Je vais mettre ligne des extraits de l’excellent livre du brillant Thierry Mudry, Avocat et enseignant à l’IEP (Institut d’Etudes Politique) d’Aix en Provence, intitulé : Guerre de Religions dans les Balkans, Ellipses, Géopolitique, 2005, Collection dirigée par Aymeric Chauprade (qu’on ne présente plus.). Et, je conseil fortement pour ceux qui le peuvent, d’acheter ce livre, pour approfondir leurs connaissances, sur le sujet ; et de jeter également un coup d’œil à la très bonne collection de Géopolitique dirigée par Aymeric Chauprade (écrivain, politologue et géopoliticien français, enseignant, entre autre, au Collège interarmées de Défense). Je me suis permis de manière totalement arbitraire de mettre en Gras ou de surligner les noms propres…
Chapitre 5 (p.151-166)
L’Islam, religion extra-européenne ?
L’Islam serait une religion étrangère par nature à l’Europe : c’est là un lieu commun largement répandu. Nous ne chercherons pas à savoir si la sourde hostilité à l’Islam que cette affirmation recèle traduit un véritable rejet civilisationnel, voir religieux – ce qui est plus improbable -, de l’Islam en tant que tel ou s’il faut y voir l’expression d’un refus de l’immigration extra-européenne à laquelle il est couramment, et quelque peu abusivement, associé en Europe Occidentale et, tout particulièrement, en France.
Quelles que soient en effet les motivations de ses auteurs, une telle affirmation mérite d’être discutée.
L’islam d’Europe.
Relevons en premier lieu que deux nations européennes – l’Albanie et la Bosnie-Herzégovine – sont majoritairement musulmanes et que cinq autres d’entre elles, y compris la plus peuplée – la Russie, la Serbie (Kosovo inclus), la Bulgarie, Chypre et le Monténégro -, comptent dans leur population entre 10 et 20% de musulmans autochtones.
Lorsque les députés russes envisagèrent, il y a quelques années de légiférer en matière cultuelle de manière à limiter le zèle prosélyte des Eglises catholique et protestantes, ils voulurent réserver aux adeptes des « religions traditionnelles » de la Russie de créer des associations religieuses de plein exercice. Les dites religions étaient clairement désignées : il s’agissait de l’orthodoxie, du judaïsme, du bouddhisme et de l’Islam. Les modifications que les députés apportèrent finalement, sous la pression du président Eltsine, à leur proposition initiale, en subordonnant la reconnaissance des associations religieuses à la preuve d’une existence continue sur le territoire russe depuis au moins quinze ans (preuve difficile, voir impossible, à établir dans la plupart des cas en raison des persécutions de l’ère soviétique (1)), n’entamèrent en rien les privilèges qu’ils souhaitaient conférer aux quatre religions proprement russes parmi lesquelles figurait l’Islam.
(1) Le Monde, 21-22 septembre 1997.
La proposition de loi adoptée le 19 septembre 1997 par le parlement russe interdisait tout acte de prosélytisme aux associations religieuses ne pouvant faire la preuve de cette existence. La loi sur la liberté de conscience et les associations religieuses visait essentiellement à entraver les progrès de l’Eglise catholique et des Eglises évangéliques en Russie. Elle a été signée par le président Eltsine le 28 septembre.
L’implantation musulmane dans l’Europe médiévale
Malgré ce, il sera toujours possible de nous opposer que l’Islam est une religion tard venue, tard implantée en Europe, qu’elle ne s’y est introduite qu’après que se fut formée une identité européenne tributaire du « judéo-christianisme » et se furent ébauchées les diverses identités nationales sur une assise confessionnelle catholique, orthodoxe ou protestante.
Pourtant l’Islam prit pied dans la péninsule ibérique dès 711 avec le débarquement à Gibraltar (Qui est la déformation de Djebel Tarik, c'est-à-dire la Montagne de Tarik) des berbères de Tarik que les Wisigoths de confession arienne et les juifs en butte aux persécutions du pouvoir catholique avaient appelés à l’aide. Ces nouveaux venus ne mettront que quelques années à conquérir l’Espagne.
L’Afrique du Nord, d’où ils étaient originaires, servit également de base de départ à l’invasion musulmane de l’Italie insulaire et péninsulaire. Les Arabes colonisèrent la Sardaigne dès le milieu du VIIIème siècle. Les Sardes, auxquels Gênes et Pise avaient apporté leur concours, ne réussirent à les en déloger qu’en l’an 1022.
Dans l’ile voisine de Sicile, Palerme tomba aux mains des Arabes en 831 et Syracuse en 878. La dernière poche de résistance, Taormina, ne tarda pas à céder à son tour et toute l’île leur fut désormais acquise (902). Leur suprématie prit fin au XIème siècle sous les coups de boutoir des chevaliers normands. Ceux-ci commandés par Roger Guiscard, se saisirent de Palerme en 1072 et se rendirent maîtres du reste de la Sicile en moins d’une vingtaine d’années. Mais ils laissèrent les vaincus libres de vivre dans l’île et d’y pratiquer leur culte. Aussi l’influence arabo-musulmane y demeura-t-elle déterminante, du point de vue civilisationnel, institutionnel et démographique, pendant tout le temps que régnèrent comtes, ducs et rois normands. C’est par l’entremise de la Sicile autant que par celle de l’Espagne que nombres d’innovations de toutes sortes, dont nous sommes redevables aux arabes, furent introduites en Occident(1). Cette influence ne déclina jusqu’à disparaître tout à fait qu’après la mort de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen (1250), héritier direct des rois normands né et élevé en Sicile, et après l’accession au trône royal du candidat du Pape, Charles 1er d’Anjou, frère de Saint-Louis.
(1) Sigrid Hunke, Le Soleil d’Allah brille sur l’Occident. Notre héritage arabe, Paris, Albin Michel, p.251 et suivantes.
Un émirat de Bari avait vu le jour en Italie du Sud vers 847. Il sera détruit un quart de siècle plus tard à l’instigation de l’empereur franc Louis II, assisté de l’importante flotte croate du ban Domagoj (1) (871).
L’Islam fit ensuite irruption dans la péninsule balkanique lors de la chute de Gallipoli aux mains des Ottomans (1354), maintes fois impliqués auparavant dans les guerres civiles byzantines. Il suffira d’un siècle à ces redoutables guerriers pour s’assurer le contrôle de la majeure partie des Balkans.
Les Turcs ottomans avaient été précédés localement et même au-delà, dans la grande plaine pannonienne (qui correspond un peu près à la Hongrie actuelle, et un peu la Croatie et la Serbie), par d’autres populations de confession islamique surgies des steppes de Russie méridionale. Il est à peu près certain que des musulmans turcs (khazars) et iraniens (khwarézmiens) avaient accompagné les Magyars dans leur migration vers l’Europe centrale à la fin du IXème siècle (889-892). La plupart demeurèrent fidèles à leur foi quand les Magyars abandonnèrent le paganisme pour suivre la religion chrétienne. Par la suite des Petchénègues islamisés d’ethnie turque s’installèrent en Hongrie dès le Xème siècle, suivis peu après des Ouzes, des Coumanes et d’autres tribus encore. Ainsi l’Islam s’enracina-t-il durablement dans les contrées danubiennes où l’un des principaux centres urbains, l’importante ville fluviale de Smederevo abritait églises, mosquées et synagogues (une majorité de Khazars, peuple turc lui aussi partiellement transplanté dans la région, avait opté pour le judaïsme au VIIIème siècle). L’existence de ces colonies musulmanes est attestée par divers documents et témoignages de l’époque, tels que ceux du chroniqueur andalou Abu Hamid al-Gharnati (1080/1081-1170), pendant trois ans à la tête de l’Islam hongrois, et du géographe Yâqût al-Hamawî (1179-1229), qui rencontra à Alep, en Syrie, de jeunes musulmans hongrois venus y étudier. Elles furent pour beaucoup détruites en 1241 durant l’offensive mongole en Europe à laquelle leurs membres avaient vainement tenté de s’opposer. Souvent cavaliers dans les armées hongroises comme dans les armées byzantines, les Turcs professant l’Islam exerçaient aussi le métier de commerçants. Mais, après avoir été bien acceptés par les Magyars qui les avaient même incités à les rejoindre afin de renforcer numériquement la couche dirigeante hongroise d’origine eurasiatique face à la masse slave asservie, ils firent peu à peu, avec les juifs, l’objet de mesures discriminatoires : la Bulle d’or (1222) les exclut de la Cour, une ordonnance du roi André II leur interdit l’accès aux offices publics et les obligea à porter un habit et des signes distinctifs (1233). Charles-Robert d’Anjou, dans la première moitié du siècle suivant, les força enfin à abjurer ou à quitter la Hongrie. L’Empire byzantin, qui utilisait également les services des guerriers turcs musulmans – ceux-ci constituèrent à diverses reprises l’essentiel des effectifs de son armée – en fixa un grand nombre en Macédoine au IXème siècle et en Dobroudja au XIIIème siècle. Les premiers se christianisèrent assez vite et furent d’ailleurs pourvus d’un archevêché propre. Quant aux autres, originaires d’Anatolie, ils finirent pour la plupart par regagner cette contrée qu’ils avaient fuie. Enfin il se pourrait que des musulmans aient habité très tôt la Bulgarie :
(1) Constantin Porphyrogénète, op.cit., p. 128-129.
Dans une lettre datée de 866, le pape Nicolas 1er n’ordonna-t-il pas au souverain des Bulgares d’éliminer toute présence « sarrasine » de son royaume (1) ?
Une présence ancienne sur le continent
On observera que la conversion au christianisme de l’Europe du Nord était à peine entamée quand l’Espagne se donna à Tarik. Les Ottomans parvinrent au Danube qu’elle marquait encore le pas sur les côtes de la Baltique (2). De surcroit, les débuts prometteurs de l’islamisation des populations balkaniques, pour ne rien dire de celle des populations ibériques, précédèrent de beaucoup l’apparition en Occident du christianisme réformé tel que nous le connaissons aujourd’hui sous le double visage du protestantisme et du catholicisme post-tridentin.
Cette antériorité de l’Islam européen par rapport aux Réformes protestante et catholique nous permet d’affirmer qu’il est, à bien des égards, concurremment à l’orthodoxie et au judaïsme tant sépharade qu’ashkénaze, la plus vieille religion de l’Europe !
La christianisation des populations de l’Empire romain était un fait acquis au moment où disparut ce dernier en Occident et où il sembla bien prêt de succomber en Orient. Certes, les grandes invasions et les vagues conquérantes successives, germaniques, slaves, scandinaves et magyares, ravirent au christianisme nombre de ses positions territoriales, qu’il ne tarda cependant pas à recouvrer avec l’évangélisation des barbares. Certes, il subsista ici ou là des îlots de paganisme. Dans le De Administrando Imperio, Constantin Porphyrogénète note que les Maïnites – les habitants de Maïna, dans le Péloponnèse – restèrent attachés aux dieux hellènes jusqu’à ce que l’empereur Basile 1er (867-886) les contraigne à se faire chrétiens (3). A la suite des territoires inclus dans le limes, c’est la périphérie celtique de l’Europe, Irlande et Ecosse, qui fut gagnée au christianisme à partir des Vème et VIème siècles. Mais le reste de notre continent ne suivra le mouvement qu’avec un très net retard.
Charlemagne, qui s’attachait à continuer l’œuvre de conversion des empereurs romains, se heurta ainsi aux Saxons dont les couches populaires se montraient hostiles à l’ordre franc et à sa sanction religieuse. A Verden, en 782, quelque soixante-dix ans après l’occupation de l’Espagne par les Berbères musulmans et un demi-siècle tout juste après la bataille de Poitiers au cours de laquelle Charles Martel stoppa le déferlement musulman sur l’occident, 4500 Saxons furent massacrés parce qu’ils refusaient de rallier le christianisme. Sous la direction de leur chef Witukind, ces Germains de religion païenne résistèrent encore quelques années, puis se soumirent, pour la plupart, en 785 et, pour les plus résolus d’entre eux, en 804. Devenus chrétiens, ils entreprirent à leur tour de coloniser les régions voisines situées entre les fleuves Elbe et Oder et d’en convertir les habitants, Slaves et Germains partiellement slavisés.
(1) Tadeusz Lewicki« Madjar et Madjaristan. I. Période pré-ottomane dans les sources islamiques », in Encyclopédie de l’Islam, tome V, Leyde et Paris, E.J.Brill et G.P.Maisonneuve et Larose, 1986, p. 1006-1018 ; et Smail Balić, « Der Islam in mittelalterlichen Ungarn » in Südostforschungen, tome XXIII, 1964, p. 19-35, et Das unbekannte Bosnien, op.cit., p. 81-82 et 84-88.
(2) Michel Balivet releva le fait il y a quelques années : « l’islamisation de la Roumélie (i.e. des possessions ottomanes en Europe) a commencé dès la fin du Moyen Age et à ce titre, l’Islam est aussi anciennement implanté dans les Balkans que le christianisme dans certaines zones de la Baltique comme la Lituanie par exemple » (« Aux origines de l’islamisation des Balkans ottomans », in Revue du Monde musulman et de la Méditerranée, n°66, op. cit., p.11).
(3) Op.cit., p. 236-237.
Plus au nord et à l’est, le Danemark et la Pologne furent également touchés par les progrès du christianisme. Le roi danois Harald à la Dent bleue reçut le baptême en 965 – mais il fallut attendre plus d’un demi-siècle pour que l’ensemble de ses sujets l’imite – et l’unificateur de la Pologne, Mieszko 1er, lui emboîta le pas l’année suivante. La présence chrétienne était toutefois mal assurée dans les marches allemandes créées sur la rive orientale de l’Elbe : les Slaves et les Germains slavisés qui les peuplaient s’y soulevèrent à deux reprises, en 983 et 1066, obligeant les colons allemands et l’Eglise à s’en retirer. Ce n’est qu’au XIIème siècle que les intrus purent opérer leur retour dans le pays, et finalement, poursuivre leur expansion au-delà du fleuve Oder, au contact des Polonais, dès le siècle suivant. Entretemps, la Russie et la totalité des Etats scandinaves avaient aussi embrassé le christianisme. Le baptême du grand-prince de Kiev Vladimir en 988, à l’occasion de son mariage avec la sœur des co-empereurs byzantins Basile II et Constantin VIII, marqua le passage de la Russie à ce qui allait devenir l’orthodoxie au lendemain du schisme de 1054.
La Norvège adhéra au christianisme après que deux de ses rois vikings, Olaf Tryggvason (995-1000) et Olaf Haraldson (1016-1030), eurent épousé la foi nouvelle et que des missionnaires allemands et anglais s’y furent implantés. En Islande, la population adopta le christianisme à l’issue d’un vote de l’Althing, l’assemblée plénière des hommes libres, en l’an 999 ou 1000. La Suède, pour sa part, apparaissait quelque peu à l’écart des courants d’évangélisation. Si ses rois se convertirent au tout début du XIème siècle, ils ne parvinrent pas à convaincre leurs sujets de faire de même. Plusieurs décennies s’écoulèrent avant que la nouvelle dynastie royale, assistée elle aussi de missionnaires allemands et anglais, n’impose le christianisme au peuple.
Pour en finir avec les derniers païens d’Europe du Nord, les Etats riverains de la Baltique récemment créés organisèrent leurs propres croisades. Le roi de Suède Eric, que l’Eglise canonisera, lança la sienne contre les Finnois occupant le sud-ouest de l’actuelle Finlande en 1157. Elle permit leur rapide christianisation, au moment où, de leur côté, des missionnaires russes de la République de Novgorod entreprenaient d’évangéliser les voisins orientaux de ces nouveaux convertis, les Caréliens, également d’ethnie finnoise (fin XIIème). La croisade visant les Prussiens, peuple balte dont les colons allemands installés plus tard sur leurs terres prendront le nom, déclenchée à l’initiative des Polonais, se solda en revanche par un complet désastre. En effet, les Prussiens ne se contentèrent pas de repousser l’assaut : ils envahirent la Pologne et, pour faire face à cette situation imprévue, le duc polonais de Mazovie dut implorer le secours des Chevaliers teutoniques, précédemment chassés de Terre Sainte.
La campagne anti-prussienne des Teutoniques débuta en 1230, alors que l’ordre des Chevaliers Porte-Glaives, créé moins de trente ans plus tôt à l’initiative de l’évêque de Riga (1202), achevait de conquérir les contrées baltes septentrionales de Courlande et de Livonie.
Les Teutoniques durent déployer des efforts considérables pour vaincre la résistance des Prussiens. Ce ne fut chose faite qu’en 1283 au terme d’une véritable guerre d’extermination. Mais les Porte-Glaives, sur leur flanc sud, et les Teutoniques, sur le flanc nord, se heurtèrent très vite à un dernier peuple balte hostile au christianisme : Les Lituaniens.
Ceux-ci, confrontés à la grave menace qui pesait sur leurs croyances et leurs libertés traditionnelles, s’étaient unis sous la conduite de leur grand-duc Rimgaudas (1204-1239) et avaient infligé de cuisants revers aux Porte-Glaives, contraints dès lors de fusionner avec les Teutoniques (1237). Malgré leurs tentatives répétées, les moines-chevaliers ne réussirent pas à réduire les Lithuaniens qui acquirent au contraire une puissance extraordinaire. Avec le grand-duc Gediminas (1316-1341), leur Etat finit par englober les principautés russes des actuelles Biélorussie et Ukraine et leur empire s’étendit donc de la mer Baltique, où ils tenaient les Teutoniques en échec, à la mer Noire. Cet empire, dont les vassaux confessaient principalement l’orthodoxie, était toujours peuplé pour partie de païens baltes et dirigés par eux, au grand dam de l’Europe chrétienne. Mais le grand-duc Ladislas Jagellon (1377-1434), en épousant la princesse Hedvige de Pologne et en joignant ainsi ce royaume à ses possessions, renonça à la foi de ses ancêtres : baptisé et couronné roi de Pologne à Cracovie en 1386, il devint le premier souverain lithuanien de confession chrétienne – sans pour cela décider ses compatriotes à adopter d’emblée la foi nouvelle qu’ils avaient si longtemps combattue.
Notons qu’en 1386, date de la conversion de Ladislas Jagellon, les Ottomans, établis dans les Balkans depuis plus de trois décennies, venaient de lancer leurs premières incursions en Bosnie. Ils devaient bientôt remporter sur une coalition serbo-bosnienne la célèbre bataille de Kosovo Polje (1389). Nombre de Balkaniques islamisés, Grecs, Bulgares et Serbes de Macédoine, affluaient déjà dans les rangs de leurs armées. Ils constitueront l’essentiel des effectifs des troupes ottomanes qui prendront le contrôle de la Serbie et de la Bosnie-Herzégovine au cours du XVème siècle.
Lorsque la Réforme protestante, avec Luther, Zwingli et Calvin, et la Réforme catholique qui lui succéda (concile de Trente, 1545-1563) modifièrent de fond en comble la physionomie religieuse de l’Europe occidentale et centrale, les Balkans avaient déjà connu leurs premières vagues massives de conversion à l’Islam. Pour ne nous en tenir qu’à l’exemple bosniaque, les recensements ottomans (les defter) révèlent qu’en 1468, 0.88% du pays étaient musulmans, en 1485 : 11.90%, en 1489 : 14.52%, et en 1520-1535 : 38.65%, sans que l’on observe pour autant un afflux de colons turcs (1). A la même époque, la christianisation de l’Europe n’était pourtant pas achevée : en Scandinavie, la conversion des Lapons n’aura lieu qu’à partir des XVIème et XVIIème siècles, sous l’impulsion des missions protestantes et orthodoxes venues de Suède et de Russie.
Très tôt, l’Islam d’Europe a été représenté majoritairement non par des envahisseurs, Arabes et Berbères à l’ouest, Turcs à l’est, venus peupler la périphérie de notre continent, mais par des autochtones convertis, Ibéro-Romains et Wisigoths espagnols, Grecs de Sicile et de Calabre, Slaves du Sud, Albanais, Valaques et autres Balkaniques.
(1) Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine, op. cit., p. 65
L’héritage grec de l’Islam
L’Islam ne s’européanisa pas seulement en se répandant sur notre continent et en emportant l’adhésion de larges populations européennes : il recueillit aussi l’héritage antique, celui de la pensée philosophique et scientifique grecque qu’il transmit à l’Occident qui l’avait occulté et celui, plus politique, des monarchies hellénistiques et de l’Empire romain que les sultans ottomans prétendirent arracher à Byzance, puis à Vienne, où résidait l’empereur germanique, et à Rome elle-même.
L’occident chrétien avait rompu avec l’hellénisme en partie sous l’effet des circonstances – les invasions lombarde et slave provoquèrent à partir de la seconde moitié du VIème siècle un retrait byzantin d’Italie et d’Illyricum et interrompirent les échanges entre Rome et Constantinople -, en partie de sa propre volonté : il existait un fort sentiment anti-grec en Occident, moins à Rome, où l’Eglise usa jusqu’au IVème siècle inclus du grec comme langue liturgique (2), qu’Espagne, avec Isidore de Séville, ou en Dalmatie, avec saint Jérôme, l’auteur de la Vulgate, traduction latine des Saintes Ecritures. L’Orient chrétien lui-même avait liquidé ou laissé perdre maintes expressions de l’hellénisme. Les autorités y fermèrent peu à peu toutes les écoles de philosophie, derniers refuges du paganisme – Justinien supprima celle d’Athènes en 529 -, et nombre de bibliothèques y furent saccagées ou brûlées par des prosélytes, notamment celles d’Alexandrie dont on attribuera faussement la destruction aux conquérants arabes (3). Seule ou presque, la bibliothèque impériale de Constantinople réussit à sauvegarder un temps les manuscrits grecs en sa possession grâce au travail de ses copistes.
(2) Jean Daniélouet Henri Marrou, op.cit., p.229.
(3) Sigrid Hunke, op. cit., p. 216-217. Cette accusation de vandalisme portée à l’encontre de l’Islam, reprise il y a peu par Alexandre del Valle (in Islamisme et Etats-Unis. Une alliance contre l’Europe, Lausanne, l’Age d’Homme, 1997, p. 90), acquiert un relief particulier quelques années à peine après que les artilleurs serbes se furent acharnés, par un pilonnage intensif, à détruire la bibliothèque de l’Institut d’études orientales de Sarajevo, les milliers de volumes et les centaines de milliers de documents d’archives qu’elle contenait, témoignages irremplaçables de la civilisation ottomane dans les Balkans.
Malheureusement, ce travail prit fin à l’époque justinienne et le patrimoine de la Grèce antique recueilli dans la ville impériale s’étiola lentement (1).
Les Arabes, après s’être emparés d’une partie substantielle des territoires byzantins, s’efforcèrent de sauver ce qu’ils purent de ce patrimoine. Souverains et mécènes privés dépensèrent des fortunes à collationner pieusement des dizaines de milliers d’ouvrages grecs, certains chefs de guerre arabes – tel le calife abbasside al-Mamûn – obligeant même par traité les empereurs byzantins qu’ils avaient vaincus à leur céder des collections entières (2). Une fois acquis, ces ouvrages étaient traduits du grec ou du syriaque (3) en arabe. Cette œuvre colossale fut principalement entreprise et menée à bien au sein de la Maison de la Sagesse (Bayt al-Hikma) créée à Bagdad en 832 à l’instigation d’al-Mamûn. Les textes ainsi recueillis furent plus tard traduits de l’arabe en latin au XIIème siècle à Tolède, siège d’une école d’interprètes fondée dans cette ville reprise aux musulmans par l’évêque du lieu très féru de culture arabe, et purent ainsi être redécouverts et lus partout en Occident (4).
Les apports islamiques à la civilisation occidentale
Outre les écrits des philosophes et des savants de la Grèce antique, les Arabes nous firent parvenir des éléments intellectuels et matériels empruntés à d’autres civilisations orientales. Les chiffres indiens, devenus pour nous les « chiffres arabes », et le zéro, lui aussi originaire des Indes, en sont un exemple. Mais les Arabes ne se contentèrent pas de ce rôle d’intermédiaires ; ils corrigèrent et améliorèrent sur bien des points ces différents legs à telle enseigne que nous leurs devons l’essentiel de ce qui rendra possible l’essor de la modernité occidentale. L’auteur allemand Sigrid Hunke a procédé à l’inventaire des apports arabo-musulmans sans lesquels l’Europe n’aurait pu devenir ce qu’elle est. Nous renvoyons donc le lecteur, pour de plus amples informations, à l’ouvrage de Sigrid Hunke. Il n’est toutefois pas inutile d’énumérer très rapidement les plus importants de ces apports.
Les Arabes héritèrent des Chinois l’invention du papier qui permit l’émergence de la civilisation du livre et le développement de l’instruction à un niveau encore jamais atteint même chez les Grecs, et suscita l’engouement de larges masses pour la lecture et les beaux ouvrages. Le centre ville de Sarajevo, dans la Bosnie ottomane, ne comptait pas moins de deux rues occupées par des échoppes de relieurs (5). Il est vrai que l’Islam était la religion du Livre par excellence, centrée sur l’étude du Coran.
(1) Alain Ducellier, Byzance et le monde orthodoxe, op. cit., p. 51 et 54
(2) Sigrid Hunke, op. cit., p.227
(3) Les Syriens de confession nestorienne ou monophysite et de culture araméenne persecutes par les Byzantins avaient, eux aussi, avant les Arabes musulmans, cherché à preserver une grande part de l’érudition hellénique
(4) Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Paris, Gallimard, 1986, p. 38 et suivantes
(5) Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine, op. cit., p. 71
Les Arabes se distinguèrent également dans le domaine des sciences exactes et dans celui de la médecine. On leur doit ici nombre d’innovations « souvent plagiées et faussement attribués à d’autres », auxquelles il faut ajouter, souligne Sigrid Hunke, « le présent sans doute le plus précieux de tous : une méthode de recherche scientifique qui a préparé la voie à l’actuel développement, combien prodigieux, de la connaissance et de la maîtrise de la nature (1) ».
A cela ne se limitèrent pas leurs apports. L’influence arabo-musulmane se fit également sentir sur le gouvernement des hommes et la gestion de la chose publique, notamment en matière administrative, fiscale et financière, avec le système des impôts progressifs, la mise en place du rôle des contribuables et du cadastre destiné à définir l’assiette de la taxe foncière, avec le service des douanes et les monopoles d’Etat. Les Arabes dessinèrent, plus d’un demi-millénaire après la réforme dioclétienne de l’Empire romain, le modèle dont devaient s’inspirer les monarchies absolutistes d’Europe. D’autre part, ils apportèrent beaucoup au commerce occidental, en lui léguant les règles précises en usage chez eux et en mettant à la disposition de l’Occident des produits qui y étaient recherchés et goûtés, qu’ils vendaient aux représentants des républiques maritimes italiennes et dalmates. Ils contribuèrent de la sorte à assurer la prospérité de ces dernières et à transformer le quotidien des élites puis des masses occidentales, leur alimentation, leur vêture, leur ameublement, leur mode de vie.
Par ailleurs, la civilisation islamique généra l’idéal chevaleresque, qui, plongeant ses racines au cœur de l’Arabie pré-musulmane, trouva sa parfaite illustration dans le Conte du Graal de Wolfram von Eschenbach quand le sarrasin Feirefiz refuse d’ôter la vie de Parsifal, son ennemi vaincu, et devient son frère d’armes. Elle donna naissance à l’amour courtois – l’amour du Dieu unique s’éprouvant chez le musulman andalou à travers celui de Sa créature – et, plus prosaïquement, à la galanterie, à la poésie rimée, à la musique rythmée et mesurée et aux instruments musicaux les plus variés, guitare, luth et mandoline et autres tambour et tambourin.
Il n’est pas jusqu’aux paysages européens qui n’aient été modifiés à son contact du fait de l’introduction sur notre continent, à l’initiative des envahisseurs musulmans, de nouvelles essences végétales et de nouvelles cultures favorisées par les méthodes d’irrigation que les Arabes y avaient simultanément importées. N’omettons pas de signaler également l’introduction de nouveaux styles architecturaux affectant les constructions militaires – la place-forte rectangulaire inspirée de la casbah connut rapidement un grand succès dans l’Europe médiévale, Prusse comprise où les Chevaliers teutoniques construisirent un nombre important de châteaux de ce type -, les édifices religieux et bâtiments publics – l’arc en ogive employé dans l’architecture arabo-musulmane engendra les romans pisan et bourguignon, le gothique et, en pays anglo-saxon, le style Tudor, tous fort prisés des romantiques.
(1) Sigrid Hunke, op. cit., p. 249
Ces apports arabo-musulmans gagnèrent l’Occident grâce au commerce vénitien et
Génois, grâce également aux Croisades qui, bien que suscitées par l’hostilité de l’Occident à l’égard de l’Islam, familiarisèrent le premier avec le second. Ils transitèrent par la Sicile, l’Espagne et les Balkans ottomans et décidèrent d’une certaine forme d’islamisation, à son corps défendant, de l’Europe. Mais les échanges entre les deux mondes, les deux civilisations qui s’affrontaient ne furent pas à sens unique. Des milliers, des dizaines de milliers d’européens participèrent, en effet, d’une manière décisive à la formation de la civilisation islamique, et ce, avant même que l’islam n’ait pénétré en Europe.
Les Slaves, maîtres du monde musulman
Parmi les peuples européens, les Slaves se montrèrent indiscutablement les plus nombreux et les plus prompts à passer à l’Islam. Dès les premiers chocs entre Byzance et les conquérants arabes au VIIème siècle, des contingents slaves de l’armée byzantine firent défection et choisirent le camp musulman. Ce fut le cas en 664-665 de 5000 d’entre eux, puis en 692-693 de 20 000 autres. Par la suite, des Slaves faits prisonniers par les Arabes au cours de campagnes militaires au nord de la mer Noire reçurent, avec pour mission de les défendre contre les « Romains », des terres situées aux frontières de l’Empire byzantin et de l’Etat omeyyade (1). Les Slaves occupèrent dans ce dernier, à Damas et surtout à Cordoue en Espagne, dans l’Etat Fatimide et, enfin, dans l’Etat ottoman une place considérable.
Ils avaient été très tôt l’objet d’un intense trafic d’esclaves, tant et si bien que le mot esclave lui-même provient de leur ethnonyme. Vendus sur le marché de Prague, en territoire « franc », à des marchands juifs ou vénitiens, ils étaient ensuite revendus et acheminés en pays musulman où on faisait d’eux des guerriers ou des eunuques (2). Très appréciés pour leur combativité et leur zèle religieux sitôt islamisés, ils parurent vite indispensable aux souverains arabes et turcs.
Les Fatimides constituèrent très tôt dans la Sicile qu’ils avaient conquise, une marine composée de Slaves (probablement des Slaves de Dalmatie : des Croates) placés sous le commandement de l’un des leurs, l’amiral Sâbir, qui écuma les côtes italiennes. A la fin du Xème siècle, leurs compatriotes occupaient d’ailleurs, aux dires du géographe Ibn Hawkal, le principal quartier de Palerme. Il est donc vraisemblable qu’une partie substantielle des « Arabes » de Sicile ait été, outre des convertis locaux, Grecs de culture ou d’obédience (la Sicile, au moment de la conquête musulmane, relevait, politiquement, de l’Empire byzantin et, religieusement, du patriarche de Constantinople), des Européens d’origine slave.
(1) P.B. Golden, « Al-Sakâliba (les Slaves). 1. Les Sakâliba d’Europe du Nord et de l’Est », in Encyclopédie de l’Islam, tome VIII, Leyde, E.J. Brille, 1995, p.903
(2) Venise était au Moyen Age la plaque tournante du commerce maritime des esclaves. C’est à Venise que plusieurs disciples de Cyrille et Méthode, réduits en esclavage après que le clergé franc eut fait main basse sur l’Eglise de Moravie, furent rachetés et rendus à la liberté par un émissaire byzantin de passage (Francis Dvornik, Les Slaves, Byzance et Rome au IXème siècle, op. cit., p. 298-299
En Afrique du Nord, dans la partie centrale de l’Etat Fatimide, les Slaves remplacèrent peu à peu aux postes de responsabilité les Berbères, que leur adhésion à la dissidence kharédjite et leur indocilité avaient rendus suspects aux yeux des souverains (1).
Les chefs de guerre slaves et leurs troupes présidèrent à l’expansion territoriale et à la montée en puissance de l’Etat Fatimide. Sous le règne du Calife al-Muizz, le Croate Djawhar (né à Cavtat, près de Dubrovnik, à une date inconnue, mort en 992) défit les armées berbères et les Omeyyades d’Espagne, gagnant pour un temps le Maghreb occidental aux Fatimides. Il se tourna ensuite vers l’Egypte, la Palestine, la Syrie et le Hedjaz qu’il conquit tour à tour. Devenu gouverneur de l’Egypte, il y restaura les finances publiques, y fonda la ville du Caire et la mosquée al-Azhar (2). A la même époque, un autre Slave, l’ustâdh (l’eunuque) Djawdhar, assuré de l’entière confiance d’al-Muizz, dirigeait de fait le gouvernement califal (3). L’ustâdh Bardjawân, qui fut plusieurs années durant chef du gouvernement avant que le calife Fatimide al-Hâkim, qu’il avait protégé et soutenu, ne le fasse poignarder en avril de l’an 1000 par l’ustâdh Raydan, était probablement lui aussi – de même que son assassin – d’ethnie slave (4). Le fils du glorieux Djawhar, commandant en chef des armées d’al-Hakim, tomba également sous les coups de tueurs agissant pour le compte du calife. Ces meurtres successifs marquèrent le déclin de l’empire slave sur l’Etat Fatimide.
Les Omeyyades de Damas avaient les premiers utilisé les services des Slaves. Quand, après leur chute et la fuite en Espagne de leur dernier représentant, Abd al-Rahmân, un nouvel Etat omeyyade vit le jour à Cordoue, esclaves et mercenaires slaves affluèrent dans la péninsule ibérique. Le calife Abd al-Rahman III put disposer ainsi d’une armée de 14 000 Slaves que commandait le vizir Badr al-Saklabî (« Badr le Slave »). L’élément slave ne tarda pas à vouloir régenter l’Espagne musulmane, prenant une part active aux crises et soubresauts politiques qui l’agitaient. Lorsque le califat de Cordoue disparut, les Slaves formèrent leurs propres Etats ou taïfas à Alméria, Denia, Tortosa et Valence, sur la côte méditerranéenne. Ces Etats (Denia surtout, sous l’impulsion de son prince, Mudjâhid) furent, au même titre que le califat défunt, des foyers de culture arabo-musulmane, mais il s’y développa une forte antipathie à l’encontre des Arabes. En dépit de leur islamisation, de leur arabisation linguistique et de leur contribution notable à la vie intellectuelle locale (5), les autochtones (Muwallads) et Slaves musulmans d’al-Andalous conservaient une claire conscience de leurs origines et se heurtaient souvent aux Arabes et aux Berbères dont ils contestaient la prépondérance.
(1) C.E.Bosworth, « Al-Sakâliba. 2. Dans les régions centrales du califat», in Encyclopédie de l’Islam, tome VIII, op. cit., p. 908-909
(2) H.Monès, « Djawhar al-Sikillî », in Encyclopédie de l’Islam, tome II, Leyde et Paris, E.J.Brill et G.P.Maisonneuve et Larose, 1965, p. 507-508
(3) M.Canard, « Djawdhar », in Encyclopédie de l’Islam, tome II, op. cit., p. 503-504
(4) Bernard Lewis, « Bardjawân », in Encyclopédie de l’Islam, tome I, Leyde et Paris, E.J.Brill et G.P.Maisonneuve, 1960, p. 68-69
(5) Loin de s’adonner qu’au métier des armes et à la politique, les Slaves avaient manifesté d’évidentes dispositions artistiques et littéraires comme en témoigne, entre autres, l’exemple de l’architecte Ibn Djafar al-Saklabî, à qui l’on doit le mihrâb de la grande mosquée de Cordoue, et du poète Habîb al-Saklabî, attaché à défendre la réputation des siens (Christophe Dolbeau, op. cit., p. 18 ; et Smail Balić, Das unbekannte Bosnien, op. cit., p. 83). Quant aux Muwallads, ils comptaient dans leurs rangs le célèbre théologien et poète d’ascendance wisigothique Ibn Hazm, adversaire acharné de l’école mâlikite, prédominante dans l’Islam andalou, et codificateur de l’amour courtois (Sigrid Hunke, op. cit., p. 366 ; et André Miquel, L’Islam et sa civilisation, VIIème-XXème siècle, Paris, Armand Colin, 1977, p. 171)
Mise à part celle de Denia, les principautés issues de l’éclatement du califat de Cordoue ci-dessus mentionnées n’eurent qu’une existence assez éphémère et l’importance des Slaves en Espagne décrut à mesure que se tarissait leur principale source de recrutement : le trafic d’esclaves d’Europe centrale et orientale, qui cessa peu à peu au cours du XIème siècle(1).
La présence slave en Islam connut une éclipse de quelques décennies. Avec la reconquête progressive par les puissances chrétiennes des territoires européens sous souveraineté musulmane, le divorce semblait désormais prononcé entre l’Islam et l’Europe. Dans la réalité, il n’en fut rien.
L’Empire ottoman empire européen
Chassés d’Espagne et repoussés vers le Maghreb, les musulmans y subissaient les audacieux coups de main des Portugais et des Espagnols qui avaient pris pied en plusieurs points de la côte nord-africaine. Pour parer au danger d’une éventuelle invasion du Maghreb, ses dirigeants avaient réagi de deux manières : en se plaçant sous la protection du sultan ottoman et en se lançant dans la guerre de course contre les marines européennes. Ils constituèrent alors des équipages de corsaires à partir d’une masse sans cesse renouvelée de « renégats » occidentaux, anciens captifs convertis ou simples aventuriers (2).
Rapidement, les capitaines de navires corsaires, les raîs, en vinrent à partager le pouvoir dans les Régences barbaresques (Alger, Tunis et Tripoli) avec les janissaires qu’Istanbul avait envoyés sur place ou à l’exercer seuls. Ces raîs étaient bien souvent des Européens : Ali Bîtchnîn et Ustâ Murâd, respectivement maîtres d’Alger et de Tunis aux alentours de 1640, venaient tous deux d’Italie (3). La Tunisie connut même au XVIIème siècle une dynastie de gouvernants corses, les Mouradites. Le premier d’entre eux, Murâd Kûrsû (« Murâd le Corse ») avait été nommé pacha par la Sublime Porte. Ses descendants (4) lui succédèrent jusqu’en 1702.
(1) P.Guichard et Mohamed Meouk, «Al-Sakâliba. 3. En Occident musulman», in Encyclopédie de l’Islam, tome VIII, op. cit., p. 910
(2) Concernant ces renégats, on lira les ouvrages de Lisbeth Rocher et Fatima Cherquaoui, D’une foi l’autre, les conversions à l’Islam en Occident, Paris, Seuil, 1986 ; et de Bartolomé et Lucile Benassar, Les Chrétiens d’Allah, Paris, Perrin, 1989
(3) André Raymond, « Les provinces arabes (XVIème – XVIIIème siècle) », in Histoire de l’Empire ottoman, op. cit., p. 405-406
(4) Ibid., p. 414
En Tripolitaine, ce furent deux Grecs de l’île de Chios (1) qui tinrent l’un après l’autre les rênes du pouvoir de 1633 à 1672.
A l’autre extrémité de l’Empire ottoman, l’occupation des Balkans renoua les liens anciens entre les Slaves et le monde musulman maintenant assujetti aux sultans d’Istanbul. Les Slaves du Sud partiellement islamisés furent si bien intégrés dans l’Empire qui les avait soumis qu’ils en devinrent en peu de temps, concurremment aux Albanais, la classe dirigeante. En leur sein furent choisis les soldats et les officiers des troupes d’élite, les généraux et les hauts fonctionnaires. Mais ils fournirent également à l’Empire nombre de théologiens et d’écrivains dont la perception de l’Islam et la contribution aux littératures turque, arabe et persane enrichirent considérablement la civilisation musulmane (2).
Il n’est pas exagéré de dire que l’Empire ottoman fut un empire européen, à cause de son ancrage territorial, du projet politique qui anima ses plus grand souverains et de l’origine géographique de l’élite qui le dirigea.
Les Ottomans ne restèrent pas longtemps confinés dans les limites territoriales du petit émirat turcoman contigu à l’Empire byzantin, placé à l’extrémité nord-occidentale de l’Anatolie, dont leur prince éponyme, Osmân, avait été le fondateur. Associés par les Byzantins, qui firent plusieurs fois appel à leurs services, aux vicissitudes de leur histoire politique, ils s’implantèrent rapidement dans les Balkans où ils installèrent leur capitale, Andrinople, en 1366. En quelques décennies, ils se saisirent de la plus grande partie de la péninsule, vassalisant tour à tour les Bulgares et les Serbes. En Anatolie, en revanche, ils se heurtèrent à une très forte opposition de la part des autres émirats turcomans. De toute évidence, le centre de gravité de l’Empire ottoman naissant se situait en Europe, dans ce que les Ottomans appelaient leurs possessions de « Roumélie ».
La bataille d’Ankara en 1402 confirma le caractère nettement européen de l’Empire. Les troupes ottomanes, avec à leur tête le sultan Bâyezîd lui-même, furent mises en déroute par l’armée de Tamerlan. Mais c’est à la défection de leurs contingents turcs anatoliens, passés à l’ennemi, que les Ottomans durent leur défaite. Les contingents européens, en particulier les Serbes commandés par le prince Stefan Lazarević, résistèrent jusqu’au bout aux guerriers timourides. Au lendemain de ce désastre, la Roumélie resta fidèle aux Ottomans tandis que la plus grande partie de l’Anatolie recouvrait son indépendance. « Après la bataille d’Ankara, l’empire ottoman est un empire européen qui, depuis Andrinople, refait la conquête de l’Asie. On ne saurait trop insister sur ce point, que, pour des r