09.09.2009

Roumanie : un village turc oublié par le temps

Evenimentul Zilei
Roumanie : un village turc oublié par le temps
Traduit par Ramona Delcea

Sur la Toile :

Publié dans la presse : 30 août 2009
Mise en ligne : mardi 8 septembre 2009
Près de 33.000 Turcs vivent sur les bords de la mer Noire et dans le delta du Danube, leur communauté comptant parmi les 18 minorités reconnues en Roumanie. Dans le vaste territoire de la Dobrogea, l’un de leurs villages, Baspunar, est le seul du pays où n’habite pas un seul Roumain. La vie s’y organise autour d’une unique source d’eau potable appelée « cişmea ».

Par Mariana Apostol

La Dobrogea est le territoire le plus ancien de Roumanie. Son relief dénivelé conduit les voyageurs à l’épuisement et leur donne le sentiment d’être de courageux aventuriers. Sur place, on découvre avec stupeur les fameuses collines de Moreni connues pour leurs pistes d’enduro. On prend également conscience que Bucarest n’est pas la plus exposée aux tempêtes de poussière.

D’immenses et puissants nuages font en effet perdre la vue et le souffle aux visiteurs. Pourtant aucune bouteille d’oxygène n’est à portée. La bouffée d’air salvatrice vient enfin lorsqu’au loin une tour blanche surgit comme par miracle. Seule l’odeur de fumier rappelle alors aux sens qu’on se trouve bien sur terre.

C’est le village de Bastpunar, ou Fântâna Mare (La Grande Source), petite localité du département de Constanţa, située à 10 km de la Bulgarie. Seule fortification empêchant l’entrée au village, un troupeau d’oies têtues qui a décidé de pondre au beau milieu de la route. Ce n’est pas un village comme les autres, mais une localité frontalière peuplée exclusivement de Turcs, environ 400, dont la seule source d’eau potable est une « cişmea », un point d’eau situé au cœur du village.

Grand vacarme sous la trémie en pierre qui cache la source : des enfants avec des bidons, des vieillards avec des petites bouteilles usées ; ils s’entassent tous pour remplir leurs récipients, comme si l’heure de fermeture du robinet allait sonner.

Ce n’est pourtant pas le cas. Depuis sa naissance, il y a 2000 ans, la source a gardé le même débit et les incertitudes concernant son avenir ne sont pas d’actualité. Bien au contraire. L’ambassade de Turquie à Bucarest à promis d’aider les villageois à mettre en place un système de canalisation autour de la cişmea et à mettre du béton tout autour.

Les habitants de Baspunar ne sont pas les seuls à s’approvisionner depuis cette source qui jaillit comme par magie, d’un sol rocheux, aride et sillonné par des crevasses. Beaucoup d’habitants des trois villages voisins y viennent remplir leurs seaux et même des habitants des villes environnantes parcourent presque 100 km dans le même but. Selon notre guide, l’eau de la source peut être conservée pendant toute une année sans qu’elle perde de ses qualités et sans subir d’altération.

L’existence du village remonterait, selon l’historien de Baspunar, à l’an zéro. Une histoire fantastique sur son apparition est racontée par les villageois. Il semblerait que la Dobrogea fut inondée à cette époque et la crue laissa derrière elle un ravin, celui qui abrite le village de nos jours, entouré, comme à l’époque, par des collines de calcaire, hautes de plus de 30 mètres.

La forêt qui a poussé sur ces collines a donné naissance à la première source d’eau, d’où le nom de la localité : Fântâna Mare. L’épisode est fortement lié à une autre histoire ; celle d’un buffle qui, chaque soir, venait au village. Les habitants en ont déduit que le buffle venait assouvir sa soif et donc, qu’il devait y avoir une source. Ils ont suivi l’animal et c’est ainsi qu’ils ont trouvé le point d’eau.

Tensions avec les voisins bulgares

La cişmea continue d’attirer non seulement des consommateurs, mais aussi des curieux de toute la Roumanie. Cristea Gascan, le maire de la commune à laquelle appartient le village, cherche à développer un site touristique autour de ce petit bout de terre marqué par une légende ancienne et où vivent quelques 400 Turcs de confession musulmane.

Mais, au village, les voisins bulgares ne sont pas les bienvenus, loin de là. Chaque communauté insulte l’autre par delà les collines et lorsqu’elles se croisent, elles s’ignorent.

Sabatin, le représentant de la commune, raconte : « Les Bulgares sont les plus méchants. Nous nous entendons bien avec les Roumains, ils nous ont laissé vivre dans ces lieux. Par contre, quand nous nous sommes rendus un jour en Bulgarie faire le marché, tout le monde nous a ignoré parce qu’on parlait le turc. Au final, je me suis tellement énervé, que je me suis mis au milieu des Bulgares et j’ai crié fort pour qu’ils ne m’ignorent plus. Ils nous prennent de haut, alors qu’ils sont plus pauvres que nous et que leurs villages sont très dégradés ».

Des rituels solennels

Les messes du Ramadan résonnent dans les haut-parleurs et les radios. Dans la mosquée située derrière la source d’eau, au lieu d’une foule de croyants, trois femmes seulement sont assises dans la salle de prières, récitant un passage du Coran. Deux apprennent à lire l’arabe, la troisième est leur professeur. Elle a pris elle-même des cours en Turquie, grâce aux dons de plusieurs hommes d’affaires turcs et était retournée transmettre à ses co-villageois ce qu’elle avait appris. Ce serait, selon notre guide, une pratique courante au sein de la communauté turque.

La purification par l’eau est un autre tradition que les villageois ont gardée. Les femmes rentrent chez elles et, à 13h30, le serviteur de la mosquée, qu’ils appellent « Ogea » fait son apparition. C’est un jeune homme aux cheveux bruns de 21 ans, qui baisse son regard après avoir salué les invités en guise de respect. Il s’appelle Revan, mais tout le monde l’appelle Monsieur Ogea. Avant la messe, la tradition veut qu’il exécute un rituel de purification par l’eau.

Il se déchausse à l’entrée de la mosquée, se lave les mains trois fois, il se lave la bouche, le nez et les coudes. Ensuite, avec sa main droite, il laisse couler de l’eau du haut de sa tête jusqu’à sa poitrine et finit par se laver les oreilles et les pieds. Enfin, il met un voile sur sa tête et se couvre d’un long manteau noir, appelé « gipee ».

Avant de dérouler son rituel solennel, Revan appelle ses croyants à la prière à l’aide d’un haut-parleur. Cet appel prend la forme d’une chanson. Les femmes du village rappellent leurs poules qui crèvent de chaud, les enfants allument les radios et de la musique court dans toute la vallée. Le Ramadan, semble-t-il, n’est pas la fête de tous les Turcs.

 

23.08.2009

Minorités au Kosovo : les Bosniaques ne peuvent pas se rendre dans leur « mère-patrie »

Le Courrier du Kosovo

Minorités au Kosovo : les Bosniaques ne peuvent pas se rendre dans leur « mère-patrie »

Traduit par Nerimane Kamberi
Sur la Toile :
Mise en ligne : jeudi 6 août 2009
La Bosnie-Herzégovine n’a pas reconnu l’indépendance du Kosovo et ne reconnaît pas non plus les passeports du nouvel État. Les premières victimes en sont les quelque 30.000 Bosniaques du Kosovo, qui ne peuvent se rendre en Bosnie qu’avec un passeport serbe, que tous n’ont pas. Certaines familles sont ainsi séparées depuis 20 ans par les guerres et les nouvelles frontières. Reportage auprès des Bosniaques de Vitomirica, près de Peć/Peja.

Par Serbeze Haxhiaj

Les restes de son unique frère ont été enterrés le 11 juillet au Mémorial de Potočari, près de Srebrenica, mais Šefka n’a pas pu se rendre à l’enterrement, faute de passeport. Cette Bosniaque de Peć/Peja n’a pas pu rendre visite à sa famille depuis neuf ans. Depuis que son passeport serbe est périmé.

Ce fut pour elle un jour plein de tristesse, 14 ans après que son père et son frère ont été tués lors du massacre de Srebrenica, quand les forces serbes ont exécuté plus de 8.000 Bosniaques. Šefka ne cache pas sa colère contre le gouvernement bosniaque et celui du Kosovo.

« Ma mère m’a téléphoné, elle a assisté à l’enterrement avec mes soeurs et mes tantes. Mon frère avait 19 ans quand il a été tué, seule une partie de ses restes ont été enterrés, on n’a pas tout retrouvé. Les restes de mon père n’ont pas encore été retrouvés », raconte, en larmes, Šefka Suljević. Selon elle, la décision de la Bosnie de ne pas reconnaître l’indépendance du Kosovo ainsi que le passeport du nouvel État représente une forme de discrimination envers les Bosniaques du Kosovo.

Pour les Bosniaques du Kosovo, leur patrie ne veut pas d’eux. Les seuls qui puissent se rendre en Bosnie sont ceux qui possèdent des papiers d’identité serbes ou ceux de pays étrangers.

Des papiers pour les enterrements

Kemija Halili du village de Hajvali a, elle aussi, le même problème. Cela fait neuf ans qu’elle n’a pas pu se rendre à Tuzla pour voir sa famille. « Ma mère est très malade. Elle est paralysée depuis près de deux mois, tandis que mon frère est un invalide de guerre. Je ne peux me rendre là-bas et eux ne peuvent pas venir ici », explique Kemija. Depuis neuf ans, leur seul moyen de contact est le téléphone. « Si je pouvais, d’une manière ou d’une autre, entrer en Bosnie, je pourrais régler mes papiers. Pour le moment, c’est impossible ». La seule solution qui lui reste est de passer illégalement la frontière.

À la fin de l’année 1979, Kemija avait décidé d’épouser un Kosovar. A cette époque, il n’y avait pas de problème de passeport, de frontière ni de visa. L’État yougoslave permettait de circuler librement sur tout le territoire. Trente ans plus tard, les changements politiques ne lui permettent plus de voir sa famille.

Ces cas de violation de droit de la personne ne sont pas isolés au Kosovo. La liberté de circulation est limitée par les changements de frontière. Hajriz Smajlević, un habitant de Vitomirica, le principal village bosniaque du Kosovo, près de Peć/Peja, n’a pas pu se rendre depuis des années en Bosnie. L’an dernier son frère est mort. Avec sa femme, il a tenté de passer illégalement la frontière pour se rendre à son enterrement, mais ils ont été arrêtés par la police et, après une nuit passée au poste, ils sont revenus à la maison. « Nous avions un enterrement et nous ne trouvions pas de solution pour nous y rendre. C’est ainsi que nous avons tenté de passer la frontière du Monténégro la nuit. Mais la police de Goražde, en Bosnie, nous a repéré et ils ont commencé à tirer jusqu’à ce qu’on se rende. Bien sûr, nous n’avons pas pu être présents à l’enterrement ».

Hajriz est originaire de Mostar. Dans les années 1980, il était venu travailler à la caserne de Peć/Peja, et il s’est installé au Kosovo. « C’est très injuste. Cela fait presque dix ans que je n’ai pas vu mes proches », s’indigne-t-il. Beaucoup de Bosniaques ont essayé de traverser illégalement la frontière du Montégro pour aller en Bosnie, afin de se procurer des documents d’identité.

Džezair Murati, président du parti bosniaque Vakat estime que les Bosniaques du Kosovo sont victimes d’une grande discrimination de la part de l’État bosnien. « Les Kosovars, tout d’abord ceux d’origine bosniaque, sont discriminés par l’État bosnien. La Bosnie reconnaît les passeports serbes et ne reconnaît pas ceux des Bosniaques qui voyagent avec des passeports kosovars. Ce n’est pas seulement le problème des relations familiales, c’est aussi le problème de 200 étudiants bosniaques du Kosovo qui étudient en Bosnie, et aussi celui de tous les Kosovars qui doivent se rendre en Bosnie ». La moitié de la famille de Džezair Murati vit en Bosnie, mais celui-ci n’a pas pu lui rendre visite depuis la fin de la guerre. Une autorisation du ministère des Affaires étrangères de Bosnie-Herzégovine n’a pas pu l’aider à entrer dans ce pays.

Un enjeu politique

Džezair Murati a déclaré que la communauté bosniaque allait demander au chef du Bureau Civil International (ICO) Peter Feith de faire pression sur la Bosnie par le biais du Parlement européen. « Il n’est pas normal que les Bosniaques, majoritaires en Bosnie-Herzégovine, soient obligés de discriminer leurs compatriotes du Kosovo ».

Les représentants de la communauté bosniaque du Kosovo, malgré les plaintes et les pétitions qu’ils ont adressées au gouvernement bosniaque, n’ont reçu aucune réponse jusqu’à présent. Numan Balić, président du Parti bosniaque de l’action démocratique (SDA) et député au Parlement du Kosovo, pense que c’est un vrai problème que les Bosniaques ne puissent se rendre en Bosnie munis d’un passeport kosovar. Et ce problème a été créé par les Croates et les Serbes qui siègent au Parlement de Bosnie-Herzégovine.

« L’État bosnien est obligé de pratiquer cette discrimination à cause de ses problèmes internes. Nous avons demandé que tous les documents de voyage du Kosovo soient enfin reconnus ». Selon Numan Balić, même les représentants du SDA doivent voyager avec un passeport serbe. « C’est absurde, nous voyageons avec un passeport serbe. L’État bosnien reconnaît les passeports serbes mais ne permet pas aux Bosiaques du Kosovo d’entrer en Bosnie ».

Le gouvernement du Kosovo estime également que la Bosnie pratique une politique discriminatoire envers ses compatriotes du Kosovo. Le ministre de l’Intérieur Zenun Pajaziti reconnaît que les efforts du Kosovo pour convaincre les autorités bosniaques de reconnaître le passeport du Kosovo ont été jusqu’à présent vains. « Nous avons essayé d’expliquer à l’État bosniaque que reconnaître le passeport kosovar serait une bonne mesure pour tous les citoyens, bosniaques et kosovars. Il existe de nombreux intérêts communs d’affaires, des liens de famille et d’autres encore que l’État bosnien doit prendre en considération ». Selon Zenun Pajaziti, le gouvernement du Kosovo n’a pas pu trouver de solution, même provisoire, pour les Bosniaques du Kosovo.

Zoran Petković, ministre-adjoint des Affaires étrangères de Bosnie-Herzégovine, ne considère pas l’impossibilité de voyager en Bosnie avec un passeport kosovar comme une discrimination. « La question de la reconnaissance des passeports du Kosovo est directement liée à la reconnaissance du Kosovo comme État indépendant. Conformément à la Constitution de la Bosnie-Herzégovine, c’est la Présidence qui décide de la reconnaissance d’un État et, malheureusement, je ne peux pas dire si et quand elle le fera ».

Selon lui, « les autorités de Bosnie-Herzégovine ne discriminent pas les citoyens du Kosovo, quelle que soit leur nationalité. Les Kosovars qui désirent se rendre en Bosnie doivent demander un visa, qui est accordé par les autorités compétentes, chaque cas étant examiné individuellement. C’est la même procédure qui est pratiquée par tous les pays qui n’ont pas reconnu le Kosovo », explique Zoran Petković.

Mais Šefka et Hajriz n’ont pas pu profiter de cette possibilité. Il faut partie des quelque 30.000 Bosniaques du Kosovo - chiffre incertain - dont les liens de famille ont été coupés depuis la fin de la guerre.

Minorités au Kosovo : heureux comme les Turcs de Mamusha ?

Koha ditore

Minorités au Kosovo : heureux comme les Turcs de Mamusha ?

Traduit par Nerimane Kamberi
Sur la Toile :
Publié dans la presse : 13 juillet 2009
Mise en ligne : lundi 3 août 2009
52 projets différents réalisés en quatre ans, pour quelque cinq millions d’euros, ont changé la qualité de vie des habitants de Mamusha : éclairage public, asphaltage des rues, canalisation et système d’eau potable, création d’une maison de la culture, d’un dispensaire et d’une école moderne. Cette commune dont les habitants appartiennent majoritairement à la minorité turque du Kosovo a profité de nombreuses donations de la Turquie. Un modèle à suivre pour les minorités du Kosovo ?

Par Arben Ahmeti

Le gros village de Mamusha a été érigé en commune dans le cadre du processus de décentralisation, et avait été un projet pilote avant même le projet de Martti Ahtisaari. En 2005, les institutions du Kosovo avaient créé trois unités communales pilotes pour préparer la décentralisation. Une de ces unités était Mamusha.

Le projet pour le Kosovo de l’ancien Président finlandais permet aux communes du Kosovo d’avoir des liens directs entre elles et de recevoir des investissements de différents États. 6.000 habitants de la communauté turque du Kosovo profitent chaque jour des avantages du soutien de leur « mère patrie » et des facilités que leur offre le système multiethnique du Kosovo.

Le parc d’Ankara

Le parc d’Ankara, la mairie, financée par la commune de Osmangazi à Bursa, le dispensaire financé par la commune de Byjyk Qekmgeje à Istanbul, des pancartes et inscriptions en turc... Autant de signes de la présence de la Turquie partout dans la commune.

Le village qui autrefois n’avait ni eau, ni canalisation ni la moindre rue asphaltée, est aujourd’hui une commune, avec un parc, un dispensaire, un système moderne d’eau potable et chaque route est asphaltée.

Arif Bytyç est le maire de la commune de Mamusha. Comme tout le personnel de la mairie, il travaille dans un bâtiment moderne. Le bureau du maire est grand, le mobilier de style « eurasiatique » rappelle la chaleur d’Istanbul et la fraîcheur de Bodrum. « La création de la commune de Mamushë en 2005 a été marquée par un grand investissement des institutions du Kosovo pour la communauté turque », déclare le maire.

Il préfère évoquer d’abord du soutien des institutions du Kosovo avant de parler de celui de la Turquie. « Nous n’avons pas d’autre patrie. Notre patrie est le Kosovo. Je suis fier d’être Kosovar, et fier d’être de Mamusha. Le gouvernement du Kosovo a soutenu de nombreux projets pour la commune de Mamusha, quasiment tous les projets. » (…) Le maire parle des nombreux investissements : « dans toute son histoire Mamusha, n’avait jamais connu autant d’investissements qu’en cette période. Le dispensaire s’étend sur 450 mètres carré et possède un laboratoire moderne, avec toute la technique et les instruments nécessaires. Il n’y a plus besoin de se rendre à Prizren pour des analyses ». (…)

Les quatre jumelages de Mamusha

La commune de Mamusha est jumelé avec quatre communes de Turquie. Celles-ci construisent chaque jour à Mamusha et, pour le maire, ce modèle peut servir d’exemple.

« Nous sommes un modèle pour toutes les autres communautés minoritaires qui vivent au Kosovo. Les donations peuvent être trouvés par les communes avec lesquelles nous sommes jumelés mais, évidemment, il faut suivre la voie institutionnelle. Rien ne se fait avec des slogans politiques, mais avec du travail. Il faut que tout le monde reconnaisse l’État du Kosovo et travailler pour une vie meilleure. » (…)

19.07.2009

Bulgarie : les Pomaks sont-ils gagnés par le fondamentalisme musulman ?

Osservatorio sui Balcani

Bulgarie : les Pomaks sont-ils gagnés par le fondamentalisme musulman ?

Traduit par Caroline Target
Sur la Toile :

Publié dans la presse : 18 juin 2009
Mise en ligne : mercredi 24 juin 2009
Les Pomaks de Bulgarie sont-ils gagnés par une vague de fondamentalisme musulman ? Ribnovo est un village des montagnes de la Bulgarie du Sud-Ouest, exclusivement peuplé de Pomaks, des musulmans bulgares. Le maire du village vient d’être accusé de fondamentalisme islamique, ce qui a provoqué une intervention musclée de la police. Cependant, l’enquête n’a rien démontré.

Propos recueilles par Tanya Mangalakova

Le village montagneux de Ribnovo, peuplé exclusivement de Bulgares musulmans, des Pomaks, a été au centre de l’attention publique ces derniers mois. Tout a commencé dans la nuit du 16 mars 2009, lorsque l’Unité anti-terrorisme a fait irruption chez l’administrateur de la municipalité de Garmen, Ahmed Bashev. Après une longue perquisition, celui-ci a été conduit à Sofia pour y être interrogé.

Le député Yane Yanev avait d’abord accusé Ahmed Bashev et Murat Boshnak, professeur de religion islamique, d’avoir introduit par la force une forme de radicalisme islamique à l’intérieur de l’école du village. À Sofia, les services de sécurité ont interrogé Ahmed Bashev afin de trouver les preuves de ces accusations d’activités encourageant la haine ethnique et religieuse.

L’opération a rappelé le « processus de renaissance nationale » des années 1970 et 1980, lorsque le pouvoir totalitaire bulgare s’était lancé dans une assimilation forcée en bulgarisant des noms de tous ceux appartenant aux minorités musulmanes, particulièrement turque et pomak.

Le port de l’habit traditionnel pomak, le shalvari (large pantalon coloré) et la shamiya (le voile) par les femmes et les jeunes filles de Ribnovo, et l’enseignement de la religion islamique à l’école locale ont animé les débats ayant suivi les événements du mois de mars. Certains trouvaient ces faits préoccupants, d’autres, notamment des organisations pour la défense des Droits de l’homme et certains experts, ont défendu le maire et l’enseignant, soulignant qu’aucun élément concret n’était sorti de l’enquête et que, finalement, le « cas Ribnovo » ne serait qu’une affaire de populisme pré-électoral. Le Premier ministre, le socialiste Sergey Stanishev, a ensuite accusé Yane Yanev de « jouer avec le feu ».

Nous avons discuté de l’Islam à Ribnovo et des blessures laissées par le « processus de renaissance » avec le maire de Ribnovo, Ahmed Bashev.

Tanya Mangalakova (T.M.) : Le village de Ribnovo est connu pour sa population très croyante. Dans son livre Le processus de renaissance, l’historien Mihail Gruev écrit que, selon les données des services secrets communistes, il y avait à l’époque une quarantaine de hodža (guide spirituel) à Ribnovo. Le village est devenu particulièrement célèbre lorsque, le 29 mars 1964, les habitants se sont révoltés contre ceux qui voulaient changer leurs noms : ils sont descendus sur la place du village, faisant face à la milice avec des pierres, des bâtons et des haches. Après cet événement, le village a envoyé une délégation au Comité central du Parti, et Todor Zhivkov en personne a ordonné de suspendre l’opération et de mener une commission d’enquête sur place. Cette révolte a permis de retarder de sept ou huit ans la campagne nationale de bulgarisation forcée des noms...

Ahmed Bashev (A.B.) : Je connais les événements de 1964 par les récits de mes parents. Moi-même, j’étais à peine né à l’époque. À Ribnovo, au temps du régime, il n’y avait pas 40 hodzha, mais un seul. Après 1989, des informations tendancieuses sont apparues dans les journaux. On disait qu’à Ribnovo, les hommes s’habillaient comme des femmes pour échapper à la police et au pouvoir. Ce n’est pas la vérité. En 1964, les gens ont réagi de façon spontanée, descendant dans la rue pour se réunir. Ribnovo est encore un modèle de société fermée. Lorsqu’une famille est en difficulté, le clan élargi a le devoir de lui venir en aide. En 1964, ceux qui sont descendu dans la rue l’ont fait pour défendre leurs traditions, leurs noms et leur identité. Le pouvoir a estimé que les choses devenaient ingérables : les soldats ont été attaqués, les rues et le pont menant au village ont été coupés. Cela a ralenti le processus de renaissance. Todor Zhivkov a envoyé une commission dirigée par le général Ivan Bachvarov. Devant les habitants de Ribnovo, le général a prétendu que toute cette opération n’était qu’une erreur, et il a été porté en triomphe dans les rues du village. Tout cela c’est passé de façon spontanée, sans préméditation. »

T.M. : Beaucoup de médias ont écrit que la religion empêchait la modernisation du village. Quels liens existent-il entre tradition, religion et modernisation à Ribnovo ?

A.B. : Il y a 20 ans, même lors des jours les plus chauds de l’été, il fallait entrer dans la mosquée en manches longues ou avec sa veste, et son chapeau. Aujourd’hui, il est possible d’aller à la mosquée en manches courtes, et éventuellement d’y enfiler des pantoufles. L’islam à Ribnovo n’est plus aussi conservateur, il y a eu des changements, une modernisation. Même le mariage traditionnel, qui attire beaucoup de touristes, est en train de changer. C’est dommage, parce que l’on est en train de perdre le charme unique de cette cérémonie. Les traditions disparaissent et continueront de disparaître, lentement. En Bulgarie, le problème n’est pas l’islam ou le fondamentalisme islamique, qui n’a jamais vraiment existé, mais tout simplement le fait que certaines personnes aient une foi différente. Quant à Ribnovo, tant que les blessures du « processus de renaissance » ne seront pas cicatrisées, l’évolution vers la modernisation sera ralentie.

Ribnovo est un village unique où les femmes portent encore les vêtements traditionnels. Beaucoup croient que les jeunes filles voudraient s’habiller de façon plus moderne, mais que leurs parents les obligent à respecter la tradition.

Ce n’est pas une obligation. C’est une erreur de penser que les femmes de Ribnovo ne s’habillent pas « à l’européenne » par peur d’être jugées ou insultées dans le village. Cela existe peut-être, mais ma femme a toujours porté des vêtements modernes et personne n’a jamais rien trouvé à redire. L’opinion publique est un facteur très puissant que chacun tient en considération, dans le bien comme dans le mal... Cela aussi freine le développement du village. Lorsque je suis arrivé à Ribnovo en 1987, j’étais la seule personne possédant une instruction universitaire. Depuis, une école s’est ouverte au village et aujourd’hui les diplômés ne manquent pas, si bien que beaucoup sont au chômage... Le taux élevé d’émigration exerce également une forte influence sur la société locale. En ce moment, nous construisons une nouvelle route qui reliera directement Ribnovo avec la station de sports d’hiver de Bansko. Tous ces développements ouvrent les mentalités des gens, menant à une évolution rapide.

T.M. : L’irruption des forces spéciales dans votre maison, le 16 mars dernier, et les accusations de fondamentalisme islamique à Ribnovo, émises par Yane Yanev, ont rapidement fait la une des journaux. À votre retour, le village entier vous attendait pour vous porter en triomphe. Quelles ont été les conséquences de cet événement sur Ribnovo ?

(A.B.) : Les habitants de Ribnovo souffrent de ce qui est arrivé pendant le processus de renaissance. Il y a encore des personnes qui pleurent un père ou une mère tués à cette époque. Le jour même de mon transfert à Sofia, les gens de toute la région étaient prêts à réagir, et plusieurs voulaient partir à l’assaut de la capitale pour protester contre mon arrestation. Personnellement, je n’ai plus d’illusions. Depuis vingt ans, je milite pour la tolérance inter-ethnique et un État de droit. En 1989, tous les résultats obtenus par ce processus de renaissance, en matière de tradition et de costumes, par exemple, ont disparu d’un coup. On est retourné en arrière, comme pour se venger. Toutes les jeunes filles qui avaient jeté leur voile pour porter des vêtements « à l’européenne » ont remis leur shalvari et leur shamija, afin de démontrer leur indépendance face à la volonté politique. À Ribnovo, les gens réagissent rapidement dès que l’on porte atteinte à leur identité. L’effet est alors contraire à celui escompté : « Je porte le shalvari et la shamija. Viens donc essayer de me les prendre... »

« Stari Hamam », le vieux hammam de Novi Pazar

Le Courrier des Balkans

« Stari Hamam », le vieux hammam de Novi Pazar

Par nos envoyés spéciaux
Sur la Toile :

Mise en ligne : mardi 7 juillet 2009
Novi Pazar possède l’un des plus vieux hammams des Balkans, toujours en fonction. Cet édifice, construit en 1591, est intégré dans le complexe des termes de la ville, la Novopazarska banja. À la découverte d’un joyau oublié du patrimoine ottoman des Balkans et d’une pratique sociale toujours active. Un reportage réalisé dans le cadre du séminaire du Courrier des Balkans à Novi Pazar.

Texte : Mandi Gueguen et Jacqueline Dérens
Reportage audio : Béatrice André et Vanessa Pfeiffer
Photos : Marija Janković

MP3 - 1.9 Mo
Reportage audio : au cœur du hammam de Novi Pazar

« Ceux qui ont vu l’Est et l’Ouest, les terres et les mers, n’ont jamais vu une source si chaude de par le monde. »

Depuis sa construction par les Turcs en 1591, le vieux hammam de Novi Pazar reçoit tous les jours une centaine d’hommes et de femmes, de 6 heures du matin à 22 heures. Ce sont, pour la plupart, des habitués des lieux qui se succèdent : deux heures pour les hommes, deux heures pour les femmes. Protégé par l’Unesco depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le vieux hammam aurait grand besoin qu’on prenne soin de lui.

Les pouvoirs de la source

Son eau soufrée qui jaillit d’une source à 52°C jouit d’une réputation bien au-delà de la ville de Novi Pazar. On y vient de Macédoine, de Croatie et d’ailleurs. Sa teneur en minéraux et oligo-éléments excelle dans le soulagement des rhumatismes et autres maux. Les femmes qui viennent se baigner dans ce bassin à l’eau turquoise, d’où se dégagent des vapeurs à forte odeur de soufre, perpétuent la légende qui attribue à cette eau des pouvoirs sur leur fécondité. Selon une coutume ancestrale, le futur marié s’arrange pour que sa promise se baigne dans ces eaux bénéfiques avant le mariage.

Les lieux et le décor

Le visiteur pressé peut passer devant le vieux hammam sans le voir car il est caché par une vilaine bâtisse recouverte d’un badigeon violet, construite dans les années 1960. Il s’agit d’un café où l’on peut attendre son tour. Quand l’heure arrive, une porte ordinaire s’ouvre sur un contraste frappant. Passée la porte à battant on se retrouve dans une rotonde avec une fontaine et tout autour des rideaux de couleur cachent des vestiaires où l’on peut se déshabiller. Dès ce vestibule, une perspective s’ouvre sur le bassin principal noyé dans les vapeurs d’eau. Ce bassin octogonal en pierre est alimenté par l’eau de la source qui se déverse avant dans de petits bassins et se refroidit ainsi pour atteindre une température plus supportable.

Le hammam et la guerre

« Les hommes n’empêcheront jamais une source de jaillir », nous confie un habitué des lieux, qui vit et travaille maintenant à Berlin mais qui ne manque jamais de revenir au vieux hammam. En effet, malgré l’histoire mouvementée des Balkans, le vieux hammam a résisté à toutes les destructions des hommes. Aucune guerre n’a ébranlé ces vieux murs, aucun homme n’a osé les souiller, seul le temps a marqué son empreinte. Imperturbable, le vieux hammam a traversé les époques en accueillant hommes et femmes jour après jour. Seul un tremblement de terre a fait frémir les fondations de ce bain turc.

Le rituel du bain

Quand le hammam s’ouvre aux femmes de tous âges la musique de leurs voix se mêle au bruit de l’eau. Chacune a sa façon d’occuper les lieux : l’une se baigne en maillot de bain, l’autre dans le plus simple appareil, une autre encore soigne ses cheveux – le souffre ayant des propriétés astringentes sur le cuir chevelu – et une autre enfin s’épile tranquillement. Certaines se rafraîchissent dans des alcôves surplombant le bassin et les courbures de ces formes féminines ne sont pas loin d’évoquer les ambiances des bains turcs de Delacroix.

La nudité de ces femmes est naturelle, elles sont là dans leur milieu pour un rituel dépouillé de l’hypocrisie du monde extérieur. En poussant la porte de ce hammam on pénètre dans un autre monde où l’ordre naturel règne. Les regards se font discrets et respectueux de l’intimité de chacune sans le moindre jugement de valeur esthétique. Toutes profitent de ces lieux pour leur bien-être et le plaisir d’être ensemble, qu’elles viennent de la ville ou de la campagne et ce rituel social se perpétue à travers les générations.

L’avenir du hammam

Ce bâtiment qui a traversé les siècles va-t-il résister à l’esprit du lucre et à la toute-puissance du marché ? Depuis les derniers conflits qui ont déchiré l’ancienne Yougoslavie, le hammam a été en partie privatisé. Un hôtel a déjà été construit dans les parages pour accueillir les curistes. Il serait très triste qu’en utilisant le prétexte d’une rénovation nécessaire, ce lieu qui a toujours été fréquenté par la population dans toute sa diversité, perde son âme.

01.06.2009

Albanie : se marier à Gjirokastër, une cérémonie entre tradition et modernité

Shekulli

Albanie : se marier à Gjirokastër, une cérémonie entre tradition et modernité

Traduit par Mandi Gueguen
Sur la Toile :

Publié dans la presse : 5 mai 2009
Mise en ligne : jeudi 28 mai 2009
Une semaine de fête, une myriade de rites symboliques, des danseurs et des chansons. Il y a encore quelques décennies, le mariage dans le sud de l’Albanie, autour de Gjirokastër, obéissait à des règles bien particulières que racontent avec émotion les plus anciens. Aujourd’hui, les cérémonies se sont uniformisées et les festivités se ressemblent toutes. Retour sur une tradition en voie de disparition.

Par Entela Bani

Un cérémonial ancien, un spectacle incroyable ou un folklore archaïque ? Quelque soit l’idée que l’on en a, les noces de la région de Gjirokastër font la fierté des habitants de cette ville située à l’extrême sud de l’Albanie. Mais, les années passant, les traditions ont tendance à s’essoufler.

« Les noces traditionnelles sont un véritable spectacle qui s’étire dans l’espace comme dans le temps : on passe de la maison du mari à celle de la mariée » : c’est ainsi que plusieurs études décrivent les cérémonies de mariage de la région. Ces rituels ont connu leur apogée dans les années 1930-1940.

Musine Kokalari, originaire de Gjirokastër, ne s’est jamais mariée. Mais elle décrit dans son ouvrage La vie bouleversée l’atmosphère de ces cérémonies qui symbolisent, pour la mariée, la fin de sa vie de jeune fille. Accompagnée par les chansons, elle devient alors une femme. La famille du mari peut choisir le jour des noces à sa convenance, mais la cérémonie ne doit jamais se dérouler durant la fête musulmane de Bairam, sous peine de porter malchance. Les célébrations commencent le dimanche et finissent le jeudi ou bien l’inverse. La musique ne s’arrête pas une minute.

Les rites

Les festivités durent une semaine et sont ponctuées par une dizaine de rites symboliques, destinés notamment à porter bonheur. Par exemple, le pas de la porte de la maison de la mariée est ébouillantée quand elle quitte la demeure de ses parents afin de chasser les sorts que l’on aurait pu jeter sur la jeune femme. À l’extérieur, une femme tient un miroir pour que la mariée reste toujours belle. Lorsque l’on va chercher la mariée chez elle, le convoi change plusieurs fois de route, toujours pour conjurer le mauvais sort, jusqu’à la maison du mari. La mariée franchit la porte du pied droit, sous une pluie de riz et d’argent jetée par le belle-mère. Elle s’y arrête un moment, le temps qu’une femme lui badigeonne de miel la main qu’elle essuiera ensuite sur la porte en signe de la douceur qui devra accompagner ses mots. Sous son oreiller, on aura placé un fer de cheval pour que la chance soit toujours avec elle... C’est ainsi que Musine Kokalari résume les noces, telles qu’elles se passaient à Gjirokastër au siècle dernier.

Ces rites font partie des coutumes de la région. Voici quelques uns d’entre eux : la préparation du baklava, le « jour des sourcils », la « nuit de la pâte », le rite du henné, le jour de la mariée, le rite du barbier, l’habillage du marié, etc. Une autre coutume veut qu’on aille chercher la mariée au crépuscule.

Le rite de la préparation du baklava dans la maison de la mariée marque le début des festivités, une semaine avant l’union du couple. Les femmes de la famille, dirigées par la plus ancienne d’entre elles préparent entre sept et dix baklavas tout en chantant.

Le « jour des sourcils » se passe un jeudi, la jeune femme se fait belle, prépare ses atours et s’habille en mariée. « Montagne baisse-toi, pour laisser la lune sortir/et la jeune s’embellir/de blanc se vêtir/et comme une fleur éblouir… »

La « nuit de la pâte » se déroule dans la maison du marié, dans une atmosphère très détendue, drôle même. Des enfants tournent autour de la maison et alors qu’on jette un anneau ou une pièce en or dans la farine, les personnes présentes, dont le marié, se battent pour le récupérer. Couverts de farine, les joueurs provoquent le rire de l’assistance.

Le rite du henné est très complexe et comprend diverses cérémonies comme la préparation du henné dans la maison du mari, l’expédition du henné chez la mariée (le jour du henné) et son application (la nuit du henné). Ces moments-clés sont accompagnés de chansons, comiques ou taquines, parfois improvisées sur le vif. « Nous vous apportons des fleurs et du henné / c’est du pain noir que vous nous donnez / nous en sommes peu gourmets / vous devez mieux nous gâter … »

Le dimanche est le jour des noces, c’est l’apogée de la fête à la maison de la mariée, dont le départ marque la fin des festivités chez ses parents. Le couple ne s’est pas vu durant la semaine. Au même moment, dans la maison du marié c’est le rite du barbier et de l’habillage. Les proches du mari partent chercher la promise chez elle, et les célébrations se déplacent désormais dans la maison du marié qui attend son épouse.

Aujourd’hui, alors que certaines de ces coutumes sont tombées en désuétude, peu de mariées quittent la maison parentale avant le crépuscule. L’usage veut que le soleil du matin trouve la jeune femme dans la maison où elle passera le reste de sa vie. Le convoi qui part chercher la mariée change souvent de trajectoire, une tradition toujours respectée, par superstition. À Gjirokastër, la tradition veut aussi que la mariée reste assise dans un coin de la pièce et qu’elle se lève systématiquement dès que quelqu’un entre.

Un rite particulier a aussi lieu à minuit, au moment où l’on amène du pain fraîchement sorti du four, appelé « pain chaud de la mariée » (il servait aussi à caler les petites faims et à donner de la vigueur). La nuit, la mariée doit dormir sur un oreiller qui cache, en plus du fer à cheval, des rênes qui symbolisent la maîtrise de la langue que celle-ci doit posséder. De vieilles femmes sont cachées dans la chambre nuptiale, elles sortent lorsque le couple entre et s’amusent à les taquiner.

Les danseurs du raki

La danse du raki, cette délicieuse eau de vie de raisin, est très spectaculaire. Un danseur se place au centre d’un grand plateau rempli de petits verres de raki tout en en portant un verre sur la tête. Il s’agit alors de danser sans reverser une seule goutte du précieux breuvage. Aujourd’hui, il ne reste plus que deux danseurs capables d’un tel exploit à Gjirokastër.

Les « Kako-Pino »

La femme qui préparait la mariée s’appelait Kako Pino. Ismail Kadaré en a dressé un portrait saisissant dans son roman Chroniques de la ville de pierre. Cette femme était si professionnelle et si respectée que toutes celles qui lui ont succédé ont pris son nom. C’est une étape très importante, car l’habillage et le maquillage de la mariée marquent le début réel des noces.

« Mon mariage était une merveille. Nous avons suivi la tradition à la lettre et la danse du raki reste un de mes meilleurs souvenirs », rappelle Dino Çiço, publicitaire originaire de cette ville, dont les mariage a eu lieu il y a vingt ans. « Le mariage traditionnel de Gjirokastër est unique dans la monde albanais. C’est vraiment dommage que ces traditions se perdent. Aujourd’hui, les mariages sont uniformes, ils se déroulent des restaurants, cela n’a plus le même cachet », se désole Dino Çiço.

De nombreux d’ouvrages ont été consacrés à ces traditions nuptiales par des ethnologues, et notamment par Tasim Gjokutaj. Ce dernier a minutieusement étudié l’aspect musical de ces cérémonies dans son ouvrage Le lyrisme des noces traditionnelles de Gjirokastër. Les chansons des principaux rites ont même été primées par l’Ordre de troisième classe Naim Frasheri lors du second Festival folklorique national d’Albanie, mais aussi lors de rencontres internationales.

Une tradition qui se perd

Depuis les années 1940, époque où les riches familles de la ville organisaient des noces mémorables, les coutumes se sont essouflées. Les anciens racontent l’on pouvait encore assister à des mariages traditionnels dans les années 1960, mais il n’en reste aujourd’hui que des souvenirs. « Les noces à Gjirokastër, à Tepelenë, à Saranda, ou ailleurs dans le Sud, se ressemblent toutes, il n’y a plus aucune singularité », se plaignent ceux qui ont connu ces traditions.

Le changement est aussi perceptible dans les chansons qui accompagnent les noces. Elles n’ont plus le même caractère cérémonial ou comique. « Les temps changent, les gens changent, mais il faut que le patrimoine culturel traverse les générations », souhaite le chanteur folklorique Gentian Selfo, qui a inclus deux chansons de noces traditionnelles dans son dernier album La robe blanche. Il est souvent invité à des cérémonies nuptiales dans diverses régions du Sud de l’Albanie.

Quoi qu’il en soit, cérémonie traditionnelle qui respecte les rites anciens ou fêtes uniformisées vaguement teintées de tradition, rien n’efface la joie et le bonheur d’un moment qui marque toute une vie. À chacun de le vivre à sa manière.

 

18.05.2009

Serbie : la vieille čaršija de Novi Pazar, au centre des Balkans

Le Courrier des Balkans

Serbie : la vieille čaršija de Novi Pazar, au centre des Balkans

Traduit par Persa Aligrudić

Mise en ligne : samedi 2 mai 2009
La cité de Novi Pazar est toujours au centre des Balkans. Autrefois ville de caravane sous l’Empire ottoman, l’agglomération est aujourd’hui la capitale d’un Sandjak divisé entre la Serbie et le Monténégro et enkysté entre la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. L’industrie textile, florissante dans les années 1990, est en crise. Alors comment assurer le développement de l’agglomération ? Certainement en valorisant le formidable patrimoine architectural de la ville.

Par Sladjana Novosel

Lorsqu’un voyageur arrive par hasard à Novi Pazar et se promène dans la Vieille čaršija, il ne peut s’empêcher de faire la comparaison avec la Baščaršija de Sarajevo. La ressemblance n’est pas due au hasard. Le fondateur de Novi Pazar et de Sarajevo est le même : le chef militaire ottoman Isa-Beg Isaković.

Novi Pazar a été fondée dans la seconde moitié du XVe siècle. Selon les historiens, les fondations de la ville ont été posées entre 1455 et 1461. Au confluent des rivières de la Jošanica et de la Raška, la ville a reçu le nom de Yeni Bazar, qui signifie « Nouveau bazar », Novi Pazar. Elle avait d’abord été conçue comme une base militaire lors de l’avancée de l’armée ottomane vers le nord. Elle a rapidement perdu ce rôle pour devenir un très important centre économique et commerçant. Les principales voies reliant Dubrovnik, la Bosnie et la côte méridionale à Thessalonique et « Tsarigrad » (ainsi que les populations slaves des Balkans appelaient alors Istanbul) traversaient Novi Pazar. Grâce à cette position sur les grands axes de communication, Novi Pazar est devenue au XVIIe siècle une grande ville et l’une des principales agglomérations du centre des Balkans. Le centre de la ville se trouvait à l’endroit même où passait alors la « stambol-drum » (la route d’Istanbul), qui était la principale liaison entre la Bosnie et le centre de l’Empire ottoman.

Dès l’origine, Novi Pazar avait l’apparence d’une agglomération orientale et, en raison de son étendue et de son importance, elle a été qualifiée de šeher (« grande ville »). Peu de villes des Balkans ont eu droit cette épithète. Au centre de la ville se trouvaient des petites échoppes d’artisans et de commerçants. Le fameux voyageur et écrivain turc Evliyâ Çelebi a noté qu’il y avait 1.100 échoppes de tout genre. Le centre commercial et artisanal a pris naissance sur la rive gauche de la Raška, mais la čaršija s’est rapidement étendue sur la rive droite de la rivière avec le développement du commerce et de l’artisanat. C’est ainsi qu’un nouveau noyau urbain est apparu à la fin du XIXe siècle et au début du XXe dans une zone qui n’avait pas initialement de fonction commerciale. Ce nouveau centre réunit aujourd’hui les bâtiments administratifs de la ville.

La vieille čaršija de Novi Pazar correspond à l’actuelle rue Prvomajski. Autrefois on l’appelait la « route du Sultan », car les caravanes, impériales ou non, la traversaient pour rejoindre Kosovska Mitrovica, Skopje et Istanbul. L’espace de la vieille čaršija est limité par deux mosquées. Arap-džamija est située au début de la rue et elle est aujourd’hui devenue la principale mosquée de la ville. Au bout de la vieille čaršija se trouve la mosquée Altun-alem, l’un des plus importants et des plus beaux édifices de l’architecture islamique dans cette partie de la Serbie. On ne possède pas beaucoup de détails sur l’histoire de cet édifice. On sait que le ktitor (fondateur) de cette mosquée était un éminent personnage, riche et cultivé du nom de Mevlana Muslihudin. Il a fondé la mosquée au milieu du XVIe siècle.

À l’ouest, la vieille čaršija touche le hammam, une construction grandiose qui fait partie des monuments les plus anciens et les plus importants de Serbie. Il appartient au groupe des hammams doubles, avec une partie pour les hommes et une autre pour les femmes. Le hammam a été construit par le fondateur de Novi Pazar Isa-beg Isaković, entre les années soixante et quatre-vingt du XVe siècle. À l’est de la vieille čaršija se trouve la forteresse de la ville, avec sa tour de guet, construite au XVIIIe siècle. La tour est haute de 15 mètres, avec quatre terrasses de défense et de petites meurtrières circulaires disposées sur trois niveaux. Elle servait de tour d’observation et de défense de la forteresse. En raison de son importance culturelle et historique, la vieille čaršija de Novi Pazar a été proclamée patrimoine culturel d’importance exceptionnelle dans les années 1970.

En plus des monuments publics et cultuels, les échoppes de commerce artisanal se côtoient toujours dans la vieille čaršija : boulangers, bijoutiers, cordonniers, bouchers, vendeurs de ćevapi, cardeurs de laine, coiffeurs pour hommes et femmes… Il n’y a pratiquement plus de vieux métiers artisanaux, la plupart ont été remplacés par des commerces. Les boulangeries, accolées les unes aux autres, où le pain se fait encore dans des fours à bois, rappellent les temps passés. Le goût du pain, des grosses miches (somun), et de toutes sortes de petits pains font partie des secrets de famille transmis de génération en génération dans chaque boulangerie. Les vestiges du han (auberge) Granata évoquent aussi les temps anciens. C’est actuellement une kafana, un petit café, où les amateurs locaux de boissons distillées laissent filer le temps, avec de la musique et des chansons populaires. La kafana est aussi évoquée dans les chansons. On dit qu’elle a reçu son nom d’après une grenade tombée à l’endroit où l’auberge a été ultérieurement construite. Depuis longtemps, le bâtiment est abandonné à l’usure du temps.

Bien que classée comme patrimoine culturel d’importance exceptionnelle, la vieille čaršija de Novi Pazar n’a pas été préservée dans sa forme originelle. Les propriétaires des échoppes ont été autorisés à détruire et à reconstruire sans limitations ni contrôle les bâtiments. Les reconstructions se sont donc faites au gré des besoins et des goûts des propriétaires. Le métal, le verre, le plastique, le bois sont aujourd’hui les matériaux les plus utilisés pour les réparations des bâtiments.

La nouvelle municipalité de Novi Pazar, élue en 2008, veut privilégier le développement touristique, de sorte que la restauration de la vieille čaršija fait désormais partie des priorités de la ville. L’élaboration des projets est en cours. La vieille čaršija sera fermée à la circulation et transformée en zone piétonne. Avec les monuments culturels et historiques qu’elle possède, elle deviendra sans aucun doute une destination touristique attrayante.

Macédoine : Skopje, traversez le vieux pont pour découvrir la Čaršija

Le Courrier des Balkans
Macédoine : Skopje, traversez le vieux pont pour découvrir la Čaršija

Mise en ligne : samedi 25 avril 2009
La Čaršija de Skopje, sur la rive gauche du Vardar, est l’un de ces rares quartiers musulmans des Balkans à avoir été préservé. Ici, dans un dédale de rues sans nom, tout est affaire de relations humaines et de proximité. L’État, en tant que médiateur social, semble loin. Le pouvoir n’insuffle pas son caractère au quartier, mais bien ceux qui le fréquentent au quotidien.

Par Fabio Mattioli

Après avoir passé le vieux pont, le visiteur se trouve pris dans un dédale de ruelles tortueuses menant toutes vers une destination inconnue. Plus on s’y enfonce, moins on progresse. On a plutôt le sentiment de sombrer dans les limbes de notre esprit, comme si suivre la Čaršija, c’était un peu se perdre en soi-même.

Après avoir traversé le vieux pont, commence un voyage dans le passé : petites boutiques ottomanes, constructions branlantes qui s’appuient l’une à l’autre pour ne pas s’effondrer, bruits de langues qui se mêlent suivant des modulations étonnantes, regards lourds qui paraissent vouloir dissuader le visiteur d’entrer dans un temple sacré. La Čaršija, ce sont les rides sur ce visage grave d’homme âgé.

Chaque regard sur le vieux quartier ottoman tente d’en saisir la particularité, la spécificité, l’essence. Pourtant, celui-ci semble toujours se dérober au regard de celui qui l’observe, comme s’il était impossible d’en percevoir plus que la surface, et l’on ne parvient jamais à en restituer qu’un portrait aux couleurs affadies. Sans doute la seule façon de le comprendre est-elle d’éviter de le décrire pour au contraire en faire ressortir les absences. Comme si l’on devait décliner l’image de la Čaršija en éliminant ce qu’il y a en trop et faire comme avec les esclaves sculptés par Michel-Ange : à chacun d’en remplir les surfaces ébauchées.

Pour mieux décrire les absences de la Čaršija, il faut d’abord prendre en compte son rôle historique de centre de Skopje. Quartier au visage ottoman mais dont l’histoire dépasse ce simple cadre, elle surgit sur la rive gauche du Vardar, le fleuve qui traverse la ville. Composée de boutiques tenues par de petits artisans, d’anovi (hôtels) et de hammams (bains) destinés à l’accueil et la restauration des étrangers de passage, elle a maintenu pendant des siècles un fort pouvoir d’attraction, sans doute lié à la présence de Bit Pazar, un des plus importants marchés de la région. Centre du commerce, où les verreries élaborées des marchands vénitiens rencontraient autrefois les épices venus d’Orient, il l’est encore de nos jours : les marchandises made in China côtoient sur les étals les fruits et légumes des maraîchers de la région comme les bijoux fabriqués en Macédoine. Jusque dans les années 1990, la Čaršija était le lieu vivant de Skopje, l’endroit où l’on appréciait se promener et sortir prendre un verre, à en croire ce que racontent les habitants. Les guides touristiques tels le Lonely Planet la décrivent toujours comme l’un des lieux les plus importants de la ville, pour l’exotisme de son architecture comme pour son poids historique.

Pourtant, lorsque l’on déambule dans ses rues, il est difficile de se rendre compte de ce rôle de « centre » qu’occupe le quartier. Ici, pas de Louvre, d’Invalides, de Panthéon ni de Colisée. Point de palais magnifique, d’architecture flamboyante, de bâtiments imposants. La Čaršija se caractérise plutôt par sa chaleur humaine ; ce sont les gens qui font l’âme du quartier. Ce n’est que petit à petit que l’on découvre sa véritable personnalité. Là où l’on pouvait s’attendre à voir le prodigieux, l’on se retrouve à sonder l’ordinaire, le banal.

Tout voyageur occidental est immédiatement frappé par l’absence de bâti monumental, structurant. Or c’est le centre qui détermine la personnalité d’une ville. Dans les villes d’Europe de l’Ouest, et notamment dans les capitales, c’est le lieu de la cité où le pouvoir se met en scène. L’espace devient alors un symbole puissant comme en témoigne la taille des édifices publics qui s’y logent. Ce bâti s’impose comme le vecteur de représentations multiples, comme l’a montré Erwin Panofsky. Le pouvoir se met en scène en édifiant des bâtiments à sa gloire. Cela suit une volonté double : prendre le contrôle de l’espace pour imposer ses propres règles mais aussi pour assurer sa légitimité

Il n’y a, dans la Čaršija, ni un nombre ni une densité élevés de bâtiments publics ou d’autres symboles de la puissance étatique. Elle a étrangement été dégagée des signes extérieurs du pouvoir, et notamment ceux que le régime socialiste a souvent imposé en de nombreux autres endroits, alors même qu’il a fallu reconstruire Skopje après le tremblement de terre de 1963. Étant données ces circonstances, pourquoi ne pas avoir laissé son empreinte sur la ville ?

Dans le contexte de la République fédérale socialiste de Yougoslavie, la diffusion d’une double identité socialiste et macédonienne était un enjeu majeur, comme le prouve l’importance attribuée à la « nation » dans l’historiographie d’État. Pourtant, la Čaršija de Skopje n’a pas été colonisée par les édifices socialistes ni même détruite, comme cela a pu être le cas dans de nombreuses autres villes du bloc de l’Est. Elle a étonnement échappé aux coups de pelle qu’ont subis, entre autres, Kaliningrad ou Budapest. La raison est simple : le régime communiste a choisi de créer un nouveau centre sur la rive droite du Vardar plutôt que d’investir le vieux quartier ottoman.

Afin de comprendre le développement inégal des deux rives du fleuve, différents niveaux d’explication sont à considérer. Après le tremblement de terre de 1963, on confia à l’architecte japonais Kenzo Tange la conception d’un projet de reconstruction du centre de Skopje. Celui-ci prévoyait un développement équilibré entre les deux rives du Vardar. Une proposition en total décalage avec la réalisation finale puisque l’on constate que les investissements publics se sont concentrés sur la rive droite du fleuve. Une décision qui pose question quant à ses motivations. La composition ethnique de la ville a-t-elle influé sur le choix de privilégier un quai plutôt que l’autre ? La décision de préserver la Čaršija aurait-elle été le fruit de négociations entre instances internationales, pouvoir central et intérêts locaux, comme pourrait nous le suggérer l’analogie avec Budapest ?

Sans nier l’importance de ces questions, c’est plutôt un autre échelon d’analyse qui retient ici notre attention : les pratiques quotidiennes imbriquées dans la structure urbaine et relationnelle de la Čaršija [1].
Si vous vous perdez dans la Čaršija et que vous souhaitez vous orienter grâce aux noms des rues, vous vous rendrez très vite compte du côté vain de votre démarche : il n’y a aucun panneau. De même, si vous cherchez une direction, un musée ou quelque lieu que ce soit, il vous sera bien difficile de trouver une signalétique. Les vendeurs du quartier, qui connaissent parfaitement le lieu, sont peu sensibles aux noms des rues. Pour vous expliquer la route, ils recourront très probablement à des points de repères visuels du type « à droite après ce bâtiment, à gauche quand vous voyez cette enseigne », ou bien vous amèneront eux-mêmes à l’endroit où vous souhaitez aller. Aussi surprenant que cela puisse paraître aux personnes extérieures, les gens du quartier se repèrent très bien sans aucune signalétique. Leur rapport à la Čaršija est d’une telle proximité que toute signalétique est inutile et même superflue.

Plus étonnant encore est le cas des taxis sauvages du Kameni Most, le vieux pont qui traverse le Vardar. Si vous passez par là, vous serez sûrement hélé par des hommes qui vous demanderont si vous souhaitez vous rendre à Tetovo, ou ailleurs. Leurs véhicules ne les distinguent en rien des autres, au point que leur proposition semble suspecte aux personnes qui ne les connaissent pas. Mais les Skopjotes les utilisent sans crainte. Il existe d’autres taxis sauvages à la gare mais ceux-là ressemblent comme deux gouttes d’eau aux taxis officiels et ne transportent que les étrangers. À côté du vieux pont, les taxis sauvages bénéficient de la bienveillance des habitants. Ils n’ont pas besoin de signalétique pour qu’on leur fasse confiance. Celle-ci passe par un lien social privilégié.

Dans la Čaršija, tout est question de relations humaines, de lien social. Ce n’est pas le pouvoir qui insuffle son caractère au quartier mais ceux qui le fréquentent au quotidien. Il en est même difficile d’imaginer comment un pouvoir extérieur pourrait s’immiscer sans occasionner de tension. Dans la vie si intense de Bit Pazar, les relations sont horizontales et se passent de tout contrôle de l’État, en tant que médiateur social. Il n’est donc pas étonnant qu’un trafic de devises étrangères s’y soit développé pendant la période de forte inflation du début des années 1990. De même, les affrontements de 1992 qui ont opposé la communauté albanaise à la police peuvent trouver une autre dimension explicative au-delà des simples critères ethniques.

14.05.2009

Kosovo : Prizren, la ville des pachas

Le Courrier des Balkans

Kosovo : Prizren, la ville des pachas

 

Mise en ligne : lundi 11 mai 2009
Carrefour commercial du temps des Ottomans, Prizren compte aujourd’hui environ 200.000 habitants. Ici, les populations se sont toujours mélangées, qu’elles soient turque, serbe, albanaise ou rrom, et la ville tente de conserver sa tradition de tolérance malgré les événements qui ont secoué le Kosovo ces dernières années. Si la çarshija a bien changé, le coeur commerçant de Prizren bat toujours aussi fort, au rythme du hip-hop que la jeunesse prise particulièrement.

Par Nerimane Kamberi

Connue sous le nom de Theranda dans l’Antiquité, la ville prit le nom de Prisdriana sous les Byzantins. Carrefour commercial entre l’Orient et l’Occident, centre culturel, économique et diplomatique, Prizren a de tout temps fait parler d’elle. Ville historique, son patrimoine antique, byzantin et ottoman représente l’une des principales richesses de tout le Kosovo.

Il faut arriver à Prizren par Suhareka/Suva Reka, approcher du centre-ville par la rue à sens unique. La vue est inoubliable, le premier contact avec la plus ottomane des villes du Kosovo est un coup de foudre, avec ses maisons perchées sur la colline, les autres maisons basses d’où s’élance un minaret ou un clocher. Et tout en haut, la citadelle. On longe le fleuve Bistrica, et on se débarrasse vite de son véhicule. Pour jouir de la beauté de Prizren, il faut marcher. Traverser le vieux pont en pierre, datant du XVIe siècle, laissant à sa gauche la Sahat Kulla (La tour de l’horloge) et le hammam où ne se rendent plus les filles de la ville avant leur nuit de noce. Les bains turcs de Prizren, comme ceux de Skopje, accueillent aujourd’hui des expositions. En face, un barbier dans sa modeste boutique barbouille de savon le visage d’un client. Un jeune garçon apporte sur un plateau, comme à Istambul quelques thés servis dans des petits verres.

Prizren compte environ 200.000 habitants, chiffre approximatif puisqu’aucun véritable recensement n’a été organisé depuis 1981. Depuis la fin de la guerre, la ville a connu des mouvements de population importants, avec le départ d’une grande partie des Serbes, l’arrivée massive des habitants des villages alentours. Aujourd’hui il reste très peu de Serbes dans la ville, à peine quelques personnes âges. Les enfants, eux, ont quitté depuis la guerre les bancs des écoles de la vieille ville, tandis que les maisons de Potkalaja, le quartier serbe situé en contrebas de la citadelle, ont été brûlées en mars 2004. Il est évident qu’un nouveau recensement serait nécessaire non seulement pour Prizren mais pour tout le Kosovo. Histoire de mettre de l’ordre dans les calculs.

Prizren se réclame encore d’une tradition de tolérance. Albanais, Serbes, Turcs et Tsiganes ont longtemps vécu ensemble, au fil des dominations successives, pour le meilleur comme pour le pire. Prizren est surtout une ville des Balkans dont les populations forment une mosaïque, même si les contacts et les relations relèvent parfois de la simple politesse. Ce mélange de cultures et de langues, richesse de la ville, est présent à chaque coin de cade, le nom turc qui désigne les rues. Et il est tout à fait habituel d’entendre dans le quartier marchand des salutations en albanais, en serbe, en turc… D’ailleurs, le turc est l’une des trois langues officielles de Prizren, avec l’albanais et le serbe. On lit sur les plaques du nom des rues : ulica, rruga, cade. La ville essaie envers et contre tout de préserver cette richesse linguistique.

La terrasse du café Hemingway donne sur la place Sheshi i Shatervanit, la place du Shadervan, juste en face de la fontaine dont l’eau, dit-on, apporte bonheur, amour ou chance. D’après le proverbe, « celui qui boira de l’eau au Shadervan ne pourra plus quitter Prizren ». À la terrasse, on attend le garçon, patiemment, qui sort du café si bruyant, où des jeunes, comme tous les jeunes d’Europe, écoutent les derniers tubes de hip-hop ou de R’N’B. Heureusement, la porte se referme et le garçon vient prendre avec nonchalance votre commande. Un café, s’il vous plaît. Le macchiato ou l’expresso ont détrôné le sacro-saint café turc. Et même si, avec beaucoup de chance on vous en sert, ce ne sera plus dans une petite tasse au bord doré. Pourtant, derrière les fenêtres, ou dans les dernières cours intérieures des maisons ottomanes, des femmes dégustent toujours avec le même bonheur leur premier café de la journée, avec un lokoum au parfum de rose, tout en échangeant les potins. Ensuite, pour la millième fois, elles se liront l’avenir dans le marc resté au fond de la tasse. Et le rituel se répétera plusieurs fois dans la journée.

On peut s’éterniser sur cette terrasse. Mais les ruelles avec des kalldrem, des pavés en pierre, invitent à la promenade. Toujours au rythme des vieux pajton, ces fiacres qui jadis devaient passer par là, et dont il ne reste plus qu’un ancêtre qui, les beaux jours revenus, promène les amoureux et les visiteurs dans la vieille ville. Et le bruit des sabots du cheval résonne encore longtemps après le passage du pajton. Au bas de la citadelle qui surplombe la ville, le cheval s’arrête, épuisé. Le voyageur doit continuer à pied. Du haut de la forteresse, il pourra contempler la ville aux dizaines de mosquées, à l’architecture de rêve, au goût d’Orient. En plein cœur de l’Europe.

Tout cela pendant que les hommes font des affaires ou rejoignent leurs amis dans un bar de la Carshija. Finalement, rien n’a changé. Ou peut-être si. Le monde n’appartient plus aux hommes. Aujourd’hui on voit plus de femmes qui s’affairent dans le bazar, négociant chez le bijoutier ou se rendant en visite. On voit, surtout le week-end, des familles dans les fast-food ou restaurants « familiaux » avec leurs enseignes aux couleurs criardes, mangeant des cebap relevés d’une sauce pimentée. Prizren souffre aujourd’hui de la crise. Le taux de chômage est très élevé, on peut voir des gens, surtout des jeunes, qui flânent sans but, essayant de tuer le temps. Ils montent jusqu’à la cathédrale catholique, redescendent vers le Shadervan et vont même jusqu’à Marash, ce petit coin de la ville qui a garde des allures de village, là où se trouvait autrefois un moulin et ou subsistent encore quelques fontaines. Ils font demi-tour, reviennent vers le centre, s’arrêtent pour manger une baklava, boire un autre café avec des amis, rencontrés sur le chemin. Il ne s’agit pas seulement de la crise, c’est dans la culture de cette ville que de flâner sur le corso.

Un vieux Rrom attend près de l’église orthodoxe Saint-Georges. Il a aligné avec soin ses boîtes de cirage, ses brosses. Il frotte les chaussures du voyageur jusqu’à ce qu’elles brillent. Les chaussures deviennent magiques et le voyageur traverse la çarshija d’un pas allègre. Il n’a pas oublié de donner quelques centimes d’euro au vieux Rrom qui a entre-temps cédé sa place à son fils ou à son frère. Le temps d’avaler un burek, au fromage ou aux épinards, accompagné d’un ajran ou d’un salep, près du café Hemingway. C’est là qu’on trouve les meilleurs. Les Rroms constituent une communauté importante dans la ville et, comme partout dans les Balkans, leurs conditions de vie sont précaires. Pour vivre, ils font de menus métiers et offrent leur service pour porter, sur des charrettes de fortune, de la ferraille, les courses faites au marché, ou vendent dans le bazar des graines de tournesol, de potiron ou des marrons, quand c’est la saison. Les enfants traînent souvent dans la rue, mendient, malgré les aides modestes des ONG. Le soir, ils quittent le centre pour rejoindre le quartier rrom.

C’est la sortie des classes, la çarshija bout de ce sang vif, du rire de ces jeunes habillés à la dernière mode. Ils parlent turc, albanais, bosniaque. Portent des noms chrétiens ou musulmans. La çarshija n’en peut plus de toute cette vie qui déborde, de cette énergie à revendre, en plein midi, au moment où le soleil frappe de toutes ses forces. Cafés pleins, rues grouillant d’enfants ou de jeunes, vieux assis sur des murets ou sur des bancs de fortune, mâchonnant des fruits secs tirés de leur poche, il n’y pas de doute, nous sommes dans les Balkans. Population très jeune, souvent sans perspective, mais d’un optimisme à en étonner plus d’un.

Certains traversent le vieux pont de pierre pour se fondre dans la foule du côté moderne de la ville, ou remontent sur les hauteurs. D’autres fument une dernière cigarette sur la place du Shadervan. Conformément au modèle des villes ottomanes, le quartier résidentiel est clairement séparé du Bazar.

La çarshija s’endort pendant les longues journées de jeûne du Ramadan. La prière du muezzin retentit de la Mosquée Sinan Pasha, suivie ou devancée par celles de toutes les autres, de la Mosquée Bajrakli Gazi Mehmet Pasha, ou de la Mosquée Emin Pasha. Une longue prière qui s’envole vers le ciel ombragé, sans cacophonie. Après le repas, la çarshija se réveille pour accueillir des hordes de jeunes qui sirotent une limonade fraîche ou un café. Elle se rendort après l’achat de la pitalka, pain plat rond et chaud, au moment du syfyr, le dernier repas pris tard dans la nuit, avant le lever de soleil. Mais l’on peut aussi entendre la cloche de la cathédrale catholique sonner pour appeler les fidèles à la prière. Prizren est une véritable mosaïque où se mêlent et s’entremêlent croyances, nationalités, langues et traditions. Sans trop de choc.

Famille Kacinari, bijoutier Kurti : les noms des propriétaires de ces bijouteries brillent sur les vitrines. La plus belle pièce est un bateau, ou une croix ou encore un bracelet en filigrane ou fil d’argent dont Prizren a la spécialité. Ces familles, catholiques principalement, se sont transmises de génération en génération l’art de travailler le fil d’argent, une passion qu’elles ont ensuite perpétué ailleurs dans d’autres régions de l’ex-Yougoslavie, principalement en Croatie. Le voyageur pourra passer des heures devant les petites boutiques qui ont gardé leur structure originelle, auxquelles on a juste ajouté des lumières, trop, pour faire briller encore plus ces trésors dignes des Mille et une nuits.

Aujourd’hui, le quartier marchand est en partie composé de ces petites boutiques qui vendent bracelets, colliers et boucles d’oreilles en or, principalement importés de Turquie. C’est l’été que les affaires marchent le mieux, c’est la saison des mariages : la diaspora rentre au pays. Les kujumci ou bijoutiers se frottent les mains, ils ne prêtent pas l’oreille aux mauvais augures des économistes qui pensent que la crise mondiale est aux portes du Kosovo.

Au coin de l’église orthodoxe et de la cathédrale catholique Shen Premte, une vieille enseigne en bois semble vouloir tomber du mur. On peut y lire « Zdrukthtar-Marangoz », Menuiserie. Avec un peu d’imagination, on pourrait voir Gepetto et Pinocchio. Avant les années 1960, avant que communisme et modernisme aient fait leur « révolution », Prizren devait sa fierté, en plus de ses monuments et de sa citadelle imposante, aux nombreux artisans, à leur atelier et à leur art. Les qeleshe (bonnets de laine), les gilets des femmes brodés au fil d’argent et d’or, les coussins, les peaux, les coffres en bois, les poteries et le objets en fer... Des quatre coins de la région, tous venaient à Prizren pour s’offrir les plus belles choses, façonnées par des mains de maître.

Les termes pour désigner chacune de ces professions, aujourd’hui remplacées par des machines modernes, étaient souvent turcs. Ce sont les seuls témoins, en plus des objets qui ont pu être conservés, qui subsistent de l’âge d’or de la domination ottomane. Les noms de certaines famille rappellent la profession qu’exerçaient leurs ancêtres. Au XXIe siècle, d’autres commerces les ont remplacés, le Bazar n’a plus du tout le même visage.

De vieilles photos en noir et blanc de la ville montrent des maisons collées les unes aux autres, aux cardak donnant sur le fleuve Bistrica, sur le vieux Pont en pierre, sur le Arasta Carshija, ce bazar couvert qui s’étendait sur un des ponts de la vieille ville et qui n’existe plus aujourd’hui.

Il était une fois une Arasta
Sur le fleuve de la vie
Des échoppes enlacées les unes aux autres
sur le pont, reliaient les rives
Sous un même toit
Enveloppé de brume
Tailleurs
Peaussiers, cordonniers
Barbiers, couturiers,
Derviches, jouaient, fumaient,
buvaient du café.
Dans leur boutique lançaient
Les dés du destin
Espoir souvenir en héritage [1]

Ces photos jaunies ont fixé pour toujours une époque, celle de la vie urbaine au temps des Pasha et des bejlere. Feuilletant leurs albums, les grands-mères racontent toujours à leurs petites-filles en minijupe, des histoires, les histoires de Prizren l’ottomane.

[1] Edi Shukriu, poète et archéologue, recueil « Nënqielli »,trad.N .Kamberi

05.05.2009

Site passionnant sur la ville de Metline, Tunisie

Nouvelle adresse du site "METLINE, ma Bien-Aimée..." http://metlinetun.multiply.com.

Voici la nouvelle adresse de l'excellent site sur la commune de Metline en Tunisie, vous y trouverez la riche histoire de cette ville au passé ottoman et morisque. Merci à Hafedh Hamza pour son passionnant travail.

 

Toutes les notes