14.05.2008
Les Janissaires (1979) de Vincent Mansour Monteil
*Les Janissaires (1979)
Pendant près de cinq siècles (1326-1826), les janissaires, composés d'abord d'enfants chrétiens ramassés par les Turcs en pays conquis, islamisés et initiés à l'ordre religieux des Bektashi, ont été les prétoriens des sultans ottomans et l'armée de métier des Turcs. Leur corps militaire était un « foyer » dont les soldats se révoltaient en renversant leurs marmites. Ces prétoriens-marmitons étaient aussi des prétorien-derviches (1). Pendant trois siècles, en Algérie, ils devinrent des corsaires. Leur indiscipline croissante conduisit à leur écrasement par le sultan Mahmut II, en 1826, et à la dissolution de l'ordre Bektashi, qui se maintint en Albanie jusqu'en 1967 (l’ordre Bektashi a pu renaître à partir de 1990, suite à l’autorisation de pouvoir de nouveau pratiquer le culte, en Albanie).
La marmite de bronze
Les janissaires (du turc Yeni çeri (2) : "jeune troupe") n'étaient qu'une partie (de 12 000 hommes au XVème siècle à 140 000 en 1826) de l'armée ottomane, qui aurait compté 400 000 soldats en 1796 et dont seule la moitié était disponible. En 1655, Jean Thèvenot, qui séjourna un an à Istanbul, écrit que « le Grand Seigneur peut mettre sur pied en peu de jours une armée de deux ou trois cent mille hommes ». Ces chiffres sont excessifs. Les Turcs, d'origine asiatique et nomade étaient de bons cavaliers mais de médiocres fantassins. A leurs « batteurs d’estrade » à cheval, il leur fallut donc ajouter des troupes régulières à solde trimestrielle (payée en « aspres » ou pièces d’argent), dont les principales étaient les janissaires. Comme, jusqu’en 1582, ceux-ci étaient soit des prisonniers de guerre, soit des enfants chrétiens ramassés en pays conquis, on les appelait – quoique convertis à l’Islam - des « esclaves de la porte » (gouvernement turc). Quant aux fameux janissaires d’Alger, c’étaient surtout des Turcs, que l’on traitait pourtant aussi d’esclaves. Bien armés de mousquets, les janissaires étaient le fer de lance de l’armée : nul ne les égalait pour monter à l’assaut des citadelles. « Assurément, les janissaires étaient le corps le plus efficace et le plus redoutable qu’il ait été donné au monde de connaître », affirmait l’historien anglais Monroe, en 1908. D’ailleurs, selon Thévenot, « il semble qu’ils soient sacrés, et assurément je ne sais aucun ordre de milice dans le monde qui soit autant respecté, car il n’y a pas de richesses qui puissent sauver la vie à un homme qui a battu un janissaire ».
Les janissaires sont en fait des prétoriens-marmitons. Mais pourquoi les janissaires, qui sont – du moins au début – des chrétiens « reniés », ont-ils le culte de la marmite (kazan), au point d’en avoir une en bronze comme emblème de chaque unité ? Pour l’historien allemand Schlözer, c’est à cause de la vénération que portaient à la « noble marmite » les nomades turcs d’Asie centrale. Le repas principal, pris en commun, est celui du soir, à la chaleur de la marmite. Du coup, les janissaires appellent leur corps un « foyer » (ocak) : ils passent une cuillère de bois à travers leur bonnet de feutre et les grades militaires portent des noms tirés de la cuisine : « cuisinier en chef » ou « grand distributeur de la soupe », le sultan lui-même est le « père nourricier », la marmite sacrée donne le droit d’asile et « renverser la marmite » est le signal de révolte des janissaires.
Antoine Galland, le premier traducteur des Mille et Une Nuits, parle, le 28 mai 1672, dans son journal de Constantinople, d’un officier français prisonnier qu’on « avait premièrement fait marmiton du pacha ». Le même jour, il signale un garçon de Pontoise, « élevé dans l’étude, tenu de fort court à cause de sa beauté, jusque-là même qu’il lui était défendu de parler aux autres Français. On le persécutait fort de se faire turc. On lui faisait même déjà porter le turban, et on lui apprenait à lire en turc. Enfin, c’était un véritable ichoglan du pacha ». Les içoglan étaient des pages. Ils étaient, on le voit, recherchés pour leur beauté physique car, remarque Thévenot, si les Turcs sont « fort jaloux de leurs femmes, souvent ils donnent leur amour à leur sexe (…) car ils sont grands sodomites ». Est-ce là raison de l’interdiction faite aux janissaires de porter la barbe, « en témoignage de leur servitude » ? Ou peut-être pour que le page imberbe garde, plus tard, le menton glabre ? Le grand turcologue J.Deny a publié, en 1925, des Chansons des Janissaires turcs d’Alger (fin du XVIIIème siècle), dont l’une blâme un mignon d’avoir laissé pousser sa barbe. De même, l’Albanie, qui a fourni aux Ottomans tant de janissaires, a connu des quatrains érotiques qu’Auguste Dozon, l’auteur du Manuel de la langue chkipe (shqip c'est-à-dire albanais) en 1879, qualifie de « pédérastique » - et qui le sont en effet.
Le corps des janissaires était donc une communauté exclusivement virile et l’obligation de célibat ne pouvait qu’encourager des tendances homosexuelles. Cette règle disparut cependant à partir de la fin du XVIème siècle en Turquie et, en Algérie, les janissaires turcs se marièrent dans le pays, donnant naissance à ces couloughlis ou kouloughlis c'est-à-dire « fils d’esclave » dont la descendance existe toujours.
Drogues légales
En principe, un janissaire ne doit pas boire de vin, toute boisson fermentée étant interdite aux musulmans. Ceux-ci « ne sont pas comme les chrétiens qui sont perdus dès que le vin ne les suit plus ». Thévenot, qui fait cette remarque, ajoute cependant qu’à la veille d’embarquer à Constantinople sur des bateaux de guerre, « tous les cabarets sont fermés par ordre du vizir, qui les fait même sceller, de crainte que le vin n’augmentât l’insolence » des janissaires. Quant à la régence d’Alger, on sait le développement qu’y avait pris la vie de taverne. Le cabaret a sa place dans les chansons des janissaires. Mais il y a des compensations. A propos des janissaires en campagne, Jean Thévenot – toujours lui – constate qu’ils « vivent de fort peu de chose ; pourvu qu’ils aient du riz, un peu de pain, de l’eau, du cahvé (café) et du tabac ». En 1655, le café était encore inconnu en France. Originaire d’Ethiopie, introduit au Yémen au XVème siècle par les mystiques musulmans qui prolongeaient, grâce à lui, leurs veillées de prières, il atteignit Le Caire au début du XVIème siècle et, vers 1544, Constantinople, où il fut parfois interdit. Il est à noter que la torréfaction des grains de café était un privilège des janissaires. Du côté d’Alger, enfin, une chanson turque du XVIIIème siècle fait dire à un cafetier qu’il passe, chez lui « mille janissaires par jour ». Enfin, en 1853, Théophile Gautier mentionne la « blague à tabac » dans la ceinture du janissaire.

Carte de l'Empire ottoman en 1683
Il semble bien que l’usage du tabac à priser ait été introduit dans l’Empire ottoman (Algérie comprise) comme un palliatif de la défense de fumer faite en 1642. Cependant, Thévenot, s’il assure que le sultan « fit décapiter dans les rues de Constantinople en un jour deux hommes, parce qu’ils fumaient du tabac », explique que « les Turcs s’endorment facilement en fumant » et que « les incendies viennent le plus souvent… du feu tombant de leur pipe ». Sans doute faut-il compléter ce tableau des drogues, légales ou non, par l’usage de l’opium, employé par les janissaires comme excitant au combat : « La plus grande part d’entre eux prennent de l’opium », affirme un manuscrit de 1612, et « leur bravoure vient encore de certaines boissons, mêlées d’opium /…/, par le moyen desquelles ils se mettent dans une espèce de fureur », prétend Montecuculi en 1735. Mais, selon Thévenot, « ce qui les rend principalement si courageux, c’est la grande foi qu’ils ont au destin /…/ et le zèle pour leur religion ».
L’empire ottoman au XVIème siècle dans sa plus grande extension, s’étendit en Europe jusqu’aux frontières austro-hongroises, au Proche-Orient, et au nord de l’Afrique (sauf au Maroc).
La levée d’enfants chrétiens (devshirme)
Pendant plus de trois siècles (du XIVème ou du XVème siècle jusqu’au début du XVIIIème), les Turcs prélevaient, en pays conquis, des enfants chrétiens, généralement de dix à quinze ans, imberbes et célibataires, dans la proportion d’un sur cinq. Ce « ramassage » avait lieu tous les cinq ans, puis tous les trois et deux ans, et même tous les ans. Cette levée avait lieu en Turquie d’Europe ou Roumélie (turc Rum El-i : « pays des Roum ou Byzantins ») aux dépens des Grecs, Albanais, Macédoniens, Serbes, Bulgares ou Arméniens. Chaque « levée » représentait (selon les sources) de 2000 à 12 000 enfants. Ceux-ci, arrivés dans la capitale ottomane (Istanbul, après 1453), faisaient leur « noviciat » comme « jeunes étrangers » parmi lesquels on sélectionnait les « pages » ou « garçons d’intérieur » réservés au service des jardins et du palais du « Grand Turc » ou « Grand Seigneur ». Bien entendu, on en faisait des Turcs, tant par la langue que par la religion musulmane. Ils devenaient donc ce que les anciens voyageurs appelaient des « reniés » (renégats). Mais, étant donné leur jeune âge, et souvent aussi une foi chrétienne peu enracinée, la transition se faisait sans grand mal, et non sans avantage. En effet, comme le remarque, en 1655, le curieux et naïf Jean Thévenot : « Un chrétien peut racheter sa vie en se faisant turc, quelque crime qu’il ait commis, mais les Turcs n’ont point de remède pour sauver la leur ».
On a parlé de « rapt d’enfants », d’un « impôt de sang » et de « crime atroce ». Ce n’est pas si simple ! Ces « novices » devenaient janissaires, c'est-à-dire des privilégiés redoutés de tous. Favoris du sultan, les plus chanceux pouvaient accéder, par la suite, aux plus hautes charges de l’Etat : c’est ainsi que, sur 49 grands vizirs qui se succédèrent entre 1453 et 1623, tous (sauf cinq Turcs) étaient d’anciens « pages », élevés naguère à la dure et étroitement surveillés par des eunuques éthiopiens « rasés à fleur de ventre » qui, d’après Thévenot, « se promènent par la chambre [des pages], de crainte qu’ils ne passent d’un lit à l’autre, car les itchoglans ne sont point châtrés ». De toute façon, dès 1582, une « grande fournée de janissaires » introduisit toute sorte de gens dans ce corps (dont des Turcs), et la « levée » d’enfants chrétiens avait disparu en 1703.
L’ordre Bektashi
Tous les témoignages sur ce point se recoupent : « tout janissaire, généralement (au moins au début) jeune chrétien « ramassé » en pays conquis – donc Grec, Albanais ou autre -, était initié à un ordre religieux d’apparence musulmane, celui des Bektashi. Les musulmans turcs sunnites, c'est-à-dire « orthodoxes », avaient horreur de ce qu’ils tenaient pour une abominable hérésie. Thévenot ne pense pas autrement, lorsqu’il écrit : « Tous les derviches et santons généralement sont de grands hypocrites, car ils se font passer pour des gens adonnés entièrement à la contemplation de Dieu, et cependant ils sont accomplis en tous vices sans exception ». Bien entendu, ce n’est pas aussi simple. Il reste à voir la place singulière occupée par la confrérie dans le corps des janissaires.
Selon la tradition plus ou moins légendaire, un certain Hadji Bektash arrive du Khorasan (à l’est de l’Iran, en Afghanistan et Transoxiane) en Anatolie au XIIIème siècle. Il se fixe au village qui porte encore son nom et enseigne un rituel initiatique mêlant à des croyances turques plus anciennes. Bektash fonde (ce n’est pas lui directement mais des disciples à lui, notamment Balim Sultan au XVème siècle, qui réorganisa la confrérie bektashi, voir L’ouvrage collectif « Les voies d’Allah », A. Popovic, G. Veinstein, chez Fayard, 1996) alors un « ordre » religieux, et on le tient pour le plus grand « saint » de son temps. Or, on constate que sept points rattachent étroitement le « corps » militaire des janissaires à la « confrérie » des Bektashi :
1. Le rituel bektashi d’initiation chevaleresque, autour du « gibet » (dâr) de Mansour Hallaj (martyr mystique de l’Islam, mis à mort à Bagdad en 922), est d’origine artisanale, sans doute kurde, et issu du milieu militaire des archers de Bagdad (3) ; or, les janissaires, tous bektashi, ont commencé par être arbalétriers ;
2. Le jour de son enrôlement, chaque janissaire faisait vœu d’obéissance à l’ordre bektashi (et l’on appelait les janissaires tantôt « fils », tantôt « garçons » de Hadji Bektash) ;
3. Les brevets des janissaires faisaient explicitement référence au patronage de Hadji Bektash et leur foi fondamentale leur prescrivait de suivre sa Voie ;
4. Le bonnet blanc des janissaires, avec son large morceau de feutre retombant par derrière, rappelait, dit-on, la manche de la soutane du saint Hadji Bektash, lorsque celui-ci donna sa bénédiction aux premiers novices ;
5. Les « pères » (baba) bektashi faisaient fonction d’aumôniers des janissaires ; ils suivaient les troupes en campagne ; un représentant officiel de Hadji Bektash vivait dans la caserne du 94ème régiment de janissaires ;
6. Le commandant en chef (agha) des janissaires – lui-même initié au bektashisme – « couronnait » chaque supérieur de l’ordre, appelé « grand-père » (dede), qui se rendait, à cette occasion, à Istanbul ; au Grand conseil (divan) l’agha se levait chaque fois que le nom de Hadji Bektash était prononcé ; à la parade, devant le cheval de l’agha marchaient huit bektashi, vêtus de vert, les poings sur la poitrine ;
7. En juin 1826, après l’écrasement du corps révolté des janissaires, l’ordre bektashi fut dissous et interdit, ses chefs exilés ou exécutés et ses couvents (tekke, teqe, tekija) détruits et rasés (ou donnés à d’autres confréries dans lesquelles de nombreux bektashi se dissimulèrent).
Loi fondamentale des Janissaires au XIVème siècle
Selon ce texte, attribué au sultan Mourad (Murat) II (1359-1389) :
1. Les janissaires sont recrutés parmi les enfants chrétiens du « ramassage » - ou parmi des prisonniers. Les recrues font un stage de « novices » (turc : acemi oglan, litt. « garçons persans ou étrangers »).
2. Ils doivent obéissance absolue à leurs chefs et aux représentants du pouvoir.
3. Ils forment un seul « corps » et leurs casernes sont groupées ensemble.
4. Ni luxe ni faste : simplicité.
5. Promotions à l’ancienneté. Retraite pour les invalides.
6. Seuls leurs officiers peuvent punir les janissaires.
7. Peine de mort particulière (en fait, par strangulation).
8. Les janissaires ne peuvent ni porter la barbe, ni se marier.
9. Ils ne doivent ni s’éloigner de leurs casernes, ni exercer un métier, mais passer leur temps à s’exercer à l’art de la guerre.
10. Ils doivent accomplir tous les devoirs pieux de l’Islam et ne jamais s’écarter des prescriptions du saint Hadji Bektash en ce qui concerne le culte et la dévotion. (4)
Le lièvre de la Mort
Il est incontestable que l’initiation obligatoire des janissaires au bektashisme contribua fortement à donner au « foyer », du moins dans les débuts, ce caractère monacal qui frappa tous les voyageurs. D’autre part, il est vraisemblable que les « novices » recrutés en territoire chrétien adoptaient d’autant plus facilement l’initiation au rituel bektashi qu’ils y retrouvaient des emprunts au christianisme ancien (notamment nestorien) : baptême, communion, une sorte de confirmation, existence de « pères » célibataires analogues aux moines, mariage religieux, pénitence et excommunication.
Doit-on, dès lors, affirmer que les Bektashi furent, à l’origine, des chrétiens superficiellement convertis à l’Islam ? Certains l’on cru. Aujourd’hui, on voit plutôt, dans le bektashisme, un de ces syncrétismes dont l’Orient n’est pas avare. Il s’agit, en premier lieu, d’une forme extrémiste (ghulat) du shî’isme « duodécimain » (ce dernier est la religion d’Etat en Iran et repose sur la croyance en douze Imams (psl), descendants de Ali (as), cousin et gendre du Prophète Muhammad (as) et quatrième calife orthodoxe). C’est Ali (as) qui est le centre du culte chez les Bektashi qui l’unissent à Dieu (Allah) et à Muhammad (as) dans une sainte trinité à leur manière (un peu comme chez les Alaouites ou Nosayries de Syrie). Ils jeunent pendant les dix jours de deuil du mois de muharram, en récollection du martyre de Ali et de son fils Hussain (ici, l’auteur fait référence à la tragédie de Kerbela (plaine de l’Irak) où le fils de l’Imam Ali et petit-fils du Prophète Muhammad (as) fut assassiné lui et tous ses compagnons, ainsi qu’un bébé Ali asghar, c'est-à-dire le petit). Les prières musulmanes semblent être négligées. Ils croient en la transmigration des âmes, métempsychose. Le partage du vin, du pain (et du fromage), pour la réception d’un postulant, rappelle la Cènechrétienne. Les Bektashi boivent du vin et de l’alcool (raki), ils mangent du porc : toutes choses prohibées par le Coran. En revanche, ils ont pour le lièvre une horreur dont on ignore la vraie cause. La Bible condamne par deux fois le lièvre comme impur, car « il rumine, mais n’a pas la corne divisée » (Lévitique XI, 6 et Deutéronome XIV, 7) et le pape Zacharie, en 745, dans une lettre à saint Boniface, archevêque de Mayence, exhortait les fidèles à s’abstenir de la chair du lièvre. Aux yeux de la tradition islamique, le lièvre (dont le Coran ne dit mot) serait condamné comme « gibier à canines » parce qu’il se nourrit d’ordures, de détritus et de charognes. C’est cette dernière raison qui en interdit la chair en Iran, en Somalie, en Ethiopie. Les Shî’ites libano-syriens ne mangent pas de lièvres, parce qu’ils le considèrent comme la réincarnation de l’âme de la chatte (en arabe, le nom du lièvre, arnab est féminin) de l’Imam Ali (as). En Afrique noire occidentale, les musulmans voient en lui la métamorphose d’une femme de mauvaise vie. Autant, on le voit, d’influences possibles du christianisme ou de l’Islam.
Les interdits alimentaires ne suffisent évidement pas à définir une religion. Mais ils permettent d’en deviner les adeptes. Ce qui frappe le plus, chez les Bektashi, c’est leur rituel d’initiation, leur pensée ésotérique, leur vie dans des couvents ou « loges », la participation des femmes dévoilées, la place des célibataires (reconnaissables à leurs boucles d’oreilles), mais aussi l’organisation hiérarchique des derviches, la hache à double tranchant et la coiffure blanche à quatre ou douze (Douze Imams) plis symboliques. Les couvents (tekke) étaient toujours situés sur une hauteur, avec une vue très dégagée, souvent dans un verger d’abricotiers. Les poètes ambulants, tantôt mystiques tantôt lyriques, florissaient. Le plus célèbre est Yunus Emre, qui vécut en Anatolie au XIIIème siècle et mourut vers 1320.
En Turquie, l’ordre bektashi, étroitement associé aux janissaires, fut dissous et détruit avec eux en 1826. Il avait, cependant, repris vigueur lorsqu’en 1925 Atatürk mit fin à tous les ordres de derviches. En 1952, il aurait encore existé 30 000 bektashi en Turquie (n’oublions pas, que cet article date de 1979). Il faut relever que le bektashisme turc avait, par son esprit démocratique, ouvert la voie au réformes de la République turque. Les jugements portés sur lui n’ont pas toujours été équitables. Outre les accusations habituelles d’homosexualité et même d’inceste, d’ivrognerie, de vie facile, qui sont le lot de toutes les sectes excentriques de la part des communautés majoritaires (à cet égard, les Bektashi étaient des marginaux), ces derviches sont rejetés par les musulmans sunnites (« orthodoxes ») qui les tiennent pour hérétiques, sinon pour athées purs et simples. Mais d’aucuns ont reconnu, avec Osman Bey (les Imams et les Derviches, Paris, 1881), « leur désintéressement et leur abandon des choses de ce monde », comme « le courage et la fermeté qu’ils ont toujours montrés pour la défense des principes de leur ordre et celle de la liberté individuelle […] Ces martyrs affrontèrent toujours la mort avec un calme et une résignation héroïques ». On a sans doute un peu trop voulu voir, dans les janissaires un simple « mal qui répand la terreur ». Il paraît cependant difficile de nier que le bektashisme n’ait eu sur eux aucune bonne influence. Le cas de l’Albanie prouve le contraire.
Modèle d’un brevet de Janissaire (5)
« Nous sommes des croyants. Nous donnons notre tête pour cette croyance. Notre prophète est Mahomet. De toute éternité nous en sommes enivrés. Nous sommes des papillons dans la lumière divine. Nous sommes dans ce monde une légion toujours en extase devant la grandeur de Dieu. Nous sommes tellement nombreux qu’on ne peut pas nous compter du doigt. Notre source est intarissable. Les profanes ne peuvent jamais connaître notre état. Notre patron est le saint Hadji Bektash. En 1234 [de l’Hégire, ère musulmane = 1820, ère chrétienne], sur la permission du Tchorbadji Agha (6) du 19ème bölûk (7), et par l’entremise […] de tous les anciens, d’après la bonne loi du Ghazi Suleiman le Législateur (8) qui a pour résidence le paradis, le nommé […] a exprimé le désir et a sollicité d’être notre compagnon. A cet effet, son nom a été inscrit sur les registres des Kouls (9) /…/. Que ce brevet soit exhibé en cas de nécessité ».
Albanie, Terre des Bektashi
Les janissaires étaient, en majorité, albanais (10). Ce sont eux (et les Turcs) qui ont implanté le bektashisme en Albanie, sans doute au XIVème siècle. Après 1925, c'est-à-dire lorsque l’ordre bektashi fut dissous en République turque (où il a resurgi depuis), le centre mondial se transporta en Albanie, où Tirana devint le siège du Grand Maître, appelé dede (grand-père) en turc. Combien y avait-il de Bektashi en 1967, l’année de leur dissolution en Albanie ? Les chiffres accessibles sont contradictoires : en 1913, par exemple, plus des deux tiers (80%) des Albanais sont musulmans, et (selon R. Tschudi, Encyclopédie de l’Islam, 1, p.809) « presque toute la population musulmane de l’Albanie fait partie des Bektashi ». En 1937, Birge estime que les Bektashi albanais sont « 15 à 20% de la population totale du pays », mais il précise ensuite qu’en 1930 il y avait de 150 000 à 200 000 Bektashi albanais. Le 5 mai 1945, la communauté bektashi albanaise est répartie en six « diocèses », à savoir : Krujë, Elbasan, Korçë, Gjirokastër, Berat et Vlorë (il y a plusieurs explications possibles à mes yeux concernant de tels écarts, la première est qu’il est possible qu’en 1913, les musulmans représentaient 80% de la population albanaise, et que si ce chiffre a diminué par la suite il peut-être du à l’émigration de fonctionnaires ottomans, ainsi que de certains musulmans très croyants préférant émigrés vers ce qui restait de l’Empire Ottoman, car l’Albanie est indépendante depuis 1912. Mais aussi, l’Albanie étant le « pays des derviches » par excellence comme l’indique le titre d’un ouvrage de Nathalie Clayer, datant de 1990. Il se peut que les observateurs étrangers aient eu tendance à amalgamer tous les derviches au bektashisme. Les seuls chiffres sérieux que nous avons aujourd’hui sur la répartition confessionnelle en Albanie, date de l’occupation italienne en 1942 : 70% de musulmans (dont 15 à 20% de bektashi, le reste étant sunnite de rite hanéfite), 20% de chrétiens orthodoxes et 10% de catholiques). Même si il y a eu au cours de l’année 2006, un sondage polémique fait par une organisation évangélique d’Oxford qui indiqué seulement 38% de musulmans et 35% de chrétiens, le reste étant athée). Les « couvents » ou « loges » de derviches bektashi étaient, selon les sources, de 43 à 68 en 1954. Cinq congrès bektashi au moins se sont tenus en Albanie, de 1922 à 1950 : le premier, en janvier 1922, à Prishta, où 500 délégués constituent l’autonomie du bektashisme albanais ; le deuxième, le 8 octobre 1923, à Gjirokastër, le troisième a lieu à Korçë en 1929 ; le quatrième congrès bektashi se tient à Tirana, le 5 mai 1945, et définit le statut de la communauté bektashi d’Albanie ; cinquième congrès, à Tirana, le 16 avril 1950.
Les Bektashi ont payé un lourd tribut (6000 morts, dont 28 baba ou supérieurs de couvents) à la victoire de l’Albanie sur les forces de l’Axe. A son entrée à Tirana, le jour de la libération nationale, le 28 novembre 1944, Enver Hoxha, premier secrétaire du parti du travail d’Albanie, est accompagné par le général Baba Faja Xhani Martaneshi, symbole de la résistance des Bektashi, qui sera assassiné, en 1947, par Hilmi Dede, le Grand Maître de l’Ordre, qui se suicida aussitôt après. Le Dede était hostile au nouveau régime communiste et l’on dit que, pendant la guerre, il aurait collaboré. Depuis, trois dates ont marqué le statut des religions en République populaire socialiste d’Albanie. La constitution de juillet 1950 (art.18) garantit la liberté de conscience et de religion. Mais, en 1967, à l’époque de la vaste campagne idéologique de « révolutionnarisation ultérieure », tous les lieux de culte sont fermés en Albanie, qui se déclare athée. Le parti – officiellement – n’aurait pris cette mesure que sous la pression de la jeunesse. Aussi la constitution de 1976 – qui, dans son préambule, assure avoir « détruit les bases de l’obscurantisme religieux » - interdit-elle (art.54) « de créer des organisations à caractère religieux, d’avoir une activité et de mener une propagande religieuse ». Les positions du premier secrétaire, Enver Hoxha (Le comble est que Hoxha vient du Turc hoca, qui signifie Imam, ce qui veut dire qu’un de ses ancêtres devait être un clerc musulman), sont sans ambiguïté : « Nous ne devons faire aucune concession à la philosophie idéaliste bourgeoise et aucune concession à la théologie […]. Nous, marxistes, nous livrons une lutte impitoyable, à mort, à la philosophie idéaliste, à la religion et aux croyances religieuses » (discours du 7 mars 1968). Ou encore, au VIème congrès du Parti, en novembre 1971 ; « L’Albanie est devenue un pays sans églises ni mosquées, sans prêtres ni imams […] Ce qui ne veut pas dire qu’on soit arrivé à libérer entièrement les travailleurs de l’influence de cet opium qu’est la religion ». Ce dernier constat rejoint les observations que j’ai pu faire moi-même, en Albanie, en août 1972. Pas plus que le christianisme ou l’Islam sunnite, le bektashisme albanais n’est vraiment et définitivement mort.
Après tout, l’un des plus célèbres animateurs de la renaissance nationale albanaise au XIXème siècle fut Naim Bey Halid Frashëri (1846-1900) auquel Enver Hoxha reproche sa « philosophie bektashi ». il est l’auteur d’un catéchisme des Bektashi, le Livre des Bektashi (Fletore e Bektashinjet) dont le texte albanais a été traduit en français (par H.Bourgeois, dans Revue du Monde Musulman, 49, 1922, p.105-120). Cependant, Frashëri donne des informations de première main sur la religion des Bektashi albanais : « Ils font le bien et non le mal […]. La Voie universelle est Dieu en personne, mais surtout l’homme qui personnifie Dieu […]. Tous les actes de l’homme sont volontaires. L’homme ne meurt jamais, mais il se transforme et procède toujours de Dieu […]. Le mari et la femme sont égaux et inséparables, mais l’homme doit éviter de se marier, car le plus chaste est le plus proche de la perfection. La religion est dans le cœur, elle n’est écrite nulle part ». Naim Frashëri ajoute que, contrairement à l’opinion courante, les Bektashi ont beaucoup de prières et qu’ils respectent toutes les autres religions « dont ils n’ignorent pas les Livres ».
Mais l’œuvre la plus célèbre et la plus importante de Naim H. Frashëri, c’est le long poème de onze mille vers intitulé Qërbelaja (1898), c'est-à-dire Karbala, du nom du lieu (aujourd’hui en Iraq) du martyre de l’Imam Hosain (ou Hussein) (as), fils du calife Ali (as), le 10 octobre 680 de l’ère chrétienne. En souvenir, les Bektashi observent, chaque année, dix jours de deuil, pendant lesquels ils ne doivent pas boire une goutte d’eau. Dans un article pénétrant de Studia Albanica (n. 1, 1965), Zija Xholi a étudié le « panthéisme de Naim Frashëri », dans lequel il voit une forme mystique des « revendications démocratiques du peuple albanais, qui luttait contre le joug turc, l’arbitraire féodal et l’injustice sociale », exprimées par l’égalitarisme et la charité des Bektashi. Max Choublier, qui fut souvent l’hôte des tekke d’Albanie, de 1904 à 1912, y a trouvé des « oasis de paix », peuplées de célibataires originaires des classes moyennes, des paysans, des petits beys : « image humble », écrira-t-il en 1927, « mais réalisée, de vie franciscaine ». Il cite un vieux baba Bektashi albanais qui lui dit un jour : « En ce monde, le mal est venu de quatre choses : je mange ; tu ne manges pas ; je suis bon ; tu es méchant. Etre bon, c’est la meilleure manière de prier Dieu ». Au congrès international bektashi de Tirana, le 5 mai 1945, le bektashisme fut défini comme « une pensée de l’humanité, née avec l’homme, représentée d’Adam à Muhammad et incarnée chez Hadji Bektash. Elle a pour principe que l’homme atteigne la plus grande vertu et connaisse le fond de lui-même : qu’il marche vers la perfection ».
Comment ces « féroces janissaires », très souvent albanais et toujours initiés à la loi d’amour du bektashisme, ont-ils pu se comporter comme une soldatesque ingouvernable et meurtrière ? Sans doute faut-il relever que, jusqu’à la « grande fournée » de 1582, on peut voir plutôt en eux des moines soldats. Les grandes révoltes sont postérieures : elles datent de la fin du célibat obligatoire, de la levée de l’interdiction d’exercer un métier, et surtout d’un recrutement désordonné, notamment à Alger, puisant non plus chez les jeunes chrétiens conquis, mais dans le réservoir du peuple turc. On a remarqué que, chaque fois que les janissaires se sont soulevés contre l’absolutisme du sultan ottoman, ils étaient entrainés par leurs « aumôniers » bektashi. Peut-être alors est il permis de se demander si, du moins au début, la fusion de l’Ordre Bektashi et de l’ocak (foyer) des janissaires n’a pas fait de ceux-ci, rangés derrière leurs marmites de bronze, des derviches dévoués au prince, mais dans la limite d’un idéal égalitaire.
Tirana, 1972 – Paris, 1978
Bibliographie
Les Janissaires
Th. Menzel, Das Korps der Janitscharen, Munich, Oriental-Gesellschaft 1902-1903 (conférence donnée à Munich le 30 octobre 1902).
L.V. Schlözer, Das türkische Heer, leipzig, Teutonia, 1910.
Ahmed Djevad Bey, Etat militaire ottoman, Istanbul. 1882 (tr.fr.).
Comte de Marsigli, Etat militaire de l’Empire ottoman, La Haye, 1732, bilingue (italien-français).
Jean Thévenot, L’empire du Grand Turc (en 1655), Paris, Calmann-Lévy, 1965, présentation de François Billacois, d’après la relation de 1684.
Nahoum Weissmann, Les Janissaires, Paris, Librairie-Orient, 1964 (thèse soutenue en 1938).
Les Bektashi
Georg Jacob, Beiträge zur Kenninis des Derwisch-Ordens des Bektaschis, Berlin, Türkische Bibliothek, IX, 1908.
John Kingsley Birge, The Bektashi Order of Dervishes, Londres, Luzac, 1937 (réed. 1965). Ouvrage fondamental, Illustré.
Les Bektashi albanais
Max Choublier, «Les Bektashi et la Roumélie », Paris, Revue des études islamiques, III, 1927.
Georges Kastriote-Skanderbeg, public. de l’Institut d’histoire de l’université de Tirana, 1967.
Zija Zholi, « A propos du panthéisme de Naim Frashëri », article publié dans le n. 1, 1965 de l’excellente revue (presque toujours en français) Studia albanica de l’université de Tirana.
* Réflexions (1984)
Quelques détails sont donnés par Emel Esin (1970), d’après l’iconographie turque (11). Les pages du palais avaient la tête rasée, sauf une touffe ou une boucle sur le front. Certains des « portiers » (kapu kulu) – des içoglan – devaient être imberbes, mais les janissaires pouvaient porter la moustache. Les pages avaient aussi des tresses (zülüf) artificielles, de fils dorés, fixées à l’intérieur de leur coiffure. Ils portaient la tunique courte (kurtak) des jeunes échansons persans célébrés, au IXème siècle, par Abu-Nuwas (12). Au lieu de plumes, le janissaire avait une cuillère passée dans sa coiffure (keçe) en feutre blanc, dont un pan était censé représenter la manche de Haci (Hadji) Bektash Veli, le saint patron des janissaires. Les beaux pages étaient comparés aux « idoles de Kandahar » (en Afghanistan).
Le beau livre du grand écrivain albanais Ismaïl Kadaré (d’origine musulmane) : Les tambours de la pluie (1970, tr.fr. Hachette, 1972) montre les Janissaires à l’assaut de la citadelle symbolique de Kruja (au Nord de Tirana) : « au sommet d’une longue perche était accrochée leur marmite symbolique en cuivre » (p.47) ; « les captives étaient interdites au corps des janissaires » (p.103). L’action se passe, au temps de Skanderbeg, à la fin du XVème siècle (entre 1450 et 1467). L’union nationale des Albanais se fit contre les Turcs, qui réagissent par « une politique d’islamisation effrénée » (p.271). De nos jours (1982), en Bulgarie, chez les 90 000 « Têtes rouges » (kyzil-bash), les Baba’i rejettent les Bektashi, « à cause de leurs relations avec les Janissaires » (13). Ces vieilles histoires ont donc laissé des traces perceptibles.
L’interdit jeté par les Bektashi sur la viande de lièvre est, encore aujourd’hui, insurmontable pour nombre de gens âgés, de femmes surtout, dans l’Albanie officiellement athée. A verser au dossier de l’agile et peureux Oreillard – celui que Franais Jammes (14) appelait : « le vieux Patte-usée ». Sa rencontre, le matin, était tenue pour néfaste, on détourne le mauvais augure – par exemple chez les berbères chleuhs marocains (15) – en évitant de prononcer le nom du lièvre, que l’on remplace par des euphémismes tels que « l’oreillard, le sauteur, l’amateur d’orge »etc. Ces pratiques sont très répandues et fort anciennes, comme le remarque, au XVIIème siècle Diego de Torres (16), en disant que les Marocains « tiennent pour plus mauvais(e) » la rencontre, en chemin, « d’un conil, ou d’un lièvre ». Le motif de l’horreur inspirée par le lièvre reste une énigme, qu’il partage, au Maroc en tout cas, avec un oiseau : « il n’est pas au monde d’animal sauvage ou d’oiseau dont la rencontre, le matin, soit aussi néfaste que celle de la perdrix (15) ». Parler d’ »irrationnel » n’a pas plus de sens que la fameuse « vertu dormitive » de l’opium : au Moyen Age chrétien, le lièvre était honni – comme… hermaphrodite.
Le grand poète national albanais Naim H. Frashëri était bektashi. Son immense poème de dix mille vers Qerbelaja, sur le martyre de l’Imam Hossein à Karbala – thème éternel de l’Islam shî’ite – est malheureusement introuvable. Grâce à la Bibliothèque nationale de Tirana, je possède maintenant la photocopie de l’édition originale de Bucarest (1898, 347 pages) et celle de Tirana (1922, 103 pages). Les deux frères « Hassan-Hysein » (le y se prononce u en albanais) (et leur mère Fatimé) y sont célébrés, avec leur père « Ali-Ebutalip » et les saints Imams : « Zejnel-Abidin, Mehamet Bakir » et les autres. L’Albanie y est glorifiée, avec la « parole donnée » (besa) – le mot clef de la langue et de la culture albanaises. Cependant, le héros national Georges Kastriot dit Skanderbeg, c'est-à-dire le bey Iskander (Alexandre turcisé), (au XVème siècle) était un ancien janissaire retourné à ses origines chrétiennes et à son domaine paternel, après environ trente de séjour à la cour d’Andrinople, où il apprit à fond l’art de la guerre. Il lutta 25 ans, jusqu’à sa mort (en 1468), contre les Turcs, ménageant tour-à-tour Venise et le Vatican. Son propre neveu, Hamza Kastriot, déserta en 1456, mais « Alexandre-bey » sut faire autour de lui le rassemblement de son peuple brave et fier. Plus tard, les Turcs vainqueurs profanèrent, à Lesh, le tombeau du héros et, de ses ossements, firent des amulettes. Ce détail est emprunté au chroniqueur de Shkodër (Scutari), Marin Barleti, dont « L’histoire de Skanderbeg ,» parue en latin, à Rome, vers 1508, demeure le témoignage irremplaçable sur celui qu’un sonnet de Ronsard appela : « le fatal Albanais ». Pour le cinquième centenaire de la mort de celui-ci, un Congrès international(17) se tint à Tirana, en 1968. Il y fut beaucoup question de « la contribution que l’Albanie apporta à la défense de la civilisation européenne, en brisant la ruée des hordes ottomanes vers l’Occident » (18). Curieux langage pour un Etat marxiste-léniniste, qui ne semble pas exempt du pêché mignon de l’historien : la projection du présent dans le passé.
Les chansons des Janissaires turcs d’Alger publiées, sous ce titre, par le regretté J.Deny (en 1925) (19), contiennent une foule de détails révélateurs. Leurs auteurs étaients des ashyk (de l’arabe ‘ashiq : « amoureux, amant »), ces poètes musiciens, plus à l’aise en dialecte qu’en classique, de tendance religieuse shî’ite et souvent, comme les janissaires eux-mêmes, affiliés à l’ordre hérétique et bon-vivant des Bektashi. Ils se produisaient surtout dans les tavernes. A la fin du XVIIIème siècle, Alger fut attaqué douze fois par mer, par les Danois, les Espagnols, les Vénitiens – qui furent repoussés par des marins janissaires et « maures » (arabo-berbères) embarqués à bord de « chaloupes canonnières » (lançun, de l’espagnol : lanchón). Sur 28 chansons reproduites et traduites par J.Deny, 13 concernent ces combats. D’autres parlent des amours épicènes, avec quelques rares accents mystiques. La plupart chantent Alger – « la Ville-Sultane » - , son « Dey » ou Dayi (en turc : « oncle maternel », titre du chef des Janissaires) et ses valeureux soldats. Ceux-ci se plaignent de « n’avoir pas un liard en poche » et d’être « pelés comme oignons par les files d’Alger », c'est-à-dire les « Mauresques », car « il n’y avait pas de femmes turques ». Les janissaires sont « gent sodomite » (lût kavmi, gens de loth je suppose), bien que certains soient d’heureux (ou non) mariés, d’autres adultères et certains bigames : « quinze fois par semaine on va chez le Cadi (juge). Je suis aux prises avec deux femmes ». Hélas, « l’armée est un bazar, et ses enfants perdus errent dans la forêt ». Cependant, le tabac est fort « prisé » (au double sens !), tout autant que le café, et le vin des poèmes n’est pas toujours celui d’une « sainte ardeur »… Refuge des aventuriers, Alger des Janissaires, vers 1907 encore, ne s’était pas « entièrement effacée de la mémoire du peuple turc », qui chantait parfois « les gars d’Alger aux sourcils en croissant de lune » (hilal kashly).
* Article paru dans L’Histoire, n.8, janvier 1979, p.22-30. Que j’ai repris du livre magnifique de Vincent Mansour Monteil (l’auteur de ce long article) qui corresponds au chapitre 6 du Livre « Aux cinq couleurs de l’Islam », Maisonneuve & Larose, Paris, 1989.
(1) Toutes les confréries musulmanes, orthodoxes ou non, sont composées de membres qui s’appellent entre eux « frères », et que l’on désigne sous le nom de « derviches ». Le derviche est l’initié complet, nom qui signifie, en persan, le pauvre – équivalent du faqir arabe. Les janissaires, en majorité bektashi, sont donc aussi des derviches.
(2) En orthographe turque (officielle depuis 60 ans) (Ne pas oublié que l’article date de 1979), c : dj et ç : tch ; voyelles ö et ü comme en allemand.
(3) Voir la thèse de Louis Massignon sur la Passion de Hallaj, martyr mystique de l’Islam, Paris, Gallimard, 1975, 4 vol.
(4) D’après Nahoum Weissmann, Les Janissaires, Paris 1964, p.35.
(5) D’après Djevad Bey, Etat militaire ottoman, tr.fr.Istanbul, 1882, p.86-87.
(6) Littéralement « Frère aîné – distributeur de la soupe », grade de chef d’unité (orta) chez les janissaires.
(7) Il y avait 61 bölük (en turc : « troupe ») de janissaires.
(8) Il s’agit du sultan Soliman le Magnifique, surnommé Kanuni (le Législateur), qui régna de 1520 à 1566, fut l’allié de François 1er et mit au point l’organisation des janissaires.
(9) En turc, Kul signifie esclave, sous entendu « de la Porte » (Kapu kulu), et s’appliquait, entre autres, aux janissaires.
(10) L’exemple le plus célèbre est celui du héros national albanais Georges Kastriot. Fils d’un feudataire converti à l’Islam après l’occupation de l’Albanie par les Turcs en 1423, il fut livré en otage à la cour d’Andrinople. Page, incorporé dans l’ordre des janissaires sous le nom de Skander (Alexandre) Beg (Bey), il se vit confier le sancak (département) de Nicopolis (en Bulgarie). Il se retourna en 1443 contre les Turcs et mena à une éphémère victoire son armée albanaise de paysans à pied et de prétoriens à cheval. Mort en 1468, il fit passer avant son allégeance au Grand Turc sa fierté nationale, tenant ainsi envers son peuple cette « parole donnée », foi jurée qui est la fameuse besa albanaise. Ses armes – l’aigle bicéphale noire sur fond rouge – frappent le drapeau de l’Albanie socialiste.
(11) « The Court attendants in Turkish iconography », in Central asiatic Journal, XIV, 103, Wiesbaden, Harrassovitz, 1970, p.78-117.
(12) Voir son anthologie par V.Monteil : Le vin, le vent, la vie, Paris, Sindbad, 2ème éd., 1983.
(13) Communications d’Irène Mélikoff à la Sociétéasiatique, le 13 janvier 1983.
(14) Le roman du Lièvre, Paris Mercure de France, 1902 (36ème édition, 1928).
(15) Voir l’irremplaçable article d’E.Destaing sur « Les interdictions de vocabulaire en berbère », in Mélanges René Basset, Paris, Leroux, 1925, p.177-278.
(16) Historia d. Cherifs, tr.fr 1637, p.320 (in E.Doutté, Magie et religion dans l’Afrique du Nord, Alger, Jourdan, 1909, p.362).
(17) Dont les actes entièrement en français (à une exception près, en allemand), sont contenus dans le n. 1 (1968) de l’excellente revue : Studia albanica de l’Institut d’histoire et de linguistique de l’Université de Tirana (que j’ai visité en 1972).
(18) Gjergj Frashëri, dans la revue : L’Albanie nouvelle, éd.française, Tirana, n.5, 1983, p.22
(19) Dans les Mélanges René Basset, II, Paris, Leroux, 1925, p.53-175.
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09.05.2008
L'Afrique du Nord ottomane
L'arrivée en Tunisie d'Aruj Barabaros, pirate grec de mer Ionienne, plus connu sous le nom de Barberousse, marque au début du XVIe siècle l'émergence de la course ottomane. Dès lors, une lutte acharnée oppose les corsaires de la Sublime Porte aux Habsbourg espagnols pour le contrôle du Maghreb. Jean-Paul Roux nous fait le récit de ce conflit haletant et sans merci dont les Ottomans sortirent vainqueurs.
La naissance de la course ottomane
Au début du XVIe siècle, l'Afrique du Nord que les Ottomans nomment Maghreb, après avoir connu une brillante civilisation, est en pleine décadence. Frappée de plein fouet par la Grande Peste de 1384, elle n'a pas opéré son redressement démographique et poursuit une désertification amorcée depuis longtemps déjà par les invasions hilaliennes, celles d'Arabes bédouins qui encombraient l'Égypte et que les Fatimides avaient lancés sur elle (1052). La région qui correspond à l'actuelle Algérie, déchirée entre le Maroc et la Tunisie – nommée alors Ifriqiya – sombre dans le chaos. Les chérifs marocains, déjà vers 1500, comme plus tard encore la dynastie sa'adienne (1554-1659), sont impuissants en face des Portugais qui s'emparent de leurs côtes océaniques, étapes sur leur nouvelle route vers le cap de Bonne Espérance. Les Hafsides de Tunis, au pouvoir depuis 1228, s'essoufflent et ne contrôlent plus ni la mer ni les terres. C'est en vain qu'un sang nouveau et riche coule dans ses veines, celui des musulmans d'Espagne qui commencent à affluer après la destruction du royaume de Grenade en 1492 ; en effet, leur arrivée multiplie les problèmes, à commencer par celui de leur assimilation. Enivrés par leurs succès maritimes et coloniaux et par l'achèvement de la Reconquista, Portugais et Espagnols rêvent de s'emparer de l'Afrique, sachant bien qu'il leur est impossible d'obtenir des succès décisifs contre les Turcs ottomans en Europe orientale. Ils ont la maîtrise des mers et devant leur flotte il n'y a guère que des pirates dont les repaires sont encore au Levant, hors de leur portée, des gens que meuvent seulement leur goût de l'aventure, leur soif du gain et de la rapine.
Depuis toujours il y a des pirates en Méditerranée et, comme le disait Braudel, la piraterie y est « une institution antique et généralisée ». Les corsaires qui se différencient des pirates – bien que la distinction ne soit pas toujours nette entre les uns et les autres – sont plus récents. Ce sont, en principe, des marins indépendants qui se sont mis au service d'un prince ou d'un État, agissent pour leur compte et dépendent d'eux. Ils sont autorisés à attaquer les vaisseaux et à piller les rivages des ennemis, en temps de guerre certes, mais aussi en temps de paix, pour se dédommager des frais ou des pertes qu'ils ont eus lors des conflits. Bien que les Arabes aient agi en véritables corsaires aux premiers siècles de leur expansion dans le monde, et plus encore à partir du Xe siècle, la course ne fut vraiment institutionnalisée qu'au XIIe siècle par les Européens et, pendant des décennies, vaisseaux gênois et catalans ravagèrent les côtes nord-africaines sans susciter de réactions significatives. La situation change radicalement au début du XVIème siècle. Les corsaires musulmans tiennent désormais le devant de la scène, se montrent partout, deviennent d'une fantastique audace. Ils la conserveront jusqu'au XIXe siècle, mais avec de moins en moins d'efficacité au fur et à mesure que la puissance de l'Europe s'affirmera.
La course turque naît de la rencontre de circonstances favorables et d'hommes capables de les exploiter. Les circonstances sont celles qu'offre la Tunisie sur le point de succomber sous les coups des Espagnols. Les hommes sont quatre frères grecs renégats, les Barbaros, dont nous avons transformé le nom en Barberousse, et d'abord de l'un d'eux, Aruj ou Orudj. Depuis longtemps les Barabros se livraient à la piraterie en mer Ionienne d'où, parfois, ils poussaient des pointes jusqu'en Méditerranée occidentale. Le chef de leur famille, Orudj, n'avait pas connu que des succès. Capturé en 1501, il avait ramé trois ans sur les galères des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Quand il recouvre la liberté, il a la chance de recevoir du souverain hafside de Tunis aux abois l'autorisation d'utiliser le port de La Goulette et, peu après, l'île de Djerba. Entré ainsi au service d'un prince, il cesse d'être pirate pour devenir corsaire et bientôt il ne tarde pas à avoir maints émules. De tous ces marins qui se manifestent alors, quelques-uns, très peu, sont des Turcs, comme Dragut – Durgut – ou de naissance musulmane. La plupart sont des chrétiens apostats, des Calabrais, des Siciliens, des Corses, parfois même des hommes du Nord, tels que les Danois. Ils arborent le titre de reis – chef – mais en Europe on les nomme tous « barbaresques », en jouant sur les noms « barbares », « berbères » et « Barbaros ». Certains ne manquent pas de noblesse de cœur. Les autres sont au contraire des hommes sans foi ni loi, des bêtes féroces. Mais ils sont courageux, savent naviguer, se battre et révèlent rapidement une redoutable efficacité.
Habsbourg et Ottomans, la lutte pour le Maghreb
Orudj remporte de brillants succès. Il arrête à Djerba (1511) la marche triomphale du corsaire Pedro Navarro qui avait pris Oran, Bougie, Tripoli, et à l'appel des Algérois, il parvient à enlever Alger aux Espagnols, tout en leur laissant le fort du Penon, et il s'y fait proclamer sultan (1515). Il meurt peu après au combat contre une armée de Charles Quint évaluée à cent mille hommes. Exagération ? Sans doute. Son frère Hayrettin, qui lui succède, comprend que le Maghreb ne pourra pas résister aux chrétiens, même avec l'appui des corsaires, qu'il lui faut une grande puissance sur qui s'appuyer et il se place spontanément dans la vassalité du sultan de Constantinople qui vient de se rendre maître de tout le Proche-Orient (1518). Il est aussitôt nommé beylerbey, gouverneur de province, et reçoit des renforts en hommes et en canons. L'Algérie entre dans l'Empire ottoman.
Une lutte acharnée commence entre les Ottomans et les Habsbourg pour la possession de l'Afrique du Nord. Elle durera sans discontinuité jusqu'en 1581. Aurait-elle pu être abrégée ? On a suggéré que ni Barberousse ni le grand amiral génois Andrea Doria n'ont jamais voulu remporter la victoire décisive qui les eût rendus moins indispensables. C'est peut-être vrai. Les Ottomans réussissent pourtant fort bien. En 1520, Barberousse chasse les Espagnols du Penon, faisant d'Alger une base désormais imprenable. Nommé grand amiral de l'Empire, il s'empare de Tunis (1534), mais est obligé de s'enfuir devant l'immense armada – quatre cents vaisseaux – que Charles Quint mène en personne (1531). La Sublime Porte – le gouvernement ottoman – décide alors de se doter enfin de la flotte qui lui manque encore et elle le fait avec une rapidité stupéfiante. Dès 1551, Dragut prend Tripoli ; en 1560, Piyale Pacha et Djerba. Trente-cinq ans plus tard, après la bataille de Lépante (1571) et l'anéantissement de l'escadre turque – et l'immense cri de joie qu'a poussé toute la Chrétienté – les reis reprennent Tunis (1574), cette fois définitivement. Après Alger, la Tunisie devient province ottomane.
C'est quelques mois avant qu'un des héros de Lépante, Cervantès, ne soit capturé par le corsaire algérois, Dali Mami, qui le vendra d'ailleurs à l'un de ses collègues, Hasan Bacha, un Vénitien renégat. L'auteur de Don Quichotte passera cinq ans dans les bagnes algérois avant d'être racheté par les Trinitaires, ces pères missionnaires spécialisés dans la libération des chrétiens tombés aux mains des Barbaresques (1580). Il faut lire ce qu'écrit le célèbre captif sur ces geôles, inhumaines bien sûr, où s'entassent quelque vingt-cinq mille hommes. Nous sommes, il est vrai, sous ce rapport, à la pire époque : il n'en restera plus que trois mille vers 1750, que trois cents à l'arrivée des Français en 1830 ; et il est vrai que le sort des musulmans captifs des Occidentaux n'est pas meilleur.
En 1581, Philippe II d'Espagne renonce enfin à la lutte. Il signe avec les Ottomans un traité par lequel il abandonne toutes ses possessions africaines, à l'exception de Mers el-Kebir, de Melilla et d'Oran – qui ne sera « libérée » qu'en 1792 – et reconnaît comme possession turque les Régences d'Alger et de Tunis, la Cyrénaïque et la Tripolitaine. Cela n'empêchera pas l'Espagne de tenter à plusieurs reprises des opérations contre l'Afrique du Nord, ainsi en 1775 quand elle débarquera à Alger. Mais c'est surtout l'Angleterre et la France qui prendront le relais. La première bombardera les bases barbaresques en 1622, 1635 et 1672, la seconde en 1661, 1665, 1682 et 1683. Ces attaques n'empêchent pas au reste que se développent des relations culturelles et économiques entre les Africains et les Européens. Dés 1577, il y a un consulat marseillais à Alger.
Autorité et influence ottomanes
Au plus fort de la lutte, dans la première moitié du XVIe siècle, les reis et les gouverneurs envoyés par la Sublime Porte vivent sur mer ou retranchés dans leurs ports. Les Bédouins sont livrés à eux-mêmes et l'anarchie perdure. C'est seulement à partir de 1550 que les conquérants commencent à s'occuper de l'arrière-pays. Cette année-là, Hasan Pacha, fils de Hairettin Barberousse (1544-1552), fait de Tlemcen un centre militaire et administratif sous contrôle turc et son successeur, Salih Reis (1552-1556), installe une garnison permanente à Biskra, puis s'avance dans le Sahara où il occupe Touggourt et Ouargla. Plus à l'ouest, les Ottomans se heurtent aux Marocains lors du sac de Fès en 1553. A Tunis, en revanche, la conquête de l'intérieur ne sera vraiment achevée que par Ali Beg (1759-1782) et Hammudi Bey (1782-1814).
Succès des Ottomans ? Oui, en théorie. En fait ceux-ci, les Turcs en particulier, ne sont pas très nombreux au Maghreb, et si au XVIe siècle, leurs troupes contribuent largement aux succès, leur rôle ne cesse de décroître au profit des indigènes. C'est ainsi qu'à Tunis, au XVIIe siècle, il y a en tout et pour tout quatre mille janissaires. En conséquence, les provinces jouissent vite d'une très large autonomie, presque de l'indépendance. À Alger, le dey est un quasi-souverain. À Tunis, la dynastie des beys husainides exerce un pouvoir presque sans contrôle à partir de 1705. Ici et là, on ne paie plus le tribut, mais on envoie des cadeaux aux sultans. On se montre certes obséquieux, mais plus on l'est, moins on obéit. En Tripolitaine, plus proche du centre de l'empire, l'occupation du pays par les troupes ottomanes demeure en revanche réelle et la soumission des beylerbey est absolue. Mais ce sont les janissaires qui, comme ailleurs, inclinent à la révolte. En 1609, pour les mettre au pas, les deys sont contraints d'agir en dictateurs. En 1711, les Karamanli s'auto-proclament deys et pachas, ce qu'entérine la Sublime Porte après deux ans d'hésitations, et ils gouvernent le pays jusqu'en 1835. Cette année-là, les Ottomans, qui tentent de réformer et leur Empire et ses institutions, envoient un corps expéditionnaire pour rétablir intégralement leur autorité. Néanmoins, quand l'Italie attaquera la Libye en 1911, il y aura bien peu de soldats turcs pour la défendre et l'énergique résistance d'Enver Bey, ancien attaché militaire à Berlin, y sera surtout l'œuvre des recrues indigènes. Du moins l'Empire ottoman luttera-t-il.
Au siècle précédent, quand la France s'était emparé d'Alger, le gouvernement du sultan s'était contenté d'adresser de platoniques protestations, tout en refusant de reconnaître le fait accompli de l'annexion. Un peu plus tard, lors de l'établissement du protectorat français sur la Tunisie (1881), seule la fiction d'une souveraineté ottomane avait été maintenue.
Il est malaisé de mesurer l'importance des influences turques sur le Maghreb. Il demeure aujourd'hui quelques grandes familles, dont celle de l'ancien dey d'Alger, qui se souviennent de leurs origines turques ou se disent turques. Quelques monuments affichent leur filiation avec Istanbul, des minarets polygonaux ou cylindriques dans ces pays qui demeurent attachés au minaret sur plan carré, hérité des églises syriennes ; des mosquées sous grande coupole centrale, ainsi celles de la Pêcherie à Alger (1660) ou celle de Sidi Mahrez à Tunis (vers 1675). On discute pour décider si l'art des tapis, très florissant, mais de moindre qualité que dans le monde turco-iranien, existait avant l'arrivée des Ottomans. D'aucuns le prétendent à la lecture des textes qui parlent au XIIIe siècle de « tapis sarrasins », sans pouvoir affirmer qu'ils évoquent des tapis noués, de haute laine, ou des fortes étoffes tissées – nommées généralement kilim. D'autres le refusent en constatant que les productions de Kairouan, comme celles d'ailleurs de Sétif ou de Rabat, présentent au XVIIIe siècle des motifs purement anatoliens. Malgré ces influences et d'autres, perceptibles dans le décor des objets manufacturés, armes, céramiques, on peut se demander si l'Afrique du Nord ottomane ne s'est pas mise surtout à l'école de l'Italie. La présence de celle-ci est flagrante tant dans l'architecture que dans la décoration, peut-être aussi dans une certaine manière de vivre et de penser. Avant d'être colonisée par elle, l'Afrique du Nord s'est ouverte à l'Europe.
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Bibliographie
| Histoire de l’Afrique du Nord. Des origines à 1830. Charles-André Julien Payot, Paris, 1994 |
| La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, tome 1 : la part du milieu Fernand Braudel LGF, Paris, 1990 |
| La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, tome 3 : Les mouvements, la politique et les hommes Fernand Braudel LGF, Paris, 1993 |
| Histoire de l'Empire ottoman Robert Mantran Fayard, Paris, 2003 |
| Cambridge History of Islam P. M. Holt et Bernard Lewis Cambridge University Press, Cambridge, 1977 |
![]() | Les Barberousse, corsaires et rois d'Alger A. D. Prieur Paris, 1943 |
![]() | L'Algérie turque M. Colombe In Introduction à l'Algérie Paris, 1957 |
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Les Ottomans en Europe centrale
En ce début du XVe siècle, les Balkans étaient entièrement aux mains des Turcs ottomans. Ceux-ci en avaient même dépassé les limites septentrionales, le Danube et la Save, en vassalisant la Valachie (1395). Ils n'entendaient pas s'en tenir là… Sur leur route, se trouvait la Hongrie, dont Jean-Paul Roux auteur d'une Histoire des Turcs, (Fayard, 2000), évoque ici la conquête puis l'annexion.
Les Habsbourg et les Ottomans
Toutes leurs traditions, quelles qu'en soient les origines, les invitaient à la conquête du monde : celles de leur race dont les plus grands représentants pensaient depuis toujours qu'il ne devait y avoir qu'un seul souverain sur la terre comme il n'y avait qu'un seul Dieu dans le Ciel ; celles de l'islam qu'ils avaient adopté, dont ils étaient devenus ou allaient devenir les champions incontestés, les califes, commandeurs des croyants, et qui, religion universelle et conquérante, entendait convertir tout l'univers ; celles de l'Empire romain dont ils avaient hérité depuis qu'ils avaient pris Constantinople (1453). Quand Soliman le Magnifique faisait ériger par le grand architecte Sinan la mosquée portant son nom, la Suleymaniye, et l'obligeait à arrêter ses recherches novatrices pour en revenir au plan de la basilique de Sainte-Sophie, c'était pour démontrer qu'il s'inscrivait dans la continuité byzantine. Déjà Mehmet II avait déclaré que ses chevaux mangeraient leur avoine dans la cathédrale de Rome.
Il y avait en Europe une puissance, l'Empire romain germanique, qui avait les mêmes ambitions et une famille, les Habsbourg (1278-1918), dont les membres osaient se proclamer César. C'était intolérable pour l'Ottoman. Le César ne pouvait être que lui : le jour où il en reconnaîtrait un autre, il capitulerait en quelque sorte, sa décadence, irréversible commencerait. Il lui importait donc, en ces XVe et XVIe siècles, de vaincre l'Autriche, d'abattre le rival. Et l'Autriche trouvait sa raison d'être dans la défense de la catholicité contre le double danger que représentaient pour elle l'islam et le protestantisme. Ce sera dans les deux camps un scandale dont il ne faut pas minimiser la portée que l'alliance de François Ier avec Soliman le Magnifique : peu importe qu'elle soit bénéfique pour la France, qu'en accentuant la pression contre Charles Quint elle sauve en quelque sorte la Réforme. On peut imaginer la stupeur du Marseillais quand l'ancien corsaire Barberousse devenu amiral de la flotte ottomane débarque en ami dans leur ville et y est royalement reçu.
L'attrait de l'Europe
Bien que contraints de regarder vers l'Orient et de lancer des expéditions parfois longues et difficiles contre lui, les Ottomans ont les yeux fixés sur l'Europe. C'est elle qui les intéresse au premier chef. Ils se sentent beaucoup plus Européens qu'Asiatiques. Comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement quand les populations turques d'Asie Mineure s'avèrent moins fidèles que celles, turques ou non turques, des Balkans ; quand plus de la moitié de leur Empire est européenne ; quand les souverains ont souvent des mères grecques ou slaves ; quand leurs plus hauts dignitaires sont en majorité nés en Europe ? Aussi la conquête de l'Europe centrale occupera les Ottomans si longtemps et tellement qu'ils en négligeront le reste, qu'elle les conduira, peut-on dire, à leur perte. Ce sera la première et la plus grave conséquence de leur ambition avortée. Mais il y en aura une autre : Ils apprendront à connaître la civilisation européenne, ils commenceront à s'ouvrir à elle. Elle les marquera à tout jamais. Elle sera la semence qui germera au temps des Tanzimat, les Réformes, et bien plus encore à celui d'Atatürk, quand la Turquie naîtra sur les ruines du vieil empire moribond. Qui peut dire si, aujourd'hui encore, le désir manifesté par tout un courant de l'opinion publique turque d'adhérer à l'Union européenne n'en découle pas ?
La conquête et l'annexion de la Hongrie
Depuis des siècles, la Hongrie était une des grandes puissances européennes et elle exerçait son influence dans les Balkans. Budapest, – ou plutôt Bude, Pest étant encore un bourg distinct –, sur le Danube, servait de point de ralliement aux « croisés ». On l'avait vu en 1396 quand, à l'appel de Sigismond de Hongrie, l'armée chrétienne s'y était rassemblée avant de se faire écraser à Nicopolis. On le verra encore en 1456 quand une diète s'y réunira pour organiser une « croisade ». Dès 1391, les Ottomans avaient lancé contre elle leurs premières attaques, et en 1395, les derniers petits États tampons qui les séparaient d'elle s'étaient effondrés. Des têtes de pont avaient été installées sur le Danube. La défaite de Bayazid, en 1402, dans la plaine d'Ankara, en face de Tamerlan, avait retardé l'affrontement décisif. Mais les Ottomans s'étaient très vite redressés en Europe, si vite qu'en 1428 Stefan Lazarévitch, despote de Serbie, était vaincu, ce qui avait obligé les Hongrois à reconnaître le fait accompli : la suprématie turque dans les Balkans. Il y avait d'ailleurs dans les rangs serbes un parti ottoman, né de la haine religieuse de ces orthodoxes contre les catholiques, hongrois, polonais, italiens… La formule byzantine avait fait fortune : « Mieux vaut le turban du Turc que la mitre romaine. »
Belgrade, extrêmement fortifiée, demeurait un verrou que l'on ne pouvait pas forcer. On l'avait assiégée six mois en 1440 ; on s'était fait battre sous ses murs en 1446, si complètement qu'un immense espoir, une immense illusion étaient nés en Europe : Oui ! On pouvait reprendre Constantinople !
L'assassinat par le roi Louis de Hongrie d'un ambassadeur ottoman déclenche l'offensive décisive des Turcs. En 1521, les Hongrois sont vaincus devant Belgrade qui capitule enfin. Cinq ans plus tard, ils se font écraser à Mohaczs et les Ottomans entrent dans Bude. De ce jour à 1606, les combats sont incessants dans la grande plaine hongroise qui se dépeuple, qui fait retour à la steppe. Belgrade qui se couvre de mosquées aujourd'hui disparues devient le Dar al-Djihad, la « maison de la guerre sainte ». Sur la frontière fluctuante, des deux côtés, s'organisent des groupes de partisans qui ne respectent ni trêve ni paix.
Loin d'être unie dans le malheur, la Hongrie se déchire. D'un côté, le parti national élit comme roi Jean Zapolyai, voïvode de Transylvanie, vassal de la Sublime Porte – le gouvernement ottoman ; de l'autre, le parti des Habsbourg choisit comme souverain Ferdinand, frère de Charles Quint.
Évidemment Soliman est pour Zapolyai. Pour le soutenir, il prend Bude une deuxième fois en 1529, une troisième en 1541. Il en profite pour mettre en vain le siège devant Vienne, puis, en 1532, au cours de la campagne dite d'Allemagne, il pousse jusqu'à Graz. Plus tard, en 1683, un autre sultan reviendra sous les murs de la capitale autrichienne et sera sur le point de l'enlever quand une armée polonaise accourue au secours de la ville l'obligera à fuir en toute hâte. La légende veut que, ce jour-là, les assiégés découvrirent dans l'immense butin le café qu'on nommera viennois et le croissant qui l'accompagne si bien, le symbole ornant le drapeau turc.
Les Turcs auraient sans doute voulu faire de la Hongrie un royaume vassal, comme l'étaient la Valachie et le Moldavie. Ils virent que c'était impossible et, en 1541, ils l'annexèrent purement et simplement. Ils n'en feront pas une colonie de peuplement, mais y placeront des garnisons : six mille hommes à Bude en 1543. Au cours des années suivantes, ils renforceront leur pouvoir en s'emparant d'autres villes, d'autres points stratégiques surtout dans la région du lac Balaton, Esztergom, Visegrad, Pecs, Veszpren, Szigetvar devant laquelle Soliman le Magnifique mourra, et du Banat, la province de Temesvar – Timisoara, aujourd'hui en Roumanie occidentale.
Bude et la majeure partie de la Hongrie restent turques pendant quelque cent cinquante ans. Puis la capitale est reprise en 1666 par Charles de Lorraine, après une seconde bataille de Mohaczs, et le traité de Carlowitz, en 1699, consacre cette reconquête. Il ne reste plus aux Ottomans en Europe centrale que le Banat : ils le perdent finalement en 1718. Quant à Belgrade, bien que changeant souvent de mains, elle a encore dans ses murs une garnison turque en 1815.
Influences architecturales et culturelles
Il ne subsiste pas beaucoup de traces de la présence ottomane en Europe centrale en dehors de l'admirable pont sur la Drina, du hammam, « le bain aux colonnes vertes » de 1566, toujours en service, prototype des bains qui sont une des célébrités de Budapest, et du tombeau du bektachi Gül Baba, mort en 1541, encore visité par les pèlerins au XXe siècle. Il demeure des souvenirs : celui de la mosquée de Mustafa pacha que Sinan édifia à Bude ; celui du Suleyman name, manuscrit dont les peintures de Matraki illustrent la campagne de Hongrie de 1543, en même temps que l'opération maritime sur les côtes provençales, avec des vues de Nice et d'Antibes…
Il en reste sans doute plus en Turquie même, comme nous l'avons dit. On peut y rêver devant la porte « hongroise » du palais de Top Kapi à Istanbul ou encore dans le joyau qu'est la mosquée de Rüstem Pacha, proche de la Corne d'Or. Celui qui lui a donné son nom, qui fut gendre du sultan, grand-vizir pendant quelque quinze ans, et non des moindres, était né près de Szeged où, dit-on, il aurait dans sa jeunesse exercé le métier de porcher.
Il en est aussi dans notre culture. Les Turcs introduiront la mode du tapis d'Orient, devenu un élément essentiel de notre décoration mobilière : les tapis, dits Lotto, Holbein et Bellini, sont des tapis turcs que ces peintres aimèrent à reproduire dans leurs œuvres. Ils auront une incontestable influence sur la musique classique européenne, où ils introduiront notamment l'usage des instruments à percussion. Ce n'est pas par hasard que Mozart écrit sa Marche turque et son Enlèvement au sérail…
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Bibliographie
![]() | Histoire de la Hongrie, des origines à nos jours Ervin Pamleny Budapest, 1974 |
| Histoire de l'Empire ottoman Robert Mantran Fayard, Paris, 2003 |
| Cambridge History of Islam P. M. Holt et Bernard Lewis Cambridge University Press, Cambridge, 1977 |
![]() | Soliman le Magnifique André Clot Fayard, Paris, 1983 |
![]() | Histoire de l'Autriche-Hongrie L. Leger Paris, 1920 |
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07.05.2008
Les Grands Empires des Steppes d'Asie
Les Grands Empires des Steppes d'Asie
Le but de ces notes est de donner un rapide aperçu sur l'histoire des grandes tribus nomades dont les 20 siècles d'existence ont contribué à façonner les pays que j'ai visité pendant mon voyage. J'ai personnellement trouvé ces tribus fascinantes car, groupées sous le nom de "barbares", leur histoire est peu connue en occident, bien qu'elles aient eu une très grande influence sur tous les peuples sédentaires qui se sont établis autour de leurs empires steppiques.
Les steppes et les déserts qui couvrent une grande partie de l'Asie entre les forêts du nord et les fertiles bassins du sud étaient habités depuis l'âge du bronze (2000 - 1500 avant Jésus Christ), par des sociétés organisées dont l'histoire est mal connue car, étant nomades, ces peuples n'ont pas laissé de traces physiques (villes, forts, châteaux, temples, monuments, etc.), signes du passage des sédentaires qui pratiquent l'agriculture. Ils ont cependant laissé des objets de bronze, d'argent et d'or d'une étonnante antiquité et sophistication (haches de bronze de 1500 ans avant Jésus Christ en Sibérie, bronze et or Cimmérien de 1200 ans avant Jésus Christ dans la steppe au nord de la mer Noire, or Scythe de 800 ans avant Jésus Christ au nord de la mer Caspienne, objets de bronze des Hiong-nou de 600 ans avant Jésus Christ de Baïkal et Chita, etc.).
Les tribus qui nomadisent d'un pâturage à l'autre dans les vastes steppes sont les ennemis naturels des communautés fixes qui ont choisi de mener une vie sédentaire basée sur l'agriculture. Les nomades ne possèdent que ce qu'ils peuvent emporter alors que les cultivateurs accumulent des surplus qui deviennent un butin tentant pour les pillards nomades. Cette vérité profonde a été un des plus importants facteurs de l'histoire de la Chine, de la Russie et de l'Asie Centrale jusqu'à ce que les canons et les mousquets eurent raison de l'avantage naturel dont disposait l'archer monté à cheval sur le fantassin.
L'histoire des tribus des steppes est très complexe. Elles étaient en perpétuel mouvement, quelquefois sur de longues distances et leurs allégeances étaient de courte durée car elles n'étaient attachées à aucun territoire particulier. Pour les besoins de ce récit, ces notes ont donc été limitées aux événements les plus importants qui ont marqué les pays que je viens de visiter. Elles ont également été simplifiées pour faire ressortir les liens communs entre la Chine et les pays de l'ex Union Soviétique, objets de ce texte. Pour débuter, on peut regrouper les peuples des steppes en trois principales familles linguistiques, les Indo-Européens, les Turcs et les Mongols. Il est aussi utile de suivre l'évolution de leur identité religieuse entre les Chamanistes, les Manichéistes, les Nestoriens, les Bouddhistes et les Musulmans pour comprendre leurs mouvements.
Les barbares Cimmériens, Scythes (ou Saka) et Sarmates cités dans l'histoire grecque et romaine parlaient des langues indo-européennes. Les Saka, qui arrêtèrent l'expansion vers l'est d'Alexandre le Grand, dominèrent le nord de l'Asie Centrale et des tribus apparentées, les Yue-tche occupaient le Kansou et les oasis du bassin du Tarim quand les Han ont commencé leur expansion vers l'ouest en 200 avant Jésus Christ. Expulsés de Kansou par les Han et du Tarim par les Hiong-nou, les Yue-tche se déplacèrent vers l'ouest dans les terres Saka et les deux envahirent la Bactriane grecque autour de 150 avant Jésus Christ donnant naissance à la dynastie indo-européenne Bouddhiste Koushâna qui domina le nord de l'Inde, l'Afghanistan et la Sogdiane jusqu'au 3ième siècle après Jésus Christ. Les Tadjiks d'aujourd'hui sont des descendants de ces tribus, convertis à l'Islam. Leur langue indo-européenne est semblable au Persan mais ils sont entourés maintenant par des peuples turcs parlant l'Ouzbek, le Kirghiz et l'Ouïgour.
Il semble que la culture et les langues turques soient nées au 5ième siècle avant Jésus Christ autour du haut du bassin du fleuve Ienisseï dans la Sibérie d'aujourd'hui. Des tribus turcophones ont émigré de ces terres vers l'ouest dans les steppes, au nord des lacs Aral et Balkhach où elles ont donné naissance aux Huns qui plus tard, au 4ième siècle après Jésus Christ, ont arraché aux tribus autochtones indo-européennes le contrôle des plaines entre l'Oural et les montagnes Carpates. Un siècle plus tard ces féroces cavaliers semèrent la terreur en Europe sous la direction d' Attila. A la même époque, d'autres tribus turcophones ont émigré vers l'est dans les steppes au nord de la Chine où elles furent connues sous le nom de Hiong-nou par les Chinois dès le 4ième siècle avant Jésus Christ. Le Grand Mur de Chine fut construit par les dynasties Qin et Han pour se défendre des razzias de leur redoutable cavalerie. La chute de la dynastie Han en 220 après Jésus Christ a laissé une Chine faible et divisée et un siècle plus tard les Turcs T'o-pa conquirent le nord de la Chine, adoptèrent le Bouddhisme et le style de vie des chinois et fondèrent la dynastie des Wei du Nord
Pendant ce temps, des tribus parlant le mongol et dirigées par des "Khans" de l'est de la Mongolie et de la Mandchourie commencèrent leur expansion vers les steppes du nord précédemment occupées par les Hiong-nou turcophones conduits par des "Chan-yu". Au 5ième siècle leur empire mongol "Jouan-Jouan" contrôlait les steppes depuis la Mandchourie jusqu'au lac Balkhach y compris plusieurs tribus turques comme les Kirghiz de l'Ienisseï.
Ce premier empire mongol fut cependant de courte durée. Boumin, un vassal turc, se rebella et écrasa complètement ces Mongols en 552 avec l'aide des Wei du nord qui se sont souvenus de leurs origines turques. Boumin a prit le titre de Khan des Turcs Bleus (ou T'ou-kiue) dont les Khanats de l'Ouest et de l'Est dominaient les steppes du nord, depuis la Mandchourie à la mer Aral. Le Khanat de l'Ouest exista pendant plus d'un siècle avant que ses tribus ne soient dispersées par l'expansion des Tang vers l'ouest en 651. Quant au Khanat de l'Est, il connut un meilleur sort car il s'est étendu sous la direction du Khan Motcho qui, avant sa mort en 716, a soumis plusieurs tribus turques indépendantes comme les Kirghiz de l'Ienisseï et les Qarlouq de l'Ili. Il est cependant tombé en 744 à la suite de la rébellion des tribus Basmil, Qarlouq et Ouïgour.
Les Ouïgours fondèrent sur ses ruines leur propre dynastie Ouïgoure qui a dura un siècle (744 - 840). Les Ouïgours (des environs du fleuve Selenga), ont développé l'un des premiers alphabets turcs en adaptant l'ancien alphabet sogdien à la consonance des phonèmes turcs. A la suite de la défaite des Tang sur le fleuve Talas en 751, la Chine était expulsée de l'Asie Centrale et subit huit ans d'une guerre civile menée par le mercenaire mongol Nan Luchan. L'Empereur Tang demanda alors l'aide du Khan Ouïgour, lui donnant en échange la main d'une de ses filles. Le Khan Ouïgour Mo-yen-cho accepta et aida les Tang à reconquérir Luoyang en 757. En 762 son fils Teng-li Meou-yu reprend de nouveau Luoyang des mains des rebelles pour les Tang. Il y rencontra des missionnaires Manichéens qu'il ramena avec lui en Mongolie pour convertir son peuple. L'écriture Ouïgoure, la religion Manichéenne et les fréquents échanges amicaux entre leur capitale Qara-Balgassoun et la Chine eurent pour effet de civiliser mais aussi d'affaiblir les Ouïgours. Ils furent envahis en 840 par les Kirghiz, restés sauvages, qui les replacèrent au cœur de la Mongolie. Vaincus, les tribus Ouïgoures émigrèrent dans les oasis du bassin Tarim où ils sont encore de nos jours.
Plus tôt, en 686, les tribus K'i-tan mongoles, se sont établies dans la région du fleuve Liao en Mandchourie et pillèrent la Chine du nord. Les Tang affaiblis obtinrent (en payant) l'aide du Khan Motcho des Turcs de l'Ouest pour les écraser durement en 697. L'expansion des K'i-tan fut ainsi retardée de 3 siècles. Elle eu lieu quand même 929 quand les K'i-tans chassèrent les tribus Kirghiz (qui avaient remplacé les Ouïgours), jusqu'au Ienisseï et même plus loin dans les steppes occidentales près de la mer Caspienne. Les K'i-tans établirent leur hégémonie sur la Chine du nord, de Datong à l'ouest de Pékin jusqu'à la Mandchourie et dominèrent les sauvages tribus mongoles Djürctchât de Oussouri. Au bout d'un peu plus d'un siècle les K'i-tan perdirent leurs habiletés de guerriers nomades et tombèrent devant la rébellion de leurs vassaux Djürctchât de l'est, toujours puissants. Les Djürctchât envahirent les territoires K'i-tan en 1114, fondèrent la dynastie "chinoise" des Kin et continuèrent jusqu'à chasser les Song de Kaifeng à Hangzhou sur la côte sud en 1132.
A l'ouest, l'Empire Samanide Iranien fut divisé en 999 entre les Sultans Musulmans turcs Ghaznavides de l'Afghanistan qui dominaient le Khorâssân au sud de l'Amou-Daryâ et les Khans Musulmans turcs Qarakhanides de l'Issik Kul et de Kashgarie qui prirent la Transoxiane et les steppes au delà du Syr-Darya. Profitant des conflits entre ces deux états, un troisième groupe de tribus turques du nord de la mer Aral, les Seldjouqs , entreprirent leur expansion qui couvrira le Khorâssân, la Perse, l'Irak et la Turquie autour de 1040.
A la fin du 12ième siècle, la Chine était divisée en une partie sud gouvernée par la dynastie chinoise des Song à partir de leur capitale Hangzhou et le nord, gouverné par les Djürctchât mongols, se faisant appeler la dynastie Kin, à partir de leur capitale Pékin. Le corridor du Kansou était tenu par le royaume Tangout-Tibétain Si-Hia et les territoires ouest jusqu'au Syr-Darya étaient entre les mains des Qara-Khitaï dont les vassaux, les Qarakhanides occupaient la Kashgarie pendant que les oasis du Tarim étaient occupés par des Ouïgours qui s'étaient convertis, les uns au Bouddhisme, les autres au Christianisme Nestorien. La Transoxiane et la plus grande partie de la Perse étaient aux mains des Shahs turcs Musulmans du Khwârezm. C'était cela l'Asie sédentaire. Les steppes, patrie des nomades, étaient partagées entre diverses tribus indépendantes, certaines turques (Kirghiz, Kéraït, Ouïgours), d'autres mongoles (Oïrat, Tatar) ou encore turco-mongoles (Naïman, Mârkit).
Temudjin qui deviendra Genghis Khan est né en 1155 sur l'Onon, un affluent de l'Amour qui constitue la frontière nord-est actuelle entre la Chine et la Russie. Orphelin à 12 ans, il passa son enfance dans une pauvreté extrême qu'il supporta avec l'aide de son frère Qassar. A 20 ans il épouse Börté, la fille d'un chef de clan et devient le vassal de Togroul, roi des Kéraït, qui plus tard l'a aidé délivrer sa femme kidnappée par la tribu Mârkit. En 1196 il est élu Khan des tribus mongoles et prend le nom Genghis. Deux ans plus tard, Togroul et lui vaincront les Tatar qui avaient tué son père. En 1203 il défait Togroul et les Kéraït se soumettent à son pouvoir. L'année suivante, c'est le tour des Naïman d'être battus et de se soumettre. En 1206 un grand kuriltai (assemblée) de toutes les tribus mongoles et turques, tenu sur les rives du fleuve Onon, proclame Genghis "Khan Suprême" de "Tous Ceux Qui Habitent des Tentes de Feutre".
Il entreprend alors de bâtir son empire en soumettant le royaume des Xi Hia qui tenait Kansou en 1209. Il prend Pékin des mains des Kin et les forçe à se retirer à Kaifeng en 1215. Il accepte l'allégeance volontaire du Qara-Khitaï (Ili, Talas, Issik Kul et Kashgarie) en 1218 et envahit l'Empire de Khwârezm, prenant Samarkand en 1220 et Ourgendj en 1221. Ses généraux Djébé et Subotai pillent la Perse, l'Azerbaïdjan et la Géorgie. Ils passent au nord du Caucase, battent les tribus turques Qiptchaq et leurs alliés Russes et prennent Kiev en 1222. Finalement, Genghis Khan mourut en 1227 alors qu'il ravageait les rebelles Xi Hia dans le corridor de Kansou.
A la mort de Genghis Khan, son second fils Djaghataï, hérita des territoires entre l'Amou-Daryâ et la Chine de Kublai Khan (qui ne comprend pas le Xinjiang actuel). Au 14ième siècle, le Khanat de Djaghataï se divisa en une branche sédentaire qui se convertit à l'Islam, adopta l'agriculture et s'établit en Transoxiane au sud du Syr-Darya et une branche nomade qui gardait le style de vie des mongols et restaient maîtres du Mogholistan entre le Syr-Darya et la Chine.
Timour, un vassal Turc des Mongols Djaghataï en Transoxiane vainquit ses maîtres et devint le fléau d'Asie Centrale connu à l'ouest sous le nom de Tamerlan . A sa mort en 1407, son empire s'étendait de la vallée Ferghâna la Mer Noire. Son fils Chah Rokh ne put empêcher l'empire Timouride de se désagréger en territoires rivaux. Après des décennies de lutte, l'Azerbaïdjan, l'Irak et la Perse tombèrent sous l'autorité des Turcomans à l'ouest autour et à l'est les Djaghataï renforcèrent leur emprise sur le Mogholistan sous leur Khan Younous autour 1480.
Après la dislocation de l'empire de Tamerlan, la horde Cheïbanide (de Cheïban, petit-fils Genghis Khan), qui occupait les territoires au sud-est des montagnes de l'Oural et comprenait quelques tribus Kirghiz, prit le nom de Ouzbek autour 1350 à la mémoire du Khan Özbeg des Qiptchaq qui avait converti la plus grande partie de sa horde à l'Islam un siècle plus tôt. Une mésentente perpétuelle entre les descendants affaiblis de Timour laissait alors la Transoxiane ouverte à l'invasion. Les Ouzbeks envahirent le Khwârezm (au sud de la Mer Aral), et la Transoxiane (l'Ouzbékistan actuelle) où ils prirent Samarkand en 1500. Quand ils commencèrent à s'adapter à la vie sédentaire, (l'histoire se répète), les Kirghiz et d'autres tribus dissidentes (qui seront connus sous le nom de Kazakhs ou "aventuriers révoltés") se séparèrent des Ouzbeks et créèrent une horde indépendante dans le nord du Mogholistan avec la bénédiction du Khanat Djaghataï.
A peu près à cette période, les tribus mongoles Oïrat commencèrent leur expansion hors de leurs territoires traditionnels à l'ouest du lac Baïkal, chassant les Kirghiz qui restaient des environs de l'Ienisseï et persécutant les Kirghiz-Kazakh qui se déplacèrent vers l'ouest et se séparèrent en trois hordes; la Grande Horde s'installa entre le Tian Shan et le lac Balkhach, la Petite Horde entre le fleuve Oural et la mer Aral et la Moyenne Horde, au nord des deux autres. Ils devinrent les Kazakhs d'aujourd'hui.
Autour de 1560, les tribus Kirghiz-Kazakh s'installèrent dans la région de l'Issik Kul et est devinrent les Kara-Kirghiz, les ancêtres des Kirghiz d'aujourd'hui. Les derniers Khans Djaghatai furent laissés avec seulement la Kashgarie qui ne tarda pas à se disloquer en plusieurs petits royaumes Khoja.
Pendant ce temps, les Oïrat en pleine expansion fondèrent l'Empire Djoungar en 1680 soumettant l'ouest de la Mongolie, l'est du Kazakhstan, le Tian Shan, et la Kashgarie. Persécutés par les Oïrat, les trois hordes Kazakhs acceptèrent la protection des Russes qui bâtirent une série des forts mais presque rien d'autre, jusqu'à ce que les Mandchous déciment la population Oïrat, liquident l'empire Djoungar et annexent la Kashgarie en 1760. Puis les Russes vinrent annexer les territoires Kazakhs et amenèrent des colons Cosaques pour travailler la terre.
La cavalerie ne put tenir tête aux canons et aux mousquets et ce fut la fin de l'ère des Empires des Steppes...
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Un lac ottoman : la mer Noire
Après 1453, les Ottomans engagent leurs navires en mer Noire et – en une trentaine d'années – prennent le contrôle de toute la région. Jean-Paul Roux évoque pour nous ces trois siècles où la mer Noire devint la « chasse gardée » de la Sublime Porte. Cependant, dans les royaumes tatars vassaux des Ottomans, ces derniers se trouvent confrontés, dés le milieu du XVIe siècle, aux ambitions de la Russie, décidée coûte que coûte à s'assurer un accès à la mer Noire, porte sur la Méditerranée. De cet affrontement, les Russes sortiront vainqueurs ; en 1774, la mer Noire cesse d'être un lac ottoman.
L'appel de la mer Noire
De tout temps la mer Noire a attiré les peuples de la Méditerranée. Avant même que d'y installer des comptoirs, les Grecs de l'Antiquité avaient imaginé des voyages fabuleux lancés par leurs ancêtres mythiques en direction de ses rivages septentrionaux. C'est l'histoire de la Toison d'Or, de Jason et des Argonautes ou encore d'Oreste qui va y chercher sa sœur Iphigénie, sauvée de l'immolation et transportée en Tauride, c'est-à-dire en Crimée. Plus tard, les Romains, les Byzantins, les Italiens – en particulier les Génois – s'établirent à leur tour sur les rives de la mer d'Azov et aux pieds du Caucase. C'est que, de tout temps aussi, il arrivait sur les côtes septentrionales de cette mer fermée les produits de l'Asie centrale : fer et or de l'Altaï, fourrures du grand Nord sibérien, peaux, cuirs et esclaves des steppes et, de plus loin encore, soie et porcelaine de Chine, épices de l'Inde ou de l'Asie du sud-est. Au cours des temps, à une date encore incertaine, à toutes ces richesses étaient venus s'adjoindre les œufs d'esturgeon, le précieux caviar. Avant que les navires ne soient à même d'affronter les grands océans en toute sécurité, la steppe qui se déroule à l'infini, presque sans obstacles naturels, est une voie plus aisée à franchir – avec ses herbages permanents, ses fleuves et ses rivières – que les déserts et les monts qu'il faut traverser si l'on veut emprunter l'autre route intercontinentale, celle qui passe par le sud de la Caspienne – c'est-à-dire par l'Iran – où, de surcroît, les princes et les rois font payer de lourdes taxes.
Dès que les Ottomans eurent pris Constantinople (1453) – s'ouvrant ainsi le passage du Bosphore – leurs navires commencent à hanter la mer Noire. En ce milieu du XVe siècle, ils ne possèdent encore, en Asie, qu'une moitié environ des côtes septentrionales de l'Anatolie. En Europe, dans le pays « romain », la Roumelie – les Balkans –, leur domination ne s'étend que du Bosphore aux abords des bouches du Danube. En trente ans, ils vont faire de la mer Noire un lac turc. En 1459, ils enlèvent la grande base génoise anatolienne d'Amasra ; en 1461, ils se font donner Sinope par le bey de Kastamonu et font la conquête du royaume grec de Trébizonde – Trabzon – dernier vestige de l'Empire byzantin, fondé après que Constantinople soit tombé en 1204 aux mains des Croisés. Il ne reste plus nulle part de Grecs assis sur un trône, plus le moindre vestige de l'Empire romain, sauf à en trouver un dans l'Empire ottoman qui se prétend son héritier.
Royaumes tatars et suzeraineté ottomane
Les côtes septentrionales de la mer Noire sont alors aux mains des descendants de Gengis Khan, des princes mongols turquisés et islamisés, entourés d'hommes qui le sont autant qu'eux. Naguère, ceux-ci relevaient d'un des quatre grands apanages qui divisaient l'Empire gengiskhanide, la Horde d'Or ou khanat de Kiptchak. En 1430, la Horde d'Or s'était toutefois elle-même scindée en plusieurs royaumes, ceux des Tatars de Kazan, sur la haute Volga, à l'est de Moscou ; des Tatars d'Astrakhan, à l'embouchure de la Volga sur la mer Caspienne ; des Tatars de Crimée, les Krim-Tatars. C'était à ces derniers qu'avait échu toute la région allant du Don supérieur et du Dniepr à Telets et Tambov, ou, pour employer des termes géographiques modernes, tout le sud de l'Ukraine. Nomades avant tout, les Tatars de Crimée avaient aussi leurs villes, leur agriculture et ils n'étaient pas des Barbares. Un de leurs khans, Ghazi Girey II, sera poète ; un voyageur occidental le présentera même « comme un nouveau Marc-Aurèle ». Bien que ne jouissant plus de leur puissance d'antan, ils n'étaient pas encore entrés en décadence et leurs forces militaires demeuraient considérables. Dans les grandes circonstances, ils pouvaient lever cent cinquante à deux cent mille cavaliers, une armée d'autant plus redoutable qu'elle était parfaitement adaptée à la vie de la steppe et savait y manœuvrer. Leurs souverains, les Girey, descendants de Gengis Khan, jouissaient d'un prestige immense, quasi divin. Les Ottomans eux-mêmes les respecteront quand ils en seront devenus les suzerains.
Ils ne tardent guère à l'être. En 1475, les Ottomans enlèvent aux Génois Caffa, sur la côte sud de la Crimée, puis, dans les années suivantes, tous les comptoirs italiens, y compris La Tana-Azak, au fond de la mer d'Azov (1479), ceux du Kouban et des petits ports nichés dans les replis de la côte caucasienne. Loin de réagir contre cette intrusion sur des terres qu'ils pourraient considérer comme leur appartenant, avec lesquels ils entretiennent d'étroits rapports, les Tatars reconnaissent aussitôt la souveraineté des Ottomans, leurs frères de langue, de race, de religion (1475).
Quelques années après avoir obtenu ces éclatants succès, profitant de la trêve qu'il a signée avec les Hongrois en 1481, le sultan Bayazid II envahit la Moldavie, s'empare de Kilia aux bouches du Danube, puis, avec l'aide des Criméens, de la puissante place forte d'Akkerman, à l'embouchure du Dniestr, en Bessarabie (1484). Toutes les côtes de la mer Noire lui appartiennent.
La domination ottomane sur les Tatars s'était faite à l'occasion de querelles dynastiques. Elle ne répondait encore à aucune nécessité réelle. Elle était plus alliance que sujétion. Elle est donc légère et consensuelle, la Crimée y trouvant avantage du fait qu'elle a encore affaire à ce qu'il reste de la Horde d'Or. Quand celle-ci disparaît en 1502, et avant que ne se précise la menace russe, les Ottomans paraissent plus pesants, d'autant plus que les Tatars, au cours du XVIe siècle, jouissent d'une étonnante prospérité. Certes, leur domination est aussi incertaine au Caucase et dans ses piémonts qu'en Circassie, voire au Daghestan, où les princes locaux sont souvent déchirés par les rivalités entre Turcs et Iraniens – avant que les Russes n'interviennent à leur tour dans ces querelles. L'arrière-pays est encore le domaine presque exclusif des nomades. Les Tatars ont cependant su se doter d'une excellente administration ; dans les régions côtières, leurs villes croissent, l'horticulture est florissante, une industrie se développe, souvent il est vrai aux mains des chrétiens. Leur force est telle qu'ils peuvent, de leur propre chef, lancer de grandes entreprises militaires, ainsi en 1571 en direction de Moscou.
Les premières offensives russes
Les Russes, à cette époque n'intéressent pas encore les Turcs, alors qu'ils sont une préoccupation essentielle pour les Tatars. Les deux partenaires ne portent donc pas leurs regards dans la même direction, et cette divergence ne les rapproche pas. Mais le sultan tire profit de ce que la noblesse jalouse volontiers le souverain. Quand celui-ci se montre trop servile, celle-là se fait la championne de l'indépendance ; quand il ne l'est pas assez, elle proteste de sa fidélité indéfectible. L'unanimité de tous semble cependant en passe de se réaliser quand les Russes, en 1555, après avoir détruit le khanat de Kazan (1552), s'emparent de celui d'Astrakhan. Ivan IV le Terrible coupe la route des steppes en s'installant sur les rivages septentrionaux de la Mer Caspienne ou du moins la placent sous leur contrôle. Les Tatars se sentent directement menacés et les Turcs perçoivent un instant le danger. Ils imaginent alors de construire un canal reliant le Don et la Volga pour y faire passer leurs troupes et assurer le ravitaillement des forces qu'ils lancent dans ces régions, bien lointaines pour eux. Le canal ne sera pas creusé et le siège d'Astrakhan par les Ottomans se terminera par une lamentable « retraite de Russie ». Constantinople, trop sûre d'elle-même, aveugle, ne perçoit pas que les Russes veulent accéder aux mers ouvertes, qu'ils seront bientôt trop puissants, et ils ne tenteront plus rien pour les déloger d'Astrakhan.
À l'ouest, une autorité bien établie
L'autorité ottomane est plus fermement établie sur les côtes occidentales de la mer Noire et depuis longtemps déjà, et pour longtemps encore, jusqu'aux traités de Paris, en 1862 et de San Stefano en 1878. La Bulgarie a été annexée en 1393, la Dobroudja en 1395. L'une et l'autre sont donc placées sous la souveraineté directe du gouvernement central, la Sublime Porte (S.P.) et étroitement surveillées, car elles commandent les bouches du Danube, voie importante pour le commerce ottoman et d'où partent pour Constantinople mille et une marchandises. Des Turcs y sont venus très tôt, des nomades, les Yürük, ceux-là même qui hantent encore aujourd'hui le Taurus anatolien. Ils y côtoient les Gagauz, installés en Bessarabie au XIIe siècle, un des rares peuples turcophones à conserver le christianisme que tant de leurs ancêtres connurent, en l'occurrence le christianisme grec orthodoxe.
La Valachie et la Moldavie, en revanche, forment deux provinces autonomes, la première depuis 1476, la seconde dès 1513, bien que son statut de vassal ne soit vraiment fixé qu'en 1538. Situées à la périphérie de l'Empire, elles paient tribut et leurs chefs, élus par les indigènes – les voïvodes – doivent être confirmés par la S.P. Elles jouissent cependant d'une large liberté d'action, au moins jusqu'en 1826 date à laquelle la Russie obtiendra de les « protéger », voire jusqu'en 1856, quand le traité de Paris proclamera leur indépendance et permettra leur fusion sous un même souverain, Alexandre Cuza (1859-1873), et donnera naissance à la Roumanie.
Quelques Turcs s'y sont bien installés, mais en petit nombre, et maints d'entre eux sont en fait des Tatars. On ignore combien ils purent être, mais, au lendemain de la première guerre mondiale, il n'y avait guère plus d'un pour cent de la population qui relevait de l'islam et aucun exode massif n'avait eu lieu. Leur présence ne se fait sentir que lors des guerres, quand leurs armées y opèrent, amenant avec elles, les usuelles réquisitions et violences. Ce ne sont donc pas tellement eux qui rendent la vie pénible, mais le climat de vénalité qui règne. On vend les places et on destitue très vite ceux qui les ont achetées pour les vendre à nouveau à d'autres. Les boyards et les monastères, du moins à ce que l'on dit, s'enrichissent scandaleusement, font main basse sur les terres et acculent les paysans à la misère.
Ni l'une ni l'autre ne vivent repliées sur elles-mêmes, mais entretiennent au contraire des relations avec l'Ukraine, la Pologne, la Russie et naturellement la Transylvanie, elle-même vassale ottomane. Nombreux sont les intellectuels qui se rendent à l'étranger, fréquentent des Universités occidentales célèbres, ainsi celles de Padoue et de Bologne. Ils comptent dans leurs rangs des humanistes tel Grégoire Ureche (1590-1674) – auteur d'une chronique moldave – Dimitri Cantemir (1574-1723) –allié de Pierre le Grand et traître à ses maîtres – Constantin Cantacuzène (v. 1650-1710), Grec roumanisé, descendant d'une famille qui a fourni des empereurs à Byzance ou enfin le fieffé gredin que fut Michel Cantacuzène, que les Turcs nomment « Fils de Satan » – Sheytanoglu – et pendent en 1578. Dans les imprimeries, introduites en Moldavie en 1642, on publie des œuvres originales en roumain et des traductions. Les Académies qui se multiplient, notamment celle de Bucarest fondée vers 1694, et les écoles de langue grecque comme celle de Jassy – ouverte en 1714 – sont des foyers de culture et jouissent d'un réel rayonnement.
La seule tyrannie dont souffrent les principautés est celle des Grecs, plus exactement de ceux du Phanar, quartier de Constantinople où est installé le patriarcat grec orthodoxe sous l'autorité spirituelle duquel elles sont placées. Les Phanariotes interviennent incessamment dans leurs affaires, usent de leur influence auprès du sultan pour que les cadres « indigènes » des deux provinces soient recrutés parmi eux ; leurs marchands, leurs financiers et leurs conseillers y arrivent en masse. Au XVIIe siècle, ils sont si nombreux – le mécontentement ne cesse de croître, on ne peut plus les supporter – que le patriarche et le gouvernement cherchent à y remédier. Le pire est pourtant encore à venir. En 1711, Nicolas Mavrocordato, par ailleurs réformateur généreux et plein d'audace – il abolit le servage en 1714 – instaure, pour plus de cent ans, ce qu'on a appelé le règne des Phanariotes. Tous les monastères sont sous leur direction, l'église est entièrement hellénisée, le slavon est éliminé des livres liturgiques. Une église roumaine autocéphale ne sera reconnue qu'en 1885.
La fin de la suprématie ottomane
Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les Russes commencent une offensive générale en direction de la mer Noire. En 1667, ils sont maîtres de l'Ukraine bien que les combats se poursuivent pour sa possession jusqu'en 1681. S'ils occupent Azov en 1696 – victoire sanctionnée par le traité de Karlowitz (1697) – ils reperdent la ville en 1713 pour ensuite la reprendre et la reperdre encore. La Paix de Belgrade (1739) reconnaît la suprématie ottomane en Mer Noire et stipule que nulle flotte ne pourra y naviguer autrement que sous pavillon turc ; dorénavant, le commerce russe devra se faire exclusivement sur des navires ottomans. Cela ne dure cependant pas car les Russes sont en place ; ils touchent au Dniepr et reçoivent le droit de pénétrer – s'ils le peuvent – au Kouban.
La paix signée à Kütchük Kaïnardja en 1774 est désastreuse pour la S.P. Elle livre définitivement aux Russes non seulement Azov, mais Kertch, le Kouban, les terres comprises entre le Bug et le Dniepr, leur donne le droit de libre navigation en mer Noire, celui d'intervenir – si besoin est – dans les principautés roumaines, et – ce qui est pire encore – met fin au protectorat ottoman sur les Tatars de Crimée, ce qui revient à les livrer à leurs désormais trop puissants voisins. Ceux-ci les annexeront en 1783 et s'occuperont dès lors à les faire disparaître. Quant à leur chef le Khan, réfugié dans l'Empire ottoman, il y sera jugé et exécuté pour haute trahison. Pour échapper au sort des Criméens, quelque quatre cent mille Circassiens musulmans, les Tcherkesses, émigreront en Turquie entre 1864 et 1878.
Que reste-t-il des trois siècles pendant lesquels la mer Noire fut un lac ottoman ? Peut-être simplement, sur la côte ouest de la péninsule de Crimée, à Gözleven – Yevpatoria – la mosquée que le célèbre architecte Sinan y éleva vers 1552, celle de Tatar Khan, réplique unique à plus petite échelle, et sans cour, de la mosquée du Conquérant à Istanbul qu'un séisme a jeté à terre.
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Bibliographie
| L'Empire des steppes : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan René Grousset Payot, Paris, 2001 |
| Histoire de l’Empire mongol (LB) Jean-Paul Roux Fayard, Paris, 1993 |
| Histoire de l'Empire ottoman Robert Mantran Fayard, Paris, 2003 |
| Cambridge History of Islam P. M. Holt et Bernard Lewis Cambridge University Press, Cambridge, 1977 |
| La présence ottomane au sud de la Crimée et en mer d'Azov Minea Berindei et Gilles Veinstein In Cahiers du monde russe et soviétique Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Editions de l'EHESS); (Ehess Hors Coll), 2000, Paris |
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L'Empire mamelouk d'Égypte
Les mamelouks, esclaves blancs venus des steppes turques, prirent la tête des armées des califes égyptiens avant de devenir, dès le XIIIe siècle, des souverains pour qui le sabre tint lieu de droit. Ils firent du Caire la première cité du monde musulman, comme en témoignent aujourd'hui encore plus de cent cinquante superbes édifices. Jean-Paul Roux fait revivre ici pour nous l'épopée de ces mamelouks, soldats, mercenaires et grands princes.
« Les esclaves les plus chers du monde »
Les Arabes, maîtres d'un empire s'étendant de l'Indus à l'Espagne, avaient eu très tôt besoin de soldats : ils en avaient trouvé autant qu'ils en voulaient chez les nomades turcs de l'Asie centrale dont ils avaient stoppé l'élan expansionniste. C'étaient en fait des mercenaires, mais comme la plupart du temps ils étaient achetés enfants ou adolescents dans les tribus de la steppe, on les nommait « esclaves », mamelouks, plus exactement « esclaves blancs » par opposition aux Soudanais. Dès 674, on en recensait quelques milliers à Bosra. Du VIIIe au IXe siècle, leur nombre ne cesse de croître et, avec lui, leur puissance : ils commandent les armées, gouvernent des provinces et se permettent même, en 861, de renverser un calife abbasside de Bagdad qui leur déplaît pour en introniser un autre. Quelques années après, l'un d'eux, Ibn Tulun (868-884), devient le véritable souverain indépendant de l'Égypte.
Rien ne change avec les siècles. Les Fatimides venus d'Ifriqiya – la Tunisie – qui ont occupé la vallée du Nil et fondé Le Caire, Al-Qahira, « la Victorieuse », ont leurs mamelouks. Leurs successeurs, les Ayyubides, les héritiers du célèbre général kurde Salah al-Din Yusuf, notre Saladin, en ont aussi ; ils sont plus nombreux que jamais bien qu'ils coûtent cher – « c'était les esclaves les plus chers du monde » dit Ibn Hawqal – et qu'il faut les renouveler sans cesse. Mais l'Égypte, grâce à eux, a retrouvé sa puissance dans un Proche-Orient déchiré par les invasions seldjoukides et les incursions franques des croisades. Les Européens l'ont bien compris quand ils pensent que c'est contre elle qu'ils doivent porter leurs coups.
Des souverains victorieux des Mongols
Saint Louis, ayant décidé que la septième croisade aurait pour objectif la conquête de l'Égypte, débarque à Damiette le 5 juin 1249. Il est vaincu et capturé par les mamelouks de l'armée ayyubide le 6 avril 1250. Grisé par sa victoire, le mercenaire Ay Beg, le prince Lune, renverse son souverain et, le 2 mai 1250, se fait proclamer à sa place, fondant la dynastie des Mamelouks bahrites, de bahr, « le fleuve », car ses troupes sont cantonnées dans une île du Nil. Voulant légitimer son accession au pouvoir, il a la mauvaise idée d'épouser la veuve de l'avant-dernier souverain, une maîtresse femme qui le fait assassiner en 1255. D'aucuns voient dans ce meurtre la main d'un autre mamelouk turc, Kutuz, le Yack, qui, après un bref passage sur le trône du fils de la victime, est son véritable successeur.
Pendant que ces événements ont lieu, les Mongols sont entrés à Bagdad en 1258 et ont mis à mort le calife abbasside ; en 1259, ils ont occupé la Syrie, depuis longtemps province égyptienne. Avec la complicité des Francs de Saint-Jean d'Acre, et profitant des chaleurs estivales qui ont obligé les Mongols à ramener l'essentiel de leurs forces sur les hauts plateaux d'Iran en ne laissant en Syrie qu'une faible force d'occupation, Kutuz marche contre celle-ci et l'anéantit à Ain Djalut le 3 septembre 1260. L'affaire fait un bruit énorme : c'est la première fois que les Mongols sont vaincus depuis le jour que Gengis Khan les a lancés à la conquête du monde. Cet exploit, venant dix ans après celui accompli contre le roi de France, porte au zénith le nom des Mamelouks. Tandis que l'armée victorieuse retourne en Égypte, Kutuz est assassiné, le 23 octobre 1250, par l'un de ses adjoints, Bay Bars ou Baïbars, « le prince Panthère » ou plutôt « Once » : il a régné moins d'un an !
Bay Bars, un prince aux nombreux succès
Bay Bars (1260-1277) est l'une des grandes figures du Moyen Âge musulman et un vaste cycle épique populaire, le Roman de Baïbars, s'est constitué autour de lui. De toutes ses actions politiques, économiques et militaires couronnées de succès, la plus importante est, en 1261, l'intronisation comme calife d'un transfuge de la famille abbasside échappé aux Mongols. Le califat, malgré ses échecs et sa déchéance, conserve un immense prestige et l'Égypte en bénéficie. C'est pour elle un troisième triomphe. Elle va en connaître un quatrième en canalisant l'essentiel du commerce avec l'Inde et la Chine d'une part, l'Europe de l'autre. Les circonstances le permettent certes puisque l'Empire mongol ne va pas tarder à se diviser en États souvent rivaux, mais elle sait en profiter au mieux. L'Égypte noue des relations avec la Horde d'Or, le khanat mongol de Russie qui lui fournit ses mamelouks et prend à revers ses ennemis les Ilkhans ou Mongols d'Iran, avec Byzance et le Saint Empire, surtout avec Venise dont la marine lui est indispensable en Méditerranée pour écouler les marchandises ; dans une lettre écrite en 1288, elle adresse également un pressant appel aux Indiens et aux Chinois pour qu'ils commercent avec eux.
Le droit du sabre
La seconde moitié du XIIIe siècle exige de l'Égypte un grand effort militaire. Après avoir assuré ses frontières en Nubie et en Libye, elle doit reconquérir la Syrie : Acre, la dernière base chrétienne, est prise en 1291, par Khalil, le fondateur du célèbre khan Khalili du Caire. En 1299 et 1303, elle doit aussi repousser les assauts mongols. Le XIVe siècle, malgré la Grande Peste de 1348, est une période de paix et d'extraordinaire prospérité. Les Mamelouks, venus de tous les horizons – on verra même à leur tête un Allemand en 1296 –, n'ont pas entre eux ce lien tribal qui, ailleurs, fait la cohésion des Turcs en terres d'islam, et ne peuvent établir une véritable dynastie. Les violences qui ont marqué l'avènement des premiers souverains ne cessent guère et le sabre tient lieu de droit. Cela n'empêche pas le règne de quelques grands princes, un Qalawun (1279-1290), un Nasir ibn Qalawun (1293-1340), avant une série d'incapables. En 1382, un mamelouk circassien – un Tcherkesse – Barkuk (1382-1399), renverse les Bahrites et met à leur place les Bordjites – « les gens du fort de la citadelle », le bordj – membres d'une vieille milice fondée par Qalawun, qui régneront sans droit héréditaire, par le sabre encore, jusqu'en 1517. Ils auront, eux aussi, de belles figures, un Faradj (1399-1412), un Al-Muayyed (1412-1422), un Bars Bay (1422-1438), un Qaït Bay (1468-1495).
Le Caire, première cité du monde arabe, témoigne du génie mamelouk
Le changement de dynastie n'affecte pas la puissance égyptienne. L'Empire est stable. Il domine la Syrie, l'Arabie, toute la mer Rouge. Il continue à drainer les richesses. Le Caire est une ville énorme, d'un demi-million d'habitants au moins, la première cité du monde musulman. Elle éblouit les visiteurs. Le grand historien Ibn Khaldun qui la visite alors clame son enthousiasme : « Celui qui n'a pas vu Le Caire ne connaît pas la grandeur de l'islamisme. C'est le trône de la royauté, une ville embellie de châteaux et de palais, ornée de couvents et de collèges, éclairée par la lune et les étoiles de l'érudition ». Tout émane d'elle, tout vient à elle. Si elle conserve quelque cent cinquante monuments, mosquées, madrasa, couvents ou khanqah, mausolées tant bahrites que bordjites, mais presque rien des palais, il en est peu en province : quelques-uns au Fayum, quelques-uns à Damas comme la madrasa Zahiriya de 1277, à Alep avec la mosquée Al-Utruchi, construite en 1403, le fort de Qaït Bay à Alexandrie… Ce sont partout des édifices splendides, plein de verve, où les apports les plus divers sont étroitement unis pour créer un art vivant, original, varié et sans doute le plus proche de nos conceptions modernes. Construits en belles pierres, ils manifestent en général un goût marqué pour l'asymétrie, avec une exception remarquable au très beau couvent de Barkuk édifié entre 1398 et 1405. Les minarets ne sont jamais jumelés comme en Iran et en Turquie, les coupoles ne couvrent pas un espace central, les porches monumentaux sont toujours désaxés. Le décor n'y affecte guère que les portes, les minarets désarticulés, les dômes – parfois lisses, parfois à godrons ou couverts d'arabesques – et les organes sensibles de l'intérieur, le mihrab, tandis qu'un crénelage décoratif rappelle que le sanctuaire est la citadelle de la spiritualité dressée contre le monde profane. Marqués du signe du génie mamelouk des origines jusqu'à la fin, ces édifices évoluent pourtant au cours des temps : les architectes réduisent la cour jusqu'à en faire une salle sous coupole, abandonnent le plan cruciforme à quatre iwan, si bien marqué dans la puissante et immense madrasa du Sultan Hasan (1356-1362) qui couvre plus de huit mille mètres carrés, et remplacent les iwan latéraux par des niches ou de simples arcs sans profondeur. Vers la fin du XVe siècle apparaît un nouveau type architectural, le sebil-kuttab, association sur deux étages de la fontaine et d'une école primaire.
Un artisanat puissant se développe au Caire et dans les villes syriennes. La menuiserie produit notamment de grands panneaux en polygones étoilés et des moucharabiehs. La verrerie émaillée, une des gloires des arts de l'islam, exportée en Chine ou en Europe, est à l'origine des ateliers vénitiens de Murano ; apparue au XIIe siècle, elle est portée à sa perfection par les mamelouks. En témoignent verres, vases et lampes de mosquées pansues, souvent ornés d'armoiries – blasons des dignitaires, échansons, porte-glaive – peut-être à l'origine de ceux de l'Occident. La dinanderie présente, sur des vases, des aiguières et surtout des bassins de cuivre incrusté d'argent, toutes les scènes de la vie médiévale – comme nous le voyons sur le baptistère dit de Saint-Louis (vers 1300) ; certains objets furent réalisés pour répondre à des commandes franques, comme au XIVe siècle, le bassin au nom d'Hugues de Lusignan.
Le déclin et la ruine
Cette longue période de paix est interrompue par Tamerlan qui ravage et occupe la Syrie en 1400. Le déclin égyptien commence-t-il avec cette invasion ou n'est-il pas plutôt provoqué par un début de crise économique ? On assiste en effet à une inflation, à des dévaluations et à l'intervention de plus en plus marquée de l'État dans les affaires commerciales. En 1429, celui-ci s'octroie le monopole du commerce du poivre en interdisant aux particuliers d'en vendre en Europe et il étend bientôt cette mesure à d'autres produits.
C'est en tous les cas l'économie qui le conduit à sa perte. En 1496, Vasco de Gama découvre la route des Indes en doublant le Cap de Bonne-Espérance : aussitôt les marchandises de l'Extrême-Orient ne prennent plus guère le chemin de la mer Rouge pour aller en Europe. Dès 1505, les épices valent moins cher à Lisbonne qu'à Venise. C'est la ruine. En vain le sultan Qansuh Al-Ghuri (1500-1516) intervient-il en envoyant une flotte pour combattre les Portugais en Inde. C'est alors que le souverain ottoman Yavuz Selim Ier, conscient du danger, décide de remplacer les Mamelouks impuissants. En 1517, il occupe la Syrie, l'Égypte et leurs dépendances qui deviennent provinces ottomanes. Le dernier prince mamelouk, Tuman Beg, est pendu comme un vulgaire chef de bande, un chef de bande qu'il est bien, que l'ont été tous les Mamelouks, avec ou sans génie.
Les mercenaires mamelouks ne seront pas dissous. Après avoir été maîtres, ils redeviendront serviteurs. Napoléon les rencontrera et en ramènera en France. Ce n'est qu'en 1811 que le khédive Mehemet Ali les massacrera.
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Bibliographie
![]() | L’esclavage des Mamelouks D. Ayolon Jérusalem, 1951 |
![]() | L’Égypte sous le règne de Barsbay A. Darray Damas, 1961 |
![]() | La Syrie à l’époque des Mamelouks G. Demombynes Paris, 1923 |
| L'Egypte des Mamelouks André Clot Perrin, Paris, 1997 |
![]() | Le phénomène mamelouk dans l'Orient Islamique David Ayalon PUF, Paris, 1998 |
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L'EGYPTE DE BONAPARTE
Réédition en poche d'un incontournable de l'histoire napoléonienne (publié en 1991 et récompensé par le prix Diane Potier-Boès de l’Académie française).
Après avoir montré la grande fascination exercée par l’épopée de Bonaparte (1798-1801) aussi bien dans le monde arabe qu’en France et rappelé brièvement les principales productions historiques écrites depuis le XIXe siècle (1), l’auteur explicite dans son avant-propos deux raisons qui l’ont poussé à écrire son livre.
D’abord, si les faits militaires sont bien connus, la situation vécue ou perçue par les « Egyptiens » et les Français (militaires et civils) n’a pas suffisamment été traitée par les historiens. Les questions médicales et scientifiques ont également la part belle d’une longue analyse, à la fois instructive et passionnante.
Pour raconter la « vie quotidienne » de l’expédition, J.-J. Brégeon utilise les parcours singuliers d’hommes connus ou inconnus à partir de leurs journaux intimes ou de leurs mémoires. Ainsi, le Journal du capitaine François permet à l’historien de décrire « les heurs et malheurs » des opérations militaires en Haute-Egypte (chap. 16). Les Mémoires de « l’argentier » Hamelin permettent de s’interroger sur les impérities financières de la conquête (chap. 17).
L’auteur veut, par ailleurs, inscrire l’expédition d’Egypte dans un temps long qui commencerait au moins au XVIIe siècle (avec l’émergence des premiers intérêts intellectuels et politiques européens) et aboutirait pour l’essentiel à la fin du XIXe siècle (avec la construction du Canal de Suez, sorte d’épilogue de l’influence française dans ce pays et aboutissement du rêve de Bonaparte, à la veille de la domination anglaise de 1882).
En amont de l’expédition, une fascination grandissante pour « le pays du Nil »
Dans une première partie, l’historien s’attache à décrire en préalable la situation physique, politique et sociale de l’Egypte avant la conquête. Le constat est sévère et sans appel pour l’Empire ottoman dirigé par Selim III. Depuis 1516, l’autorité sur l’Egypte est confiée à un pacha qui réside au Caire (qu’il ne quitte pratiquement jamais) : sa principale tâche est de veiller à la rentrée régulière des impôts qui écrasent les habitants. Pour l’assister, des beys administrent les différentes parties du territoire. La décadence était bien avancée selon Jean-Joël Brégeon avec la corruption à tous les échelons, l’anarchie administrative et les rivalités entre le représentant de la Sublime-Porte (absent… depuis 1787) et les beys. Ces derniers commandaient le puissant corps des mamelouks (2) dont ils étaient eux-mêmes issus. A la veille de la conquête, ce sont les beys Ibrahim et surtout Mourad, d’origine caucasienne, qui dirigeaient de fait le pays.
Après une étude détaillée de la population égyptienne (3), J.-J. Brégeon s’est intéressé à la fascination des Français pour l’Orient, enrichie des récits des diplomates, des « aventuriers », des écrivains et des religieux. Sans remonter aux croisades et à Louis IX, rappelons que François Ier, pour mieux contrecarrer les desseins de Charles Quint, n’avait pas hésité à entretenir après 1536 de bonnes relations avec la Sublime-Porte.
« L’orientalisme » (4) a précédé et fourni les bases intellectuelles de la conquête française. Attiré par l’esthétique de la culture et les langues orientales, reconnaissant la grandeur passée des Arabes, ce courant de pensée a effectivement construit une vision négative de l’Islam en affirmant que sa décadence était avancée. Les Lumières avec Voltaire, Boulainvilliers, Condorcet ou Volney « imprimeront » fortement cette idée dans les mentalités européennes. « Le coupable, écrit l’historien, est nommément désigné : le despotisme ottoman ». Et c’est au nom d’une prétendue libération des Egyptiens du joug des beys que les Français engageront la conquête.
Les intérêts économiques et politiques précipitent la conquête à la fin du XVIIIe siècle
L’écrivain Claude Etienne Savary (1750-1788), dans ses Lettres sur l’Egypte (1785) et le philosophe Constantin Chasseboeuf dit Volney dans son Voyage en Syrie et en Egypte pendant les années 1783-1785 (1787) élaborèrent un véritable plaidoyer en faveur d’une expédition et prévinrent que de nombreuses puissances (anglaise, autrichienne et russe) regardaient avec intérêt la déliquescence du pouvoir ottoman (après sa défaite en 1774, l’Empire ottoman céda la Crimée à la Russie). Ces écrits ont fortement influencé, dans sa jeunesse, le futur général Bonaparte.
Le lobby colonial à Paris avait reçu le renfort des marchands français et de la maison consulaire (sous l’autorité de Magallon) qui multipliaient les rapports alarmistes à la nouvelle République. La situation devenait calamiteuse pour les intérêts français affirmaient-ils, les « Turcs » étant accusés des pires « avanies ».
Convaincu par le projet de conquête qui devait à la fois faire oublier la perte de la Louisiane, du Canada et de l’Inde (après la Guerre de Sept Ans achevée en 1763), déstabiliser le commerce anglais en Orient et garantir des richesses assurées, le ministre des Relations extérieures, Talleyrand, obtint du Directoire la décision d’intervenir en Egypte. Pour le gouvernement de l’époque, c’était aussi une occasion d’occuper Bonaparte, le héros des guerres d’Italie, en le maintenant loin de Paris. Le général d’origine corse nourrissait en secret l’idée qu’une gloire en Orient lui ouvrirait grandes les portes du « rêve occidental » (Jean Tulard).
L’Egypte sous l’occupation française (1798-1801)
Après le « miracle de la traversée », les navires français ayant évité à plusieurs reprises les vaisseaux mieux armés de la flotte anglaise commandée par l’amiral Nelson qui sillonnaient la Méditerranée, les soldats français débarquèrent à Alexandrie le 1er juillet puis firent route vers Le Caire. L’expédition d’Egypte comptait plus de 36 000 hommes dont 28 000 fantassins et près de 3000 cavaliers ainsi que les principaux officiers qui firent la gloire des guerres consulaires et impériales comme Kléber (assassiné en 1800), Davout, Donzelot, Rapp, Murat, Reynier ou Desaix.
La fameuse victoire de la « bataille des Pyramides », le 19 juillet, a permis à la France d’asseoir son autorité sur le delta du Nil. Il faudra plusieurs mois à l’armée pour parvenir à « contrôler » le désert sans que la sécurité n’y soit complètement assurée. La « guérilla » soutenue par l’Angleterre et les Ottomans fut en effet continue et était le fait des mamelouks, des fellahs, des bédouins et des « Arabes » venus des régions voisines dont les redoutables « Mekkains », encouragés par le Djihad lancé par Sélim III et les Wahhabites du Hedjaz (partisans d’un islam rigoriste).
La défaite navale d’Aboukir le 1er août 1799 (dite aussi « Bataille du Nil ») scella le sort de l’armée d’Egypte coupée de la France. L’aide de la métropole ne pouvant plus parvenir au corps expéditionnaire, les Français commandés par Menou (Bonaparte a quitté l’Egypte le 23 août 1799) doivent sous la pression anglo-ottomane abandonner l’Egypte en septembre 1801.
Un scénario huntingtonien avant la lettre ou la « cohabitation impossible »
Avant Madrid, le Caire a connu ses Dos et Tres de Mayo : les 21 et 22 octobre 1798, une révolte des Cairotes avait entraîné une répression très sévère. Il y eut plusieurs milliers de morts parmi les civils ; des lieux de culte comme la célèbre mosquée d’al-Azhar furent profanés débouchant sur une incompréhension réciproque et une haine tenace chez les habitants.
Outre l’occupation de leur territoire par les « Francs », les Egyptiens ont vu leurs traditions bousculées. La vie sociale était désorganisée par les réformes engagées par l’occupant. Les beuveries des soldats et la « débauche institutionnalisée » (p. 202) ont aussi scandalisé le peuple (5).
Le comte de Las Casas a rapporté dans son fameux Mémorial de Sainte-Hélène (1823) que Vioney avait personnellement averti Bonaparte que trois guerres lui seraient nécessaires : contre les Anglais, contre les Ottomans et contre l’Islam. Il lui aurait prédit que celui-ci serait « son pire ennemi ». Trop sûr de lui, le général n’aurait pas voulu tenir compte de ses conseils.
C’est surtout auprès des minorités religieuses ou ethniques que les Français ont pu trouver des collaborateurs dignes de confiance. Ainsi, Bonaparte a pu constituer une « légion copte » qui a compté plusieurs centaines de membres.
La cohabitation n’a donc jamais fonctionné avec les Egyptiens malgré les efforts de Bonaparte et de Desaix d’abord, de Kléber et de Menou ensuite (ce dernier s’était converti à… la religion musulmane). Le choc des cultures était trop important.
Contrairement à Kléber, Menou avait envisagé une colonisation du pays en réformant la fiscalité et la justice égyptiennes. Stratège médiocre mais administrateur avisé et précurseur de la colonisation française du XIXe siècle, Menou avait manqué de temps et de moyens pour parvenir à ses fins.
La vie quotidienne des Français : « s’adapter pour survivre »
La vie quotidienne des soldats français était rendue difficile par les rigueurs du climat et du désert, les dangers des escarmouches, l’hostilité du peuple aux mœurs si « étranges », la difficulté de s’approvisionner, les nombreuses maladies (la peste, les « fièvres » comme le paludisme, les ophtalmies qui aboutissaient pour les formes les plus malignes à la cécité), l’absence des êtres chers laissés en métropole ou le manque de distractions. Le « cafard » des soldats (au sens de « mal du pays » ici) était un mal endémique comme l’attestent les nombreuses correspondances souvent interceptées par l’ennemi anglais et parfois publiées par ce dernier pour servir d’ « arme psychologique » ou distraire la société britannique (chap. 18).
De nouvelles unités appelées « dromadaires » (chap. 16) furent créées par Bonaparte en janvier 1799 pour escorter les scientifiques, transporter les courriers, lutter contre l’insécurité dans le désert, près des côtes ou mater les tribus hostiles. Elles ont eu recours à la politique de la terre brûlée déjà éprouvée en Vendée.
L’armée qui manquait cruellement d’hommes avait imaginé avec plus ou moins de bonheur des « légions étrangères » : copte, grecque ou maltaise. Du côté musulman, des janissaires soigneusement « encadrés » eurent la charge de la police des villes et des provinces. Surtout, on fit appel aux plus fameuses des troupes auxiliaires de l’épopée bonapartiste : les mamelouks qui incarnent à eux seuls « la séduction de l’Orient sur les Français ».
On s’adapta aussi sur le plan logistique (chap. 19) et financier (chap. 17). On trouva mille expédients pour fournir aux soldats la poudre, les armes, les nouveaux uniformes, des femmes, l’alcool, des jeux et des… dromadaires pour pallier au manque de chevaux. Pour les finances, on fit appel aux services d’un aventurier fantasque, habile et vénal, Antoine-Marie Romain Hamelin.
« L’histoire au quotidien des soldats français, écrit l’historien, c’est avant tout le récit de leurs souffrances ». Manquant d’argent et de moyens après le désastre d’Aboukir, le médecin René Nicolas Desgenettes et le chirurgien Jean-Dominique Larrey vont organiser les services de santé et réaliser de grandes prouesses pour soigner les blessés et surtout les malades, améliorer l’hygiène et développer d’efficaces campagnes de prévention (chap. 23-24). La peste était le fléau le plus redouté et a contribué à l’échec de Bonaparte en Syrie. Au total, sur près de 9 000 décès (un quart des effectifs engagés) enregistrés dans le corps expéditionnaire, plus de 1 600 ont été victimes du « châtiment d’Allah ».
« Une aventure scientifique et culturelle unique dans les annales de l’humanité »
Pour l’auteur, « ‘’les savants de Bonaparte’’ relèvent de cette imagerie qui a transfiguré l’épopée napoléonienne pour lui donner les dimensions d’une épopée ». Sans nous dissimuler sa fascination pour cette partie de l’histoire, J.-J. Brégeon nous fait revivre l’expédition de la « Commission scientifique » composée de 151 membres (d’après Jean-Edouard Goby) et en grande partie constituée d’ingénieurs et de techniciens. L’âge moyen était seulement de vingt-cinq ans. Parmi les membres figuraient de grandes personnalités comme le chimiste Claude-Louis Berthollet, le directeur de Polytechnique Gaspard Monge, l’imprimeur Jean-Joseph Marcel ou « l’artiste-mécanicien » Nicolas-Jacques Conté (l’inventeur… du crayon du même nom obtenu à partir du graphite).
Au-delà de servir les besoins immédiats de l’armée d’Orient, la mission à long terme de la Commission scientifique était « d’occidentaliser l’Egypte et, ce faisant, de la régénérer ». L’Institut d’Egypte fut créé à cet effet en août 1798. La première imprimerie du monde arabe est né le même mois et ce fut l’une des plus importantes contributions françaises au renouveau (nahda) de l’Egypte impulsé sous Muhammad Ali (Méhémet Ali) entre 1804 et 1848. Une autre « innovation extraordinaire » (R. Fakkar) fut la publication des premiers journaux comme La décade égyptienne.
Des découvertes importantes ont été faites en Haute-Egypte. Le capitaine Pierre Bouchard, officier de génie et membre correspondant de l’Institut, a découvert en juillet 1799 la célèbre pierre noire de Rosette qui portait une triple inscription hiéroglyphique, démotique et grecque. Grâce à ce document fondateur de l’égyptologie, Jean-François Champollion en 1822 parviendra à déchiffrer l’écriture antique des pharaons. Touchés par la « fièvre des pyramides » (chap. 20), Vincent Denon et d’autres membres de la Commission n’ont eu de cesse de recenser les monuments antiques puis d’assurer leur publicité à leur retour en France. La connaissance géographique s’est étendue et l’hydrographie a fait des progrès importants. Il y eut d’inévitables disputes et jalousies entre les « savants » (chap. 26). Mais le sentiment de participer à l’une des pages les plus brillantes de l’histoire des sciences et des idées a habité, sinon exalté, tous les membres de la Commission scientifique. Sous l’impulsion de quelques chercheurs et de l’Etat, il est décidé de publier un vaste ouvrage de référence à « caractère national » appelé Description de l’Egypte (6).
En aval, les sillages féconds de l’expédition
L’expédition militaire a laissé des « sillages » féconds en Egypte. C’est la dernière partie (passionnante à divers titres) de l’ouvrage de J. J. Brégeon. Au XIXe siècle, des Français ont continué l’œuvre de Bonaparte comme Ferdinand de Lesseps (qui réalisa entre 1854 et 1869 le projet inachevé de Bonaparte, à savoir le percement de l’isthme de Suez : chap. 37) ou participé à la construction de la légende napoléonienne comme le chevalier de Lascaris (chap. 31). Ce dernier avait imaginé, un siècle avant T. E. Lawrence, l’unité du monde arabe contre les Ottomans (7). D’autres comme le « colonel Sève » dit Soliman Pacha ont soutenu les efforts de l’Egypte dans la voie de la réforme (chap. 36).
Dans la première moitié du XIXe siècle, des écrivains (Gérard de Nerval, Alphonse de Lamartine ou Gustave Flaubert), des voyageurs (Champollion) vont effectuer une sorte de pèlerinage en Egypte et enrichir par les souvenirs glanés auprès des derniers témoins la geste napoléonienne.
Moins que les guerres d’Italie au moment de la Renaissance, l’expédition a cependant influencé le « goût français » dans le mobilier et les arts décoratifs (style « retour d’Egypte »). Les élites ont vécu une sorte d’Egyptian Revival. Davantage que la sculpture ou l’architecture, la peinture avec Jean-Léon Gérome ou Horace Vernet a retracé dans le vaste courant orientaliste les grands faits de l’épopée.
Fasciné par son sujet, J.-J. Brégeon nous offre donc une synthèse remarquable et bien documentée de la vie quotidienne des Français et de leurs rapports avec les Egyptiens sur un temps long qui dépasse le cadre étroit de l’événement.
Le regard sur l’opposition égyptienne mériterait toutefois une approche moins négative ou réductrice : elle est souvent assimilée par l’auteur aux réactions épidermiques d’élites conservatrices (comme Jabarti) voire de fanatiques religieux. C’est oublier la force du sentiment national (comme en Espagne en 1808) et même panarabe. Le Djihad et le choc des cultures n’expliquent pas tout. J.-J. Brégeon regrette presque le fait que les lettrés éclairés qui souhaitent la collaboration « se comptent sur les doigts d’une seule main ». Les cheikhs qui discutaient avec les Français n’avaient pas « la même trempe » que ces esprits des Lumières et pratiquaient à l’envi le double jeu, les bassesses et les intrigues. Cette vision est assez édifiante et symptomatique de la force des stéréotypes. La référence à certains écrivains égyptiens contemporains pour rendre cette expédition plus « chaleureuse » ne doit pas masquer l’idée que l’expédition fut d’abord, pour l’immense majorité des Egyptiens, une conquête (même parée des plus beaux atours).
L’influence française fut cependant déterminante au XIXe siècle pour éveiller la « conscience nationale » de la nation égyptienne. C’est un des effets inattendus du projet du Directoire. Aujourd’hui, « la communauté d’idées et d’intérêts tient beaucoup aux soldats de Bonaparte. Sans leur incursion en Egypte, elle n’aurait pas retrouvé aussi vite les voies de l’Histoire ; sans cette expédition unique en son genre, la France se serait privée d’un apport culturel exceptionnel ».
Mourad Haddak
(1) Les premières études, méticuleuses dans les détails, ont privilégié les « faits militaires » à partir des mémoires et des archives de l’expédition. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, des historiens comme Jacques Benoist-Méchin ou l’Anglo-saxon J. Christopher Herold ont plutôt recherché les motivations profondes de la conquête, le premier affirmant notamment que Bonaparte avait voulu unir l’Orient et l’Occident (en fondant « un Empire panmusulman » du Nil à l’Indus) et marcher ainsi sur les pas d’Alexandre le Grand. Plus près de nous, dans son Expédition d’Egypte paru en 1990, Henry Laurens a voulu établir notamment les motivations et les conséquences intellectuelles de la conquête de l’Egypte par l’armée française.
(2) « Mamelouk » vient de l’arabe malaka qui signifie « posséder ». Les mamelouks sont d’anciens jeunes esclaves convertis à l’Islam et formés au métier des armes. Beaucoup viennent du Caucase (Circassiens, Tcherkesses, etc.), d’Afrique noire ou d’Europe (des Balkans, de Venise, de Russie, etc.). Ils sont appelés à devenir des cavaliers redoutables.
(3) La société égyptienne est mieux connue pour le Caire que pour les campagnes. Les Français entre 1798 et 1801 eurent assez peu de contacts avec les fellahs (paysans égyptiens) décris souvent comme pauvres, sales, ignorants, rétifs au progrès et fortement attachés à leurs traditions séculaires.
La population cairote aurait atteint près de 300 000 habitants à la fin du XVIIIe siècle, soit plus du dizième de la population totale, travaillant essentiellement dans les métiers de l’artisanat, du commerce ou dans des fonctions de « services » (ouvriers, portefaix, domestiques, palefreniers).
A côté de la « masse musulmane », il existait en Egypte de nombreux groupes ethniques ou religieux (les chrétiens coptes sont les plus nombreux et Bonaparte y rencontrera de nombreux appuis, suivis des juifs, des Syriens chrétiens, des Grecs, des Arméniens et des Européens).
(4) Le mot est apparu en 1799 en France (en 1779 en Angleterre).
(5) Lire les nombreux extraits du Journal d’un notable du Caire durant l’expédition française, 1798-1801 (publié en 1979 aux éditions Albin Michel et traduit par Joseph Cuoq) de Abd-al-Rahman al-Jabartî souvent cité (et parfois brocardé) par l’historien. Ils témoignent de la haine de la majorité des Egyptiens à l’encontre des Français.
(6) C’est une œuvre magistrale qui fut publiée entre 1809 et 1828 en 20 volumes. Elle comporte un atlas géographique, 10 volumes de 974 planches et 9 volumes de texte. Les dessins sont d’une grande qualité.
(7) Inconnu en son temps, c’est le poète Lamartine, dans ses Souvenirs d’Orient publiés en 1835, qui fera la fortune posthume de Lascaris.
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05.05.2008
STRATÉGIE ET TACTIQUES
STRATÉGIE ET TACTIQUES
L’Etat ottoman a pris son origine dans les montagnes du nord-ouest de l’Anatolie, là où la guerre consistait à faire des raids dans les riches vallées byzantines et dans la plaine côtière ou à faire des blocus dans les villes où on parlait grec tant que celles-ci ne se capitulaient pas. Même si la cavalerie des tribus turques jouait un grand rôle lors de ces campagnes, l’infanterie restait nécessaire pour prendre les places fortifiées. Les premières campagnes ottomanes dans la Thrace, du côté européen des Dardanelles, requirent plus d’infanterie et la phase suivante d’expansion, qui comprenait le contrôle des routes principales et des cols de montagnes, nécessitait aussi des fantassins.
L’Empire ottoman qui connut une phase d’expansion rapide développa un système remarquable de planification, de mobilisation et de mobilité stratégique : les campagnes étaient planifiées à l’avance en octobre et novembre, avec des opérations concrètes qui se situaient normalement aux mois d’août et de septembre de l’année suivante. Les chefs militaires consultaient les anciens soldats et les rapports des opérations précédentes. On envoyait des quantités énormes de stock en prévision, avant et pendant la mobilisation. Bien que les Janissaires eussent comme provision des réserves de biscuits secs appelés peksimet, ils mangeaient habituellement du pain frais en campagne, tout comme du pilav, des oignons, et du mouton frais et de la viande séchée.
![]() | Les ordres de mobilisation étaient envoyés aux forces provinciales en décembre et il devint traditionnel pour une armée marchant sur l’Europe de se rassembler près de la mosquée Davut Pasa à Istanbul et pour ceux qui participaient à une campagne en Asie de se réunir à Usküdar du côté est du Bosphore. D’autres troupes, de Roumélie, s’assemblaient à Salonique, Plovdiv, Sofia, Nis et Eszek en Croatie, Budapest ou Timisoara pendant que les Tatares alliés se rassemblaient à Perekop, à l’entrée de la péninsule de la Crimée. Les bases principales de campagne changèrent lorsque l’Empire se développa mais les plus importants étaient : Skopje pour le sud des Balkans ; Salonique pour l’Albanie et la Grèce ; Belgrade pour la Hongrie ; Kiliya, Izmail, Braila, Silistra et Ruse pour la Valachie et la Transylvanie ; Bendery, Iasi, Kaminiec et Khotine pour la Moldavie ; Belgorod pour le secteur du Dniestr ; Otchakow et Kilbouroun pour les secteurs autour du Dniepr et de la Bugue ; Erzeroum pour la Perse ; et Diyarbakir, Van et Mossoul pour l’Irak. Des préparations minutieuses étaient faites au début de chaque campagne, et ou bien la bannière avec les six queues de cheval du Sultan ou la bannière à trois queues de cheval du Vizir était érigée dans la première cour du palais Topkapi avant d’être envoyée à l’avant pour prévenir de l’approche de l’armée. Les routes et les ponts étaient remis en état suivant une ligne de marche, avec des ponts flottants préfabriqués traversant des grandes rivières. Des cairns de pierres étaient empilés pour indiquer le chemin s’il n’y avait pas de routes. |
Le pont militaire le plus célèbre était une structure fortifiée en bois, longue de 6000 yards traversant les marécages et la rivière Drava près d’Osijek. Au XVIIIè siècle, les principales routes avaient une bande étroite pavée incurvée au centre pour les piétons et ceux qui circulaient dans les charrettes, avec des bandes plus larges de terre battue ou déblayée de chaque côté pour les cavaliers - comme les anciennes routes romaines. Les Turcs faisaient aussi un grand usage de chariots à quatre roues, particulièrement dans les Balkans et les steppes au nord de la Mer Noire.
| Une armée ottomane marchait à l’aube et montait le camp au clair de lune. En temps normal, un écran d’éclaireurs de cavalerie légère et de " raiders " marchait à l’avant, était suivi d’une avant-garde de cavalerie d’élite puis par la principale force d’infanterie et les techniciens de l’armée. Les flancs devaient être couverts par le gros de la cavalerie et une arrière-garde devait protéger les bagages. Chaque orta de janissaires avait une grande tente avec l’emblème de l’unité brodée dessus qui lui servait de casernement ou d’oda, même si chaque groupe de combat semblait posséder leur propre tente pour dormir. Elles furent aussi employées pendant les rares campagnes d’hiver, comme en 1644, quand les hommes étaient incapables, dans un premier temps, de dresser leurs tentes dans la terre gelée. Les janissaires vétérans leur montraient comment attacher les cordes de la tente à des sacs à provision disposés en cercle puis dégeler un petit bout de terre avec de l’eau bouillante pour le poteau de la tente. Malheureusement, les poteaux étaient gelés dans la terre au matin et devaient être brisés ! | ![]() |
Au camp, l’office commun se tenait une heure avant le lever du soleil, lorsque les orta imams récitaient les prières. Le signal était ensuite donné par un coup de canon et les troupes devaient invoquer la bonne fortune et la santé pour leur sultan, leur commandant et leurs officiers. Bertrand de la Broquière, en décrivant une force turque quittant le camp pour rencontrer un ennemi au début du XVè siècle, disait : " lorsqu’ils sont prêts et qu’ils savent que les chrétiens arrivent et où ils sont …, ils partent précipitamment et d’une manière telle qu’une centaine de chrétiens armés feraient plus de bruit en quittant leur camp que dix milles turcs. Tout ce qu’ils font, c’est battre un grand tambour. Ceux qui sont censés partir se placent devant et tout le reste se déploie en ligne, sans briser l’ordre ". Au cours du XVè siècle, les forces ottomanes étaient aussi meilleures dans le fait de se rassembler après un revers alors que leurs adversaires chrétiens, qui, une fois mis en déroute, avaient tendance à rentrer chez eux.
Les tactiques ottomanes évoluèrent au cours des années mais conserver certains traits particuliers. La première bataille majeure des Janissaires fut menée contre les turcs karamaniens à Konya en 1389. A cette occasion, la cavalerie tint le centre avec succès, soutenue par la cavalerie sur les ailes et sur l’arrière. A Ankara en 1402, l’infanterie adopta une position défensive, en tenant plusieurs collines, et bien que la bataille fut perdue en fin de compte, les archers de l’infanterie azap et les janissaires s’étaient prouvés à eux-mêmes qu’ils étaient capables de repousser la redoutable cavalerie de Tamerlan aussi longtemps qu’ils étaient supportés par la cavalerie sur leurs flancs. A Varna en 1444, les Janissaires avaient établi leur défense sur un " wagenburg " ou tabur de grandes charrettes. Il est bon de noter que, dans ces circonstances, le faible nombre d’hommes ayant une arme à feu était placé sur l’aile gauche, traditionnellement la plus défensive. D’après l’observateur italien Paolo Giovio, au début du XVIè siècle, la cavalerie légère ottomane essayait d’attirer un ennemi sur l’infanterie azap, et à partir de là ils piégeaient les adversaires ensemble en les plaçant à portée de l’artillerie et des janissaires, tandis que la cavalerie turque les attaquaient sur les flancs.
Le rôle principalement offensif de la tactique ottomane était toujours confié à la cavalerie, qui s’efforçait de briser la ligne de l’ennemi. Les Janissaires devaient, par la suite, tirer avec leurs fusils et menaient une attaque en masse, avec des épées et d’autres armes - habituellement un seul assaut en coin. Avec le groupe mehterhane qui les soutenait sur l’arrière, les charges des janissaires en masse ne pouvaient être stoppées la plupart du temps, leur efficacité première était due au fait qu’une infanterie disciplinée faisait généralement défaut à leurs ennemis. D’un autre côté, les Janissaires ne pratiquaient pas le tir en volées massives, s’appuyant plutôt sur les capacités individuelles et l’adresse au tir. Les unités d’assaut d’élite étaient connue comme étant des serdengeçti ou " têtes brûlées " et comptaient près de 100 volontaires.
![]() | Le tabur ou " wagenburg " avait un rôle dans l’histoire ottomane comparable au cercle des chariots couverts dans le Far West américain. Il était probablement emprunté aux Hongrois pendant la conquête des Balkans par les Ottomans. A la fin du XVè siècle, le tabur turc consistait en des chariots disposés en " forteresses roulantes " tirés par deux mules et transportant des hommes équipés de fusils à mèches aussi bien que de canons légers. Les chariots portaient des boîtes de munitions (placées sous le chariot) et pouvaient être attachés l’un à l’autre pour former un mur. A la fin du XVIIè siècle, le tabur ottoman devint de plus en plus vulnérable face à l’artillerie de campagne européenne. La compétence ottomane dans la pratique des sièges date du tout début et deux sièges célèbres eurent lieu pendant la grande époque de l’histoire militaire ottomane : la prise de Constantinople/Istanbul en 1453 et l’offensive manquée sur Vienne en 1683. Par le passé, les ennemis présentaient l’infanterie ottomane comme disciplinée et solide, qui ne se précipitait dans un assaut désordonné mais qui utilisaient des échelles pour grimper pendant que les archers et les tireurs forçaient les défenseurs à rester à couvert. L’attaque manquée sur Vienne fut le point culminant et, d’une certaine manière, la perfection des techniques de siège ottomanes traditionnelles. Leurs tranchées étaient plus profondes et plus étendues que celles que l’on voyait dans l’Europe occidentale, avec des batteries de mousquets aux extrémités de chaque sape, ainsi que des points de rassemblement à partir desquels les attaques étaient lancées. Des assauts sur les défenses étaient menés de jour et de nuit, éclairés par des phares et des fusées éclairantes et les petites unités serdengeçti composées de 30 à 100 volontaires étaient envoyées sur des objectifs limités. Les défenseurs avaient remarqué que les unités utilisées pour un assaut de ce type étaient divisées à des groupes plus petits formés de cinq janissaires : un épéiste, un grenadier, un archer et peut-être deux mousquetaires.
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LES SERVICES DE SUPPORT ET AUTRES FONCTIONS
LES SERVICES DE SUPPORT ET AUTRES FONCTIONS
![]() | Les services de support les plus importants présents dans l’oçak des janissaires étaient les cebecis ou " armuriers " et les saka ou " distributeurs d’eau ", ces derniers accompagnant les soldats au cœur de la bataille et s’occupant des blessés. Les cebecis fabriquaient, réparaient et distribuaient les armes et ils formaient aussi une unité totalement opérationnelle. En 1574, ils étaient une petite élite de 625 hommes qualifiés rattachés à l’artillerie mais plus tard leurs nombres augmentèrent significativement, à tel point que les grandes garnisons comptaient des cebecis. Le personnel de support non-combattant comptait dans l’oçak 100 yazici ou " scribes ", menés par le yeiçeri kâtibi ou " secrétaire des janissaires " ainsi que l’oda yazici en apparence isolée ou " es scribes des dortoirs " qui, sous l’autorité du bas yazici (" chef des clercs "), s’occupaient de la paperasserie d’une orta. |
| Ensuite il y avait le kârhane, qui correspondait à l’origine à 34 petites compagnies d’artisans habiles placées sous les ordres d’un usta ou " maître ". Le kârhane partait en campagne et jouissait de quelques-unes des prérogatives de l’oçak des janissaires. Cette profession civile ou ces guildes commerçantes augmentèrent rapidement et devinrent connues comme l’ordu esnaf ou ses artisans d’armée. En réalité, une armée ottomane engagée dans une campagne majeure était suivie par des tondeurs pour la laine, des artisans pour fabriquer les épées, confectionner les arcs, des selliers, des marchands de lin, des cordonniers, des barbiers, des maréchaux-ferrants, des fabricants de bougies, des marchands qui vendaient des têtes de mouton cuisinées, des fabricants de talons de chaussures en métal, des pharmaciens, des fabricants de bonnets en peau de chèvre, des fabricants de chaussons, des fabricants de caftans, des marchants de soie, des couturiers pour les pantalons, des bronzeurs, des étameurs et des boulangers, parmi tant d’autres. A la fin du XVIIIè siècle, ils occupaient une place permanente et la plupart se revendiquait janissaires, réclamant une solde complète. |
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| 1- Porteur d'eau de l'orta Sakasi. 2- Cuisinier de l'armée avec la marmite, symbole des "orta" janissaires. 3- Jeune officier d'une orta du corps des Bostanci. |
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| Une autre caractéristique particulière de l’armée ottomane était sa mehterhane ou sa fanfare militaire ; l’Empire ottoman fut le premier en Europe à se doter d’une organisation musicale militaire en permanence. Une mehterhane était constituée d’ensembles, chacun normalement doté d’un tambour, de timbales, d’une clarinette, d’une trompette et de cymbales. La fanfare personnelle du Sultan avait neuf de ses ensembles, celle du yeniçeri agasi sept, et chaque régiment ou garnison en avait une plus petite. Une mehterhane se tenait debout suivant une forme de croissant ; seule celui qui s’occupaient des timbales était assis. On jouait des grands kös ou tambours de guerre sur le dos des chameaux, et une mehterhane pouvait être entièrement montée. Les instruments étaient fabriqués et entretenus par 150à 200 spécialistes, la plupart, des grecs et des arméniens, habitaient près du palais de Topkapi. (Les chanteurs çevgani qui sont toujours une attraction touristique à Istanbul ne furent adjoints à la mehterhane qu’à la fin du XVIIIè siècle.) La mehterhane jouait des " airs d’Afrasiyab ", en d’autres termes de la music militaire perse et d’après le voyageur turc pittoresque Evliya Celebi en 1638 : " …cinq cent trompettistes produisirent un son tel que la planète Venus commença à danser et les cieux réverbéraient… Tous ces joueurs de tambour, de timbales et de cymbales défilaient tous ensemble en tapant sur leurs différentes sortes d’instruments dans une rythmique à l’unisson comme l’armée de Chama-Pur (l’adversaire bien connu d’Alexandre le Grand) le faisait. " |
| 1- Joueur de clarinette, caractéristique d'une méhtèri ottomane. 2- Chef d'une section de tambour montés sur dromadaires. 3- Mehterbashi Aga, chef d'une méhtèri. |
Les forces d’infanterie ottomanes remplissaient d’autres fonctions que le combat. En hiver les janissaires travaillaient sur les chantiers de construction, le rang moyen des amelimanda avait la responsabilité de l’entretien du système vital des aqueducs d’Istanbul. Avec de telles activités les janissaires étaient, et ce n’est pas surprenant, des soldats du génie efficaces en campagne. Dès le début, l’infanterie plaçait des garnisons dans les villes nouvellement conquises ; les Janissaires prenaient habituellement le pouvoir dans les citadelles pendant que les azap occupaient les bas quartiers de la ville ; Les citadelles et les forteresses devaient par la suite être approvisionnées en nourriture et en munitions, et les janissaires occupants ne devaient pas être soumis par la faim. Néanmoins, les Ottomans faisaient peu de cas des fortifications jusqu’à la seconde partie du XVIè siècle, lorsque les frontières commençaient à être stables.
A partir de là, l’oçak des janissaires fut disséminé à travers l’Empire dans les korocu (garnison) ortas qui, normalement faisaient des tournées d’intendance pendant neuf mois avant de rentrer sur la capitale. Mais, alors que le corps des janissaires augmentait en nombre, la majorité de ses ortas s’installèrent dans les provinces de manière définitive, sous le commandement des gouverneurs locaux. Ils développèrent des intérêts et des fidélités sur un plan local, qui géraient même l’administration locale et, à la longue, ils devenaient même une source d’agitation eux-mêmes. Pendant ce temps on laissait aux auxiliaires volontaires yamak d’une valeur militaire douteuse la responsabilité des garnisons vitales du Bosphore au XVIIIè siècle.
| Différentes formes de garnisons provinciales se développèrent au sein de l’Empire. Par exemple les hükûmet sancak ou " provinces héréditaires autonomes " de l’Anatolie orientale étaient gouvernées par des princes de tribu, appuyés par les ortas de janissaires. En Irak et en Syrie les Janissaires devinrent l’élite locale. Les descendants des premières garnisons furent assimilés à la population qui parlait arabe et devinrent les rivaux acharnés des ortas envoyées plus tard pour renforcer le contrôle du gouvernement central. La grande armée ottomane stationnée en Egypte développa de la même manière une forme de patriotisme local mais les ortas égyptiennes restèrent loyales envers l’Empire et menaient des campagnes loin de chez eux, combattant en Italie (1619-1620), au Yémen (1631-1632) et en Arménie (hiver 1616). Même les petits territoires contrôlés par les Ottomans de l’Erythrée, du Yémen et de la côte du golfe persique avaient des petites garnisons, alors que les provinces ottomanes virtuellement indépendantes de l’Afrique du Nord levaient leurs propres oçaks de janissaires. |
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Les fonctions d’ordre public remplies par les Janissaires devinrent en définitive plus importantes que leur rôle militaire. Le yeniçeri agasi était aussi le chef de la police de la capitale ; ses propres janissaires et ceux du cebecibasi et du topçubasi patrouillaient dans Istanbul et Galata, et les bostancis faisaient la police dans les banlieues. Si ces unités partaient en campagne, l’acemi oglan orta ou " bataillons d’entraînement " prenaient la relève du maintien de l’ordre.
Une unité de 300 hommes était employée pour protéger une flotte de 80 à 100 bateaux de transport sur les rivières de Morava et de Nisava, basée à Nis. Des janissaires avaient toujours servi sur les bateaux de guerre ottomans, et au début du XVIIè siècle la plupart des galères ottomanes semblaient transporter huit janissaires et six autres soldats, recrutés majoritairement dans les îles égéennes et armés de fusils à mèches, d’arcs et d’un canon léger. Les janissaires qui s’occupaient de la marine étaient triés parmi le rang des " pensionnés " ou otturak plus âgés, plus expérimentés mais moins alertes, tandis que les autres soldats de la marine comportaient des sipahis (prétendument de la " cavalerie féodale "), des kur’aci ou " conscrits " et des ulûfeci ou soldats " salariés ". Loin à l’Ouest, à Alger, l’oçak janissaire virtuellement indépendant fournissait la base politique de corsaires célèbres comme Hayruddin Barbarossa. Ils étaient initialement levés pour participer aux affaires lucratives de la guerre marine ou à la piraterie, comme l’appelaient leurs adversaires européens.
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01:04 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : janissaire, ottomans, devchirme, islam, chrétiens, balkans, albanais
LES AUTRES FORCES D’INFANTERIE
LES AUTRES FORCES D’INFANTERIE
Les premières formations d’infanterie ottomane mais aussi celles parmi celles qui eurent une brève existence étaient les yaya et les piyade du début du XIVè siècle. Les premiers étaient des Turcs à qui l’on donnait des terres à leur retour du service militaire ou après avoir servi dans les fonctions de défense locales en Roumélie (dans les Balkans), les seconds étaient comparables à des clérouques (soldats fermiers) en Anatolie, même s’il y avait parmi eux des nomades. Les yaya étaient commandés par les ceribasi ou " meneurs de soldats " , sous l’autorité des gouverneurs provinciaux ou yürük begs. Ils étaient organisés en unités oçaks rudimentaires de 30 hommes chacune, cinq d’entre eux faisaient leur service en rotation tandis que les autres les aidaient financièrement. L’idée que ces yaya étaient groupés en unités de dix est vraisemblablement un mythe.
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| Les azaps ou " licenciés " étaient une formation qui eut plus de succès et devint un concurrent acharné de l’élite de l’oçak janissaire. Un Azap était un volontaire, recruté à l’origine parmi les Turcs anatoliens, qui ne recevait une solde que pendant la campagne et qui pouvait partir quel que soit le moment désiré. Un grand nombre d’azaps servaient dans la marine dans les différents beyliks turcs au XIVè siècle. Ils étaient armés de masses, d’arcs (tirant souvent des fléchettes courtes zemberek à l’aide de guide-flèches) et plus occasionnellement d’arbalètes çagra ; et ils adoptèrent rapidement des fusils tüfek. Selon le chroniqueur byzantin Dukas, la première garnison de Gallipoli en 1421-1422 consistait en " gasmouli légèrement armés ", ce qui indiquaient que les soldats étaient d’origine métisse de Grèce et d’Europe occidentale. Les rapports ottomans se référaient toujours à deux unités de musulmans parlant grec sur Gallipoli en 1474, probablement des azaps plutôt que des janissaires. L’une était composée de rameurs, l’autre d’archers zenberekciyan qui défendaient le château. Les quatre autres unités, vraisemblablement turques, de Gallipoli comportaient une unité d’azaps navals. Sur terre, les azaps se battaient comme archers mais ils étaient essentiellement employés comme gardes ou factionnaires. Au XVIè siècle ils déclinèrent et furent de simples porteurs de munitions, des pionniers et des sapeurs et furent absorbés par les cebeci janissaires comme porteurs. Cependant, les azaps se plurent ensuite dans leur nouvelle vie. A partir de la fin du XVIè siècle, tous les hommes musulmans des régions frontalières étaient susceptibles de se faire engagés comme azaps, armés de fusils à mèches et de sabres, un homme sur 20 ou 30 foyers étant pris en charge financièrement par les autres. Ils étaient ensuite répartis sur des kale azapi (" forteresse d’azaps ") ou deniz azapi (" des azaps navals ") suivant le lieu où ils habitaient. Sur terre, les azaps se battaient comme archers mais ils étaient essentiellement employés comme gardes ou factionnaires. Au XVIè siècle ils déclinèrent et furent de simples porteurs de munitions, des pionniers et des sapeurs et furent absorbés par les cebeci janissaires comme porteurs. Cependant, les azaps se plurent ensuite dans leur nouvelle vie. A partir de la fin du XVIè siècle, tous les hommes musulmans des régions frontalières étaient susceptibles de se faire engagés comme azaps, armés de fusils à mèches et de sabres, un homme sur 20 ou 30 foyers étant pris en charge financièrement par les autres. Ils étaient ensuite répartis sur des kale azapi (" forteresse d’azaps ") ou deniz azapi (" des azaps navals ") suivant le lieu où ils habitaient. |
| 1- Tirailleurs bosniaque. Les frontières européenne de l'Empire Ottoman étaient en permanance gardées par les villageois musulmans des balkans armée de longue arme à feu. 2- Sipahi mamelouk d'Egypte. 3- Dervish bektashi. Ces religieux galvanisés les troupes ottomanes et plus particulièrement les janissaires auxquels ils étaient très atachés. |
| L’histoire des voynuqs est encore plus variée. Ils étaient essentiellement recrutés chez les vassaux chrétiens des Balkans de l’Empire ottoman, suivant un système datant d’avant l’invasion turque, même s’il semble concerner les musulmans de la première heure. La plupart d’entre eux était de la cavalerie lourde, mais il y avait aussi des fantassins. Leurs rangs étaient composés largement de serbes et de bulgares slaves, ainsi que d’hommes parlant valach ou roumain. Comme de nombreux auxiliaires ottomans, un voynuq était soutenu par d’autres foyers connus comme gönder, un terme dérivant probablement du mot grec kontarion qui veut dire lance. Les voynuqs avaient leurs propres officiers çeribasi placés sous le commandement général du voynuq beyi, et ils étaient accompagnés des servants yamaks ou des subordonnés. Même si les voynuks n’avaient pas d’oçak ni de structure de corps, ils disposaient d’une réserve d’inscrits qui complétait leur effectif. Au XVè siècle des voynuqs remplissaient des tâches supplémentaires comme s’occuper des troupeaux de chevaux de cavalerie en Bulgarie. Les dogancis (" fauconniers ") étaient semblables à ces voynuqs et élevaient des faucons pour la cour impériale. Dans un autre lieu, les nomades chrétiens valachs jouissaient de privilèges spéciaux pour avoir servi l’Empire ottoman comme voynuqs de frontière, guides, garde ou pour avoir mené des raids. La principauté autonome roumaine de Moldavie approvisionnait aussi les voynuks durant le XVIè siècle. Le rôle de l’infanterie des principautés roumaines éclaire de manière intéressante un aspect peu connu de l’organisation militaire ottomane. Parce que la Moldavie, la Valachie et la Transylvanie préservaient leur autonomie depuis bien longtemps, leur héritage militaire d’avant l’invasion ottomane continua de se développer. Dans ces trois parties qui forment maintenant la Roumanie, des gouverneurs locaux levèrent, entraînèrent et équipèrent une infanterie compétente alors qu’une déferlante ottomane se préparait. Cette infanterie comptait dans ses rangs des mercenaires italiens professionnels afin de donner de la vitalité aux milices urbaines assoupies par les garnisons royales. |
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| 1- Lévantin.Fin XVI ème siècle. 2- Sekbanbashi, officier du corps des Sekban. 3- Azap, XVI et XVII ème siècle. Certains manuscrits suggèrent des caftans verts, mais il est fortement probable qu'il y ait eu de nombreuses variations de couleurs. |
Ils utilisaient les dernières armes de l’infanterie médiévale, parmi lesquelles il y avait un ensemble d’objets crochus employé contre la cavalerie, un moyen rapidement adopté par les janissaires. Dans le même temps, les archers armés d’arcs composites de style asiatique sont remplacés progressivement par des mousquetaires habiles dans tout ce qui est guérilla. En fait la Valachie et la Moldavie continuèrent de recruter une infanterie professionnelle armée d’arquebuses parmi les Bulgares chrétiens au sud, parmi les Serbes à l’ouest, parmi les Polonais et les Cosaques au nord. L’influence militaire des Ottomans se ressentait aussi dans les milices d’infanterie dorubanti qui s’appuyait sur les derbentçi turcs ou " gardes de frontière ".
![]() | L’Empire ottoman hérita d’autres formations militaires intéressantes du sud des Balkans ; par exemple les mercenaires catalans ex-byzantins ou leurs descendants ont été enregistrés dans l’activité militaire ottomane dans les années 1380. Des arbalétriers européens, mercenaires ou des vassaux, et l’infanterie génoise armée de haches issue de divers avant-postes coloniaux faisaient partie de ceux qui furent impliqués dans la guerre civile ottomane de 1421-1422. Des juifs et des musulmans se joignirent à l’Empire et firent échouer une attaque italienne menée sur l’île de Chios en 1599, et à partir de là, eux et seulement eux au contraire des chrétiens grecs locaux furent admis dans la citadelle de l’île. Plus loin au nord, de nombreux " hérétiques " bogomiles de Bosnie aidèrent les ottomans dans les invasions menées contre leurs oppresseurs chrétiens. Dans d’autres lieux, les Ottomans employaient les forces locales déjà existantes comme troupes de garnison, évitant ainsi d’engager leurs propres soldats. Par exemple les Martolos grecs étaient à l’origine des irréguliers byzantins. Au début du XVè siècle les Ottomans les reconnurent comme nizam ou " vrais soldats " et les payaient pour surveiller les bandits de la montagne grecque Klepht. Pendant le XVIè siècle les Martolos formaient une partie significative des garnisons de Serbie, de Bosnie, d’Herzégovine et même de Hongrie. Au XVIIIè siècle ils avaient des mousquets, des pistolets, des épées et des dagues et étaient dirigés par les kapitanos héréditaires. On accorda aux personnalités religieuses grecques d’un certain âge le droit d’avoir leurs propres kapoi ou serviteurs armés. Les müsellems étaient initialement une cavalerie féodale et même s’il furent rétrogradés en milices d’infanterie inefficaces, ils conservèrent une structure de corps du type oçak. Les gönüllüyan étaient une milice de volontaire plus tardive composée de cavaliers et de fantassins levés à la fois parmi les musulmans et les chrétiens, payés avec les taxes locales et employés pour mettre en garnisons les châteaux du coin.
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| 1- Voynuk, auxiliaire valaque, vers 1500. 2- Archer janissaire de la garde du sultan (chausures jaunes), XV ème siècle. 3- Marin magrebin du début du XVI ème siècle, équipé de l'arbalète caractéristiques de la marine maure. |
Pendant des années le gouvernement ottoman tenta d’empêcher la raya, un groupe non militaire de la population, d’acquérir des armes à feu. Même les auxiliaires derbentçi reconnus (officiellement) n’avaient pas l’autorisation d’avoir des fusils, jusqu’à ce qu’une terreur grandissante inspirée par les bandits armés rende ceci indispensable. Les derbentçi ottomans organisés firent vraiment leur apparition au milieu du XVè siècle et comportaient initialement aussi bien des chrétiens martolos que des nomades turcs yörük, des hommes des tribus turcomanes d’Anatolie et des chrétiens voynuqs des Balkans. Ils s’organisaient en unités de 25 à 30 hommes locaux qui mettaient en place des garnisons sur des forts tout petits dans les endroits stratégiques ou vulnérables, et ce système dut certainement se répandre largement jusqu’à ce que l’autorité du gouvernement centrale fut sur le déclin. On trouvait même des derbentçi dans le Khanate tartare autonome de la Crimée, au nord de la Mer Noire. Les Tartares de Crimée présentaient aussi une petite force d’infanterie armée de mousquets. Certains étaient des hommes de tribu trop pauvres pour posséder un cheval ; d’autres formaient une élite de 20 compagnies de cavalerie montée ou sebkans, recrutées parmi les villageois de la péninsule criméenne.
| Le conservatisme grandissant de la pensée militaire ottomane garantissait le fait que, lorsqu’une nouvelle force d’infanterie était levée, on lui donnât un nom traditionnel. Comme conséquence, l’infanterie sekban de la fin du XVIè siècle jusqu’au XVIIIè siècle n’avait pas de connexion réelle avec l’ancienne division sekban de l’oçak janissaire. Les nouveaux sekbans étaient une réponse à l’insuffisance aiguë de l’armée ottomane de troupes de mousquetaires face à leurs ennemies toujours plus forts. Les populations raya musulmanes et supposées non militaires de Dalmatie, d’Albanie, de Bosnie et d’Anatolie étaient alors recrutées en nombre croissant, nombre d’entre elles était de l’infanterie montée. Au début du XVIIè siècle, les nouveaux sekbans s’organisaient, sur une base régulière, en unités bölüks de 50 à 100 hommes, payées pour la plupart comme armées privées par les gouverneurs des provinces. Chaque unité avait à sa tête un bölük basi, placé sous le commandement général d’un bas bölük basi, de tels officiers étaient choisis au début parmi l’oçak des janissaires. Théoriquement ils pouvaient être débandés quand leur bölüm ou commission retraitait, mais en réalité ils étaient rarement placés sous le contrôle du gouvernement central. Par la suite, ils devinrent l’infanterie la plus efficace dans l’Empire, surpassant les Janissaires décadents. D’autres unités semblables étaient connues comme sarica ou " guêpes ", et tous étaient susceptibles d’être d’excellents tireurs d’élite, peut-être parce qu’ils étaient des chasseurs ou des bandits avant de devenir des soldats. Comme les sekbans et les sarica, les forces levent ressuscitées de la fin du XVIè siècle étaient des musulmans armés avec des mousquets, des épées et plus tard de pistolets. Ils étaient soi-disant recrutés parmi les bandits en Anatolie semblent n’avoir aucun lien avec les premières forces levent de la marine du XIVè siècle. Il y avait une autre force nouvelle d’infanterie montée, les tüfekçis, qui apparurent au XVIè siècle et qui comptèrent parmi les troupes les plus efficaces de l’armée ottomane aux XVIIè et XVIIIè siècles. Néanmoins, c’était un corps régulier, avec comme uniformes des manteaux courts rouges et des grands chapeaux rouges. |
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| 1- Tüfektchi, milieu XVII ème siècle. Tirailleurs ottoman. 2- Peyk, fin XVII ème siècle. "Estafette" ou courrier du sultan, chargé de porter les ordre à ses subalternes. 3- Kapukulu, début XVII ème siècle. Cavalier d'élite de la garde ottomane. |
Des incursions brutales menées par les armées autrichiennes catholiques montraient que, dans bien des endroits des Balkans, les chrétiens orthodoxes apportaient encore une aide militaire aux Ottomans assiégés. Une résistance véhémente était même créditée aux musulmans parlant le slave, de Bosnie, où différentes sortes d’infanterie locale comme le panduk ou " tireurs d’élite ", et l’eflak ou " mousquetaires " firent leur apparition. En Syrie et en Irak un appareil extraordinaire de formations irrégulières et de mercenaires apparut aux XVIIè et XVIIIè siècles. A Damas, elles comportaient les levent, une infanterie montée qui était des turcs au début mais qui devint par la suite des kurdes, des sekbans - des Turcs de l’Anatolie orientale, Maghâriba -, des arabes algériens qui étaient généralement employés pour défendre les caravanes de pèlerins se dirigeant vers la Mecque, et des tüfekçi - des kurdes qui formait une petite élite de bons tireurs. Chacune d’entre elles avait une organisation, une fidélité au corps, un commandement, des casernes qui lui étaient propre et des habits caractéristiques. En plus de quoi, il y avait les ashir - des auxiliaires syriens commandés par des chefs locaux ou de tribu, qui incluaient des milices urbaines issues de tous les groupes religieux. Toutefois le terme arab n’était utilisé que pour les auxiliaires bédouins qui jouaient un rôle militaire important à l’est du Jourdain, de l’Oronte et du Litani.
La situation en Egypte était généralement plus calme, même si la rivalité entre différentes unités dégnérait souvent en émeutes. Il y avait sept corps dans la garnison du Caire, à laquelle il faut ajouter des formations irrégulières variées qui, d’après les écrits arabes, étaient connues comme : les Janissaires, les azaps, le sarrâj (sarica), le yuldâsh (issu des yoldas ou soldats janissaires), les irréguliers maghribi, le jamâkiya (du yamak, de servants de janissaires), le tufenkiya, le jarâkisa (issu du yürük, des hommes des tribus turques), le shâwûshiya (issu du cavus, des sergents janissaires), le mutafarriqa (issu du müteferrika, les gardes du palais ottoman), le gönüllü ou des " volontaires " qui étaient encore assimilables à des turcs. En période de tension, les unités plus petites s’alliaient de préférence avec les azaps contre les janissaires dominateurs. En Afrique du Nord les Janissaires, bien qu’ils formassent un corps oçak séparé, préservaient leur identité turque pendant plusieurs siècles. Leurs grands rivaux étaient les tâ’ifat al ru’sâ ou " des milices de capitaines corsaires " qui étaient à la base des troupes de marine. Ces tâ’ifat al ru’sâ étaient composés de turcs mais la majorité était des arabes et des berbères, des indigènes de l’Afrique du Nord.
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