyait un an de cours de russe pour les nouveaux arrivants, mais j’ai préféré m’inscrire tout de suite à l’école secondaire. Le russe est venu tout seul », explique le jeune homme.

« Ici, l’horizon est infini »

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Le village de Mafekhabl (©Laurent Geslin/CdB)

Binas a pu s’inscrire à la Faculté de médecine de Krasnodar et poursuivre une spécialisation en chirurgie faciale. Il vient d’être embauché comme chirurgien à l’hôpital de Maykop. Pour lui, la Russie est le pays de tous les possibles. « Au Kosovo ou en Serbie, les étudiants n’ont jamais l’occasion de passer aux travaux pratiques. Ils étudient dix ans dans les livres, sans rien savoir faire. Dès le début de mes études, j’ai commencé à opérer, et j’ai eu les meilleurs professeurs. Certains avaient enseigné à Paris ou aux USA », explique fièrement Binas, en faisant défiler sur son téléphone portable des photos de lourdes opérations de chirurgie faciale.

Son frère est juriste, lui aussi a trouvé un emploi. Le fils d’Isak Cej est directeur technique de la principale entreprise de travaux publics de Maykop. Tous les jeunes Tcherkesses du Kosovo semble s’être admirablement intégrés dans leur nouveau pays. « Seuls les vieux conservent la nostalgie du Kosovo », assure Binas. « Mon père ne parle toujours pas russe. Il ne comprend que l’adyguée, le serbe, l’albanais et le turc ».

Les Tcherkesses de Maykop suivent toutefois avec attention les événements qui se déroulent au Kosovo, et ils ont conservé leur nationalité serbe. « Avec mes deux passeports, le serbe et le russe, je peux voyager partout », se réjouit Binas. Isak Cej a aussi des nouvelles de Donje Stanovce par son frère, émigré en Allemagne, du côté de Karlsruhe, qui se rend fréquemment au Kosovo. « Quelques Tcherkesses sont restés au village, mais ils n’osent pas se déclarer tels, ni même parler l’adyguée dans la rue, et toutes nos maisons ont été occupées par des Albanais. Nous savons qui y habite, mais nous ne pouvons rien faire ».

Binas assure que son frère est « très serbophile ». « Quand Goran Bregovic est venu donner un concert à Krasnodar, tous les jeunes Tcherkesses de Maykop y sont descendus », se souvient-il. « Quelle fête cela a été ! »

Isak Cej est moins enthousiaste. « Ici, c’est la terre de nos ancêtres, mais durant six générations, les nôtres ont vécu au Kosovo, qui est aussi notre pays ». Lui-même n’a pas pu trouver de travail. « Quand je suis arrivé à Maykop, on m’a proposé de travailler au théâtre russe, mais je ne parlais pas assez bien la langue. Ensuite, on m’a proposé un autre emploi au théâtre adyguée, mais le salaire n’était que de 100 dollars par mois : comment aurais-je pu faire vivre ma famille avec cette somme ? J’ai préféré m’installer ici, au village, et cultiver le jardin pour nourrir les miens ». Isak est justement fier de cet immense jardin, sûrement le plus beau du village, l’objet de tous ses soins. Il possède près de 40 arbres différents et tente sans cesse d’acclimater de nouvelles plantes. Il montre ses espèces balkaniques ou sibériennes. Il a même réussi à faire pousser un beau figuier, alors que les températures tombent à moins 40 degrés l’hiver à Maykop. Il tente désormais d’acclimater des oliviers. « Nous avons des fruits et des légumes durant neuf mois de l’année », se réjouit-il.

Isak montre la plaine immense qui s’étend derrière l’aoul de Mafekhabl. « Ici, l’horizon est infini. Au Kosovo, nous étions tous serrés les uns contre les autres. Ici, tout est grand », explique-t-il. « Il y a quelques années, des représentants du ministère de l’Agriculture sont venus admirer mes courges. Il n’en avait jamais vu d’aussi grosses, mais ils ont été surpris par la façon dont je les plantais, en rangs serrés. Au Kosovo, nous sommes habitués à utiliser le moindre centimètre carré de terre, tandis qu’ici, l’espace ne se compte pas. Vivre à l’étroit a aussi marqué nos mentalités, nos enfants verront certainement le monde d’une autre manière »…

Isak est un érudit, qui a travaillé avec Georges Dumézil sur la langue adyguée. Il n’a jamais pu faire son métier de comédien, ni à Pristina, ni à Maykop, et il observe la steppe en philosophe, tout en cultivant ses légumes. Revenir au Kosovo ? Pour lui, la question ne se pose pas, malgré toutes les difficultés de l’adaptation dans ce nouveau pays. En partant du Kosovo, Isak avait emporté son bien le plus précieux : un berceau amené au Kosovo par les réfugiés du XIXe siècle. Ce berceau a abrité tous les enfants des générations successives de la famille qui sont nés au Kosovo, avant de revenir dans le Caucase. Isak l’a offert au Musée national de Maykop. Les Tcherkesses du Kosovo ont peut-être retrouvé le « berceau » de leur peuple en République des Adyguées.

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