23.10.2010

Albanie : pourquoi cet amour inconditionnel de l’Union européenne et de l’Occident ?

Le Courrier de l’Albanie

Albanie : pourquoi cet amour inconditionnel de l’Union européenne et de l’Occident ?

Traduit par Belgzim Kamberi
Sur la Toile :
Mise en ligne : mardi 19 octobre 2010
Il y a 60 ans, les Albanais adulaient la Yougoslavie de Tito. Ensuite, ils ont adoré la grande Union soviétique, puis enfin la Chine de Mao... Aujourd’hui, ce sont l’Union européenne et l’OTAN qui reçoivent ce même amour enflammé. Et bien sûr, il est impossible de remettre en cause le « dogme sacré » euro-atlantique, partagé par les dirigeants de gauche comme de droite. Pourtant, qu’est-ce que l’Albanie peut attendre d’une Europe néo-libérale ?

Par Leart Kola

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L’Albanie célébrait en 2008 son adhésion à l’OTAN (©CdB/Marija Janković)

Récemment, un sondage réalisé dans les différents pays des Balkans pour mesurer le soutien des populations à l’intégration européenne a montré que les Albanais étaient toujours les plus enthousiastes. En Albanie, cet enthousiasme est si grand que cela dépasse le terme soutien, car celui-ci implique une forme de rationalité politique. Soutenir un projet sous-entend que l’on connaît bien ce projet, que l’on est conscient de ce que l’on peut perdre ou gagner, et que l’on décide rationnellement de soutenir ou non ce projet, en l’occurrence rejoindre un jour l’Union européenne.

En Albanie, il s’agit d’un engagement sans condition, d’une sorte d’envoûtement. Pourtant, si l’on déconstruisait en termes socio-économiques le projet européen, cet amour aurait bien peu de chances de résister. Ainsi, les Albanais ont décidé depuis vingt ans d’aimer l’Union européenne sans condition, même si l’UE ne leur a guère renvoyé de signaux positifs pouvant justifier cette flamme.

Cette forme d’amour irrationnel n’est pas tout à fait nouvelle dans le monde albanais. Tout d’abord, on a aimé les Yougoslaves : même si ces propos paraissent aujourd’hui invraisemblables, Enver Hoxha, dans un entretien accordé en 1945 au New York Times, avait qualifié les Yougoslaves de « frères de sang » des Albanais. Ensuite, les Albanais ont connu l’amour inconditionnel pour la grande Union Soviétique, et enfin la romance maoïste de la fraternité entre le peuple albanais et le peuple chinois.

La place centrale de Tirana, la place Skënderbeu, a accueilli des foules immenses et des dirigeants de peuples qui ont été adulés avant d’être voués aux gémonies. Ce mécanisme s’est reproduit soixante années durant. Ainsi, tout citoyen albanais d’une longévité moyenne a été appelé à descendre sur cette même place pour proclamer tour à tour son amour et sa haine de peuples, de cultures, de politiques et de dirigeants qu’en réalité, il n’a jamais eu les moyens de connaître.

Depuis les années 1990, le seul soleil qui puisse éclaircir les visages et les esprits des Albanais est l’Occident. Désormais, le discours politique albanais regorge d’expressions d’amour passionnel pour l’Occident, on présente même les fonctionnaires européens de Bruxelles comme des « amis séculaires » de l’Albanie...

Dans le discours politique albanais de ces vingt années de pluralisme, non seulement la réflexion critique vis-à-vis de l’intégration européenne n’a jamais pu s’exprimer, mais il n’y a jamais eu de débat technique sur les conditions de l’intégration à l’UE. La rhétorique a définitivement quitté toute logique pour atteindre un stade purement métaphysique.

Désormais, les dirigeants albanais s’accusent mutuellement de ne pas aimer assez fort l’Europe et les Etats-Unis. Les socialistes déclarent que ce sont eux qui ont engagé le processus d’association-stabilisation avec l’UE et qu’ils ont un amour ontologique pour l’Occident, alors que les dirigeants du Parti Démocratique déclarent qu’ils sont les préférés de l’Occident, car c’est au cours de leurs mandats que devrait enfin survenir la libéralisation des visas.

Un « orgie pro-européenne » si utile aux dirigeants albanais

L’Albanie a célébré en grandes pompes son adhésion à l’Otan, en 2008, au point de susciter l’embarras des dirigeants européens, qui professent des valeurs d’humanisme, de modération et de non-violence. Ce fut la fête à Tirana, comme aux quatre coins du pays. Ce fut un banquet géant pour célébrer l’adhésion à une coalition militaire qui fera peut-être un jour à nouveau la guerre. L’Albanie aime sans conditions l’Occident et les valeurs qu’il promulgue, mais aussi ses paradoxes.

Cette exaltante orgie pro-occidentale est bien utile à la classe dirigeante, qui joue la carte de l’Union européenne pour imposer son hégémonie idéologique, pour étouffer tout débat ou discussion sur la politique menée - cela lui permet par exemple de justifier les licenciements massifs ou de brader les biens publics, mesures présentées comme conditions d’entrée dans l’Union européenne. Cette europhilie est utilisée comme un bon argument pour cacher les affaires louches des dirigeants, qui ne se gênent d’ailleurs pas pour déformer ou contourner les directives de l’UE.

Un exemple classique est fourni par l’affaire de Gërdec (Lire notre article « Drame de Gërdec : l’irresponsabilité des dirigeants albanais). Une des directives de l’Otan demandait à l’Albanie de détruire son vieil armement. Le ministre de la Défense confia tout de suite la tache à une compagnie albanaise et à des collaborateurs américains. Le 15 mars 2008, un des sites de démontage explosa, tuant 26 personnes et en blessant des centaines d’autres, à quelques kilomètres de Tirana. L’usine avait été construite dans une zone habitée, sans aucune condition de sécurité, alors que le démontage était effectué par des villageois de la région, des non spécialistes. Ainsi, quelques cadres albanais et leurs collaborateurs américains dégageaient de belles marges de bénéfice. Le ministre de la Défense justifia la rapidité de la délivrance de la licence avec, selon lui, les conditions requises par l’Otan, donnant ainsi une gifle occidentale à tous ceux qui voulaient lancer le débat sur cette initiative.

L’application aveugle des règles et des directives européennes

Le milieu rural albanais se trouve aujourd’hui dans un état de dégradation totale : les produits agricoles ne pénètrent plus plus les marchés étrangers. Depuis l’accord imposé sur la levée des tarifs douaniers, nos voisins, mais aussi les pays de l’UE, s’emparent de tous les marchés possibles. À la différence des autres pays, on interdit à l’Albanie d’accorder toute forme de subvention ou d’aide aux agriculteurs. Dans de telles conditions, l’agriculture albanaise, une des seules colonnes encore fonctionnelle de notre économie, se trouve en totale faillite.

Ce qui alourdit encore plus la situation est la perversité avec laquelle on impose cette idéologie dans des conditions presque irréelles. Les règles de l’UE ne sont jamais discutées : ils l’ont voulu et nous, nous n’avons pas d’autre choix que de faire ce que l’on nous dit. Ainsi, non seulement le paysan albanais n’a aucune chance de résister à cette avalanche de directives qui le ruine, mais il n’a même pas le droit de les discuter.

Le Parlement européen vient de donner son feu vert à la libéralisation des visas pour l’Albanie. Le dernier espoir qui reste encore sur les tables vides des Albanais est que, peut-être, dans un avenir proche, les Albanais feront partie d’un grand marché du travail et que cela pourra adoucir le mal qui les ronge depuis vingt ans : le manque d’emploi. Ce « plan » est non seulement approuvé par la politique officielle, mais il a aussi un grand soutien du peuple. On pense toujours que l’Europe riche va enrichir tous ceux qui y vivent.

Pourtant, les perspectives de création d’emploi sont illusoires, non seulement quand les Albanais partent à l’étranger, mais aussi quand les étrangers viennent ici pour investir. Un exemple en est fourni par l’expérience de la compagnie Bechtel en Albanie, compagnie choisie par l’Etat pour réaliser le chantier le plus important depuis la chute du communisme, l’autoroute qui relie Tirana à l’extrême nord du pays, la frontière du Kosovo, et qui la reliera même un jour avec Pristina. Lors de la construction de cette autoroute, la compagnie fut obligée de faire venir de la main d’œuvre turque, même si la zone concernée était la plus pauvre d’Albanie, avec un taux de chômage situé entre 25 et 30%. Bechtel ne pouvait pas employer les locaux, car ils n’avaient pas les compétences requises. Ils sont au chômage, et incapable de s’adapter aux besoins d’une entreprise moderne. Les Albanais sans emploi ne savent pas utiliser la technologie (Lire notre dossier « Autoroute Tirana-Pristina : « la route de la Grande Albanie » ? »).

Dans la plupart des cas, ils n’ont même pas le permis de conduire. C’est une main d’œuvre sans valeur. Ainsi, sur le marché du travail modernisé européen, ces travailleurs déclassés, sans aucune capacité, se retrouveront toujours au chômage, même si l’échelle géographique du problème aura changé.

Un bateau en papier qui essaie de traverser l’océan

Pourtant, il ne faut pas en douter, l’Occident et ses valeurs politiques, sociales et culturelles sont aujourd’hui la seule voie à suivre par les Albanais. La notion moderniste proposée par l’Occident et sa philosophie représentative est la clé de l’émancipation et du progrès social. Dans les conditions actuelles, l’Albanie, comme le dirait le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, est pourtant un bateau en papier qui essaie de traverser l’océan. Sa noyade est certaine.

Dans ces conditions, l’Etat albanais, mais surtout les institutions européennes mises en place pour développer ce projet, doivent déplacer leur attention du simple discours normatif vers des propositions concrètes sur le terrain. Il faut des programmes de formation qui augmenteraient les compétences de la classe ouvrière albanaise pour qu’elle s’adapte au nouveau marché qu’elle veut intégrer. Il faut miser sur le développement de cette classe ouvrière, non seulement sur un plan technique, mais aussi au niveau politique, à travers une représentation syndicale.

Cela suppose que l’Europe revoie en urgence son rapproche néo-libérale. Si l’intégration a créé des problèmes dans les pays développés, elle sera tragique en Albanie. L’intégration des Balkans dans de telles conditions aura pour conséquence l’export du précédent roumain. Cela ne manquera pas d’avoir aussi des conséquences négatives en Europe, favorisant la montée des partis d’extrême droite, un « luxe » que l’Europe elle-même ne se permet pas.

Notre penchant pour le libre marché et les politiques néolibérales peut emmener à court terme un bénéfice pour l’économie des pays développés européen, mais rien de stable ni de long terme. Si les Balkans ne transforment pas leur économie en une économie qui produise des richesses, la charge sera insupportable pour l’Europe et les Balkans resteront toujours instables. Pour cette raison, plus que la création d’un grand marché européen, il faudrait privilégier la création de petits marchés européens spécifiques à chaque pays.

L’Albanie dans l’Union européenne, cela veut dire un pays pour les hommes qui travaillent et construisent ici, et non pas leur offrir la possibilité de fuir de chez eux. Malheureusement, les politiques néolibérales européennes dans les Balkans et surtout en Albanie, transforme le problème local de notre pays en un problème global, tant sur le plan économique que social, politique et culturel.

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