04.05.2008

Petites Précisions

Toutes les fiches que je viens de mettre en ligne (de philosophe, juriste, Théologien..etc) sont tirés d'un site et d'un livre d'introduction à la philosophie et à la sociologie du droit de Denis TOURET http://www.denistouret.net/index.html, qui fut maître de conférence à la faculté de droit Paris XII, quand j'étais étudiant. C'était un professeur très original mais d'une érudition impressionnante. C'est dans ses cours où j'ai entendu la première fois les noms de : Guénon, Evola, Schimtt, Pareto, Proudhon, Lorenz, et caetera... Pour ceux qui sont interessés par une lecture plus approfondie, je recommande vivement ses livres ou son site internet.

Baruch Spinoza (1632-1677)

Baruch (de) Spinoza (1632-1677)

Juif de la liberté, y compris contre le dogme judaïque, Spinoza est l'un des grands précurseurs de la démocratie libérale.
Sa vie et son oeuvre (§ 1) en témoigne, sa philosophie (§ 2) nous le dit.

§ 1 - La vie et l'oeuvre

Steven Nadler, Spinoza, Cambridge University Press, 2001, Bayard, Paris 2003.

Spinoza est né en 1632 à Amsterdam d'une famille juive portugaise (marrane) chassée d'Espagne en 1492 par les Rois catholiques.

Il reçoit une éducation juive et se donne une formation philosophique.
Cependant son comportement assez libre à l'égard de la pratique religieuse le fait excommunier de la synagogue en 1656.

Il s'initie à la philosophie de Descartes et se retire à La Haye où il consacre sa vie à la philosophie, sa subsistance étant assurée par le polissage des verres de microscopes.

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Son oeuvre concerne essentiellement la philosophie générale et son ouvrage fondamental en la matière est :
- L'Ethique (1677).
Mais il écrit également un ouvrage de philosophie du droit :
- Traité théologico-politique (1670) (Oeuvres complètes ~ La Pléïade 1954).

§ 2 - La philosophie du droit de Spinoza : bonheur et liberté

Incontournable Dieu, mais si Dieu est la Nature (A/) pourquoi l'homme civilisé ne serait-il pas heureux, car libre dans l'ordre du droit (B/)?

A - Dieu c'est la Nature

L'homme doit passer de la pensée imaginaire, qui est erreur, à la pensée rationnelle qui est vérité.
Car la pensée rationnelle permet la connaissanœ qui conduit au bonheur et à la liberté, à la joie.

L'imagination est la source des délires anthropomorphiques et superstitieux sur le plan théologique, des délires passionnels dans le domaine psychologique et des délires de frayeur et d'angoisse sur le plan moral et politique.

La pensée rationnelle c'est la réflexion qui amène la connaissance (la connaissance réflexive) et qui porte sur "l'idée de l'Etre le plus parfait" qui est Dieu, c'est-à- dire la Nature, c'est-à-dire la vérité.

Or l'homme qui est être et partie de la Nature est un être de désir.
L'homme a le désir d'exister et d'accroître sa puissance pour persévérer dans l'être. C'est pour déployer son désir d'exister que l'homme s'efforce d'imaginer et de connaître.

B - La liberté et la joie dans l'ordre juridique

L'imagination ou la connaissance peuvent conduire l'homme à la tristesse ou à la joie, à la servitude ou à la liberté.

C'est la connaissance de la vérité, c'est-à-dire la conscience de l'ordre véritable des choses de la nature qui constitue la liberté et la joie.

Or la connaissance de la vérité ne peut être réalisée dans une société politique qui ne connait pas la "liberté" de penser.

Dans l'état de nature les hommes sont livrés à leur imagination et donc à leurs passions, et donc à l'insécurité et à la servitude.
Voilà pourquoi il est nécessaire de fonder un ordre social juridique par le moyen d'un contrat social qui fixe des institutions qui permettent la "liberté" de penser, d'où la formule :
"- Le véritable but de l'Etat c'est la liberté".

C'est parce que l'ordre social juridique existe que l'homme par la connaissance réflexive pourra avoir conscience de l'ordre véritable des choses et accéder ainsi au bonheur dans la liberté.
De par le contrat social les hommes ne sauraient donc avoir accordé au Prince le pouvoir absolu, ce qui serait un obstacle à la connaissance, à la recherche de la vérité.

Le régime politique sera donc une monarchie tempérée, ou, mieux, une démocratie.
De toute manière l'être humain ne saurait aliéner le droit fondamental, parce que naturel, de désirer exister et d'accroître sa puissance d'exister pour persévérer dans l'être.

L'être humain ne saurait aliéner de droit de penser librement.

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Steven Nadler, Spinoza, Traduit de l'anglais par Jean-François Sené. Bayard, 440 pp., 24,50 €.

Spinoza à la loupe
La biographie exhaustive de Baruch Spinoza, philosophe et polisseur de lentilles, qui fut considéré toute sa vie comme un homme d'une «effroyable malignité».

Pour la société commerciale Bento y Gabriel de Espinosa, ce ne pouvait être que la banqueroute. Non que l'import-export de fruits secs, de sel et d'huile d'olive connût une grave crise. Simplement le jeune Gabriel aurait dû se débrouiller seul. Il ne pouvait même plus compter sur la réputation de son père Michael, qui avait siégé au conseil directeur de Beth Jacob et été l'un des parnassim chargés de représenter la communauté juive auprès des autorités hollandaises. Les Espinosa, ou Espinoza, ou Spinoza, habitaient «een vraay Koopmans huis», une jolie demeure de marchand, en plein quartier juif. La maison des Spinoza, jouxtant la synagogue de Neve Shalom, donnait directement sur le canal, le Houtgracht. Sur le quai opposé s'érigeait «l'Antwerpen», le bâtiment qui servait de synagogue à la congrégation Beth Jacob, et, un peu plus loin, se trouvait la synagogue de Beth Israel. Comment continuer là à faire des affaires quand on a pour associé un frère frappé d'excommunication ? Un frère accusé d'«horribles hérésies» et d'«actes monstrueux» ?

Le texte du herem était d'une violence inouïe. Il fut lu en hébreu le 27 juillet 1656 : «Les Messieurs du Mahamad décidèrent que ledit Spinoza serait exclu et écarté de la nation d'Israël à la suite du herem que nous prononçons en ces termes : A l'aide du jugement des saints et des anges, nous excluons, chassons, maudissons et exécrons Baruch de Spinoza avec le consentement de toute la sainte communauté en présence de nos saints livres et des six cent treize commandements qui y sont enfermés (...) Qu'il soit maudit le jour, qu'il soit maudit la nuit ; qu'il soit maudit pendant son sommeil et pendant qu'il veille (...) Veuille l'Eternel allumer contre cet homme toute sa colère et déverser contre lui tous les maux mentionnés dans le livre de la Loi ; que son nom soit effacé dans ce monde et à tout jamais et qu'il plaise à Dieu de le séparer de toutes les tribus d'Israël...» Le décret d'excommunication, qui ne sera jamais annulé, s'achève par cet avertissement : «Sachez que vous ne devez avoir avec Spinoza aucune relation ni écrite ni verbale. Qu'il ne lui soit rendu aucun service et que personne ne l'approche à moins de quatre coudées. Que personne ne demeure sous le même toit que lui et que personne ne lise aucun de ses écrits.»

Bento, Benedictus ou Baruch Spinoza, âgé alors de 23 ans, n'avait encore rien publié. Il ne prendra pas mal l'anathème qui le frappait : «A la bonne heure (...), on ne me force à rien que je n'eusse fait de moi-même si je n'avais craint le scandale. Mais, puisqu'on le veut de la sorte, j'entre avec joie dans le chemin qui m'est ouvert, avec cette consolation que ma sortie sera plus innocente que ne fut celle des premiers Hébreux hors d'Egypte.»La maison Bento y Gabriel de Espinosa ne survivra pas. Gabriel quitte la Hollande pour les Antilles. Bento oublie les amandes et les raisins secs. Il n'est pas, contrairement à ce que dit la légende, banni d'Amsterdam. Il déménage du quartier de Vlooienburg, et est hébergé par son maître de latin Franciscus Van den Enden ­ dont la fille Clara Maria est sans doute le seul amour de Spinoza. Il apprend, on ne sait où ni comment, à polir les lunettes optiques, et de cette activité, peu à peu, fait son métier et son gagne-pain.

Denrées coloniales

Paraît aujourd'hui en traduction française le Spinoza de Steven Nadler, professeur de philosophie et membre du Center for Jewish Studies de l'université de Wisconsin. Evénement d'importance, car il s'agit sans doute de la biographie de Spinoza la plus complète qui ait jamais été publiée. Lors de sa sortie aux Etats-Unis, elle avait déjà été repérée par quelques spécialistes européens, et la revue Critique avait inséré le compte rendu qu'en faisait David Rabouin dans son numéro consacré aux «Vies de philosophes» (n° 627-628, Minuit 1999). Depuis quelques décennies, le genre biographique a reconquis un «droit de cité philosophique», car c'est la pensée même de Rousseau, de Wittgenstein, Gramsci, Saint Augustin, Nietzsche, Heidegger, Campanella, Giordano Bruno, Jan Patocka ou Louis Althusser, pour n'en citer que quelques-uns, qui ne serait pas tout à fait compréhensible si les vicissitudes de leurs vies ne venaient l'éclairer. La question, néanmoins, reste toujours de savoir non pas si un philosophe mange du saucisson, s'enrhume, déteste les mocassins, tombe amoureux, collectionne les armes à feu ou a des colites comme tout le monde, mais ce que signifie «vivre philosophiquement» ou mener une vie «philosophique».

«Bien vivre», pour un philosophe, serait-il forcément, comme certains clichés le laissent entendre, ne vivre que de pensées ? On se souvient des sarcasmes de Nietzsche adressés justement à Spinoza, censé être le représentant émérite ­ comme Kant, peut-être ­ de ces penseurs sans vie et sans corps, «désensualisés», capables de construire des cathédrales conceptuelles dédiées à Dieu, à l'amour, à la joie, à la passion, au corps lui-même, sans qu'apparaisse jamais «la moindre goutte de sang». Or l'une des premières qualités du Spinoza de Nadler c'est justement de redonner une vie à Spinoza, certes sans excès, mais ne ressemblant guère à celle d'un ermite renfrogné, isolé de tout et de tous, perdu dans l'abstraction, sans amis et sans compagne, capable de vivre «un jour entier d'une soupe au lait accommodée avec du beurre, qui lui revint à trois stuivers, et d'un pot de bière d'un stuiver et demi». Et, deuxième grande qualité, de l'inscrire dans le tissu vivant d'Amsterdam, ville dynamique et cosmopolite, avec ses maisons en brique hautes et étroites, ses tavernes bruyantes, ses chantiers de marchands de bois, ses entrepôts, ses vaisseaux et ses chalands pleins de marchandises précieuses et d'épices, amarrés le long du Houtgracht ou remontant l'Amsel, ses quackers, ses collegiants, ses banquiers, ses armateurs, ses typographes, ses artistes ­ dont Rembrandt, qui a sa maison juste à côté de celle de Spinoza.

Bertrand Russell, dans son Histoire de la philosophie occidentale, écrit ceci : «Spinoza est le plus noble et le plus digne d'amour de tous les grands philosophes. Si quelqu'un l'a dépassé du point de vue intellectuel, il est bien, du point de vue moral, supérieur à tout le monde. Conséquence logique : il fut considéré, durant sa vie et pendant un siècle après sa mort, comme un homme d'une effroyable malignité.» Physiquement, d'après les descriptions laissées par des témoins directs, Spinoza, en 1656, était «un jeune homme de belle apparence au type indéniablement méditerranéen», petit, avec «un corps bien fait, mince, une longue chevelure noire, une petite moustache de la même couleur, un beau visage». Il n'était pas d'une «santé robuste» et «souffrit toute sa vie de difficultés respiratoires», accrues à mesure par la poussière de verre qu'il inhalait en taillant les lentilles. C'était une personne charmante et paisible, qui vivait simplement, portait des vêtements «sobres et humbles», était «soigné[e] dans sa toilette», gagnait et dépensait peu, «prêtait ce peu qu'il avait des largesses de ses amis avec autant de générosité que s'il eût été dans l'opulence», aimait fumer la pipe, et, des «jouissances de la vie», prenait «tout juste ce qu'il faut pour le maintien de la santé».

Les renseignements sur sa formation sont rares et contradictoires. Steven Nadler, en explorant les archives, en fait la cueillette la plus exhaustive possible, et pour éclairer ce qui pourrait demeurer obscur, reconstruit tout le monde politique, social, intellectuel et religieux de la jeune république de Hollande, alors à son «âge d'or». Il remonte à la lointaine famille espagnole de Spinoza, contrainte à émigrer au Portugal après le décret d'expulsion générale des séfarades, puis décrit l'émigration de générations de conversos portugais vers les Provinces Unies, jusqu'à «focaliser» l'arrivée à Rotterdam d'Isaac de Spinoza, venu de Nantes, et, à Amsterdam, de son fils Michael, marchand de denrées coloniales. Baruch Spinoza naît de l'union de Michael et de Hanna Deborah, le 24 novembre 1632.

Chez les Spinoza, on parle portugais, on prie en hébreu et, à l'extérieur, «pour se débrouiller sur les marchés, pour les échanges et les documents liés aux affaires», le néerlandais, que l'on manie approximativement. Ayant de hautes fonctions dans la communauté juive, Michael inscrit Baruch à l'école Talmud Torah, où l'enseignement est fait en espagnol. Ce qu'attestent avec certitude les documents, c'est que Baruch a suivi les cours jusqu'au «quatrième niveau», terme de l'enseignement élémentaire. Il avait 14 ans. Les deux niveaux suivants étaient consacrés à l'étude du Talmud, de la Michna comme de la Gemara, et d'autres textes classiques. Il n'est pas du tout sûr que Spinoza les ait atteints, et donc qu'il ait préparé le rabbinat. Elève exceptionnel, «à l'imagination vive», d'un «esprit extrêmement prompt et pénétrant», il acquiert toutefois une maîtrise de l'hébreu ­ suffisante pour lui permettre plus tard d'écrire sa propre grammaire hébraïque ­ une connaissance approfondie de la Bible et des grandes sources rabbiniques. Que Spinoza ait pu être directement éduqué ­ en étant assis sur ses genoux, comme le montre un tableau du XIXe siècle ­ par l'hérétique Uriel da Costa, est pure fantaisie. En revanche, puisque d'Uriel da Costa la communauté parlera encore longtemps, même après son suicide en 1640, il n'est pas improbable que Baruch ait été très sensible à ses thèses concernant aussi bien le statut de la Torah (écrite par Moïse et transmettant la parole de Dieu ou bien «invention» des hommes ?) que le caractère superstitieux des religions organisées.

«Actes monstrueux»

Baruch, déjà frappé à 6 ans par la mort de sa mère Hanna, perd son frère aîné Isaac en 1649. C'est l'époque où, normalement, il aurait dû suivre le cycle supérieur de Talmud Torah, et être l'élève des deux grands maîtres qu'on lui attribue généralement, Saül Levi Mortera et Menasseh ben Israel. En réalité, dans les registres de l'école, le nom de Spinoza n'apparaît pas. L'ancien marrane Michael, qui eût sans doute été fier de voir son fils devenir rabbin, a probablement alors eu besoin que Baruch l'aide dans son affaire d'import-export. En 1654, ce qui implique qu'il ait commencé à travailler bien avant, Spinoza figure dans des documents notariés comme «marchand portugais d'Amsterdam». Son père et sa soeur viennent aussi de mourir. Avec son jeune frère, il crée la société Bento y Gabriel d'Espinoza. Dès lors qu'il n'a pas suivi les medrassim de Talmud Torah, qu'il n'a aucune «autorité» intellectuelle dans la communauté, sauf celle de son intelligence, qu'il n'a encore rien publié ni écrit, qu'il travaille dans l'import de fruits secs de l'Algarve, comment peut-il être l'objet de l'excommunication qui en 1656 le maudit à tout jamais pour ses «actes monstrueux» et ses «horribles hérésies» ?

L'enseignement de rabbi Mortera et celui, moins conformiste, de Menasseh ben Israel, Spinoza les a vraisemblablement suivis ailleurs qu'à l'école. Mortera, talmudiste des plus érudits, le pousse à l'étude des grands philosophes juifs, tandis que Menasseh, «le rabbin le plus mondain, et, en particulier chez les chrétiens, le plus connu du XVIIe siècle», lui fait connaître la kabbale ou le mysticisme juif, les courants hétérodoxes dans la pensée juive et chrétienne, ou la philosophie non juive. «En quelques années, il semble que Spinoza ait ressenti une certaine insatisfaction à l'égard de l'éducation qu'il avait reçue et que, nourrissant des doutes sérieux sur le judaïsme, ses dogmes et ses pratiques, il se soit disposé à rechercher ailleurs la connaissance.» Dès 1654, l'éducation du jeune Spinoza prend en effet «un tour franchement profane, et, aux yeux des rabbins, inquiétant». Il prête une oreille attentive à toutes les opinions théologiques libérales et aux plus «récentes évolutions en matière de philosophie et de sciences», entre en contact avec diverses sectes chrétiennes, les quakers, les mennonites ou les collegiants, cherche un guide laïc qui lui enseigne le latin, la langue d'accès aux classiques de la littérature. Il la trouve en la personne de Franciscus Van den Enden, ancien jésuite, personnage excentrique, de grande culture et au libertinage affiché. Dans sa maison sur le Singel, l'un des canaux concentriques d'Amsterdam, il avait créé une école-laboratoire accueillant les enfants des familles huppées que l'école publique, de stricte obédience calviniste, rebutait.

Bien que rares, des documents indiquent ce que Van den Enden enseignait à ses étudiants : les «arts libéraux et la philosophie», l'art dramatique (Spinoza prit part à la représentation de l'Eunuque de Térence), les grandes épopées, tragédies, comédies et histoires de l'Antiquité gréco-romaine, les théories platonicienne et aristotélicienne, la pensée de la Renaissance. Les oeuvres de Spinoza fourmillent de références à Horace, Virgile, Tacite, Epictète, Tite-Live, Pline, Cicéron, Martial, Pétrone, Salluste, Pétrarque : il n'est pas douteux que cette passion soit née «à l'époque de son séjour chez Van den Enden». Franciscus lui a certainement aussi donné des cours sur la «science nouvelle», l'a incité à lire Erasme et Montaigne, Bacon et Galilée, peut-être Giordano Bruno, a éveillé son intérêt pour les questions politiques en lui faisant découvrir Machiavel, Hobbes, Grotius, Calvin et Thomas More. Spinoza avait déjà une «tête bien faite» par lui-même pour qu'on ne puisse pas supposer que l'ancien jésuite ait été «la cause cachée derrière son génie». Mais c'est la formation humaniste qu'il reçoit de lui qui le prépare, événement majeur dans son développement philosophique, à accueillir les travaux de Descartes en physique, en mathématique, en physiologie, en géométrie, en météorologie, en cosmologie, et, bien sûr, en métaphysique. Ainsi Spinoza «s'aliénait peu à peu la synagogue», certes. Mais on ne sait pas comment les idées qu'il avait vers 1654-1655 pouvaient être «diffusées» dans la communauté séfarade à laquelle il appartenait, et justifier qu'on les considère comme annonciatrices «d'horribles hérésies». Quelques semaines avant son excommunication, il est attaqué à coup de couteaux, dans la rue, par un juif fanatique.

Le voile des illusions

Une nouvelle vie commence pour Spinoza, une «vie philosophique» justement. Ce qu'il écrira dans son Traité de la réforme de l'entendement donne une idée du «tournant» : «Après que l'expérience m'eut enseigné que tout ce qui arrive fréquemment dans la vie est vain et futile, et que je vis que tout ce qui était pour moi occasion de crainte n'avait rien de bon ni de mauvais en soi, mais seulement en tant que l'âme en était mue, je me décidai finalement à rechercher s'il n'existait pas quelque chose qui fût un bien véritable, capable de se communiquer, et tel que l'âme, rejetant tout le reste, pût être affectée par lui seul ; bien plus : quelque chose dont la découverte et l'acquisition me donneraient pour l'éternité la jouissance d'une joie suprême et continue.» Ce «quelque chose» tient à l'«investigation de la vérité», et à la compréhension de notre place dans la Nature, à la «connaissance de l'union qu'a l'âme pensante avec la Nature entière». L'être humain n'est pas extérieur à la Nature, il en est un élément intime et inextricable : quand on réalise qu'il en est ainsi, et que l'on s'efforce de le faire voir à d'autres, alors on atteint au bien, à la «suprême perfection humaine». Mais, pour cela, il faut une connaissance complète de la Nature, de la nature humaine, une intelligence de la métaphysique de la matière et de l'esprit, de la physique des corps, de la logique des pensées, des causes des passions. Pour cela, il faut aussi pouvoir déchirer le voile des illusions et des superstitions, abattre les fausses idoles, combattre contre tout ce qui fait de l'homme un animal triste, dirigé et amadoué par des puissances étrangères. Travail immense, travail dont Spinoza va s'acquitter par son oeuvre philosophique, par l'Ethique, qui fera de lui l'un des plus grands penseurs de tous les temps, celui, en tous cas, qui a fait faire à l'homme le plus décisif des pas vers l'émancipation. Son atelier de polissage de verres optiques pour microscopes et télescopes, il le transférera dans le petit village de Rijnsburg, puis à Voorburg, enfin à La Haye, il créera autour de lui des cercles de fidèles, nouera des relations étroites avec le grand astronome Christiaan Huygens, avec Leibniz, avec Henri Oldenburg, secrétaire de la Royal Society de Londres, et avec Jan de Witt, chef de l'opposition libérale à la politique des princes d'Orange, chantre de la tolérance religieuse, duquel il reçoit une pension. A l'abri de ce qui dans la vie «est vain et futile», il voudra se consacrer tout entier à sa méditation, refusant même la chaire prestigieuse de philosophie qu'on lui offre à Heidelberg.

Travaillant à l'Ethique dès 1660, la rectifiant sans cesse, il ne publie presque rien de son vivant, hors un exposé sur la métaphysique cartésienne. Il laisse juste exploser une bombe en 1670, le Traité théologico-politique, édité sans nom d'auteur. Et c'est la fin du monde. Pouvait-on dire à cette époque que «le grand secret du régime monarchique et son intérêt majeur est de tromper les hommes et de colorer du nom de religion la crainte qui doit les maîtriser, afin qu'ils combattent pour leur servitude comme s'il s'agissait de leur salut» ? Que les Livres saints doivent être soumis à une stricte critique historique ? Que la prophétie correspond à une «connaissance du premier genre», vague et confuse ? Que la foi et la raison n'ont rien en commun ? Que la foi religieuse se résout dans l'obéissance ? Que la théologie et la philosophie doivent absolument divorcer ? Que la sauvegarde de la liberté de penser exige une complète laïcité de l'Etat ? Que chacun est libre de penser ce qu'il veut sans qu'aucune autorité politique ne se mêle d'entraver ce droit ? Le livre est aussitôt déclaré impie, dangereux, «pestilentiel», corrupteur et détestable, «le plus vil et le plus blasphématoire que le monde ait jamais vu». Spinoza, que les chrétiens continuent d'appeler «le juif de Voorburg», est accusé «d'être un agent de Satan, voire d'être l'Antéchrist lui-même». Le 19 juillet 1674, le Traité, en même temps que le Léviathan de Hobbes, est officiellement interdit par les autorités séculières de la province de Hollande.

Spinoza continua à polir les lunettes et à mener son «investigation de la vérité». Il faudra longtemps pour qu'on reconnaisse en lui l'homme de la tolérance, l'adversaire de tout dogmatisme, de toute fermeture intellectuelle et morale, de toute orthodoxie théologique ou politique, le héraut de la liberté de pensée. Parmi les hôtes qui passèrent par sa maison sur le Paviljoensgracht, il y eut Leibniz. Durant l'hiver 1676-77, il subit quelques saignées. II s'éteignit paisiblement le dimanche 21 février 1677. «Un homme libre ne pense à aucune chose moins qu'à la mort, et sa sagesse est méditation non de la mort, mais de la vie.» Il laissa quelques dettes. Seize florins dus à Johan Schöder, l'apothicaire, un florin et seize stuivers dus à Abraham Kervel, le barbier.
Libération, Par Robert MAGGIORI, jeudi 20 février 2003, Livres, p. I-III

 

 

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Francisco Suarez (1548-1617)

 

Francisco Suarez (1548-1617)

§ 1 - La vie et l'oeuvre

Né à Grenade en 1548, Francisco Suarez est jésuite (Compagnie de Jésus, Societas Jesu, S.J., ordre catholique de clercs réguliers fondé par Ignace de Loyola en 1540 et ayant notamment la mission d'enseigner).
Il est professeur à Paris, Valladolid, Salamanque, Rome ....
Comme Francisco de Vitoria, Suarez est considéré comme étant l'un des fondateurs du droit international.

Son oeuvre est considérable et peut être comparée à celle de Saint-Thomas d'Aquin.
L'ouvrage qui nous intéresse ici est le Tractatus de legibus ac de Deo legislatore, le Traité des lois et de Dieu législateur.

§ 2 - La philosophie du droit de Francisco Suarez : droit naturel "rationnel" et droit international

A - Le Pouvoir

Pour Suarez, comme pour Vitoria, l'Etat est une "commauté parfaite par elle-mëme".
Cette communauté parfaite a besoin d'un Pouvoir et ce Pouvoir est voulu par Dieu.
Mais ce sont les hommes, qui composent la communauté, qui détermineront à qui le Pouvoir appartiendra.
Autrement dit si le Pouvoir est d'essence divine le mode de gouvernement relève du droit positif.
C'est par un acte volontaire, qui s'exprime par un contrat (le contrat social) ou par un quasi-contrat (le consentement étant donné peu à peu et tacitement de par le comportement des membres de la communauté) que la communauté parfaite qu'est l'Etat se donne des gouvernants.

Ce sont ces gouvernants qui sont les auteurs du droit positif d'où résultent des droits subjectifs pour les membres de la communauté étatique.

B - Droit positif et droits subjectifs

Les membres de la communauté ayant confié le Pouvoir aux gouvernants ceux-ci disposent du pouvoir législatif.
Le droit positif est un droit volontaire, qui émane de la volonté des gouvernants.
Les gouvernants en édictant des normes de droit positif reconnaissent aux membres de la conununauté un certain nombre de droits subjectifs.

Est-ce à dire que le législateur peut tout faire, dispose d'un pouvoir absolu? Non, le législateur se doit de respecter le droit naturel et le jus gentium, le droit international.

C - Le droit naturel et le droit international

Suarez, comme Vitoria, pense qu'il existe une communauté internationale pour la raison que les Etats ne peuvent se suffire à eux-mêmes.
Cette communauté internationale est régie par le droit naturel et le droit international.

Le droit naturel ce sont les lois naturelles qui ont pour source la volonté divine.
Mais cette volonté divine ne saurait se manifester par le canal de la révélation.
Les lois naturelles ne sauraient être confondues avec les lois bibliques.

Les lois naturelles nous sont connues par le canal de la raison, que Dieu a déposée en l'homme dès l'origine.
C'est donc la raison de l'homme qui permet de connaître le droit naturel.
Or la raison de l'homme, accordée par Dieu, ne saurait être changeante et relative.
En conséquence le droit naturel est universel et immuable.

Certes l'expérience nous montre que certaines différences existent, de par le monde, entre les systèmes juridiques.
Selon Suarez ce ne sont pas les lois qui changent mais les matières auxquelles elles s'appliquent et c'est ce pourquoi les lois naturelles doivent être interprétées.
Ce sont évidemment les théologiens de l'Eglise catholique qui seront les seuls interprètes autorisés.

le droit international tire sa force obligatoire de ce droit naturel "rationnel".
En effet, les Etats ne sont pas libres de créer comme ils l'entendent les règles du jus gentium.
Ils se doivent de respecter les principes du droit naturel qui s'imposent à eux de par leur origine divine.
Le droit naturel étant supérieur au droit international celui-ci tire sa force obligatoire de sa conformité à celui-là.

Cependant si les Etats ne sont pas libres de créer comme ils l'entendent les règles du jus gentium celles-ci résultent formellement de leur volonté.
Le droit international est créé par les Etats. C'est le droit constaté par l'usage, la coutume, la pratique des Etats.
De ce fait, et contrairement au droit naturel, le droit international n'est ni universel ni immuable mais limité aux relations entre deux ou plusieurs Etats.
Quoi qu'il en soit les Etats sont restreints dans leur autorité par l'existence de ce droit international obligatoire et par celle du droit naturel.

 

 

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Francisco de Vitoria (v.1480-1546)

 

Francisco de Vitoria (v. 1480-1546)

§ 1 - La vie et l'oeuvre

Né vers 1480 dans la ville de Vitoria, Francisco de Vitoria est un moine catholique dominicain (ordre des prêcheurs, O.P., fondé par Domingo de Guzman, v. 1170-1221, ayant pour mission de lutter idéologiquement contre les hérésies).
Il fait ses études à Paris, puis y devient Maître avant de rejoindre l'Université de Salamanque, la plus célèbre de l'époque.
On peut dire qu'il est disciple d'Aristote et de saint Thomas d'Aquin.

Il est aujourd'hui considéré comme étant l'un des fondateurs du droit international.
Son ouvrage principal en la matière est le Relectiones morales, recueil de cours faits à Salamanque (1696).

§ 2 - La philosophie du droit de Francisco Vitoria : l'Etat et le droit international

A - L'Etat

Selon Vitoria l'Etat est une "communauté qui est son propre Tout par elle-même", qui est indépendante physiquement (géographiquement), politiquement et juridiquement.

L'Etat est une communauté qui se suffit à elle-même :
- quant à son territoire,
- quant à sa population,
- quant à son organisation et à son gouvernement.

Cependant l'indépendance de l'Etat n'est pas absolue car l'autorité de l'Etat se heurte d'une part à l'existence de la morale et du droit (B) et d'autre part à l'existence d'une communauté internationale (C).

B - La morale et le droit

Vitoria ne distingue pas clairement la morale du droit et notamment le droit naturel du droit positif.
Il affirme cependant que le droit international, le Jus gentium, est constitué par les règles que "la raison naturelle a établies entre les Nations".

Le droit des gens est obligatoire car il tire sa force du droit naturel dont il découle.
Ces règles résultent du consentement de la majeure partie de l'Univers pour le bien de tous, et elles s'imposent à la minorité.
Parmi ces règles l'on peut citer : l'inviolabilité des ambassadeurs, la communauté de la mer, le fait que les prisonniers de guerre sont des esclaves, etc.

En application de ces règles l'Etat ne peut faire que des guerres justes.
La guerre est juste lorsqu'il s'agit de défendre les droits de ses ressortissants et le "bien commun de l'Univers" qui consiste essentiellement à faire du commerce international.
L'on peut donc conquérir par les armes les Etats qui refusent de s'ouvrir à ce commerce international.
L'Etat fort peut d'autre part agir pour le compte d'un Etat faible qui ne peut défendre lui-même ses propres droits.
Tout cela résulte du fait qu'il existe une Communauté internationale qu'il faut protéger.

C - La Communauté internationale

En effet dans l'état de nature primitif tous les biens étaient communs.
Lorsque les Etats se sont formés ils ont dû respecter les droits égaux que les individus avaient sur toute chose. Or le droit fondamental des individus est d'entretenir des relations commerciales.
La Communauté internationale est donc ouverte aux échanges.

Les Etats se doivent donc de respecter certains droits :
- la liberté de la mer et des fleuves,
- le droit d'aller et venir,
- le droit d'acquérir une nationalité,
- le droit de faire du commerce.

 

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John Rawls (1921-2002)

John Rawls (1921-2002)

 

Les Etats-Unis d'amérique sont la première puissance du monde actuel.
En conséquence certains idéologues entendent légitimer son système social et donc juridique qui est fondé sur l'économie libérale, l'économie capitaliste.
C'est une légitimation qui fait appel au moral, à une certaine morale, qui peut être la morale de la justice sociale selon John Rawls ou la morale de l'heureux capitaliste de Friedrich von Hayek.

La justice sociale selon John Rawls

Les agitations sociales des années soixante (1960) aux Etats-Unis opposent deux catégories de doctrines, celles qui magnifient la liberté, les idéologies libertariennes au sens large (des libertarians), et celles qui prônent l'égalité, les idéologies communautariennes (des communitarians).

Le philosophe John Rawls (1) s'est fait une réputation mondiale en essayant une synthèse entre liberté et égalité, persuadé que la démocratie libérale peut être juste (2), qu'elle peut connaître la justice sociale (3).

John Rawls est convaincu que le régime politique le plus juste, celui qui se rapproche le plus du régime idéal, le régime qui prend le mieux en compte les valeurs de liberté et d'égalité, ainsi que quelques autres valeurs fondamentales comme la valeur de tolérance, est la démocratie libérale.

Rawls est un américain pragmatique qui veut fonder une politique raisonnable, c'est à dire formuler l'ensemble des régles que chacun, dans la vie sociale, doit observer s'il veut que les autres les observent aussi.
Rawls se présente donc comme étant un disciple de Kant.

Pour lui la Justice comme équité (A) est valable pour tous les peuples, quelles que soient leurs particularités sociales ou culturelles, pour lui c’est un idéal mondial (B).

A/ La Justice comme équité

John Rawls pense que le système de la démocratie libérale est encore aujourd'hui le système le plus désirable qui soit, au moins à court et moyen terme.
Et cela parce que Justice et liberté (I) sont compatibles qui fondent le contrat social démocratique (II)

I. Justice et liberté

Pour Rawls le Juste est, évidemment, prioritaire.

Si la Justice ne peut pas résulter d'un calcul utilitaire, la Justice est évidemment nécessaire au maintien de la stabilité sociale, la Justice doit permettre de résoudre les conflits égoïstes qui menacent la cohésion de toute société.

Mais la Justice ne peut pas porter atteinte au principe fondamental de l'humanité, qui est le principe de la liberté de l'individu, la liberté individuelle.

Donc la liberté juste ne peut pas être l'égalitarisme, qui serait une atteinte à la liberté.
Les inégalités sociales sont inévitables et nécessaires puisqu'elles permettent le développement des forces productives, notamment par l'innovation, et donc le développement de la production et de la consommation pour tous.

Pour que la Liberté (4) existe réellement Rawls nous dit que chaque personne doit avoir "un droit égal d'accès au système le plus étendu qui soit de libertés de base égales pour tous".

Et pour que la Justice existe Rawls nous dit que les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon qu'elles soient au plus grand bénéfice des membres les moins avantagés de la société (5) dans des conditions d’égalité équitable des chances, ce qui donc autorise la discrimation positive (affirmative action) en faveur de certaines personnes et/ou de certains groupes.

Pour Rawls Justice et Liberté sont donc les droits inviolables qui constituent la base de la coopération humaine dans le contrat social démocratique.

II. Le contrat social démocratique

Rawls nous dit que la vie d'une "société de personnes humaines" ne peut être juste que si les personnes libres membres de cette société se mettent d'accord sur ses règles de fonctionnement, ce qui signifie que ces règles doivent être publiquement reconnues et les procédures acceptées par tous.

Pour fixer les règles de base d'une coopération équitable entre les hommes Rawls part d'une situation hypothétique, la "position originelle".
La "position originelle" est la position dans laquelle "personne ne connaît sa place dans la société, sa position de classe et son statut social, pas plus que personne ne connaît le sort qui lui est réservé dans la répartition des capacités et des dons naturels".
Les personnes, qui sont ainsi placées sous "un voile d'ignorance", essaient de maximer leurs chances, ce qui les conduit à adopter comme système politique la démocratie libérale, avec égalité réelle des chances et respect du principe de la différence.

Dans cette démocratie libérale le rôle de l'Etat est important qui intervient dans le fonctionnement du marché pour préserver la concurrence et maintenir l'emploi, assurer un minimum social aux plus défavorisés et maintenir l'équité dans la répartition des biens par, notamment, la fiscalité (justice commutative).

B/ Un idéal mondial

John Rawls pense qu'il est possible d'étendre à la "société des nations", et donc aux principes du droit international, les hypothèses rationnelles qu'il a élaborées pour une "société de personnes humaines".
Donc, selon Rawls, les régimes tyranniques ou dictatoriaux ne sauraient être acceptés comme membres de droit dans une société raisonnable des peuples.

Rawls ne pense pas qu'il faille imposer la société libérale comme standard incontournable pour toute société de personnes, mais un minimum démocratique (I) est cependant nécessaire, y compris pour les sociétés hiérarchisées (II), minimum démocratique qui, parce que les droits de l'homme sont universels (III), puisse conduire au bonheur de tous par l'éducation (IV).

I. Le minimum démocratique

Pour Rawls,
- de même que dans une société libérale un citoyen doit respecter les opinions idéologiques qui sont différentes des siennes, pourvu qu'elles demeurent en accord avec une conception politique raisonnable de la justice,
-de même une société libérale doit respecter les sociétés organisées selon d'autres principes que les principes libéraux, pourvu que leurs institutions soient en accord avec une conception raisonnable du droit international, le droit des gens, c'est à dire le droit des peuples.

En vertu de ce principe de tolérance raisonnable Rawls voit deux grands types de sociétés globalement acceptables : les sociétés libérales et les sociétés organisées selon un principe hiérarchique, les sociétés hiérarchisées, qui sont en général des sociétés théocratiques ne connaissant pas la séparation des pouvoirs.

II. Des sociétés hiérarchiques (hiérarchisées)

Selon Rawls les sociétés hiérarchisées peuvent faire partie, à part entière, de la société des nations si elles respectent certains principes impératifs : renoncer à l'expansionnisme militaire, faire respecter la justice sur leur sol, garantir à leurs membres la satisfaction d'un certain nombre de droits humains de base.

Par droits humains de base, les droits fondamentaux, Rawls entend tout d'abord le droit à la liberté (liberté de domicile, liberté de se déplacer, liberté de penser - y compris le droit à la liberté religieuse) et le droit à l'autodétermination.
Mais le droit à l'autodétermination ne peut être absolu, nous dit-il, par exemple aucun peuple n'a le droit de faire sécession si cela a pour conséquence d'assujettir un autre peuple, ainsi la sécession des sudistes américains en 1860 était-elle inacceptable.

Mais sont également fondamentaux les droits à la sécurité, à la propriété individuelle et à la subsistance.
Selon Rawls un gouvernement raisonnable doit être en mesure de garantir à ses citoyens non seulement certaines libertés juridiques mais aussi les moyens économiques de leur survie matérielle.

Enfin est fondamental, selon Rawls, le droit à l'émigration.

III. Les droits de l'homme sont universels

Pour Rawls les droits de l'homme sont des droits universels puisqu'ils découlent d'une définition de la justice, qui est sa définition.

En conséquence les droits de l'homme s'imposent à tous et la communauté internationale doit aider les sociétés hiérarchisées, qui donc sont en général des sociétés religieuses ne connaissant pas la séparation des pouvoirs, à les respecter.

Et Rawls pense que si les sociétés hiérarchisées refusent délibérément de respecter les droits de l'homme il faut trouver le moyen de les y contraindre, la guerre étant l'ultime recours.

IV. Le bonheur pour tous par l'éducation

Pour notre auteur l'éducation est la clef de tous les problèmes économiques et sociaux.
Par exemple ce n'est pas l'insuffisance de la production alimentaire qui est la principale cause de la famine, mais l'oppression exercée sur les peuples par certains gouvernements, la corruption des élites, l'assujettissement des femmes (lui-même dû à des préjugés religieux déraisonnables) ainsi que la surpopulation qui en résulte.

La meilleure des choses à faire est de donner à tout le monde des chances égales d'accéder à l'éducation, ce qui suppose que l'on se préoccupe tout d'abord de la santé de tous, santé actuellement menacée chez les jeunes par, notamment, la toxicomanie.

Selon Rawls il faut donc réorganiser la vie sociale sur une base acceptable par le plus grand nombre, afin que toute société dans le monde soit gouvernée de façon à la fois raisonnable et rationnelle, ce qui lui permettrait d'atteindre un niveau de vie décent et agréable pour tous.

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(1) Né en 1921 dans une riche famille de Baltimore, Rawls entre à Princeton en 1939. Pendant la guerre il participe aux opérations américaines dans le Pacifique. Après la guerre, il retourne à l'université et termine son doctorat de philosophie en 1949. Dès cette époque, il esquisse la rédaction de Théorie de la justice. Professeur de philosophie à Cornell University puis au Massachusetts Institute of Technology, il est nommé en 1959 à Harvard, qu'il ne quittera qu'au moment de sa retraite.
Sur Rawls, notamment : Bertrand Guillarme, Rawls et l'égalité démocratique, PUF, Paris 1997 ; Jean-Pierre Dupuy, Le sacrifice et l'envie, le libéralisme aux prises avec la justice sociale, Calmann-Lévy, Paris 1992 ; Philippe Van Parijs, Qu'est-ce qu'une société juste ? Le Seuil, Paris, 1991 ; Otfried Höffe, L'Etat et la Justice : les problèmes éthiques et politiques dans la philosophie anglo-saxonne, John Rawls et Robert Nozick, Vrin, Paris, 1988.

(2) C'est également le point de vue du catholique Michael Novak, The Spirit of Democratic Capitalism, 1982, Une Ethique économique, Les valeurs de l'économie de marché, Le Cerf, Paris, 1987. Il est méconnu en France : par exemple il est absent, ce qui n'est pas le cas de Rawls et de Nozick, du gros ouvrage publié sous la direction de Michel Meyer, La Philosophie anglo-saxonne, PUF, Paris, 1994.
Né en 1933 en Pennsylvanie, Michael Novak est issu d'une famille catholique dont les ancêtres étaient des serfs de Slovaquie. Emigrés aux Etats-Unis vers 1887 ses grands-parents ont été, écrit Novak, "libérés par l'Amérique de la tyrannie, de la pauvreté et de l'oppression de pensée et de parole". Après des études à Stonehill College, à Rome à l'Université catholique grégorienne, et à Harvard, il enseigne à Harvard, Stanford, Syracuse, avant d'être titulaire de la chaire de Religion et Public Policy à l'American Enterprise Institute de Washington. Il est l'auteur de plus de vingt ouvrages concernant la théologie, la politique, l'économie et la culture. Novak entend concilier le communautarisme catholique avec le capitalisme libéral. Pour lui l'idéal c'est le capitalisme démocratique, dont le modèle est le capitalisme américain, un capitalisme qui a fondé sa réussite sur trois éléments : "une économie de libre concurrence, un régime démocratique respectueux des droits de l'individu, un ensemble d'institutions culturelles pluralistes animées par des idéaux de liberté et de justice pour tous"(apologique, quatrième de couverture de Une Ethique ...).

(3) John Rawls, A Theory of Justice, Oxford University Press, Oxford, 1971, Théorie de la Justice, Le Seuil, Paris, 1987 ; Justice et Démocratie, recueil d'articles, Le Seuil, Paris, 1993 ; Political Liberalism, Columbia University Press, New-York, 1993 ; Libéralisme politique, PUF, Paris, 1995 ; The Law of Peoples in S. SHUTE and S. Hurley, On Human Rights : The Oxford Amnesty Lectures, Basic Books, New York 1993, Le droit des gens, Editions Esprit, 10/18 n°2712, Paris 1996 ; Collected papers, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1999 ; Lectures on the history of moral philosophy, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 2000, Leçons sur l'histoire de la philosophie morale, La Découverte, Paris, 2001 ; Justice as fairness : a restatement, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 2001, La Justice comme équité, La Découverte, Paris, 2003.

(4) John Rawls, Théorie de la Justice, Le Seuil, p. 91.

(5) John Rawls, Social Unity and Primary Goods, in Utilitarianism and Beyond (A. Sen et B. Williams éd.), Cambridge University Press, Cambridge, 1982, pp. 161-162.

 

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Max Stirner (1806-1856)

 

Max Stirner (1806-1856)
et l'Association des égoïstes.

Max Stirner, de son véritable nom Johann Caspar Schmidt (Stirn= front, surnom donné à cause de son large front), est un anarchiste individualiste, bien qu'étant au départ un hégélien de gauche comme Marx. Il est né à Bayreuth le 25 octobre 1806 et décédé à Berlin le 25 juin 1856 après avoir mené une existence solitaire et financièrement difficile.
Il est l'auteur d'un ouvrage qui fit scandale chez les "bien pensants" : Der Einzige und sein Eigentum, Otto Wigand, Leipzig, 1844, L'Unique et sa Propriété et autres écrits, L'Age d'homme, Lausanne, 1988 ; et qui fut critiqué : Karl Marx et Friedrich Engels font dans L'Idéologie allemande (1846), Messidor-Ed. Sociales, Paris, 1982 , sous le titre de Saint Max une critique du livre de Stirner.

Pour Stirner l'Homme, qui est Unique, ne peut être la propriété de qui, ou de quoi, que ce soit, donc ne peut être la propriété de l'Etat, y compris de l'Etat politiquement libéral.
Stirner attaque violemment l'Etat libéral. Pour lui le libéralisme politique conduit à l'esclavage du Moi et, par le libéralisme social, à la nationalisation des propriétés, c'est à dire au vol de ce qui appartient au Moi.

C'est l'Homme qui est propriétaire de toute chose, et il ne peut être dépossédé.
C'est pourquoi Stirner affirme que la Société doit être fondée sur l'Egoïsme, le culte du Moi souverain.
L'organisation sociale doit être une "Association des égoïstes", tous souverains, qui n'auront d'autre objectif que celui d'être ce qu'ils sont.

 

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Guillaume d'Ockham (v.1290-v.1349)

 

Guillaume d'Ockham (vers 1290-vers 1349)

Franciscain comme Duns Scott, dont il est le disciple, Ockham, ou Occam, soutient son ordre contre le pape par son action et son oeuvre (§ 1), et développe en droit le volontarisme positiviste de Duns Scott (§ 2).

§ 1. La vie et l'oeuvre

Guillaume d'Ockham serait né en Angleterre à Ockham dans le Surrey vers 1290.
Il fait ses études à Oxford où il devient professeur.

Guillaume d'Ockham appartient à l'ordre des franciscains, et il défend son ordre contre le Pape d'Avignon Jean XXII qui reproche à cet ordre son rigorisme et entend lui imposer le régime de la propriété privée.
En 1328 Guillaume d'Ockham et le général de l'ordre des franciscains se réfugient à la cour de l'Empereur Louis de Bavière dont l'élection n'est pas reconnue par le Pape Jean XXII.
Guillaume d'Ockham sera finalement abandonné par l'Empereur et par les franciscains qui se soumettent au pape.
Il meurt vers 1349.
Son oeuvre est relativecent importante. Il convient de signaler :
- Le Compendium errorum papae
- L'Opus nonaginta dierum
- Le Dialogus
- Le Breviloquium de principatu tyrannico
- Le Centiloquium theologicum
- La Summa totius logicae, la Somme de toute logique, qui est son oeuvre principale (Opera Omnia philosophica et theologia : Franciscan Institute St Bonaventure, New-York 1965).
§ 2. Le positivisme juridique de Guillaume d'Ockham Guillaume d'Ockham est un disciple de Jean Duns Scott.
Guillaume d'Ockham est considéré comme étant le fondateur du nominalisme, une philosophie qui s'oppose au Thomisme, philosophie qui inspirera en Angleterre Bacon, Hobbes, Locke, Hume et qui donnera naissance au positivisme juridique moderne.
Le nominalisme met l'accent sur l'individu contre l'universel, sur la volonté de l'individu contre la raison qui permettrait de connaître le droi naturel, sur le pouvoir absolu de Dieu contre l'ordre naturel qui aurait été créé par lui.
Selon la philosophie du droit d' Ockham nous serions en présence de deux droits : le droit positif divin (A/) et le droit positif humain (B/). A - Le droit positif divin C'est le pouvoir absolu de Dieu qui est la source de tout ordre juridique. Puisque seul l'individu est réalité l'ordre juridique ne peut avoir d'autre source que la volonté.
Or le premier individu, la première personne à laquelle les hommes sont soumis est Dieu.
Tous les hommes sont donc soumis au droit divin.
Ce droit divin c'est le droit positif tel qu'il résulte des écritures saintes. Il convient d'appliquer strictement ce droit positif et non de l'interpréter. C'est ainsi que les écritures ne sauraient légitimer le pouvoir temporel de l'Eglise puisqu'il résulte des textes que Jésus, par sa prescription "Rendez à César ce qui est à César", a entendu laisser le pouvoir temporel à l'Empereur, si par ailleurs l'Eglise se voyait confier le pouvoir spirituel : "Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise".
Ce sont encore les Ecritures qui ont donné aux hommes le pouvoir d'appropriation privée car, si, à l'origine du Monde, tout était commun à tous, le communisme originaire a été supprimé par Dieu après le péché originel: ainsi selon la Genèse, I, 3 : "Et Yahvé Dieu le (Adam) renvoya du jardin d'Eden pour cultiver le sol d'où il avait été tiré"; or selon Guillaume d'Ockham la culture du sol ne peut ~tre qu'indivi- duelle.
C'est également Dieu qui, par les Ecritures, a donné aux hommes le pouvoir d'instituer les chefs par le contrat social et l'élection, car Dieu veut que toute autorité temporelle procède de la volonté des hommes qui seront assujettis (gouvernés) : cela résulte du texte biblique des Proverbes.
De par le contrat social et l'élection les hommes assujettis délèguent à ceux qui détiennent le pouvoir temporel la puissance législative et judiciaire.
C'est donc indirectement que le droit positif humain découle du droit positif divin.
B - Le droit positif humain Le droit positif humain procède donc du consentement des gouvernés, voulu par Dieu, consentement qui par le contrat social et l'élection accorde le pouvoir législatif et judiciaire aux gouvernants. Cependant, contrairement à Thomas d'Aquin selon lequel le droit positif humain est juste lorsqu'il a en vue le bien commun, c'est-à-dire lorsque ce droit est conforme au droit naturel, Guillaume d' Ockham pense que le droit positif humain est au service des individus, de la volonté, de la liberté individuelle. Aussi le droit positif humain doit avoir pour objet de créer au bénéfice des individus des droits subjectifs garantis et sanctionnés par le pouvoir temporel. En vertu de ces droits subjectifs les individus disposeront de pouvoirs absolus mais auxquels il leur est possible de renoncer.
C'est ainsi que les franciscains, qui ont fait voeu de pauvreté, renoncent à la propriété privée.

 

 

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Friedrich Von Hayek (1899-1992)


Friedrich von Hayek
(1899-1992)

La morale de l'heureux capitaliste

La société libérale est par principe une société du bonheur (1).
(1) Alain, Propos sur le bonheur, Gallimard, Paris, 1928, Folio essais 21, 1985.
André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 2 vol., PUF, Paris, 1991, 1992.

Le Préambule de la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 des 13 colonies américaines de la Grande-Bretagne est significatif à cet égard qui nous dit que les vérités suivantes sont "évidentes" : "tous les hommes sont créés égaux, ils sont doués par le créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur."
Pour Friedrich von Hayek l'hédonisme libéral est le produit d'une tradition : la tradition du capitalisme, sa vie et son oeuvre (A) et sa philosophie du droit (B) en témoignent.

A - La vie et l'oeuvre de Hayek

Hayek fait ses études supérieures à l'Université de Wien où il obtient un double doctorat en Droit (1921) et en Sciences politiques (1925).
Il est tout d'abord fonctionnaire puis, en 1929, professeur à l'Université de Wien. En 1931, fuyant le nazisme, il est professeur à la London School of Economics et le restera jusqu'en 1950.
De 1950 à 1962 il est professeur de Sciences morales et sociales à l'Université de Chicago, où enseigne l'économiste monétariste Milton Friedman (1912- ), puis professeur d'Economie à l'Université Albert-Ludwig de Freiburg-im-Breisgau, en Allemagne, jusqu'en 1967.
De 1967 à 1976 il est professeur à l'Université de Salzburg en Autriche. En 1974 il obtient le Prix Nobel de Science Economique.

Les principaux ouvrages de Hayek sont : Price and Production, 1931, Prix et production, Agora, Paris 1985 (Presses Pocket n° 04 AG) ; Collectivist Economic Planning, Routeledge and Kegan Paul, London 1935 ; The Road to Serfdom, 1943, La Route de la Servitude, Librairie de Médicis, Paris 1945, PUF, Paris 1985 ; Individualism and Economic Order, Routeledge & Kegan, London 1948 ; Scientisme et Sciences sociales, Agora, Paris 1986 (Presses Pocket n° 11 AG); The Constitution of Liberty, Routeledge & Kegan, London 1960, La constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 ; Studies in Philosophy, Politics and Economics ; New studies and the History of Ideas ; Law, Legislation and Liberty, 3 vol., Routeledge & Kegan 1973-1979, Droit, Législation et Liberté, PUF, Paris 1980-1983 ; The Fatal Conceit. The Errors of Socialism, Routeledge, London and New York, 1988, La Présomption fatale, Les erreurs du socialisme, PUF, Paris, 1993.
Hayek a été "introduit" en France au début des années 80 par les "nouveaux économistes" libéraux/conservateurs, partisans du monétarisme de Milton Friedman (1912-) (2) et plus généralement du néo-conservatisme américain, idéologie soutenant les politiques de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, notamment.
(2) Notamment Milton Friedman,Capitalism and freedom, 1962, Capitalisme et liberté, Calmann-Lévy, Paris, 1971.

B - La philosophie du Droit de Hayek

Hayek, qui est profondément hostile à Marx et à Freud, est pour un libéralisme conservateur qui donne la primauté à la Société capitaliste sur l'Etat, Etat qui ne peut être que minimum.
Hayek dénonce ce qu'il nomme les erreurs rationalistes (I), est convaincu que les normes sociales sont d'origine individuelle (II) et que la culture joue un rôle sélectif (III) qui a conduit à la liberté du capitalisme(IV), ce qui induit une certaine conception du Droit (V) qui ne peut pas être celle des "constructivistes", les volontaristes du mirage de la "Justice sociale"(VI). Hayek est pour la tradition ... du Capitalisme (VII), la Société ouverte et donc l'Etat limité(VIII).

I. Hayek dénonce les erreurs rationalistes

Selon Hayek la civilisation occidentale, la Civilisation, ne pourra survivre qu'en renonçant à ses erreurs, c'est-à-dire à Marx et à Freud.
Pour Hayek, qui attaque vigoureusement le rationalisme et le positivisme modernes, l'Homme n'est pas maître de son destin et ne le sera jamais. Pour lui les constructions humaines sont le résultat d'un processus qui fait appel au hasard et à l'imitation.
C'est par hasard que quelqu'un découvre ce qui sera un progrès et c'est l'imitation qui fait que la nouvelle pratique se généralise, permettant à certaines sociétés d'avancer plus vite que d'autres sur la voie de la Civilisation. Pour lui il est plus avantageux de suivre la tradition que de chercher à la comprendre rationnellement.
Les règles de culture, de conduite sociale, les règles normatives, les normes sociales sont donc d'origine individuelle. C'est l'origine individuelle des normes sociales.

II. L'origine individuelle des normes sociales

Hayek est un pragmatique. Pour lui l'individu a commencé par apprendre, concrètement, face aux situations sociales à affronter, à faire certaines choses, ou, mieux encore, à ne pas faire certaines choses.
La transmission des règles ainsi "découvertes" et qui semblent satisfaisantes se fait ensuite par apprentissage imitatif. Puis les règles sociales considérées comme étant les plus opérationnelles, qui ont fait concrètement leurs preuves, sont répertoriées, les règles générales mais aussi les exceptions, une tradition sociale apparaît qui est alors indépendante des individus et qui se transmet par héritage culturel.
C'est seulement à ce niveau qu'apparaît la raison. Face aux conditions changeantes de l'environnement, et grâce aux règles traditionnelles qui ont été répertoriées, règles générales et exceptions, l'Homme peut faire le "bon choix" et éviter de commettre des erreurs couteuses.
Une évolution sélective se produit alors, qui est celle de la culture, et qui fonde les Sociétés. C'est le rôle sélectif de la culture.

III. Le rôle sélectif de la culture

Toute Société est le résultat d'une évolution sélective.
Selon Hayek le passage de la petite bande de chasseurs préhistoriques à la communauté agricole sédentaire puis à la Société bourgeoise ouverte, et donc à la Civilisation moderne, s'est produit du fait que des hommes, des innovateurs, renonçant à certaines des règles apprises et transmises culturellement ont obtenus des résultats supérieurs aux autres hommes.
L'évolution sélective de la culture dans l'Histoire a fait qu'il y a aujourd'hui dans le monde une superposition d'étages de règles normatives, de traditions successives, qui entrent en conflit et perturbent les comportements sociaux alors que la liberté du Capitalisme occidental a placé sa civilisation au sommet des civilisations, et a ainsi fait la preuve de sa supériorité.

IV. La liberté du Capitalisme

Pour Hayek l'Homme ne s'est pas développé dans la liberté. Pour lui la liberté a été rendue possible par le développement graduel d'une discipline, la discipline de liberté".
La discipline de liberté c'est la discipline de la société ouverte de l'économie de marché. Elle résulte de l'imitation que l'individu fait du comportement de ceux qui sont socialement estimés.
Selon Hayek l'estime du groupe social est allé, aux débuts du Capitalisme, à ceux qui avaient pour idéal moral de faire du capital et de l'accumuler plutôt que de le consommer immédiatement ou de le distribuer aux pauvres (il faut donner leur chance aux pauvres mais le gaspillage monétaire est à prohiber, surtout celui de l'Etat).
Selon Hayek c'est l'imitation de cette attitude morale - qui fait du profit financier l'objectif individuel à atteindre, qui a permis l'accroissement de la richesse générale et donc de la liberté.
Cette discipline de liberté ne peut pas être remise en cause par le droit positif, le droit de l'Etat.

V. La conception du Droit de Hayek : Droit et Législation

Hayek fait partie des "spontanéistes", est un disciple de l'Ecole autrichienne du "droit libre", dont Eugen Ehrlich (1862-1923) fut l'un des représentants les plus connus.
Selon cette Ecole il faut distinguer entre les sources réelles et les sources formelles du Droit.
La Législation et la Jurisprudence (droit positif) ne sont que des sources formelles : ce sont des procédés de constatation du Droit. Réellement le Droit est antérieur à la Législation et à la Jurisprudence : le Droit est spontané, il est le produit des forces sociales, il est l'oeuvre de la Société et non celle de l'Etat.
Le Droit se crée librement, il n'est pas créé par l'Etat. Les règles élaborées par l'Etat et sa Justice, la Législation et la Jurisprudence, ne peuvent pas avoir d'autre but que de permettre la réalisation des normes sociales, du Droit de la Société.
Donc l'Etat n'a pas à intervenir pour réglementer volontairement la vie de la Société, pour construire une Société idéale qui connaîtrait la Justice sociale, car la Justice sociale est un mirage.

VI. Le mirage de la Justice sociale, selon Hayek

Hayek est résolument hostile aux "constructivistes", tels les prophètes et philosophes qui de Moïse (3) et Platon à Rousseau (4) et Marx , condamnent l'argent, le "veau d'or", l'échange des marchandises, la propriété privée, et proposent de construire des sociétés idéales qui seraient justes.
(3) André Neher, Moïse et la vocation juive, Le Seuil, Microcosme n°8, Paris, 1977.
(4) Bernard Cottret, Le Christ des Lumières : Jésus de Newton à Voltaire (1660-1760), Le Cerf, Paris, 1990.

Pour Hayek la notion même de "justice sociale" relève du mirage et de la manipulation politique (5). Selon lui : "C'est un moyen commode pour les hommes politiques de se fabriquer des majorités".
(5) Pour une intéressante comparaison, le point de vue du conservateur italien Julius Evola,Les limites de la "justice sociale" (1940) in Essais politiques, Pardès, 45390 Puiseaux 1988, (Saggi di dottrina politica, Ed. Casabianca, Sanremo 1979).

Pour lui, tôt ou tard l'illusion de la justice sociale sera inévitablement déçue.
Mais, pour Hayek, l'élément le plus destructeur dans la morale constructiviste c'est l'égalitarisme. L'égalitarisme élimine la seule incitation, selon Hayek, par laquelle des hommes libres puissent être poussés à observer des règles morales, à savoir l'estime valorisante de leurs semblables, leur considération.
Pour Hayek l'égalitarisme conduit, inéluctablement, au totalitarisme.
Hayek est donc contre l'Etat interventionniste et pour le respect de la tradition du Capitalisme.

VII. Pour la tradition du Capitalisme

Hayek est donc pour le respect d'une tradition qui a fait, concrètement, ses preuves. Il est pour la tradition qui résulte de l'évolution historique sélective de l'Occident, le Capitalisme.
Selon Hayek cela nécessite une discipline des instincts. Toutes les traditions ont des tabous. La tradition occidentale, grâce aux interdits de la religion chrétienne, avaient les siens. C'est la psychanalyse de Freud, qui n'est qu'une superstition et non pas une science, qui a largement servi à détruire la culture occidentale en libérant les pulsions sexuelles.
Et Hayek nous dit que si la religion chrétienne est également une superstition (mais il est psychologiquement préférable de parler de "vérité symbolique") elle a une utilité sociale : elle a civilisé l'individu en le faisant obéir.
En définitive Hayek est convaincu que la morale est beaucoup plus efficace que le droit positif pour discipliner les comportements humains, et permettre le fonctionnement d'une Société civilisée, c'est-à-dire libre, c'est-à-dire ouverte, c'est-à-dire capitaliste - ce qui ne peut être qu'à condition que l'Etat soit un Etat minimum, limité.

VIII. La Société ouverte et l'Etat limité

Pour Hayek le progrès ne peut résulter que de la compétition. Or la compétition ne peut exister que si la Société est libre, ouverte, décentralisée. L'Etat n'a pas à intervenir dans les affaires privées, sinon pour permettre leur développement en garantissant la paix sociale de par l'existence d'une administration qui maintienne l'ordre capitaliste, l'ordre de la Société ouverte (6).
(6) Karl Popper, The Open Society and its enemies, 2 vol., George Routeledge & Sons Ltd., London, 1945, La Société ouverte et ses ennemis, vol. 1 : L'Ascendant de Platon, vol.2 : Hegel et Marx, Le Seuil, Paris, 1979.

En conséquence, dans les Etats occidentaux qui sont atteints par le dirigisme, l'interventionnisme social-démocrate, il faut dénationaliser, déréglementer, déréguler, de façon à redonner la première place à la Société et à permettre le libre fonctionnement du Capitalisme.

Du point de vue institutionnel, puisque l'Etat doit être faible, il faut respecter la stricte séparation des pouvoirs "à la Montesquieu". Il faut faire du Gouvernement l'exécutif de la majorité d'une Assemblée gouvernementale qui serait élue selon les procédés habituels mais sans que les fonctionnaires puissent participer au vote.
L'Assemblée gouvernementale serait chargée d'impulser et de censurer le Gouvernement alors que les Lois seraient votées par une deuxième assemblée, l'Assemblée législative, "composée d'hommes et de femmes de 45 à 60 ans" élus pour 15 ans, "dont un quinzième serait remplacé chaque année" (7).
(7) Hayek, ibidem, in le vol.3, Un modèle de Constitution, pp.125-152.

 

 

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Herbert Spencer (1820-1903)

Herbert Spencer (1820-1903)

Le darwinisme social

Dans le domaine social le darwinisme a donné naissance au XIXème siècle a une théorie - le darwinisme social - dont le représentant principal est l'anglais Herbert Spencer.

Alors que le darwinisme est une théorie générale qui concerne l'évolution de toutes les espèces vivantes, le darwinisme social de Spencer est une application sociologique du darwinisme concernant l'évolution interne de l'espèce humaine.

Le darwinisme social affirme que la compétition, la lutte pour la vie, affecte, à l'intérieur de l'espèce humaine, les différents groupes sociaux qui la composent (familiaux, ethniques, étatiques) de telle sorte que des hiérarchies se créent, qui sont le résultat d'une sélection sociale qui permet aux meilleurs de l'emporter.

Or, pour Spencer, tous les groupes sociaux étant en compétition les uns avec les autres, tout ce qui peut affaiblir un groupe social bénéficie à ses concurrents.

En conséquence, Spencer pense que toute protection artificielle des faibles est un handicap pour le groupe social auquel ils appartiennent, dans la mesure où cette protection a pour effet d'alourdir le fonctionnement du groupe et, donc, de le mettre en position d'infériorité face aux groupes sociaux rivaux.

Le darwinisme social est politiquement utilisé par le libéralisme classique, conservateur, pour justifier de la non-intervention de l'Etat dans le domaine économique et social, intervention qui est considérée comme étant handicapante pour la Société.

Herbert Spencer, The Principles of Sociology, 3 vol., 1876-1896, Principes de sociologie, 5 vol., Paris, 1878-1898. Herbert Spencer, Patrick Tort, Autobiographie ; Spencer et le système des sciences : naissance de l'évolutionnisme libéral, PUF, Paris, 1987. Herbert Spencer, Le droit d'ignorer l'Etat, Les Belles Lettres, Paris, 1993.

 

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Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829)

Jean-Baptiste Lamarck
(1744-1829)

Jean-Baptiste Pierre Antoine de Monet, chevalier de la Marck

1. La vie et l'oeuvre

Jean-Baptiste Pierre Antoine de Monet est né le 1er août 1744 à Bazentin en Picardie. Il est le onzième enfant d'une famille de petite noblesse qui se consacre au métier des armes depuis le XVIème siècle.
Ne pouvant lui acheter une charge d'officier son père le destine à la carrière ecclésiastique. Il entre à onze ans au collège des jésuites d'Amiens. Mais à 17 ans il rejoint les armées du Roi et un fait d'armes lui vaut d'obtenir son brevet d'officier.
En 1764 il commence à Monaco une collection d'herboriste. Il est blessé aux vertèbres cervicales à la suite d'un chahut entre officiers. Il quitte l'armée.
En 1770 il est comptable dans une banque à Paris. En 1771 il commence des études de médecine et s'intéresse à l'histoire naturelle, à la conchyliologie (étude des coquilles), à la botanique, à la météorologie. En 1775 il rédige un mémoire, ce qui lui permet de rencontrer Buffon (Georges Louis Leclerc comte de Buffon (1707-1788), qui est l'intendant du Jardin du Roi, dont il devient l'un des protégés. En 1778 il publie la Flore française. En 1779 il entre comme adjoint en botanique à l'Académie des sciences et en 1781 Buffon lui obtient le brevet de correspondant du Jardin et du Cabinet du Roi. Il devient un spécialiste reconnu de la botanique.
A la Révolution il change son nom en Lamarck. En 1791 il fonde avec des amis le Journal d'histoire naturelle qui traite de minéralogie, de géologie, de l'étude des fossiles, des transformations de la Terre, de l'acclimatation des espèces, de leurs variations et de leur possible transformation. En 1793 il obtient la chaire des animaux sans vertèbres au Museum national d'histoire naturelle, qui vient d'être créé pour succéder au Jardin et au Cabinet du Roi.

Ses principales oeuvres sont les suivantes :
- Recherches sur les causes des principaux phénomènes physiques (1793),
- Recherches sur l'organisation des êtres vivants (1802),
- Philosophie zoologique (1809),
- Système analytique des connaissances de l'Homme (1820),
- Histoire naturelle des animaux sans vertèbres (1815-1822).

2. Le transformisme de Lamarck

La première théorie évolutionniste a donc été élaborée par Lamarck.
Lamarck soutient que le créationnisme de la Bible est incapable d'expliquer les phénomènes, constatés par les scientifiques, d'adaptation des espèces vivantes à leur environnement, au milieu dans lequel elle vivent, à leur "écosystème" comme l'on dit aujourd'hui.
Lamarck propose une théorie relativement simple qui permettrait d'expliquer rationnellement ces modifications adaptatives : tout organisme vivant est soumis à deux tendances, une tendance à la complication, à la complexification, et une tendance à une meilleure adaptation au milieu, à l'environnement.

Les changements du milieu et la tendance adaptative ont pour effet de modifier les besoins des espèces vivantes et, en conséquence, de modifier leur comportement - ce qui entraîne l'usage de certaines parties de l'organisme et le non-usage de certaines autres, l'usage et le non-usage ayant un effet positif ou négatif sur le développement des organes.

Pour Lamarck les modifications ainsi obtenues, consécutives à l'influence du milieu, deviennent héréditaires et sont donc transmises aux enfants par les parents.

Toutefois, selon Lamarck, il ne peut s'agir que de modifications fondamentales, qui sont acquises en réponse à des défis intenses et persistants du milieu écologique, poursuivis pendant des générations.

Par exemple, il a fallu que la girafe, pour subsister, allonge son cou, lorsque les changements écologiques l'on obligé à brouter les feuilles des arbres. La girafe s'est adaptée au milieu, en allongeant un cou qui, il y a plus de 10 millions d'années, n'était pas plus développé que celui d'un okapi, membre, comme elle, de la famille des giraffidés.

 

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