14.05.2008

Perspectives géopolitiques de la Turquie à l'orée du XXIe siècle

Perspectives géopolitiques de la Turquie à l'orée du XXIe siècle
Aymeric Chauprade
Professeur de géopolitique au Collège Interarmées de Défense Directeur de la Revue française de géopolitique

Né au XIVe siècle, l'état ottoman connut une expansion initerrompue jusqu'au XVIIIe siècle qui vit le début de son déclin achevé avec sa mise en pièces après la première guerre mondiale. Nous avons demandé à Aymeric Chauprade, professeur de géopolitique au Collège Interrarmées de Défense et directeur de la Revue française de géopolitique, d'évoquer les métamorphoses de la Turquie contemporaine et d'analyser ses orientations géopolitiques en ce début du XXIe siècle.

Puissance et déclin de l'Empire ottoman

C'est de la victoire d'un clan turc que naît, dès le XIVe siècle, au cœur de l'Asie Mineure, ce qui va devenir l'État ottoman, première construction politique durable réalisée par les nomades guerriers arrivés par vagues successives du centre du continent au cours des siècles précédents. Il accomplit dès lors une montée en puissance régulière qui le conduit, contre ses rivaux musulmans et contre un empire grec définitivement affaibli, à imposer sa loi à l'ancienne Anatolie avant d'entreprendre, au-delà des Détroits, la conquête des Balkans. Les victoires de la Maritza, de Kossovo et de Nicopolis s'enchaînent ensuite. Constantinople tombe et, au rythme des succès remportés, les sultans déplacent leur capitale de Brousse à Andrinople, puis vers la grande cité du Bosphore où ils succèdent au basileus byzantin. Ainsi lancée, l'expansion turque se poursuit au siècle suivant qui voit Sélim le Terrible s'emparer – après avoir vaincu les armées perses à Tchaldiran – de Damas, de Bagdad, de Jérusalem, du Caire et des Lieux saints d'Arabie avant que son successeur, Soliman le Législateur – que nous appelons le Magnifique – ne pousse ses conquêtes jusque sous les murs de Vienne. Après que les Barbaresques algérois aient reconnu l'autorité du nouveau maître de l'Orient, c'est un empire formidable, étendu sur trois continents qui, deux siècles durant, va faire trembler l'Europe chrétienne. Celle-ci parviendra pourtant – à Malte, à Lépante, au Saint-Gothard et sous les murs de Vienne – à conjurer à plusieurs reprises le danger. La puissance ottomane a cependant atteint ses limites et le XVIIIe siècle voit se confirmer le reflux entamé en 1683 après l'échec du siège de Vienne. Autrichiens et Russes repoussent ainsi les Turcs des régions danubiennes et des rivages de la mer Noire alors que l'empire est en train de devenir « l'homme malade » dont les puissances européennes vont bientôt convoiter les dépouilles. Confronté aux revendications nationalitaires des peuples orthodoxes des Balkans, des Arméniens ou des Arabes, l'empire, incapable de se réformer et de relever le défi de la modernisation, n'est bientôt plus que le jouet des grands États contemporains et seules leurs rivalités lui garantissent une survie des plus précaires. Le formidable traumatisme de la guerre de 1914-1918 a finalement raison de lui et c'est à une véritable mise en pièces que le promettent ses vainqueurs. C'est chose faite, avec la complicité du fantôme d'État ottoman qui demeure, lors de la signature, à l'été de 1920, du traité de Sèvres.

La Turquie de Mustapha Kemal, laïque, moderniste…

Privée de ses immenses territoires arabes, amputée d'une Grande Arménie occupant tout l'est du plateau anatolien, contrainte d'accepter la formation d'un Kurdistan autonome, d'abandonner à la Grèce une partie de la côte ionienne, à la France une partie du sud-est de l'Asie Mineure, à l'Italie une zone d'influence dans l'arrière-pays du golfe d'Antalya, à l'Angleterre, enfin, le contrôle de fait des Détroits, la Turquie n'est plus que l'ombre d'elle-même mais c'est ce désastre qui va engendrer un sursaut d'ampleur comparable. Auréolé du prestige que lui vaut la réputation acquise au cours du conflit mondial, Mustapha Kemal prend la tête d'un mouvement de résistance qui entend rejeter les tutelles étrangères et balayer un État ottoman devenu impotent, rendu responsable de l'abaissement du pays. Trois ans d'une guerre féroce permettent au jeune nationalisme turc d'inverser le cours des événements. L'Asie Mineure est reconquise, le sultan est contraint à l'abdication et à l'exil et les puissances étrangères doivent renoncer au traité de Sèvres pour conclure, en 1923, celui de Lausanne qui rend à la Turquie son indépendance et sa dignité. Mustapha Kemal, qui a gagné alors son titre de « Père des Turcs », entend cependant en finir avec le poids de l'héritage islamique, qu'il considère comme la cause principale de la déchéance de son peuple. Le califat est aboli et, sous la poigne de fer du nouveau maître du pays, un code civil inspiré des modèles européens remplace la loi coranique, pendant que le calendrier grégorien se substitue au calendrier lunaire musulman. Les femmes turques, devenues électrices, sont contraintes de se dévoiler et les hommes de s'habiller et de se coiffer à l'occidentale. L'alphabet latin est adopté et la réalisation d'un vaste programme d'instruction publique est engagée, en même temps que le nouveau régime met en œuvre un plan de développement économique volontariste, inspiré des expériences soviétiques. Cette volonté de laïcisation et de modernisation, qui fera du kémalisme turc un modèle pour le nationalisme iranien ou arabe, va de pair avec une perception nouvelle de la vocation géopolitique de la Turquie.

… tournée vers l'Asie centrale…

Au moment où elle abandonne le modèle d'un empire dynastique musulman et multinational intégrant des communautés ethniques et religieuses diverses, réunies autour d'un pouvoir qui n'hésitait pas à faire appel – pour la formation et le fonctionnement de son appareil d'État – à des minorités balkaniques ou caucasiennes, elle se tourne vers le modèle de l'État national centralisé et jacobin tel qu'il s'est constitué progressivement dans l'Europe contemporaine, notamment en France. Oubliée au profit de l'idée dynastique ottomane, l'idée turque redevient la matrice de la nation nouvelle imaginée par Mustapha Kemal, une idée qui, au nom de la nécessaire unité, exclut les minorités massacrées (les Arméniens), expulsées (les Grecs) ou sauvagement réprimées (les Kurdes). Le rejet de l'islam et l'hostilité aux Arabes qui ont rallié les ennemis de l'empire à la faveur de la première guerre mondiale conduisent également les nouveaux dirigeants turcs à repenser ce que doit être l'espace naturel de la nation nouvelle née sur ses ruines. Leader des Jeunes Turcs, Enver Pacha imaginait déjà, à la faveur de l'effondrement attendu de l'Empire russe, de tourner vers l'Asie centrale turcophone, perçue comme le foyer d'origine des Turcs, les ambitions d'un État ottoman régénéré, débarrassé du boulet que constituait sa composante arabe, et c'est en luttant contre l'armée Rouge qu'il meurt en 1922 devant Boukhara. Après lui, Mustapha Kemal est trop réaliste pour entraîner la Turquie nouvelle dans de telles aventures, au moment où, dans l'ancien « Turkestan russe », la toute jeune Union soviétique s'inscrit dans la continuité de la politique tsariste. Il n'en songe pas moins cependant à tourner ses regards vers cet « empire des steppes » d'où avaient surgi, plusieurs siècles durant, les vagues conquérantes venues de l'est. Le « Père des Turcs » ira même jusqu'à prononcer sur ce point des paroles qui peuvent apparaître comme la proclamation d'un programme : « […] Un jour le monde verra avec stupeur s'éveiller et se mettre en marche cet empire invisible qui gît, encore ensommeillé, dans les flancs de l'Asie.. » Le rapport des forces qui prévaut tout au long des décennies suivantes éloigne pour longtemps de telles perspectives.

…mais atlantiste par prudence…

La toute jeune nation turque, née de la volonté prométhéenne de son fondateur, doit d'abord se construire et se consacrer à sa modernisation, en même temps qu'elle s'en tient à une prudente neutralité dans les drames qui affectent l'Europe et le monde durant les années terribles du second conflit mondial. La guerre froide, qui suit immédiatement celui-ci, voit les États-Unis se poser en protecteurs de l'Iran et de la Turquie contre les ambitions staliniennes et l'État kémaliste rallie tout naturellement l'Alliance atlantique pour continuer à jouer, au sud-est de l'Europe, le rôle de verrou qui était déjà le sien quand l'Angleterre, alors toute-puissante, la protégeait des convoitises des tsars. Une nouvelle donne s'impose au tournant des années 1990, quand survient le bouleversement géopolitique majeur que constitue la fin de l'URSS.

Le réveil de la Turquie

Confinée jusque-là dans son rôle de verrou régional intégré au système atlantiste, la Turquie voit ses horizons s'élargir en même temps que sa croissance démographique en fait un pays doté d'une population nombreuse et jeune aux portes d'une Europe engagée depuis les années 1970 dans un processus inquiétant de vieillissement. Placée à la charnière de trois mondes (l'Europe, le Proche-Orient arabe et iranien, le Caucase et l'Asie centrale ex-soviétiques), elle entend renouer des liens privilégiés avec les peuples frères du « Turkestan », retrouver dans les Balkans une influence perdue lors des guerres de libération nationale mais de nouveau présente à la faveur de la tragédie yougoslave, peser de tout son poids sur ses voisins du Proche-Orient arabe riche en pétrole et, enfin, rejoindre une Europe qui peut être la garante d'une accélération du développement économique. Partie prenante du monde musulman à travers sa présence au sein de l'Organisation de la Conférence islamique, le pays qui fut pendant quatre siècles le siège du califat sunnite n'a pas échappé au vaste mouvement de réveil religieux qui affecte depuis vingt-cinq ans l'ensemble des « nations du Prophète » ; il est paradoxal de constater que la Turquie kémaliste, modèle d'une laïcisation ouvertement hostile à la tradition islamique, a vu ces dernières années le parti islamiste de la Prospérité, puis celui de la Justice et du Développement additionner les victoires électorales. Les tentatives de l'armée, gardienne intransigeante de l'héritage kémaliste, n'ont pu enrayer ce mouvement de fond de la société turque d'aujourd'hui. De plus le caractère « modéré » prêté à l'islam turc – issu effectivement d'un sunnisme hanéfite qui n'a guère à voir avec le salafisme ou le wahhabisme – ne retire rien au fait que le kémalisme semble à beaucoup d'égards avoir vécu, au moment où le nouvel environnement géopolitique ranime d'évidentes nostalgies « ottomanes ».

Des relations tendues avec l'espace arabe

La Turquie se souvient de l'hégémonie de quatre siècles qu'elle a exercée sur le Proche-Orient arabe, avec lequel elle entretient des relations tendues, les Arabes n'ayant pas oublié de leur côté, que le processus avorté d'émancipation qu'ils ont engagé à la faveur de la première guerre mondiale s'est d'abord déterminé contre la persistance de la « nuit ottomane ». La question des eaux de l'Euphrate, l'irrédentisme relatif à la région d'Alexandrette – scandaleusement abandonnée en 1939 au gouvernement d'Ankara par la puissance mandataire française à l'occasion de ce que certains considèrent comme un « Munich oriental » – et l'alliance conclue avec Israël en 1996 ne peuvent qu'inspirer la méfiance au voisin syrien. Les relations avec l'Irak, quel que soit le régime établi dans ce pays, demeurent pour leur part déterminées par la renonciation à Mossoul que la puissance mandataire britannique imposa à la Turquie en 1925. La question du Kurdistan irakien et de son éventuelle autonomie constitue une autre pomme de discorde et l'on se souvient de l'unanimité irakienne immédiatement reconstituée pour rejeter, après l'invasion américaine du printemps 2003, toute intervention à Bagdad d'un contingent turc chargé de « missions humanitaires », au moment où un grand quotidien d'Ankara faisait son titre sur ce « retour », effectué plus de trois quarts de siècle après l'expulsion de la puissance turque de l'espace arabe. La présence d'une minorité turque (les Turcomans) dans la région de Mossoul et les discussions relatives à son poids démographique (300 000 âmes pour les Irakiens, un million pour Ankara) en disent également long sur les arrière-pensées turques quant à l'avenir d'un Irak dont la viabilité et l'unité paraissent menacées à terme par l'intervention américaine. La maîtrise du cours supérieur du Tigre et, surtout, de celui de l'Euphrate représente par ailleurs pour la Turquie un atout non négligeable, qu'elle oppose à celui que représente le pétrole pour ses voisins arabes. Les grands projets d'aménagement hydraulique de l'Est anatolien prévoient de réduire de moitié le volume des eaux de l'Euphrate parvenant en Syrie et – les Syriens développant eux-mêmes des projets analogues – un sixième seulement de la ressource hydrique fournie à l'origine par le fleuve parviendra encore en Irak ; ce dernier mieux loti pour ce qui concerne le Tigre, qui a les quatre cinquièmes de son cours sur son territoire et qui reçoit de sa rive gauche de puissants affluents.

La question kurde

La question kurde demeure un enjeu majeur pour Ankara dans la mesure où les dirigeants issus de la tradition kémaliste perçoivent toute affirmation identitaire non turque comme une menace mortelle pour l'unité du pays. Le souvenir du démembrement programmé auquel a échappé le pays à l'issue de la première guerre mondiale pèse évidemment de tout son poids dans la représentation que se font les Turcs de leur propre identité nationale, forcément exclusive et liée à un imaginaire territorial qu'il est inadmissible de voir remis en question. Les autres minorités qui peuplaient l'espace de la Turquie nouvelle ayant été éliminées ou chassées, seuls les Kurdes ont continué, à l'abri des régions montagneuses du Sud-Est anatolien, et malgré les vagues de répression sanglantes dont ils ont été les victimes, à lutter pour la préservation de leur langue et de leur culture, qui sont demeurées frappées d'interdit durant des décennies. Le fait que les 25 millions de Kurdes se répartissent entre les territoires de trois États de la région (quatre si l'on ajoute la minorité kurde de Syrie) ne fait que compliquer la donne pour les Turcs puisque près des deux tiers des Kurdes se trouvent à l'intérieur de leurs frontières où ils constituent environ 20 % de la population du pays. L'autonomie de fait acquise par le Kurdistan irakien depuis 1991 et le rôle majeur que les Kurdes, meilleurs alliés des Américains dans la région au moment de l'invasion de 2003, semblent appelés à jouer au sein du nouvel État irakien, tout comme leurs intentions à peine dissimulées d'accéder de droit à une très large autonomie, voire à l'indépendance, ne peuvent qu'être insupportables aux Turcs. Ils sont en effet convaincus qu'une telle évolution ne peut qu'entraîner un effet de contagion dans leur propre Kurdistan, à un moment où les conditions qui avaient permis la coopération des divers pays concernés contre l'irrédentisme kurde (pacte de Saadabad dans les années 1930, accords d'Alger irano-irakiens de 1975, solidarité stratégique entre Téhéran et Ankara à l'époque du dernier chah d'Iran) ne sont plus réunies. L'avenir du Kurdistan irakien peut également constituer un sujet de discorde avec l'allié américain, tout comme avec une Union européenne à laquelle la Turquie est candidate mais qui lui reproche la politique de répression menée contre cette minorité. À l'inverse, la question kurde, relancée par les événements survenus en Irak, a rapproché les adversaires syrien et turc, tous deux inquiets d'une remise en cause de l'unité irakienne susceptible d'encourager les revendications kurdes.

Sur les ruines de l'Asie centrale soviétique

Longtemps confronté à la puissance russe sur ses frontières caucasiennes, l'Empire ottoman accueillit, au milieu du XIXe siècle, les Tcherkesses et autres Circassiens qui refusaient la tutelle des tsars sur le Caucase du nord-ouest. C'est contre les sultans de Constantinople et contre la Perse des Qadjars que s'effectue alors l'expansion russe dans la région, sur laquelle Lénine et Staline établissent la mainmise soviétique au cours des années qui suivent la révolution d'Octobre, même si le traité de Kars de 1921 a abandonné à la Turquie kémaliste – que les nouveaux maîtres du Kremlin espèrent intégrer à leur jeu anti-impérialiste – quelques territoires géorgiens. L'effondrement de l'URSS et l'éclatement du Caucase qui suit (guerre arméno-azérie, conflits internes à la Géorgie confrontée aux sécessions abkhaze et adjare) ont ouvert à la Turquie de l'après-guerre froide de nouvelles possibilités d'intervention dans ces régions : soutien à l'Azerbaïdjan contre l'Arménie, soutien temporaire au sécessionisme adjar, intervention enfin en Géorgie après le renversement de Chevarnadze et le virage pro-occidental de Sakachvili, les Turcs jouant ici le rôle de suiveurs des Américains pour la formation de l'armée géorgienne ou l'aménagement d'un nouvel aéroport à Tbilissi… Le refus de la reconnaissance du génocide arménien de 1915 et des nettoyages ethniques ultérieurs entretient naturellement l'antagonisme avec le gouvernement d'Erevan, logiquement inscrit dans l'axe nord-sud Moscou-Erevan-Téhéran, auquel s'oppose, dans le sens est-ouest, celui unissant, sous l'égide américaine, Ankara, Tbilissi et Bakou – Tachkent semblant s'en être détaché depuis la répression des émeutes d'Andijan, mal perçue en Occident). L'ouverture de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (sur la côte méditerranéenne de la Turquie) qui permet d'exporter le pétrole de la Caspienne en évitant le territoire russe et le transit par la mer Noire est venue donner une dimension nouvelle à cette lutte pour le Caucase dans laquelle la Turquie apparaît comme l'un des principaux acteurs, ne serait-ce que par le soutien qu'elle apporte aux dissidences musulmanes susceptibles de fragiliser – en Tchetchénie, au Daghestan, en Ossétie ou en Kabardino-Balkarie, voire au-delà – la Fédération de Russie. Perçue comme le berceau originel du peuple turc, l'Asie centrale, celle qui est issue de l'ancien Turkestan russe, ouvre également au gouvernement d'Ankara de vastes perspectives de développement de son influence, en des régions où l'arrivée des premiers Turcs venus des steppes mongoles et la fusion qui s'y est opérée avec les populations déjà établies sur place ont donné naissance aux Ouïghours puis aux Turcs proprement dits. L'idéologie pantouranienne d'un Enver Pacha a réuni dans un même ensemble, largement reconstruit par un imaginaire ethnique assez approximatif, des groupes humains et des parcours historiques très divers mais la Turquie d'aujourd'hui entend bien jouer de cette communauté supposée pour affirmer ses ambitions sur les ruines de l'Asie centrale soviétique ; c'est dans ce sens qu'il convient d'interpréter les propos tenus voilà quelques années par le président Suleiman Demirel, qui plaçait l'aire d'influence naturelle de son pays « des côtes de l'Adriatique au lac Balkach ».

Le Kazakhstan conserve pourtant une posture globalement prorusse, ainsi que le Tadjikistan persophone, soucieux d'échapper à la contagion islamiste en provenance de son voisin afghan. Les Turcs rencontrent en revanche des interlocuteurs bien disposés à leur égard au Turkménistan (avec toutes les incertitudes qu'engendre un régime aussi dictatorial qu'ubuesque), au Kirghizistan et en Ouzbékistan où les événements récents ont cependant donné à réfléchir à Ismaël Karimov à propos de l'alliance de fait conclue avec les États-Unis à la faveur de la guerre menée en 2001 contre l'Afghanistan des talibans.

Plus à l'est, l'activisme turc se manifeste à travers le soutien apporté à la minorité ouïghoure, turcophone et musulmane, qui occupe une partie du Sin-Kiang chinois.

Le retour de la Turquie dans les Balkans, de la crise yougoslave à celle de la Chypre

La décomposition de l'ensemble yougoslave et, plus particulièrement, les crises de Bosnie et du Kossovo ont également fourni l'occasion aux Turcs, dans le cadre international, d'un retour dans les Balkans largement salué par la presse d'Ankara. Présents en Bosnie, les Turcs n'ont pas manqué de soutenir les Albanais musulmans du Kossovo lors de la crise qui, avec le soutien américain, les a opposés à la Serbie en 1999. Un soutien qui s'inscrit également dans la collusion entre les maffias de la drogue turque et albanaise, la fin du régime archéostalinien d'Enver Hojda à Tirana ayant naturellement conduit au rétablissement des liens qui unissaient étroitement l'Albanie à l'État ottoman jusqu'à la veille de la première guerre mondiale. Les problèmes posés par les minorités turques établies en Grèce et en Bulgarie fournissent également à Ankara le prétexte de pressions sur les gouvernements d'Athènes et de Sofia. Dans le même temps, un lourd contentieux demeure avec le premier à propos des querelles de souveraineté sur les eaux de la mer Égée ainsi qu'à propos de l'île de Chypre, dont la partie septentrionale a été envahie par les troupes turques en 1974 et où a été proclamée unilatéralement une république turque du nord de Chypre dont l'acte de naissance a consisté en un vaste nettoyage ethnique des populations grecques établies dans ces régions. Le face-à-face helléno-turc a évolué récemment de manière paradoxale, la Grèce considérant que l'adhésion à l'Union européenne de son inquiétant voisin pourrait permettre de tempérer ses ambitions et de limiter son agressivité, ce qui constitue pour Ankara un beau succès d'intimidation.

La Turquie, pièce centrale du nouveau Great Game américano-russe

Ouverte sur plusieurs directions du fait de sa position à la charnière de trois mondes, la Turquie est ainsi en mesure, à la faveur du chaos proche-oriental, des dispersions postsoviétiques et des incertitudes balkaniques, de développer son influence à ses diverses périphéries. Elle bénéficie de plus d'un soutien sans faille de son allié traditionnel américain, qui a parrainé l'alliance israëlo-turque de 1996 et multiplie les pressions sur les États européens pour lever les réticences qu'ils formulent quant à l'adhésion turque à l'UE. Dans cette perspective, le raidissement intervenu lors du refus des dirigeants turcs de participer – ne serait-ce qu'en mettant leur territoire à la disposition de la logistique américaine – à l'attaque lancée contre l'Irak en 2003 a été rapidement oublié car Washington ne peut se permettre une brouille prolongée avec ce que Zbigniew Brzezinski qualifiait en 1997, dans son Grand Échiquier, de « pivot stratégique de l'Eurasie ». Établie dans la position de Rimland analysée jadis par Spykman, la Turquie a pour fonction, dans la vision géopolitique qui est aujourd'hui celle des dirigeants de Washington, d'assurer le roll back de la puissance russe et d'empêcher quinze ans après l'effondrement soviétique la reconstitution d'un espace continental disposant d'une capacité de puissance autonome. Les révolutions de couleurs diverses fomentées en Géorgie, en Ukraine et au Kirghizistan (demain peut-être en Biélorussie et en Moldavie) s'inscrivent dans la même stratégie globale, celle d'un nouveau « Great Game » – américano-russe celui-là et non plus anglo-russe comme au temps de Kipling – dont l'enjeu final demeure la domination de l'Ancien Monde.

Dans cette stratégie, le carrefour turc additionne les fonctions de verrou antirusse et antiarabe en même temps que son adhésion à l'UE, ardemment souhaitée par Washington et Londres, condamne toute émergence d'une Europe comme puissance autonome et garantit l'« otanisation » de tout projet de défense européen.

La question de l'adhésion à l'Union européenne…

On mesure ainsi l'importance que revêt la question de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, admise en général par les classes politiques institutionnelles des différents États mais rejetée par la majeure partie des opinions publiques. Outre l'argument proprement géographique (la Turquie n'a que 3 % de son territoire en Europe et on ne peut guère concevoir celle-ci hors d'un imaginaire territorial commun faisant consensus entre les différents peuples fondateurs), il est possible d'opposer à un tel projet les risques géopolitiques considérables que pourrait faire courir à l'Union le report de ses frontières au contact de certaines des principales poudrières du globe – Proche-Orient arabe et iranien, régions caucasiennes.

Bénéficiant d'un dynamisme démographique et d'une pyramide des âges jeune, la Turquie apparaît étrangère à une Europe vieillissante et l'argument d'un apport démographique positif voire indispensable à l'Europe ne fait que masquer l'acceptation tacite d'une substitution de population qui ne semble pas avoir la faveur des citoyens-électeurs européens. La perspective d'une Turquie dotée de la plus importante population de l'Union à l'échéance de moins d'une génération peut également donner à réfléchir si l'on considère le poids politique qui serait alors mécaniquement le sien dans ladite union…

Avec un revenu moyen par habitant égal à 15 % de celui des Européens avant l'élargissement à 25, on mesure également le fardeau que pourrait représenter la mise à niveau d'une économie turque cumulant de nombreux retards structurels et le précédent est-allemand n'est de ce point de vue guère encourageant. D'autant que l'intégration des dix pays de la nouvelle Europe ralliés en 2004 demandera sans doute des efforts et du temps, à un moment où les opinions publiques semblent, quand elles peuvent directement s'exprimer, acquises à un euroscepticisme grandissant… La Turquie a certes connu, sous la poigne de fer de Mustapha Kemal, une révolution laïque mais la dernière décennie, qui a vu les victoires électorales des partis islamistes, en a montré les limites et il est clair que les ambitions géopolitiques d'Ankara en direction du sud et de l'est ne peuvent que la conduire à maintenir et à affirmer son identité musulmane.

… et celle des limites de l'Europe

L'argument consistant à dénoncer un hypothétique projet visant à confondre identités chrétienne et européenne n'est guère convaincant dans la mesure où personne ne peut contester que l'identité européenne, qui doit évidemment beaucoup à l'héritage chrétien et quasiment rien au passé musulman, puise aussi à des sources antiques antérieures au christianisme et, pour une part également, à l'héritage des Lumières qui lui est postérieur, le tout constituant un parcours historique et civilisationnel largement étranger à une identité turque qui trouve ailleurs ses racines nationales, historiques et religieuses.

L'argument selon lequel l'intégration européenne de la Turquie serait un moyen d'empêcher le « choc des civilisations » prophétisé par Samuel Huntington et plus ou moins programmé par les néoconservateurs américains ne vaut guère mieux dans la mesure où une telle évolution placerait les Arabes en position d'exclus, des Arabes qui voient davantage dans les Turcs leurs anciens oppresseurs et les alliés d'Israël et des États-Unis que des coreligionnaires musulmans. De quel droit refuser par ailleurs aux Marocains, aux Tunisiens ou aux Libanais le brevet d'européanité qui serait accordé aux Turcs ?

Il faut enfin constater, comme le fait récemment Yves Lacoste dans la dernière livraison de sa revue Hérodote consacrée aux limites de l'Europe, ce qu'aurait alors d'irréel l'absence dans l'ensemble « européen » de la Russie ou de l'Ukraine… Paradoxalement, la « cure de démocratie » nécessaire à la Turquie pour être admise dans l'Union implique le recul de l'influence de l'armée, ce qui ne peut que favoriser les progrès des courants islamistes contre lesquels les militaires se voulaient les gardiens intransigeants de la laïcité et de la modernisation kémalistes.

Souhaité par les milieux d'affaires et une petite élite occidentalisée, le ralliement à l'Union doit compter avec les réticences d'une opinion farouchement nationaliste, qui n'envisage de s'y résoudre qu'en raison de l'aide économique massive qu'elle en attend.

Un partenariat privilégié est-il possible ?

À l'inverse, l'hypothèse – entre adhésion irresponsable et rejet total – d'un partenariat privilégié, manifestement plus réaliste et intégré à une grande politique méditerranéenne et arabe conduite par une Europe dotée d'une véritable autonomie, apparaît en revanche un cadre bien préférable pour faire progresser la stabilité et la paix dans les poudrières que l'on sait. Elle semble mieux à même de contribuer au développement et à la prospérité d'un monde méditerranéen oriental que le naufrage de l'Empire ottoman et son pitoyable accompagnement par les vainqueurs de la première guerre mondiale ont fait entrer pour un siècle dans un cycle infernal de sujétion et de violences.

La « question turque » promet donc de rester ouverte pour longtemps, d'autant qu'elle est largement instrumentalisée par l'hyperpuissance états-unienne pour contenir les éventuels compétiteurs susceptibles de remettre en cause l'hégémonie mondiale de Washington, la Russie bien sûr mais, au-delà, une Europe qui, redevenue elle-même après le naufrage accompli lors de la première moitié du XXe siècle, retrouverait son espace continental naturel en même temps qu'une identité historique et une volonté d'autonomie et de puissance lui permettant de remettre en question l'hégémonie universelle de « l'Empire bienveillant »...


Aymeric Chauprade
Avril 2005
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11.05.2008

La "menace islamiste" en Russie et en Asie centrale

La "menace islamiste" en Russie et en Asie centrale



Par Eva KOCHKAN
Le 01/01/2001

Le thème de la " menace islamiste " agité en Occident depuis la révolution iranienne a repris de la vigueur depuis la conquête de Kaboul par les Taliban en Afghanistan en 1996. L'un des principaux fronts des dernières années de la Guerre Froide serait aujourd'hui devenu la base arrière de militants fondamentalistes combattant pour l'instauration de républiques islamiques en Asie Centrale et dans le nord-Caucase. Les discours stratégiques de chaque camp, occidental et oriental, se sont redéfinis à l'égard d'un tiers acteur, identifié comme islamiste (1).



 

La présentation de la " menace islamiste " ainsi, au singulier, tend à accréditer la thèse des dirigeants des Etats ex-soviétiques : le danger résiderait dans une union des islamistes. Des combattants seraient financés, formés idéologiquement par l'Arabie Saoudite, le Pakistan, armés et entraînés en Tchétchénie, en Afghanistan, au Tadjikistan.

On connaissait la " petite phrase " de Vladimir Poutine exprimant sa détermination à aller " buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes . "Avec beaucoup moins de retentissement et pourtant sur un ton tout à fait analogue, le président ouzbek Islam Karimov déclarait à ses députés le 1er mai 1998 à propos des " wahhabites " accusés d'actes de terrorisme : " Ces gens-là, on devrait leur tirer dans la tête. Si c'est nécessaire, je le ferai moi-même "

Communauté de style des dirigeants post-soviétiques, communauté de lutte également. Ils sont prompts en effet à s'accorder pour désigner l'islamisme comme une menace globale ceignant les confins méridionaux de l'ancien empire soviétique, du Caucase à l'Asie centrale. Aux prises avec des combattants du Mouvement islamique d'Ouzbékistan dans le district de Batken, dans le sud du pays, au moment-même où Chamil Bassaev et Khattab orchestraient un soulèvement au Daghestan , Askar Akaev, le président du Kirghizstan, a lui-aussi dénoncé les liens unissant les instigateurs de ces deux événements, et a été l'un des premiers chefs d'Etat à soutenir l'offensive russe en Tchétchénie, dans laquelle il a vu la réponse appropriée à la " menace islamiste ".

Wahhabisme et islam traditionnel

Il convient tout d'abord de ne pas exagérer l'ampleur de la " menace islamiste ". La présence de combattants ou de terroristes " islamistes " est très localisée : le Tadjikistan, la vallée de Ferghana, la région de Tachkent, la Tchétchénie et la frontière daghestano-tchétchène, constituent bout à bout une zone très réduite comparée à l'ensemble des régions musulmanes d'ex-URSS. De plus, ce ne sont que des groupuscules d'hommes qui sont à chaque fois concernés. Il s'agit évidemment de ne pas faire d'amalgame entre l'" islamiste " et le " musulman ", aussi pratiquant soit-il.

La Russie, qui s'est choisie comme allié le moufti de Tchétchénie Ahmed Kadyrov, et les Etats d'Asie Centrale, musulmans, se défendent bien sûr d'opérer cette grossière simplification. Ils arborent leur confiance en un islam traditionnel " tolérant " qu'ils opposent au fondamentalisme rigoriste des " nouveaux extrémistes wahhabites ". D'un point de vue idéologique, le wahhabisme s'est construit en opposition à un islam traditionnel et notamment à l'islam confrérique très répandu dans le Caucase et en Asie centrale. Né au XVIIIe siècle des enseignements de Mohamed ibn Abd-Al-Wahhab (1703-1791), le wahhabisme affirme la nécessité de revenir à un islam plus pur, débarrassé des pratiques et des croyances postérieures à la mort du Prophète et des premiers califes. Les wahhabites s'en prennent notamment au culte des saints pratiqués par les Soufis. Les représentants de l'islam traditionnel sont nombreux à dénoncer le " wahhabisme ". Des affrontements armés se sont même produits dans le village daghestanais de Chabanmakhi en mai 1997 entre " wahhabites " et soufis. Mais encore faudrait-il être s'accorder sur le sens du terme " wahhabites " tel qu'il est aujourd'hui rabâché en Russie et en Asie Centrale. Il ne sert en effet pas toujours à désigner les seuls adeptes de la doctrine forgée par Ibn Wahhab.

Ce sont les Britanniques qui ont commencé à utiliser ce terme au XIXe siècle dans un sens plus large, pour désigner les réformateurs musulmans de leur empire colonial qui avaient fait le pèlerinage en Arabie, où Ibn Wahhab avait vécu et rallié à ses préceptes une partie de la population dont Ibn Saoud, le fondateur de la dynastie saoudienne. A la suite des Britanniques, on s'est mis en Russie et en Asie centrale à employer le terme de " wahhabites " pour qualifier l'ensemble des musulmans réformateurs radicaux, souvent formés au Pakistan, en Inde ou dans les pays arabes.

L'islamisme ou la menace d'une intrusion étrangère

L'emploi prédominant du terme " wahhabite " préféré à celui, par exemple, de " fondamentaliste ", manifeste également la volonté de désigner comme étrangère toute forme de radicalisme musulman. Sous le label " wahhabite " la menace islamiste est envisagée comme un corps étranger à l'intérieur des Etats issus de l'Union soviétique. Plus qu'une question idéologique, le problème du fondamentalisme musulman est, aux yeux des dirigeants de ces pays, une question géopolitique : ils dénoncent l'intrusion sur leur territoire de groupes armés, de prédicateurs, d'organisations " commandités " depuis des pays étrangers : Afghanistan, Pakistan, Arabie Saoudite.

En Russie, à l'accusation portée contre la collusion entre indépendantistes tchétchènes et combattants islamistes envoyés par de " puissants pays islamistes " se greffe une explication en termes de géopolitique pétrolière : les monarchies du Golfe, l'Arabie Saoudite en tête, chercheraient, grâce à leurs réseaux islamistes, à empêcher l'exploitation du pétrole de la mer Caspienne. Certes, la présence sur le sol tchétchène d'organisations humanitaires islamiques faisant la promotion d'une interprétation radicale de l'islam -telles la " société des réformes sociales " (Koweït), la " société internationale de charité Qatar ", le " Congrès islamique international du Salut (Djedda)- est avérée. De plus, une collecte en faveur de la Tchétchénie a été organisée par la branche jordanienne des Frères Musulmans. Mais, de l'avis de spécialistes, plus de 90 % des combattants de Tchétchénie sont des locaux, tandis que ceux qui viennent du Moyen Orient sont pour la plupart des mohadjirs, caucasiens exilés au XIXe siècle au moment de la conquête russe. Quant au financement, il proviendrait essentiellement d'un partage de l'argent versé par les Russes de manière illicite à l'opposition tchétchène pro-russe entre les deux guerres (2).

En Asie Centrale, selon les dirigeants ouzbeks et kirghizes, le Mouvement islamique d'Ouzbékistan, responsable de plusieurs offensives (été 1999 et été 2000) dans le district de Batken (sud du Kirghizstan) et accusé d'avoir organisé un attentat à Tachkent en février 1999, est soutenu par le gouvernement des Taliban et le Pakistan. La politique étrangère menée par le Pakistan depuis l'invasion de l'Afghanistan par l'Union soviétique a en effet consisté à appuyer des mouvements radicaux islamiques (tel le Hizb-i islami de Goulboulddin Hekmatyar) afin de faire progresser son influence en Afghanistan et, plus récemment, en Asie centrale ex-soviétique. Ce qui peut justifier la crainte des dirigeants des pays d'Asie centrale d'autant plus que les mouvements néo-fondamentalistes aujourd'hui abrités et aidés par le Pakistan sont partisans du " djihadisme ", c'est-à-dire d'une lutte sur tous les fronts " islamistes " (Tchétchénie, Philippines...)(3)

Dans cette perspective, les Taliban agiraient de concert avec le Pakistan. Leur récente progression aux dépens des forces de l'Alliance du nord du commandant Massoud a sucité l'inquiétude des dirigeants d'Asie Centrale. Les " cinq de Shangaï " (Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Chine, Russie) ont réaffirmé leur volonté d'unir leurs forces pour lutter contre l'expansion de l'islamisme à partir du territoire afghan. La Russie a renoué des relations avec l'Ouzbékistan qui s'était, depuis quelques années, émancipé de sa tutelle. Elle cherche aujourd'hui à retrouver une position dominante en Asie centrale. Depuis le printemps 2000, Moscou a même menacé à plusieurs reprises de bombarder l'Afghanistan qu'elle accuse d'abriter des camps d'entraînement destinés aux combattants tchétchènes.

Solidarités régionales et ethniques, logiques de reconversion

La solidarité pan-islamiste, assurant le succès des groupes radicaux religieux par-delà les frontières, ne doit cependant pas être surévaluée.

En Asie Centrale, l'emportent souvent des solidarités d'ordre ethnique ou régional ; si les frontières peuvent s'avérer perméables, c'est aussi pour cette raison. En effet, leur tracé ne recoupe que très rarement les limites de la répartition des peuples de la région. Les forces afghanes de l'Alliance du nord du commandant Massoud sont tadjikes et amplement aidées par le gouvernement du gouvernement tadjik de l'autre côté d'une frontière devenue largement perméable. De plus, dans la guerre civile tadjike présentée en 1992 comme un affrontement entre " néo-communistes " et " islamistes " du Parti de la Renaissance islamique, importait surtout l'allégeance à deux des principaux groupes régionaux : les Kouliabi et les Gharmi.

Les " islamistes " tadjiks refusèrent d'ailleurs la proposition des Taliban de se joindre à leur djihad contre les forces de Massoud. De même, en Tchétchénie, c'est la cause nationaliste qui l'emporte sur tout mot d'ordre religieux. Le président Maskhadov, pourtant opposé au wahhabisme, s'est rallié à Chamil Bassaïev et à Khattab, lorsque la " patrie tchétchène " a été mise en danger par l'attaque de l'armée russe.

Par ailleurs, les interconnections constatées entre les combattants d'Afghanistan, du Tadjikistan, de Tchétchénie et aujourd'hui d'Ouzbékistan et du Kirghizstan peuvent aussi s'expliquer par une forme de " reconversion " des acteurs de ces conflits qui tient aussi bien à des stratégies d'ordre individuel qu'aux nécessités entraînées par la prolongation d'une économie de guerre.

Les combattants du Mouvement islamique d'Ouzbékistan responsables de l'offensive d'août 1999 dans le district de Batken provenaient de la vallée de Karategin au Tadjikistan où ils étaient affiliés à l'Opposition tadjike unie (OTU). Ils ont dû quitter le Tadjikistan lorsque l'OTU a annoncé, conformément à l'accord de paix signé en 1997 avec le gouvernement tadjik pour mettre fin à la guerre civile, qu'elle renonçait officiellement à ses activités militaires et n'agirait désormais que dans un cadre politique. Devenu indésirable au Tadjikistan, le groupe armé, mené par un chef ouzbek, Jumaboï Namangani, a donc tenté de s'installer en force dans la vallée de Ferghana. Paradoxalement, le règlement du conflit au Tadjikistan aurait donc pour conséquence des troubles, qui se sont d'ailleurs reproduits cet été, dans la vallée de Ferghana.

Ce système de " reconversion " peut d'ailleurs être envisagé à l'échelle de l'ensemble de la région. Les " anciens d'Afghanistan " essaiment en ex-URSS des chefs de guerre, tel Khattab, qui poursuivent leur carrière dans d'autres conflits locaux. En outre, l'économie locale de guerre qui s'est mise en place en Afghanistan fonctionne grâce à un trafic d'armes et de drogues (4)dont les routes coupent les frontières des pays de l'ex-URSS. C'est pourquoi l'offensive de Batken peut également être interprétée comme une stratégie visant à percer une nouvelle route de la drogue dans la vallée de Ferghana.

Renouveau religieux, islamisme et sociétés

Si le danger représenté par les groupes terroristes islamistes est tout à fait perceptible, l'est beaucoup moins la menace qu'incarnent, aux yeux des dirigeants, les organisations qui mènent des actions de bienfaisance ou construisent des mosquées.

En Asie centrale et dans le nord-Caucase, l'actuel foisonnement religieux en dehors ou en marge des institutions islamiques officielles, est pour une part le fruit de l'activité d'organisations néo-fondamentalistes mais il est également l'un des traits de l'islam en général, qui n'est pas structuré par un véritable clergé. Il est aussi spécifique de l'islam réprimé de l'ex-URSS qui a survécu pour une grande part dans l'ombre de la hiérarchie officielle créée en 1943. Enfin, ce foisonnement est sans aucun doute le signe d'un renouveau religieux, somme toute compréhensible, après 70 ans de répression de la liberté de conscience.

Certes, ce renouveau religieux fait la part belle au fondamentalisme. Mais est-il possible d'attribuer une dangerosité au fondamentalisme en tant que tel et notamment au fondamentalisme tel qu'il se développe en Asie centrale et dans le Caucase ?

Bien que quelques groupes prônent le djihadisme, les fondamentalistes sont loin d'être tous en faveur d'un recours à la violence pour l'instauration de régimes islamiques; ils se tiennent même, pour beaucoup d'entre eux, à l'écart du politique. La révolution islamique n'est plus à l'ordre du jour. Selon Olivier Roy, un glissement s'est opéré à l'intérieur du mouvement islamiste : leur stratégie ne vise plus la conquête de l'Etat par en haut mais la réislamisation des sociétés par des actions de prédication, d'éducation.

Cependant ce changement de méthode s'est également accompagné d'une modification d'ordre idéologique : à la différence des islamistes révolutionnaires, les néo-fondamentalistes rejettent la modernité et refusent la participation des femmes à la vie publique (5). La stratégie sociale et conservatrice du néo-fondamentalisme est illustrée en Asie centrale par le Hizb-e Tahrir, proche des Talibans, qui entend progresser en Ouzbékistan, au Tadjikistan, et au Kirghizstan grâce la multiplication de petites cellules de base comprenant cinq personnes. Il croit en un changement pacifique grâce à un mouvement des masses populaires qui finiraient par s'élever contre les actuels dirigeants. Mais quelle est réellement l'influence d'un mouvement tel le Hizb-e Tahrir, qui affiche plusieurs milliers de membres en Asie centrale ?

Les amalgames de la lutte anti-islamiste

La crainte que le néo-fondamentalisme, qu'il soit ou non pacifiste, suscite auprès des dirigeants d'Asie centrale, les conduit à réprimer le radicalisme religieux. En Ouzbékistan, c'est une lutte acharnée contre les " extrémistes " qui est menée par le gouvernement depuis l'assassinat fin 1997 de policiers dans la région de Namangan, attribué à des " militants wahhabites ". Les autorités ont procédé à des centaines d'arrestations, nombre d'entre elles étant totalement arbitraires. Une loi très restrictive sur la liberté religieuse a été adoptée en mai 1998 et une série de procès pour " tentative de déstabilisation du pays dans le but de mettre en place un régime islamiste " a été engagée. La répression s'est renforcée après l'attentat commis à Tachkent en février 1999 qui a causé la mort de 16 personnes et qui a été également attribué à des terroristes islamistes.

D'après des organisations de défense des droits de l'homme, dont Amnesty International, les procédures d'arrestation et de jugement des suspects sont loin de respecter des conditions normales d'équité (preuves falsifiées, charges non sérieusement établies, usage de la torture..).

De plus, la lutte contre les islamistes est également le prétexte d'une lutte contre l'opposition politique, déjà considérablement réprimée en Ouzbékistan, depuis 1993. Lors du récent procès des membres dirigeants du Mouvement islamique d'Ouzbékistan, Mohammed Salih, chef du parti Erk, en exil depuis 1993, a été accusé de collaboration avec les islamistes et condamné à 15 ans de prison.

Cette tendance à confondre sur un même plan les terroristes, les mouvements religieux modérés et extrémistes, et les membres de l'opposition politique a sans aucun doute pour effet d'une part de radicaliser l'opposition islamiste -dont l'expression risque de revenir aux seuls groupuscules clandestins terroristes- et d'autre part d'assimiler opposition et islamisme. D'autant plus que dans un contexte économique de crise, dans lequel les dirigeants politiques issus pour la plupart de l'ancien parti communiste soviétique sont perçus comme des individus hautement corrompus, les islamistes tiennent un discours moraliste.

Ainsi, au Daghestan, le conflit entre les " wahhabites " des villages de la région de Kadar et Makhachkala est apparu pour la première fois lorsque les fondamentalistes ont refusé de donner de l'argent à des structures criminalisées du pouvoir.

Ne leur en déplaise, l'autoritarisme et la corruption des dirigeants risque de rendre plus crédible un discours islamiste de la troisième voie : anti-occidental, anti-communiste et même anti-nationaliste.


(1)La redéfinition du discours n'équivaut cependant pas toujours à un changement diplomatique réel, accompli en toute objectivité : Les Etats-Unis qui condamnent l'islamisme (de l'Iran notamment) ne s'élèvent pas contre l'extrémisme religieux des régimes saoudien, pakistanais, ou afghan des Taliban.
(2)cf Gordadzé, Thorniké " Le cercle de feu caucasien " in Politique internationale n°86, hiver 1999/2000.
(3)cf. Roy, Olivier " Pakistan : un nouvel " Etat-voyou " ? " in Politique internationale n°86, hiver 1999/2000
(4)L'Afghanistan produit 75% de l'opium dans le monde comme l'a rappelé Pino Arlacchi, secrétaire adjoint de l'ONU lors d'une récente réunion à Tachkent.
(5)Roy, Olivier L'échec de l'islam politique, Paris, Seuil, 1992.

 

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Les enclaves de la vallée de Ferghana : une bataille de cartes

Les enclaves de la vallée de Ferghana : une bataille de cartes


Par Hélène ROUSSELOT
Le 05/03/2006

Si «le Ferghana est demeuré une région trans-républicaine unie durant la période soviétique, la complexité du tracé des frontières n’étant alors qu’une question secondaire à l’échelle locale»[1], les relations entre les trois républiques concernées n’ont cessé d’être, après la mort de Staline, entachées de problèmes causés par cette complexité. Les litiges toujours en suspens portant sur des enclaves sont l’objet d’enjeux potentiellement très conflictuels, dans ce «véritable laboratoire de maturation des mouvements sociaux»[2]. voir carte



 

 

Parmi les très nombreux litiges frontaliers qui opposent le Kirghizstan à l’Ouzbékistan d’une part, et le Kirghizstan au Tadjikistan d’autre part, certains portent sur des territoires -de superficies variables- situés dans un Etat mais appartenant juridiquement à un Etat voisin. Les plus connus sont Barak (village de 700 personnes, sous administration kirghize en Ouzbékistan), Sokh (325 km carrés) et Chakhimardan (enclaves ouzbèkes au Kirghizstan), Sarvak (enclave tadjike en Ouzbékistan dont la population se dit ouzbèke) et Voroukh (enclave tadjike au Kirghizstan).

Bataille de cartes

La frontière ouzbéko-kirghize est l’une des plus controversées de l’espace post-soviétique : en 2004, l’Ouzbékistan en appelait aux tracés de 1924, alors que le Kirghizstan, lui, se référait à ceux, très différents, de 1954. Les questions soulevées par ces enclaves ne réapparaissent pas à la faveur des indépendances, après un «gel soviétique», puisqu’elles avaient déjà fait l’objet de négociations dans les années cinquante et quatre-vingt. Même si ces frontières, telles que dessinées dans les années vingt, ne l’avaient pas été dans la perspective de leur internationalisation, elles sont en effet depuis longtemps causes d’antagonismes. Et la cartographie joue un rôle important dans ces revendications territoriales, sauf dans le cas de Chakhimardan, très particulier puisque l’attribution de ce territoire à l’Ouzbékistan ne s’inscrirait dans aucun cadre juridique : selon une légende que les médias d’Asie centrale eux-mêmes se plaisent à transmettre, Chakhimardan aurait été jouée aux cartes…

Continuité des revendications territoriales

En 1955, sous l’impulsion des Présidiums des Soviets suprêmes d’Ouzbékistan et du Kirghizstan, la Commission paritaire créée afin d’examiner les points litigieux de leurs frontières communes, établit un protocole selon lequel 70.000 hectares, comprenant Severnyï Sokh et Bourgandinskiï massiv, doivent être cédés à la Kirghizie. Ce protocole ne s’appuie pas sur les tracés de 1924-1925, mais sur la cession de ces terres à pâturage à la république kirghize, en 1937. Le Présidium du Soviet suprême de l’Ouzbékistan n’entérine pas ce protocole qui, du coup, n’acquiert pas force de loi. Malgré cela, la république kirghize négocie avec obstination et parvient à obtenir les 50.000 hectares de Bourgandinskiï massiv, qui seront d’ailleurs irrigués par la rivière Sokh à partir des années soixante-dix.

L’affaire en reste là jusqu’en 1958, date à laquelle le gouvernement kirghize demande au Conseil des ministres de l’Ouzbékistan de lui céder les gisements d’hydrocarbures de Severnyï Sokh, Servernyï Richton, Iarkoutan, Tchaour, Sarykamych et Tchongar. Tachkent refuse évidemment. Le gouvernement kirghize s’adresse alors au Conseil des ministres de l’URSS, qui s’abstient de prendre position et renvoie dos à dos les conseils des ministres des deux républiques.

Les sovkhozes et kolkhozes établis à proximité de ces frontières n’ont de cesse, depuis des années, de se disputer des parcelles de terre. C’est ainsi qu’en 2002, des responsables du sovkhoze kirghize «Bourgandi» ont manifesté leur droit à disposer de terrains situés en Ouzbékistan et mis en culture dans les années 1980 par un habitant de Tchongar, en accord avec les autorités ouzbèkes.

Depuis le début des années 1980, des incidents se produisent régulièrement entre Tadjikistanais et Kirghizstanais pour le contrôle de la terre et de l’eau, dans la région de Batken, située au Kirghizstan entre les enclaves de Voroukh et de Sokh. En 2001, l’approvisionnement en gaz ouzbek destiné au Kirghizstan a ainsi été stoppé, incident aussitôt interprété par les responsables kirghizes qui y ont vu une pression de l’Ouzbékistan censée les faire plier dans l’affaire de l’enclave de Sokh.

Regain de tensions à la fin des années 1990 à Sokh et Chakhimardan

1999 est une date clé pour l’Ouzbékistan, et pour les enclaves Sokh et Chakhimardan en particulier, suspectées par Tachkent de sympathies pour le Mouvement Islamique d’Ouzbékistan. En réponse aux menaces qu’il présenterait, Tachkent décide, unilatéralement, de miner des portions de ses frontières avec le Tadjikistan et le Kirghizstan, notamment celles qui délimitent ces deux enclaves. En août 2004, l’Ouzbékistan déclare vouloir les déminer. Si les tronçons proches de l’enclave de Chakhimardan l’avaient bien été en novembre 2005, les frontières de l’enclave de Sokh ne l’étaient, elles, qu’à 70%. Ces mines ont tué 13 personnes en deux ans. En empêchant les agriculteurs de travailler la terre, elles ont aussi entraîné une détérioration du niveau de vie des habitants, contraints au départ. L’enclavement de ces territoires se trouve encore aggravé par les pots de vin extorqués par les douaniers et gardes-frontières tant kirghizstanais qu’ouzbékistanais.

À la fin de l’été 2004, les députés kirghizes demandent au gouvernement d’exiger le retour de l’enclave de Chakhimardan et le Premier ministre, N. Tanaev, les soutient en déclarant que l’enclave est kirghize. Située à 55 km de la ville de Ferghana et à 1.500 mètres d’altitude, Chakhimardan abrite la tombe du poète Khamza Khakimzade Niazi (1889-1929), considéré comme le premier poète prolétarien en langue ouzbèke, ainsi qu’un monument dédié au quatrième calife Ali ibn Abi Tâlib (600-661). Lieu de villégiature estivale pour les habitants de la région de Ferghana et les hauts dignitaires ouzbeks, elle a longtemps accueilli plus d’un million de touristes par an, dans les 82 maisons de vacances et 12 camps de pionniers. Les inondations de 1998 ont causé la mort de centaines de personnes et marqué la fin de cette période de prospérité. Les événements de Batken[3], en août 1999, et l’instauration d’un régime de visas entre l’Ouzbékistan et le Kirghizstan n’ont fait que diminuer davantage la fréquentation touristique. Ce qui a engendré une hausse du chômage dramatique puisqu’il aurait atteint 80% en 2004. Les habitants de Chakhimardan, au fait du niveau de vie supérieur de leurs voisins kirghizes, ont pleinement conscience qu’il va de leur intérêt que l’enclave passe sous administration kirghize : Bichkek limite beaucoup moins la liberté d’entreprendre…

Les enjeux de l’enclave de Severnyï Sokh sont, eux, d’ordre géostratégique puisqu’elle renferme des gisements d’hydrocarbures et permet un contrôle des transports vers la partie la plus occidentale du Kirghizstan. Au printemps 2005, peu de temps avant les événements d’Andijan, la Commission intergouvernementale pour la délimitation de la frontière ouzbéko-kirghize étudiait la possibilité d’ouvrir une voie de communication menant à Sokh[4] et un consulat ouzbek à Och (Kirghizstan).

Les enclaves de Chakhimardan, Voroukh et Sokh ont pour point commun d’être bordées de rivières, ce qui, dans ce «château d’eau» qu’est l’Asie centrale, constitue atout hautement stratégique. Le contrôle de l’eau apparaît donc, sous cet angle, comme un enjeu majeur lié aux enclaves. Et les tensions persistent en la matière:on rapporte par exemple que, en mai 2005, des habitants de Sokh auraient commis des déprédations sur une conduite d’eau alimentant deux villages kirghizes.

Vers une domination régionale de l’Ouzbékistan ?

D’après le directeur du Centre de recherches en sociologie de l’Académie des sciences du Kirghizstan, Nourbek Omouraliev, l’Ouzbékistan contrôlerait ses frontières avec le Kirghizstan dans le but d’empêcher le développement économique de la vallée de Ferghana et l’un des objectifs de Tachkent serait d’assurer une domination du sud de l’Asie centrale ex-soviétique.

Plusieurs intellectuels, responsables de partis et journalistes ouzbeks estiment que la révision de ces frontières est inutile, voire impossible. Ils en appellent au principe d’intangibilité des frontières, qui figure dans la déclaration d’Alma-Ata du 21 décembre 1991, et jugent les réformes économiques bien plus nécessaires. Les revendications territoriales ne seraient que manipulations politiciennes, en décalage complet avec la réalité quotidienne de ces populations qui ont toujours cohabité. Certains, comme Nigora Khidoiatova (parti Paysans libres) ou Atanazar Arifov (parti Erk), vont jusqu’à prôner l’abolition des frontières en Asie centrale, la première se prend à rêver d’un Turkestan uni, quand le second fustige les Etats actuels pour leur manque d’ambition en matière de politique étrangère.


*Source photo : Novye Izvestia
[1] J. Thorez, «Enclaves et enclavement dans le Ferghana post-soviétique», CEMOTI, n° 35, 2003, pp. 29-39.
[2]C. Poujol, Ouzbékistan, la croisée des chemins, Ed. Belin, 2005, 190 p.
[3] les événements de Batken commencent début août 1999 par l’enlèvement de militaires et de civils kirghizes par des bandes armées qui demandent à passer en Ouzbékistan. La mauvaise gestion de la crise par le ministère kirghize de la Défense aboutit à la prise d’otages de quatre Japonais, à des opérations militaires conjointes ouzbèkes, tadjikes et kirghizes ayant entraîné l’évacuation de milliers d’habitants et finalement à la destitution du ministre de la Défense.
[4] La question des transports entre les enclaves est traitée par J. Thorez «Enclaves et enclavement dans le Ferghana post-soviétique», CEMOTI, n° 35, 2003, pp. 29-39 et par G. Raballand, «L’Asie centrale ou la fatalité de l’enclavement ?», IFEAC – L’Harmattan, 2005.

 

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L’influence turque faiblit en Asie centrale

L’influence turque faiblit en Asie centrale


Par Serge PREVOT 
Le 01/04/2008

La dissolution de l'Union soviétique a fait vaciller les équilibres régionaux du début des années 1990 et a conduit les Etats d'Asie centrale turcophones à se mettre en quête de nouveaux partenariats. Dénués d'expérience dans les relations diplomatiques, ils ont trouvé en la Turquie un partenaire accessible, prêt à les aider à ouvrir les portes de la coopération internationale et à guider leurs premiers pas dans l'économie de marché.



 

 

Si, au début des années 1990, certains observateurs internationaux pensaient que seule l’idée d’accrocher les Etats d’Asie centrale à la Turquie devait permettre d’assurer la stabilité de cette région du globe, on constate cependant que cette stabilité existe, mais sans la Turquie. Cette dernière a-t-elle encore les moyens de s’imposer en leader naturel dans cette région?

Les années 1990: une diplomatie turque innovante en Asie centrale

Les pays d'Asie centrale partagent avec la Turquie une histoire et une culture millénaire[1]. Le courant panturc en Turquie a naturellement saisi l’opportunité de la dislocation de l’URSS pour tenter de se rapprocher des républiques d'Asie centrale dans le but de constituer une communauté turcophone cohérente autour de la Turquie, s’imposant en intermédiaire incontournable entre Europe, Russie, Chine et monde Arabe. Cette initiative a recueilli un écho d’autant plus favorable de la population turque que le projet d’adhésion de la Turquie à la communauté économique européenne porté par les kémalistes a essuyé deux échecs successifs, le premier en 1987 lorsque le parlement européen conditionne l’intégration de la Turquie à la reconnaissance du génocide arménien et le second en 1989 par l’avis négatif provisoire sur l’ouverture des négociations d’adhésion prononcé par la Commission européenne.

Dès lors, l’Etat turc a développé sa politique extérieure sur deux axes parallèles, l’un vers l’Europe et l’autre plus innovant vers l’Asie centrale. La Turquie a été l'un des premiers pays à reconnaître officiellement les indépendances des pays d’Asie centrale et a entrepris de donner corps à son projet de communauté turcophone. Elle a mis au point une diplomatie très audacieuse, d’assistance et d’ouverture économique, de formation des élites, de rapprochement culturel et en particulier linguistique. Ses promesses ont nourri l’espoir des pays centrasiatiques de pouvoir échapper à la confusion dans laquelle ils commençaient à s’enliser. Ils faisaient confiance en la capacité de la Turquie à les aider ainsi qu’à fédérer la région. Ainsi en mars 1992, le président Ouzbek, Islam Karimov, déclarait à son homologue turc «Un jour viendra où nous siègerons dans le même parlement ».

Sur le plan économique, de nombreuses dispositions bilatérales ont été prises afin de faciliter les investissements turcs. Des banques et de nombreuses entreprises se sont créées sous forme de sociétés mixtes. Les investissements directs turcs sont la source de la création de plusieurs dizaines de milliers d'emplois en Asie centrale. Il est incontestable que de part et d’autre de la mer Caspienne, chacune des parties a tiré profit de ces collaborations.

Mais ces succès économiques ne masquent pas le manque de résultats par rapport aux espoirs suscités, en particulier sur le plan de la construction politique de l’espace panturc. Les seules avancées significatives furent réalisées lors des sommets turcophones organisés à partir de 1992 et relèvent des domaines culturel et linguistique. En particulier, les ministres de la Culture et de l’Education des pays turcophones s’accordèrent sur la création d’un alphabet latin de 34 lettres pour la transcription des langues turques. Cette mesure est qualifiée de réussite par les Turcs, puisque l'Azerbaïdjan l’adopta, puis le Turkménistan et l’Ouzbékistan après modifications. Cependant, le choix du Kazakhstan et du Kirghizstan de ne pas latiniser leur écriture dans les faits, constitue un obstacle sérieux à l’émergence d'un espace de communication turcophone homogène que l'élite panturque de Turquie appelle de ses vœux.

Convaincue que la constitution d’un pôle régional turcophone reste encore possible, la Turquie poursuit ses efforts diplomatiques pour diffuser ses normes culturelles. Elle crée des écoles et des lycées en Asie centrale. En 1997, elle ouvre, au Kazakhstan, l’université turco-kazakhe Ahmet Yesevi pouvant accueillir 10.000 étudiants sur 300 ha. Elle détourne le satellite Türksat des populations turques d’Europe occidentale et l’oriente en direction de l’Asie centrale afin de diffuser ses programmes culturels. Plus que la marque d'un attachement particulier pour les peuples d'Asie centrale, la Turquie démontre par ses actions qu'elle considère que son avenir dépend principalement de cette région du globe.

Premiers conflits politiques et commerciaux

Si la Turquie a beaucoup investi en Asie centrale, elle est loin d’avoir comblé les espoirs qu’elle y a fait naître au lendemain des indépendances. Dans ses premières visites officielles en Asie centrale, elle a affirmé ne pas vouloir s’imposer dans cette région afin de ne pas s'attirer les foudres de la Russie mais le président Turgut Özal déclara pourtant que « la Turquie allait faire son entrée dans le XXIème siècle en tant que puissance régionale». Outre la démonstration que l’ambition turque est bien panturque et hégémonique, cette phrase créa un réel malaise en Russie et ne manqua pas d'irriter ses nouveaux partenaires centrasiatiques, soucieux de préserver leur souveraineté fraîchement acquise[2].

Le troisième millénaire a vu naître les premiers conflits politiques et commerciaux qui ont sérieusement mis à l’épreuve la solidarité panturque. Un différend oppose Azéris et Turkmènes sur le partage des richesses de la mer Caspienne. De plus, la Turquie ayant accueilli des opposants au régime ouzbek, elle se voit accusée d’avoir voulu déstabiliser le régime ouzbek entraînant le retour précipité d’étudiants ouzbeks de Turquie. En outre la Turquie a demandé le maintien au sol d’avions de la compagnie Air Astana en Turquie en garantie du paiement d’une dette par le gouvernement kazakhe. En tout état de cause, ces nombreux exemples montrent l'inadéquation du modèle panturc[3] importé de Turquie à la réalité géopolitique régionale.

Astana, nouvelle capitale du monde turc ?

Cependant les échanges commerciaux ont continué de progresser. La Turquie est devenue la seule puissance intermédiaire à s’être octroyé une place de choix au milieu des grandes puissances que sont la Russie, l’Europe et la Chine. Elle importe d’Asie centrale des matières premières et leur exporte en retour des produits manufacturés. On notera au passage la signature en 2005 avec le Kazakhstan d’un important contrat de fourniture d’équipements militaire d’un montant de 900 millions de dollars pour lequel certains veulent voir les fruits de la politique panturque.

Le paysage économique de l’Asie centrale se modifie peu à peu avec, en figure de proue, le Kazakhstan qui se distingue particulièrement par son dynamisme. Avec un PIB à parité de pouvoir d’achat qui a atteint 11.000 $/hab. en 2007, il a dépassé celui de la Turquie de 9.000 $/hab. et fait donc glisser le centre d’influence économique du monde turc, d’Ankara vers Astana, ce qui n'est pas sans poser la question du positionnement géopolitique du Kazakhstan, à la croisée des mondes russe, chinois, européens et turc.

En 2007, le Kazakhstan a décidé d’exporter son gaz par la seule voie de la Russie. S'il devait prendre la même décision à propos de l'exportation de son pétrole dont la production devrait augmenter considérablement[4] (ce qui signifierait remettre l’ensemble de sa production énergétique aux mains de la Russie), Astana réduirait à néant tous les espoirs turcs de construction de l’espace panturc. A contrario, s’il devait choisir la voie alternative de la Turquie, en plus d’assurer la diversification de ses débouchés, le Kazakhstan pourrait conserver un rôle prépondérant sur la scène internationale. Dans ce dernier cas, l’opportunité s’offrirait au Kazakhstan de reprendre l’initiative sur le dossier panturc, en proposant un nouveau modèle de relation au sein du monde turc, au coté duquel le rôle de la Russie serait clairement identifié.

Photo : julien brygo - http://www.julienbrygo.com/portfolio.php

[1] Jean Paul Roux – Histoire des Turcs – Fayard 2000
[2] Bayram Balci – Les relations entre la Turquie et l’Asie centrale Turcophone. Cairn 2005
[3] Patrick Karam – Asie Centrale. Le nouveau Grand Jeu – L’Harmattan 2002 – p. 143-152
[4] Philippe Sébille-Lopez – Géopolitiques du pétrole – Armand Colin 2006 – p. 185-237

 

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L'Oural à l'épreuve de l'eurasisme

L'Oural à l'épreuve de l'eurasisme
Dossier : "Oural, Ourals"


Par Céline PEYNICHOU
Le 01/05/2001

Dans la perspective eurasiste, qui postule l'unicité de l'espace russe de part et d'autre de l'Oural, ce dernier est l'objet d'une construction culturelle mais surtout d'une déconstruction géographique.


Eurasisme et historiographie russe

L'eurasisme est né en 1920 dans l'émigration russe. Ce n'est pas un mouvement influent parmi les émigrés, bien qu'il compte en son sein certains des plus éminents intellectuels de l'époque: l'historien Vernadsky, le linguiste Troubetzkoï, le géographe Savitsky, le critique littéraire Sviatopolk-Mirski, ainsi que le linguiste Jakobson sont de ceux qui participeront de près ou de loin à l'aventure eurasiste. Mais les désaccords politiques qui se font jour entre les différents auteurs du mouvement entre la fin des années 1920 et le début des années 1930 conduisent peu à peu à sa disparition: tous reconnaissent l'importance et l'irréversibilité des révolutions russes de 1917.

Contrairement à la majorité des exilés russes, tous soulignent le côté positif de la "table rase" bolchevique qui a jeté aux oubliettes de l'histoire un régime niant les spécificités de la Russie, mais tous ne sont pas prêts à apporter un soutien inconditionnel au nouveau pouvoir[1]. La disparition du mouvement en tant que force politique ne doit pas faire oublier l'importance de l'eurasisme dans l'historiographie russe: en revalorisant le rôle du joug mongol des XIIIe-XVe siècles, parfois de manière exagérée, les travaux historiques des eurasistes (qui leur ont assuré une notoriété souvent posthume) ont conduit les historiens de la Russie à regarder sous un jour nouveau cette période cruciale de l'histoire du pays. La revalorisation du joug mongol n'est pas le but premier des eurasistes, mais il les conduit à envisager sous un angle radicalement différent la construction de la Russie comme État, et à s'intéresser de façon tout aussi nouvelle aux frontières (et donc à la définition géographique) de l'Empire russe.

Le postulat premier de l'eurasisme, fondamental pour comprendre sa particularité est l'unicité de l'espace russe, dont les eurasistes cherchent la justification dans l'histoire des peuples, slaves mais aussi finno-ougriens et turcs, qui vivent sur le territoire eurasien. Certains de ces penseurs, comme Troubetzkoï, soulignent l'importance des peuples turco-mongols[2] dans l'unification des territoires qui composent la Russie. Pour les eurasistes, ce n'est pas la Russie kiévienne qui inaugure le modèle étatique russe, mais bien la principauté de Moscou, qui prend son essor à la fin du joug mongol et sous l'égide de laquelle le territoire eurasien, de l'actuelle Biélorussie jusqu'au Pacifique, va tout naturellement s'unifier, comme il l'a fait sous la domination des successeurs de Gengis Khan[3].

Linguistique et ethnologie, histoire et géographie sont convoquées pour justifier cette unité naturelle de la Russie de part et d'autre de l'Oural. Des études, par ailleurs très intéressantes, sur les langues et le folklore finno-ougriens et turcs postulent la "proximité psychologique" des Slaves orientaux, des Finno-ougriens et des Turcs. Outre les mélanges déjà anciens entre populations slaves et finno-ougriennes, il n'y aurait pas de Russe qui n'aurait un peu de sang touranien[4] dans les veines. Enfin, si l'histoire explique pourquoi la Russie est amenée à rassembler sous son aile les peuples d'Eurasie, la géographie doit nous montrer qu'il ne peut en être autrement. L'Oural n'est pas posé comme un obstacle puisque la Russie est eurasienne. Elle constitue un espace géographiquement distinct de l'Europe et de l'Asie à proprement parler, un espace qui a sa propre logique historique. Cet effacement de l'Oural comme frontière confirme clairement les ambitions eurasistes: décrocher une fois pour toutes la Russie de l'Europe et de toute destinée européenne.

L'Oural, l'Orient et la steppe

La déconstruction de l'Oural est donc consécutive à une conception géographique bien précise du territoire eurasien, qui cherche à isoler l'Eurasie de l'Europe comme de l'Asie. Si ces deux continents sont marqués par une diversité géographique très grande à l'intérieur de leurs frontières, l'Eurasie est un espace régulier: conjonction de quatre bandes horizontales (du Nord au Sud: toundra, taïga, steppe, désert) et de trois plaines verticales (plaine de la mer Blanche au Caucase, plaine sibérienne, plaine turkestanaise), c'est un espace dépourvu de centre géographique. Dans cette optique, l'Oural unifie plus qu'il ne divise car la chaîne montagneuse s'intègre dans cette régularité: c'est pour les eurasistes une frontière fausse.

Une autre définition de l'espace eurasien est proposée par l'historien Vernadsky, qui ne cherche pas à tout prix à démontrer son unité géographique: pour lui, l'Eurasie est constituée de la partie orientale de l'Europe et de la partie septentrionale de l'Asie[5]. Il n'y a donc pas d'unité allant de soi. Cette définition permet de souligner les incohérences de la pensée eurasiste: obnubilés par leur désir de faire de la Russie, toujours identifiée à l'Eurasie, un espace clos distinct de ses deux grands voisins, les eurasistes finissent par définir géographiquement des frontières qui ne peuvent pas l'être de cette façon.

Les frontières qui isolent l'Empire russe de l'Asie et de l'Europe sont en fait éminemment culturelles. Le véritable Orient (la Chine, l'Inde…) est étranger à l'Eurasie, et l'idée que l'Oural est une ligne de démarcation entre le monde des "sauvages", des "asiates" et le monde civilisé européen est par conséquent mise à mal. Par ailleurs, l'espace de l'asiate est assimilé à un lieu de liberté absolue, la volja. C'est là que certains serfs s'installent, que les vieux-croyants trouvent refuge, bien avant une quelconque mise en valeur de la Sibérie par le pouvoir, qui s'est pourtant intéressé plus tôt qu'on ne l'admet habituellement à l'"au-delà de l'Oural". L'unification de l'Eurasie est géographiquement, historiquement et culturellement (cet aspect est fondamental) naturelle.

Histoire, géographie et culture russes se confondent avec histoire, géographie et culture eurasiennes. L'affirmation de la steppe comme berceau civilisationnel du peuple russo-eurasien confirme cette identification. L'Oural n'a pas de fonction de barrière: il n'a pas empêché les invasions, il a au contraire permis à la Russie de devenir l'Eurasie, car c'est à sa périphérie, en particulier au sud, dans la steppe, que se trouve le creuset eurasien où se mêlent Slaves, Finno-ougriens et Turco-mongols. La steppe qui a été lieu de passage pour des invasions fécondes doit être une nouvelle fois lieu de passage pour une migration de la Russie vers l'Asie, qui scellerait la destinée eurasienne.

Les idées eurasistes n'ont jamais constitué une quelconque idéologie officielle en Russie, mais elles ont permis une nouvelle grille de lecture de l'histoire russe: les khans mongols ne sont désormais plus anonymes. Elles sont aussi la manifestation d'une volonté de la Russie de se définir, et l'Oural est alors une gêne que les eurasistes s'acharnent à gommer pour lui conférer un caractère positif. La chute de l'URSS a amputé la Russie d'une grande part de ses possessions asiatiques, tari les sources du développement de l'immensité sibérienne. De nombreux Russes tentent de gagner l'"Occident", la partie européenne de la Russie. Aujourd'hui, l'Oural paraît devenir la frontière intérieure qu'il n'aurait jamais été selon les eurasistes. Mais la question de savoir ce qu'est la Russie se pose avec toujours autant d'acuité.


[1] LARUELLE Marlène, L'idéologie eurasiste russe, ou comment penser l'empire, Paris, éd. L'Harmattan, 1999, 423 p.
[2] Les Mongols à proprement parler, mais aussi les Tatars dont on sait qu'ils étaient une composante non négligeable de la noblesse de Russie, voir DUDOIGNON Stéphane, L'Islam de Russie, Paris, éd. Maisonneuve et Larose, 1997, 352 p.
[3]TROUBETZKOI N.S., Istorija. Kul'tura. Jazyk. (Histoire. Culture. Langue.), Moscou, éd. Progress, 1995, 800 p.
[4] L'adjectif touranien, d'origine persane désignait dans cette langue les pays d'Asie centrale. En linguistique, le terme désignait autrefois les langues ouralo-altaïques.
[5] VERNADSKY G.V., Opyt istorii Evrazii (Essai d'une histoire de l'Eurasie), Berlin, éd. Izdanie Evrazijcev, 1934, 187 p.

 

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07.05.2008

Asie Centrale et Caucase: l'Islam sort des oubliettes de l'histoire

Article intéressant de Synérgies Européennes, mais aujourd'hui dépassé car datant de 1992. 

 

Asie Centrale et Caucase: l'Islam sort des oubliettes de l'histoire

Robert Ervin

 

"Au commencement vivaient sur les terres du Caucase et de l'Asie Centrale des peuples barbares dirigés par des émirs tortionnaires et des mollahs lubriques et superstitieux, ne possèdant comme culture que des traditions folkloriques. La civilisation russo-bolchévique s'est chargée de faire naître ces peuples à l'Histoire": telle est, en résumé, la version officielle de la réalité, véhiculée tant par le tsarisme que par le bolchévisme, sur cette immense région-charnière entre le monde européen-méditerranéen et l'univers asiatique.
 

Le démenti de l'histoire

Depuis plus de deux millénaires, l'Asie Centrale est un lien commercial et culturel entre le Moyen-Orient, l'Inde et la Chine, tandis que le Caucase fait office de pont entre l'Europe et l'Asie. Dès l'ère achéménide (VIième-IVième siècle av. notre ère), l'Asie Centrale est une région prospère. Elle ne va cesser d'être irriguée tout au long de son histoire par les courants de maintes civilisations, lesquels vont en outre conduire à une modifica-tion du caractère ethnique de ces régions: Scy-thes, Macédoniens, Huns et Touraniens suc-cè-dent aux Iraniens. Le mélange de tribus et de peu-plades qui a résulté des invasions a renforcé le ca-ractère vital joué par la région entre les continents asiatique et européen et le Moyen-Orient.

Avant que l'étendard du Prophète ne flotte sur ces vastes territoires, zoroastrisme, bouddhisme, cul-te de Tengri, christianisme nestorien, judaïsme et hindouisme ont fructifié à des degrés divers. Au VIIième siècle avant notre ère, des colonies grec-ques de la Mer Noire étaient en contact avec le Cau-case. Cette contrée montagneuse va subir, elle aussi, nombre d'invasions: Scythes, Sarma-tes, Huns, Avars et Khazars. Au début de l'ère chré-tienne, deux royaumes chrétiens se dé-velop-pent, l'Arménie et la Géorgie, qui tombe-ront sous domination iranienne puis romaine. Ensuite, vient la montée en puissance de l'Empire sassanide. Mais déjà une nouvelle force émerge du sud loin-tain: l'Islam. Sa progression vers l'Asie centrale sera foudroyante. De 635, date des premiers raids musulmans contre les Sassanides, jusqu'en 710, prise de Boukhara et de Samarkand, moins d'un siècle suffit aux armées islamiques pour asseoir leur domination sur l'Asie Centrale. Quant au Cau--case, l'Islam s'y imposera par la force de l'ex-emple, par le prosé-lytisme et non par la conquê-te. Donc, bient avant l'arrivée des Arabo-Mu-sulmans, l'Asie Centrale et le Caucase ont rempli une fonction historique de première importance, tandis qu'on ne parlait pas encore du peuple rus-se.
 

L'âge d'or

De 874 à 999, la Transoxiane (1) vécut sous la dy-nastie samanide, une période à juste titre con-sidérée comme l'âge d'or de la région. La capitale de l'Etat samanide, Boukhara (2), fut un des pha-res religieux et culturel de l'époque; des mil-liers d'é-lèves venaient des quatre coins du monde musulman pour recevoir un enseignement dans les prestigieuses écoles de cette ville de 300.000 ha-bi-tants. Rudaki, l'un des pères de la littérature per-se moderne; Avicenne, le philosophe, homme de sciences et maître soufi, dont l'érudition lui va--lut le titre de Sage des Sages, ou encore Biruni, savant pluridisciplinaire de génie, sont des per-son-nages qui, parmi d'autres, ont magnifié cette période de l'Islam. La libéralité étonnante dont fi-rent preuve les Samanides a permis un essor éco-nomique, culturel et spirituel jamais égalé par la suite. De plus, paix et stabilité venaient compléter le tableau. A noter aussi, l'¦uvre fondamentale d'Abou-Abdallah al-Boukhari. Son traîté, intitulé "L'Authentique", est considéré comme l'ouvrage de théologie islamique le plus important après le Coran. En y authentifiant les véritables traditions prophétiques de Mahomet, il empêche la multipli-cation invraisemblable de pseudo-propos du Pro-phè-te; un travail qui est capital pour une reli-gion en quête de cohérence. Prisé par les Sunnites, son travail est également encensé par les Chiites, mi-noritaires en Islam (3).

Aux Samanides, dernière famille iranienne à ré-gner en Asie Centrale, succéderont des tribus tur-co-mongoles, plus ou moins heureuses dans leur déferlement conquérant. Djaghataïdes, Ghazna-vi-des (4), Seldjoukides et autres Ghurides assu-mè-rent les uns à la suite des autres une domination tumultueuse sur la Transoxiane et sou-vent au-delà.
 

L'émergence russe

Au IXième siècle, les Russes constituaient un peuple insignifiant, vivant sous le joug des Kha-zars convertis au judaïsme (5). Il fallut l'union des deux principales villes slaves, Kiev et Nov-go-rod pour que cette tribu à l'origine incer-taine acuqiert une certaine stature et que soit fondé un premier Etat russe sous la houlette du Prince O-leg. Le nouvel Etat, cherchant un sys-tème reli-gieux pour se légitimer, finit par adopter le chris-tianisme orthodoxe sous Vladimir (Xième-XIiè-me siècle). Ne voulant ni de l'Islam  ‹reli-gion de l'ennemi bulgare‹  ni du judaïsme  ‹religion de leurs anciens maîtres khazars‹  ni du catholicisme, pratiqué par les Germains et d'autres de leurs ennemis, les Russes trouvèrent en l'ortho-doxie, outre une spiritualité s'harmonisant avec leur nature profonde (foi fer-vente et rapport am-bigu à l'autorité), un vecteur fantastique pour re-vêtir la nation russe d'une di-mension messiani-que. Car l'adoption de cette spiritualité, renvoyant le paganisme antérieur dans l'oubli, investis-sait la puissance russe mon-tante d'une mission sacrée de sauvegarde et d'expansion de la "vraie foi" qu'avait jusque là incarnée l'Empire byzantin (6).

Jusqu'au début du XIIIième siècle, Russes et tri-bus voisines instaurèrent une trêve plus ou moins efficace. Les Turcs qui formaient des bandes de pil-lards venus de l'est et du sud présentaient un danger relatif malgré leurs incursions audacieuses jusqu'au c¦ur de la Russie.
 

Le cataclysme mongol

Russes comme Musulmans, de la Chine à l'U-krai-ne et de la Transoxiane au Golfe Persique, des millions d'humains et de kilomètres carrés passèrent en un rien de temps sous la domination mongole. En moins d'un demi siècle (1207-1241), l'armée de Gengis Khan et de ses géné-raux tailla un empire qu'aucun des clans mon-gols, encore en guerre quelques années aupara-vant, avant leur unification par Temudjin, n'aurait osé imaginer. Ces nomades jaillis des immensités de la Sibérie méridionale, radicaux dans leur en-treprise d'anéantissement massif des structures politiques, économiques et administratives des ré-gions conquises, n'en firent pas moins preuve d'u-ne tolérance religieuse surprenante.

Cependant, cette ouverture avait ses limites. Les dignitaires religieux d'Asie Centrale retournèrent à une interprétation très étroite du Coran et, afin d'éviter les persécutions, Juifs, Zoroastriens et Chré-tiens s'exilèrent. Partiellement en réaction à ce rigorisme des qadis, des sociétés secrètes is-lamiques se propagèrent en Asie Centrale. Origi-nellement zoroastriennes, dès avant l'invasion a-ra-be, les confréries devinrent le lieu de la pré-ser-vation d'un Islam ouvert sur sa di-mension inté-rieure, fortement influencée par le mazdéisme. En s'emparant du Caucase en moins de deux ans, les Mongols s'ouvraient l'une des routes qui menaient au c¦ur de l'Europe. Ravageant ensuite la Russie et l'Ukraine, les ca-valiers de l'apocalypse se retrouvèrent en Hongrie vers 1242. Batu, pe-tit-fils de Gengis Khan, fit demi tour, à l'annonce de la mort d'Ogodaï, successeur de son grand-père. La dé-faite qu'avaient subi les Russes fut res-sentie par eux comme une terrible humiliation. Commençaient ainsi deux siècles de "Tatartchi-na" que le peuple de la Sainte Russie n'oublia ja-mais et qui restent associés à la per-sonne mythi-que de l'ennemi atavique turc. Sans doute peut-on puiser dans ces deux cent ans une explication de l'attitude des Russes à l'égard des peuples mu-sulmans voisins.
 

Tamerlan ou l'espoir d'un nouvel âge d'or

Au milieu du XIVième siècle, l'empire mongol é-di-fié par Temudjin et ses successeurs se dislo-qua sous les coups de boutoirs d'un seigneur de la guerre, issu du clan tatar des Barlas, Tamerlan. Celui-ci remodela l'¦uvre de Gengis Khan et en élargit les frontières. Cette fois, le moule unifica-teur fut intégralement islamique. Si Tamerlan se montre aussi cruel que ses prédécesseurs, il fit de Samarkand une vitrine de l'art et de la culture is-lamique. Palais, mosquées, medersas et biblio-thè-ques rivalisèrent de splendeur grâce au talent de milliers d'artisans venus de Syrie, d'Anatolie, d'Iran et de Mésopotamie. Encore aujourd'hui, la ville natale du conquérant tatar est un miroir de la grandeur de l'art islamique qui s'épanouit à la fin du XIVième siècle. En Ouloug Beg, Tamerlan trou-va un successeur éclairé. Cependant, la dy-nastie timouride s'effaça vers 1500, annonçant la fin des empires tataro-mongols et la fin du rôle historique joué jusqu'alors par l'Asie Centrale. Les successeurs chaybanides qui tentèrent de main-tenir une cohésion pendant un siècle encore dans leurs possessions ne purent rien pour empê-cher la dislocation de l'ancien empire de Tamer-lan. Vers le milieu du XVième siècle, le morcelle-ment des Etats tataro-mongols marquait l'échec ultime des entreprises de Gengis Khan et Timour (7). En Iran et en Anatolie, les clans conquérants furent assimilés et le pouvoir passa aux mains des élites locales.
 

Le messianisme impérialiste russe

La Russie attendit deux siècles pour se libérer du joug tataro-mongol. A la différence des autres peu-ples occupés, les Russes conservèrent une re-la-tive autonomie sous contrôle de l'envahisseur. La noblesse locale se renforça et étoffé son em-pri-se sur la société russe. De plus, Turcs et Rus-ses ne se mêlèrent pas d'un point de vue ethni-que, au contraire de ce qui se passa en Asie Cen-trale. En 1480, la Russie, profitant de l'affaiblis-se-ment du conquérant, refusa définiti-vement de payer tribut à la Horde d'Or.

Mais l'événement le plus significatif fut la chute de Constantinople en 1453. En découlaient deux conséquences: non seulement l'Eglise orthodoxe russe devenait pleinement indépendante de By-zan-ce mais aussi la Russie brandissait désor-mais seule l'étendard de la vraie foi et s'intrônisait pro-tectrice de la chrétienté contre le péril islamique.

A ce protonationalisme russe, dont les fonde-ments sont spirituels et les connotations revan-char-des, s'ajoutaient des raisons plus pratiques, mais qui renforçaient les velléités impérialistes que manifestait Moscou: les qualités médiocres des terres agricoles russes ne répondant pas à la croissance rapide de la population; et les fron-tières "steppiques" et désertiques. Ce qui donne une géographie empêchant toute défense efficace. La puissance russe était donc à la merci d'autres peuples. Seul le Caucase montagneux offrait une protection efficace. Bardée de ses convictions mys-tico-économiques, la Sainte Russie s'engage dans une expansion guerrière par étapes. De 1453 à 1890, année de la conquête définitive de l'Asie Centrale, les armées orthodoxes, au prix de mil-lions de morts, vont tailler dans la chair de ré-gions principalement musulmanes et où tout rap-pelle le formidable empire de l'ennemi tataro-mongol. La conquête de la Sibérie, la prise de Ka-zan et d'Astrakhan, l'absorption du Kazakh-stan, l'annexion de la Crimée, la mise au pas des Suédois, le contrôle du Caucase, la prise de Ba-kou, puis de la totalité de l'Asie Centrale désor-mais phagocytée: autant de pierres apportées à un édifice dont le marxisme-léninisme allait pré-ser-ver les fondements en en changeant l'apparence.
 

L'obsession de Kazan

Dans la longue histoire de la confrontation isla-mo-russe, l'épisode de la prise de Kazan occupe une place de première importance. La capture de cette ville trois fois plus grande que Moscou, ca-pitale de nombreux khans tatars depuis plus de cent ans, fondée par l'ennemi bulgare mais sur-tout centre rayonnant de culture islamique (8), représentait le coup de grâce qu'il fallait impéra-tive-ment asséner aux Tatars, sous peine de ne pas véritablement exorciser la période de domination mongole.

Les Russes mirent cinq longues années pour ve-nir à bout de la résistance acharnée de la popula-tion de Kazan. En 1552, la ville tomba et fut li-vrée au massacre, au pillage et tous les symboles du passé islamique furent éliminés. Célébration lugubre de l'extermination de la population de la cité: Ivan le terrible fit édifier au c¦ur de Moscou la cathédrale Saint-Basile, dont les dômes poly-chromes "symbolisent les têtes enturbanées et coupées des huit chefs musulmans morts en dé-fendant le Croissant contre la Croix" (9).
 

La Russie et les Musulmans du Caucase

En annexant la Crimée, les portes du Caucase é-taient ouvertes. La région n'avait jusqu'alors ja-mais été soumise à une autorité politique exté-rieu-re, bien qu'elle ait été traversée maintes fois par des envahisseurs (Scythes, Sarmates, Huns, A-ché-ménides,...). Morcelée en Etats autonomes, le Caucace était une zone d'affrontement entre l'Em-pire ottoman et l'Iran. Les deux puissances s'ac-cordèrent pour "désarméniser" le sud-ouest cau-casien. Expulsions et massacres d'Arméniens se succédèrent. De 1729, année de la première prise de Bakou, à 1888, année de l'assujettissement dé-finitif du "Kuh-e-Qaf" (10), les forces russes durent faire face à une géogra-phie défavorable et à de multiples rébellions mu-sulmanes, tout en se présentant comme les protec-teurs des chrétiens locaux et en veillant à l'élimination progressive des présences ottomane et iranienne dans ces ter-ri-toires montagneux con-voités.

Les guerres russo-iraniennes tournèrent à l'avan-tage des Tsars, tandis que les Ottomans du-rent a-ban-donner leurs prétentions, notamment sur la Cir-cassie. Il y eut des révoltes contre l'autorité rus-se. Outre celle du Tchétchène Imam Mansur U-shurmah, à la fin du XVIIIième siècle (11), le soulèvement de Chamil vers 1830 est essentiel, si l'on considère qu'il symbolise l'émergence d'un mouvement de résistance nationale, puisant une grande partie de sa force dans le soutien d'une con-frérie soufie, l'Ordre des Naqshbandi, qui n'hé-sitaient pas à brandir l'étendard du panisla-mis-me. Commencée en 1824 dans le Daghestan, la révolte se transforma en une guerre totale qui du-ra 25 ans; conjuguée à un soulèvement circas-sien, elle ébranla la domination russe sur le Cau-case. Déjà, on peut remarquer la capacité éton-nan-te des communautés musulmanes à se souder autour des confréries soufies en cas d'orage his-to-rique.
 

La Russie et les Musulmans d'Asie Centrale

Le calme relatif instauré dans le Caucase permet aux Russes de focaliser leurs efforts sur la con-quête de l'Asie Centrale. En moins de 30 ans, vers 1890, l'ancienne Transoxiane est complète-ment sous leur contrôle. Les khanats de Kokand et de Khiva, l'émirat de Boukhara, les tribus tur-k-mènes sont intégrées à l'Empire sans engendrer de réactions de la part des Etats musulmans limitrophes. La rapidité de la conquête s'explique par l'absence d'obstacles naturels pouvant retar-der l'a-vance russe, la supériorité de l'artillerie, mais surtout la déglingue des différents Etats lo-caux, affaiblis par des guerres intestines. De plus, l'oi-si-veté et l'impiété des émirs indigènes rendaient d'avance caduque toute velléité de mobilisation con-tre l'ennemi russe, chrétien-or-thodoxe.

Tout mouvement à consonance nationaliste était voué à l'échec en raison du fractionnement eth-ni-que. Le pôle identitaire résidait dans l'Islam et dans l'Islam seul. A cause de sa décadence éco-nomique et de son instabilité politique, l'Asie Cen-trale constituait une proie facile. En 1890, la Russie était une puissance économique mondiale que rien ne semblait pouvoir arrêter. L'Iran et l'In-de tenaillaient l'imaginaire russe. A la vieille de la première guerre mondiale, l'Empire des Tsars est un Etat multiethnique dans lequel les Russes ne représentent que 40% de la population. Les Musulmans sont la minorité religieuse la plus importante (16%).
 

L'état de l'Islam à la fin du tsarisme

Appel à la Djihad, révoltes plus ou moins locali-sées, répressions impitoyables: les Musulmans de l'Empire appliquent dès lors la seule recette qui permet de se préserver en tant qu'identité et entité culturo-spirituelle: intérieurement, on se répète que la vérité demeure islamique, envers et contre tout. Mais dès la fin du XVIIIième siècle, c'est l'en-semble du monde musulman qui s'interroge sur le déclin relatif de la religion du Prophète. D'une part, les réformateurs occidentalistes (djadid) prônent la rénovation de l'Islam en se tour-nant vers l'Europe; d'autre part, les traditio-nalis-tes revendiquent un retour aux sources et à la Cha-ria. Le mot d'ordre des premiers  ‹la mo-der-ni-sation‹   doit déboucher, dans leur esprit, à adopter un régime constitutionnel et à former des gouvernements parlementaires.

Non monolithique, la tendance djadid n'a jamais pu "positiver" sa diversité et a fini par s'éloigner de la réalité concrète qu'est le peuple, en propo-sant des mesures d'européanisation, en épousant les querelles internes de la Russie, qui opposaient panslavistes et occidentalistes; les protagonistes de la tendance djadid ont fini par considérer la Rus-sie comme une "mère-patrie" et rejeter toute idée d'auto-détermination pour les Musulmans (12).

Les traditionalistes  ‹les qadims, littéralement, les précurseurs‹  rassemblent principalement le cler-gé. Leur attitude est guidée par la patience et la certitude de jours meilleurs. Ils veulent tenir l'Is-lam à l'écart des développement politiques. Ils sont radicalement hostiles aux djadid. Les fidèles sont souvent membres de confréries soufies. Les institutions russes incarnent, pour eux, l'apos-ta-sie (kufr). Le monde extérieur est pos-sédé tem-porairement par les forces hostiles à la Vérité mais le fidèle reste intact, pur, grâce à l'"immigration in-té-rieure". Les divisions inter-musulmanes quant au comportement à adopter face à l'occupant, em-pêchèrent les communautés de croyants de jouer un rôle dans l'agitation de 1905.

Amir Taheri résume la période tsariste: "Malgré quelques tentatives de russification et de conver-sion forcée à l'orthodoxie, en général, les Tsars n'essayèrent pas de détruire l'Islam en tant que re-ligion. L'Empire autorisait certains échanges en-tre ses possessions musulmanes et les Etats mu-sulmans indépendants, permettant aux Mu-sulmans russes de ne pas être coupés du monde isla-mique". Cependant, l'occupant ne dé-rogea jamais aux méthodes brutales de répres-sion. Partout, les Musulmans se voyaient expro-priés, colonisés et exploités. La révolte étouffée de 1916, soutenue par une coalition exceptionnelle de tribus kir-ghi-zes, khazaks, de mollahs qadim et d'intellectuels djadid, illustre parfaite-ment l'état de l'Islam à la fin de l'Empire des Tsars.
 

Le leurre bolchévique

Lorsque le second congrès panrusse des soviets de députés ouvriers, soldats et paysans se réunit le 7 novembre 1917, quelques heures après le coup d'Etat bolchévique, les organisations poli-tiques musulmanes approuvent la résolution ap-pe-lant à une paix immédiate. La révolution com-muniste, tout en ne recueillant que très peu d'é-chos dans les milieux ouvriers des territoires mu-sulmans  ‹du fait du sous-développement in-dus-triel de ses régions‹   suscite d'emblée des es-poirs: un terme sera mis au retard économique et à la misère qui règne en Asie Centrale et dans le Caucase (13). C'est alors qu'apparaît la personnalité de Galiev, un Tatar de la Volga, qui parvint à mener sa barque dans l'univers totalitaire com-muniste avec une incroyable liberté pendant une période très longue (1917-1930/35). L'objectif de Galiev était non seulement de sortir la région de sa misère et de son état d'exploitation mais aussi de la faire accéder, au moins, à une véritable autonomie. Très tôt, Galiev soutint les Bolché-vi-ques en se battant à leurs côtés contre les Blancs. En récompense, Staline le nomme res-ponsable du Commissariat musulman aux Nationalités.

A l'occasion du premier congrès des commu-nis-tes musulmans, Galiev expose un plan d'au-to-no-mie totale du Parti communiste musul-man, de fa-çon à ce qu'il devienne une force ca-pable de pro-pager la révolution dans les pays limitrophes. Mais, derrière son engagement révolutionnaire, Ga-liev souhaitait voir les Tatars de-venir le moteur d'une authentique révolution mu-sulmane universel-le, qui verrait se regrouper tous les peuples turcs. Le nouveau pouvoir commu-niste avait be-soin des Musulmans dans sa guerre contre les Tsaristes blancs, d'autant plus que la majeure par-tie des combats se déroulaient en terri-toire mu-sulman. Staline ménage donc Galiev, pour mieux s'en débarrasser dans les années 30. Deux fac-teurs poussent en masse les Musulmans dans l'ar-mée rouge: l'intervention militaire étran-gère et le chauvinisme du haut commandement blanc. En-suite, la propagande conjointe de Lénine et de Sta-line finit par payer. Rares étaient ceux qui soup-çonnaient que les proclamations marxistes-lé-ninistes, promettant l'autodétermination pour tous les peuples, n'étaient que pure tactique. En fait, aux yeux des marxistes-léninistes, la seule autodétermination valable était celle du prolétariat, dont la nature de-vait être "internationale". Tou-jours est-il que la guerre civile démontra l'incapa-cité des chefs politiques musulmans à développer une stratégie commune, leur permettant, dans un premier temps, de surmonter leurs désaccords, dans un second temps, de se rallier le soutien des masses.
 

Le rouleau compresseur stalinien

Une fois élu au poste de secrétaire général du Parti Bolchévique, Staline ne s'embarrasse plus de fioritures. Les chefs musulmans doivent soit rejoindre le parti, soit être éliminés. Mesures anti-musulmanes, purges, déportations et révoltes (14) se succèdent. La tactique du petit père des peuples semble infaillible. La création de répu-bli-ques musulmanes rendait impossible l'avènement d'une nation musulmane unique; les ulemas s'e-xilent; quelques réformes comme la distribution de terres permettent de rassurer la paysannerie et la bourgeoisie; les autorités font passer des me-sures anti-religieuses comme la suppression du kalym (15), de la polygamie et du port du voile. Progressivement, la politique sta-linienne à l'égard de l'Asie Centrale et du Caucase musulman gagne en horreur et en per-versité. Il s'agit de faire dis-pa-raître l'Islam, ceux qui le pratiquent et ceux qui, plus généralement, peuvent constituer un ob-s-tacle à la politique de Staline, même à l'intérieur du Parti.

Génocide kazakh, déportations et massacres de moindre ampleur, russification/soviétisation, des-truction de la culture musulmane, dé-koulaki-sa-tion, confiscation des récoltes pour nourrir les vil-les et l'armée, création de micro-nationalités et de langues factices, changement des noms mu-sul-mans des personnes et des lieux, exploitation é-co-nomique forcenée et plan quinquennal pour la liquidation des croyances religieuses: le peuple mu-sulman a ainsi été privé d'autonomie com-mer-ciale, de structures religieuses, sérieusement re-froi-di de toute velléité nationaliste et coupé de son passé. Le redécoupage de la carte géogra-phique du Caucase et de l'Asie Centrale devait à long ter-me déboucher sur l'avènement d'une grande com-munauté soviétique, peuplée d'homines so-viet-ici   sans aucune référence ra-ciale, ethnique ou religieuse.
 

Le conflit russo-tatar

Staline, en se montrant impitoyable avec le peuple tatar, tout en ayant conscience du danger incarné par cette ethnie mongole, qui voulait réaliser l'u-ni-té des Musulmans, perpétue une hostilité atavi-que, inextinguible, entre Russes et Tatars, que la guerre pour Kazan avait symbolisé jadis. Origi-naires de la région de la Volga, ayant es-saimé en Asie Centrale et dans le Caucase, les Tatars ont été le peuple musulman le plus dyna-mique et le mieux doté d'une élite instruite. Très attachés à leur langue, leur culture et leur religion, ils sont doués pour le commerce et formaient une classe marchande puissante, trait d'union entre la Russie et l'Asie. Etant les plus instruits, ils jouent dès lors un rôle primordial dans le développement des idées panislamistes.

Ils comprennent très vite que l'existence et la flo-raison de l'Islam passent par la constitution d'un Etat tatar équivalant à l'Etat russe et rassemblant sous son drapeau toute la population musulmane de l'Empire, puis de l'Union. La destruction de Ka-zan avait été une catastrophe pour les Tatars. Ils n'avaient encore rien vu... La politique stalinien-ne à leur égard est le sommet dans l'art dou-teux d'exterminer les peuples. Après avoir fait miroiter la création d'une république regroupant les peuples tatars, l'Etat bolchévique décide l'op-posé, c'est-à-dire le fractionnement à l'extrême; une politique qui, d'ailleurs, toucha l'ensemble de la communauté musulmane. Entre 1924 et 1940, les Musulmans "se retrouvèrent divisés en 39 nations, nationalités et groupes ethniques, se-lon une procédure simple. Tout groupe ethnique susceptible de présenter quelques traits distinctifs devait connaître une promotion et accéder au rang de nation ou de na-tionalité" (16). Staline créa de toutes pièces avec force linguistes, historiens et ethnologues des mi-cro-nations, des langues et des histoires natio-nales. La république autonome tatare du Caucase fut promptement dissoute en 1944 sous prétexte de "collaboration avec les na-tionaux-socialistes et sa population déportée ou massacrée. Tout au long de son règne, le Géor-gien, plus grand-rus-sien que le Tsar, fit souffler la plupart du temps un vent de terreur sur les peuples du Sud et sur les Tatars en particulier.

Le leader soviétique avait compris que l'en-raci-ne-ment islamique défiait les axiomes du marxisme-léninisme et que, dès lors, un modus vivendi s'im-posait: dans les persécutions. L'Islam avait bien le droit de survivre, pensait Staline, mais de façon à ne plus représenter la moindre menace. En 1943, Staline et le Mufti d'Oufa concluent un accord, autorisant les Musulmans à constituer qua-tre "directions spiri-tuelles", soit des structu-res administratives reflé-tant un Islam enfermé dans une société en voie d'athéisation totale. Le rôle de ces "directions" est de préserver les mo-numents islamiques, de publier les écrits sacrés et d'inspirer, dans la me-sure du possible, certaines lois soviétiques.

Le fidèle n'a nul besoin de clerc dans la pratique de sa foi religieuse et peut donc exercer celle-ci hors des "directions spirituelles". L'incom-plé-tu-de de ces structures islamiques of-ficielles, le dis-cours anti-islamique répété à satiété et souvent con-crétisé par des actes hostiles à l'égard des fidèles ou des symboles (destruction de mos-quées, noms de lieux ou de sites sacrés bolché-vi-sés d'autorité) ont contribué, en réaction, à vivi-fier d'autres structures, plus profondément re-li-gieuses et remontant à l'époque perse, se don-nent pour mission de conserver les traditions po-pu-laires, de maintenir les liens unissant le peuple musulman à son passé, d'aménager un espace in-térieur étanche au totalitarisme bolchévique. Face à la politique de déracinement et de dépoliti-sation des masses musulmanes, pratiquée par les com-mu-nistes, les confréries soufies, après avoir con-nu quarante ans de déclin (entre 1880 et 1920), retrouvent leur place déterminante dans la vie des sociétés islamiques d'Asie Centrale et du Cau-ca-se. Ces confréries ont donné aux peuples islami-ques de l'ex-URSS des figures marquantes de guerriers, en lutte, successivement, contre les Mon-gols, les Tsars et les communistes. Mais les tariqats et leurs guides (murshid) ont surtout com-me mission essentielle de protéger l'identité islamique de conserver son authenticité. Face au stalinisme, au "Taghut", les confréries instaurent un double jeu, imparable: "Ceux qui pratiquent l'art de la taqiya s'assurent la vie en ce bas monde en adhérant au Parti communiste et celle dans l'au-delà en appartenant à une cellule clandestine soufie", explique un Musulman (17).
 

Du dernier voile au dernier communiste

Tandis qu'il était apprécié par les inoxydables de la gauche ouest-européenne, Khroutchev ne s'in-s-crit pas en porte-à-faux par rapport à la poli-tique des nationalités de son prédecesseur. La lutte an-ti-islamique se traduisit notamment pas la réacti-vation de l'Union des Sans-Dieu (18) et par la destruction des voiles par le feu en public. En 1959, on proclame la "fin de l'ère du voile", en brûlant une pièce d'étoffe censée être le dernier voile, lors d'une cérémonie à Boukhara. La so-vié-tisation politique, accompagnée de la russifi-cation linguistique, les actions multiples contre les écoles et les monuments de l'Islam, débou-chent sur une rupture du modus vivendi de 1943: les chefs religieux vont désormais soutenir les ré-voltes. L'arrivée de Brejnev inaugure une poli-ti-que plus ambigüe que jamais. Comme ces pré-dé-cesseurs du Kremlin, Brejnev détestait l'Islam mais avait bien compris que l'idéologie n'en vien-drait pas à bout et qu'avec de l'argent, on pouvait obtenir le soutien des dirigeants locaux. On rapa-trie certains déportés, on reconstruit Tachkent dé-vastée par un tremblement de terre, on réanime l'Islam officiel, on disculpe Tatars, Turcs, Kur-des et autres "crypto-fascistes". Il n'en demeure pas moins vrai que l'élément dé-terminant de la politique brejnevienne est la cor-ruption des strates dirigeantes, appuyée, au cours des années 70, sur le boom économique dû aux revenus du pétrole et du gaz naturel. Le "socialisme réel" de l'ancien maître du Kazakhstan est indissociable du phé-no-mène ma-fieux, ancré dans les couches économi-co-poli-tiques dirigeantes des républiques musul-manes. Les retentissants procès de la période de tran-si-tion post-brejnevienne, mondialement mé-dia-tisés, ont permis de mettre en évidence le scandaleux traitement infligé pendant des décennies de communisme à l'Asie Centrale et au Caucase et le de-gré de délabrement des institutions locales. Quant à la glasnost gorbatchévienne, elle nous a permis de jeter un regard sur les autres facettes terri-fiantes du monstre engendré par le maté-ria-lis-me quinquennaliste: désastre économique, social, sanitaire, écologique... Mieux: le réformisme enclenché par l'idole de l'Occident aura sans aucun doute comme conséquence l'avènement du... der-nier communiste!
 

La "Maison Commune" musulmane

Les émeutes qui ont secoué l'Asie Centrale et le Caucase dans la deuxième moitié des années 80 révèlent cruellement l'incompréhension totale du communisme pour l'Islam. Les idéologues russes n'ont jamais pu cerner de manière acceptable le phénomène musulman. D'où l'incohérence du discours anti-islamique: l'Islam est tour à tour ac-cusé de nationalisme, de féodalisme, d'être une "superstition", de "classisme" ou d'oppor-tunis-me. Frustrés, les peuples musul-mans de l'ex-U-nion Soviétique, coupés du reste du monde mu-sul-man et maintenus dans le sous-développement économique, colonisés, formulent brusquement des revendications sociales et cultu-relles, puis po-li-tiques, parce que les problèmes deviennent de plus en plus aigus et parce que le souffle de la révolution iranienne se fait sentir.

Gorbatchev fait les yeux doux à l'Europe et à l'Amérique mais organise simultanément une ré-pression infiniment plus violente en zone musul-mane que dans les Pays Baltes, ce qui renforce la conviction de nombreux intellectuels musulmans: la politique des futurs maîtres du Kremlin leur restera défavorable. D'une certaine manière, ils per-çoivent en face d'eux à nouveau la Russie au lieu de l'URSS et l'ennemi chrétien au lieu d'une masse athée qui les oppresse. Les intellectuels mu-sulmans appréhendent désormais différem-ment l'extérieur, ce qui renforce les tendances pan-islamiques à l'¦uvre de Bakou à Alma Ata.

Début 1990, Gorbatchev envoie ses troupes ma-ter la rébellion azérie pour remettre en selle  ‹mais sur un cheval de bois‹   le PC local et é-touf-fer les velléités indépendantistes dans une ré-publique pourtant traditionnellement communi-san-te. Les importantes manifestations de soutien aux "frères azéris", qui secouent les autres ré-publiques peu après, sont un signal limpide: il indique où se situent les forces souterraines ¦u-vrant désormais dans la région pour unifier le peu--ple musulman. Le matraquage des médias ira-niens à destination des voisins du Nord, de même que le financement par l'Arabie Saoudite du pé-lé-rinage de milliers de citoyens ex-sovié-tiques vers les lieux saints de l'Islam lèvent toute équivoque quant à la volonté d'une réintégration générale de tous les peuples musulmans dans la Maison Com--mune islamique, que ces peuples résident dans l'ex-URSS ou qu'ils vivent sous la houlette du fondamentalisme chiite ou wahabite.
 

Points de repère

L'avenir des peuples musulmans d'URSS se joue en même temps que celui de l'Ours affaibli, dont la mendicité pitoyable fait se tortiller de plaisir, de-vant une proie facile, la haute finance capita-lis-te.

Voici énoncés rapidement quelques faits et as-pects de la question qui permettent de comprendre le présent et surtout de supputer la cartographie du futur:
- Gorgés d'illusions, les Bolchéviques s'étaient convaincus que l'Islam disparaîtrait dès la mise en application de réformes socio-économiques, qui l'amputeraient de son soutien séculaire et dé-truirait son implantation.
- Le communisme, malgré un formidable appareil de propagande et une palette inégalée de moyens de pression, n'a jamais pu investir l'espace privé du Musulman; son attachement à l'Islam n'a ja-mais cessé.
- La structure totalitaire russo-communiste, face à la présence islamique, sa pérennité et sa réappro-priation de l'espace public depuis les années 80, n'a jamais pu trouver de nouvelles sources de lé-gi-timité (par exemple une élévation effective du ni-veau de vie).
- L'URSS constitue, aux yeux des Musulmans, le prolongement de l'empire des Tsars, mais en pire.
- Le départ, le 15 février 1989, du dernier régi-ment soviétique d'Afghanistan marque un tour-nant dans la perception que les protagonistes ont l'un de l'autre et dans le rapport de force russo-mu-sulman.  Pour la première fois depuis 1552, la Russie abandonne une terre musulmane con-qui-se.
- La reconquête de l'espace public revêt plusieurs formes: publication d'ouvrages sur le passé is-lamique, présentation d'une vision islamique de la réalité dans les programmes d'université, ou-ver-ture aux littératures islamiques extérieures, vo-lon-té de faire renaître les langues turque, arabe, per-se ou de forger des mots indigènes pour rem-placer les emprunts européens (russes, allemands ou anglais).

A côté de l'Islam officiel, plusieurs structures d'importance variable ¦uvrent à la résurgence: ceux qu'Amir Tahéri nomme les serviteurs de la foi non officiels (mollahs, derviches, prédica-teurs, récitants du Coran, etc.); ensuite les tari-quats soufies qui recrutent dans les milieux socio-professionnels, dans l'armée et la police, les Wa-ha-bites, les Frères musulmans et les fonda-menta-listes iraniens. L'évolution démographique, con-ju-guée au départ des Slaves implantés massi-ve-ment depuis 1917, devrait permettre une réis-lami-sation des républiques musulmanes, passant par la reconquête des villes slavisées. Les affron-te-ments inter-ethniques qui enflamment, depuis le milieu des années 80, les cités soviétiques d'Asie Centrale et du Caucase, signalent l'urgence d'une clarification de la politique communiste. "La glas-nost a ouvert ce qui était sans doute la plus gran-de boîte de Pandore de toute l'histoire", dé-clare A. Tahéri.

Le gorbatchévisme est une idéologie de péripaté-ticienne qui se refuse en permanence, après s'être montrée sous ses plus beaux atours. Réformisme verbal, libération des détenus politiques, danse du ventre à l'intention des pontes de la BERD: Gorbatchev a voilé la vitrine rutilante aux yeux des Soviétiques, tout en laissant miroiter aux ou-ailles des démocraties bourgeoises d'Europe que les choses allaient changer. Depuis quelques mois, la vitrine est brisée   ‹et Gorbatchev aussi, en tant qu'idole‹  et cette brisure affecte plus en-co-re les Musulmans que les Russes. La répres-sion est impitoyable et les notions de pluralisme, de démocratie, de "maison commune euro-péen-ne" ont un goût amer pour les fidèles d'Allah. Dans l'esprit et le c¦ur de beaucoup de Musul-mans, les propos du maître du Kremlin en 1986 ont laissé des marques indélébiles. L'Islam y était qualifié d'ennemi du progrès et du socialisme et un appel était lancé à une lutte totale contre la re-ligion sous toutes ses formes. Le comportement des premiers réformateurs trahit une fois de plus l'incompréhension radicale entre-tenue par les néo-communistes à l'égard de l'Islam.

Les descendants des Turco-Mongols veulent être eux-mêmes, retrouver leur identité historique. Ils en-tendent renforcer leur combat, notamment grâ-ce à une élite cultivée qui pourra accélérer le pro-ces-sus. Les ressources spirituelles, humaines, lin-guistiques et scientifiques existent pour contrer le cataclysme écologique et sanitaire latent et ma-gnifier une histoire pluriséculaire, bafouée par la monologique d'un totalitarisme araseur.

La multiplicité ethno-culturelle au sein de l'espace musulman soviétique implique un redécoupage des frontières dans le respect des identités lo-ca-les. Le dépassement par le bas  ‹par le régio-na-lis-me‹   et par le haut  ‹par la création d'une fé-dé-ration des peuples musulmans ex-sovié-ti-ques‹  de la structure factice des nationalismes ar-tificiels d'inspiration stalino-française est une condition sine qua non d'une ré-émergence plu-ridimen-sionnelle de l'Asie Centrale et du Caucase, de son accession à une authentique au-tonomie. Deux URSS s'avancent vers le futur: l'une est mu-sulmane et jeune, poussée en avant par un dy-namisme démographique et spirituel; l'autre est russe, vieillissante, perclue d'angoisses et de cet étrange engourdissement qui se manifeste chez l'Européen communisé, lorsqu'il s'est dégagé de la gangue bolchévique. Cependant, la nation rus-se, si elle s'inspirait de la renaissance culturelle et spirituelle des Musulmans d'Asie Centrale ou du Caucase, ou si elle voulait bien se ressourcer en se réappropriant son histoire anté-marxiste, aurait en main de nombreux atouts pour échapper à la macdonaldi-sation ou à la tiers-mondisation. Les pélérinages aux mecques capitalistes d'Eltsine et consorts, les hommages vibrants au libéralisme, prononcés par ces ex-communistes et l'effondre-ment accéléré de l'économie locale font craindre, malheureuse-ment, un mélange des deux...

Nous vivons une époque formidable. Les journa-listes et autres théoriciens de l'actualité, qui cro-yaient une fois pour toutes détenir les clefs don-nant accès à tous les coins et recoins de la réalité et le shibboleth capable d'expliquer tous les phé-nomènes de l'univers, en font constam-ment les frais. Tout article, analytique ou non, présentant une certaine amplitude risque très rapi-dement d'ê-tre affecté de désuétude, tant les sou-bresauts du monde bouleversent en permanence le grand jeu du monde.

Le revers de la médaille, c'est ce flot de penseurs spécialisés dans les arcanes de la guerre froide, trô-nant aux unes des médias, qui sont largués corps et âme et ne parviennent plus qu'à divaguer autour de leurs bouées de sauvetage idéologique: le Nouvel Ordre Mondial et l'antiracisme. Cet ar-ticle sur l'Islam soviétique avait été terminé au son des premiers coups de canon dans l'ex-You-goslavie. Il laissait le Caucase et l'Asie Centrale musulmane confrontés aux défis de la li-béra-lisa-tion obligée, activée par Gorbatchev. Six mois plus tard, exit l'idole des Occidentaux! A l'instar du reste de l'URSS, les républiques mu-sulmanes sont face au cataclysme de la crise éco-nomique. Outre celle-ci: la guerre entre Musulmans et co-lons slaves menace, tandis que le sort des chré-tiens arméniens semble scellé à moyen terme, é-tant donné que du point de vue humanitaire la conscience occidentale est repue. L'antagonisme sla-vo-turc est ravivé en dépit des assurances mu-tuelles et de la participation des Etats musulmans à la CEI. Enfin, plus fondamen-talement, les an-ciennes terres d'Islam, martyri-sées par la folie bolchévique, subissent d'une manière de plus en plus sensible  ‹et pour l'instant plus au niveau du peuple et des religieux‹  l'attraction envoû-tan-te des fondamenta-lismes iranien et saoudien, lesquels pourraient transmuter radicalement et très rapidement les ca-ractères spécifiques du renou-veau islamique centre-asiatique (importance du sou-fisme et des figures charismatiques politico-religieuses, statut de la femme, etc.).
 

Se dérussifier économiquement

L'adhésion des républiques musulmanes à la confédération concoctée par les Etats slaves (Russie, Ukraine, Bélarusse) tient plus du réflexe tradi-tion-nel que d'un réel attachement aux bricolages institutionnels produits par leurs voisins du Nord. Elles ont tant et plus subi l'impact colonial russe que se débarrasser des automatismes psycho-logiques n'est pas une mince affaire.

Mais, nous, en Europe centrale et occidentale, nous devons également nous rendre compte de la nécessité, pour les nouveaux Etats musulmans d'Asie centrale, de maintenir de très étroites rela-tions économiques avec la Russie, étant entendu que, sans elle, la désorganisation sociale et commerciale serait généralisée. Les nouveaux Etats musulmans dépendent trop de la sphère slave de la CEI, que couper les ponts brutalement et sans substitition de partenaires reviendrait à se suici-der. Mais cette allégeance matérielle qui demeure vis-à-vis de Moscou ne les empêche pas de tenir compte de la nouvelle donne géopolitique, résul-tant du décès de l'URSS stalinienne et brejné-vien-ne: les républiques musulmanes de l'ancien em-pire rouge n'ont pas tardé à ébaucher un "es-pa-ce économique islamique commun", malgré l'am-pleur de la tâche. De même, l'Iran a proposé à ses coreligionnaires du Nord de participer à un autre espace économique, déjà composé de l'an-cienne Perse, de la Turquie et du Pakistan. Des signes qui ne trompent pas...
 

Se dérussifier ethniquement

Fortement minoritaires ou même majoritaires com-me au Kazakhstan  ‹lors des dernières comp-ta-bi-lisations démographiques mais avant l'e-xode actuel‹  les Russes représentent pour les Tur-co-Tatars la marque indélébile d'un passé d'op-pression et d'exploitation.

Physiquement et culturellement, le Slave a, de-puis les Tsars, modelé le visage de l'Asie Cen-tra-le. La colonisation raciale s'est intensifiée sous le bolchévisme, accompagnée de la généralisation du cyrillique, du fonctionnalisme sur le plan ar-chi-tectural et du quinquénnalisme dans le do-mai-ne économique. Les Russes, par leur pré-sence, étaient, jusqu'à la perestroïka, les gardes-chiour-mes du centralisme impérial rouge. Ils régnaient sur ces terres d'Islam artificiellement ba-lkanisées par Staline afin de rendre impossible un unifica-tion sous la bannière verte du Prophète. Cette en-tre-prise a si bien réussi qu'elle influen-cera encore longtemps l'évolution des événe-ments dans cette région. Le nationalisme est de-venu un sentiment bien ancré dans le cadre des républiques musul-ma-nes soviétiques, qui ne cor-respond pas, ou si peu, aux réalités ethniques. Les pseudo-nations d'A-sie Centrale sont prêtes à s'entre-étriper pour des frontières absurdes. Cette mentalité sera, ou est déjà, attisée ou renforcée par des puissances qui ont tout intérêt à ce que le Caucase et l'Asie Centrale demeurent une zone découpée géogra-phi-quement et faible politique-ment.

La dérussification ethnique ne sera effective que lorsque les nationalismes locaux auront été su-blimés en une idée supérieure.
 

Se dérussifier religieusement

L'un des faits marquants de ces derniers mois en Islam ex-soviétique  ‹mais n'était-ce pas inévi-ta-ble?‹   est la perte de pouvoir et de signification des quatre directions créées par Staline. En réa-li-té, il se produit une fragmentation de ces struc-tu-res institutionnelles religieuses officielles ainsi que l'émergence hors de la clandestinité de cléri-caux populaires qui provoquent très rapidement la gravitation d'un grand nombre de croyants autour de leur personne.

A priori, cette évolution peut sembler aller dans le sens de la balkanisation que nous avons évoquée. Mais la réalité est tout autre, tout au moins sur ce plan religieux. L'ébranlement des directions si-gni-fie la mise à mal et la liquidation à court terme de la construction imaginée par les communistes pour contrôler l'Islam afin d'ensuite l'éliminer. Devant la faillite du communisme et du néo-léninisme gorbatchévien, les regards se tournent dé-sormais essentiellement vers le Sud et la Turquie, avec laquelle existent également des affinités eth-niques. L'Islam redevient l'idée supérieure ca-pa-ble de sortir les républiques de leur statut de co-lonies. A tort ou à raison, l'Islam de l'Arabie Sa-ou-dite et de l'Iran incarne la réussite écono-mique, le bien-être et la conformité de la société humaine aux injonctions divines. Cette image, les Turco-Mon-gols peuvent s'en gaver médiatique-ment à longueur de journée: les radios et télévi-sions ira-niennes couvrent la région. Mais ils peu-vent aussi constater que des centaines de mos-quées sont éri-gées, des millions d'exemplaires du Coran sont dis-ponibles, que les flux écono-miques avec le Sud se renforcent. Qu'en un mot, la manne éner-gé-tique arabe commence à leur ap-porter des bé-né-fices.
 

L'Axe Ankara-Teheran-Islamabad

Les prévisions valent ce qu'elles valent, c'est-à-dire pas grand'chose en ces temps de balkanisa-tion planétaire. Cependant nous pouvons prendre le risque de suggérer le scénario suivant: dans quelques années, un curieux ensemble géogra-phique va très concrètement s'unifier; il sera tra-versé par un axe central turco-irano-pakistanais, grosso modo de Nord-Ouest en Sud-Est, lui-mê-me traversé d'un axe secondaire, en forme de crois-sant, Ryad-Bagdad-Tachkent.

Cet ensemble pourra être greffé d'excroissances, au gré du renforcement de l'Islam. Plus impor-tant: la zone décrite sera la première puissance économique et politique dès l'an 2000. Première puissance financière du monde, première puis-sance énergétique, première puissance militaire, puissance démographique (plus de 300 millions d'âmes en l'an 2000), le "Turkiran" a toutes les chances de rentrer dans l'histoire alors que l'Eu-rope, si la réalité revêt la même peau qu'au-jour-d'hui, sera une sorte de bâtarde hideuse, née de l'a-bominable accouplement du ma-térialisme et du judéo-christianisme, clopinant sur ses moignons vers les poubelles de l'Odyssée humaine...
 

Notes:

(1) Mavara al-Nahr: nom de l'Asie Centrale à l'époque.
(2) L'Etat samanide était composé du Tadjikistan et de l'Ouzbékistan actuels, d'une partie de l'Afghanistan et d'une vaste portion de l'Iran.
(3) On a recensé plus d'un million de traditions prophétiques!
(4) Le Général Mahmud, qui avait établi sa capitale à Ghazni, était turcophone d'origine et s'est comporté en mécène des lettres persanes. A sa cour, il y avait Firdusi, l'auteur du Livre des Rois, dans lequel est relatée l'origine mythique des peuples iranien et touranien.
(5) Branche d'une ethnie appelée Venedi ou Venetii par Pline l'Ancien et Tacite, les premiers Russes se seraient installés au Nord des Carpathes, entre la Vistule, l'Oder et l'actuelle Biélorussie (région des Marais du Pripet); mentionné par des chroniqueurs au IXième siècle, un peuple nommé Rus ou Russe aurait émigré de l'ouest entre 500 et 1000 après J.C.
(6) Avant leur "orthodoxisation" volontaire, les Russes adoraient entre autres dieux le dieu de la foudre, Groznyi, sommet de leur panthéon, ainsi que le Loup, seigneur du Mal.
(7) Le tribalisme tataro-mongol finit par triompher des volontés unificatrices. Des clans se sont même alliés aux Russes pour lutter contre d'autres clans. Seule, Kazan est demeurée encore quelques temps comme symbole ou trace de l'éclat intellectuel et artistique des Etats tataro-mongols.
(8) Fondée au Xième siècle, Kazan devint un centre important de communication Est-Ouest, mais surtout le siège de trente medersas et 150 mosquées. Dans la bibliothèque de la ville, était disponible le Coran du Calife Othman, le premier manuscrit du livre saint des Musulmans, rédigé trente ans après la mort de Mahomet. A noter la présence d'importantes minorités religieuses: juifs, chrétiens, bouddhistes et chamans.
(9) Amir Taheri, Islam-URSS,  p. 7.
(10) "Montagne Qaf"; le Caucase est traversé par une chaîne de montagnes de 1200 km, depuis la Mer Noire jusqu'à la Mer Caspienne. C'est également "l'autre côté du monde" des Perses, la terre où fut enchaîné Prométhée selon les Grecs. Alexandre Ier décrira l'endroit comme "une Sibérie chaude".
(11) Il jouissait d'un tel prestige que lorsqu'il fut fait prisonnier après neuf ans de luttes, il ne fut pas exécuté.
(12) A contrario, le panturquisme, sous la houlette intellectuelle de Youssef Aq-Churaoglu, émergea au début de ce siècle. Aq-Churaoglu, fondateur du périodique Türk   et enseignant à Kazan, affirme l'unicité nationale des peuples turcs de l'Egypte à la Chine; son panturquisme intègre totalement l'Islam. Sous Gorbatchev, le panturquisme et le panislamisme connaissent une résurgence considérable dont les signes les plus notables sont le développement fulgurant d'un parti islamiste à l'échelon de l'ensemble des républiques musulmanes soviétiques, la volonté de créer un espace politico-économique commun à ces républiques et le recours de plus en plus intensif au concept géographico-historique de Turkestan.
(13) Le 15 novembre 1917, le gouvernement soviétique publie une déclaration des droits des peuples de Russie qui permettait notamment l'égalité, la souveraineté et le droit à l'autodétermination des peuples de l'ex-Empire russe.
(14) Dès 1919, des milliers de Tadjiks et de Kirghizes entrent en rébellion. L'émir de Boukhara lance la guerre sainte. Les révoltés seront appelés Basmatchi (= diseurs demensonges) par les Bolchéviques.
(15) Achat de la fiancée.
(16) Amir Taheri, Islam-URSS,  p. 167.
(17) Amir Taheri, Ibid., p. 166.
(18) Tombée dans l'oubli depuis 1940, elle avait été créée par Staline pour éliminer toute forme de religiosité, si ce n'est le "culte prolétarien".

 

[Synergies Européennes, Vouloir / Robert Ervin, Juin, 1992]

La Turquie et la mer Noire

La Turquie et la mer Noire
Dossier "Sur les rives de la mer Noire"


Par Xavier PAULY
Le 01/04/2003

L’effondrement de l’Union soviétique a dessiné pour la Turquie, au début des années 90, une nouvelle géographie des possibles. En Asie centrale et dans le Caucase, Ankara comptait alors se forger un rêve de rechange à son projet européen en jouant la carte de la solidarité turcophone. En mer Noire aussi, dont l’Empire ottoman avait dominé presque toutes les rives du XVIe au XVIIIe , la Turquie entendait bien profiter du vide créé par la chute de l’URSS.



 

C’est avec cet espoir que le président Özal prit l’initiative de créer, en 1992, la Coopération économique de la mer Noire pour rassembler — si possible sous leadership turc — tous les pays riverains. Ankara désirait enfin disputer à la Russie son rôle de principal pays de transit des hydrocarbures de la Caspienne. C’en était assez pour raviver le spectre de la rivalité turco-russe dont la mer Noire avait justement été l’un des points de fixation.

La mer Noire, Mare Nostrum des Ottomans

Au XIVe siècle, Orhan (1324-1360), fils d’Othman (auquel nous devons le mot « ottoman »), s’empare avec ses guerriers de la ville de Brousse qui commande l’accès au sud de la mer de Marmara et en fait la capitale de son petit empire. En 1354, il franchit le Bosphore pour conquérir la cité de Gallipoli dont les murailles venaient d’être détruites par un tremblement de terre. Les Ottomans sont désormais maîtres des Dardanelles et du Bosphore entravant ainsi les relations de Constantinople avec le monde méditerranéen et les comptoirs de la mer Noire, mer à laquelle les navires de l’ancienne Byzance ne peuvent accéder à cause de la présence, sur la rive asiatique du Bosphore, de la forteresse de Güzet-Hissar, construite sous le règne de Bajazet 1er (1389-1402). Constantinople est ainsi devenue une “enclave” en voie d’asphyxie sous les coups de voisins ottomans dont la puissance ne cesse de croître grâce à la constitution de troupes permanentes d’infanterie et de cavalerie qui vont devenir les instruments de leurs conquêtes.

Mais c’est sous le règne de Mehmet II dit «le Conquérant» (1438-1481) que les Ottomans vont déboucher sur la mer Noire. Après avoir pris Constantinople le 29 mai 1453, celui que l’on qualifie désormais de «maître des deux continents et des deux mers» s’empare des Balkans (Grèce, Albanie, Serbie, Bosnie, Herzégovine), avant de conquérir Trébizonde et la rive sud de la mer Noire en 1461.

Il pousse ensuite vers les rivages nord en prenant à Gênes ses comptoirs du sud de la Crimée et en faisant du Khan des Tatars le vassal de l’Empire pour trois siècles. Sous le règne de Bajazet II (1481-1512) les Turcs assoient pour de bon leur domination sur les rives occidentales en s’emparant de la Moldavie.

Enfin, lorsque, sous le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566), la Méditerranée orientale, puis, un peu plus tard, avec la chute de la Géorgie, les rivages orientaux de la mer Noire tombent sous le contrôle ottoman, la Porte devient la capitale d’un immense empire maritime s’étendant de l’Afrique à la Crimée.

A la fin du XVIe siècle, la mer Noire est véritablement devenue la mare nostrum de l’Empire ottoman.

Le reflux face aux Russes

Toutefois, cette apogée marque également le coup d’arrêt de l’extension turque et le début de sa longue agonie.

En effet, à partir du XVIIe siècle, la poussée russe entraîne un reflux progressif des Ottomans des rives de la mer Noire. Sous Pierre le Grand (1682-1725) Moscou entreprend une politique conquérante d’ouverture sur les mers, au nord vers les mers “froides” (Baltique et golfe de Finlande), au sud vers les mers “chaudes” (mer d’Azov, mer Noire, mer Egée...). En mai 1696, Pierre s’empare de la mer d’Azov et étend son empire au détriment des vassaux tatars de la Sublime Porte. L’objectif de la Russie est également symbolique. Il s’agit pour elle de reprendre Constantinople devenue Istanbul pour rendre Sainte-Sophie, transformée en mosquée, au culte orthodoxe. Sous le règne de Catherine II (1762-1796), afin de descendre encore davantage vers les mers “chaudes”, les Russes engagent le combat sur plusieurs fronts : dans les Balkans, en Crimée et dans le Caucase. Une flotte russe venue de la mer d’Azov ravage les côtes turques de la mer Noire, puis la flotte turque elle-même est détruite en mer Egée par une escadre russe venue de Baltique. En 1768, les Russes occupent la Moldavie et la Valachie. En 1771, ils s’emparent de la Crimée qu’ils annexeront en 1783 provoquant l’exode des Tatars musulmans. Les guerres de reconquêtes entreprises par les Turcs échouent les unes après les autres. La paix de Kutchuk-Kaïnardji de juillet 1774 consacre définitivement le recul ottoman en mer Noire : les Turcs doivent concéder aux Russes le libre passage de leurs navires dans les Détroits et vers la Méditerranée.

Un siècle de défaites et de traités confirme la domination russe de la mer Noire. En effet, par les traités du Prut (1711), d’Andrinople (1713), de Constantinople (1724), de Iassy (1792) et de Bucarest (1812) la Russie s’empare des rives septentrionales et orientales au détriment de la Sublime Porte. Bessarabie, Ukraine, Crimée, Transcaucasie, Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan échappent ainsi aux Ottomans en un peu plus d’un siècle.

Menaçant désormais le contrôle des Détroits, les tsars vont tenter, tout au long du XIXe siècle, d’accéder aux mers chaudes toujours au détriment des Turcs en s’érigeant en protecteurs des chrétiens des Balkans. L’homme malade de l’Europe ne devra sa survie, à chaque attaque, que grâce à l’aide de puissances occidentales inquiètes de la poussée russe et désireuses de tirer partie, elles aussi, de la désagrégation de l’immense empire.

Ainsi en est-il de la guerre de Crimée. Après l’occupation en juillet 1853 de la Moldavie et de la Valachie par les troupes du tsar, la Turquie déclare la guerre à la Russie le 4 octobre suivant. Le 30 novembre 1853, l’escadre russe commandée par l’amiral Nakhimov détruit la flotte turque dans la rade de Sinope, sur la mer Noire. Paris et Londres s’allient alors à la Porte en mars 1854 alors que le conflit en Terre sainte ne cesse de s’envenimer entre catholiques et orthodoxes au sujet de certains droits sur les sanctuaires de la chrétienté. En janvier 1854, les flottes françaises et britanniques, jusqu’alors stationnées dans les Dardanelles, pénètrent en mer Noire qui devient le théâtre des opérations militaires. En effet. En septembre, les troupes françaises et britanniques débarquent à Eupatoria en Crimée et assiègent onze mois durant la ville de Sébastopol. La guerre s’achève par le Congrès de Paris qui s’ouvre le 26 février 1856 et s’achève le 30 mars suivant. La mer Noire est désormais neutralisée par l’interdiction faite aux flottes de guerre des rivaux Turcs et Russes d’y pénétrer.

En 1864, l’Empire ottoman affronte une nouvelle fois celui des tsars. Appliquant la même stratégie que Catherine II, Alexandre II attaque la Turquie dans les Balkans, en mer Noire et au Caucase. Après avoir victorieusement soutenu les révoltes des chrétiens de Serbie et les Bulgares, il tente d’imposer à l’occasion du traité de San Stefano (1878) la création d’une grande Bulgarie et le retour du Kosovo dans la Serbie. En mer Noire, la Turquie se voit imposer une nouvelle fois le libre passage des bâtiments militaires et commerciaux dans les Détroits. Toutefois, l’intervention des puissances occidentales amènera les Russes à réviser leurs prétentions à l’occasion du congrès de Berlin et à renoncer aux bénéfices de leur victoire. La pression sur les Détroits diminue.

La première guerre balkanique de 1912 manque de voir Istanbul prise sous le feu des coalisés Serbes, Grecs et Bulgares. Le contrôle des Détroits semble compromis lorsque la seconde guerre balkanique de 1913 permet aux Turcs, aidés de volontaires kurdes et arabes accourus de l’Empire à l’appel d’Enver Bey, de reprendre la Thrace.

Turcs et Russes entre rivalité et coopération

Le déroulement de la Première Guerre mondiale tourne une nouvelle fois à l’avantage des Russes sur les bords de la mer Noire. En février 1916, ils occupent le littoral proche de la ville de Trébizonde. Néanmoins, la désagrégation de l’armée russe sous l’effet de la Révolution va donner aux Turcs l’occasion de profiter du traité de Brest-Litovsk de mars 1918 et de récupérer les territoires perdus au siècle précédent dans le Caucase, sur la rive orientale de la mer Noire. En septembre 1918 ils occupent la Géorgie et une partie de l’Azerbaïdjan jusqu’à Bakou avant que la défaite des empires centraux ne vienne annuler les bénéfices de ces campagnes. En 1920, si l’humiliant traité de Sèvres prévoit entre autres dispositions la perte du littoral de Trébizonde ainsi qu’un statut international pour les Détroits, les victoires d’Atatürk vont cependant en 1923, lors de la signature du traité de Lausanne, permettre à la Turquie de rétablir sa souveraineté sur ces territoires.

Cette période marque également l’établissement de relations nouvelles avec la rivale de toujours : la Russie, devenue URSS. En effet, bien que toujours rivales, les deux puissances régionales sont toutes deux animées de visées révolutionnaires qui inquiètent d’autant plus les Alliés que celles-ci contestent l’ordre qu’ils tentent d’établir. Turcs et Soviétiques sont dès lors enclins à coopérer. Les régimes kémaliste et bolchevik signent un certain nombre de traités : traité d’amitié et de fraternité en 1921, d’amitié et de neutralité en 1925, de commerce et de navigation en 1937.

Ces relations d’un nouvel ordre ne mettent cependant pas la Turquie à l’abri des appétits de son ancienne rivale. Ainsi dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, Staline espère tirer profit de son statut d’allié victorieux pour obtenir une révision du traité de Montreux de 1936 qui réglemente le passage des Détroits. Ces revendications, de même que l’agitation suscitée en Grèce et en Iran par des communistes agissant sur ordre de Moscou, font percevoir aux Turcs la réalité du danger qui les menace. Aussi se placent-ils résolument dans le camp occidental afin de bénéficier de la protection américaine. Dès 1952, les troupes américaines installent des bases en Turquie qui devient ainsi un élément majeur de la stratégie atlantiste à travers son appartenance à l’OTAN et au pacte de Bagdad.

Où en est-on en 2003 ? Le rêve de rechange a vécu. Il n’a jamais été pour la Turquie qu’un moyen, à un moment où ses perspectives européennes étaient brouillées, pour renforcer son assise régionale et tenter d’apparaître comme un partenaire plus attrayant pour l’Europe. Faute de moyens suffisants, la Turquie joue aujourd’hui en Asie centrale et dans le Caucase un rôle bien plus limité qu’elle ne l’espérait. L’organisation de coopération économique de la mer Noire,qui vient de s’étendre aux pays du sud-est balkanique constitue, certes, un nouvel espace de concertation régionale mais elle a tout de même, le plus souvent, les allures d’une coquille vide. Au final, par-delà les rivalités sur la question du tracé des oléoducs, alimentée en sous-main par Washington, la Turquie et la Russie sont devenues des partenaires obligées, largement dépendantes l’une de l’autre d’un point de vue économique.