07.05.2008

Francs-maçons marseillais et américains à la Libération : une correspondance inédite

Francs-maçons marseillais et américains à la Libération : une correspondance inédite

Christine Roux

Résumé

Travail élaboré à partir de la correspondance de Jean Roumilhac. Ces 160 lettres comportent les originaux américains, canadiens et suisses et les doubles des réponses. En 1944, l’arrivée des troupes américaines suscite un grand espoir de fraternité. Malgré l’interdiction officielle de la Grande Loge de New York, un club maçonnique américain est créé à Marseille et les relations se développent entraînant cette correspondance suivie.

Abstract

This study has been elaborated from Jean Roumilhac’s correspondaence. These 160 letters are composed by american, canadian and swiss’s originals and their answer in duplicate. In 1944, coming of american troops raised up a gret hope of brotherhood. In spite of great lodge of New York’s official prohibition a masonic club is created in Marseilles and human intercourses spreaded out stirring a large following correspondence.

Index

Texte intégral

« Mon premier contact avec la Franc-maçonnerie date de 1912, 20 ans, à Manchester. Dans cette région aux moeurs austères et puritaines les maçons jouissaient d’un réel prestige et ascendant marqué à la fois sur la classe bourgeoise farcie de préjugés et sur la classe ouvrière qui ne parvenait pas encore très bien à concrétiser ses aspirations. Les FM constituaient un îlot privilégié, respecté et un peu craint où on rencontrait un plus grand affranchissement des prérogatives de castes et malgré une religiosité officielle une certaine liberté d’allure envers la bondieuserie ambiante, qu’il aurait été difficile de rencontrer dans tout autre milieu. De là date ma curiosité et une certaine attirance vers la Maçonnerie. La guerre me ramena en France et le hasard me fit connaître un Franc-maçon français. Sans pouvoir distinguer les nuances je perçus des différences assez marquées entre ces deux types de maçonneries mais aussi à certains égards des ressemblances, ce qui aviva encore ma curiosité et après quelques entretiens je lui remis ma demande. »

Jean Roumilhac, qui s’exprime ici en 1947, fut donc initié à l’âge de 28 ans après une entrée atypique, ayant connu la Maçonnerie par la Grande-Bretagne. Il travailla dans la Loge La Parfaite Union du Grand Orient de France à Marseille, dont il fut vénérable en 1935. Il fut élu au conseil de l’ordre en 1937 puis en 1946, élu enfin grand maître adjoint de l’ordre en novembre 1948. Il mourut accidentellement en juillet 1949.

Lorsqu’on lui demanda quel rôle il comptait jouer au sein de la Maçonnerie, il mit en avant deux axes :

« Mes projets d’avenir : je travaille assidûment à réaliser celui qui m’est le plus cher : selon moi la maçonnerie sera universelle et internationale ou ne sera pas. La chaîne d’union est longtemps brisée, il faut rassembler et ressouder les maillons épars. C’est à ce dont je m’emploie en ce moment sous la forme concrète et positive d’un échange de correspondance sur le plan international et par la préparation accélérée d’une conférence mondiale dont mes collègues du Conseil de l’ordre ont admis le principe et la réalisation1. Mon deuxième projet consiste à doter la maçonnerie du Grand Orient d’une véritable doctrine sociale. »

C’est cette correspondance transatlantique qui nous permet d’ouvrir, en ces années d’après-guerre, la vie cosmopolite de Marseille vers des rives plus lointaines.

L’épistolier avait déjà eu une pratique maçonnique ouverte vers l’étranger : en Grande-Bretagne, il est admis à assister à plusieurs tenues, dont des augmentations de salaire et des initiations, fait exceptionnel pour un Français du GODF. Il aida enfin les francs-maçons espagnols à émigrer en France, organisant des réseaux d’accueil. Lui-même avait été affilié avant guerre à la loge Humanidad à Barcelone ; il est à l’origine de l’ouverture, à Marseille, en 1947, de la loge Esperanza, rassemblant des exilés, dont il fut membre fondateur. Il fut reçu membre de la société des Philalethes2 et devint leur correspondant officiel en France.

Ces cent soixante lettres comportent les originaux américains, canadiens, suisses des responsables de l’Association Maçonnique Internationale (A.M.I.) et le double des réponses, tapées à la machine et dupliquées au papier carbone. Quelques unes de ces lettres (une dizaine) ont été envoyées pour information au Grand Orient avec une traduction, personne, alors, n’y maîtrisant assez l’anglais pour suivre de tels échanges. Tous les documents d’avant-guerre ont été brûlés, Jean Roumilhac craignait d’être arrêté. L’ensemble des archives est entièrement inédit.

Tout avait commencé en fait avant la guerre, quand Jean Roumilhac avait noué des relations avec les Philalethes. Son premier correspondant, Cyrus Willard, le président, mourut juste après-guerre et la correspondance se poursuivit avec ses successeurs, s’ouvrant progressivement à d’autres membres, particulièrement le canadien Charles Holmes ; ils correspondaient éventuellement entre eux, formant un réseau franco-américain consacré à un problème essentiel : établir des relations maçonniques entre les deux côtés de l’Atlantique, avec ou sans reconnaissance officielle des obédiences.

En 1944, l’arrivée des troupes américaines suscita un grand espoir de fraternité. Jean Roumilhac tapa sur sa machine à écrire de petites invitations aux francs-maçons américains, les invitant à prendre contact avec lui à Marseille, avec Edmond Pascal3 à Gap. Il les fit ensuite passer dans la revue de l’armée Stars and Stripes. Ses archives comportent sept réponses de soldats ou d’officiers jusqu’au printemps 45. Certains demandent à assister à des tenues, d’autres cherchent simplement un contact. En voici deux exemples :

“I am desirous of meeting members of your organisation, and I would appreciate hearing from you. Respectfully yours.4
“Dear Mr R. Lt Raymond Hild and myself of this company are Free masons of the state of Indiana in the United State. We would appreciate very much the opportunity of attending lodge in your Temple in Marseilles. Please send me information as to the day of the week you meet and the hour and the address of the Temple in order that we will know when to meet at Lodge. An immediate reply will greatly be appreciated. Sincerely.5

Les maçons américains n’utilisent pas le lexique maçonnique et semblent ignorer la non reconnaissance entre les GODF et les Grandes Loges américaines, méconnaissance dont nous trouverons d’autres preuves.

10 Le but de Jean Roumilhac était clair, comme il l’écrit au colonel Parkman :

“Dear Sir,

[...]Now that the Marseilles Masons are well on the way in the reorganisation of our local Lodges, they would be pleased to get in touch with our Allied bretheren.

We should like to give them a warm welcome to prove our gratitude for the liberation of our Country and to exchange views about means of promoting closer relations between bretheren of our nations. We beleive that while you are here we should try to show you that our people’s feelings and hopes are, while we might learn a great deal from you.

We have a chance of setting up links of friendship which might be invaluable for after war relations and for peace in the future; I do not feel we should fail to do so.

Our bretheren have entrusted me with the mission of coming into touch with American Masons and of inviting them to come to our Lodges. Our Temple, though badly damaged, would be placed at your disposal if you wished to meet there, same as American Bretheren did during the 1914/18 war6.

11 Les Américains créèrent à Marseille un club maçonnique et, lorsque Fred Johnson, secrétaire du club, demanda officiellement à la Grande Loge de New York, dont il dépendait, l’autorisation de fréquenter les loges marseillaises, la réponse tomba comme un couperet : interdiction, car il n’existe aucune reconnaissance entre la Grande Loge de New York, le Grand Orient de France et la Grande Loge de France. D’après la date des lettres d’Américains, l’interdiction n’a pas toujours été respectée. Jusqu’en 1949 arrivent des Etats-Unis des voyageurs maçons qui demandent à être reçus à Marseille « if not as a Mason, then as a friend ». Les loges leur étaient systématiquement ouvertes :

“Dear sir and brother, We will no doubt welcome you as a friend and as a mason, nor only by myself, but by all our Marseilles bretheren who make no difference of nationality or creed amongst masons.8

12 Cet état d’esprit animera la suite de cette correspondance franco-américaine : des relations de membre à membre, soudées par un enthousiasme commun, afin de créer un réseau amical malgré les divergences d’obédiences, sans se faire d’illusion toutefois sur leur position : 

« Je crois que tout en continuant à rechercher ces relations nous ne devons pas, pour notre compte, abandonner certaines de nos positions qui nous rapprochent beaucoup plus de la charte d’Anderson que ne le sont les Américains eux-mêmes9 ».

13 Quels sont les points dominants de cette correspondance ?

14 D’abord le rôle fédérateur des associations et de la presse maçonnique. Peu l’A.M.I, dont on voit la vitalité décliner de lettre en lettre, mais la Philalethes society, et ses animateurs : Cyrus Willard, Silas Sheperd, secrétaire, Leo Fischer, second vice-président, Lee Wells, et Walter Quincke. Les relations consistent d’abord en échanges de points de vue, d’informations sur le fonctionnement des maçonneries des deux côtés de l’Atlantique et tous cherchent des explications pour éviter les malentendus. Ainsi, le journal des Philalethes annonce-t-il l’ouverture à Marseille de la loge Esperanza, la création d’une loge Roosevelt et, en 1948, la cérémonie maçonnique franco-allemande de Mains.

15 La revue diffuse également des documents sur la Résistance rédigés par Jean Roumilhac, documents purement informatifs (comment fonctionnait un réseau) ou réflexions sur la situation morale de la France avant et après Vichy. Il fait également publier un texte de l’ancien grand maître Jattefaux Franc-maçon à Buchenwald, toujours, ainsi qu’un témoignage identique du maçon Fraysse. La connaissance des faits ouvre à une réflexion sur l’histoire. Les journaux Masonic Historiology et Masonic Light jouent le même rôle.

16 Les relations évitent la polémique grâce à l’explication (particulièrement sur la position française sur la Bible et l’Eglise), explication fondée sur l’histoire nationale, dont celle de l’enseignement. Jean Roumilhac part du rôle des jésuites sous les Lumières pour en arriver à « l’ultra catholicisme de Vichy et au sac espagnol, qui sont des leçons pour le monde catholique10 ». « Fort heureusement, pour vous aux USA vous n’avez jamais permis à l’Eglise de diriger vos écoles et votre gouvernement11 ». L’écriture montre une totale volonté de gommer les aspérités :

“American Masons seem to be rather suspicious about French Masons but I am afraid they do not take enough trouble to understand the trend of thought, and the conditions of environment which have created slight differences between American and French Masonic Institutions.12

17 Il faut enfin noter la parfaite concorde qui se manifeste dans des échanges d’articles et de publications, malgré deux obstacles : le peu de connaissance des langues étrangères dans les deux pays et les restrictions de l’après-guerre, qui empêchent des transferts d’argent et les abonnements à l’étranger. Ces correspondants cherchent des actes symboliques : le jumelage envisagé entre La Parfaite Union de Marseille et une loge américaine qui porte ce nom, mais où ? Réponse de Charles Holmes : en Louisiane, The perfect Union a été fondée en 1793, mais il existe en Californie La Parfaite Union utilisant les degrés d’apprentissage français et la langue française, et à Los Angeles, Vallée de France.

18 Dans cette même perspective, il est beaucoup question de la réouverture de loges françaises au Canada et aux Etats-Unis, : Les Coeurs réunis de Montréal, Force et Courage, qui travaillait avant-guerre dans l’obédience du GODF. Cet échange se heurte à certaines ignorances ou préjugés concernant la méconnaissance des structures maçonniques américaines par les Français, méconnaissance qui éclate à l’occasion de deux affaires assez amusantes.

19 La première est l’annonce, avec tambours et trompettes, de la visite officielle en France de Swinburne Clymer. Une demande de renseignements apprend que ce Clymer est bien « a mason in good standing » mais qu’il a créé un ‘so-called Rosicrucian Order ‘. Lee Wells, des Philalethes, contacté par Leo Fischer, en profite pour une petite autocritique :

“You may be familiar with the American mind and attitude, and, therefore, you will know that a facet of it is child-lie wonder and gullibility. We are a nation of seekers13”.

20 La seconde met autant en valeur des particularités américaines. En juin 1948, le GODF est secoué par un coup de tonnerre : le F.˙. Johnson, 33e degré, Souverain Gd Commandeur et président du Gd Congrès général maçonnique pour les Etats-Unis et le Canada annonce qu’il a décidé d’établir des relations fraternelles avec le GODF et le Suprême Conseil le Grand Collège des rites. La lettre officielle, bardée de sceaux, est signée de R.J. Wood, 33e, grand secrétaire pour l’étranger. Une seconde lettre annonce que le Gd Maître Viaud et le Souverain Gd Commandeur ont été nommés membres honoraires du Suprême Conseil uni des Etats-Unis. Politesse en retour : Wood et Johnson sont nommés membres du GODF.

21 Jean Roumilhac en avertit aussitôt ses correspondants américains et canadiens et le réseau se met en oeuvre ; les réponses arrivent : début juillet, du Canada. Il n’y existe aucune Grande Loge Unie, mais neuf Grandes Loges souveraines et, fin juillet, le F. Quincke donne le coup de grâce : l’United Supreme Council est une maçonnerie Prince Hall ou « negro ». Les Philalethes sont formels : en les reconnaissant, le GODF se mettrait au ban des Grandes Loges américaines. Lee Wells aborde le problème avec tact :

[the Grand Lodge of Massachusetts] “has taken a brave and bold step toward the Prince Hall Masons in America. There is much racial prejudice over here and Massachusett’s tentative has already had wide spread repercussions. There was also the action of New York Grand Lodge in allowing individual members to have contact with officially un recognized bodies. This has also brought criticism.14

22 Il semblerait que l’après-guerre ait été riche en renaissances sauvages, puisqu’on trouve aussi mention d’un certain Torti, Italien résident à Marseille, qui se pare de titres somptuaires et les envoie aux Etats-Unis. Jean Roumilhac n’arrivera jamais à le rencontrer.

23 La seconde ignorance, des Etats-Unis cette fois, vient de la position française sur la Bible. Lorsque la Grande Loge du Manitoba songe à reconnaître officiellement la maçonnerie française, elle envoie un questionnaire dans lequel figure évidemment la question du Livre sacré. La réponse use de la même stratégie de conviction : « Our common Master Anderson, whose first charter constitutes our most sacred book in France15 ».

24 Quelques correspondants sont moins subtils, comme Harry Boundy, grand secrétaire de la loge de Denver, Colorado, qui envoie des nouvelles de « our mutual ennemy, Staline, waiting for an opportunity to slip a knife into our back in the most approved manner of thieves and murderers16”. L’anticommunisme de ces années de guerre froide peut s’exprimer sans nuances:

“I am quite certain that the masons here would be interested in knowing if any effort on the part of any of your masonic orders is being made to combat the unchristian influence of Communism17”.

25 L’existence en France d’un parti communiste officiel, la laïcité comprise comme athéisme (il n’existe pas de traduction anglaise au mot laïcité, Jean Roumilhac doit user de stratégies d’écriture), la peur que le GODF ne fasse de la politique, voire soit noyauté par les communistes, toutes ces terreurs surgissent au fil des lettres de certains correspondants.

26 Jean Roumilhac se doit de répéter ses explications :

« La Maçonnerie française ne s’occupe pas de politique partisane, cependant elle défend les droits de la personne humaine à la liberté, elle s’élève dans tous les cas contre la dictature. Elle n’agit pas directement en tant que corps constitué mais par le truchement des frères dont elle forge le caractère et parfait les connaissances sans attenter à leur liberté personnelle de penser ni leur imposer le moindre dogme.18 »

27 Cette correspondance chante un credo pacifiste et fraternel, enthousiaste et plein d’espoir :

“I hope that some day may find the Fraternity united, and harmonious. [...] Grand Lodge may prohibit, but the spirit of Freemasonry is much greater than officialdom and we have in the Philalethes society a real Universal Freemasonry.19

28 Cette utopie s’exprime par une langue généreuse, mais peut-être sans critique : la chaîne d’union universelle ne comprend ni les Noirs, ni les femmes ! Dans cette écriture de l’utopie fraternelle, l’épistolier se dupe lui-même. Il écarte l’obstacle politique ou social par la magie un peu incantatoire de la parole. Cela est une force – ou une faiblesse – de l’épistolaire, surtout entre personnes qui ne se connaissent pas et qui n’ont de relations que par lettres ; la relation écrite crée des liens qui cherchent à se renforcer, non à créer des ruptures. La langue subtile, nuancée, permet de créer des espaces de sens partagés. Elle trouve des convergences (ainsi sur la religion) alors que les relations entre nations ou Etats ne s’embarrassent pas de subtilités d’analyses.

29 Mais les obédiences, américaines ou françaises, sont restées marquées par les politiques nationales : terreur du communisme, de l’athéisme pour les Américains, et, pour les Français, un attachement farouche à une laïcité historique, fondement de la République, et à une parole politique. Il est évident toutefois qu’entre cette dizaine de correspondants est née une relation d’amitié véritable, qu’ils se sont sincèrement sentis frères.

30 Ils ont vécu la fraternité par l’épistolaire, et, en ce sens, ils sont peut-être moins des Hommes de bonne volonté20 que des esprits des Lumières. Ils se rapprochent beaucoup de ces personnalités du xviiie siècle, qu’on les appelle Philosophes ou Républicains des Lettres, qui posaient comme fondamentaux des principes partagés en se jouant des frontières. Ils ont bien recréé, entre Marseille et la Californie, la République universelle des francs-maçons.

Annexes

ANNEXE I

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Brouillon de l’invitation aux francs maçons américains

ANNEXE II

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Extrait d’un article de Jean Roumilhac paru dans le journal des Philalethes

Notes

1 - Ce sera les Journées des amitiés maçonniques, organisée les 20 et 21 novembre 1948 autour d’une cession à Paris de l’O.N.U.
2 - The Philalethes society, fondée en 1928, rassemble des francs-maçons « desirous of seeking and spreading Masonic light.[..] The sole purpose of this research is to act as a clearing house for masonic knowledge. It exchanges ideas, researches, problems confronting Freemasonry and passes them through the masonic world” (site Internet des Philalethes).
3 - Conseiller de l’ordre du GODF, Edmond Pascal fut préfet des Hautes-Alpes à la Libération.
4 - Lettre du 8 décembre 1944 de A.F. Ratay.
5 - Lettre du 24 novembre 1944 de Lester C. Human.
6 - Un tableau, affiché dans les locaux du Grand Orient de Marseille commémore cette rencontre pendant la première guerre mondiale.
7 - Lettre de Jean Roumilhac au colonel H. Parkman, Civil affairs Department, du 16 oct. 1944.
8 - Lettre de Jean Roumilhac à Swinburne Clymer du 27 février 1947.
9 - Lettre de Jean Roumilhac au GODF accompagnant la copie de l’échange de courrier entre Fred Johnson et la Grande Loge de New York, 10 mai 1945.
10 - Lettre (traduite pour le GODF) de Jean Roumilhac à Allistair Mc Kowen, de la revue Masonic Historiology, 27 janvier 1947.
11 - Lettre de Jean Roumilhac. du 28 octobre 1948 à Harry Bundy.
12 - Lettre du 14 juin 1946 à Allistair Mc Kowen.
13 - Lettre de Lee Wells, des Philalethes, du 7 octobre 1947.
14 - Lettre de Lee Wells, des Philalethes, du 19 mars 1948.
15 - Lettre de Jean Roumilhac à Douglas Knoop, 19 mai 1948.
16 - Lettre de Harry Bundy, secrétaire de la Grande Loge du Colorado du  1er février 1949.
17 - Lettre de WE Lyon, de San Diego, du 12 novembre 1947, accompagnant un envoi de nourriture et  de vêtements.
18 - Lettre de Jean Roumilhac à W.E. Lyon du 12 novembre 1947, traduite pour le GODF.
19 - Lettre de Silas Sheperd du 8 février 1946.
20 - En référence, bien sûr, aux héros de Jules Romains. C’est du côté de  Romain Rolland que pencherait plutôt cette correspondance.

Pour citer cet article

Référence électronique

Christine Roux, « Francs-maçons marseillais et américains à la Libération : une correspondance inédite », Cahiers de la Méditerranée, vol. 72, La Franc-Maçonnerie en Méditerranée (XVIIIe - XXe siècle), 2006, [En ligne], mis en ligne le 17 septembre 2007. URL : http://cdlm.revues.org/document1179.html. Consulté le 07 mai 2008.

Auteur

Christine Roux

Docteur ès lettres

La Franc-maçonnerie en Syrie sous l’administration française (1920-1946)

La Franc-maçonnerie en Syrie sous l’administration française (1920-1946)

Attraits et rejets du modèle français

Thierry Millet

Résumé

De 1920 à 1946, sous le Mandat français, la Franc-maçonnerie en Syrie connaît une période de grand développement puis de régression. Les francs-maçons du Levant, sensibles aux bouleversements politiques de l’époque, sont d’abord attirés et influencés par les obédiences françaises, pour ensuite s’en détourner. Se développe alors un ensemble de mouvements maçonniques concurrents et indépendants des obédiences françaises.

Abstract

From 1920 to 1946, under the French mandate, Freemasonry in Syria know a period of great expansion and afterwards of recession. Freemasons of Levant sensitive to the political disorders of this period have been at first attracted and influenced by french obediences for after to turn away from them. We see at that time a lot of rival masonic movements totally independent from french obediences.

Index

Plan

Texte intégral

Il existe un parallèle entre la tragédie mandataire et la déliquescence de la maçonnerie française en Syrie. En effet au cours de l’occupation française entre 1920 et 1946, l’activité maçonnique se trouve marquée par un âge d’or de croissance intense puis une période de régression lente toutes deux nourries par des événements conjoncturels politiques survenant en France et au Moyen-Orient1.

Dans ces conditions, la Maçonnerie, en tant que structure sociale, peut-elle faire face sans se transformer elle-même aux forces politiques qui affectent, dès lors, la société syrienne tout entière ? Ainsi, dans un environnement politique prégnant, qu’elles sont les véritables raisons qui animent ces francs-maçons du Levant et qui les conduisent, pour une majorité d’entre eux, à se détourner des obédiences françaises ? Est-ce par fidélité aux principes maçonniques fondateurs ou la reconnaissance d’un modèle français dépassé et loin de leurs objectifs et préoccupations politiques ?

Pourtant les maçons syriens sont attirés par une image collective du modèle français qui marque une période d’identification idéologique. À cet attachement succède un engouement, pour les obédiences françaises, quantitativement important mais aussi qualitativement ambigu. Malgré un contexte politique pourtant moins autoritaire après la Grande Révolte de 1925, la Maçonnerie du Levant se recompose et bon nombre de francs-maçons et de loges s’affranchissent de la tutelle des obédiences françaises. C’est dans ces conditions que se développe un ensemble de mouvements maçonniques concurrents et indépendants des obédiences françaises.

I - L’attrait pour la maçonnerie française

Entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, les réformateurs du système politique ottoman ainsi que les opposants à ce pouvoir centralisé se recrutent en grande partie dans la maçonnerie. Cette dernière trouve ses fondements idéologiques à la fois dans les mouvements révolutionnaires européens et dans les pensées fondamentales issues des Lumières et du positivisme dont la France en reste alors le gisement naturel.

Graphique 1 : Les fondations de loges d’obédience française en Syrie2

Image1

Sources : G.O.D.F., cartons n° 523 (L’Orante), n° 685 (loge Fleur de l’Oronte), n° 1001 (loge Orient & Occident réunis), n° 1000 (loge Syrie), n° 1121 (loge Fleur de l’Oronte). G.L.D.F., cartons n° 506 (loge Qaysun), n° 507 (loge La Renaissance), n° 544 (loge Abu al-Fidha). Robinard Joëlle, La Franc-maçonnerie et la colonisation sous la IIIe République, 1904 à 1936, Thèse d’histoire, Université d’Aix-en-Provence, 1971. Ligou Daniel, Dictionnaire universel de la Franc-maçonnerie, Paris, Éd.de Navarre et du Prisme. Costir Henri et Del Rosano Maria, Annuaire général de la franc-maçonnerie française, La Libre Parole, Paris, 1933.

Un phénomène pragmatique

Avant la Première Guerre mondiale, les obédiences françaises, écossaises et égyptiennes se partagent majoritairement le nombre des loges implantées au Levant alors inclus dans l’Empire ottoman. L’afflux des initiations semble saturer très vite les loges de rite français. C’est le cas à Beyrouth où, pour palier le nombre important d’impétrants et soulager la seule loge Le Liban, trois autres ateliers s’y fondent avant que la maçonnerie ne se diffuse et se multiplie dans les autres principales villes du Levant3. Après les fermetures des ateliers au cours des années qui couvrent le conflit mondial, le Grand Orient et la Grande Loge de France profitent particulièrement de l’instauration du mandat français en 1920 pour se développer en Syrie de manière remarquable jusqu’en 1925 (voir graphique1)4. Développement qui apparut lors des ruptures de régimes politiques au cours des réveils maçonniques que connurent en France le Directoire et la Restauration5. Mais en Syrie, ce mouvement se constitue en complète opposition à la politique cléricale et au contrôle militaire imposés par les Hauts-Commissaires6. Les autres Orients, même s’ils profitent de l’embellie conjoncturelle, restent numériquement en retrait des deux puissances maçonniques françaises7.

Graphique 2 : Demandes d’adhésion et de démission-radiation dans les loges d’obédiences françaises en Syrie

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Sources : G.O.D.F., cartons n° 532 (L’Orante), n° 685 (loge Fleur de l’Oronte), n° 1001 (loge Orient & Occident réunis), n° 1000 (loge Syrie), n° 1121 (loge Fleur de l’Oronte). G.L.D.F., cartons n° 506 (loge Qaysun), n° 507 (loge La Renaissance), n° 544 (loge Abu al-Fidha). Pour les entrées, le graphe concerne les loges Fleur de l’Oronte, l’Orient & l’Occident réunis, Orantes, Syrie, Abu al-Fidha, La Renaissance et Qaysun. Pour les sorties, sont concernées les loges l’Orient & l’Occident réunis, La Renaissance et Qaysun.

Suivant la même dynamique, les demandes d’adhésions et d’affiliations aux loges soutenues par les obédiences françaises affluent jusqu’en 1925 et corroborent le mouvement de créations des ateliers français en Syrie (voir graphique n° 2). Ces deux manifestations quantitatives liées aux fondations et aux initiations tendent, donc bien, à révéler un phénomène collectif d’attrait pour les Ordres français. Cette affection exprime-t-elle de la sympathie pour une culture de la pratique et de la pensée, une recherche d’identification à un modèle ou bien se limite-t-elle à un intérêt propice dans un contexte de rapport entre dominant et dominé.

Un modèle français historique de la pensée et de la pratique

Des discours lus aux cours des réunions maçonniques, ressortent les véritables raisons idéologiques qui tendent à inciter les Syriens à s’initier dans la maçonnerie française. Ces centres d’intérêts sont débattus au sein même des ateliers sur les thèmes des idéaux révolutionnaires et de l’appui de la maçonnerie aux révolutions françaises. Ainsi, au début du XXe siècle, l’attrait des Syriens pour la France et la maçonnerie française puise ses origines dans l’image d’une France et d’une maçonnerie idéalisée alors que la Syrie demeure encore soumise à la domination ottomane. En janvier 1906, une dizaine de frères de la loge Le Liban adresse un courrier aux autres membres et officiers dans lequel ils font l’éloge de l’humanisme et du progrès social de l’Ordre. Ils se reconnaissent et sacralisent les valeurs de la République qu’ils opposent aux adversaires qui exploitent l’ignorance du peuple. Ces propos ne sont pas le fruit d’une spécificité maçonne, mais s’associent aux mouvements réformateurs tels ceux qui sont menés par des intellectuels musulmans comme ‘Abd al-Rahman al-Kawakibi, devenu journaliste après un enseignement religieux à la grande mosquée d’Alep, qui prône, dès la fin du XIXe siècle, l’abolition de la supériorité de la religion sur la politique et l’instauration d’une démocratie constitutionnelle8.

Pour les francs-maçons, c’est « grâce à la France et à ses fils, ces sauveurs de l’humanité opprimée, que, depuis 1860, la maçonnerie du Levant se trouve illuminée par ce foyer de vérité, lieu des lumières intellectuelles et morales ». Dans leur esprit, la franc-maçonnerie combat la misère conseillère des mauvaises mœurs et des crimes dans un total désintéressement afin de rendre l’homme meilleur. L’ordre préconiserait la tolérance religieuse en émancipant les consciences de toutes les superstitions et de tous les préjugés qui tentent de l’obscurcir. La France et sa maçonnerie, par ses principes des droits et des devoirs de l’homme, seraient les garants de la paix. En définitive, quand les Syriens « constatent que les Français leur apportaient tant de lumière et, de vérité, ils veulent devenir leurs frères et obtenir l’honneur de l’affiliation dans des loges sous la garantie des obédiences françaises ». C’est de la France que les maçons syriens attendraient le plus d’aide et d’appui dans l’œuvre de l’évolution9. Mais, au-delà des idéaux diffus et dans un contexte de pouvoir ottoman, le modèle maçonnique français agit au Levant comme un laboratoire dédié à toute révolution, elle prépare au sein même des loges les réflexions et les pensées du peuple en marche vers la souveraineté. Ainsi pour les frères de Syrie, c’est encore la Maçonnerie qui aurait soufflé le triptyque Liberté, Égalité, Fraternité indiquant par là même le chemin de la démocratie face à l’obscurantisme et le despotisme10.

L’attrait du pouvoir

L’autre intérêt pour la Maçonnerie française se fonde sur l’usage de la présence bureaucratique de la France. L’accès à un statut social, politique ou administratif voire sa conservation, contraint les Syriens à rejoindre par dessein ou nécessité l’institution mandataire. Dans ce jeu, les obédiences françaises se placent comme des instruments d’accessibilité et de pénétration.

10 Certains francs-maçons de Damas se réjouissent de la situation politique éclaircie en France après 1924 et qu’une embellie diplomatique peut enfin leur sourire11. C’est dans ce contexte politique qu’entre les années 1920 à 1924, les Syriens s’affilient de nouveau dans des loges et principalement dans les obédiences françaises12 (voir graphique n° 2). Suivant le mouvement entamé en France après la victoire du Cartel des gauches, l’annonce de l’arrivée du général Sarrail à Beyrouth en décembre 1924 déchaîne au Levant un véritable « déluge » de demandes d’initiation dans les loges des deux obédiences françaises13 même si, dans les chiffres, le mouvement s’amorce dès 1923. D’ailleurs plusieurs témoignages confirment ce mouvement propice où beaucoup de frères « qui avaient oublié leur serment, reviennent dans les temples »14.

11 Cependant, pour les plus expérimentés des frères, la plupart de ces profanes tentent de profiter de la maçonnerie pour obtenir des emplois ou une position politique quelconque15, pour d’autres cet essor relève en partie d’un simple esprit de curiosité16 que l’on ne peut éviter d’associer aux mêmes projets. Conscients du phénomène, des frères dénoncent, eux-mêmes, l’élite politique et bureaucratique, faignant d’ignorer la répression et les déceptions mandataires, d’agir dans l’espoir de s’assurer les postes de l’administration les plus importants en usant de relations au sein de l’Ordre entre les maçons. Mais pour être efficace, cette stratégie doit concilier l’application des différentes directives politiques des gouvernements français et les convictions idéologiques des Hauts-Commissaires.

12 Pour cela, dès les premiers mois de l’occupation française, la maçonnerie syrienne entreprend des actions dans ce sens. C’est le cas du vénérable Husni al-Jundi de la loge Qaysun, principale loge de Damas, qui soutient la nomination au poste de Président de la fédération de Syrie le frère Jalal bey Zuhdi et celle de Sami Pacha Mardam bey, tous deux anciens députés au parlement ottoman17, avant de s’insurger finalement contre le choix du général Weygand, alors Haut-Commissaire qui impose un non-maçon, Suhbi bey Barakat, au poste de président de la fédération syrienne18. Toutefois, au printemps 1924, les frères de la loge Qaysun convainquent, malgré tout, Weygand, de la nécessité de réserver dans le Gouvernement, quatre à cinq ministères et postes de direction générale dans l’administration aux maçons « les plus compétents, les plus intègres et les plus fidèles au mandat ». Action qui doit s’efforcer, d’une part, de diffuser la pénétration française et, d’autre part, de s’attacher les personnalités les plus influentes parmi les francs-maçons en les portant ou les maintenant au pouvoir. Pour aboutir, la loge Qaysun, par l’intermédiaire de son vénérable, demande à la Grande Loge de France d’intervenir pour attirer l’attention et de persuader le pouvoir mandataire sur la nécessité de soutenir l’action de cet atelier et des frères candidats, seuls capables de défendre les intérêts de la maçonnerie et de la France en Syrie. Résultat, les frères obtiennent les charges de ministre de l’Intérieur, des Finances, de l’Instruction publique, de la Justice ainsi que celle de directeur général de l’Agriculture et du Commerce19. Finalement, dans le contexte de la IIIe République, ces titularisations sont à rapprocher de l’activité et du dynamisme reconnus des membres de l’Ordre en Métropole où les gouvernements français dénombraient dans les rangs de ses ministres, en moyenne, près de 40 % de francs-maçons20.

13 Cette persévérance trouve son aboutissement dans les conséquences des élections législatives en France de mai 1924 avec la victoire du Cartel des gauches qui amplifie l’espoir, dans les rangs maçonniques, d’une politique coloniale moins cléricale et autoritaire menée jusque-là en France par le Bloc national. Attente qui se concrétise par la nomination du général Sarrail au poste de Haut-Commissaire pour le Levant. Très vite la nouvelle se propage en Syrie. En effet L’Écho de Paris du 19 et 20 décembre 1924 publie en première page un article qui rappelle que le Grand Orient de France télégraphia, dès la décision du Conseil des ministres, aux francs-maçons de Syrie, la nomination de Sarrail21. À cette première nouvelle optimiste s’ajoute la propagande du Grand Orient de France au travers du journal al-Ahrar de Beyrouth alors dirigé par des maçons22. Le quotidien exprime sa satisfaction des résultats aux élections du 11 mai 1924 qui mettent fin au mouvement colonial soutenu et entretenu avec énergie par le gouvernement français jusque-là23. Quelques semaines plus tard la Grande Loge de France, par l’intermédiaire se son vénérable et Grand maître Bernard Wellhoff, intervient directement auprès du général Sarrail pour nommer des francs-maçons à des postes ministériels de l’État de Syrie. Le Haut-Commissaire promet de tenir compte de cette demande même si l’influence de la Grande Loge de France atteint ses limites car, contrairement à ce que croient les frères syriens, le général n’appartient pas à l’Ordre24 comme le prétendait la rumeur dès son arrivée à Beyrouth25. Mais Sarrail, toutefois ami du vénérable Bernard Wellhoff, agit dans les premiers mois de son mandat dans l’esprit maçonnique en encourageant le développement de l’Ordre au Levant26. Le Haut-Commissaire semble, en effet, prêt à seconder l’action des loges dans leur extension, si les maçons soutiennent, en contrepartie, discrètement sa tâche administrative.

14 Pour montrer sa bonne foi, Sarrail adopte, dès son arrivée, à la fois une action politique de modération symbolique en levant l’État martial instauré par ses prédécesseurs depuis 1922 à Damas et tend la main aux maçons en imposant la nomination du frère Pierre-Alype au poste de délégué du haut-commissariat à Beyrouth. Il s’entoure aussi de quelques officiers, membres de la maçonnerie, tel le colonel Denis et l’intendant Aubouy27. Enfin quelques jours plus tard, Sarrail nomme un autre franc-maçon, ancien administrateur des colonies, à la tête du gouvernement de Lattaquié Léon Cayla28. Cette présence des francs-maçons dans l’administration mandataire se renforce en 1926 à la suite de la nomination du Haut-Commissaire de Jouvenel qui installe Ahmad Bey Nami, gendre du Sultan, Grand Maître de la maçonnerie syro-libanaise, membres des loges Le Liban et La Syrie de l’ordre de Beyrouth du Grand Orient de France, à la présidence du Conseil de la fédération de Syrie.

L’adhésion des nationalistes

15 Le mouvement général d’adhésion qui se dessine dans le graphique 2 correspond aussi à un mouvement paradoxal des initiations dans un contexte politique anti-nationaliste mené par la puissance mandataire. En effet, malgré la destruction du royaume de Damas et la forte répression de la résistance, des sympathisants nationalistes hostiles à la présence française s’initient ou réaffirment leur affiliation, suspendue par la Première Guerre mondiale, dans les loges d’obédiences métropolitaines29. Même si l’on ne connaît pas la solidité et la durée de leur engagement, leur serment s’apparente davantage à un moyen prospectif politique voire à un acte de « résistance passive » de préférence à un quelconque espoir dans le gouvernement mandataire ou dans la maçonnerie française. Attitude d’autant possible que, contrairement aux Grandes Loges anglo-saxonnes, le modèle français maçonnique, incarné par le Grand Orient de France, permet à leurs adhérents « toute légitimité à participer aux grands débats politiques »30.

16 Pour preuve, en novembre 1923, lors de tenues à la loge Le Liban de l’Orient de Beyrouth, les discours politiques et anti-mandataires se mêlent aux travaux maçonniques où l’œuvre civilisatrice de la France au Levant est fréquemment décriée31. Du reste, il suffit d’observer le parcours politique et maçonnique des fondateurs de la loge Qaysun pour confirmer l’introduction de nationalistes partisans du roi Faysal, exilé en Irak, et autres indépendantistes32.

17 Ainsi parmi ces derniers peuvent être cités : Rida Mardam bey membre du parti monarchique et de la réforme, Nassib Bakri et Fakhri Barudi dirigeants du Bloc Nationaliste à Damas, Musali ‘Abdallah nationaliste, Ibrahim Hananu, commandant de la révolte en 1920 puis chef emblématique du mouvement nationaliste jusqu’à sa mort en décembre 1935, Saadallah al-Jabri futur cadre du Bloc à Alep et bras droit de Hananu, Zaki Sukkar, anti-mandataire aux ordres du parti nationaliste et proche de Nassib Bakri, Najib Rayis journaliste au quotidien d’opposition al-Qabas, enfin Bitar Husni, responsable de l’organisation paramilitaire nationaliste des Chemises de Fer33 en 1936 comme les deux précédents, seul Muhammad ‘Ali al-’Abid soutiendra le ministère pro mandataire de Taj al-Din34. Excepté le dernier, tous participent en 1936 au mouvement contestataire qui oblige la France à négocier l’avènement d’un gouvernement nationaliste qui perdure jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.

II - La somme des mécontentements

18 Les déceptions des frères syriens se situent à la croisée des prises de position de la maçonnerie française et d’une politique mandataire partiale et autoritaire éloignée de la vision mythique de la France et des principes qu’elle revendique dans les tribunes internationales. C’est bien ces inadéquations qui provoquent désillusions et oppositions dans les rangs des maçons syriens notamment parmi les nationalistes.

L’autoritarisme mandataire

19 Dans les premières années du mandat, outre les restrictions qu’il apporte à la souveraineté des forces politiques syriennes, le Haut-Commissariat use et abuse de procédés exceptionnels et autoritaires. Entre 1920 et 1925, l’opposition nationaliste et la résistance armée sont violemment réprimées alors que la justice politique est exécutée par les cours martiales. Enfin en 1925, le bombardement de Damas du 20 octobre et la gestion politique de la Grande Révolte sapent un peu plus l’image de la France en particulier lors de l’interdiction du Parti du Peuple et des arrestations et déportations de ses dirigeants pour leur nationalisme actif35. Parmi eux, nombreux sont francs-maçons comme Najib Rayyis et Nasib Bakri de la loge Qaysun de Damas, Faris Khuri ministre nationaliste du gouvernement syrien et membre éminent de la loge écossaise Lumières de Damas, Husni Barazi lui aussi ministre et frère à la loge Orantes de Hama ainsi que Fawzi Ghazi et Saadallah Jabri de la loge Fleur de l’Oronte d’Alep, enfin ‘Abd al-Rahman Shahbandar chef de la rébellion et affilié avec Khuri à la loge écossaise de Damas36. De même, la suspension du quotidien de langue arabe Al-Missak, journal accusé de propagande maçonnique, sous la publication de Sharaf al-Din al-Faruki, vénérable de la loge La Renaissance, provoque une grande déception chez les « syriens libéraux »37. Cette série d’agissements du pouvoir mandataire explique, en grande partie, l’accroissement du nombre des démissions parmi les frères des loges d’obédiences françaises autour de 1928 (voir graphique 2).

20 Même les maçons les plus francophiles ressentent la politique autoritaire de la France comme un abandon. Notamment quand Édouard Herriot, président du Conseil des ministres, déclare que la constitution syrienne sera élaborée directement par le gouvernement français en consultant des chefs religieux, des représentants des Chambres de commerce et les conseils représentatifs en dehors de toute représentation des partis politiques38. De plus, les francs-maçons, d’après le témoignage du vénérable de la loge La Sagesse, reprochent aux Hauts-Commissaires l’amenuisement des nombreux postes de la fonction publique offerts aux candidatures des frères maçons39. Enfin, l’ignorance, l’incapacité et la partialité affichées par certains fonctionnaires français parachèvent l’exaspération des maçons qui dénoncent des comportements contribuant à favoriser une situation préjudiciable à l’action de la France en Orient40.

21 Cette politique ne laisse aucune perspective à cours terme pour une quelconque émancipation pourtant inscrite dans la charte du mandat. Dans ce contexte, alors que la France prétend introduire un colonialisme teinté de morale et de mission civilisatrice41, la maçonnerie française n’adopte pas au Levant une attitude nette dans le débat entre dominants et dominés sur le terrain du colonialisme et de l’indépendance42. Le comportement de l’administration mandataire nuit au prestige de la maçonnerie française provoquant le détachement des frères, ce que constate à ses dépens la loge Qaysun qui enregistre une diminution du nombre de ses membres à partir de 1927 (voir tableau 3).

Tableau 3 : Évolution du nombre de membres de la loge Qaysun

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Sources : G.L.D.F., carton 506(a) : La loge Qaysun conteste le chiffre de 165 membres donné par la situation du 21/12/1933 et rectifie par 131 notamment pour limiter certainement les cotisations à reverser à la Grande Loge de France. G.L.D.F., Carton n° 506, Correspondance, loge Qaysun à G.L.D.F., Damas, 25 août 1934.

L’influence cléricale

22 Pour le vénérable de la loge La Sagesse, les maçons de cet atelier perçoivent la politique des premiers hauts-commissaires, Gouraud et Weygand, comme une entreprise permettant au clergé d’exercer influence et ascendant sur les populations. Les membres de cet atelier réclament « aux responsables de la politique française, pour contrer cette influence, de suivre une politique purement laïque inspirée des tendances libérales professées dans les pays démocratiques, exempte de tout caractère religieux »43.

23 En janvier 1921, une correspondance du frère Blancher, demeurant alors au Levant, adressée au Grand Orient de France, rapporte l’indignation des loges syriennes face à la propagande des missions jésuites agissant sur la politique cléricale de la France en Syrie. Toujours selon cette lettre, la France, y est désignée comme « le soldat du pape » par son soutien à la minorité maronite. Par l’intermédiaire de son administration mandataire, la République favorise ainsi « l’influence néfaste » des cléricaux et suscite l’opposition des musulmans44 voire des autres communautés non catholiques.

24 Cette influence des cléricaux semble pour les maçons une des causes principales de la politique de « colonisation » brutale et réactionnaire menée par l’administration mandataire45. Malgré les avertissements de certains ateliers, l’échec de la politique d’ouverture et libérale du Haut-Commissaire Sarrail entamée en 1925 est attribué, toujours selon le vénérable de la loge La Sagesse, pour raison principale, à l’ascendant du clergé voulu par la France depuis les premiers jours de l’occupation française46. Pour tenter de contrer cette propagande cléricale, la Grande Loge de France propose d’appuyer l’œuvre de la Mission laïque47dans un esprit commun de conquête intellectuelle et culturelle contre les congrégations notamment au travers de l’enseignement. D’ailleurs en 1925, comme la Maçonnerie, la Mission laïque se plait de cette influence, dans l’administration mandataire, des forces religieuses catholiques constituées par les Maronites et les Jésuites 48

Incompréhensions et inadéquations

25 À l’assemblée générale annuelle de 1923 du Grand Orient de France, la commission conventuelle rapporte la nécessité de pratiquer une politique souple d’association pour permettre une assimilation progressive et totale car, en fait, « les indigènes ne demanderaient pas l’autonomie ni l’assimilation, mais une association pour transformer leur système d’assujettissement »49. Cette théorie du Grand Orient s’inscrit dans le cadre d’une maçonnerie outremer constituée essentiellement de colons, fonctionnaires résidants ou militaires français. Mais le cas du Levant se situe dans un contexte théorique différent avec des frères presque exclusivement locaux soumis à une tutelle mandataire et non pas à une domination de type protectorat ou colonial. Cette domination mandataire particulière laisse légitimement entrevoir et espérer une émancipation politique relativement proche même si, dans les faits et aux dépens des frères syriens, elle reste finalement une pure manifestation coloniale. Dans l’espoir d’une perspective favorable, les loges syriennes ne cessent de rappeler aux obédiences françaises leurs revendications légitimes dues au statut même du mandat.

26 En conséquence, en juin 1926, la loge Fleur de l’Oronte envoie au Grand Orient de France par l’intermédiaire de son vénérable Hassan Musli une lettre manuscrite indiquant point par point les revendications des francs-maçons. Ces points rejoignent les principales demandes des nationalistes exprimées depuis le début des années 1920 dont les premières des revendications concernent l’application de la liberté et de la démocratie.

27 Dans le détail, ces francs-maçons demandent aussi la réalisation de l’unité syrienne en refusant tout découpage du pays décrété par la puissance mandataire. L’institution d’un Parlement librement élu par le suffrage universel, dont les députés détiendraient l’autorité de fixer la forme du gouvernement, parachèverait le processus d’autodétermination. Ils réclament enfin la suppression de la censure et le rétablissement de la liberté de réunion et de la presse ainsi que l’amnistie générale des condamnés politiques50.

28 Ce décalage entre les attentes des loges syriennes et les intentions des obédiences françaises se confirme finalement en 1927, quand les deux puissances maçonniques françaises proposent un programme en treize articles. De ces derniers, seul l’appui aux œuvres laïques par les gouvernements coloniaux s’accorde avec les revendications des maçons syriens qui pourtant seraient en droit d’espérer mieux après les déclarations formulées, dès le départ de l’administration ottomane en 1916, par le Conseil de l’Ordre qui propose alors d’évacuer le Levant « simplement et totalement afin de permettre aux Syriens de choisir librement leur gouvernement »51.

29 Face aux appels de la majorité des loges, le Grand Orient de France, même s’il partage les critiques des maçons syriens concernant des dysfonctionnements dans l’application du mandat, conseille, malgré tout, de poursuivre la collaboration avec l’administration française qui resterait garante d’une aide positive pour tout gouvernement syrien futur. En revanche, l’obédience française condamne toute activité hostile au mandat français52. Ainsi le Grand Orient exhorte les maçons syriens à s’aligner derrière la puissance mandataire dans une entreprise de coopération coloniale.

30 C’est la loge Fleur de l’Oronte qui permet de conclure sur ces mécontentements part un rapport adressé au Grand Orient de France expliquant la raison du malaise entre les maçons syriens et la France et ce sentiment d’impuissance, voire de tolérance sur l’application de la politique française en Syrie. Les frères de cet atelier dénoncent l’attitude de la France, loin des principes de libéralisme et de générosité, qu’elle revendique et que les maçons syriens percevaient jusqu’alors53. Déception d’autant plus grande que la maçonnerie syrienne accuse, de plus en plus, les loges françaises de ne jamais rendre service aux ateliers locaux, leur seul souci consistant à percevoir les droits d’inscription.

31 En fait, jusqu’en 1936, les propositions des obédiences françaises n’ont toujours pas évolué vers un soutien à la voie de l’indépendance qui s’affirme comme la principale exigence54. Seule la pression nationaliste lors des événements protestataires des premiers mois de 1936 suscite enfin la réaction de la maçonnerie française qui demande un rapport au vénérable de la loge La Renaissance sur les revendications des francs-maçons dans le débat politique afin d’agir favorablement en métropole pour convenir le plus rapidement possible d’un traité acceptable pour la France et la Syrie sur les conditions d’indépendance55

III - Formes et aspects des rejets

32 Les conséquences de ces différends provoquent de multiples formes de rejets : le départ de frères vers d’autres obédiences, la création de nouvelles loges et la prise de contrôle de certains ateliers par les nationalistes anti-mandataires. Ces rejets induisent une réaction financière qui signifie l’état de santé et du dynamisme de la maçonnerie française en Syrie.

Impasse financière

33 La lecture des comptes ne laisse aucune équivoque et ne peut cacher une crise profonde. Cette dernière se situe au croisement de cotisations annuelles toujours plus élevées et le départ continu de frères entre 1928 et 1939. Du reste, dès 1929 et en 1936 la loge Fleur de l’Oronte rappelle au Grand Orient de France que toutes les loges sous son obédience rencontrent de grandes difficultés budgétaires insoupçonnées en France56. L’analyse des trésoreries des principales loges montre, en effet, de graves dérives dans les comptes des exercices annuels. Ainsi, ces difficultés financières sont consécutives au gonflement des dettes des ateliers envers la Grande Loge et le Grand Orient de France. Pour exemple, la loge Qaysun voit ses dettes augmenter d’environ 5 000 francs pour les exercices de 1930 et 1935 et atteindre finalement, entre 1931 et 1935, un passif cumulé de plus de 11 000 francs (voir détail Tableau 4)57.

Tableau 4 : Dettes financières de la loge Qaysun envers la G.L.D.F.

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Source : G.L.D.F., Carton n°506, Correspondance n°56, G.L.D.F à loge Qaysun., Damas, 31 janvier 1936.

34 Malgré les protestations des francs-maçons qui prétextent l’impossibilité de souscrire à une telle majoration des cotisations annuelles versées aux obédiences françaises, ces dernières, dans un contexte mondial de crise économique toujours présente après 1929, refusent toute exonération, exemption ou baisse des capitations supplémentaires58. Les dettes affectent l’ensemble des ateliers français au Levant, de la loge Fleur de l’Oronte à La Renaissance en passant par la loge Qaysun.

35 En fait ces difficultés financières s’inscrivent dans une lutte acharnée que se livrent les obédiences pour attirer le plus possible de frères dans leurs ateliers. Les montants des cotisations annuelles servent les politiques concurrentielles et provoquent les démissions d’adhérents qui contribuent à une diminution des effectifs et donc l’accumulation des déficits budgétaires des loges fragilisées par ce mouvement. En effet, en 1936, la Grande Loge de France demande à ses ateliers une cotisation annuelle de 60 francs alors que les autres membres des ateliers de l’obédience égyptienne payent un maximum de 5 francs. De leur côté, les affiliés aux obédiences américaines sont exonérés de frais de capitation et leurs ateliers subventionnés. Enfin les nouvelles loges créées ou rattachées soit à au Grand Orient libano syrien soit au Grand Orient syrien ne sont assujetties à aucune obligation pécuniaire59.

La Franc-maçonnerie en Tunisie à l’épreuve de la colonisation (1930-1956)

La Franc-maçonnerie en Tunisie à l’épreuve de la colonisation (1930-1956)

Khalifa Chater

Résumé

A l’époque coloniale, la Franc-maçonnerie était perçue par les tunisiens « indigènes » comme une énigme, les rares adhérents suscitant une désapprobation unanime. Cette recherche a pour objet d’étudier la Franc-maçonnerie à l’épreuve de la colonisation depuis l’apogée du Protectorat (années 1930) jusqu’à l’indépendance de la Tunisie (mars 1956).

Abstract

During the colonial period, Freemasonry was discerned by Tunisian “natives” as an enigma, few supporters raised up an unanimous dissapproval. This research has for object to study the Freemasonry to the test of colonization since Protectorate’s apogee (1930’s) to the Tunisian’s independence.

Index

Plan

Texte intégral

Choisir ce thème, de la part d’un étranger à la Franc-maçonnerie est un pari difficile à tenir. Je me considère de prime abord, en situation de hors jeu, sur la scène maçonnique, méconnaissant ses valeurs fondatrices, sa culture éthique et ses modes d’action et/ou d’intervention. La tâche est encore plus mal aisée, lorsqu’elle est entreprise par un Tunisien, « un indigène » d’après le terme consacré par la colonie française où les loges recrutaient les maçons. Cette incursion sur des scènes qui ne me sont pas familières aurait dû me décourager. J’ai perçu, comme beaucoup de mes compatriotes de l’ère coloniale, la franc-maçonnerie comme une énigme, entretenue par des propos allusifs relatifs à l’appartenance de quelques tunisiens dans cette mouvance, suscitant, d’ailleurs, une désapprobation publique. Les Francs-maçons tunisiens constituaient, il est vrai, des exceptions, sinon des cas d’espèces. La culture du « secret » de la Franc-maçonnerie ne contribuait guère à dissiper les malentendus. Me voici donc entraîné, par ma curiosité historique, et sur proposition d’un ami grand connaisseur de la question, dans un territoire inconnu. Mais faut-il, surestimer cette gageur puisque l’histoire est, par définition, une ouverture de l’horizon transgressant l’espace et le temps. Alors que le sociologue est convié à regarder dans le miroir, l’historien scrute derrière les apparences et se propose de dégager l’envers du visible, dépassant les faits de surface pour pénétrer dans l’underground et écouter le non-dit.

Fait encourageant, les rares études de la question, outre la présentation générale et assez succincte d’Hèlène Camou et de Robert Perrenot, dans le Dictionnaire de la Franc-maçonnerie1, sont consacrées à l’implantation de la franc-maçonnerie et son évolution, durant les premières décennies du protectorat2. Le re-examen de l’histoire de la Franc-maçonnerie en Tunisie par Michel Khayat, en 2003, a permis, certes, d’enrichir le dossier, de dégager les principaux repères de l’itinéraire général. Mais la privilégisation de l’histoire de la Franc-maçonnerie, en Tunisie, des origines, aux premières décennies du XXe siècle a été, vraisemblablement, dictée par l’état de sa documentation3. Or, notre recherche a pour objet d’étudier la Franc-maçonnerie à l’épreuve de la colonisation, de l’apogée du Protectorat (Congrès Eucharistique de 1930 et célébration du cinquantenaire de l’occupation) à l’indépendance tunisienne (20 mars 1956).

I - Une prédominance française

Constat d’évidence, « l'aventure de la Franc-maçonnerie a suivi celle de la France coloniale4 ». La genèse de la franc-maçonnerie, dans la Régence de Tunis, remonte certes à l’ère précoloniale5. Mais le mouvement resta fort modeste avant l’établissement du protectorat (1881). On assista, depuis lors, à un développement lent et progressif d’une franc-maçonnerie locale, rassemblant essentiellement des fonctionnaires et des colons français. La situation a bien évolué vers 1930, date repère, qui marque l’apogée du système colonial et comme contrecoup explicable, le phénomène de rejet national qu’il a suscité. Les loges s’étant multipliées6, implantant la pensée maçonnique, dans des « réseaux coloniaux7 », qui ont pu bénéficier d’un certain soutien auprès des autorités du Protectorat et dont la population cible était essentiellement formés par des Français.

Des documents disparates permettent de connaître approximativement les origines des Francs-maçons de Tunis. Coexistant, lors de sa création en 1885, avec deux loges italiennes et une loge anglaise, la loge La Nouvelle Carthage, sous obédience du Grand Orient de France, était formée évidemment de franc-maçons français. Dichotomie entre le discours et les actes, le franc-maçon Nunez, qui dénonce, en 1907, les agissements de la loge La Nouvelle Carthage qui « ne refuse pas officiellement les demandes des profanes non-français mais en pratique (leur ferme la porte8 ». Situation similaire, la loge française « La Volonté », sous l’obédience de la Grande Loge de France, défend, en application de son statut intérieur, « l’entrée à ceux qui ne sont pas français9 ». Ce qui explique l’implication de leurs dirigeants dans la défense des privilèges de la colonie française. Cumulant les statuts de vénérable de la loge La Nouvelle Carthage, celui de chef d’entreprise et de Représentant de la communauté française à La Conférence Consultative de la Tunisie, Duclos réclame, en 1911, « l’institution d’un Conseil Colonial, élu au suffrage universel » et aux membres desquels – exclusivement français – « il serait attribué des pouvoirs délibératifs10 ». Notons, cependant, le souci de Duclos « d’attirer des israélites et des indigènes fort intelligents, animés d’un esprit élevé et tolérant11 ». Mais cette volonté d’ouverture – dans le cadre d’un paternalisme colonial ! – est mise en échec, au sein des francs-maçons, par « l’ostracisme des préjugés de race », que Duclos dénonce12. Cette situation perdure. La loge « Nouvelle Carthage et Salambo réunies » estime, en 1935, quelle « représente les éléments démocratiques de la colonie française », à savoir « le colon et le fonctionnaire…, les artisans du prestige français13 ».

Est-ce que la loge « Nouvelle Carthage et Salambo réunies » constituait un cas d’espèces ? Nous apprenons ainsi que les fondateurs de la loge Véritas, dépendante de la Grande Loge, en 1926, étaient pour la plupart, d’après leurs noms patronymiques, d’origine italienne14. On compte parmi eux une majorité de juifs livournais (10 sur 17). Mais leur nationalité n’est pas mentionnée. Autre indication importante, plus de la moitié d’entre eux, sont nés à l’intérieur du pays. Les fondateurs de la loge Véritas appartiennent au secteur du négoce et des affaires. Aucun d’eux n’appartient à l’enseignement et aucun d’entre eux n’a de charge administrative. Leur cursus semble, d’ailleurs, les définir comme des nouveaux promus, soucieux de faire valoir leurs notoriétés, pour s’intégrer au sein de l’establishment français. Aucun tunisien musulman ne fait partie des membres fondateurs de la loge15.

Un état de l’atelier de Volonté et Véritas réunis permet d’étudier le développement de la loge depuis lors : 76 de Francs-maçons étaient affiliés en 194516. On compte parmi eux, d’après l’examen des noms patronymiques, puisque les nationalités n’étaient pas indiquées, une majorité de juifs, pour la plupart des Livournais et une poignée de Français de souche et trois musulmans. L’étude des procès verbaux de cette loge atteste que ses membres n’étaient pas totalement intégrés dans la société coloniale française, puisqu’ils se plaignaient du freinage du mouvement de naturalisation et relevaient que de « nombreux intellectuels (tunisiens) dignes et honnêtes voient leurs requêtes repoussées ou éternellement laissées en suspens ». Dénonçant les mesures prises par la loi Dommange (19 juillet 1934)ils s’inquiétaient des dispositions proposées à la Chambre, concernant le statut des naturalisés, qui tendent à créer « une catégorie particulière de Français de seconde zone17 ». La demande de naturalisation émanait, d’ailleurs, essentiellement des élites juives de Tunisie, voulant participer au régime de faveur des Français de Tunisie et finaliser leur promotion au sein de la société coloniale. Or, la campagne nationaliste tunisienne contre les naturalisations, qui a atteint son apogée en 1933-1934 à, bel et bien surdimensionné les effets de la campagne de naturalisation des Tunisiens, qui était l’objet d’un rejet catégorique des musulmans. Les naturalisations étaient, de fait, bloquées par les Prépondérants qui ne voulaient pas admettre cette extension des privilèges. Nous constatons donc que la loge Veritas, sinon l’ensemble des maçons de Tunisiens agissaient à contre courant du mouvement national et des Prépondérants du régime colonial.

Nous remarquons ainsi que la participation tunisienne semble très réduite. Quelques noms figurent sur les listes et les divers documents du Grand Orient de France et de la Grande Loge : On y trouve, parmi les membres du makhzen tunisien, qui a pu s’assurer le monopole des charges caïdales : L’administrateur Mohamed Salah Mzali18, qui apparaît sur les listes maçonniques dès 1931, au sein de la loge l’Etoile de Carthage, devait avoir une promotion rapide au sein de la franc-maçonnerie et du corps caïdal. Il fut déchu de sa charge de caïd de Bizerte, sous le régime de Vichy, pour appartenance à la Franc-maçonnerie. Son cousin Mohamed Aziz Sakka19 , Khalifa à Sfax, fils de caïd et appartenant à une grande famille makhzen de Monastir, intégra la loge de Thina, dépendant du Grand Orient de France, alors qu’il exerçait dans ce caïdat. Autre membre des familles caïdales makhzen, Salah Eddine Baccouche faisait partie de la loge Veritas20. Devenus Premiers ministres, lors de l’épreuve de la lutte nationale, Salah Eddine Baccouche et Mohamed Mzali devaient prendre leurs distances par rapport au Néo-Destour et s’illustrer par leur volonté de collaboration avec les autorités du Protectorat. Il s’agissait plutôt d’un choix de situation et d’une méfiance du mouvement populaire. Quelques petits fonctionnaires les rejoignirent, tels que Chadli Ben Habib Cabani21, commis principal d’enregistrement qui intégra la loge maçonnique Travail et Liberté, le 23 juin 1932. Mais l’emprise de la franc-maçonnerie fut, semblait-il, plus grande dans le milieu de l’enseignement : Inspecteur des écoles coraniques, Basly Taïb22, qui a intégré la loge nouvelle Hadrumet et Sousse, le 9 août 1928, en tant que Grand apprenti ne tarda pas à gravir les échelles. Promu compagnon, dans la même loge, le 2 mars 1930, il accéda au grade de maïtre, en 1932. Inspecteur de l’enseignement, Sadok Sebei23, intégrait la loge de l’Etoile de Carthage, le 15 mai 1934. Instituteur à Bèjà, Mohamed Salah Gmati, fut intronisé le 22 février 1932, au sein de la loge Nouvelle Carthage et Salambo réunis24. D’autre part, la franc-maçonnerie accueillit l’agriculteur de Slimane, Mohsen Slim25, et le notable Mokaddem Béchir26. Un état de l’atelier de Volonté et Véritas réunis, constitué de 76 de francs-maçons, atteste la présence de trois Tunisiens en 194527, à savoir Mohamed Ben Taïb, Yahia Dali et Mohamed Maztoul.

Nous constatons une mutation progressive au sein de la franc-maçonnerie. Elle recrutait, lors de l’établissement du protectorat, ses adeptes parmi « les colons et surtout parmi les nouveaux fonctionnaires, en particulier ceux de l’instruction publique28 ». Mais elle enregistre, dès les années 30, une ouverture de fait, signalée par Michel Khayat qui affirme :

« On trouve dans les loges en Tunisie, des membres d’origines différentes, des expatriés de toutes nationalités, des réfugiés, et des fonctionnaires en poste. Les juifs livournais puis les juifs tunisiens furent nombreux à en faire partie, et quelque soit l’obédience observée, ils formaient de façon régulières une part importante des effectifs, voire quelquefois la majorité des membres29 ».

II - Idéal maçonnique et praxis coloniale (1930-1940)

Certes, la Franc-maçonnerie n’est ni « un forum, ni un église ». Mais cet ordre initiatique fait valoir sa vision du monde, sa philosophie humaniste, son idealtype politique et moral :

« Bien penser, bien dire, bien faire ; poursuivre la recherche de la vérité ; apprendre dans les temples la pratique des idées de liberté, d’égalité et de fraternité pour les mettre à l’œuvre dans la vie profane ; aider au développement progressif de l’humanité par l’étude théorique de tous les grands problèmes sociaux et moraux, par les écrits et les livres, tels sont les devoirs que la Franc - maçonnerie prescrit à tous ses membres30. »

10 Ainsi défini, l’idealtype de la Franc - maçonnerie est appréhendé par la question coloniale, vu l’incompatibilité entre les discours fondateurs, la pratique discriminatoire sur le terrain, le statut formel et/ou effectif « l’indigénat » et la légitimation des privilèges des Français. De ce fait, la question coloniale ne pouvait être occultée, par les élites métropolitaines au fait des vicissitudes de l’empire et surtout par les Francs-maçons de Tunisie, « solidaire », de fait, du régime du Protectorat, qui leur confère un statut distinctif, au sein de la population d’accueil. L’élaboration par le Convent de la Grande Loge, en 1927, d’un rapport intitulé « colonies dans une démocratie » évoque ce dilemme. Et d’ailleurs, la plupart des loges ont mis en évidence cette « antinomie », entre l’idéal démocratique et l’entreprise coloniale31.

11 Remarque préliminaire, il est difficile de dégager une position de consensus des obédiences maçonniques, sur la question coloniale, vu « l’état fragmentaire, éclaté de l’espace social maçonnique32 ». Nous distinguerons d’abord les francs-maçons métropolitains, méconnaissant le fait colonial et qui réagissent selon leurs appartenances politiques. Ils ne parviennent pas à concilier « le discours civilisateur de la colonisation » et « les exactions de la conquête et de l’exploitation coloniale ». Ce qui explique leurs embarras, leurs positions équivoques et leur ralliement de fait aux Francs-maçons des colonies33. Les membres des loges de Tunisie sont certes plus impliqués dans la gestion coloniale. Là aussi, la prudence s’impose car il faut tenir compte de la composition sociale (français de souche, nouveaux naturalisés) et professionnelle (colons, fonctionnaires de l’administration, enseignants) et de la démarcation idéologique et des affinités personnelles. Toute vision réductrice serait trompeuse, sur une scène tunisienne en proie à la convoitise des Prépondérants34, soucieux de mettre en échec les revendications nationales émergeantes. Dans cette conjoncture d’affrontement, quelques voies isolées mais minoritaires tentent de moraliser la gestion coloniale, sinon de freiner l’expansion coloniale. Certains d’entre eux appartenaient à la Franc-maçonnerie. Ils constituaient des exceptions.

1 - Une prise de distance lors de la célébration de la colonisation (1930)

12 La célébration du centenaire de l’occupation d’Alger (1830) et l’organisation du Congrès Eucharistique à Tunis, en 1930, devaient mettre à l’épreuve les loges de Tunisie. Le IVe Congrès des loges du Grand Orient d’Afrique du Nord (Alger 1827) demanda la suppression des fêtes du centenaire. Représentant la Loge Volonté, Durel remarqua que cette décision, prise déjà en 1927, suscita « la joie des francs-maçons arabe35 ». Mais la question revint sur le tapis lors du congrès de Bône, en 1928. Pressentant vraisemblablement une remise en cause de la décision, la loge Volonté soumit au congrès la motion suivante :

« Considérant que la fête solennelle que le gouvernement de la République compte donner à Alger, pour fêter l’anniversaire du centenaire de l’occupation de l’Algérie par la force armée, ne manquerait pas de blesser, dans leur amour-propre et ne servirait qu’à ranimer la haine et semer la discorde, la R. L. Veritas de Tunis émet le vœux suivant :
- suppression de cette manifestation anti-démocratique et l’érection sur l’une des places de la capitale algérienne de la statue d’Abdelkader, d’abord héros de l’indépendance algérienne et puis ami fidèle et dévoué de la France ;
- Dans le cas où l’érection d’une statue serait incompatible avec les lois de la religion musulmane, l’élévation d’un monument sur lequel non opposerait une plaque commémorative en l’honneur de l’émir d’Abdelkader36 ».

13 Cette proposition marque une nette prise de distance de la loge et une remise en cause du discours fondateur de la colonisation. Cette volonté de concilier « le héros de l’indépendance » et l’amitié pour la France dépasse le souci de récupération du chef de la résistance. Nous ne saurions, d’autre part, insister sur l’évocation de « l’indépendance », en situation coloniale ! Mais une majorité pro-coloniale, semblait préférer s’aligner sur les positions officielles. Ultime concession, elle accepta de réduire les dépenses somptuaires et d’ôter à la cérémonie son caractère militaire. Durrel revint à la charge. Il fit remarquer qu’il « ne faut pas célébrer le centenaire d’une occupation militaire et qu’il ne faut pas rappeler au peuple arabe qu’il est le vaincu », alors qu’il faut œuvrer pour un « rapprochement des différentes races ». Devant l’opposition de la plupart des loges d’Algérie, le congrès décida de « rejeter toute surcharge » et de « s’en tenir au vœu du dernier congrès37 ». La franc-maçonnerie ne pouvait transgresser ce compromis laborieux, au risque d’entrer en conflit ouvert avec l’establishment colonial et de rompre les équilibres fondateurs des loges d’Afrique du Nord.

14 L’opposition au congrès eucharistique de Carthage (1930) fut plus nette, dans la mesure où elle s’inscrivait dans la politique anti-cléricale de la franc-maçonnerie38. Réuni le 26 novembre 1929, le Conseil philosophique prend position, à l’unanimité, contre les demandes du comité du Congrès pour octroyer un congé scolaire et libérer les écoles pour y loger les pèlerins39. Le Conseil fait valoir, outre les pertes de temps pour les élèves, « le défi jeté à la population musulmane qui voit des locaux publics occupés par des chrétiens40 ». Suite à cette demande, « les écoles de Tunis seront refusées aux membres du Congrès eucharistique41 ». Position de consensus, le congrès des loges d’Afrique du Nord et l’atelier « Lumières et progrès », demande que la Grande Loge intervienne auprès de ses parlementaires, pour la suppression de toutes les subventions aux archevêchés et au congrès eucharistique42. Attachement à la laïcité ou volonté de ménager l’opinion publique tunisienne, nous remarquerons que la franc-maçonnerie de Tunisie a pris ses distances par rapport à cette politique de défi, qui a été l’objet d’une campagne de dénonciation des nationalistes tunisiens.

2 - La Franc-maçonnerie et les revendications nationales (1930 -1940) 

15 Perçus comme des défis, le congrès eucharistique et la célébration du centenaire de l’occupation d’Alger et du cinquantenaire du protectorat de Tunis vont ranimer le mouvement national, alors que les effets de la crise de 1929 vont accroître le mécontentement. La campagne contre la naturalisation, illustrée par le refus d’inhumer les naturalisés dans les cimetières musulmans permet de prendre la mesure de l’impact de la campagne protestation. La création du Néo-Destour (1934), les arrestations de 1934, l’affrontement de 1938 et la dure répression qui s’en suivit, mirent les revendications nationales à l’ordre du jour ? Quelle fut l’attitude des Francs - maçons ? Pouvaient- ils transgresser l’establishment colonial dont ils faisaient partie ? Leurs intérêts de caste étaient en jeu. Certains d’entre eux, qui appartenaient à la mouvance libérale, privilégiait le traitement de la question, dans le cadre français. Joachim Durel, important dirigeant de la SFIO, en Tunisie, qui a représenté la Loge Volonté, au congrès de Bône précité, rejetait sans ménagement les revendications nationales. Il fait valoir que le socialisme condamne « les mouvements de xénophobie, de fanatisme et de nationalisme indigènes », tout en se souciant de l’émancipation des peuples colonisés43.

16 Des renseignements fragmentaires, puisés dans les archives des différentes obédiences de la Franc-maçonnerie permettent de préciser les positions de certaines de leurs loges. Nous remarquerons ainsi que la loge « Carthage et Salambo réunis » émet, en 1932, le vœu de voir le gouvernement français « travailler au rapprochement des peuples pour éloigner à tout jamais les perspectives de conflits sanglants » et demande au Grand Orient « son énergique appui en faveur des revendications de la démocratie en Tunisie, lesquelles ne sauraient exclure les aspirations des Français au point de vue politique franco - tunisienne44 ». Ce qui montre une privilégisation des revendications de la colonie française, établie en Tunisie. Tout en « regrettant la condescendance excessive de l’autorité française vis-à-vis du Bey », elle remarque qu’il est « entouré d’éléments hostiles à l’influence (française) », à savoir des élus nationalistes. Réclamant le maintien du « droit de suffrage aux Français qui s’expatrient », la loge demande « la modification des conditions de recrutement du Grand Conseil de façon qu’il découvre l’expression réelle de la volonté populaire45 ». Comment interpréter ces suggestions qui omettent de citer la représentation des Tunisiens ?

17 Le rapport présenté par cette loge, en 1935 et intitulé « la situation matérielle et morale du Français de Tunisie46 » est plus explicite. Diagnostic lucide, le rapport note que « la politique indigène …a manqué de suite, que les conditions de collaboration entre Français et Tunisiens demeurent mal fixées et qu’un fossé se creuse entre ces deux éléments de la population ». Néanmoins la loge qui se soucie davantage de cette situation qui « menace l’avenir de la France en Tunisie » présente des solutions asymétriques : soutien de l’agriculture (coloniale) et « fixation au soldes indigènes ». « Maintien de la majoration coloniale au profit des Français ». La loge fait valoir, certes, ses réserves vis-à-vis de la question des naturalisations. Mais cette approche s’inscrit dans une volonté de protéger les privilèges de la colonie et non de respecter l’identité tunisienne. « Il s’agit, explique le rapport, de rechercher avec patience et longueur de vue, les éléments qui, parmi l’élite tunisienne montante, sont d’accord avec la politique française47 ». Ultime souhait, que « tout Français qui s’expatrie, qui fait souche en terre coloniale, (soit assuré), pour lui et ses descendants d’une vie digne, sûre et respectée48 ».

18 Quelle fut la réaction de la Franc-maçonnerie lors des événements de 1938 et de la répression qui s’en suivit. La documentation n’a pas encore révélé tous ses secrets. Fait est certain, les positions des Francs-maçons étaient difficilement conciliables avec les revendications nationalistes. Ils participaient, comme le rappelait le journal « Lit tout », en 1935, à l’Establishment colonial :

« On aurait pu l’espérer, comme le fait remarquer notre correspondant, que la loge “Nouvelle Carthage et Salambo réunis”, aurait recommandé à ses adhérents un renoncement semblable (à celui de la nuit du 4 août qu’il venait de commémorer), un renoncement semblable aux privilèges modernes, qui sont les bien - servis du régime et qui forment, comme par hasard, la majorité des effectifs de la franc-maçonnerie …
Mais comme la majeure partie de nos législateurs y sont inféodés !... » (Le Charivari49, Paris, 1935).

19 En dépit de son ton satyrique et partisan, ce texte rappelle une vérité de La Palisse, à savoir que les Francs-maçons de Tunisie, ou du moins ceux de loge « Nouvelle Carthage et Salambo réunis », font partie des privilégiés du système colonial, et qu’ils sont les bien -servis du régime. Nous remarquerons cependant que des voies isolées de certains intellectuels francs-maçons exprimaient des sympathies avec les dirigeants nationalistes, durant leur épreuve50.

III - La franc-maçonnerie à l’épreuve de la lutte nationale (1945-1956)

20 Le régime du protectorat ne tarda pas à appliquer la loi du 13 août 1940, qui ordonna la dissolution de la franc-maçonnerie, en tant que société secrète. En Application de cette décision, ses membres furent révoqués de la fonction publique le 15 octobre 194151.

21  La franc-maçonnerie qui se reconstitua après la guerre, devait affronter la question coloniale. Nous devons, d’autre part, rappeler que certains francs-maçons étaient impliqués dans « les événements ». Prenons quelques exemples : On trouve, en décembre 1945, au sein de la loge « Volonté et véritas52 » un personnage de triste renommée, le dénommé Maurice de Guérin de Cayla. Juge instructeur près le Tribunal militaire de Saigon, le colonel Guérin de Cayla s’est illustré par sa participation à la répression de la révolte de Yen Bee.53 Affecté au Tribunal militaire de Tunis, en 1938, il prit en charge l’interrogatoire des nationalistes tunisiens, arrêtés après les manifestations de 1938 et particulièrement du leader Habib Bourguiba. Ses prouesses pour l’inculper, sous la charge de « provocation à la haine des races, crimes de meurtres, de pillage ou d’incendie, complot contre la sûreté intérieur de l’Etat54 » permettait de le classer comme adepte notoire de la répression coloniale au service des « Prépondérants ». Cayla intégrait, certes, la loge, en tant qu’assureur, puisqu’il fut mis à la retraite en 1942, mais sa présence au sein de la franc-maçonnerie ne pouvait passer inaperçue. Notons d’autre part, que Salah eddine Baccouche et Mohamed Salah Mzali, les deux premiers ministres tunisiens qui devaient engager une « politique de collaboration », avec la Résidence française, contrecarrant le mouvement national, ont eu un cursus de franc-maçon. Peut-on dans ce cas parler d’une alliance organique de fait entre les gouvernements qu’ils ont formés et la mouvance maçonnique ? Nous ne le pensons pas, vu la diversité des positions des obédiences, des loges et des maçons. Prenons quelques repères qui traduisent certaines de ses prises de positions, durant cette difficile conjoncture où l’affrontement entre les principaux acteurs, le pouvoir colonial et les prépondérants d’un coté, les dirigeants de la lutte nationale de l’autre, devait l’éloigner de la scène, alors que l’avenir de la majorité ses membres, c’est-à-dire sa large composante française, pouvait être remis en cause par le processus de décolonisation qui devait s’engager, à plus ou moins brève échéance.

1 - Une définition de l’approche coloniale, en 1945

22 Un mémoire55 de la loge « Volonté Veritas », datée de 1945, précise les positions de la Franc-maçonnerie sur la question coloniale. Il rappelle que le dernier congrès des loges d’Afrique du Nord, tenu à Tunis, avant la guerre « s’est ému de la situation tunisienne mais les réformes (qu’il a) préconisées n’ont malheureusement pas encore vu le jour ». Nous devons cependant remarquer qu’il s’agissait de vœux pieux, des recommandations générales, n’identifiant guère les mesures à prendre :

« Les Francs-maçons de Tunisie, affirme la motion, ont toujours appelé de leurs vœux la réalisation d’une politique musulmane largement généreuse et libérale sous l’angle d’une collaboration étroite, loyale et sincère entre Français et indigènes, dans l’intérêt de la mère Patrie et de la Tunisie, qu’ils veulent indissociablement liées l’un à l’autre56 ».

23 Cette identification des Tunisiens, comme « indigènes », cette approche du problème, dans le cadre d’une « politique musulmane » et cette fermeture de l’horizon puisque on énonce, comme postulat, « les liens indissociables » attestent que les Francs-maçons veulent s’en tenir au statu quo, quitte à y introduire des aménagements, qui ne remettent guère en cause le statut de protectorat. Le diagnostic de 1945, qui traduit une situation d’urgence préconise de « faire prévaloir la primauté de l’économique et du social sur le politique » afin « d’assurer la pérennité des liens ». Le rejet de la revendication nationale est catégorique puisque la motion évoque un choix entre « les bienfaits de la France et les survivances d’un régime indigène d’autorité et de spoliation ». La motion préconise des réformettes, assurant le maintien des privilèges coloniaux, dans le but de « mettre fin à tout mouvement de division quelconque et d’assurer la sympathie et l’attachement d’une population reconnaissante, qui aura alors conscience de l’inutilité de toute idée séparatiste et de certitude que toute politique dans ce sens n’est menée par quelques uns que pour satisfaire des intérêts égoïstes57 ». Nous nous rendons ainsi compte que le Destour, dans ses deux composantes est perçu comme un mouvement sécessionniste, oeuvrant pour satisfaire des intérêts égoïstes. Ce qui atteste que la Franc-maçonnerie n’a pas pris la juste mesure du rôle que le mouvement national joue sur la scène tunisienne, comme acteur principal.

2 - Le congrès des loges d’Afrique du Nord (Télemcen 1950)

24 Réunissant les représentants de 21 loges d’Afrique du Nord dont les loges « Nouvelle Carthage et Salambo réunis, de Tunis, l’aurore du 20e siècle de Bizerte et Thina de Sfax, le congrès58 qui se penche sur la question coloniale, préféra l’inscrire dans “l’Union Française” et fait valoir “la nécessité impérieuse d’élargir la conscience nationale à la mesure de l’Union Française” ». Cette approche remet en cause les concepts de « la souveraineté nationale », telle qu’elle est formulée aux 18e et 19é siècles et de l’indépendance « qui doit se prononcer inter-dépendance59 ». Rejetant implicitement toute revendication nationale, le congrès fait valoir comme principal mot d’ordre, l’intégration de la Tunisie et du Maroc dans l’Union Européenne, alors qu’ils étaient des protectorats et non des colonies. Ce qui montre que le congrès de la Loge se trouve en situation de hors jeux, dans ce contexte de la lutte pour l’indépendance, et des négociations déjà engagées entre la France et le gouvernement tunisien dirigé par Mohamed Chenik.

3 - Les positions des Francs-maçons, lors de la lutte nationale (1952- 1956)

25 Nous avons peu d’informations sur les positions des Francs-maçons, lors de la lutte nationale (1952 - 1956). Comment ont-ils réagi lors de cette phase grave, d’affrontements, de restructuration, de reconstructions d’alliances et de « prudence diplomatique », en relation avec les intérêts mis en jeux, les affirmations identitaires et la montée des périls. Donnée quasi exclusive, pour le moment, en l’état actuel de notre recherche, Paul Chevallier, l’un des grands maîtres du Grand Orient demanda au Résident Général Jean de Hautecloque l’élargissement des militants du Néo-destour incarcérés à Jerba, en 195260. Mais les renseignements fragmentaires dont nous disposons ne permettent guère d’avoir des précisions sur les attitudes de consensus et les opinions personnels des maçons. Ce qui invite l’historien à l’attente et à l’humilité.

26 Notons cependant l’engagement tardif d’importants maçons, en faveur d’une solution du problème tunisien, le 15 juillet 1954. Que faut-il penser de l’appel des 39 personnalités61, adressé à Pierre Mendès France, qui venait de prendre le pouvoir le 18 juin 1954, à la suite de la chute de Diên Biên Phu et de s’engager à traiter la question tunisienne, immédiatement après la réalisation d’un accord sur l’Indochine ? Cet appel, signé par des personnalités de différents horizons, des libéraux, des socialistes, des communistes, mais aussi de colons et des partisans de la Tunisie française, tel le colonel Guerin de Cayla, aurait été pris à l’initiative de personnalités francs-maçonnes62. Fait d’évidence, il traduit « la détresse », des Français de Tunisie, tous horizons confondus, à la veille de l’engagement de négociations qui devaient sceller leur sort. Acte politique courageux pour se démarquer de la main rouge, volonté de réconciliation avec les Tunisiens, « les indigènes d’hier », recherche d’une porte de sortie, chant de cygne de la colonisation ? Que faut-il penser de cette initiative de dernière minute, qui a, sans doute, participé à créer un climat plus favorable à l’engagement des négociations. Mais, il s’agit plutôt d’un non-événement puisque les dès sont déjà jetés et que le tournant de la décolonisation est pris.

27 Conclusion : La signature des Conventions franco-tunisiennes, le 3 juin 1955, précédée par le retour triomphal du Leader Habib Bourguiba, deux jours plutôt, annonçait une mutation irréversible. Soucieuse de s’adapter à la nouvelle situation, des Francs-maçons fondèrent, le 31 décembre 1955, la loge « Emir Abdelkader », avec « pour vocation de travailler en arabe et d’essayer de recruter dans la population indigène63 ». Faisant valoir l’adhésion de l’émir algérien à la maçonnerie en Orient, l’initiative avait pour objectif d’enraciner la franc-maçonnerie, au sein de la population tunisienne, pour assurer la pérennité de l’obédience, après le changement du régime et le départ prévisible de la colonie européenne. Mohamed Maztoul, qui faisait partie de la loge Volonté Veritas, prit la direction de la nouvelle loge. Mais cette création à contre-courant était condamnée à l’échec. Ses promoteurs durent en prendre acte et mettre fin au projet le 31 décembre 1958.

28 La Franc-maçonnerie ne survécut pas au régime du Protectorat. Affaiblies par les départs des francs-maçons français, lors des principales étapes de la décolonisation (autonomie interne, indépendance, évacuation, nationalisation des terres), elle connut « un état d’asphyxie64 ». Le diagnostic des francs-maçons fait, d’ailleurs, valoir une courageuse autocritique : « La grande faute des Francs-maçons coloniaux a été de ne pas introduire suffisamment d’autochtones » dans leurs ateliers, reconnaîtra le Grand Orateur de la Grande Loge, en évoquant l’état de la franc-maçonnerie en Tunisie 65. Perçues comme des institutions étrangères, dépourvues de toutes assisses tunisiennes, les loges francs-maçonnes ne furent pas reconnues par le nouvel Etat. Est-ce à dire que certains de leurs membres n’ont pas joué un important pour rapprocher les points de vue, atténuer la répression et contribuer à établir le dialogue ?

Notes

1 - Ligou Daniel (direction), Dictionnaire de la Franc-maçonnerie, PUF, Paris, 1974, pp. 1209 - 1211.
2 - Permettez-moi de citer les principales études de la franc-maçonnerie en Tunisie :
- Porset (Charles), « la Franc-maçonnerie tunisienne et l’héritage révolutionnaire, la loge « nouvelle Carthage » (1885-1936) », in Hédia Khadhar (direction.) ), La révolution française et le monde arabo-musulman. Acta du colloque sur le sujet, tenu à Tunis en novembre 1989. Collection Savoir, Alif, Tunis, 1991, pp. 321 - 335. Cette a été re-publiée in « l’équerre et le croissant, la franc-maçonnerie en terres d’Islam», numéro spécial des Cahiers de l’Orient, 2003/1, n° 69, pp.37 - 50.
- Camou (Hélène), « la franc-maconnerie en Tunisie, à l’aube du protectorat », in La Tunisie mosaïque. Edition Jacques Alexandropoulos et Patrick Cabanel, Presse Universitaire du Mirail, Toulouse, 2000, pp. 357-367.
Signalons, dans ce cadre les travaux de :
- Eric Anduze, La franc-maçonnerie au Moyen-Orient et au Maghreb, fin du XIXe - d

Le tournant de 1899-1902 dans la Maçonnerie en Algérie à travers la loge Le Soleil levant

Le tournant de 1899-1902 dans la Maçonnerie en Algérie à travers la loge Le Soleil levant

Marc-Olivier Gavois

Résumé

A la fin du XIXème alors que la France est secouée par l’Affaire Dreyfus, l’Algérie connaît une crise antisémite qui se traduit par l’élection de députés antisémites dont Drumont à Alger. Les maçons sont confrontés à une radicalisation du débat politique dans le cadre de la campagne des législatives de 1902 qui les conduit à se situer de plus en plus dans la perspective de la défense de la République. Si limitée qu’ait été l’influence de ces loges sur la société coloniale, la période 1898-1902 a permis de mettre fin à certains errements inhérents au contexte colonial et de s’inscrire dans un courant à l’origine de ce que l’on a appelé « les Libéraux » au moment de la guerre d’Algérie.

Abstract

The end of the nineteenth century while France was shaken by the Dreyfus Affair, Algeria was undergoing an anti-semitic crisis, whose effect was the election of anti-semitic MPs, among whom, Drumont in Alger. The freemasons were confronted with a boughening of the political debate, within the context of the campaign for 1902 general elections, which led them more and more, to place themselves in the prospect of defending the Republic. The 1898-1902 lapse enabled to put an end to some erring ways inherent to the colonial context and to lie within a ware which originated in what will be called « Liberals » during the Algerian war.

Index

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Texte intégral

Introduction 

Tout le monde connaît le travail magistral de Xavier Yocono sur la Franc-Maçonnerie en Algérie1, mais son étude s’arrête en 1884 parce que les archives n’étaient ouvertes que jusqu’à cette date quand il a fait son travail.

A l’époque sur laquelle porte ma communication la conquête est terminée (pour mémoire lors de la conquête une part importante des élites arabo-musulmanes a émigré) l’utopie de certains officiers qui ont participé à la conquête, saint-simoniens et maçons – encore conviendrait-il de relativiser cet aspect, il n’y avait pas, parmi les officiers de la conquête, que des Ismaïl Urbain, il y avait aussi des Bugeaud - c’est de l’histoire ancienne. Le quart de siècle qui précède la Première Guerre mondiale c’est véritablement la période où se constitue l’Algérie coloniale, c’est à ce moment-là que se fait l’essentiel du peuplement européen, Algérie coloniale avec ses caractères propres, son imaginaire, ses mythes, tels qu’ils perdurent jusqu’en 1962, voire jusqu’à nos jours chez certains nostalgiques qui n’ont pas fait de travail critique sur leur propre histoire.

Alors qu’en France Républicains et héritiers de la tradition contre-révolutionnaire s’affrontent, notamment autour de l’affaire Dreyfus, l’Algérie traverse une crise qui présente des caractères spécifiques liés au fait qu’on est dans un contexte colonial particulier (le décret Crémieux pris par le gouvernement de Défense Nationale en octobre 1870 a accordé la citoyenneté à une partie des colonisés, les Juifs, et le code de la nationalité de 1889 permet l’intégration des Européens issus de la très importante immigration italienne et surtout espagnole). Je rappelle que c’est à Alger que Drumont (chef de file des anti-sémites français) a été élu député, et que le maire, Max Régis, est un anti-sémite, ayant lui-même des origines italiennes (c’est à dire appartenant à ces Européens fraîchement intégrés). Plus on s’approche des législatives de 1902, qui ont permis aux républicains de reprendre les deux sièges d’Alger, plus les attaques de la Libre Parole (le quotidien de Drumont) ciblent la Franc-Maçonnerie.

Mon propos est de montrer que la Franc-Maçonnerie en Algérie, ou du moins à Alger, était caractéristique de ce contexte colonial, par sa composition, par la façon dont elle a pris position dans les débats qui agitaient l’Algérie coloniale et par son positionnement par rapport aux débats métropolitains. Je commencerai par montrer que la Franc-Maçonnerie en Algérie se trouve au milieu d’un faisceau de crises, puis je présenterai une loge qui me semble caractéristique de ce contexte, enfin je dirai quelques mots sur la signification des élections de 1902, Drumont avait-il raison de parler de « victoire des loges ».

La Franc-Maçonnerie en Algérie au milieu d’un faisceau de crises

Une crise particulière en Algérie

Jusqu’en 1901 on parle dans la presse, dans les discours des hommes politiques, de crise de l’Algérie. On parle essentiellement de crise politique, bien que celle-ci semble se dérouler sur fond de crise économique puisqu’on parle de mévente du blé et des vins ; en fait les cours du vin ont remonté et les vins d’Algérie se vendent bien (on est à la fin de la Grande dépression qui a particulièrement touché l’agriculture métropolitaine, la viticulture d’Algérie qui s’est considérablement développée et n’a pas été touchée par le phylloxéra apparaît comme une concurrente de la viticulture métropolitaine).2

Alors qu’en métropole l’Affaire Dreyfus devient le point de cristallisation de tous les clivages politiques, en Algérie la crise politique atteint son paroxysme  avec une double élection, celle de quatre députés se présentant comme  antisémites, dont Drumont à Alger et de municipalités elles aussi antisémites, notamment celle dirigée par Max Régis à Alger. Cet antisémitisme algérien (j’emploie ici le terme d’Algérien pour désigner ce qui a rapport à l’Algérie, qui, en l’occurrence, est une Algérie coloniale, c’est ce terme qui était employé à l’époque, les Européens d’Algérie se définissaient comme « Algériens » et désignaient les colonisés par le terme de « Musulmans »), donc cet antisémitisme algérien n’est pas une simple transposition de ce qui se passe en métropole, si Drumont se fait élire à Alger, c’est que le contexte s’y prêtait. L’Algérie connaît depuis 1881 des flambées régulières de violences antisémites, notamment à l’occasion de chaque élection3. Cette situation est liée au Décret Crémieux dont j’ai rappelé l’existence en introduction.

Le maire élu à Alger, connu sous le nom de Max Régis, est un étudiant en Droit de 25ans issu d’une famille de riches italiens, son véritable nom est Max Régis Milano. Il est l’organisateur de l’émeute de janvier 98, qui avait commencé comme un monôme étudiant et qui s’est soldée par un affrontement entre la population et les zouaves. En 1899, alors que se produit à Paris l’affaire du Fort Chabrol, Max Régis se retranche dans sa villa avec armes, vivres et munitions. En 1900, alors qu’il est appelé à comparaître aux assises en métropole, sa liste est réélu triomphalement, il est acquitté par le jury de Draguignan.4

La situation particulière de l’Algérie est aussi lié au fait que le peuplement de la colonie se fait de plus en plus par un recours à une immigration étrangère, maltaise, italienne, et surtout espagnole (et pas seulement en Oranie, des quartiers comme Belcourt, le Hamma ou le Ruisseau à Alger comptaient une forte proportion d’Espagnols).5 Ageron dit que la loi de 1889 a créé entre 160 000 et 170 000 Français en 30 ans. Selon le gouverneur Laferrière il y avait en 1898 384 000 Français en Algérie (dont 56 000 naturalisés et 53 000 juifs) et 237 000 étrangers. Pour mémoire il y avait à cette époque 4 millions d’Algériens musulmans.6

Cette situation a une coloration sociale, l’essentiel de l’immigration sud européenne est constitué de populations très modestes qui occupent des emplois déqualifiés dans les grandes villes, ont un niveau d’instruction très faible et souvent maîtrisent très mal le Français (je rappelle que je parle de la période 1898-1902). Les Juifs, quant à eux, sont perçus comme des indigènes, quoiqu’ils soient citoyens français depuis le Décret Crémieux.. Il est évident que les clivages politiques, pour aller vite entre les Républicains et l’extrême droite, ne peuvent être compris que resitués dans ce contexte qui n’est pas le même que celui de la métropole, et pourtant, c’est précisément l’intérêt d’étudier le positionnement de la maçonnerie, les références, les valeurs que l’on invoque, sont les mêmes qu’en métropole, d’où des positionnement parfois très surprenants pour un métropolitain de la fin du XXème siècle.

La Franc-Maçonnerie et le décret Crémieux

10 La question a fortement divisé les loges d’Algérie, c’est au Convent de 1898 que le conflit éclate au grand jour, avec d’un côté les loges d’Oran et d’Alger, et de l’autre la loge Union et Progrès de Constantine dont les frères sont accusés d’avoir basculé dans le camp de Drumont.

11 En fait ce qui divise réellement les loges ce n’est pas le fond, à savoir déplorer que le décret Crémieux ait donné le droit de vote à des « cléricaux », le gouverneur Laferrière, qui était lui-même maçon avait envisagé un moment une réforme excluant les Juifs du droit de vote. Ce qui les oppose, c’est l’attitude politique des Frères de Constantine, le député élu en mai 98 à Constantine, Morinaud, est membre de la loge Union et Progrès, or il a participé à des réunions communes avec Drumont. Le conflit éclate au Convent qui suit, donc en septembre 98, ce qui est reproché à la loge Union et Progrès, c’est d’avoir adopté un ordre du jour proposant l’exclusion des Juifs de la Franc-Maçonnerie, un extrait en est lu :

« Déclarent qu’ils mettent au même rang des cléricaux dont la pensée est à Rome, les juifs cosmopolites dont le cœur est partout où peut se dresser le veau d’or.

Prient le G.O. de bien vouloir recommander aux loges de son obédience de procéder à l’épuration dans leurs rangs, en écartant dans la mesure du possible les cléricaux juifs dont l’influence désagrégeante est d’autant plus redoutable qu’elle s’abrite derrière des lingots. »

12 Un frère monte alors à la tribune et déclare :

« Si nos frères d’Algérie ne sont pas d’accord entre eux, il faut que nous cherchions à établir cet accord (applaudissements) Nous ne cherchons pas à désunir les forces maçonniques, qui sont les forces républicaines ».

13 Ces textes parlent d’eux-mêmes et pourraient se passer de commentaires, je ferai cependant quelques remarques : il est évident qu’avec la loge de Constantine on est très loin des principes républicains dans le vocabulaire utilisé, il ne faudrait pas croire que, sur le fond, les frères de Constantine sont aux antipodes de ceux des autres loges d’Algérie. En fait, derrière la dénonciation du cléricalisme juif, de ces électeurs sans culture politique, fanatisés par les consistoires, le mépris pour les juifs indigènes n’est pas totalement absent, l’anti-cléricalisme est instrumentalisé.

14 L’idée qui émerge progressivement, notamment au Convent de 1899 c’est qu’on ne peut pas revenir sur le Décret Crémieux, considéré néanmoins comme une mauvaise chose.

Le problème du code de la nationalité

15 Le Convent de 1899 avait été saisi d’un vœu des loges d’Afrique du Nord demandant :

« l’abrogation pour l’avenir de toutes les lois et décrets qui confèrent la naturalisation automatique et, pour ceux qui ont profité de ces lois et décrets, une modification des lois électorales en ce sens que, tout en restant Français, ils ne pourront jouir des droits politiques qu’à la condition de l’avoir formellement sollicité et après une enquête minutieuse. Ils devront justifier d’un séjour de dix ans dans la colonie et de la connaissance parlée et écrite de la langue française. »

16 Le Conseil de l’ordre avait, à la suite de ce convent, demandé un rapport qui a été fait par le Frère Dazet, rapport auquel répond le Frère Dupuy, Frère de la loge Bélisaire d’Alger, membre du Conseil de l’ordre. Le rapport du Frère Dazet conclut, au terme d’une analyse juridique, qu’on ne peut pas revenir sur ce qu’a fait la loi de 1889, notamment parce que ce serait introduire la rétro-activité d’une loi. Le texte du Frère Dupuy est une longue réponse dans laquelle il insiste sur le fait qu’en France il y a des aspects de la réalité algérienne dont on n’a pas conscience, il dit notamment :

« Et si chaque balancelle espagnole amène tous les jours dans les ports de l’Oranie des femmes venant y faire leurs couches, soyez certains qu’elles ne cherchent pas à faire acquérir à leurs enfants la nationalité française ; elles y viennent parce qu’elles sont sûres de trouver dans nos hôpitaux les secours médicaux qu’elles ne trouveraient pas dans la péninsule, et, soit dit en passant, si les communes de l’Algérie sont écrasées par les dépenses de l’Assistance publique, c’est à cette immigration continue d’Espagnols et d’Italiens qu’elles le doivent pour la plus grande partie. »

17 Edifiant ! J’aimerais bien que certains descendants de ces Espagnols d’Algérie que l’on entend parfois tenir des propos strictement identiques sur l’immigration actuelle lisent ces lignes. Le point de vue de Dupuy est clair : l’Algérie connaît une situation particulière que les métropolitains ignorent, seuls les Français d’Algérie disposent de la connaissance qui peut permettre de prendre des décisions.

18 Le Convent de 1900 discute sur ces deux textes, les conclusions du rapporteur sont que ce sont les Espagnols et les Italiens qui ont fait l’élection des députés antisémites, il est applaudi, parce qu’en France l’élections de ces députés est vécue par les républicains comme une honte. L’Assemblée  vote le texte suivant :

« L’assemblée émet le vœu que les dispositions de la loi de naturalisation de 1889 ne soient plus applicables à l’Algérie ».

19 On est extrêmement surpris quand on lit de telles déclarations, et encore plus au nom des principes républicains. En fait les cartes sont très brouillées par la situation politique dans le contexte colonial. Ce qui motive les Républicains d’Algérie sur cette question c’est l’attitude des anti-sémites d’Algérie (Max Régis en tête) qui cherchent à s’appuyer sur les Espagnols et Italiens, non pas en tant qu’Espagnols et Italiens mais en tant qu’ « Algériens », terme qui était employé pour désigner ceux qu’on appelle depuis la guerre d’Algérie les pieds-noirs. On est en fait aux origines d’un sentiment que Benjamin Stora a qualifié de « sudisme à la française »7, en fait le ressort sur lequel jouent les anti-sémites d’Alger c’est l’opposition entre les « Algériens » qui seraient les seuls à savoir ce qu’il faut à l’Algérie (en l’occurrence exclure les Juifs) et une administration nommée par la métropole, qui bien sûr est vendue aux Juifs et aux Francs-Maçons, comme on la dira vendue à la subversion internationale communiste un demi-siècle plus tard. Et on a vu, avec le rapport du Frère Dupuy, que même les Maçons d’Algérie ont cette idée que les métropolitains ne sont pas totalement aptes à juger de ce qui est bon pour l’Algérie, par contre, eux, sont totalement fidèles à la France et à la République.

20 On est effectivement, à cette époque, devant la menace d’une tentative de sécession des « Algériens ». Certains, en Algérie, faisaient référence aux Cubains combattant l’Espagne. Ici, la Franc-Maçonnerie se situe du point de vue des valeurs de la France républicaine, pas du point de vue des coloniaux, toute la contradiction, due au contexte colonial, apparaît de manière évidente avec la position sur laquelle on débouche. Nous avons vu ici la teneur des débats dans les convents, qu’en est-il au niveau des loges en Algérie ?

Une loge coloniale : le Soleil Levant

Une composition très restreinte

21 Le Soleil Levant est une loge affiliée au Grand Orient, elle s’est constituée le 3 février 1896. C’est, à l’époque,  une petite loge, sa concurrente, Bélisaire, est beaucoup plus importante. J’ai travaillé sur un ensemble de 36 membres entre 1898 et 19038, on peut recenser 33 Français d’origine métropolitaine, 2 Musulmans, 1 Juif d’Algérie et aucun Européen d’origine espagnole ou italienne. Pour 23 membres j’ai pu identifier le lieu de naissance, 16 sont nés en métropole, 6 Français sont nés en Algérie dont 4 avant 1870. En ce qui concerne la composition sociale j’ai recensé :

  • 6 ingénieurs

  • 4 indépendants (entrepreneurs de bâtiment, limonadier)

  • 3 professions de justice (dont 1 musulman interprête judiciaire)

  • 2 professeurs de lycée

  • 2 médecins

  • 1 journaliste

  • 1 étudiant

  • 1 militaire

22 Le reste travaille à différents postes dans des administrations, les assurances et la banque. Il est évident que ce qui est frappant c’est la très grande prédominance des Français de France, le nombre très important de membres qui sont nés en métropole et le fait que les Français de France qui sont nés en Algérie sont nés avant 1870 signifie qu’on a affaire aux anciennes familles installées en Algérie depuis la période de la conquête. Frappant aussi la quasi absence des colonisés, qu’ils soient de nationalité française (les Juifs) ou dans un statut d’indigènes (les musulmans), et l’absence totale des Européens d’origine étrangère, ce qui s’explique par la composition sociale. Composition sociale qui, je suppose, n’est pas très différente de ce qu’est le recrutement d’une loge métropolitaine (et le recrutement de la loge Bélisaire est tout à fait comparable)9. Comme on est dans un contexte colonial, c’est une transposition de la France en Algérie. Il convient donc de voir si cela se retrouve dans l’orientation des activités de l’atelier.

Une toute petite loge menacée de mise en sommeil

23 Les procès-verbaux de votes mentionnent un nombre très faible de participants, par exemple le procès-verbal de la tenue du 7 juin 1902 où a été élu le délégué de la loge au Convent mentionne 8 votants ! L’atelier a traversé une crise grave en 1901 avec même une proposition de mise en sommeil, le vénérable avait démissionné.

24 Il s’agit de Gabriel Colin, professeur d’Arabe au lycée d’Alger. Les motifs indiqués font à la fois référence au fait qu’il était pris par « des travaux profanes de nature scientifique » et au fait qu’il était un peu découragé par le manque d’investissement des frères dans la loge.  

25 Peut-être y avait-il aussi une autre raison, il avait, à plusieurs reprises, sollicité des appuis pour l’obtention de différentes fonctions : une chaire d’Arabe à l’Université d’Alger et la légion d’Honneur au titre de capitaine de la Territoriale. Il déclarait, dans un courrier daté du 10 décembre 1902 :

« Il est hélas trop fréquent de voir des fonctionnaires devant leur situation à l’appui maçonnique, réserver leur intervention en faveur de candidats réactionnaires. »

26 L’activité principale de la loge semble effectivement être la demande d’appui si l’on en juge par la correspondance conservée par le Conseil de l’Ordre.

Mais qui fait référence aux sentiments républicains

27 Toutefois, ce qui est intéressant à relever c’est l’argumentaire utilisé dans ces demandes d’interventions :

Courrier au Conseil de l’Ordre du 23 mai 1901 : « Jusqu’à ce jour, les Gouverneurs Généraux ont été assez mal entourés, et bien des fautes sont certainement dues au peu de solidité des convictions politiques de leurs collaborateurs. Il importe au plus haut point de présenter au futur Gouverneur Général un auxiliaire dont les sentiments républicains sont au-dessus de tout soupçon. »

28 Toutes les demandes d’intervention font ainsi référence aux sentiments républicains de la personne recommandée, du moins jusqu’en 1902 (après la référence a tendance à s’estomper pour réapparaître quelques mois plus tard au moment de l’Affaire des fiches). Ce qui est intéressant dans celle que je viens de citer, c’est qu’on retrouve aussi une dimension caractéristique de la mentalité « algérienne », l’idée que ceux qui administrent l’Algérie ont commis des erreurs, parce qu’ils sont mal conseillés, ici on donne à cette façon de penser une coloration républicaine.

29 Peut-on dire que les élections de 1902 qui voient le triomphe des candidats républicains soient, comme le disent les antisémites, une victoire des loges ?

Les élections de 1902, une victoire des loges ?

Une campagne qui a été marquée par un déchaînement contre les Maçons

30 Cette campagne se déroule dans un contexte tout à fait particulier en Algérie, tout d’abord la rébellion de Margueritte (petit centre de colonisation situé dans l’Algérois à 9 km de Miliana), dans la nuit du 26 avril 1901 le village a été attaqué, 6 Européens ont été massacrés, la répression a été très violente dure : 16 musulmans tués et 125 inculpés.

31 Ces événements sont l’occasion pour les réactionnaires de déclencher une campagne visant à obtenir le départ du Préfet d’Alger, qui est un Maçon, Charles Lutaud . En fait cette campagne semble aussi être motivée par le fait qu’un adjoint du Conseil Municipal d’Alger, Lionne, avait été arrêté et devait être déféré devant le tribunal correctionnel.

32 Charles Lutaud est né à Mâcon le 15 novembre 1855, il a été nommé à Alger en décembre 1898, le gouvernement avait fait le choix d’un fonctionnaire capable de rétablir l’ordre républicain à Alger ; au moment de sa nomination la presse algéroise avait évoqué parmi les candidats possibles, le préfet de Constantine, Dufoix, qui avait la faveur des anti-sémites, ce n’est pas lui qui a été choisi. Dans une interview qu’il avait donnée aux Echos de Paris au moment de sa nomination il avait annoncé une réorganisation de la police d’Alger sur le modèle parisien.

33 Toutes choses égales par ailleurs, la personnalité de Lutaud me fait penser à celle du préfet de police nommé à Alger en décembre 1961, Vitalis Cros, dans un contexte encore plus difficile que celui de 1898. Or Vitalis Cros a été l’objet d’attaques du même ordre que celles dont Lutaud avait été l’objet.

34 Au Convent de 1900, le frère Lecocq, qui rapportait sur la question algérienne, déclarait :

« Je ne veux pas contester que la raison, que les grandes lumières de la Déclaration des Droits de l’Homme, ont pu contribuer au recul de l’antisémitisme, mais je suis profondément persuadé que l’énergie administrative de notre frère Lutaud n’y a pas été pour peu de choses » Il est applaudi.

35 Au banquet du solstice d’hiver (commun aux deux loges d’Alger) du 16 janvier 1901, un frère fait la santé du frère Lutaud « qui,  depuis son arrivée à Alger s’est toujours tenu sur la brèche, portant haut et ferme le drapeau de la République et celui de la Franc-Maçonnerie », il joint à cette santé celle du Gouverneur Général Jonnart « dont le dévouement à la cause de la République est également connu de tous » (triple et chaleureuse batterie d’allégresse).

36 Très vite Lutaud devient la cible des journaux anti-sémites en Algérie et de la Libre Parole qui le surnomme « Coco-Bel-Œil » et le présente comme « un souteneur doublé d’un voyou », on lui reprochait d’avoir opéré contre les catholiques dans la Sarthe (La Libre Parole du 15 décembre 1898).

37 Au moment de Margueritte on se déchaîne contre Lutaud. La Libre Parole du 1er juin 1901 porte un titre barrant la Une : « Toujours l’assassin Lutaud », derrière Lutaud c’est aussi la Franc-Maçonnerie qui est montrée du doigt, avec Lutaud est aussi visé le Commissaire central d’Alger :

« un abominable prussien du nom de Schwartz, et qui a été vomis sur Alger par les loges maçonniques ». Encore dans la Libre parole, le 23 mai : « Voilà comment la Franc-Maçonnerie se comporte pour venger les défaites électorales de sa sœur en juiverie […] S’il y a des représailles contre les loges maçonniques d’Alger, ce sont elles qui l’auront voulu »

38 60 ans plus tard on lira dans Alger : « l’O.A.S. frappe où elle veut, quand elle veut ». Donc selon les réactionnaires, les défaites des républicains avaient été des défaites des Maçons et des Juifs, ils préparaient ainsi l’argumentaire qu’ils ont utilisé pour expliquer leur propre défaite aux élections de 1902 : la victoire leur a été volée par des malfaiteurs.

Des candidatures maçonniques ?

39 Le candidat qui est opposé à Drumont est un professeur de Droit de l’Université d’Alger qui n’est pas un maçon : Maurice Colin, il se présentait comme républicain, sans étiquette, et s’est inscrit au groupe de l’Union démocratique. Il n’est pas maçon mais a le soutien des loges : au Congrès interobédientiel des loges d’Afrique du Nord (Congrès annuel institué depuis 1893), le frère Dupuy déclare : « A Drumont les républicains opposent un homme de grand mérite, Colin ».

40 Colin avait été désigné lors d’un Congrès Républicain qui s’était tenu le dimanche 9 mars 1902 à Alger, cette réunion avait été annoncée ainsi dans la Libre Parole :

« tous les biens-pensants (sic) sont convoqués par lettre individuelles ; il s’agit du choix du candidat maçonnique à opposer à Drumont.

Le professeur collin (sic), collègue du F.°. Cat. (sic) semble tenir la corde ».

41 Et le lendemain du Congrès, le lundi 10 mars, la Libre Parole prétend que le Congrès n’a pas réussi à désigner de candidat : « En somme four complet pour le futur candidat youpin ». Alors qu’on apprend par les Nouvelles, journal algérois du soir, daté du mardi 11 mars, que Colin a été désigné, ce journal cite les déclarations de Colin :

« On a dit que j’étais un porte-étendard de la franc-maçonnerie, dont je serais un des chefs. Ce serait alors de naissance. Si j’étais affilié à la Franc-Maçonnerie, je m’honorerais très certainement de figurer parmi ses chefs. Mais je suppose que dans la Franc-Maçonnerie, comme ailleurs, avant d’être chef, il faut avoir été soldat, et je n’ai pas encore été soldat. »

42 Il est clair que le candidat républicain n’est pas un maçon, il est clair aussi qu’il a derrière lui tous les républicains, donc aussi les maçons. Il déclare qu’on ne peut pas être républicain et antisémite, il se dit aussi partisan de la loi de 1889 mais qu’il faut, par une loi électorale, écarter certains éléments aveugles qui sont de nature à fausser les scrutins. On voit que la parenthèse créée par le paroxysme de la crise anti-sémite est fermée.

Une victoire des idées républicaines en Algérie ?

43 Dans son numéro daté du mardi 29 avril 1902 La Vigie algérienne (journal républicain très hostile à Drumont) titre en Une : « Vive l’Algérie républicaine ! » Tandis que la Libre Parole parle, elle, de cambriolage des élections, elle attribue l’échec de Drumont au fait que l’on avait refusé d’inscrire sur les listes électorales 1200 Français d’origine italienne, dans le numéro daté du 29 avril l’éditorial de Drumont dit :

« Ceux qui semblent avoir faibli sont surtout les bourgeois, les négociants, les petits propriétaires. Il faut dire que la situation de ceux-là est difficile. Ils sont à la merci des banques, qui, elles-mêmes, sont entre les mains des juifs. »

44 On retrouve ici une antienne classique de l’extrême droite, le thème maurrassien du divorce entre le pays légal et le pays réel. Si on observe les résultats bureau de vote par bureau de vote, on constate que c’est dans les nouveaux quartiers du centre d’Alger (quartiers habités par la bourgeoisie d’origine française) que l’on a massivement voté Colin, par contre c’est à Bab-el-oued que Drumont a remporté les scores les plus importants. Les quartiers où la présence espagnole était la plus forte étaient des quartiers de l’Est d’Alger, Belcourt, le Hamma, les scores sont plus équilibrés, cela s’explique en partie par le fait que beaucoup de ces Espagnols d’Alger étaient arrivés très récemment, la loi de 1889 ne pouvait pas encore avoir d’effet sur eux, ils ne votaient pas.

Conclusion 

45 Le recrutement des loges en Algérie n’est pas différent de ce qu’il est en métropole. On a bien affaire en Algérie à une Franc-maçonnerie coloniale, en ce sens que ses membres sont de façons écrasantes d’origine métropolitaine, en ce sens aussi que les thèmes des débats, l’orientation, est une transposition des thèmes et des débats métropolitains.

46 La période 1898-1902 a été décisive, elle a permis de mettre fin à certaines hésitations, certains errements qui étaient inhérents au contexte colonial, ce qui a permis de contribuer à  développer en Algérie un courant qui est aux origines de ce que l’on a appelé les « libéraux » pendant la période de la guerre d’Algérie. Nous pouvons toutefois noter les limites de l’influence de ces loges sur la société coloniale, limites qui tiennent au recrutement social, outre le fait (du moins à cette époque-là, je ne m’avance pas sur les périodes suivantes que je n’ai pas étudiées) qu’elle n’a pas de prise sur les colonisés, elles ne touche pas plus le petit peuple pieds-noirs.

47 De même, je suis frappé de lire, notamment sous la plume de Drumont, une façon de penser et surtout un vocabulaire et un registre qu’on retrouve chez les adversaires de l’indépendance de l’Algérie (regroupés dans l’O.A.S.) en 1962 (le « Gauleiter Morin », « la Gestapo de Debrosse etc…)

48 L’éditorial de La Vigie algérienne du 29 avril 1902, au lendemain des élections, titré « Enfin ! » disait :

« N’oublions pas qu’il faudra longtemps pour réparer les ravages causés par l’invasion du fléau réactionnaire et clérical dans ce pays de libre-pensée et de tolérance religieuse. »

Notes

1 - Xavier Yacono, Un siècle de franc-maçonnerie algérienne, 1785-1884, G-P Maisonneuve et Larose, Paris, 1969.
2 - Charles-Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, 2/1871-1954, P.U.F., Paris, 1979, pages 56 à 60.
3 - Charles-Robert Ageron, op cit, pages 60 à 67.
4 - Article de Pierre Michelbach dans l’Histoire, n° 173, janvier 1994.
5 - Gerard Crespo et Jean-Jacques Jordi, les Espagnols dans l’Algérois, Editions de l’Atlanthrope, 1991.
6 - Charles-Robert Ageron, op cit, pages 118 à 137.
7 - Benjamin Stora, le Transfert d’une mémoire, la Découverte et Syros, Paris, 1999.
8  - Archives du Grand Orient, carton 503c.
9 - Idem carton 508.

Pour citer cet article

Référence électronique

Marc-Olivier Gavois, « Le tournant de 1899-1902 dans la Maçonnerie en Algérie à travers la loge Le Soleil levant », Cahiers de la Méditerranée, vol. 72, La Franc-Maçonnerie en Méditerranée (XVIIIe - XXe siècle), 2006, [En ligne], mis en ligne le 17 septembre 2007. URL : http://cdlm.revues.org/document1176.html. Consulté le 07 mai 2008.

Auteur

Usages et acculturation de la Franc-maçonnerie dans les milieux intellectuels arabes à la fin du XIXe siècle à travers l’exemple de Jurji Zaydan (1861-1914)

Usages et acculturation de la Franc-maçonnerie dans les milieux intellectuels arabes à la fin du XIXe siècle à travers l’exemple de Jurji Zaydan (1861-1914)

Anne-Laure Dupont

Résumé

Célèbre écrivain d’origine syrienne dont la carrière se déroula en Egypte, Jurjî Zaydân fut reçu dans la Franc-maçonnerie et en publia la première histoire écrite en arabe en 1889. Son initiation est le résultat d’amitiés nouées au Syrian Protestant College de Beyrouth et ne peut être dissociée de son engagement dans la vie associative sous toutes ses formes. A travers lui s’observe le processus par lequel les idéaux et la sociabilité maçonniques ont rejoint un projet élitiste de réforme morale et culturelle adapté aux besoins de la société arabe et musulmane.

Abstract

Jurjî Zaydân is a famous writer of Syrian origin who settled and worked in Egypt. As a free mason, he published in 1889 the first book written in Arabic about the history of Freemasonry. He was initiated through the acquaintances he had in the Syrian Protestant College of Beirut, being simultaneously a member of various scientific and educational societies. Through him, one may understand how an intellectual elite adapted the Masonic ideals and organisation to elaborate a program aiming at the moral and cultural reform of the Arab Moslem society.

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Jurjî Zaydân est un célèbre homme de lettres arabe, qui, comme il était courant en son temps, s’intéressa à tous les métiers de la culture : l’enseignement, l’imprimerie, l’édition, le journalisme et la littérature1. Né à Beyrouth en 1861 dans une famille chrétienne grecque-orthodoxe d’origine paysanne et illettrée, autodidacte, il commença des études de médecine en 1881 puis, sans les achever, émigra en Egypte où il se reconvertit dans une carrière littéraire. Un temps professeur d’arabe, il fonda au Caire en 1891 une imprimerie qui lui permit de vivre complètement de sa plume. Le fleuron en était une revue de culture générale, Al-Hilâl (Le Croissant), lancée dès septembre 1892 et toujours publiée de nos jours. Elle donna bientôt son nom à toute l’entreprise -Dâr al-Hilâl, les éditions du Croissant- devenue peu à peu une des plus florissantes maisons d’édition de tout le monde arabe. Jurjî Zaydân se fit connaître, en outre, par des travaux d’érudition historique dont les plus fameux sont l’Histoire de la civilisation islamique (Târîkh al-tamaddun al-islâmî, 5 volumes, 1902-1906), et l’Histoire de la littérature arabe (Târîkh âdâb al-lugha al-‘arabiyya, 4 volumes, 1911-1914). Fort appréciés dans les milieux cultivés jusque dans les années 1950 ou 1960, ces livres n’obtinrent cependant jamais le succès remporté par les vingt-deux romans historiques de leur auteur, situés pour l’essentiel dans le monde musulman des origines au XIIIe siècle.

Touche-à-tout de la littérature, Jurjî Zaydân n’en poursuivait pas moins un but cohérent : instruire ses lecteurs de leur langue et de leur histoire et parachever leur éducation morale et civique. Il assumait pleinement un rôle d’« écrivain généraliste » (kâtib ‘âmm) s’adressant prioritairement au commun des lecteurs (al-‘âmma) –dont le nombre, certes limité en valeurs absolues, allait s’élargissant. Il se sentait investi de la mission de les guider moralement et intellectuellement et de leur faire prendre conscience de leur appartenance à une collectivité nationale (umma) encore mal définie, qui pouvait être tout à la fois, syrienne, égyptienne, arabe et ottomane. Ecrivain moraliste, « instituteur » de la nation, il recherchait, à l’instar des lettrés modernistes de son temps, le progrès (al-taqaddum) ou le perfectionnement (al-islâh) intellectuel, moral et social.

La tâche était rendue urgente par le développement des échanges avec les nations occidentales, des échanges parfois féconds mais de plus en plus inégaux. Cette inégalité se manifestait non seulement dans la domination économique, militaire et politique des puissances coloniales européennes, mais aussi dans l’occidentalisation de la vie quotidienne. Pour combler une telle inégalité, pour rattraper le retard par rapport aux Occidentaux, il fallait donc penser une réforme globale, touchant tous les domaines de la vie individuelle et collective : la famille, la culture, la langue arabe, « le caractère oriental » (al-akhlâq), la société, la religion. Il s’agissait d’utiliser les armes des Occidentaux sans s’assimiler à eux, prendre ce qu’ils avaient de meilleur sans les imiter. Jurjî Zaydân était partie prenante de ce projet réformiste. C’est à ces conditions, pensait-il, que pourrait s’engager une véritable « Renaissance » (Nahda), un concept promis à un grand avenir, dont toute son œuvre est remplie et qu’il contribua à populariser.

Le but que poursuivait Jurjî Zaydân et la façon dont il le formulait n’étaient pas étrangers à son affiliation à la Franc-maçonnerie, qui est avérée à la fin des années 1880 au moment de son installation définitive au Caire, mais remonte probablement au début de la décennie, alors qu’il faisait encore des études à Beyrouth dans le sillage des missionnaires protestants américains. Jurjî Zaydân était suffisamment engagé dans la fraternité pour lui consacrer l’un de ses premiers livres, une Histoire générale de la Franc-maçonnerie des origines à nos jours (Târîkh al-mâsûniyya al-‘âmm mundhu nash’ati-hâ ilâ hadhâ l-yawm), écrite dans un but apologétique. Parue en 1889, elle était alors à peu près sans égale en langue arabe2.

Très présente dans les débuts de la carrière de Zaydân, la Franc-maçonnerie contribua de toute évidence à l’insérer dans un réseau intellectuel dont le cœur était à Beyrouth et qui se prolongeait au Caire. Elle le conforta dans sa posture d’écrivain à la fois au-dessus de la « masse » (al-‘âmma) et à son service, et nourrit son projet et son vocabulaire réformistes. Zaydân, en somme, sut user de la Franc-maçonnerie pour la mettre au service de sa carrière et de son idéal d’écrivain. Il était dans une « stratégie » d’appropriation, que confirme l’existence même de son livre, relatant en arabe une histoire de la Franc-maçonnerie écrite jusque là dans des langues étrangères. Il témoigne ainsi d’un processus d’arabisation linguistique et culturelle de la Franc-maçonnerie, typique du mouvement qu’est fondamentalement la Nahda, un mouvement tout à la fois d’ouverture à la « civilisation moderne » en sa forme occidentale (al-tamaddun al-hadîth) et de reconstruction identitaire3.

La franc-maçonnerie, un élément structurant du réseau de Jurjî Zaydân

Les premiers contacts de Jurjî Zaydân avec des francs-maçons remontent au tout début des années 1880, au moment, où, âgé d’une vingtaine d’années, il devint étudiant au Département de médecine du Syrian Protestant College de Beyrouth. Cet établissement, rebaptisé en 1920 American University of Beirut (AUB), avait été fondé en 1866 par une société missionnaire presbytérienne de New York, déjà présente en Syrie depuis les années 18204. La vie associative des étudiants y était fortement encouragée. Ceux-ci avaient constitué une société savante qui, sous la présidence d’un professeur, leur permettait de débattre de sujets de société et les entraînait à l’art oratoire. Une branche de la Young Christian Men’s Association (YMCA) 5 était également active à Beyrouth depuis le début des années 1870, sous le nom d’Association du Soleil de la bienfaisance (Jam‘iyyat Shams al-birr). En 1882, encore, Cornelius Van Dyck et John Wortabet, deux professeurs du collège fin arabisants et réputés pour leur protestantisme libéral et leur adhésion aux thèses de Darwin, patronnèrent une toute nouvelle Académie orientale des sciences (al-Majma‘ al-‘ilmî al-sharqî) 6. Cette société savante s’intéressait avant tout à « la science et à l’industrie », deux sujets phares dans le milieu intellectuel proche des missionnaires américains. Ceux-ci possédaient une imprimerie sur laquelle, en plus de la production religieuse, étaient édités de nombreux manuels scientifiques traduits ou adaptés de l’anglais, et deux périodiques lancés en 1876 et 1877, Al-Muqtataf (La Sélection) -une revue d’esprit encyclopédique sous-titrée « journal scientifique et industriel »-, et Al-Tabîb (Le Médecin).

Les jeunes gens engagés dans les associations éducatives et les sociétés savantes étaient aussi, pour certains, affiliés à la Franc-maçonnerie. Ils fréquentaient l’une ou l’autre des deux loges qui fonctionnaient à Beyrouth depuis les années 1860 : la loge La Palestine, créée en 1862 sous l’obédience de la Grande Loge d’Ecosse, et sa concurrente depuis 1868, la loge Le Liban, sous l’obédience du Grand Orient de France7. Parmi les jeunes francs-maçons se trouvaient notamment les animateurs de toutes les activités éducatives et scientifiques du collège : Ya‘qûb Sarrûf (1852-1927), Fâris Nimr (1856-1951), Shâhîn Makâryûs (1853-1910), et, dans une moindre mesure Iskandar al-Bârûdî (1856-1921), tous devenus de grands noms de l’histoire de la presse arabe. Diplômés du Département des sciences du Syrian Protestant College respectivement en 1870 et 18748, Nimr et Sarrûf étaient restés attachés à l’établissement comme professeurs-assistants. C’étaient eux qui avaient fondé l’Association du Soleil de la bienfaisance et lancé la revue Al-Muqtataf, avec le concours actif de Shâhîn Makâryûs, un imprimeur de talent tôt entré au service de la mission américaine. C’étaient eux encore qui, pour prolonger la réflexion sur le développement scientifique et technique de la Syrie amorcée dans Al-Muqtataf, faisaient fonctionner l’Académie orientale des sciences. Après 1884, Sarrûf, Nimr et Makâryûs poursuivirent leur carrière de journalistes et d’éditeurs au Caire. Le premier y garda la responsabilité d’Al-Muqtataf, l’une des revues arabes les plus lues de l’époque ; le second se tourna vers le journalisme politique avec le lancement du quotidien Al-Muqattam (du nom d’une colline du Caire) en 1889 ; quant au troisième, Shâhîn Makâryûs, il y fonda en 1886 un nouveau périodique, Al-Latâ’if (Les Bons mots). Iskandar al-Bârûdî, de son côté, était un ancien instituteur des écoles missionnaires américaines devenu étudiant en médecine en 1879 et diplômé en 1883. Il comptait parmi les membres actifs du Soleil de la bienfaisance et de l’Académie orientale des sciences. Resté à Beyrouth, il finit par prendre en 1894 la responsabilité éditoriale du périodique Al-Tabîb, à la place de son fondateur tout juste décédé, le Révérend George Post, professeur de médecine et membre de la faculté du Syrian Protestant College 9.

Nimr, Sarrûf, Makâryûs, Bârûdî, étaient donc francs-maçons. En 1881, à l’époque où Zaydân entrait au Syrian Protestant College, ils étaient tous quatre membres de la loge Le Liban. Makâryûs, un ancien de La Palestine, y occupait même les fonctions de secrétaire10. Il y avait de toute évidence une porosité entre leur loge et les associations qu’ils animaient. Le nom de l’Académie orientale des sciences (al-Majma‘ al-‘ilmî al-sharqî) le suggère tout particulièrement. Celle-ci fut baptisée « majma‘  », de préférence à « jam‘iyya ». Les deux termes, construits à partir de la même racine, jm‘, ont une signification assez proche : « assemblée », « société », « association ». Flanqué de l’adjectif « ‘ilmî » -« savant », « scientifique »-, le mot majma‘ désigne couramment une société savante, une académie des sciences. Or il avait aussi été retenu par les francs-maçons arabes pour traduire le mot « chapitre », soit la réunion des hauts grades11. Ce qui n’est peut-être qu’une coïncidence mérite tout de même d’être relevé, dans la mesure où les chevilles ouvrières de l’Académie, Sarrûf et Nimr assistés d’un médecin non encore mentionné, Salîm Mawsilî, étaient tous francs-maçons. Il n’est pas question, certes, d’établir ici un lien institutionnel, que rien ne prouve, entre l’Académie orientale des sciences et la maçonnerie. Il s’agit plutôt de signaler une parenté, créée par des membres communs et un idéal de progrès partagé. La loge Le Liban et les associations beyrouthines avaient des buts similaires : diffuser la science, élever le niveau des connaissances, améliorer l’état social, moral et économique de la Syrie. Telle était du moins leur finalité avouée. Elles servirent aussi très certainement à contourner la censure qui s’exerça sur la presse et les débats politiques après la suspension de la jeune constitution ottomane en 1878 et les débuts d’un règne sans partage du Sultan Abdülhamîd II (1876-1909).

Au début des années 1880, tout ce monde associatif baignait dans un climat de patriotisme syrien dont la figure tutélaire était Butrus al-Bustânî (1819-1884), une sommité de la vie intellectuelle beyrouthine restée proche de la mission et du collège américain12. Aux protestations d’amour envers la terre des ancêtres et la mère-patrie, se mêlaient opposition à la dictature hamidienne et exaltation d’une culture arabe distincte de la culture turque. L’agitation était sans doute encouragée par l’homme politique turc Midhat Pacha (1822-1884), père de la constitution ottomane et opposant notoire au Sultan Abdülhamîd, qui occupa le poste de gouverneur de Damas entre 1878 et 1881. Dans ce climat, le Syrian Protestant College connaissait des remous. En 1880, ses assistants arabes, Fâris Nimr et Ya‘qûb Sarrûf, eurent très vraisemblablement une part de responsabilité dans les placards anonymes qui couvrirent les murs des grandes villes de Syrie pour dénoncer l’ordre turc et la dictature hamidienne13. En décembre 1882, le patriotisme entretenu dans les associations et les loges maçonniques s’exprima cette fois sur un terrain académique, dans un mouvement de grève des étudiants en médecine qui prirent prétexte du limogeage d’un professeur américain favorable aux thèses de Darwin pour revendiquer de nouvelles conditions de délivrance de leur diplôme. Ils donnèrent à leur mobilisation l’allure d’un mouvement de défense des intérêts de la jeunesse arabe face à la direction américaine de l’établissement d’une part et aux autorités ottomanes d’autre part14.

10 La date d’admission de Jurjî Zaydân lui-même dans la Franc-maçonnerie ne nous est guère connue avec certitude. Nous savons par son propre témoignage qu’il participa aux activités de l’Association du Soleil de la bienfaisance avant même de devenir étudiant au Syrian Protestant College, et que, par la suite, il devint membre de l’Académie orientale des sciences. Au collège, il se lia avec les éditeurs d’Al-Muqtataf, revue qu’il avait lue quasiment depuis le premier numéro et qui avait beaucoup contribué à enrichir sa culture scientifique. Il avait par ailleurs une grande dette envers Iskandar al-Bârûdî, qui l’avait aidé à préparer le concours d’entrée au Département de médecine. Il s’investit enfin avec ardeur dans la grève de 1882, jusqu’à s’en faire le premier mémorialiste15. Il laisse entendre assez clairement que si les étudiants surent alors organiser une mobilisation, c’est qu’ils avaient déjà pris l’habitude de se réunir au collège ou dans l’Association du Soleil de la bienfaisance et, pour certains, dans les loges maçonniques16. Il n’en reste pas moins discret sur sa propre affiliation. Ce qui est sûr, c’est que celle-ci correspond à son entrée dans un réseau d’amitiés et de soutiens constitué par les anciens du Syrian Protestant College et qu’elle contribua à institutionnaliser ou à perpétuer des liens informels noués sur le campus et dans la mobilisation de 1882. La solidarité maçonnique se confond, dans son cas, avec des solidarités scolaires et beyrouthines -voire confessionnelles, beaucoup des anciens et des condisciples du Syrian Protestant College dont il resta proche étant, comme lui, grecs-orthodoxes.

11 Ces solidarités mêlées perdurèrent et se renforcèrent dans l’émigration. L’Egypte avait des séductions pour les jeunes intellectuels beyrouthins qui venaient y chercher des emplois à la mesure de leurs qualifications et de leurs ambitions, suivant en cela un mouvement migratoire ultra-marin qui touchait massivement les populations chrétiennes de Syrie et du Mont Liban. Zaydân lui-même partit à l’automne 1883, après avoir interrompu ses études au Syrian Protestant College. Peut-être escomptait-il les reprendre au Caire à moindre coût qu’à Beyrouth ? Il déchanta cependant rapidement et, renonçant à son projet de devenir médecin, chercha à gagner sa vie, d’abord comme employé dans l’administration d’un journal politique, puis comme drogman dans l’une des expéditions militaires que les Britanniques montèrent au Soudan -conquête coloniale égyptienne alors livrée à la rébellion du Mahdî Muhammad Ahmad ‘Abd Allâh17. Cette campagne achevée, fin janvier 1885, Zaydân rentra à Beyrouth pour une bonne année et y étudia les langues sémitiques sous la houlette de ses anciens maîtres du Syrian Protestant College. En 1886, il passa environ six mois en Angleterre, à fréquenter assidûment la bibliothèque du British Museum. C’est dans cette période que se dessina sa vocation littéraire, avec la publication d’un premier livre à Beyrouth sur la linguistique arabe et la découverte, en Europe, de la production des savants orientalistes. En février 1887, il se réinstalla au Caire, cette fois définitivement. Pour gagner sa vie, il rejoignit l’administration du périodique Al-Muqtataf puis enseigna l’arabe dans une école communautaire orthodoxe, avant de fonder l’imprimerie du Hilâl qui lui permit de vivre de sa plume et l’autorisa enfin à fonder une famille.

12 Durant ces années décisives de son existence, Zaydân ne fut guère isolé. Anciens du collège, compatriotes syriens et frères maçons se croisent et se superposent constamment, accompagnant ses débuts littéraires et son installation en Egypte. Emigré en même temps que l’équipe du Muqtataf, il put compter sur son appui et obtenir d’elle un emploi lors de son retour définitif au Caire en 1887, comme on vient de le voir. En Egypte, il retrouva aussi un condisciple, Na‘ûm Shuqayr (1864-1922), et, par Ya‘qûb Sarrûf, fit la connaissance d’un autre ancien du Syrian Protestant College, Jabr Dûmit (1859-1930). C’est avec eux qu’il fut enrôlé dans l’armée britannique et fit campagne au Soudan. Dûmit accompagna ensuite Zaydân dans ses pérégrinations, à Beyrouth, en Angleterre, et à nouveau au Caire. Na‘ûm Shuqayr et Jabr Dûmit étaient, comme Zaydân, attirés par le journalisme et les métiers intellectuels. Le premier devait travailler par la suite comme historien pour le gouvernement anglo-égyptien au Soudan. Le second allait devenir un professeur d’arabe réputé du Syrian Protestant College. A l’époque où Zaydân le rencontra en 1884, il venait d’être embauché au Caire par le journal Al-Mahrûsa (La Bien Gardée) dont l’un des fondateurs, le Syrien Adîb Ishaq (1856-1885), s’était illustré par son combat contre l’impérialisme britannique et était de toute évidence franc-maçon, comme son mentor, le célèbre philosophe d’origine persane Jamâl al-Dîn al-Afghânî (1839-1897)18. Ce sont les presses d’Al-Mahrûsa, par ailleurs, qui publièrent le livre de Jurjî Zaydân sur la Franc-maçonnerie.

13 En 1888, on retrouve bon nombre de ces hommes liés par le collège américain de Beyrouth, l’amour des lettres arabes et l’expérience de l’émigration, dans la même loge au Caire. Portant le nom de Respectable Persévérance (al-Thabât al-Mu‘tabar) ou Persévérance tout court (al-Thabât), celle-ci était rattachée à la Grande Loge patriotique d’Egypte (Al-Mahfil al-a‘zam al-watanî al-misrî), née en 1876 de diverses tentatives de maçons français et italiens pour créer une obédience nationale égyptienne19. Son vénérable était vraisemblablement Shâhîn Makâryûs, qui venait de succéder à Fâris Nimr20, son secrétaire Jurjî Zaydân. Jabr Dûmit participa un temps aux travaux, avec le grade de maître, avant de regagner Beyrouth où l’attendait, nous l’avons dit, un poste de professeur au Syrian Protestant College 21. A la même époque, les anciens du collège américain établis au Caire se retrouvaient aussi dans une société moins confidentielle que la loge, La Société de la Sagesse (Jam‘iyyat al-I‘tidâl), active de 1886 à 1889. Pour Zaydân, celle-ci était de même nature que l’Association du Soleil de la bienfaisance de Beyrouth et la société savante créée au sein du Syrian Protestant College. Toutes avaient pour but, écrit-il, de « répandre la vertu, fortifier le caractère (de leurs membres), les exercer à prendre la parole sur des sujets de société »22.  La nouveauté était que La Société de la Sagesse comptait parmi ses membres de nombreux Egyptiens. Elle permettait à ses fondateurs syriens, non seulement de prolonger une réflexion collective amorcée à Beyrouth, mais aussi de s’insérer dans les milieux intellectuels du Caire. C’est là que Zaydân commença à sortir du milieu strictement syrien et chrétien évoqué jusqu’ici pour nouer des contacts avec des lettrés égyptiens et musulmans. Il fit la connaissance, par exemple, du cheikh ‘Alî Yûsuf (1863-1913), éditeur à partir de 1889 d’un important journal politique réformiste, largement ouvert aux plumes syriennes, Al-Mu’ayyad (L’Etayé), et de Hifnî Nâsîf (1856-1919), un éminent professeur d’arabe formé dans la célèbre mosquée-madrasa d’Al-Azhar, qui devait finir sa carrière comme inspecteur général au ministère égyptien de l’Instruction publique23. La Société de la Sagesse était également fréquentée par Ahmad Zakî (1866-1934), un juriste et haut-fonctionnaire passionné par les travaux des orientalistes européens sur l’histoire de la civilisation arabo-islamique, qui était lui-même franc-maçon et occupait de hautes fonctions dans la Grande Loge patriotique d’Egypte24.

14 Quel lien existait-il entre La Société de la Sagesse et la loge La Persévérance, ou plus largement l’obédience maçonnique égyptienne ? Il est difficile, une fois de plus, de répondre à cette question. On ne peut que constater l’esprit commun des deux dénominations, la « Sagesse » et la « Persévérance », et relever l’existence, dans les milieux intellectuels syriens et égyptiens, de deux sociabilités parallèles et complémentaires. La Société de la Sagesse avait pignon sur rue. Elle permettait sans doute de débattre publiquement de sujets abordés en loge et d’associer les francs-maçons aux profanes partageant les mêmes idéaux qu’eux.

15 C’est dans cette période, la fin des années 1880, que Zaydân écrivit une Histoire générale de la Franc-maçonnerie, en donnant des détails sur ses développements récents en Syrie et en Egypte et en listant les loges de ces deux pays, obédience par obédience. Cette initiative rejoignait, à trois ans près, le lancement par Shâhîn Makâryûs du journal Al-Latâ’if déjà mentionné, qui parlait librement de la Franc-maçonnerie et dont une loge créée au Caire en 1891 reprit le nom25. De toute évidence, le besoin se faisait sentir de donner une lisibilité à la fraternité maçonnique et de justifier son existence contre ses nombreux détracteurs. Dans les années suivantes, cependant, l’attention de Jurjî Zaydân pour le sujet semble avoir décliné. Du moins cessa-t-il d’écrire sur la franc-maçonnerie et ne contribua-t-il pas à son expansion institutionnelle, contrairement à ses amis Makâryûs et Bârûdî26. Les réunions en loge se banalisèrent pour lui, devenant sans doute, plus encore qu’auparavant, un mode de sociabilité lettrée parmi d’autres. Zaydân était franc-maçon comme il était membre de diverses sociétés savantes et philanthropiques en Egypte, en Syrie, voire en Europe.

16 Cette banalisation de la Franc-maçonnerie, on s’en doute, n’allait pas sans les critiques habituelles sur le secret qui l’entourait et l’élitisme de ses membres. Les polémiques enflèrent autour de 1908, après la Révolution jeune-turque qui s’accompagna d’une floraison de loges dans l’Empire ottoman et de la création d’un Grand Orient ottoman. Le développement simultané de l’occultisme et du spiritisme dans certains milieux bourgeois syriens et égyptiens27 n’était pas non plus pour apaiser les détracteurs de la Franc-maçonnerie. A Beyrouth, le combat anti-maçonnique était mené par le père jésuite Louis Cheikho (1859-1927), un philologue fort réputé, également juge impitoyable des travaux érudits de Jurjî Zaydân dont il condamnait le scientisme et qu’il n’estimait pas toujours compétent sur les questions linguistiques, philosophiques et historiques28. Zaydân, cette fois, ne se jeta pas dans la bataille, se contentant de répéter aux lecteurs de sa revue qui se demandaient quelle position prendre que la Franc-maçonnerie était une simple société culturelle, étroitement engagée dans le projet réformiste (jam‘iyya adabiyya islâhiyya), et ne favorisant autre chose que « la coopération » (al-ta‘awwun), « l’entraide » (al-takâtuf), et la diffusion de « l’esprit de liberté » (rûh al-hurriyya) 29. Il exprima aussi cette idée sur le mode de la fiction, dans un roman historique de 1911 qui a précisément pour toile de fond le combat des libéraux turcs de Salonique en faveur de la constitution ottomane. La minutieuse description de la séance clandestine d’un comité jeune-turc à laquelle le romancier se livre évoque un atelier maçonnique –et c’est d’ailleurs dans une loge qu’il la fait se tenir : même cérémonial strictement réglé, mêmes interpellations entre « frères », mêmes idéaux de liberté, d’unité et de coopération interconfessionnelle30.

Idéal maçonnique et projet réformiste, convergences et échanges

17 L’initiation maçonnique de Jurjî Zaydân, on vient de le voir, est inséparable de son entrée au Syrian Protestant College de Beyrouth et de ses débuts dans l’écriture et le journalisme. Elle est associée au lancement de sa carrière et c’est alors qu’il lui porta l’intérêt le plus grand. Par delà sa fonction structurante dans le réseau relationnel de Jurjî Zaydân, il convient donc de réfléchir plus précisément à ce qu’elle pouvait lui apporter. Que représentait la Franc-maçonnerie pour un jeune homme ambitieux, avide de connaissances et d’une place au soleil ? Elle ne renforça pas seulement des liens interpersonnels ou des solidarités de camarades de collège et de Beyrouthins  ; de toute évidence, elle permit aussi à Jurjî Zaydân de préciser sa vision du monde et l’aida à mûrir un projet intellectuel. On remarque d’abord que son affiliation correspond chez lui à un temps de questionnement philosophique et religieux rendu inévitable par ses études au Syrian Protestant College. La discipline même qu’il avait choisie -la médecine-, l’obligation qui lui était faite –comme à tous les étudiants- de participer aux prières quotidiennes, d’assister au culte dominical et de suivre un cours d’instruction biblique, les clivages entre transformistes et créationnistes au sein de la Faculté, tout ceci amena Zaydân, jusqu’alors peu catéchisé, à s’interroger sur la Révélation, à confronter sa foi aux données de la science, et à discerner « l’essentiel » et « l’accessoire » dans la pratique et le dogme religieux en ne gardant d’eux que ce qu’il estimait compatible avec « les lois de la nature ». Comme ses amis Nimr et Sarrûf, il se rangea dans le camp des darwinistes, non sans croire fermement en un principe créateur. Son credo spiritualiste et déiste se précisa peu à peu, autour des trois articles auxquels adhèrent précisément les maçons réguliers : le Grand Architecte, l’immortalité de l’âme et le respect de la loi morale.

18 Réponse à une quête d’ordre philosophique, la Franc-maçonnerie apparaissait simultanément comme un espace privilégié de sociabilité lettrée. Nous avons vu qu’elle n’était pas le seul : de multiples associations remplissaient le même office. Mais elle accentuait le sentiment élitiste de ses membres –hommes de plume, médecins, avocats, hauts-fonctionnaires-, détenteurs d’un savoir qui conférait encore beaucoup de prestige dans des sociétés où les taux d’analphabétisme, quoiqu’en lente diminution, restaient extrêmement élevés. Etre franc-maçon, c’était un signe de distinction. Chez Zaydân, ce sentiment d’être différent de la « masse » et d’avoir un rôle à jouer envers elle était d’autant plus prononcé qu’il était issu d’un milieu fort modeste et que son propre père ne savait ni lire ni écrire. Entré au Syrian Protestant College puis devenu écrivain alors qu’il n’avait reçu qu’une instruction élémentaire et n’avait pas fait d’études secondaires, il avait connu une ascension sociale si remarquable qu’elle en inspirât un roman à clés dès la fin des années 188031. Pour Zaydân, l’affiliation à la franc-maçonnerie était de l’ordre de la rupture avec son milieu d’origine qui constitue le fil directeur de son autobiographie32. Celle-ci décrit longuement les « basses classes » de Beyrouth qui auraient pu constituer son environnement naturel, mais dont il réussit à s’arracher. Elle oppose la sociabilité du petit peuple, dans les cafés, les joutes communautaires, les assemblées de chanson et de boisson, à la sociabilité de la jeunesse étudiante qui fréquente Association du Soleil de la bienfaisance et sociétés savantes et saurait, elle, ce qu’est la vraie culture humaniste arabe (l’adab). Zaydân, certes, reste très discret sur son affiliation maçonnique mais on comprend parfaitement comment elle put conforter son sentiment d’appartenir à un cercle d’ « élus » (mukhtârûn) ayant accès à des « secrets » que le reste de la société n’était pas encore en mesure de connaître33.

19 La Franc-maçonnerie, c’était aussi, pour Zaydân, un moyen de se recomposer une identité. Après la rupture avec les pratiques de son milieu, une rupture accentuée dans l’émigration, il entrait dans une fraternité choisie qui avait son histoire et entretenait des mythes sur ses origines. A ce jeune homme si différent de son père, à ce fils du peuple incapable de faire remonter son lignage paternel au-delà de son grand-père, à cet émigré, la Franc-maçonnerie donnait des racines. Elle satisfaisait une quête des origines, également très présente dans l’autobiographie en corollaire du thème de la rupture. Devenu journaliste et éditeur, le jeune homme pauvre et autodidacte qu’avait été Zaydân s’efforça en effet de retrouver sa généalogie familiale qui s’était perdue et, ignorant tout d’elle, s’appuya sur les souvenirs collectifs de sa communauté confessionnelle, la communauté grecque-orthodoxe, pour émettre l’hypothèse d’une filiation avec la tribu arabe chrétienne des Ghassanides, fondatrice d’un petit Etat allié des Byzantins en Syrie du Nord à la veille de la conquête islamique. Il pouvait ainsi se dire arabe par la « race » et le lignage, se prévaloir d’une improbable ascendance dans la péninsule Arabique, et par là-même, confirmer son appartenance à une nouvelle élite –la connaissance de la généalogie étant un signe de noblesse dans les sociétés arabes. Ce mode d’affirmation traditionnel de l’arabité, néanmoins, restait hypothétique. Restait pour Zaydân l’adhésion à une culture arabe savante, exprimée en langue littéraire à laquelle il avait accès par le livre, les conférences, les assemblées lettrées, les réunions en loge, et qu’il s’efforça à son tour de vulgariser dans son œuvre.

20 Symbole d’une rupture et d’une reconstruction identitaire, la Franc-maçonnerie était finalement, pour Zaydân et ses frères maçons, productrice de statut. Elle les reconnaissait comme des lettrés (udabâ’), détenteurs d’une culture savante et de qualités personnelles (instruction, bonne éducation) qui, répétons-le, les distinguaient de la masse, mais leur donnait aussi des devoirs envers elle. C’étaient ces devoirs qui, vraisemblablement, étaient discutés en loge, comme ils l’étaient dans les sociétés savantes et éducatives. Les lettrés (udabâ’) étaient alors consacrés comme ce que l’on devait appeler dans l’entre-deux-guerres des « intellectuels » (muthaqqafûn), éducateurs de la société et producteurs de valeurs, de références et de souvenirs collectifs. « Construire le corps social » (binâ’ al-hay’a al-ijtimâ‘iyya), « façonner les esprits » (naht al-‘uqûl), « polir le caractère » (tahdhîb al-akhlâq), « édifier le temple de la civilisation » (tashyîd haykal al-‘umrân), bref œuvrer au « perfectionnement du monde d’ici-bas » (islâh al-dunyâ), telles sont les expressions qui définissent les devoirs des maçons spéculatifs dans l’ouvrage de Jurjî Zaydân sur la franc-maçonnerie34. C’est très exactement ce qu’il s’employa à faire dans toute son œuvre de journaliste et d’écrivain.

21 A vrai dire, les écrits de Jurjî Zaydân expriment constamment un idéal très proche de l’idéal maçonnique. Son ambition était de contribuer à un projet de réforme morale et sociale qui aurait permis aux Arabes, aux « Orientaux » d’atteindre le niveau de développement des « Occidentaux ». Dans ce but, il y avait des « secrets » à découvrir : le « secret de la réussite » (sirr al-najâh), « le secret de la supériorité des Anglo-Saxons » (sirr taqaddum al-Inkilîz) –pour reprendre les titres donnés en arabe à deux best-sellers mondiaux, largement médités par Zaydân et ses confrères : Self Help de l’ingénieur britannique Samuel Smiles (1859), une collection de biographies édifiantes montrant comment « l’habitude de compter sur soi-même » favorise la réussite individuelle et, partant, celle de toute la société ; et A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ? du sociologue le playsien français Edmond Demolins (1897), ouvrage vantant les mérites du système éducatif britannique qui, loin d’encombrer les esprits des élèves par une vaine érudition, chercherait d’abord à en faire des « hommes complets »35.

22 Une fois les secrets de l’avance des Occidentaux percés, il fallait en tirer des leçons : œuvrer en faveur du « progrès » (al-taqaddum) et de la « civilisation » (al-‘umrân, al-madaniyya) ; lutter contre « l’ignorance » (al-jahl) et son corollaire, le « fanatisme », ou le « sectarisme » (al-ta‘assub) ; combattre la pauvreté ; former des individus éclairés et conscients de leurs devoirs envers la société ; renforcer en eux la « droiture » (al-sidq) et la « persévérance » (al-thabât) –on retrouve ici le nom de la loge de Zaydân au Caire‑, deux vertus que ce dernier estimait essentielles dans l’affermissement du « caractère » (al-akhlâq) et qu’il conseillait aux Arabes d’emprunter aux Anglais à condition de préserver leur bien propre : la « pudeur » ou « sens de l’honneur » (al-hayâ’)

23 Pour Zaydân, la loge n’était pas que le lieu où se préparait la société de demain, elle en était aussi une sorte de préfiguration. A l’image du comité jeune-turc qu’il décrit dans son roman sur la Révolution de 1908 et dont les membres prêtent serment sur l’Evangile et le Coran36, elle lui apparaissait aussi, selon toute vraisemblance, comme une sorte d’avant-garde de la société harmonieuse et apaisée qu’il espérait, et comme le creuset d’une nation ottomane pluraliste. En loge, Zaydân, le chrétien de Syrie portant avec lui la mémoire des massacres de 1860 dans le Chouf (Liban méridional) et à Damas, voyait se dessiner une société non discriminatoire, où les différences confessionnelles auraient été gommées mais qui ne serait pas pour autant a-religieuse ; les individus la composant se retrouveraient autour d’articles de foi communs à tous les monothéismes : le Dieu créateur, l’éternité de l’âme, la crainte du châtiment suprême, autant de garde-fous aux passions humaines et à l’intolérance.

24 Telle était l’espérance de Zaydân. Etait-elle partagée par l’ensemble des maçons, notamment ceux de tradition musulmane ? La question mérite sans doute d’être posée. On songe ici au philosophe réformiste Jamâl al-Dîn al-Afghânî déjà évoqué. Zaydân en parlait toujours de façon élogieuse. Ce franc-maçon notoire37 croyait comme lui à la nécessité pour les individus d’allier « droiture » et « pudeur », et professait sa foi dans les mêmes termes que lui. Il avait cependant des références et un rapport à sa religion d’origine fort différents. Jamâl al-Dîn rejetait comme matérialiste la philosophie « naturaliste » d’un autre célèbre réformiste musulman indien, Sayyid Ahmad Khân (1817-1898), en qui Zaydân voyait au contraire « un pilier de la Renaissance intellectuelle » en « Orient ». Jamâl al-Dîn critiquait aussi Voltaire, que Jurjî Zaydân, lui, admirait, et aux mânes duquel il alla rendre hommage en faisant un détour par Ferney à l’occasion d’un séjour en Europe en 1912. Si les convictions profondes d’al-Afghânî ont été discutées, au moins son principal ouvrage s’achevait-il sur une apologie de l’islam et de sa sagesse, alors que Zaydân s’exprimait, non en chrétien, mais en déiste et ne cherchait pas à mettre sa démarche réformiste en conformité avec l’orthodoxie religieuse38.

25 Lieu de formation, lieu de distinction, modèle de société non-confessionnelle, la Franc-maçonnerie avait donc bien des usages pour Jurjî Zaydân. Le travail qu’il accomplissait en loge nourrissait de toute évidence son activité littéraire. Il le confortait dans une vocation d’instituteur et de guide intellectuel, et l’aidait à fixer sa terminologie, à délimiter les grandes lignes du projet réformiste, à définir une société idéale, libérale et philanthropique, addition d’individus instruits, vertueux et patriotes. Ce serait une erreur, néanmoins, que de rapporter tout le projet de Zaydân à son expérience de franc-maçon. Zaydân fut naturellement autant influencé par la Franc-maçonnerie qu’il ne projeta sur elle ses propres idéaux. La Franc-maçonnerie a pu modeler le milieu intellectuel auquel il appartenait, mais ce milieu l’a tout autant modelée à son image. C’est dans cette plasticité, sans doute, que réside son vrai succès au Proche-Orient.

Une franc-maçonnerie arabisée

26 Ceci nous amène à approfondir, pour finir, la question des transferts culturels et institutionnels. Comment le monde arabe a-t-il acclimaté une fraternité d’origine étrangère ? Telle est la question posée en filigrane dans les pages précédentes. Jurjî Zaydân permet en effet d’observer un processus d’acculturation de la Franc-maçonnerie en Egypte et en Syrie, remontant aux années 1860 et passant d’abord par l’usage de la langue arabe dans les ateliers. La Grande Loge patriotique d’Egypte à l’obédience de laquelle appartenait la loge La Persévérance fréquentée par Zaydân au Caire était née, justement, de ce processus. C’est bien en arabe que travaillaient les membres de La Persévérance, en arabe aussi qu’étaient rédigés les en-têtes du papier à lettres officiel de la loge : l’invocation « à la gloire du Créateur suprême de l’univers » (li-majd Mukawwin al-kawn al-a‘zam), et la devise « liberté, égalité, fraternité » (al-hurriyya, al-musâwât, al-ikhâ’) 39. Rappelons que l’arabe pouvait être également utilisé dans des loges relevant d’obédiences européennes. C’était le cas dans les ateliers de Liban à l’Orient de Beyrouth, qui continuait par ailleurs à correspondre en français avec son obédience, le Grand Orient de France40. L’autonomie de cette loge, du reste, n’était pas que linguistique. Ses membres reçurent apparemment l’autorisation de ne pas appliquer la décision du convent de 1877 de supprimer l’obligation de la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme comme condition préalable à l’affiliation. Les francs-maçons arabes tels que Shâhîn Makâryûs, ou Jurjî Zaydân lui-même dans son Histoire générale de la Franc-maçonnerie, qualifiaient volontiers ces dispositions d’« innovation », en employant un terme loin d’être neutre en arabe et doté d’une forte charge morale et religieuse : « bid‘a ». La « bid‘a », c’est l’innovation blâmable par essence, c’est-à-dire la déviance par rapport à la norme fixée par la tradition du Prophète Muhammad41.

27 Il faut insister sur l’importance que pouvait revêtir l’usage de l’arabe comme langue de travail dans les loges syriennes ou égyptiennes. Le milieu auquel appartenait Zaydân était fort préoccupé par les progrès de l’anglais et du français dans les fondations scolaires des missions chrétiennes étrangères en Egypte et dans les provinces ottomanes, voire dans l’enseignement public égyptien. Le phénomène s’observait notamment au Syrian Protestant College où l’anglais, précisément au temps des études de Zaydân, était devenu la langue de l’enseignement, au détriment de l’arabe demeuré une discipline parmi d’autres. Dans l’enseignement public ottoman, le statut de l’arabe était également précaire. La langue officielle de l’Empire, c’était le turc. Comment faire en sorte, dans ces conditions, que l’arabe restât une langue vivante, le véhicule des débats culturels et politiques et du discours scientifique ? Les associations de tout poil, nées de l’initiative de la « société civile », et la presse pouvaient jouer le rôle que l’école n’assumait pas, ou pas suffisamment, dans la production d’une culture arabe moderne. Les associations, la presse… Et la Franc-maçonnerie.

28 L’arabisation des tenues de loges exigeait tout un travail de traduction et d’adaptation des rites, des constitutions et des discours maçonniques, auquel Jurjî Zaydân et son entourage s’associèrent. Iskandar al-Bârûdî présida par exemple à Beyrouth un comité chargé de traduire de l’anglais un ouvrage sur les principes de la Franc-maçonnerie au premier degré du rite écossais42. La contribution de Zaydân lui-même, c’est bien sûr son livre d’histoire de la F

Les premières loges écossaises en Grande Syrie

Les premières loges écossaises en Grande Syrie

Dorothe Sommer

Résumé

L’étude porte sur les premières loges maçonniques de la Grande Syrie de 1860 à 1908, et de leur rôle dans le développement de la Nahda et du nationalisme  arabe. Ne sont concernées que les loges écossaises du Liban au sein desquelles les maçons constituaient un groupe révolutionnaire mais non révolté. Ces loges ont compté parmi les lieux de réunion et d’engagement des réformistes et nationalistes  arabes.

Abstract

This study is about the first masonic lodges of the Great Syria from 1850 to 1908 and about their part in the expansion of the nahda and Arabian nationalism. Are concerned only libanese Scottish Rite lodges in which masons were a revolutionary group but not at all a rebel one. These lodges have been considerable as meeting and engagement places for Arabian reformists and nationalists.

Index

Texte intégral

Mes recherches ont porté sur les premières loges existantes en Grande Syrie, et ce depuis la fin de la guerre civile druze-maronite de 1860 jusqu’à la Révolution Jeune-Turque de 1908. J’ai donc cherché à comprendre si la franc-maçonnerie a été liée aux débuts du nationalisme arabe, et, si oui, comment. Pour ce faire, j’ai donc choisi de me consacrer aux seules loges écossaises, c’est-à-dire aux loges filles de la Grande Loge d’Ecosse, en cherchant à comprendre si ces maçons ont  participé ou non à la nahda, cette renaissance de l’identité et de la culture arabe.

Ma conclusion est que les loges filles de la Grande Loge d’Ecosse furent impliquées dans ce mouvement réformateur qu’elles soutinrent sans l’initier. La Franc-maçonnerie doit toujours être perçue et comprise dans son contexte historique, social et national. Dans le cas du Liban, les francs-maçons écossais constituèrent un groupe révolutionnaire mais non révolté limité à certains secteurs de la population, et dont l’impact fut de ce fait nécessairement restreint. Le terme arabe nahda, que l’on pourrait traduire par celui de « réveil », est utilisé en relation avec le mouvement de renouveau ou de renaissance que la population arabe connut à la fin de l’Empire ottoman. Ici comme en Europe, une nouvelle conscience culturelle servit de terrain fertile aux actions politiques qui allaient suivre. Le nationalisme arabe, la conscience d’une identité arabe liée au langage, à la culture, à l’histoire et au territoire, devint populaire parmi certains cercles choisis, tout comme l’avait été auparavant le nationalisme en Europe.

Si les loges maçonniques comptèrent parmi les lieux où les réformistes se réunissaient pour planifier leur futur, une seule fraternité ne suffit pas à expliquer l’engagement dans l’activisme politique. Bien que la franc-maçonnerie soit un phénomène international dont les liens ne connaissent pas de frontières, on se doit de distinguer les associations locales en fonction du milieu dans lequel elles ont existé et existent encore. La question se pose donc de savoir dans quelle mesure la participation de certains maçons à la nahda engage la responsabilité de la franc-maçonnerie elle-même.

Alors que le Liban constituait à la fin du XIXe siècle la partie de l’Empire ottoman où l’éducation et la culture étaient les plus développées, les institutions étrangères dominaient et les institutions chrétiennes dominaient les musulmanes – et ceci en termes de qualité aussi bien que de quantité. Ainsi la plupart des écoles offraient-elles un vaste choix d’enseignements, ainsi que des leçons d’anglais et de français.

Mais l’influence des institutions étrangères connaissait des limites. Bien que de nombreux écoles et collèges locaux où de mission étaient ouverts aux élèves et aux étudiants de toute confession, l’état financier de la famille autant que son degré de religiosité entraient en ligne de compte lorsqu’il s’agissait pour les parents de choisir où placer leurs enfants. Le Collège Protestant Syrien comme l’Université Saint Joseph réclamaient des droits de scolarité élevés que seules les familles riches pouvaient acquitter.

De plus, la politique française, sa Mission civilisatrice, se concentrait autant sur le Christianisme que sur la protection accordée par la France aux Chrétiens, insistant sur les bienfaits de la France dans le monde entier, et ce choix a pu dissuader certains étudiants d’assister aux cours de l’Université Saint Joseph.

Un nouvel esprit nationaliste s’implanta dans les institutions éducatives tout comme dans les journaux et les magazines, les sociétés littéraires et scientifiques et, plus tard, les partis politiques. Alors que pour les non-musulmans il était très facile d’adhérer à une idéologie non religieuse et panarabe, les musulmans voyaient quant à eux une contradiction entre les institutions séculières nouvellement établies et la religiosité nouvellement affichée par Abdülhamid, et cette contradiction constitua une raison supplémentaire de repenser le concept d’identité dans le but de le rendre plus authentique.

Signalons ici qu’à la veille de la Première Guerre Mondiale, les idéologies et écoles de pensées nouvelles, si elles étaient répandues dans l’Empire ottoman, n’en restaient pas moins confinées à des cercles d’intellectuels gravitant autour d’écoles, d’universités et d’autres institutions aux buts scientifiques et éducatifs. Alors que cette élite développait déjà une conscience nationale à cette époque, les moyens de lutter contre la crise furent alors recherchés principalement dans le domaine culturel, avec pour outil la langue arabe plutôt que l’insurrection face aux classes dominantes.

Pour comprendre un phénomène tel que la franc-maçonnerie, il est nécessaire d’analyser l’impact que purent avoir sur la société les opinions des intellectuels laïcs ou des leaders politiques.

10 La Franc-maçonnerie ne s’implanta officiellement au Moyen Orient qu’avec le déclin de l’Empire ottoman. Bien que quelques loges existaient déjà à la fin du XVIIIe siècle, elles « avaient été établies sans l’autorité de la franc-maçonnerie organisée », et n’eurent dès lors qu’une brève existence.1

11 Comme dans d’autres pays, la tradition maçonnique du secret constitua un motif de suspicion aux yeux des tenants des théories du complot. Lorsque le Professeur libanais Kamal Salibi se vit demander dans une interview pourquoi ni lui ni son père n’avaient été maçons, alors que son grand-père Ibrahim Salibi était membre d’une loge, il rapporta ainsi l’opinion de son père, qui était que si la franc-maçonnerie était une bonne chose, pourquoi dès lors fallait-il qu’elle soit secrète ?2 Cependant, Salibi savait aussi qu’il y avait de bonnes raisons pour que les maçons d’alors ne fassent pas publiquement profession de leur engagement. Par exemple, lorsqu’à la faveur des réformes introduites dans l’Empire par le mouvement du tanzimat, les Grecs-Orthodoxes  s’ouvrirent à la fin du XIXe siècle aux débats politiques qui se tenaient en dehors de l’influence du clergé, les Maronites refusèrent de participer à ce mouvement de émancipation du régime ottoman, et laissèrent à leurs chefs religieux la haute main sur les questions socio-politiques : le clergé maronite interdisant formellement à ses ouailles d’adhérer à une loge, la stricte observance du silence et du secret était dès lors pour celles-ci la condition de tout engagement maçonnique.

12 L’émergence de la Franc-maçonnerie au Liban est étroitement liée aux divers “mouvements d’émancipation de l’homme”; ainsi de nombreux intellectuels demandant l’autonomie ou l’indépendance du Liban venaient-ils des fraternités, et jouèrent un rôle de premier plan dans la création de plusieurs nationalismes – arabe, pan-islamiste et libanais – ainsi que dans « le réveil  littéraire et social que constitua la nahda ».3

13 Alors que l’influence égyptienne et les aspirations turques contribuèrent largement à l’essor de la franc-maçonnerie libanaise, les Occidentaux implantés dans le pays finirent par y prendre le premier rôle, par la dissémination des idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité hérités de la Révolution française. En réaction à leur passé troublé et face au mélange explosif de sectes de tout genre, les francs-maçons libanais s’émancipèrent de l’idéologie dominante en demandant la fin de la domination ottomane sur le Liban, la neutralité de l’Etat en matière religieuse ainsi que l’éducation de tous. Défenseurs des valeurs de la tolérance, de solidarité et de fraternité, ils tentèrent de s’appuyer sur l’éducation pour répandre leurs idéaux de liberté et de concorde.4 Cependant, comme nous l’avons vu précédemment, les premiers Ottomans qui revendiquèrent le titre de citoyens libanais ou syriens définissaient leur identité d’abord et avant tout dans une perspective culturelle, et le réveil politique ne se produisit que face à la menace qui pesait sur l’Empire et au despotisme de son souverain Abdülhamid.

14 Nous trouvons ainsi de nombreux politiciens participant aux tenues de loges, comme Midhat Pasha, ou les consuls britanniques Eldrige (en poste à Beyrouth) et Meshaka (à Damas). La franc-maçonnerie influença aussi les sociétés littéraires, la presse et d’autres cercles culturels, et l’on trouve parmi les représentants de la nahda des éditeurs ou des auteurs maçons tels que Nassib Daoud, Farah Antoun, Gibrane Tuéni, Youssef El Hajj, Béchara Abd Allah Al- Khoury et Ya’qub Sarruf. Certains intellectuels maçons devinrent célèbres : Makaryos et Jirji Zaidan pour leur oeuvre scientifique, le poète Khalil Gibran ou encore le politicien Amir Adel Arslan.5

15 Pourquoi les élites intellectuelles rejoignirent-elles la Franc-maçonnerie, et qu’est-ce qui différenciait cette dernière de la maçonnerie égyptienne?

16 Pour les Chrétiens comme pour les autres non-Musulmans, la loge maçonnique constituait un espace hors de la vie quotidienne de leur minorité, dans lequel leur foi en une idée nationale commune leur permettait de se trouver réunis à des hommes d’autres confessions.

17 Les Musulmans virent dans cette sécularisation une solution possible aux luttes interconfessionnelles dont ils avaient fait la douloureuse expérience en 1860 et déjà même auparavant : ils devaient ainsi travailler ensemble à la réalisation des changements politiques nécessaires, ainsi qu’à l’affirmation de leur Etat affaibli face à l’usage arbitraire que l’Empire ottoman faisait de son pouvoir.

18 L’insistance des intellectuels sur les thèmes de l’éducation et de la culture se comprend comme un souci d’imiter les valeurs occidentales, valeurs qui participaient d’une prétendue supériorité de la civilisation occidentale. Perçue comme l’expérience d’une constitution accordant à tous des droits égaux, la fréquentation des loges entraînait d’une part une mise à distance du régime despotique, et d’autre part un rapprochement vis-à-vis d’un monde plus développé auquel ils avaient emprunté leurs théories philosophiques et leurs idéologies, en lien avec le Zeitgeist des Lumières. Cet engagement apparut donc aux intellectuels comme un moyen de surmonter les crises de leur temps. (Cette conception de l’égalité mêlée à une nette exclusion des classes sociales inférieures me semble avoir été une des impasses les plus typiques de la franc-maçonnerie en général. Ce même paradoxe est ainsi mis en avant dans la littérature portant sur les loges allemandes des XVIIIe et XIXe siècles).

19 D’un point de vue moins théorique, les loges offraient aux négociants une occasion rêvée d’établir des relations (voire des réseaux) d’affaires, et à tous l’opportunité d’accroître leur prestige socioculturel auprès des milieux savants ; les politiciens aussi trouvaient leurs intérêt, dans la mesure où cela leur permettait de se rapprocher de certains de leurs électeurs, mais aussi d’arranger leurs affaires et de trouver des solutions à l’abri des pressions et du regard des autorités ottomanes.

20 Pour les nationalistes, la Maçonnerie permettait de trouver des individus partageant leurs idées sans avoir à se mélanger à des co-religionnaires. A leurs yeux, l’enjeu principal était alors en effet l’unité territoriale d’un empire dont l’affaiblissement continuel les inquiétait.

21 Avec son idéal d’une éthique universelle, la Franc-maçonnerie pouvait fédérer tous ces différents niveaux sociaux. Si son engagement en faveur des Lumières et de la responsabilité individuelle rendait son message révolutionnaire, sa recherche d’une harmonie et d’une concorde supérieures fit que, dans le contexte libanais, elle a pu fonctionner plus comme un frein que comme un instigateur à une révolution politique du même style que celle que connut l’Egypte à la même période. La plupart des maçons connus furent aussi des réformistes qui désiraient un Liban fort, une sorte d’autonomie avec ou sans la Syrie, mais leur objectif principal n’était pas tant de rompre avec l’Empire que de constituer une structure politique fédérale jouissant d’une nouvelle confiance en elle-même et fière de son identité culturelle et nationale.

22 Quelques 616 hommes âgés de 20 à 60 ans rejoignirent les quatre loges existantes entre 1865 et 1908. Les maçons des loges Palestine et Paix se rencontraient à Beyrouth, ceux de la loge Sunneen Shweir, Mont Liban probablement à Shweir, une ville située entre Beyrouth et les montagnes (Sunneen est le nom d’une haute montagne située à l’est de la ville6) et connue pour ses églises catholiques, grecques-orthodoxes et protestantes. Quant à Tripoli, où se réunissait la loge Kadisha, c’était une ville typiquement islamique située sur la côte au nord de Beyrouth, mais intégrée par les autorités ottomanes au vilayet de Damas à partir de 1861.

23 Nous ne savons pas exactement pourquoi la loge Palestine fut dissoute, puisque avec ses 145 membres, elle fut jusqu’en 1902 la plus importante des quatre loges. La loge Paix admit 190 francs-maçons avant 1908, tandis que la loge Sunneen eut au total 197 membres.7

24 Une interconnexion entre activités politiques et engagement maçonnique existait certainement déjà aux débuts de la première loge libanaise. La loge Palestine attirait déjà en 1864 des hommes en vue, lorsque y fut initié le colonel britannique Charles Henry Churchill, suivi deux ans plus tard par Muhyi’l-Din al-Qadir. Hassan Bayhum, qui travaillait en 1898 pour la municipalité beyrouthine, avait lui aussi rejoint la loge en 1866 : il appartenait à la famille Bayhum, qui siégeait alors de manière quasi-permanente au conseil municipal, et dont les membres comptèrent au cours de la seconde moitié du XIXe siècle parmi les « notables les plus en vue de la communauté sunnite et même au-delà ». Membre exécutif d’une compagnie internationale d’investissements, Hassan Bayhum participa à l’appel pour une l’élargissement de l’autonomie de la province de Beyrouth dans les années qui suivirent la Révolution Jeune-Turque.8

25 Une autre famille que l’on retrouve très fréquemment au sein du corps municipal est celle des Sursuq, ces marchands grecs-orthodoxes qui s’étaient enrichis lors de la Guerre de Crimée ; alors que trois Sursuq participaient aux affaires de la ville, Georges et Démétrius Sursuq préféraient la fréquentation des cercles maçonniques : le premier était affilié à la loge Paix, et le second à la Palestine. La famille s’appuyait sur les mêmes réseaux du négoce international que la famille Trad, dont quatre membres étaient représentés à la municipalité, tandis qu’un cinquième, Michel Trad, rejoignit la loge Paix après 1904.9

26 Alors que cette importance des familles au conseil municipal constitue une caractéristique des groupes sunnite et grec-orthodoxe, les Maronites agissaient pour leur part plus individuellement.

27 Dans aucune des quatre loges la religion ne semble avoir joué de rôle. Si la composition ethno-religieuse des populations de Schweir et de Tripoli faisait qu’il y avait bien évidemment moins de Musulmans dans la loge Suneen que dans la Kadisha10, les maçons ne s’affiliaient pas nécessairement aux loges les plus proches de chez eux. Lorsque la loge Palestine fut la première à être fondée, elle accueillait aussi des membres d’autres villes, comme par exemple Damas – c’est en 1868 que « la première assemblée maçonnique se tint à Damas »11.

28 Des hommes tels que Nasif Meshaka, Saleh Isdahir al-‘Azm et les deux fils d’al-Qadir avaient rejoint la loge Palestine à Beyrouth, avant de venir ensemble à Damas pour des raisons de commodité. Les ‘Azm étaient une famille de grands propriétaires terriens de Ma’arra, au sud d’Alep, avec des branches à Damas et Hama. « On trouve d’habitude dans la capitale impériale un membre de la famille occupant un poste dans la haute administration, tandis que ses fils, qui y ont été envoyés pour y recevoir une éducation supérieure, retournent en province pour y occuper les postes les plus importants » : entre 1724 et 1908, neuf membres de la famille ‘Azm occupèrent ainsi le poste de vali de Syrie ou de Damas.12 De vastes possessions terriennes, un riche ensemble de propriétés urbaines et de nombreux postes dans la haute administration firent des ‘Azm la famille la plus socialement prestigieuse de Damas, mais aussi une des trois familles les plus politiquement influentes de la ville13.

29 Les premières loges libanaises attirèrent un nombre important de marchands, un phénomène déjà observé dans le cas des conseils municipaux de Beyrouth, où le statut social et politique jouait un rôle important. On ne sera donc pas surpris de constater que de nombreux membres de la municipalité étaient aussi affiliés à des loges, ces élites étant actives tant dans la sphère politique que dans la vie maçonnique. Au-delà des critères professionnels, l’appartenance à l’élite se fondait sur la surface sociale, ainsi que sur les intérêts intellectuels et scientifiques. Dans toutes les loges observées et à toutes les périodes, les marchands formèrent le groupe le plus important numériquement.

30 Les intellectuels – enseignants, journalistes, professeurs et étudiants – formèrent quant à eux le cinquième groupe jusqu’en 1908. La part des « intellectuels classiques » s’accrut au fil des ans : le nombre de juges, juristes et docteurs – qui formaient le deuxième groupe – doubla au sein des loges Palestine et Paix, tout comme celui des journalistes, éditeurs, professeurs, enseignants, étudiants et libraires. Un tel phénomène peut être interprété comme une réaction d’“entrée en clandestinité” face à une censure ottomane dont les mesures furent de plus en plus drastiques sous le règne d’Abdülhamid.

31 Alors que l’éducation connaissait un net progrès et s’ouvrait aux influences occidentales, des ecclésiastiques commencèrent à considérer l’engagement maçonnique comme compatible avec leur croyance et leur foi. Alors qu’aucun dignitaire religieux ne figure dans les registres des débuts de la loge Palestine, cinq des sept ecclésiastiques que nous avons retrouvé furent initiés à la loge Paix. De même, quatre des pères fondateurs de l’Eglise Evangélique Nationale de Beyrouth étaient des maçons de la loge Paix, tandis que d’autres membres de cette église avaient des parents dans les différentes loges14.

32 Les dignitaires religieux, cependant, constituent le plus petit groupe dans toutes les loges durant la période étudiée, et il semble que se soit ainsi perpétué un certain scepticisme envers la Franc-maçonnerie, encore parfois considérée comme un « substitut » de la religion.

33 Les étrangers forment un autre groupe faiblement représenté, puisque durant la période étudiée, nous n’en recensons que 16 admis dans des loges ; cependant, ce nombre doit être manié avec précaution, dans la mesure où il ne comprend que ceux qui furent affiliés à des loges libanaises, et non ceux qui assistèrent à des tenues maçonniques. « Parmi les consuls étrangers en Terre Sainte, un très grand nombre étaient maçons » 15, avaient été initiés dans leurs pays d’origine et se réservaient à l’étranger le droit de participer à des tenues de loges. Si l’on tient compte de ce phénomène, le nombre de seize étrangers est donc en réalité élevé... Nous retrouvons parmi eux des employés des différents gouvernements étrangers, et un seul d’entre eux (il fréquente la loge Paix de 1904 à 1906) est qualifié de « missionnaire »16.

34 On trouve aussi un nombre remarquable de propriétaires terriens et immobiliers, qui constituent le quatrième groupe de la loge Sunneen17. Les causes de cette forte représentation sont à rechercher dans l’application de la réforme agraire de 1861, qui « permettait l’essor d’un marché foncier hors du centre urbain, dans des zones qui durant des siècles avait été considérées comme trop dangereuses pour s’y implanter »18. L’application de la nouvelle loi formalisa et accéléra le processus d’urbanisation hors-les-murs, bientôt suivi de l’exode des familles les plus opulentes19. La loge Kadisha de Schweir était ainsi idéalement située pour accueillir les membres des familles riches résidant désormais hors de Beyrouth.

35 On remarque un parallèle frappant entre la structure sociale du corps municipal et le statut social de maçons affiliés aux loges libanaises. Dans les deux cas, le groupe le plus important est formé de marchands appartenant à l’élite et qui ne cessent alors de s’enrichir : « les marchands locaux, maîtrisant plusieurs langues, servaient alors d’intermédiaires entre les grossistes européens et les détaillants locaux, en partie grâce à  leur pratique croissante du prêt, aux dépens des traditionnelles élites terriennes » dans un contexte d’accroissement du volume des échanges méditerranéens. Les employés du gouvernement dans le corps municipal ou dans l’administration constituaient déjà le troisième groupe le plus important numériquement en terme d’affiliation aux loges. La fréquentation des loges permettait aussi aux maçons de renforcer leur prestige intellectuel et social. La maçonnerie fut le fait d’une élite, de ceux qui n’avaient pas à se préoccuper de leurs besoins élémentaires, et les registres de la loge Sunneen, par exemple, se lisent comme un Who’s Who du Liban de l’époque.

36 La loge était située près des montagnes, dans une zone traditionnellement maronite ; l’examen des noms des membres montre que probablement la majorité d’entre ces maçons étaient des Chrétiens.20 En général, les rassemblements interconfessionnels servaient de base de médiation dans les conflits d’intérêts secondaires, et dans ce sens, on peut estimer que les différents cercles intellectuels utilisèrent les loges afin de promouvoir leurs tentatives d’établissement d’un dialogue interconfessionnel.

37 Si l’on peut supposer que les missionnaires tentèrent d’utiliser la maçonnerie comme un cheval de Troie dans leur politique prosélyte, il est cependant clair que les premiers maçons libanais n’étaient pas liés par une croyance religieuse, mais plutôt par une éthique laïque : leur dénominateur commun semble en effet avoir été leur foi dans une communauté d’intérêts bien distincte de leur appartenance à telle ou telle confession, et dont ni les missionnaires ni les différentes groupes confessionnels ne se démarquent21. On ne peut résumer un changement politique à un seul concept, et les francs-maçons n’agirent jamais comme une force unifiée, que ce soit publiquement ou dans le secret. Cependant, l’adhésion à la maçonnerie permettait permit aux maçons de se rencontrer, et de trouver des alliés dans leurs actions en dehors des loges.Les loges Ecossaises que nous avons étudiées se distinguent par l’activité politique, intellectuelle et économique de leurs membres, et leur composition reflète bien la structure des municipalités et des conseils locaux.

38 Il convient enfin de remarquer que leur caractère non-violent tranche fortement avec celui des loges égyptiennes et turques étudiées durant la même période ; cependant, conclure au pacifisme des loges libanaises nécessiterait de se pencher sur le cas des autres loges libanaises dépendant des différentes Grandes Loges, étape que nous comptons intégrer à une prochaine étude consacrée aux diverses formes de patronage à l’oeuvre dans la franc-maçonnerie libanaise.

Notes

1 - Encyclopaedia of Islam, 2e édition, p. 296.
2 - Interview de Kamal Salibi, Beyrouth, 26 mars 2004
3 - Georges Dagher, ‘Genèse de la franc-maçonnerie au Liban’, Les Cahiers de l’Orient, 69 (2003), p. 88.
4 - Dagher, op. cit., p. 90.
5 - Dagher, op. cit., p. 91.
6 - Registres des Loges Ecossaises de Syrie et du Liban de 1860 à 1910, conservés aux Archives de la Grande Loge d’Ecosse à Edimbourg.
7 - Registres
8 - Jens Hanssen, ‘From Social Status to Intellectual Activity : Some Prosopographical Observations on the Municipal Council in Beirut, 1868-1908’, in Thomas Philipp et Christoph Schumann (éd.), Bilad as-Sham : Processes of Identities and Ideologies from the 18th Century to the End of the Mandatory Period, Beyrouth, BTS 96, 2004, p. 65.
9 - Hanssen, op. cit., p. 68
10 - Registres
11 - Robert Morris, Freemasonry in the Holy Land or Remarks of Hiram’s Builders, 12e éd., Chicago, Knight & Leonard Printers, 1877, p. 554.
12 - Stefan Weber, ‘L’aménagement urbain entre les intérêts privés et la participation politique : la municipalité de Damas à la fin de l’époque ottomane 1864-1918’, in Nora Lafi [éd.] Municipalités Méditerranéennes, genèse et évolution du XIXe au XXe siècle, Aix-en-Provence, Collections de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, à paraître.
13 - Philip S. Khoury, Urban Notables and Arab Nationalism, Cambridge University Press, 1983, p. 36-37.
14 - Registres
15 - Morris, op. cit., p. 571.
16 - Registres
17 - Registres
18 - Hanssen, op. cit., p. 62.
19 - Hanssen, op. cit., p. 63.
20 - Registres
21 - Registres

Pour citer cet article

Référence électronique

Dorothe Sommer, « Les premières loges écossaises en Grande Syrie », Cahiers de la Méditerranée, vol. 72, La Franc-Maçonnerie en Méditerranée (XVIIIe - XXe siècle), 2006, [En ligne], mis en ligne le 17 septembre 2007. URL : http://cdlm.revues.org/document1174.html. Consulté le 07 mai 2008.

Auteur

Dorothe Sommer

Doctorante - Université de Tel-Aviv

Les premières loges de Palestine et leurs relations avec la Franc-maçonnerie égyptienne

Les premières loges de Palestine et leurs relations avec la Franc-maçonnerie égyptienne

Léon Zeldis

Résumé

On fait une description des rélations entre la Franc-maçonnerie egyptienne et les loges de Palestine, et entre les frères juifs et arabes, que constituent un exemple singulier de fraternité dans une region soumise á la violence et la haine.

Abstract

A description is made of the relations between Egyptian Freemasonry and the lodges in Palestine, and between Jewish and Arab Masons, which constitute an extraordinary example of fraternity in a region characterized by violence and hatred.

Index

Texte intégral

Dans une région frappée par la guerre et le terrorisme, profondément divisée politiquement et religieusement, les loges maçonniques constituent un oasis de paix et de tolérance, où les hommes de bonne volonté transcendent leur différences pour joindre leur mains et leur esprits, liés par leur aspiration commune de créer un monde meilleur, de s’améliorer eux-mêmes et de contribuer à la construction d'une société plus rationnelle, fondée sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité.  

La Franc-maçonnerie en Terre Sainte, son dévelopement et ses relations avec les pays voisins réprésente un exemple brillant de la puissance des valeurs maçonniques et de leur capacité à surmonter les différences notées plus haut.

L’origine et le développement original des loges maçonniques en Palestine était intimement lié à la Franc-maçonnerie égyptienne ce qui était tout à fait naturel, puisque les deux formaient une part de l'Empire Ottoman jusqu’à la fin de la première Guerre Mondiale (1919). Cette communication tente de décrire les loges de Terre Sainte et leurs relations avec celles de l'Egypte, qui n'étaient pas forcément plus anciennes, mais plus nombreuses et mieux organisées.

Il n’existait pas de loges en Egypte quand Napoléon envahit la terre du Nil. L'appartenance de Napoléon à la maçonnerie est une question non tranchée, bien que quelques preuves disponibles tendent à donner une réponse positive. Ce qui est sûr, c’est que plusieurs de ses parents, de même que ses officiers d’armée, étaient maçons, y compris le Général Kléber, qui fut Gouverneur d'Egypte lorsque Napoléon retourna à Paris. A cette époque une loge Isis fut fondée à Alexandrie, avec Kléber comme Vénérable Maître. Toutefois, après son assassinat, la loge avait disparu.1

Alexandrie était alors, comme durant toute son histoire, une ville cosmopolite, polyglote, et on peut juger de son caractère progressiste par le fait que la première projection cinématographique en Egypte (et probablement dans le Moyen-Orient tout entier) eut lieu dans cette ville en novembre 1896, à peine un an après la première mondiale présentée en France par les frères Lumière.2 Plusieurs maçons italiens d’Alexandrie créent en 1830 une loge Carbonari  travaillant le Rite Ecossais.3 Quelques années plus tard, en 1838, la Loge Memphis fut établie au Caire sous patente du Grand Orient de France.4 Une autre loge établie à Alexandrie en 1845, dépendante aussi du Grand Orient de France, s'appelait La Loge des Pyramides. L'auteur maçonnique américain Robert Morris visita cette loge en 1868 au cours de son voyage en Terre Sainte, et il signala qu'elle travaillait alternativement en français et en arabe, mais les rituels étaient imprimées en français.5 Le célèbre homme politique arabe Abd-el-Kader fut initié dans cette loge en Juin 1864.6

De nombreux ateliers furent établis au Caire, Alexandrie, Suez, Port-Said et Ismaïlia dans les années suivantes. En 1876, sur les instances de Salvatore Zola, le Grand Orient d'Italie autorisa la création du Grand Orient de l'Egypte, pour travailler les hauts grades du Rite Ecossais Ancient et Accepté, aussi que la fondation d'une Grande Loge d'Egypte pour les grades symboliques.

Un Grand Orient d'Egypte du Rite de Memphis fut fondé en 18677, dirigé par le Marquis de Beauregard ; lui succéda le Prince Halim Pasha, fils de Mehmet Ali, Vice-roi d'Egypte, considéré comme le vrai fondateur de l'Egypte moderne. Halim Pasha succéda à son père à la tête du pays.

Le 21 mars 1873 les différentes loges fonctionnant en Egypte s'unissaient à  Alexandrie pour former la Grande Loge Nationale d'Egypte et le 5 mars 1878 son siège fut transféré au Caire mettant fin à l'état d'anarchie existant dans la maçonnerie égyptienne. Tawfiq Pasha, alors Khedive (Vice-roi) fut élu Grand Maître en 1881, et un grand nombre de personnalités égyptiennes, tels que Jamal ed'din al-Afhani, le grand érudit islamique et réformateur, rejoignirent les ateliers maçonniques, qui se sont multipliés au point qu'on en comptait plus de 500, "travaillant en anglais, français, grec, hébreu et italien, en plus de l'arabe." 8 Al-Afghani et son disciple Mohammed Abdou s’adressèrent à leurs camarades dans les cercles libéraux de l'Egypte comme “'ikhawan al saffa wa khullan al wafd” (sincères fréres et fidèles compagnons).9

Tawfik Pasha démissiona de son poste en 1890 et Idris Bey Raghib fut élu Grand Maître. Fils d'un ancien Premier Ministre d'Egypte, Idris Bey était riche, il avait fondé le parti politique Al-Fatah (Jeune Egypte)10 (qui n'a aucun rapport avec le Fatah d'aujourd'hui). La Franc-maconnerie égyptienne fut florissante durant la période où il était Grand Maître.

10 On peut se rendre compte de la renommée de la Maçonnerie en ce temps-là par l’intérêt pour l'ouvrage Histoire Générale de la Franc-maçonnerie, du célèbre historien George Saidan, auteur d'une Histoire de l'Empire Ottoman réimprimée et vendu encore aujourd'hui. Saidan, maçon, publia son histoire de 256 pages chez les éditeurs "Al-Majrusa" du Caire en 1889. Le volume avait été épuisé longtemps mais il fut réédité en 2004.11

11 Un autre membre de la famille royale égyptienne, le Prince Muhammad Ali, en 1922 succéda à Idris Bey Raghib en tête de la Grande Loge Nationale d'Egypte, mais Idris Bey et quelques uns de ses partisans n'acceptèrent pas la décision de la Grande Loge et ils fondèrent une autre Grande Loge concurrente. Le conflit entre les deux puissances maçonniques aboutit au retrait de leur reconnaissance par les Grandes Loges d'Angleterre et d'Ecosse. Finalement, une solution fut trouvé sous l'égide du Grand Orient de France et une nouvelle Grande Loge Nationale d'Egypte fut fondé en 1932 avec Abdel Meguid Younis comme Grand Maître. En dépit de ses efforts pour rétablir l'ordre dans le monde maçonnique égyptien, plusieur loges irrégulières continuèrent à fonctionner et elles jetèrent le discrédit sur la Franc-maçonnerie par leurs actions.

12 En 1956, après la crise de Suez, le Président Gamal Abdel Nasser ordona la fermeture de toutes les loges maçonniques et la confiscation de leurs propriétés. La maçonnerie est encore interdite en Egypte aujourd'hui.

13 En Terre Sainte, la proximité de l'Egypte explique qu’une bonne part des premières loges avaient reçu leurs patentes de la Grande Loge Nationale d'Egypte, avant et après la première guerre mondiale.

14 Avant la guerre, la Palestine et l'Egypte appartenaient à l'Empire Ottoman, l'Egypte profitait d'un statut semi-autonome, tandis que la Palestine constituait une partie de la province Syrio-Palestinienne. Après la guerre, la Palestine fut placée sous mandat Britannique accordé par la Société des Nations.

15 En 1895 une loge Solomon (ou Suleiman) fut fondée à Jérusalem avec une patente de la Grande Loge Nationale d'Egypte. Malheureusement, nous n'avons aucun détail sur cette loge.

16 La première loge pour laquelle nous possédons des renseignements n'était pas sous juridiction égyptienne. La loge Royal Solomon Mother Lodge N° 292 fut établie en 1873 sous la juridiction de la Grande Loge du Canada, Province d'Ontario, pour travailler à Jérusalem et dans ses environs. Cette loge, créée grâce aux inlassables efforts de l'Américain Robert Morris,12 constituait déjà un exemple de coopération multiraciale. Cinq des six fondateurs étaient chrétiens tandis que le sixième était juif. Le premier candidat initié dans la loge fut Moses Hornstein – un juif qui plus tard devint chrétien, probablement par l’intermédiaire du missionaire américain Dr. James Turner Barclay. Un autre maçon qui rejoignit la loge fut un Arabe chrétien d'origine libanais, Alexander Howard, de son véritable nom Iskander Awad.

17 Howard agissait comme l'agent local de Thomas Cook – fondateur de l'agence de tourisme anglaise – prennant en charge l’organisation des voyages au Proche Orient. Ce métier permit à Howard d’acquérir fortune et situation sociale. Il est devenu un des premiers entrepreneurs immobiliers de Jaffa au-delà du mur, bâtit un pâté de maisons dans une rue qui portait son nom. Aujourd’hui nommée Rue Raziel, on peut y voir encore la maison de Howard avec une frise sur la porte portant la devise "Shalom al Israel", c'est-à-dire "La paix soit sur Israel". Les historiens n'arrivent pas à comprendre pourquoi un Arabe avait mis à l'entrée de son logement une devise en hébreu. La maison servit de temple maçonnique et était aussi centre de réunion pour les immigrants juifs et autres qui arrivaient à la fin du XIXème siécle et au début du Xxème siècle. Encore plus surprenant – compte tenu de l'évolution ultérieure des relations entre les deux communautés – aux environs de 1890, la maison de ce maçon arabe devint la siège du Comité Central des Hovevei Zion (Les Amants de Sion), un mouvement pionnier de Sionistes russes qui promouvait l'immigration en Palestine.

18 Conjointement avec Rolla Floyd, un autre maçon américain membre de la loge, Howard établit le premier service de diligence entre Jaffa et Jérusalem ; il bâtit des hôtels à Jérusalem, Jaffa et Latrun, à mi-chemin entre les deux villes. Floyd succéda à Howard comme agent de Thomas Cook. Il est mentionné Vénérable Maître de la loge en 1884.13  

19 Un autre frère de la loge était Joseph Amzalak, membre d’une famille de riches juifs sépharades qui pendant ses pérégrinations après l'expulsion d'Espagne en 1492 avaient voyagés le long de la côte nord de l'Afrique pour arriver en Turquie. Puis, la famille s’était installée au Maroc pendant les XVI° et XVIII°siècles, revenant finalement dans la péninsule ibérique s'installer à Gibraltar.14 Joseph naquit là, mais en 1824 il résidait à Jérusalem, où il bâtit une maison dans l'enceinte de la ville près de la Porte de Jaffa, considérée à l’époque comme la plus belle de Jérusalem.15  La maison fut postérieurement  transformée en l'Hôtel Mediterranean, qui existe aujourd'hui, sous un autre nom. Le maçon Mark Twain et ses compagnons y résidèrent lorsqu’ils visitèrent Jérusalem en 1867.

20 La loge Royal Solomon eut une existence troublée. Le manque d'expérience en procédure et protocole maçonniques occassionna de fréquents écarts, et les rares contacts avec la Grande Loge de Canada se sont conjugués pour que la loge soit rayée de la liste de la Grande Loge.

21 Certains des frères, malgré tout, voulaient travailler d'une façon régulière ; ils décidèrent d'établir une autre loge, à Jaffa, où habitaient la plus part des frères. Ils soumirent une pétition à l'Ordre du Rite Oriental Misraim en Egypte et ils reçurent la patente en 1890 environ, pour la fondation de la Loge Le Port du Temple de Salomon. La loge acceptait des candidats de toutes religions, elle connut une période d'essor quand plusieurs ingénieurs français, maçons, venus pour construire le chemin-de-fer de Jaffa à Jerusalem, la rejoignirent.16 Toutefois, après leur départ, elle entra en déclin et disparut pratiquement.

22 Un groupe de frères, se réunirent en février de 1906 et décidèrent de fonder une nouvelle loge, choisissant le nom Barkai, ou L'Aurore en francais. Ce choix n’était pas un hasard,  L'Aurore était le nom du journal français qui avait publié le fameux "J’Accuse!" d'Emile Zola, dénonçant les irrégularités et l'anti-sémitisme de l'affaire Dreyfus, toujours présente dans la mémoire des frères.17

23 Un des frères de la loge, l'horloger Maurice Schönberg, avait installé l'horloge à quatre cadrans dans la tour de Jaffa véritable point de répère dans la ville. Schönberg visita souvent Paris pour ses affaires, où il prit contact avec le Grand Orient. Le 13 mars 1906 les membres de la nouvelle Loge Barkai adressèrent une pétition signée par douze frères. Le Vénérable proposé était Alexandre Fiani, un marchand chrétien né à Beyrouth, tandis que les autres étaient juifs, tels David Yudelovich journaliste et comptable, Marc Stein médecin né en Russie, et Yehuda Levy pharmacien né à Jaffa.18  La loge conduisait ses réunions à Jaffa, au numéro 1, rue Howard. La plupart des frères initiés dans la loge ne parlant pas le français, la langue des réunions et cérémonies était donc l'arabe, et seuls les rapports envoyées au Grand Orient étaient en français. Les rituels étaient des traductions en arabe, probablement imprimés en Egypte.19

24 Le premier maçon qui s’affilia à la loge était un Arménien chrétien, César Araktingi, marchand, drogman et Vice-Consul de Grande Bretagne, né à Jaffa et initié le 18 octobre 1891. Son affiliation eut lieu le 13 mars 1906, c'est-à-dire, le même jour où les frères s’étaient réunis pour formuler leur pétition au Grand Orient. Araktingi remplaça bientôt Fiani comme Maître de la loge, et continua dans cette fonction jusqu'à 1929, c'est-à-dire, pendant 23 années !

25 Pendant les années d’avant-guerre (1914), la loge initia plus de 100 nouveaux membres. L'analyse de leur affiliation religieuse est incertaine, seuls leurs noms et, parfois, leurs métiers permettent d'avancer une hypothèse sur leur origine ethnique. Les loges israéliennes ne demandent pas la religion des candidats. Une estimation approximative donne un total de 82 frères arabes et turcs, pour la plupart musulmans, 29 juifs, 6 chrétiens arméniens et 6 étrangers, probablement chrétiens aussi. La loge comprenait beaucoup de personnalités, maires, gérants de banque, commandants de police, avocats, médecins, éducateurs et ingénieurs. Dans toutes les professions on trouvait des hommes de diverses religions et ethnicités.

26 Il est intéressant de noter la présence dans la loge de deux Consuls perses. On sait qu’en Iran la Maçonnerie était répandue avant la chute du Shah (1979), puis l'Ayatollah Khomeini a interdit l'Ordre. Une Grande Loge d'Iran en exil se trouve en Californie, et ses travaux se déroulent au Massachusetts.

27 La Grande Lodge Nationale d'Egypte établit treize loges en Palestine, ou quatorze, si on prend en compte la Loge Solomon mentionée plus haut.

28 La Loge Nur el Hachmat (Lumière de la Sagesse) N° 125 fut fondée en 1908 à Jérusalem. La loge travaillait en arabe ; elle avait cessé pendant la Première Guerre Mondiale, puis repris ses activités en 1924, mais elle ne rejoignit pas tout de suite la Grand Loge Nationale de Palestine quand celle-ci fut fondée en 1933. Au temps de la fondation de la Grande Loge de l'Etat d'Israël (1953) la loge n'existait pas.

29 La Loge Palestine N° 157 fut fondée à Jaffa en 1910. Son premier Maître était un juif, Simon Moyal, et le deuxième un arabe, Abdallah Samari. On peut à nouveau se rendre compte des relations fraternelles existant alors entre les communautés dans le milieu de la Franc-maçonnerie. En 1928 les frères décidèrent de transférer leur allégeance de la Grande Loge Nationale d'Egypte à une autre Grande Loge rivale qui avait de bonnes relations avec la famille royale. Ces relations donnèrent du prestige à la loge, qui changea son nom en Loge Prince, recevant le numéro 286. Néanmoins, la loge ne survécut pas longtemps, et quand la Grande Loge de Palestine fut fondée en 1933, elle n'existait déjà plus.  

30 La Loge Jérusalem N° 262 fut établie dans la Ville Sainte en octobre 1924, et travaillait en français. Les membres comprenaient autant de Juifs que d’Arabes. Le premier Vénérable était juif, Samuel Hashimshony, qui contribua à l'établissement de plusieurs autres loges.20 Hashimshony était l'agent local d'un grand bijoutier égyptien et ses affaires le conduisaient souvent au Caire, où il reçut tous les grades du REAA jusqu’au 33ème.  La Loge Jérusalem fut la première établie en Palestine par la Grande Loge Nationale d'Egypte après la première Guerre Mondiale. En 1936 la loge fusionna avec la Loge Pax pour finalement fermer ensemble. Parmi ses membres on doit signaler spécialement Choukry Houry, le deuxième Vénérable, et les frères Asher Koch, Mordechai Caspi et David Yellin, tous les quatre devenus Grand Maîtres.

31 La Loge El-Dugha  (“L'Aurore” ou “L'étoile du Matin”) N° 263 fut fondée à Jaffa en 1926, pour travailler en arabe. Certains frères de cette loge fondérent en 1928 la Logia Moriah de  Tel Aviv, qui existe encore aujourd'hui, N° 3 sous la Grande Loge de l'Etat d'Israël.

32 La Loge Said N° 264 fut fondée aux environs de 1926, mais nous n'avons pas d'autres renseignements à propos d'elle.

33 La Loge Har-Zion (Mont Sion) N° 270 fut fondée à Jérusalem le 5 mars 1927. C’était la première loge parlant hébreu à Jérusalem, alors que sa langue officielle était l'anglais. Le changement de langue de travail déplut aux autorités du Caire, provoquant un vif échange de lettres. La plupart des frères qui fondèrent la Loge Rashbi en 1933 venaient de cette loge.21 Parmi eux on peut signaler Raphaël Aboulafia, qui s'affilia à la loge dès son installation à Jérusalem. Aboulafia fut plusieurs années Vénérable de la Loge Hiram à Tel Aviv; il servit comme Grand Secrétaire de la Grande Loge Nationale de Palestine et fut aussi imprimeur éditeur du Haboneh Hahofshi, le journal officiel de la Grande Loge. En 1970 il fut élu Grand Maître de la Grande Loge de l'Etat d'Israël et tout suite après son installation donna le permis pour fonder la Loge La Fraternidad N° 62 de Tel Aviv, la première hispanophone en Israël,

34 La Loge Moriah N° 283 fut fondée à Tel Aviv le 20 juillet 1927, pour travailler en hébreu. Elle avait une composition mixte Arabes et Juifs. Le premier Vénérable était  le Dr. Abraham Abouchedid. Parmi ses membres on peut signaler S.A.R. le Prince Kadjar Salar ed-Dowleh de Perse, alors résident à Haifa, et Choukri Khouri de Jaffa.

35 La Loge Reuben N° 288 fut fondée à Haifa le 4 décembre 1927, pour travailler en hébreu. Le premier Vénérable fut Shabtai Levy, maire de Haifa (et plus tard Grand Maître), qui donna son nom à la loge pour honorer la mémoire de son beau-frère Reuben Israeli, mort très jeune.

36 La Loge El Halil (Le Patriarche Abraham) N° 289 fut fondée à Jérusalem en 1928, pour travailler en arabe. La loge ne rejoignit pas la Grande Loge de Palestine et disparut un peu plus tard.

37 La Loge Pax N° 291, fut fondée à Jérusalem en 1928 pour travailler en anglais. Le premier Vénérable fut Asher Koch. Parmi ses fondateurs on trouve le premier maire juif de Jérusalem, Daniel Oster. La majorité des frères étaient professeurs, Juifs et Arabes. En 1929 ils établirent une Loge d’instruction sous le nom Pythagore. La loge déclinant, s’unit à la Loge Jérusalem, mais les conflits réligieux et politiques en Terre Sainte la perturbèrent, et elle fut contrainte d'abattre ses colonnes.

38 Une patente constitutive du 15 janvier 1929 autorisait la création de la Loge Mont Sinai N° 293, pour travailler à Jérusalem en anglais. La loge fut officiellement consacrée le 25 janvier 1929. Elle était mixte, avec frères Arabes et Juifs, et en 1933 elle devint une des fondatrices de la Grande Loge Nationale de Palestine. Après un certain temps, elle passa sous la juridiction de la Grande Loge d'Ecosse, changeant son nom en Loge Mizpah (La tour de guet) N° 1383. Lors de la création de la Grande Loge de l'Etat d'Israël elle portait toujours son nom et reçut le numéro 6.

39 La Loge Hiram fut fondée en 1929 à Tel Aviv, et travaillait en hébreu. Son premier Vénérable était Nathan Inbar. Un des premiers initiés dans la loge était le Juge Joseph Michael Lamm, qui fut élu en 1964-65 Grand Maître de la Grande Loge de l'Etat d'Israël, et plus tard Souverain Grand Commandeur du Rite Ecossais Ancien et Accepté en 1971.22  

40 La Loge Roi Salomon N° 298 fut fondée à Jaffa-Tel Aviv en 1932. Nous n'avons pas d’information sur cette loge, qui probablement avait disparu lors de la fondation de la Grande Loge de l'Etat d'Israël.

41 Les relations sereines entre les diverses commnautés de Palestine sous le gouvernement turc furent bouleversées par la Grande Guerre. Le démantèlement de l'Empire Ottoman entraîna la création de diverses nations dans le Proche-Orient, et un partage des "zones d'influence" entre les puissances victorieuses, l’Angleterre et la France.  

42 La Palestine, à cette époque comprenait des territoires des deux côtés du Jourdain, rassemblant Israël, la Jordanie et l’Autorité Palestinienne d’aujourd'hui, placés sous contrôle de la Grande Bretagne, qui avait reçu mandat de la Société des Nations en 1922 pour gouverner le pays.

43 Les loges durent suspendre leurs travaux pendant la guerre, car un grand nombre de frères avaient été exilés par le Gouvernement Ottoman, qui craignait une coopération avec les forces britanniques. Après la guerre, et aussitôt ses portes réouvertes, la loge Barkai dut les fermer à nouveau à la suite du massacre de 47 Juifs à Jaffa le 1er mai 1921. La loge reprit ses travaux en janvier 1925 dans un autre local, à Tel Aviv. La plupart des frères arabes l’avaient quittée pour rejoindre une des loges sous la juridiction de la Grande Loge Nationale d'Egypte. Les violentes émeutes qui continuèrent par intermittence jusqu'au début de la Deuxième Guerre Mondiale perturbèrent sans doute les relations entre les loges de différentes juridictions, sans pourtant les interrompre totalement. Il faut rappeler que les loges sous juridiction égyptienne comportaient aussi un grand nombre de juifs.

44 Au cours de l'année 1932, comme nous l’avons signalé, la Maçonnerie égyptienne subit une grave crise qui entraîna l’apparition de deux grandes loges concurrentes. Les loges en Palestine sous juridiction égyptienne, opéraient alors au sein d'un organisme administratif, le Comité Permanent, dirigé par le prince perse Salar Ed Dowlah Gadjar nommé par les autorités du Caire. Le prince habitait à Haifa en attendant que son frère récupérât son trône.

45 Le Comité Permanent aurait du fonctionner comme une Grande Loge Provinciale, mais le prince agissait de façon arbitraire, donnant des ordres sans consulter les frères locaux, qui se sentaient humiliés et tentaient de se libérer de son pouvoir. Une série de réunions de Vénérables des loges locales eut lieu au début 1928, et, tenant compte de la situation en Egypte, ils prirent la décision de se rendre indépendants en créant une Grande Loge. Le 12 mai 1932, sept des onze loges travaillant sous la juridiction égyptienne s’unirent, renvoyant leurs patentes et devenant de-facto la Grande Loge Nationale de Palestine. Trois des loges égyptiennes, El Dugha N° 263 de Jaffa, Nur el Hakmah N° 125 de Jérusalem et El Halil N° 289 de Jérusalem refusèrent de rejoindre la nouvelle Grande Loge, tandis que la Loge Reuven N° 288 de Haifa décida de rejoindre la juridiction écossaise, recevant le numéro 1376.

46 Une pétition fut envoyée à la Grande Loge du Caire pour consacrer la nouvelle Grande Loge et cette demande fut acceptée par les autorités égyptiennes. Bien que la majorité des frères en Palestine soient juifs, le caractère non sectaire de la maçonnerie locale est démontré par le fait qu'en tête de la délégation venue d'Egypte le 8 janvier 1933 se trouvait Fuad Bey Hussein, Grand Maître Passé de la Grande Loge d'Egypte, Procureur Général de la Cour Mixte d’Appel d'Alexandrie, accompagné par le Juif Albert Mizrahi, et Seddik Bey, Directeur Général de la Municipalité d'Alexandrie, qui servit comme Grand Chapelain Installateur.23 Hassan Shoukry Khoury, promoteur de Jaffa (1877-1932) avait été élu premier Grand Maître mais il décéda avant d'être installé, et Marc Gorodisky, un avocat de Tel Aviv, fut élu à sa place. Neanmoins, pour honorer la mémoire de Shoukry Khoury, il fut cité dans le registre de la Grande Loge comme étant le premier Grand Maître et Gorodisky le second.  

47 La cérémonie de consécration fut conduite au siège du Young Men's Christian Association à Jérusalem, proche du mur de la Vieille Ville, le lundi 9 janvier 1933. Quelques jours après sa fondation, la Grande Loge autorisa la création de nouvelles loges à Jérusalem, Tibériade et Jaffa. Peu de temps après, la loge Nur el Hakmah décida elle aussi de rejoindre la Grande Loge, recevant le numéro 11, et quelques mois après la Loge El Shams N° 12 fut établie dans la ville arabe Ramallah. Moins d'un an après sa fondation, la Grande Loge Nationale de Palestine créa la Loge Kureish (Cyrus) N° 14 à Rabat Amon, aujourd’hui Amman, capitale de la Jordanie.

48 Les loges anglophones, fondées avec patentes d'Angleterre et d'Ecosse, refusérent de rejoindre la nouvelle Grande Loge et continuèrent de fonctionner dans les juridictions originales, tandis que les loges allemandes travaillaient dans le cadre de la Grande Loge Symbolique d'Allemagne en Exil, la maçonnerie ayant été supprimée dans l'Allemagne nazie.

49 En dépit des relations tendues entre les populations arabes et juives, la Grande Loge Nationale de Palestine faisait des efforts incessants pour attirer des candidats de toutes les communautés : Juifs, Arabes chrétiens, musulmans, Arméniens, Druses. Ainsi, plusieurs loges composées presque exclusivement d’Arabes furent établies.

50 La Loge Galilée de Nazareth mérite une mention spéciale. Cette loge reçut le numéro 31 lors de la création de la Grande Loge de l'Etat d'Israël en 1953. Fondée en 1950, elle travaille en arabe, avec des membres musulmans et chrétiens dans toute leur diversité, reflétant l'importance de cette ville pour la Chrétienté. La loge resta en sommeil quelques années et fut ouverte à nouveau en 2002 avec Samir Farran comme Vénérable Maître. En 1953 la maçonnerie israélienne fut réunie avec la création de la Grande Loge de l'Etat d'Israël. Des loges arabes additionelles furent établies au cours des années. La Loge Acco en Acre, forteresse des Croisades, la Loge Hidar à  Kfar Yassif, ville Druse près de Haifa, et la Loge Al-Salaam (La Paix) de Jaffa-Tel Aviv. Les loges Hidar et Acco sont encore actives.

51 La Loge Ha-Lapid (Le Flambeau) fut fondée à Jérusalem en 1974, c'est-à-dire, juste un an après la Guerre de Yom Kippur. Elle travaille en arabe et les membres sont musulmans, chrétiens et juifs. Le premier Maître fut David Greenberg, un Juif.

52 Une deuxième loge arabe fut fondée à Nazareth en 1983 : La Loge Nazareth, comprenant des membres musulmans et chrétiens.

53 La Loge Na'aman N° 61, loge mixte associant des arabes et des juifs, travaillant en hébreu, fut fondée à Haifa en 1958. Haifa avait toujours eu une composition ethnique mixte. Parmi les 32 Vénérables Maîtres entre 1968 et 2003, plus de la moitié, 19, étaient arabes.

54 Afin de souligner le caractère non sectaire de la Franc-maçonnerie israélienne, le sceau de la Grande Loge présente au centre, entre l'équerre et le compas, la Croix chrétienne, le Croissant musulman et le Sceau de Salomon (ou Maguen David). Sur l'autel des loges israéliennes se trouvent trois Volumes de la Loi : la Bible, le Tanakh hébreu et le Coran. Trois Porteurs des livres sacrés avec le même grade maçonnique les portent à l'ouverture des travaux de la Grande Loge. Il y a aussi trois Grands Chapelains, un pour chaque religion monothéiste.

55 Les Officiers de la Grande Loge ont toujours inclus autant d’Arabes que de Juifs. Un avocat arabe de Haifa, Jamil Shalhoub, fut élu Grand Maître de la Grande Loge de l'Etat d'Israël en 1981 et en 1982 il fut élu pour une deuxième année.

56 J’appartiens à la loge, La Fraternidad N° 62 de Tel Aviv, première loge hispanophone d'Israël, fondée en 1970. Elle a pour tradition d'organiser chaque année un "week-end fraternel" dans un hôtel touristique, où les frères et leurs familles se réunissent pour trois jours de détente. Le programme inclut un colloque d’une matinée consacré à des sujets maçonniques et questions diverses, avec la participation active des dames. Nous visitons également les lieux touristiques voisins et, bien sùr, la bonne table n'est pas ignorée.

57 En 1993 nous réalisâmes le week-end fraternel à Nazareth, et pour le banquet qui marque la fin de l'événement, notre frère, le Dr. Juan Goldwaser eut une inspiration. Pourquoi ne pas inviter les frères de la loge locale, Loge Nazareth, à nous rejoindre? Aussitôt dit aussitôt fait. Une vingtaine de frères sont venus, quelques-uns avec leur femmes, portant d’énormes plateaux de gâteaux arabes. Ce fut une réussite qui inaugurait une série de nombreuses rencontres. Le Dr. Goldwaser invita chez lui un grand nombre de frères de Nazareth avec toute la loge La Fraternidad. Les frères arabes répondirent en ouvrant les portes de leurs maisons, et suivirent réunions, pique-niques, et des amitiés personnelles se développèrent entre les frères des deux loges et cela à une époque où le pays connaissait une situation permanente de tension et de terreur.

58 En 1995, le Dr. Eduardo Vaccaro, Grand Maître de la Grande Loge d'Argentine, et Gabriel Jesús Marín, Souverain Grand Commandeur, décidérent de créer une Academie Maçonnique de la Paix, dans le but de récompenser par un prix les personnes et les organisations qui oeuvraient pour la cause de la paix et la tolérance.  On m'avait demandé de soumettre des candidats pour ce prix, et j’ai proposé deux noms : le Dr. Juan Goldwaser, pour son action dans le rapprochement des loges La Fraternidad et Nazareth, et Joseph E. Salem, Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil d'Israël, né en Iraq, qui parle l'arabe et s’efforce toujours pour renforcer les liens fraternels entre tous les maçons. Mes deux propositions furent acceptées. Goldwaser se rendit à Buenos Aires, mais pas Jospeh Salem pour raisons de santé.

59 La fois suivante, on me demanda à nouveau de soumettre des noms pour le Prix Maçonnique de la Paix. Cette fois je proposai deux frères arabes : Samir Victor Farran, de Nazareth, et Elias Mansour de Haifa. Farran était un des fondateurs de la Loge Nazareth et fut le Vénérable de la Loge Galilee 31. Il s’était illustré par son appui enthousiaste à des relations fraternelles entre tous, sans distinction de foi ou nationalité. Mansour, pour sa part, était un pilier de la famille maçonnique de Haifa, et toute sa vie il fut un exemple de tolérance et bienveillance. Mes propositions furent à nouveau retenues.

60 Malheureusement, cette merveilleuse initiative de la Maçonnerie argentine ne dura pas. Les prix de la Paix de 1997 furent les derniers.

61 L'an 2003, en pleine Intifada palestinienne, Juan Goldwaser et moi même fûmes reconnus par la Loge Galilee avec le titre de Vénérable Maître d'Honneur ad-Vitam de la loge, qui organisa une cérémonie spéciale à cet effet. Et cette année – 2005 - la Loge La Fraternidad honora le frère Samir Farran avec le même titre, bouclant ainsi le cercle de fraternité entre les deux loges, une arabe et l'autre juive.

62 Ce témoignage me paraît important et plus de nos jours qu’autrefois. Aujourd'hui, quand des forces d'intolérance et de fanatisme menacent les fondaments même de notre civilisation libre et démocratique, il est impératif de réfléchir à nouveau aux valeurs de la maçonnerie, la tolérance et la morale, et sur la contribution que cette Franc-maçonnerie est capable d’apporter dans la construction d'une société plus tolérante, plus libre et plus humaine, et cela même dans des circonstances les plus décourageantes.

Notes

1 - André Combes,  « Le rite de Memphis au XIXème siècle », in Symboles, signes, langages sacrés, pour une sémiologie de la Franc-maçonnerie, Actes de colloque franco-italien, Pise, Edizioni ETC, 1995.
2 - Sandro Manzoni, « Alexandrie, passerelle entre l’Orient et l’Occident », Los Muestros, Bruxelles, N°58, mars 2005.
3 - F.D. Stevenson, « Freemasonry  in Egypt –Part 1 », Ars Quator Coronatorum, Vol.81, 1968, p.210
4 - Nahdat Fathi Safwat, Freemasonry in the Arab World,  Arab  Research centre, ISBN 09097233031.
5 - Robert Morris, Freemasonry in the Holy Land,  Masonic Publishing Co., New York 1872, p.219.
6 - Abd-el-Kader avait lutté contre les forces françaises en Algérie mais, après avoir été envoyé en exil à Damas, il donna refuge et sauva des centaines de familles chrétiennes au cours des émeutes de Damas. Cf. Stevenson, op.cit.
7 - Stevenson fixe la date à 1876, confirmant une charte provisoire datée du 4 septembre 1864.
8 - Stevenson, ibid.
9 - Karim Wissa, article sur la Maçonnerie égyptienne, cité par Samir Raafat, « Freemasonry in Egypt is it still around ? », Insight Magazine, 1er mars 1999.  www.egy.com/community/99-03-01.shml.
10 - Aucune relation avec le Fatah palestinien.
11 - Isaac Bar Moshe, article non publié daté de juin 1999.
12 - L’historique détaillé de cette loge se trouve dans mon article « The first masonic lodge in the Holy Land », Ars Quator Coronatorum, Vol. 113 pour 2000 (publié en octobre 2001), pp.185-200.
13 - Rev. Henry R. Coleman, Light from the East – Travels and Researches in Bible lands, Louisville, KY, 1884.
14 - Joseph B. Glass & Ruth Kark, Sephardic Entrepreneurs in Eretz Istrael, The Amzalak Family 1816-1918, The Magnes Press, Jerusalem 1991, p. 52.
15 - William Henry Bartlett, Walks about the City and Environs of Jerusalem, London 1884, p. 191.
16 - Quelques historiens ont affirmé à tord que la loge fut fondée par les ingénieurs français, mais un diplôme de la loge trouvé par Baruch Eldad est antérieur à leur arrivée.
17 - Dreyfus avait été condamné  pour trahison en 1894. L’article de Zola dans le journal l’Aurore fut publié le 13 janvier 1898, et Dreyfus gracié en 1899. Cf. wikepedia.org/wiki/dreyfus-affair.
18 - Yudelovich était un ami et assistant de Eliezer Ben Yehuda, le principal promoteur du renouvellement de l’hébreu comme langue usuelle. Ben Yehuda,  Yudelovich et David Yellin, un autre maçon, établissaient les équivalents en hébreu des termes de la vie moderne. Yudelovich était aussi éducateur et il géra la première école en hébreu à Rishon Le Zion, et ii fut l’auteur du premier ouvrage en hébreu sur la franc-maçonnerie, et du premier sur le journalisme hébreu.
19 - André Combes,  op. cit., p. 34.
20 - Loge Saïd N°264,  Loge Har Zion N°279, Loge Reuven N°288 et Loge Har-Sinaï N°293.
21 - Fondé à Jérusalem 16 janvier 1933 sous la Grande Loge Nationale de Palestine, pour travailler en hébreu,  et recevant le N°8.
22 - Haboneh Hahofshi, septembre 1971, p. 148.
23 - Haboneh Hahofshi,  N°2, février 1933, p. 6.

Pour citer cet article

Référence électronique

Léon Zeldis, « Les premières loges de Palestine et leurs relations avec la Franc-maçonnerie égyptienne », Cahiers de la Méditerranée, vol. 72, La Franc-Maçonnerie en Méditerranée (XVIIIe - XXe siècle), 2006, [En ligne], mis en ligne le 17 septembre 2007. URL : http://cdlm.revues.org/document1173.html. Consulté le 07 mai 2008.

Auteur

Léon Zeldis

Ancien Souverain Grand     Commandeur du Suprême Conseil du REAA  de l'Etat d'Israël

La société secrète égyptienne de B. Drovetti

La société secrète égyptienne de B. Drovetti

Gérard Galtier

Résumé

Selon un rapport de la police autrichienne de 1818, il aurait existé en Egypte à cette époque une organisation maçonnique la "Société Secrète Egyptienne". Dirigée par Drovetti, ancien consul de Napoléon, elle aurait conspiré contre l’Empire Ottoman et en faveur du Pacha Méhémet Ali. Cette Société avait adopté le Rite Egyptien de Cagliostro, qui était aussi en usage en Italie à la même époque. Ses deux loges (au Caire et à Alexandrie) semblent correspondre à deux ateliers créés en 1811 et 1812 par la Mère Loge Ecossaise de France. Drovetti avait été l’adjoint de Mathieu de Lesseps qui mena une politique similaire à Corfou, en appuyant la loge maçonnique de Dionysios de Roma, qui fut l’un des principaux dirigeants du mouvement indépendantiste grec.

Abstract

According to an Austrian police report of 1818, there existed in Egypt at that time a masonic organization called "Egyptian Secret Society". This Society was led by Drovetti, a former Napoleon’s Consul, and was suspected to plot against the Ottoman Empire, while supporting Pasha Mehemet Ali’s policy. This organization had adopted the Egyptian Rite of Cagliostro, which was also in use in Italy during the same period. The two lodges (in Cairo and Alexandria) seem to be those which were created in 1811 and 1812 by the "Scottish Mother Lodge of France". Drovetti had worked under the command of Mathieu de Lesseps, who carried out a similar policy in Corfu, by supporting the masonic lodge of Dionysios de Roma, who played a major role in the struggle for Greek independence.

Index

Plan

Texte intégral

En 1851, était publié un ouvrage en langue italienne, intitulé "Carte segrete e atti ufficiali della polizia austriaca in Italia, dal 4 giugno 1814 al 22 marzo 1848" (Documents secrets et actes officiels de la police autrichienne en Italie, du 4 juin 1814 au 22 mars 1848). Dans ce recueil, figure, entre autres, un rapport d’enquête de décembre 1818 concernant une certaine "Société Secrète Egyptienne".

Voici, en première partie, ce rapport, que nous avons traduit en français1. Puis, en seconde partie, nous présentons des commentaires et une analyse.

Texte du rapport de police de 1818

Chapitre "Société Secrète Egyptienne", Documents secrets et actes officiels de la police autrichienne en Italie (du 4 juin 1814 au 22 mars 1848), édités par Luigi Arnaldi, Volume premier (1814-1829), 1851, pp. 117-121.

Document n°45 (Venise, 1er décembre 1818)

- 1) Selon une communication confidentielle, qui n’a cependant pas été ratifiée, il s’est formé en Egypte une secte secrète politique, sous la protection du Pacha, dont l’objectif semble être de susciter des changements politiques dans les îles Ioniennes et en Italie, en utilisant des formes et des symboles maçonniques. Et l’on dit que dans ce but cette secte maintient des émissaires et des agents dans les îles d’Europe et dans les ports de la mer Méditerranée.

- 2) Avec une extrême confidentialité, je vous communique, Monsieur le Cons.2 Directeur Général, une copie de ces renseignements qui sont parvenus en propre à Monsieur le Président du Conseil aulique de police.

- 3) L’important trafic commercial de Venise avec l’Egypte – et avec les endroits où se trouvent les agents de la susdite Secte Egyptienne, ou bien dans lesquels ils peuvent se rendre – peut offrir l’occasion d’examiner avec précaution si les choses susdites sont fondées, ou si elles sont peut-être imaginaires. Pour cette raison, je recommande cet objet à votre attention, Monsieur le Cons. Directeur Général, et je vous prie en même temps de me communiquer, le moment venu, les résultats des observations que vous aurez faites.

Goess

Document n° 46 (sans lieu, ni date) [suite du précédent]

- 4) Renseignements sur la "Société Secrète Egyptienne" établie à Alexandrie et au Caire, recueillis par un émissaire du consul ottoman Angelo Cazzaiti, résidant à Livourne.

- 5) La "Société Secrète Egyptienne" est toute maçonnique. Elle n’exclut aucune religion. Elle est organisée sur la base de la fraternité la plus loyale. Ses membres s’appellent "Assecli"3. Le serment est le suivant : "Je promets et je jure de ne jamais révéler les secrets qui me seront communiqués dans ce temple, et d’obéir aveuglément à mes supérieurs".

10 - 6) Après, le néophyte récite le psaume de David, "Memento Domine et omnis mansuetudinis…", en remplaçant la personne de David par celle du Grand Cophte (ainsi s’appelle le Vénérable, ou chef de la Secte).

11 - 7) La "Société Maçonnique Egyptienne" réformée promet à ses adeptes de les conduire à la perfection, et ainsi à la véritable félicité, grâce au moyen de la régénération tant physique que morale. On fait croire aux "Assecli" que la Maçonnerie Egyptienne descend de Enoch et de Elie. Le rôle particulier du Grand Cophte est de promouvoir tout ce qui contribue à la prospérité de la Secte et à sa propagation, et il la dirige en même temps vers son véritable objectif, qui est celui de l’indépendance des peuples.

12 - 8) Il y a de nombreuses coutumes superstitieuses qui font partie de la Maçonnerie. On pratique les deux banquets rituels annuels à la fête de saint Jean l’Evangéliste et à celle de saint Jean-Baptiste. Et maintenant s’est ajouté un troisième banquet le jour de la fête votive de Napoléon4, dont l’effigie se conserve sur une médaille d’or accrochée au mur de la loge.

13 - 9) Tous les anciens Maçons sont reçus à Alexandrie et au Caire, quand ils présentent leurs patentes. On les munit d’argent et on les emploie à la mesure de leurs talents pour voyager en Italie, dans le reste de l’Europe ou en Amérique, afin que prospère et se répande la Société.

14 - 10) Toutes les sectes sont admises, et celles aussi de stricte et haute observance, particulièrement celle des Illuminés.

15 - 11) On maintient l’ancien usage maçonnique de donner aux nouveaux initiés deux paires de gants, et on a introduit l’innovation de joindre à ceux-ci une touffe de cheveux, avec l’obligation de les offrir à un homme qui serait connu par le néophyte comme le plus digne d’être honoré.

16 - 12) On pratique les grades maçonniques du Rite Ecossais, Ancien et Accepté. Et, lors du passage de grade en grade, ainsi parle le Grand Cophte dans la loge : "Par le pouvoir que je tiens du Grand Cophte, restaurateur de notre Ordre, et par la grâce de Dieu, je vous confère le grade de Compagnon (ou Maître) et vous constitue gardien des nouvelles connaissances auxquelles nous allons vous faire participer, sous les noms sacrés de Helion, Melion  et Testagramaton"5 (paroles sacrées, mais grecques, dont on ignore la signification).

17 - 13) Les femmes aussi sont admises dans la Société, et pour elles les formalités sont les mêmes. Sur l’ensemble des deux loges d’Alexandrie et du Caire, les femmes arabes et grecques sont au nombre de 300 ; les membres des deux loges sont au nombre d’environ 13 000. Les apôtres de la Secte font des tournées pour recruter des prosélytes tant en Allemagne et en Italie que dans le reste de l’Europe. Ces femmes aussi font des tournées et agissent, mais peu ont la capacité d’entreprendre des voyages, alors que beaucoup sont en mesure de former des prosélytes et de prêter leurs noms pour les correspondances avec l’étranger. Les femmes turques ne sont pas admises.

18 - 14) Il y a deux loges en Egypte, l’une à Alexandrie – qui est la principale –, l’autre au Caire.

19 - 15) Le Pacha d’Egypte Mehmet Aly, Missier Valessy6, qui depuis longtemps tend à devenir indépendant de la Sublime Porte, qui déploie des artifices de politique raffinée, qui flatte les Européens et qui professe les principes les plus libéraux, protège la Société Secrète Egyptienne. Il fait profiter celle-ci de ses trésors, et il fournit aussi des recommandations aux  voyageurs en tournée et à ceux qui sont recrutés à l’étranger par ses chargés d’affaires.

20 - 16) L’ex-consul de France au Caire, Drovetti, piémontais, Grand-Cophte de la Loge d’Alexandrie, a les moyens de dépenser pour la prospérité de la Secte, et il entretient une correspondance avec Boghos, le premier ministre du Pacha.

21 - 17) Les consuls des différentes grandes puissances sont aussi membres de ladite Secte, mais excepté le consul anglais aucun ne jouit de l’intime amitié de l’ex-consul Drovetti, et par conséquent ils ne sont pas au courant de toutes les opérations, surtout celles concernant l’indépendance des peuples.

22 - 18) Le consul impérial Rosetti7, n’en fait pas partie ; il est très vieux. En fait partie le vice-consul Macardi, mais celui-ci cherche à tout savoir, et il ne fait rien, car la Société le considère comme un homme de peu d’esprit. Il est de tout cœur attaché à notre Souverain8.

23 - 19) En Allemagne, en Italie et dans d’autres parties de l’Europe, où il y a des chargés d’affaires égyptiens, les Anglais les utilisent grâce à leur machiavélisme politique. Et le Pacha, pour ses propres objectifs nationaux, est l’ami des Anglais, de sorte qu’il favorise leurs visées politiques et commerciales.

24 - 20) Noms des correspondants du Pacha ayant le titre de chargé d’affaires commerciales, culturelles et politiques, dans différents pays :

25 - A Livourne, Orfilla. A Gênes, Salech-Effendi. A Trieste, Bolco. A Marseille, Lasconi. A Malte, Gibaltar. A Florence, Osman-Aga. A Barcelone, Cotorogola. Ils sont tous égyptiens.

26 - A Bologne, Alibardi di Terni ; mais ceci est le nom figurant sur son passeport ; son vrai nom est Giuseppe Dainese, et l’on croit qu’il pourrait être d’origine grecque. A Rome, Orsini Pietro, de Naples ; mais ceci est son nom de passeport ; le vrai nom est Pietro Bossi. Ces deux-là sont des émissaires anglais.

27 - 21) N.B. : Il y a, basés à Gênes et payés par la Société Secrète Egyptienne, deux Français : Mr Nasselfault et Mr Rollo.

28 - 22) La Casa Feretti d’Ancône reçoit des lettres des dénommés Baffi, Morpurgo et Straolini, pour les renvoyer dans différentes régions d’Italie, et pour correspondre avec les émissaires en tournée et avec les agents anglais.

29 - 23) Le médecin Guidotti, toscan ; Mazzi, de Livourne ; Gastoldi, Nizzoli, Ribolla, Bonavina, milanais ; Perone, Pendemonti, Saris, Dary, piémontais ; Luigi Greggi, napolitain : ceux-ci, qui sont maintenant tous établis au Caire, correspondent avec leurs amis et avec les correspondants de la Secte Egyptienne, et ils se servent tantôt du moyen des Anglais, tantôt des chargés d’affaires du Pacha pour les lettres.

30 - 24) Le Grand-Cophte de la loge d’Alexandrie est le Piémontais Domenico Drovetti9, ex-consul de France ; et le Grand-Cophte de la loge du Caire est l’abbé Belogli, napolitain, lequel fut exilé par le Roi à cause de ses principes révolutionnaires. L’un et l’autre sont très appréciés par le Pacha, mais le premier beaucoup plus que le second, et il dispose à volonté de son trésor, comme cela a été indiqué ci-dessus.

31 - 25) Les Grecs secondent avec beaucoup de talent et de finesse toutes les opérations de la Société, à travers toutes les régions d’Europe et d’Italie, particulièrement dans les ports maritimes.

32 - 26) A présent, avec ces éclaircissements et avec une connaissance quelque peu meilleure, on peut même essayer de démasquer la traîtrise des Ioniens10, qui envoient eux aussi des émissaires en tournée et entretiennent des correspondances sur les projets du Cabinet russe, objet sur lequel je concentre maintenant toutes mes investigations.

Quelques lumières sur la Société Secrète Egyptienne

33 La "Société Secrète Egyptienne" peut sans difficulté être rattachée à la mouvance de la "Maçonnerie Egyptienne", née du croisement entre la Franc-Maçonnerie et l’engouement pour l’Egypte ancienne ("l’égyptomanie").

34 L’année 1818 qui est celle du document correspond à une époque où une autre Maçonnerie Egyptienne se répand en France : le Rite de Misraïm (en 90 degrés) dirigé par les frères Bédarride, qui l’ont ramené d’Italie11. Mais ces deux sociétés sont très différentes, même si elles peuvent avoir eu quelques rapports directs ou indirects (par exemple, à travers un Franc-Maçon tel que Mathieu de Lesseps).

35 Pour analyser ce document, il faut garder présent à l’esprit qu’il s’agit d’un rapport de police concernant une société secrète. Il est donc probable que certains éléments sont exagérés ou fantasmés (notamment les effectifs de la Société ou l’étendue de son action). Malgré ces réserves, une très grande partie de ce rapport nous semble crédible.

1 - Les protagonistes

Bernardino Drovetti

36 Le personnage principal évoqué dans ce rapport de police est Bernardino Drovetti, qui était né dans le Piémont en 1776. Son prénom était bien Bernardino et non Domenico, comme indiqué par erreur dans le rapport. Il avait combattu en Italie dans les armées napoléoniennes et avait su gagner le soutien de Joachim Murat. En 1803, il fut envoyé en Egypte, en tant qu’adjoint du "Commissaire des relations commerciales" (c’est-à-dire du consul) Mathieu de Lesseps (le père de Ferdinand de Lesseps). Mathieu de Lesseps quitta l’Egypte en 1804. Mais Drovetti demeura sur place et il géra le consulat général jusqu’en septembre 1814. Il perdit son poste à l’avènement de Louis XVIII, car il était jugé trop bonapartiste. Néanmoins, il resta en Egypte, et on lui rendit sa charge de consul général de France en 1821. Il demeura en Egypte jusqu’en 1829. Après son retour en Europe, il devint une sorte de consultant et d’expert international dans toutes sortes de domaines (agriculture, médecine, archéologie, diplomatie, etc.), et il fit de nombreux voyages dans diverses capitales et villes universitaires. Il mourut à Turin en 1852.

37 Drovetti rassembla trois collections d’antiquités égyptiennes, qui furent vendues successivement au royaume de Piémont-Sardaigne (1824), à la France (1827) et à la Prusse (1836).

38 Dès 1804, Mathieu de Lesseps et Bernardino Drovetti avaient soutenu la montée au pouvoir de Méhémet Ali. Plus tard, Drovetti demeura un conseiller écouté du Pacha et il est vraisemblable qu’il ait essayé de mettre à son service la loge maçonnique qu’il dirigeait. Le rapport de police qui date de 1818 correspond à une période où Drovetti a perdu ses fonctions consulaires, mais où il est néanmoins resté très actif.

Les autres consuls

39 Le fait que des consuls de grandes puissances censées être en rivalité fréquentent les mêmes loges maçonniques n’est pas tellement étonnant. Dans un pays comme l’Egypte de cette époque, l’ensemble des Européens avaient tendance à se regrouper, d’autant qu’ils étaient le plus souvent de langue italienne, quel que soit le pays pour lequel ils travaillaient (ce n’est que plus tard que la langue française prit de l’importance). En outre, la plupart des puissances européennes soutenaient le régime de Méhémet Ali et essayaient d’affaiblir l’Empire Ottoman. C’était notamment le cas de la Grande-Bretagne. Enfin, comme nous le soulignons dans notre ouvrage, Maçonnerie Egyptienne, Rose-Croix et Néo-Chevalerie, l’on constate souvent la présence de diplomates dans les sociétés ésotériques12.

Le Pacha Méhémet Ali

40 Méhémet Ali était né en 1769 à l’est de Salonique, à Kavala (ville appartenant maintenant à la Grèce). Engagé dans l’armée turque, il fit campagne en Egypte contre les Français (qui occupèrent l’Egypte de 1798 à 1801). Durant la période de troubles et de guerres civiles qui suivit le départ des Français, Méhémet Ali prit le commandement du corps des Albanais, et il parvint finalement à prendre le contrôle définitif de l’Egypte en 1811, en écrasant l’opposition des Mamelouks. Il entreprit alors une politique visant à rendre l’Egypte autonome à l’intérieur de l’Empire Ottoman. En 1841, il obtint du Sultan le gouvernement de l’Egypte à titre héréditaire pour sa descendance. Il mourut à Alexandrie en 1849.

41 Pour servir sa politique, le Pacha Méhémet Ali utilisait tous les moyens à sa disposition. Pour cela il acceptait volontiers l’aide des puissances occidentales, sans faire de distinction entre Anglais et Français. Il est vraisemblable qu’il ait pu favoriser une société maçonnique qui prétendait travailler pour ses intérêts. Et ses descendants (jusqu’au roi Farouk) furent toujours des protecteurs de la Franc-Maçonnerie.

2 - Les buts politiques

42 L’objectif politique de la Société serait l’indépendance des peuples et en particulier celle de l’Egypte, de l’Italie et des Îles Ioniennes (prélude à l’indépendance de la Grèce). L’ennemi est clairement l’Empire Ottoman, qui défend des intérêts proches de ceux de l’Empire d’Autriche. Les soutiens de la Société sont l’Angleterre, le Pacha Méhémet Ali, et des ressortissants italiens et grecs.

43 Il est tout à fait vraisemblable que, à l’instigation de Drovetti, certains chargés d’affaires de Méhémet Ali aient été initiés à la Franc-Maçonnerie afin de faciliter leurs contacts à l’étranger. Néanmoins, le rapport de police fait une confusion entre la Société Secrète Egyptienne et les services de relation extérieure du Pacha, qui semble excessive.

44 On peut supposer que le rapport surévalue grandement l’influence réelle de la Société Secrète Egyptienne. Ce qui n’empêche pas que certains de ses dirigeants aient pu désirer qu’elle jouât effectivement le rôle qu’on lui prêtait.

La France

45 Les objectifs politiques anti-ottomans de la Société Secrète Egyptienne ne doivent pas être séparés de ce que l’Empire napoléonien utilisa justement la Franc-Maçonnerie comme un outil politique dans l’ensemble des territoires qu’il contrôlait.

46 Mais le moment où est rédigé le document que nous étudions (1818) correspond au début de la Restauration en France. Louis XVIII qui doit sa montée sur le trône à la défaite de Napoléon fait profil bas dans sa politique étrangère. Il ne va pas essayer de s’opposer à l’Empire Ottoman. Si Bernardino Drovetti peut se permettre de diriger la Société Secrète Egyptienne, c’est justement car il n’est plus consul de France et qu’il a été remplacé à ce poste. A cette époque, il est devenu totalement autonome, et il travaille d’une part comme collecteur d’antiquités égyptiennes, d’autre part comme conseiller occulte de Méhémet Ali.

47 La France est néanmoins présente dans l’idéologie de la Société Secrète Egyptienne, mais c’est celle de Napoléon. La campagne d’Orient de Bonaparte n’avait pas laissé un mauvais souvenir, et elle avait permis à l’Egypte d’affirmer sa personnalité. Une ébauche d’unité italienne s’était mise en place sous la suzeraineté de Napoléon, lors de l’occupation française.

L’Empire Ottoman et l’Empire Autrichien

48 Ce texte est révélateur d’une alliance entre les Ottomans et les Autrichiens, face à l’éveil des nationalités. Le document, destiné à la police autrichienne, émane d’un "émissaire du consul ottoman Angelo Cazzaiti, résidant à Livourne".

L’Angleterre

49 Face à l’Empire Ottoman, les Anglais représentaient des alliés pour le Pacha Méhémet Ali, de même que pour les nouvelles nations de la mer Méditerranée. En quelque sorte, après 1815, l’Angleterre avait pris la place de la France en tant que puissance libératrice des peuples méditerranéens. C’est du reste la situation à laquelle on assistait dans les Îles Ioniennes où l’Angleterre avait remplacé la France comme puissance suzeraine.

3 - Les lieux

Les ports de la Méditerranée

50 Il est intéressant de noter que les ports de la Méditerranée dont il est question ici formaient un réseau qui avaient déjà été mis à profit au XVIIIe siècle dans la création de nouveaux ateliers par la Mère Loge Ecossaise de Marseille. C’est l’occasion de rappeler qu’il ne faut pas confondre la Mère Loge Ecossaise de Marseille et la Mère Loge Ecossaise de France, dont le siège était à Paris ("Loge Saint-Alexandre d’Ecosse et le Contrat Social réunis") et qui pratiquait le "Rite Ecossais Philosophique".

51 Les membres les plus influents de la Mère Loge Ecossaise de Marseille et de ses filiales étaient des négociants de religion protestante, comme l’a montré Pierre-Yves Beaurepaire dans ses travaux13, tandis que les loges du Rite Ecossais Philosophique (au début du XIXe siècle) avaient un recrutement à la fois plus mondain, plus militaire et plus politique.

Les îles Ioniennes

52 Il est question dans ce rapport de police des îles Ioniennes (§ 1 et 26). Il s’agit des îles de Corfou, Céphalonie, Zante (Zakyntos), ainsi que de quelques autres îles moins importantes. Ces îles sont situées au sud de la mer Adriatique, à l’ouest de la Grèce. La population majoritaire était grecque, mais, jusqu’en 1797, ces îles avaient été vassales de Venise, et la langue administrative était l’italien.

53 Les îles Ioniennes avaient été conquises par l’empire français. L’archipel fut administré par deux Francs-Maçons convaincus : le gouverneur François Donzelot (de 1808 à 1814)14 et le commissaire impérial Mathieu de Lesseps (de 1809 à 1814). Ce dernier, comme indiqué précédemment, avait déjà été en poste en Egypte en 1803 et 1804, et il était alors le supérieur hiérarchique de Drovetti.

54 A Corfou, sous l’occupation française, il y eut essentiellement deux loges maçonniques15 :

55 - Une loge de langue française, appelée "Saint Napoléon", qui comprenait en majorité des membres du personnel militaire et administratif français.

56 - Une autre loge, intitulée "Beneficenza e Filogenia riunite" ("La Bienfaisance et La Philogénie réunies"), qui s’affilia à la Mère Loge Ecossaise de France (au Rite Ecossais Philosophique). Elle travaillait en langue italienne tout en manifestant un certain nationalisme hellénique. Le principal dirigeant en fut le comte Dionysios de Roma (1771 - 1857), qui eut un rôle fondamental dans le combat pour l’émancipation de la Grèce.

57 Il faut noter que Mathieu de Lesseps fut membre des deux loges à la fois et qu’il était très proche de Dionysios de Roma.

58 En 1815, lors de la chute de l’Empire napoléonien, les îles Ioniennes passèrent sous la suzeraineté de l’Angleterre, qui créa un pays autonome appelé "United States of The Ionian Islands". Le Vénérable de la loge "La Beneficenza", Dionysios de Roma, ne s’opposa pas au nouvelles autorités et il créa le "Serene Grand Orient of Greece" dont il devint Grand Maître. Or, il apparaît que Dionysios de Roma utilisa cette structure maçonnique pour appuyer une société secrète politique, la "Philiki Hetairia" ("Société des Amis") qui visait à libérer la Grèce de la domination de l’Empire Ottoman16. L’indépendance de la Grèce fut acquise en 1830. Néanmoins les Îles Ioniennes ne furent intégrées à l’Etat grec qu’en 1864.

4 - Le rite pratique

59 Quel est le rite pratiqué par la Société Secrète Egyptienne ? S’agit-il du Rite Ecossais Ancien et Accepté, ainsi qu’il est indiqué, ou du Rite de la Haute Maçonnerie Egyptienne de Cagliostro ? Ou d’un mélange des deux (avec peut-être un apport du Rite Ecossais Philosophique ?).

La Maçonnerie Egyptienne de Cagliostro

60 En fait, il apparaît que la plupart des éléments cités dans le rapport de police viennent du Rite Egyptien de Cagliostro. Par exemple :

61 - Le serment qui est prêté est conforme au serment du grade d’Apprenti Egyptien que l’on retrouve dans le "Rituel de la Maçonnerie Egyptienne" de Cagliostro publié en 194817.

62 - Le titre de Grand Cophte est celui là même que Cagliostro s’était décerné.

63 - Il est indiqué que "l’on fait croire aux Assecli que la Maçonnerie Egyptienne descend de Enoch et de Elie". Ceci est conforme au Catéchisme d’Apprenti de la Loge Egyptienne, figurant dans le "Rituel de la Maçonnerie Egyptienne" de Cagliostro, où il est indiqué que "la Maçonnerie a pour pères Enoch et Elie"18.

64 De plus, le rapport de police mentionne trois noms sacrés : "Helion, Melion  et Testagramaton". On retrouve ces trois mots dans le Rituel français de Cagliostro sous la forme : "Hélion, Mélion, Tétragrammaton". Le mot "Hélion" signifie "Soleil". "Mélion" semble être une déformation de "Méné" désignant la Lune. Quant à "Tétragrammaton", c’est le tétragramme divin (Yod-Hé-Vaw-Hé). Il est dit que les membres s’appellent "Assecli". Ce terme ne se retrouve pas dans les rituels français de la Maçonnerie Egyptienne de Cagliostro, et il n’est pas utilisé en Italie pour d’autres rites maçonniques. En fait, il s’agit d’un pluriel fautif du mot latin "assecla" (disciple, partisan, acolyte). Le mot "assecla" était couramment utilisé dans le latin médiéval (et jusque dans des textes modernes édités par le Vatican). Il a été réintroduit dans le portugais littéraire moderne du Brésil (un article de journal parle de "Bush e seu assecla, Tony Blair" ; un livre s’intitule Assecla da Cabala). Il est totalement inconnu en italien moderne ; néanmoins, on le trouve dans l’italien littéraire utilisé à Naples, autour de 1800. Par exemple, dans un article du Monitore Napolitano du 16 février 1799, on attaque un certain Fortiguerra, qualifié de "assecla, creatura, stromento dei ministro Acton…".

65 Il se trouve maintenant que le professeur Antoine Faivre nous fournit d’autres lumières sur le mot "assecla" dans un article récent de la revue Aries, où il écrit19 que, au XVIe siècle, "le médecin Adam von Bodenstein, ardent défenseur de la médecine spagyrique, (…) se définit lui-même comme le premier représentant académique, le premier assecla de l’Ecole de Paracelse". Ce terme "assecla" renvoie donc à un milieu italien traversé par des courants politiques et philosophiques opposés, et dans lequel certaines personnes étaient des adeptes de la médecine spagyrique ; ce qui n’est effectivement pas loin de Cagliostro, qui pratiquait lui-même cette médecine. En conclusion, on peut dire que le rite décrit est bien le Rite Egyptien de Cagliostro. Mais rien n’empêche qu’il y ait eu d’autres grades supérieurs, non décrits dans le rapport.

La continuation du Rite de la Haute Maçonnerie Egyptienne après Cagliostro

66 L’on supposait généralement que le Rite de la Haute Maçonnerie Egyptienne avait presque complètement disparu après la mort de Cagliostro. Mais il apparaît que le Rite Egyptien de Cagliostro a été pratiqué dans différentes villes d’Italie après 1815, à une époque où l’on croyait la Maçonnerie complètement interdite dans la péninsule.

67 En effet, le chercheur italien Giuseppe Gabrieli a mis à jour des documents concernant un "Rite Egyptien" dirigé au moins entre 1815 et 1820 par le général et baron Lorenzo de Montemayor (1767-1841), qui portait lui aussi le titre de "Grand Cophte". Dans ses études, Giuseppe Gabrieli20 cite une douzaine de loges réparties sur toute l’Italie (dont trois à Naples et trois loges d’adoption). Ce Rite se plaçait aussi sous la protection des noms sacrés de Helion, Melion et Tetragrammaton. Cependant, il ne menait pas d’actions contestatrices visibles et il semble avoir fonctionné avec l’accord au moins tacite des diverses autorités politiques italiennes de l’époque.

68 Il est possible que la Maçonnerie Egyptienne du baron de Montemayor n’ait pas partagé les objectifs politiques de celle de Drovetti et qu’il n’y ait eu aucune relation directe entre les deux organisations. Mais, dans les deux cas, il s’agit de loges liées à l’Italie, subsistant après 1815 et se réclamant de la tradition de Cagliostro.

La présence des femmes

69 Le fait que certaines femmes soient membres (§ 13) n’est pas invraisem­blable, contrairement à ce qu’on pourrait supposer. En effet, Cagliostro avait institué des loges d’adoption sous la direction de son épouse Serafina (Lorenza Feliciani). Et sous le Premier Empire, il y eut un certain renouveau des loges d’adoption. De même, l’Ordre de Misraïm eut des loges d’adoption ; ce furent même les principales loges d’adoption en France, à partir de la Restauration.

70 En Italie, l’Ordre de Maçonnerie Egyptienne du baron Lorenzo de Montemayor (dont nous venons de parler) avait lui-même des loges d’adoption. Quant aux Carbonari, ils avaient créé des ventes de femmes. Ces dernières étaient appelées "giardiniere" (jardinières). L’un des intérêts de cette formule était qu’elles étaient moins soupçonnées d’activités subversives que leurs homologues masculins. Le fait que la Maçonnerie parallèle de Drovetti, à la fois occultiste et politique, ait accueilli des femmes est donc tout à fait plausible. Par contre, il est clair que le nombre d’adeptes indiqué dans le rapport est totalement exagéré et impossible : 300 femmes, sur un effectif total de 13 000 membres !

71 Enfin, le texte comporte un élément curieux : il parle de "femmes arabes et grecques" en tant que membres et il indique que "les femmes turques ne sont pas admises". Il est probable que l’expression "femmes turques" désigne les "femmes musulmanes", comme c’était l’usage à l’époque. Les femmes arabes dont il est question seraient donc des femmes de religion copte ; mais, même si c’est le cas, leur admission nous semble assez douteuse. Nous supposons donc que les adeptes de sexe féminin devaient plutôt être d’origine européenne.

72 Effectivement, le livre d’Amalia Nizzoli, Memorie sull’Egitto e specialmente sui costumi delle donne orientali e gli harem (Mémoires sur l’Egypte et spécialement sur les coutumes des femmes orientales et les harems), écrit dans les années 1820, vient témoigner qu’il existait en Egypte des femmes européennes qui avaient une certaine liberté d’action.

La Mère Loge Ecossaise de France et les origines de la Société

73 Comment furent créées les deux loges de la Société Secrète Egyptienne de Drovetti ?

74 Au XVIIIe siècle, la Mère Loge Ecossaise de Marseille avait fondé des loges à Palerme, à Malte, à Constantinople, à Smyrne et à Salonique. Mais ce ne fut pas le cas en Egypte, même si, à cette époque, l’on cite quelquefois l’existence de Francs-Maçons d’origine égyptienne, en voyage à l’étranger.

75 Comme cela est bien connu, de nombreuses loges militaires fonctionnèrent en Egypte durant l’expédition de Bonaparte. Mais, avec le retour des armées en métropole, soit ces loges cessèrent de fonctionner, soit elles se réinstallèrent sur le territoire français. Après 1801, durant la période de troubles et de guerres civiles qui suivit le départ des armées françaises, il est probable que plus aucune loge n’existait en Egypte.

76 Néanmoins, la flamme égyptienne illuminait de plus belle la Maçonnerie de France. En 1798, en Egypte, s’était créée la loge "Saint-Jean d’Ecosse du Grand Sphynx", principalement composée d’artistes (peintres, graveurs, architectes, etc.). Ces Frères ramenèrent à Paris 60 moulures de bas-reliefs égyptiens qui figuraient parmi les collections d’antiquités rassemblées au siège de la Mère Loge Ecossaise de France. Là, Claude-Antoine Thory, le principal animateur du Rite Ecossais Philosophique, avait installé une sorte de musée initiatique visant à démontrer que la Franc-Maçonnerie était l’héritière des Mystères antiques et notamment des Mystères égyptiens. Dans le même but, il invita l’archéologue Alexandre Lenoir, conservateur du Musée des Monuments français à faire en 1812 et 1813 une série de conférences. Celles-ci furent rassemblées par Lenoir dans son ouvrage, La Franche-Maçonnerie rendue à sa véritable origine (Paris, 1814)21.

77 Il faut attendre 1811 (année où Méhémet Ali réussit à établir définitive­ment son pouvoir) pour voir la Maçonnerie réapparaître en Egypte. En effet, on peut lire dans l’ouvrage de Thory, Acta Latomorum, que deux loges furent créées à cette époque dans le cadre du Rite Ecossais Philosophique22 : la loge "Les Chevaliers des Pyramides", fondée au Caire ("Grand Caire") le 26 décembre 1811, et la loge "les Amis de la Concorde", fondée à Alexandrie le 4 mai 1812. C’était une période où Bernardino Drovetti résidait au Caire et où Mathieu de Lesseps était à Corfou, très actif non seulement à administrer les îles Ioniennes, mais aussi à développer la Franc-Maçonnerie.

78 Les "Délibérations de la Mère Loge Ecossaise de France" du 10 décembre 1813 (séance de l’année 5813, 10e jour du 10e mois) mentionnent aussi ces deux créations23 :

 "Le R[espectable] F[rère] Coste donne lecture d’une planche rendant compte de deux loges qu’il a établies en Egypte au moyen des pouvoirs qu’il a reçus de la R.L. "L’Amitié et l’Impériale des Amis fidèles du Grand Napoléon" à l’Orient de Marseille, sauf la ratification de la R[espectable] Mère Loge Ecossaise de France, l’une au Grand-Caire et l’autre à Alexandrie (sous le titre distinctif des "Amis de la Concorde"). Ce rapport tendant à obtenir l’affiliation au Rite Ecossais Philosophique est rempli du plus grand intérêt, non seulement par les peines et les soins du V[énérable] Frère qui a obtenu ce succès, mais aussi par la manière dont il est fait."

79 Les tableaux de la loge marseillaise "L’Amitié et l’Impériale des Amis fidèles du Grand Napoléon (réunies)"24 (affiliée au Rite Ecossais Philosophique) signalent effectivement un Frère Coste entre les années 1807 et 1813. Il s’agit du Frère Vitalis Coste, né à Marseille le 5 septembre 1777, et titulaire du grade de "Grand Ecossais". Ce Frère était négociant et est souvent noté absent (sans doute car il était en voyage).

80 Certes, on ne possède que peu de témoignages sur ces loges d’Egypte ; mais elles semblent avoir été connues par certains dignitaires du Rite de Misraïm tels que Joly et Gaborria (rivaux des frères Bédarride) qui avaient affirmé au Grand Orient de France qu’un rite similaire au leur était pratiqué en Egypte (même si on avait refusé de les croire). En effet, dans sa séance du 27 décembre 1817, le Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France n’accepta pas de reconnaître la validité du "rit Mizraïm" (qui lui avaient été présenté par les adversaires des frères Bédarride) et il déclara notamment que "l’origine et l’authenticité de ce rit ne sont point prouvées" et qu’il n’est pas "permis d’ajouter foi à [l’assertion] de la pratique actuelle de ce rit à Alexandrie et au Grand-Caire, où l’existence publique et avouée d’une semblable institution ne saurait être ignorée du Grand Orient si elle était réelle". Cette phrase est intéressante d’autant qu’elle date de 1817, année où la "Société Secrète Egyptienne" était justement en activité à Alexandrie et au Caire. En tout cas, il est évident qu’après 1815 les loges de Drovetti, qui restaient fidèles au souvenir de Napoléon, n’avaient aucune raison de correspondre avec la direction des obédiences françaises, vu que celles-ci s’étaient toutes ralliées au nouveau régime de Louis XVIII (que ce soit la Mère Loge Ecossaise ou le Grand Orient).

81 Il nous apparaît donc que les deux loges de la Société Secrète Egyptienne furent "Les Chevaliers des Pyramides", au "Grand Caire", et "les Amis de la Concorde", à Alexandrie. Le fait que ces deux loges aient été affiliées originellement au Rite Ecossais Philosophique et qu’elles aient pratiqué plus tard le Rite de Cagliostro n’a rien de surprenant : il est très fréquent qu’une loge modifie le rite qu’elle pratique ou qu’elle abrite plusieurs rites à la fois.

5 - Une diplomatie  maçonnique ?

Mathieu de Lesseps et son influence possible

82 Plusieurs fois, il a été question de Mathieu de Lesseps. Nous allons essayer de comprendre comment cette illustre personnalité sut associer la Franc-Maçonnerie à son action politique.

83 Mathieu de Lesseps naquit à Hambourg en 1774. Il suivit presque toute sa vie une carrière diplomatique dans les pays arabes et méditerranéens (au Maroc, en Espagne, en Italie, en Syrie, en Tunisie, etc.). Sous l’Empire napoléonien, il fut : Commissaire des relations commerciales en Egypte en 1803 et 1804 (avec Drovetti comme adjoint) ; consul général à Livourne (dans le royaume d’Etrurie, vassal de la France) à partir d’août 1806 ; Commissaire impérial des îles Ioniennes, avec résidence à Corfou entre 1809 et 1814. C’était un fidèle serviteur de Napoléon, et il fut préfet du Cantal lors des Cent-Jours. Tombé en disgrâce, lors du retour de Louis XVIII, il ne retournera dans la carrière diplomatique qu’en 1817. Il mourut en 1832 à Tunis (où il était consul général).

84 Mathieu de Lesseps fut aussi un haut dignitaire de la Franc-Maçonnerie. Lorsqu’il était en poste à Livourne, il y fonda la loge "Napoléon" (au Rite Ecossais Philosophique) dont il fut Vénérable, et Marc Bédarride raconte que, de passage dans cette ville, "il fut présenté à l’Ecl[airé] F[rère] Mathieu Lesseps, consul général de France, qui éprouva la plus grande satisfaction à faire sa connaissance et à conférer avec lui sur la partie scientifique de notre art" 25. Satisfaction qui dut être réciproque, vu que le consul n’avait plus à être convaincu de l’antique origine de la science maçonniques. C’est ainsi que, dans son discours de candidature à "l’Illustre et Souverain Tribunal des Grands Inspecteurs Inquisiteurs" du Rite Ecossais Philosophique, le Frère Mathieu de Lesseps déclarait : "C’est aux prêtres égyptiens que je fais remonter la Franc-Maçonnerie, quoiqu’ils n’en soient pas les inventeurs et que sa véritable origine se perde dans la nuit des temps".

Les cultures politiques des francs-maçons espagnols (XIXe-XXe s.)

Les cultures politiques des francs-maçons espagnols (XIXe-XXe s.)

Luis P. Martin

Résumé

La Franc-maçonnerie espagnole a été tributaire des évolutions internes du pays et de l’influence des pouvoirs politiques et religieux. Il s’agit ici de donner un aperçu des cultures politiques qui ont traversé la Franc-maçonnerie espagnole entre 1868 et 1936, à travers l’étude de trois éléments : les cultures de la République, la transition du libéralisme à la démocratie républicaine et l’humanisme politique ; et également de montrer l’originalité de cette Franc-maçonnerie espagnole qui a mêlé cultures politiques du pays et européennes.

Abstract

Spanish Freemasonry has been dependent upon country’s internal evolutions and upon political and religious power’s influence. It is the matter to give an idea about political cultures which crossed Spanish Freemasonry between 1868 and 1936, through study of three elements : republican cultures, liberalism transition to the republican democracy and the political humanism. We would like to show this Spanish Freemasonry originality which misced cultures from spain and also Europe.

Index

Plan

Texte intégral

L’Ordre maçonnique en Espagne a connu une imprégnation politique qui relève de facteurs multiples, tels que l’impossible implantation de loges pendant le XVIIIe siècle, la persistance de l’absolutisme, le modérantisme libéral et, au-delà de ces conditions, la très forte influence de l’Eglise catholique dans la société espagnole. Ces facteurs ont configuré une Franc-maçonnerie particulière dans le sens où sa pénétration dans le corps social fut réduite par des pressions exogènes entraînant une difficile organisation. Ne pouvant disposer d’une assise forte, l’Espagne est devenu une « proie » pour les obédiences étrangères, surtout les portugaises et françaises mieux introduites. Cette originalité va durer jusqu’aux années 1860-1870. A partir de cette époque, les francs-maçons espagnols essayeront, dans un état de division permanente, de mettre sur pied des obédiences autochtones fragilisées autant par des querelles constantes que par une politisation accrue. A cause de cette situation, la Franc-maçonnerie espagnole tardera à se réunir autour de deux ou trois centres maçonniques forts et elle ne sera pas en mesure de s’opposer à la dissolution décrétée par le gouvernement en 1896.

La carte maçonnique espagnole est, de ce fait, un réseau multiple, très effiloché, très instable, bien que condensé, car la population maçonnique connaît dès 1887 un essor remarquable, tant en nombre de loges qu’en nombre de membres. Ainsi, les composantes culturelles de cette Franc-maçonnerie peuvent paraître faibles ou peu originales dans la mesure où les loges vivent dans le déséquilibre matériel (la pénurie financière étant la plus importante), dans la suspicion sociale dans les petites villes, puis dans l’inquiétude politique jusqu’en 1887, quand la loi qui établit le droit de réunion est approuvée par le parlement.

Ces conditions ne sont pas, toutefois, les seules responsables de l’élaboration d’une culture politique à l’intérieur de la Franc-maçonnerie hispanique. Ce contexte est constamment détourné. En réalité, sauf pour la période démocratique de 1868 à 1873 et à partir de 1887, la pénétration de cultures politiques sera toujours fonction du contexte politique. Ainsi, pendant la monarchie démocratique d’Amédée de Savoie (1869-1873), les francs-maçons ne communiaient pas tous avec le républicanisme : le libéralisme de progrès était bien plus couru parmi les frères. Autre donnée intéressante, après la Ie République (1873), à cause de l’incapacité du régime, la culture républicaine est souvent contestée.

C’est à partir de ces enregistrements que nous sommes en mesure d’étudier les pratiques culturelles du politique chez les francs-maçons espagnols, en soulignant l’important et radical changement qui va se produire à l’orée du XXe siècle et qui concerne tant la capacité de produire un discours politique plus en accord avec la crise espagnole de 1898 à 1936, que les efforts maçonniques pour participer à une dynamique socio-politique très mobile. Dès 1909, les loges et les francs-maçons vont s’inscrire aux diverses mobilisations, faire partie de réseaux à densité variable, à une multilatéralité politique, sociale et culturelle qui les « sort » de leur milieu naturel et les projette dans une culture politique plus vaste que celle que génère l’Ordre dans les temples1.

Toute cette culture politique est débitrice d’un processus de modélisation politique2, en tant que matérialisation d’une culture (dans ce cas, politique) qui n’est même pas exclusive à une sociabilité, riche en traditions, comme c’est le cas de la Franc-maçonnerie. Les modèles, dans l’interprétation anthropologique de Ruth Benedict bien plus que dans la vision archéologique de Michel Foucault3, sont définis par un constant passage des connaissances, dans des transferts continus qui sont susceptibles de parfaire une culture propre4. Dans ces modèles ont peut trouver des mimétismes évidents, toujours nuancés par l’absorption de la culture « externe » ;

ceci dit, il est indéniable que dans le cas de l’Ordre espagnol, on assiste à un processus cohérent qui se déroule sur quatre phases : les réceptions, les élaborations, les productions et les diffusions.

Les cultures politiques seront un processus d’acculturation. Regarder ainsi le politique (maçonnique ou autre) nous évite de tomber dans la dialectique d’une culture dominante (même si elle existe toujours) et des sous-cultures (dans notre cas, ce serait la « sous-culture » maçonnique).

Notre contribution visera à donner un aperçu le plus complet possible des cultures politiques qui ont circulé dans la Franc-maçonnerie espagnole entre 1868 et 1936, à partir de trois registres : les cultures de la République, la transition du libéralisme à la démocratie républicaine et l’humanisme politique. Si toutes ont des dénominateurs communs, elles ne s’expriment pas de la même façon.

Dans l’Espagne au tournant du XIXe et XXe siècle il existe des cultures politiques venant de sources et traditions diverses espagnoles et européennes, et ces cultures ont été reçues dans les loges, de la même façon qu’au niveau des comportements, les différentes cultures de la mobilisation, ont été présentes dans la radiation d’initiatives maçonniques. L’originalité des francs-maçons est que, du fait de la circulation des discours et des pratiques menées par des francs-maçons d’autres pays, certaines cultures sont accueillies et mises en pratique en Espagne (par exemple, la Ligue des droits de l’homme).

Les cultures de la République

10 N’existant jamais dans une uniformisation culturelle, la Maçonnerie ne pouvait prétendre que sa culture politique dominante républicaine soit homogène et unique. Il existe, comme cela a été souligné5, des valeurs et principes qui sont largement admis ; cependant, il faudra se pencher sur les discours républicains produits par la Franc-maçonnerie pour établir la réelle réception de la culture républicaine. Etant donné que les études sont très incomplètes, il faut analyser cette réception à partir des pratiques politiques.

11 Il est admis par l’historiographie maçonnique que la Franc-maçonnerie espagnole a connu un processus de « républicanisation » à la suite de la répression politique déclenchée par le nouveau régime monarchique dès 1875. Sur cette question, les historiens ont articulé le processus en tant que phénomène subit, en tant qu’infiltration.

12 Or, mise à part l’adhésion maçonnique de certains républicains, il n’est jamais aisé de comprendre la finalité de ces adhésions. D’une part, cette interprétation place les francs-maçons dans l’orbite contestataire du régime et, d’autre part, elle perpétue la tradition conspiratrice de la Franc-maçonnerie, en considérant que les loges ont accueilli les républicains persécutés. Cette analyse risque de biaiser la question de la culture républicaine. On pourrait donc croire que les cultures républicaines dans l’Ordre espagnol ne sont pas un phénomène de perméabilité discursive mais qu’il s’agirait plutôt d’une stratégie de repli, d’un resserrement des espaces politiques qui profitent d’une sociabilité proche, idéologiquement parlant.

13 Plusieurs cas de figures nous montrent parfaitement ce repli républicain. Dans une étude remarquable sur Alicante précisant ces transferts républicains, on voit de façon très graphique que la filiation maçonnique des républicains déchus, persécutés ou en voie de recomposition est très aléatoire, dispersée, voire inopérante politiquement. Par ailleurs, l’auteur, V. Sampedro, s’attache à démonter la prétendue homogénéisation républicaine : des fédéraux sans guide, des progressistes en détresse, des centristes historiques en quête de lieux d’expression, etc... Tout ceci sans compter avec les changements de familles, donc de cultures : fédéraux qui passent au camp des progressistes, dans une loge dominée par les progressistes (sic), républicains centristes qui vont s’inscrire au parti libéral dynastique et qui errent dans les loges locales, etc6. On voit une infiltration délétère et, à ne pas douter, peu efficace. La prétendue perméabilité est mise à mal.

14 Si on prend l’exemple de Barcelone, on assiste à des recompositions aussi aléatoires : les républicains fédéraux qui définissent les positions politiques d’un bon nombre de loges, sont conscients que la tendance régionaliste finira par être dominante, et la création de la Grande Loge Régionale Catalano-Baléar malgré son caractère républicain, est la preuve que les cultures politiques n’étaient pas le fruit d’une infiltration, mais de la circulation des idées hors des temples7. Et cela ne tient pas seulement à des facteurs purement maçonniques : les francs-maçons se sentaient bien au sein des partis républicains de notables, et la fragilité structurelle de ceux-ci avait des conséquences nettes quant à la filiation maçonnique de certains de leurs membres.

15 Sans stratégies établies, sans objectifs définis, les républicains en Maçonnerie agissaient en ordre dispersé et à titre individuel ou, dans le meilleur des cas, en raison de relations interpersonnelles, qui, en l’occurrence, ne pouvaient que constituer un réseau de faible densité.

Du libéralisme à la démocratie républicaine

16 Avant de devenir la culture politique dominante parmi les francs-maçons espagnols, l'Ordre a connu une acculturation progressive qui irait du libéralisme à la démocratie radicale, d'inspiration républicaine. Ce long cheminement a toutes les caractéristiques d'une réception politique : la culture libérale fut depuis les années 60 du XIXe siècle le socle doctrinaire et discursif d'une Maçonnerie en quête d'une adéquation avec les temps. Les hommes qui la forment viennent tous des courants progressistes, l'aile gauche du parti libéral, enfin de démocrates. Deux aspects sont à signaler : une prise de conscience « nationale » en vue de constituer une obédience espagnole qui rassemble ces hommes, puis, donner à ces hommes des grandes lignes d'interprétation pour l'élaboration d'une production politique cohérente.

17 Cette tâche on la trouve plus présente au Grand Orient d'Espagne (gode) qu’à l'obédience rivale, plus conservatrice, le Grand Orient National d'Espagne (gone) ; cependant, ce trait n'est pas si général qu'on le croit : les francs-maçons naviguent entre les loges selon des circonstances et des contextes  qui varient et qui sont à la fois maçonniques, mais aussi d'identité politique, voire partisane.

18 Premièrement, un courant libéral qui intègre les principes d'un humanisme maçonnique, autour des aspects classiques du libéralisme : libertés publiques, droit à la propriété, sécurité personnelle ; sujets classiques qui se réclament tant du droit naturel que du libéralisme doctrinaire. Les francs-maçons espagnols vont procéder à une lecture du libéralisme qui sera très influencée par une philosophie néo-idéaliste : le krausisme8. Les liens de cette philosophie, qui n'est pas politique, mais qui demeure dans les contrées de l'humanisme universaliste kantien et la portée juridique du social, ont été très importants. L'articulation de l'humanisme libéral dans la Franc-Maçonnerie espagnole sera confortée par cette philosophie qui est à la fois organiciste et à la recherche d'une société harmonieuse. Les francs-maçons espagnols ne pouvaient pas trouver mieux. En outre, les thèses du krausisme étaient servies par les intellectuels les plus engagés dans la contestation politique.

19 Le libéralisme des francs-maçons a donc une composante humaniste, de filiation kantienne, qui retire toute connotation partisane car il place l'homme au-dessus des contingences du politique et lui rend son statut unique : la Franc-maçonnerie travaille pour les hommes, l'humanité. Le krausisme lui offre un appui sans faille car il interprète aussi la manière dont ce travail doit se poursuivre, se matérialiser. L'Institution Libre de l'Enseignement (ile), fondée par les krausistes espagnols, sera un lieu où les francs-maçons iront puiser un humanisme pragmatique et nécessaire à la société espagnole9. L'engagement d'un nombre important de francs-maçons, entre 1860 et 1936, démontre d'une façon éclatante la réception de ces thèses10. Pas moins de trois grands maîtres du Grand Orient Espagnol (goe) ont été très liés à l’ile : Miguel Morayta, Luis Simarro et Odón de Buen. Egalement d’autres personnalités comme Seguismundo Moret, Augusto Barcia, Melquiades Álvarez, etc., ont fait partie de cette institution éducative qui, comme la Franc-maçonnerie, considérait l´éducation comme l’axe de l’émancipation spirituelle de l’homme.

20 Une culture libérale adhère au principe de la liberté naturelle de l’être humain. Les libertés politiques sont à la fois normatives dans le cadre de la société, mais aussi spirituelles (liberté de conscience, notamment). Ce va-et-vient procure une culture des libertés globale qui ne s’appuie pas sur un programme politiqu