11.05.2008

La "menace islamiste" en Russie et en Asie centrale

La "menace islamiste" en Russie et en Asie centrale



Par Eva KOCHKAN
Le 01/01/2001

Le thème de la " menace islamiste " agité en Occident depuis la révolution iranienne a repris de la vigueur depuis la conquête de Kaboul par les Taliban en Afghanistan en 1996. L'un des principaux fronts des dernières années de la Guerre Froide serait aujourd'hui devenu la base arrière de militants fondamentalistes combattant pour l'instauration de républiques islamiques en Asie Centrale et dans le nord-Caucase. Les discours stratégiques de chaque camp, occidental et oriental, se sont redéfinis à l'égard d'un tiers acteur, identifié comme islamiste (1).



 

La présentation de la " menace islamiste " ainsi, au singulier, tend à accréditer la thèse des dirigeants des Etats ex-soviétiques : le danger résiderait dans une union des islamistes. Des combattants seraient financés, formés idéologiquement par l'Arabie Saoudite, le Pakistan, armés et entraînés en Tchétchénie, en Afghanistan, au Tadjikistan.

On connaissait la " petite phrase " de Vladimir Poutine exprimant sa détermination à aller " buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes . "Avec beaucoup moins de retentissement et pourtant sur un ton tout à fait analogue, le président ouzbek Islam Karimov déclarait à ses députés le 1er mai 1998 à propos des " wahhabites " accusés d'actes de terrorisme : " Ces gens-là, on devrait leur tirer dans la tête. Si c'est nécessaire, je le ferai moi-même "

Communauté de style des dirigeants post-soviétiques, communauté de lutte également. Ils sont prompts en effet à s'accorder pour désigner l'islamisme comme une menace globale ceignant les confins méridionaux de l'ancien empire soviétique, du Caucase à l'Asie centrale. Aux prises avec des combattants du Mouvement islamique d'Ouzbékistan dans le district de Batken, dans le sud du pays, au moment-même où Chamil Bassaev et Khattab orchestraient un soulèvement au Daghestan , Askar Akaev, le président du Kirghizstan, a lui-aussi dénoncé les liens unissant les instigateurs de ces deux événements, et a été l'un des premiers chefs d'Etat à soutenir l'offensive russe en Tchétchénie, dans laquelle il a vu la réponse appropriée à la " menace islamiste ".

Wahhabisme et islam traditionnel

Il convient tout d'abord de ne pas exagérer l'ampleur de la " menace islamiste ". La présence de combattants ou de terroristes " islamistes " est très localisée : le Tadjikistan, la vallée de Ferghana, la région de Tachkent, la Tchétchénie et la frontière daghestano-tchétchène, constituent bout à bout une zone très réduite comparée à l'ensemble des régions musulmanes d'ex-URSS. De plus, ce ne sont que des groupuscules d'hommes qui sont à chaque fois concernés. Il s'agit évidemment de ne pas faire d'amalgame entre l'" islamiste " et le " musulman ", aussi pratiquant soit-il.

La Russie, qui s'est choisie comme allié le moufti de Tchétchénie Ahmed Kadyrov, et les Etats d'Asie Centrale, musulmans, se défendent bien sûr d'opérer cette grossière simplification. Ils arborent leur confiance en un islam traditionnel " tolérant " qu'ils opposent au fondamentalisme rigoriste des " nouveaux extrémistes wahhabites ". D'un point de vue idéologique, le wahhabisme s'est construit en opposition à un islam traditionnel et notamment à l'islam confrérique très répandu dans le Caucase et en Asie centrale. Né au XVIIIe siècle des enseignements de Mohamed ibn Abd-Al-Wahhab (1703-1791), le wahhabisme affirme la nécessité de revenir à un islam plus pur, débarrassé des pratiques et des croyances postérieures à la mort du Prophète et des premiers califes. Les wahhabites s'en prennent notamment au culte des saints pratiqués par les Soufis. Les représentants de l'islam traditionnel sont nombreux à dénoncer le " wahhabisme ". Des affrontements armés se sont même produits dans le village daghestanais de Chabanmakhi en mai 1997 entre " wahhabites " et soufis. Mais encore faudrait-il être s'accorder sur le sens du terme " wahhabites " tel qu'il est aujourd'hui rabâché en Russie et en Asie Centrale. Il ne sert en effet pas toujours à désigner les seuls adeptes de la doctrine forgée par Ibn Wahhab.

Ce sont les Britanniques qui ont commencé à utiliser ce terme au XIXe siècle dans un sens plus large, pour désigner les réformateurs musulmans de leur empire colonial qui avaient fait le pèlerinage en Arabie, où Ibn Wahhab avait vécu et rallié à ses préceptes une partie de la population dont Ibn Saoud, le fondateur de la dynastie saoudienne. A la suite des Britanniques, on s'est mis en Russie et en Asie centrale à employer le terme de " wahhabites " pour qualifier l'ensemble des musulmans réformateurs radicaux, souvent formés au Pakistan, en Inde ou dans les pays arabes.

L'islamisme ou la menace d'une intrusion étrangère

L'emploi prédominant du terme " wahhabite " préféré à celui, par exemple, de " fondamentaliste ", manifeste également la volonté de désigner comme étrangère toute forme de radicalisme musulman. Sous le label " wahhabite " la menace islamiste est envisagée comme un corps étranger à l'intérieur des Etats issus de l'Union soviétique. Plus qu'une question idéologique, le problème du fondamentalisme musulman est, aux yeux des dirigeants de ces pays, une question géopolitique : ils dénoncent l'intrusion sur leur territoire de groupes armés, de prédicateurs, d'organisations " commandités " depuis des pays étrangers : Afghanistan, Pakistan, Arabie Saoudite.

En Russie, à l'accusation portée contre la collusion entre indépendantistes tchétchènes et combattants islamistes envoyés par de " puissants pays islamistes " se greffe une explication en termes de géopolitique pétrolière : les monarchies du Golfe, l'Arabie Saoudite en tête, chercheraient, grâce à leurs réseaux islamistes, à empêcher l'exploitation du pétrole de la mer Caspienne. Certes, la présence sur le sol tchétchène d'organisations humanitaires islamiques faisant la promotion d'une interprétation radicale de l'islam -telles la " société des réformes sociales " (Koweït), la " société internationale de charité Qatar ", le " Congrès islamique international du Salut (Djedda)- est avérée. De plus, une collecte en faveur de la Tchétchénie a été organisée par la branche jordanienne des Frères Musulmans. Mais, de l'avis de spécialistes, plus de 90 % des combattants de Tchétchénie sont des locaux, tandis que ceux qui viennent du Moyen Orient sont pour la plupart des mohadjirs, caucasiens exilés au XIXe siècle au moment de la conquête russe. Quant au financement, il proviendrait essentiellement d'un partage de l'argent versé par les Russes de manière illicite à l'opposition tchétchène pro-russe entre les deux guerres (2).

En Asie Centrale, selon les dirigeants ouzbeks et kirghizes, le Mouvement islamique d'Ouzbékistan, responsable de plusieurs offensives (été 1999 et été 2000) dans le district de Batken (sud du Kirghizstan) et accusé d'avoir organisé un attentat à Tachkent en février 1999, est soutenu par le gouvernement des Taliban et le Pakistan. La politique étrangère menée par le Pakistan depuis l'invasion de l'Afghanistan par l'Union soviétique a en effet consisté à appuyer des mouvements radicaux islamiques (tel le Hizb-i islami de Goulboulddin Hekmatyar) afin de faire progresser son influence en Afghanistan et, plus récemment, en Asie centrale ex-soviétique. Ce qui peut justifier la crainte des dirigeants des pays d'Asie centrale d'autant plus que les mouvements néo-fondamentalistes aujourd'hui abrités et aidés par le Pakistan sont partisans du " djihadisme ", c'est-à-dire d'une lutte sur tous les fronts " islamistes " (Tchétchénie, Philippines...)(3)

Dans cette perspective, les Taliban agiraient de concert avec le Pakistan. Leur récente progression aux dépens des forces de l'Alliance du nord du commandant Massoud a sucité l'inquiétude des dirigeants d'Asie Centrale. Les " cinq de Shangaï " (Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Chine, Russie) ont réaffirmé leur volonté d'unir leurs forces pour lutter contre l'expansion de l'islamisme à partir du territoire afghan. La Russie a renoué des relations avec l'Ouzbékistan qui s'était, depuis quelques années, émancipé de sa tutelle. Elle cherche aujourd'hui à retrouver une position dominante en Asie centrale. Depuis le printemps 2000, Moscou a même menacé à plusieurs reprises de bombarder l'Afghanistan qu'elle accuse d'abriter des camps d'entraînement destinés aux combattants tchétchènes.

Solidarités régionales et ethniques, logiques de reconversion

La solidarité pan-islamiste, assurant le succès des groupes radicaux religieux par-delà les frontières, ne doit cependant pas être surévaluée.

En Asie Centrale, l'emportent souvent des solidarités d'ordre ethnique ou régional ; si les frontières peuvent s'avérer perméables, c'est aussi pour cette raison. En effet, leur tracé ne recoupe que très rarement les limites de la répartition des peuples de la région. Les forces afghanes de l'Alliance du nord du commandant Massoud sont tadjikes et amplement aidées par le gouvernement du gouvernement tadjik de l'autre côté d'une frontière devenue largement perméable. De plus, dans la guerre civile tadjike présentée en 1992 comme un affrontement entre " néo-communistes " et " islamistes " du Parti de la Renaissance islamique, importait surtout l'allégeance à deux des principaux groupes régionaux : les Kouliabi et les Gharmi.

Les " islamistes " tadjiks refusèrent d'ailleurs la proposition des Taliban de se joindre à leur djihad contre les forces de Massoud. De même, en Tchétchénie, c'est la cause nationaliste qui l'emporte sur tout mot d'ordre religieux. Le président Maskhadov, pourtant opposé au wahhabisme, s'est rallié à Chamil Bassaïev et à Khattab, lorsque la " patrie tchétchène " a été mise en danger par l'attaque de l'armée russe.

Par ailleurs, les interconnections constatées entre les combattants d'Afghanistan, du Tadjikistan, de Tchétchénie et aujourd'hui d'Ouzbékistan et du Kirghizstan peuvent aussi s'expliquer par une forme de " reconversion " des acteurs de ces conflits qui tient aussi bien à des stratégies d'ordre individuel qu'aux nécessités entraînées par la prolongation d'une économie de guerre.

Les combattants du Mouvement islamique d'Ouzbékistan responsables de l'offensive d'août 1999 dans le district de Batken provenaient de la vallée de Karategin au Tadjikistan où ils étaient affiliés à l'Opposition tadjike unie (OTU). Ils ont dû quitter le Tadjikistan lorsque l'OTU a annoncé, conformément à l'accord de paix signé en 1997 avec le gouvernement tadjik pour mettre fin à la guerre civile, qu'elle renonçait officiellement à ses activités militaires et n'agirait désormais que dans un cadre politique. Devenu indésirable au Tadjikistan, le groupe armé, mené par un chef ouzbek, Jumaboï Namangani, a donc tenté de s'installer en force dans la vallée de Ferghana. Paradoxalement, le règlement du conflit au Tadjikistan aurait donc pour conséquence des troubles, qui se sont d'ailleurs reproduits cet été, dans la vallée de Ferghana.

Ce système de " reconversion " peut d'ailleurs être envisagé à l'échelle de l'ensemble de la région. Les " anciens d'Afghanistan " essaiment en ex-URSS des chefs de guerre, tel Khattab, qui poursuivent leur carrière dans d'autres conflits locaux. En outre, l'économie locale de guerre qui s'est mise en place en Afghanistan fonctionne grâce à un trafic d'armes et de drogues (4)dont les routes coupent les frontières des pays de l'ex-URSS. C'est pourquoi l'offensive de Batken peut également être interprétée comme une stratégie visant à percer une nouvelle route de la drogue dans la vallée de Ferghana.

Renouveau religieux, islamisme et sociétés

Si le danger représenté par les groupes terroristes islamistes est tout à fait perceptible, l'est beaucoup moins la menace qu'incarnent, aux yeux des dirigeants, les organisations qui mènent des actions de bienfaisance ou construisent des mosquées.

En Asie centrale et dans le nord-Caucase, l'actuel foisonnement religieux en dehors ou en marge des institutions islamiques officielles, est pour une part le fruit de l'activité d'organisations néo-fondamentalistes mais il est également l'un des traits de l'islam en général, qui n'est pas structuré par un véritable clergé. Il est aussi spécifique de l'islam réprimé de l'ex-URSS qui a survécu pour une grande part dans l'ombre de la hiérarchie officielle créée en 1943. Enfin, ce foisonnement est sans aucun doute le signe d'un renouveau religieux, somme toute compréhensible, après 70 ans de répression de la liberté de conscience.

Certes, ce renouveau religieux fait la part belle au fondamentalisme. Mais est-il possible d'attribuer une dangerosité au fondamentalisme en tant que tel et notamment au fondamentalisme tel qu'il se développe en Asie centrale et dans le Caucase ?

Bien que quelques groupes prônent le djihadisme, les fondamentalistes sont loin d'être tous en faveur d'un recours à la violence pour l'instauration de régimes islamiques; ils se tiennent même, pour beaucoup d'entre eux, à l'écart du politique. La révolution islamique n'est plus à l'ordre du jour. Selon Olivier Roy, un glissement s'est opéré à l'intérieur du mouvement islamiste : leur stratégie ne vise plus la conquête de l'Etat par en haut mais la réislamisation des sociétés par des actions de prédication, d'éducation.

Cependant ce changement de méthode s'est également accompagné d'une modification d'ordre idéologique : à la différence des islamistes révolutionnaires, les néo-fondamentalistes rejettent la modernité et refusent la participation des femmes à la vie publique (5). La stratégie sociale et conservatrice du néo-fondamentalisme est illustrée en Asie centrale par le Hizb-e Tahrir, proche des Talibans, qui entend progresser en Ouzbékistan, au Tadjikistan, et au Kirghizstan grâce la multiplication de petites cellules de base comprenant cinq personnes. Il croit en un changement pacifique grâce à un mouvement des masses populaires qui finiraient par s'élever contre les actuels dirigeants. Mais quelle est réellement l'influence d'un mouvement tel le Hizb-e Tahrir, qui affiche plusieurs milliers de membres en Asie centrale ?

Les amalgames de la lutte anti-islamiste

La crainte que le néo-fondamentalisme, qu'il soit ou non pacifiste, suscite auprès des dirigeants d'Asie centrale, les conduit à réprimer le radicalisme religieux. En Ouzbékistan, c'est une lutte acharnée contre les " extrémistes " qui est menée par le gouvernement depuis l'assassinat fin 1997 de policiers dans la région de Namangan, attribué à des " militants wahhabites ". Les autorités ont procédé à des centaines d'arrestations, nombre d'entre elles étant totalement arbitraires. Une loi très restrictive sur la liberté religieuse a été adoptée en mai 1998 et une série de procès pour " tentative de déstabilisation du pays dans le but de mettre en place un régime islamiste " a été engagée. La répression s'est renforcée après l'attentat commis à Tachkent en février 1999 qui a causé la mort de 16 personnes et qui a été également attribué à des terroristes islamistes.

D'après des organisations de défense des droits de l'homme, dont Amnesty International, les procédures d'arrestation et de jugement des suspects sont loin de respecter des conditions normales d'équité (preuves falsifiées, charges non sérieusement établies, usage de la torture..).

De plus, la lutte contre les islamistes est également le prétexte d'une lutte contre l'opposition politique, déjà considérablement réprimée en Ouzbékistan, depuis 1993. Lors du récent procès des membres dirigeants du Mouvement islamique d'Ouzbékistan, Mohammed Salih, chef du parti Erk, en exil depuis 1993, a été accusé de collaboration avec les islamistes et condamné à 15 ans de prison.

Cette tendance à confondre sur un même plan les terroristes, les mouvements religieux modérés et extrémistes, et les membres de l'opposition politique a sans aucun doute pour effet d'une part de radicaliser l'opposition islamiste -dont l'expression risque de revenir aux seuls groupuscules clandestins terroristes- et d'autre part d'assimiler opposition et islamisme. D'autant plus que dans un contexte économique de crise, dans lequel les dirigeants politiques issus pour la plupart de l'ancien parti communiste soviétique sont perçus comme des individus hautement corrompus, les islamistes tiennent un discours moraliste.

Ainsi, au Daghestan, le conflit entre les " wahhabites " des villages de la région de Kadar et Makhachkala est apparu pour la première fois lorsque les fondamentalistes ont refusé de donner de l'argent à des structures criminalisées du pouvoir.

Ne leur en déplaise, l'autoritarisme et la corruption des dirigeants risque de rendre plus crédible un discours islamiste de la troisième voie : anti-occidental, anti-communiste et même anti-nationaliste.


(1)La redéfinition du discours n'équivaut cependant pas toujours à un changement diplomatique réel, accompli en toute objectivité : Les Etats-Unis qui condamnent l'islamisme (de l'Iran notamment) ne s'élèvent pas contre l'extrémisme religieux des régimes saoudien, pakistanais, ou afghan des Taliban.
(2)cf Gordadzé, Thorniké " Le cercle de feu caucasien " in Politique internationale n°86, hiver 1999/2000.
(3)cf. Roy, Olivier " Pakistan : un nouvel " Etat-voyou " ? " in Politique internationale n°86, hiver 1999/2000
(4)L'Afghanistan produit 75% de l'opium dans le monde comme l'a rappelé Pino Arlacchi, secrétaire adjoint de l'ONU lors d'une récente réunion à Tachkent.
(5)Roy, Olivier L'échec de l'islam politique, Paris, Seuil, 1992.

 

http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=181

07.05.2008

Asie Centrale et Caucase: l'Islam sort des oubliettes de l'histoire

Article intéressant de Synérgies Européennes, mais aujourd'hui dépassé car datant de 1992. 

 

Asie Centrale et Caucase: l'Islam sort des oubliettes de l'histoire

Robert Ervin

 

"Au commencement vivaient sur les terres du Caucase et de l'Asie Centrale des peuples barbares dirigés par des émirs tortionnaires et des mollahs lubriques et superstitieux, ne possèdant comme culture que des traditions folkloriques. La civilisation russo-bolchévique s'est chargée de faire naître ces peuples à l'Histoire": telle est, en résumé, la version officielle de la réalité, véhiculée tant par le tsarisme que par le bolchévisme, sur cette immense région-charnière entre le monde européen-méditerranéen et l'univers asiatique.
 

Le démenti de l'histoire

Depuis plus de deux millénaires, l'Asie Centrale est un lien commercial et culturel entre le Moyen-Orient, l'Inde et la Chine, tandis que le Caucase fait office de pont entre l'Europe et l'Asie. Dès l'ère achéménide (VIième-IVième siècle av. notre ère), l'Asie Centrale est une région prospère. Elle ne va cesser d'être irriguée tout au long de son histoire par les courants de maintes civilisations, lesquels vont en outre conduire à une modifica-tion du caractère ethnique de ces régions: Scy-thes, Macédoniens, Huns et Touraniens suc-cè-dent aux Iraniens. Le mélange de tribus et de peu-plades qui a résulté des invasions a renforcé le ca-ractère vital joué par la région entre les continents asiatique et européen et le Moyen-Orient.

Avant que l'étendard du Prophète ne flotte sur ces vastes territoires, zoroastrisme, bouddhisme, cul-te de Tengri, christianisme nestorien, judaïsme et hindouisme ont fructifié à des degrés divers. Au VIIième siècle avant notre ère, des colonies grec-ques de la Mer Noire étaient en contact avec le Cau-case. Cette contrée montagneuse va subir, elle aussi, nombre d'invasions: Scythes, Sarma-tes, Huns, Avars et Khazars. Au début de l'ère chré-tienne, deux royaumes chrétiens se dé-velop-pent, l'Arménie et la Géorgie, qui tombe-ront sous domination iranienne puis romaine. Ensuite, vient la montée en puissance de l'Empire sassanide. Mais déjà une nouvelle force émerge du sud loin-tain: l'Islam. Sa progression vers l'Asie centrale sera foudroyante. De 635, date des premiers raids musulmans contre les Sassanides, jusqu'en 710, prise de Boukhara et de Samarkand, moins d'un siècle suffit aux armées islamiques pour asseoir leur domination sur l'Asie Centrale. Quant au Cau--case, l'Islam s'y imposera par la force de l'ex-emple, par le prosé-lytisme et non par la conquê-te. Donc, bient avant l'arrivée des Arabo-Mu-sulmans, l'Asie Centrale et le Caucase ont rempli une fonction historique de première importance, tandis qu'on ne parlait pas encore du peuple rus-se.
 

L'âge d'or

De 874 à 999, la Transoxiane (1) vécut sous la dy-nastie samanide, une période à juste titre con-sidérée comme l'âge d'or de la région. La capitale de l'Etat samanide, Boukhara (2), fut un des pha-res religieux et culturel de l'époque; des mil-liers d'é-lèves venaient des quatre coins du monde musulman pour recevoir un enseignement dans les prestigieuses écoles de cette ville de 300.000 ha-bi-tants. Rudaki, l'un des pères de la littérature per-se moderne; Avicenne, le philosophe, homme de sciences et maître soufi, dont l'érudition lui va--lut le titre de Sage des Sages, ou encore Biruni, savant pluridisciplinaire de génie, sont des per-son-nages qui, parmi d'autres, ont magnifié cette période de l'Islam. La libéralité étonnante dont fi-rent preuve les Samanides a permis un essor éco-nomique, culturel et spirituel jamais égalé par la suite. De plus, paix et stabilité venaient compléter le tableau. A noter aussi, l'¦uvre fondamentale d'Abou-Abdallah al-Boukhari. Son traîté, intitulé "L'Authentique", est considéré comme l'ouvrage de théologie islamique le plus important après le Coran. En y authentifiant les véritables traditions prophétiques de Mahomet, il empêche la multipli-cation invraisemblable de pseudo-propos du Pro-phè-te; un travail qui est capital pour une reli-gion en quête de cohérence. Prisé par les Sunnites, son travail est également encensé par les Chiites, mi-noritaires en Islam (3).

Aux Samanides, dernière famille iranienne à ré-gner en Asie Centrale, succéderont des tribus tur-co-mongoles, plus ou moins heureuses dans leur déferlement conquérant. Djaghataïdes, Ghazna-vi-des (4), Seldjoukides et autres Ghurides assu-mè-rent les uns à la suite des autres une domination tumultueuse sur la Transoxiane et sou-vent au-delà.
 

L'émergence russe

Au IXième siècle, les Russes constituaient un peuple insignifiant, vivant sous le joug des Kha-zars convertis au judaïsme (5). Il fallut l'union des deux principales villes slaves, Kiev et Nov-go-rod pour que cette tribu à l'origine incer-taine acuqiert une certaine stature et que soit fondé un premier Etat russe sous la houlette du Prince O-leg. Le nouvel Etat, cherchant un sys-tème reli-gieux pour se légitimer, finit par adopter le chris-tianisme orthodoxe sous Vladimir (Xième-XIiè-me siècle). Ne voulant ni de l'Islam  ‹reli-gion de l'ennemi bulgare‹  ni du judaïsme  ‹religion de leurs anciens maîtres khazars‹  ni du catholicisme, pratiqué par les Germains et d'autres de leurs ennemis, les Russes trouvèrent en l'ortho-doxie, outre une spiritualité s'harmonisant avec leur nature profonde (foi fer-vente et rapport am-bigu à l'autorité), un vecteur fantastique pour re-vêtir la nation russe d'une di-mension messiani-que. Car l'adoption de cette spiritualité, renvoyant le paganisme antérieur dans l'oubli, investis-sait la puissance russe mon-tante d'une mission sacrée de sauvegarde et d'expansion de la "vraie foi" qu'avait jusque là incarnée l'Empire byzantin (6).

Jusqu'au début du XIIIième siècle, Russes et tri-bus voisines instaurèrent une trêve plus ou moins efficace. Les Turcs qui formaient des bandes de pil-lards venus de l'est et du sud présentaient un danger relatif malgré leurs incursions audacieuses jusqu'au c¦ur de la Russie.
 

Le cataclysme mongol

Russes comme Musulmans, de la Chine à l'U-krai-ne et de la Transoxiane au Golfe Persique, des millions d'humains et de kilomètres carrés passèrent en un rien de temps sous la domination mongole. En moins d'un demi siècle (1207-1241), l'armée de Gengis Khan et de ses géné-raux tailla un empire qu'aucun des clans mon-gols, encore en guerre quelques années aupara-vant, avant leur unification par Temudjin, n'aurait osé imaginer. Ces nomades jaillis des immensités de la Sibérie méridionale, radicaux dans leur en-treprise d'anéantissement massif des structures politiques, économiques et administratives des ré-gions conquises, n'en firent pas moins preuve d'u-ne tolérance religieuse surprenante.

Cependant, cette ouverture avait ses limites. Les dignitaires religieux d'Asie Centrale retournèrent à une interprétation très étroite du Coran et, afin d'éviter les persécutions, Juifs, Zoroastriens et Chré-tiens s'exilèrent. Partiellement en réaction à ce rigorisme des qadis, des sociétés secrètes is-lamiques se propagèrent en Asie Centrale. Origi-nellement zoroastriennes, dès avant l'invasion a-ra-be, les confréries devinrent le lieu de la pré-ser-vation d'un Islam ouvert sur sa di-mension inté-rieure, fortement influencée par le mazdéisme. En s'emparant du Caucase en moins de deux ans, les Mongols s'ouvraient l'une des routes qui menaient au c¦ur de l'Europe. Ravageant ensuite la Russie et l'Ukraine, les ca-valiers de l'apocalypse se retrouvèrent en Hongrie vers 1242. Batu, pe-tit-fils de Gengis Khan, fit demi tour, à l'annonce de la mort d'Ogodaï, successeur de son grand-père. La dé-faite qu'avaient subi les Russes fut res-sentie par eux comme une terrible humiliation. Commençaient ainsi deux siècles de "Tatartchi-na" que le peuple de la Sainte Russie n'oublia ja-mais et qui restent associés à la per-sonne mythi-que de l'ennemi atavique turc. Sans doute peut-on puiser dans ces deux cent ans une explication de l'attitude des Russes à l'égard des peuples mu-sulmans voisins.
 

Tamerlan ou l'espoir d'un nouvel âge d'or

Au milieu du XIVième siècle, l'empire mongol é-di-fié par Temudjin et ses successeurs se dislo-qua sous les coups de boutoirs d'un seigneur de la guerre, issu du clan tatar des Barlas, Tamerlan. Celui-ci remodela l'¦uvre de Gengis Khan et en élargit les frontières. Cette fois, le moule unifica-teur fut intégralement islamique. Si Tamerlan se montre aussi cruel que ses prédécesseurs, il fit de Samarkand une vitrine de l'art et de la culture is-lamique. Palais, mosquées, medersas et biblio-thè-ques rivalisèrent de splendeur grâce au talent de milliers d'artisans venus de Syrie, d'Anatolie, d'Iran et de Mésopotamie. Encore aujourd'hui, la ville natale du conquérant tatar est un miroir de la grandeur de l'art islamique qui s'épanouit à la fin du XIVième siècle. En Ouloug Beg, Tamerlan trou-va un successeur éclairé. Cependant, la dy-nastie timouride s'effaça vers 1500, annonçant la fin des empires tataro-mongols et la fin du rôle historique joué jusqu'alors par l'Asie Centrale. Les successeurs chaybanides qui tentèrent de main-tenir une cohésion pendant un siècle encore dans leurs possessions ne purent rien pour empê-cher la dislocation de l'ancien empire de Tamer-lan. Vers le milieu du XVième siècle, le morcelle-ment des Etats tataro-mongols marquait l'échec ultime des entreprises de Gengis Khan et Timour (7). En Iran et en Anatolie, les clans conquérants furent assimilés et le pouvoir passa aux mains des élites locales.
 

Le messianisme impérialiste russe

La Russie attendit deux siècles pour se libérer du joug tataro-mongol. A la différence des autres peu-ples occupés, les Russes conservèrent une re-la-tive autonomie sous contrôle de l'envahisseur. La noblesse locale se renforça et étoffé son em-pri-se sur la société russe. De plus, Turcs et Rus-ses ne se mêlèrent pas d'un point de vue ethni-que, au contraire de ce qui se passa en Asie Cen-trale. En 1480, la Russie, profitant de l'affaiblis-se-ment du conquérant, refusa définiti-vement de payer tribut à la Horde d'Or.

Mais l'événement le plus significatif fut la chute de Constantinople en 1453. En découlaient deux conséquences: non seulement l'Eglise orthodoxe russe devenait pleinement indépendante de By-zan-ce mais aussi la Russie brandissait désor-mais seule l'étendard de la vraie foi et s'intrônisait pro-tectrice de la chrétienté contre le péril islamique.

A ce protonationalisme russe, dont les fonde-ments sont spirituels et les connotations revan-char-des, s'ajoutaient des raisons plus pratiques, mais qui renforçaient les velléités impérialistes que manifestait Moscou: les qualités médiocres des terres agricoles russes ne répondant pas à la croissance rapide de la population; et les fron-tières "steppiques" et désertiques. Ce qui donne une géographie empêchant toute défense efficace. La puissance russe était donc à la merci d'autres peuples. Seul le Caucase montagneux offrait une protection efficace. Bardée de ses convictions mys-tico-économiques, la Sainte Russie s'engage dans une expansion guerrière par étapes. De 1453 à 1890, année de la conquête définitive de l'Asie Centrale, les armées orthodoxes, au prix de mil-lions de morts, vont tailler dans la chair de ré-gions principalement musulmanes et où tout rap-pelle le formidable empire de l'ennemi tataro-mongol. La conquête de la Sibérie, la prise de Ka-zan et d'Astrakhan, l'absorption du Kazakh-stan, l'annexion de la Crimée, la mise au pas des Suédois, le contrôle du Caucase, la prise de Ba-kou, puis de la totalité de l'Asie Centrale désor-mais phagocytée: autant de pierres apportées à un édifice dont le marxisme-léninisme allait pré-ser-ver les fondements en en changeant l'apparence.
 

L'obsession de Kazan

Dans la longue histoire de la confrontation isla-mo-russe, l'épisode de la prise de Kazan occupe une place de première importance. La capture de cette ville trois fois plus grande que Moscou, ca-pitale de nombreux khans tatars depuis plus de cent ans, fondée par l'ennemi bulgare mais sur-tout centre rayonnant de culture islamique (8), représentait le coup de grâce qu'il fallait impéra-tive-ment asséner aux Tatars, sous peine de ne pas véritablement exorciser la période de domination mongole.

Les Russes mirent cinq longues années pour ve-nir à bout de la résistance acharnée de la popula-tion de Kazan. En 1552, la ville tomba et fut li-vrée au massacre, au pillage et tous les symboles du passé islamique furent éliminés. Célébration lugubre de l'extermination de la population de la cité: Ivan le terrible fit édifier au c¦ur de Moscou la cathédrale Saint-Basile, dont les dômes poly-chromes "symbolisent les têtes enturbanées et coupées des huit chefs musulmans morts en dé-fendant le Croissant contre la Croix" (9).
 

La Russie et les Musulmans du Caucase

En annexant la Crimée, les portes du Caucase é-taient ouvertes. La région n'avait jusqu'alors ja-mais été soumise à une autorité politique exté-rieu-re, bien qu'elle ait été traversée maintes fois par des envahisseurs (Scythes, Sarmates, Huns, A-ché-ménides,...). Morcelée en Etats autonomes, le Caucace était une zone d'affrontement entre l'Em-pire ottoman et l'Iran. Les deux puissances s'ac-cordèrent pour "désarméniser" le sud-ouest cau-casien. Expulsions et massacres d'Arméniens se succédèrent. De 1729, année de la première prise de Bakou, à 1888, année de l'assujettissement dé-finitif du "Kuh-e-Qaf" (10), les forces russes durent faire face à une géogra-phie défavorable et à de multiples rébellions mu-sulmanes, tout en se présentant comme les protec-teurs des chrétiens locaux et en veillant à l'élimination progressive des présences ottomane et iranienne dans ces ter-ri-toires montagneux con-voités.

Les guerres russo-iraniennes tournèrent à l'avan-tage des Tsars, tandis que les Ottomans du-rent a-ban-donner leurs prétentions, notamment sur la Cir-cassie. Il y eut des révoltes contre l'autorité rus-se. Outre celle du Tchétchène Imam Mansur U-shurmah, à la fin du XVIIIième siècle (11), le soulèvement de Chamil vers 1830 est essentiel, si l'on considère qu'il symbolise l'émergence d'un mouvement de résistance nationale, puisant une grande partie de sa force dans le soutien d'une con-frérie soufie, l'Ordre des Naqshbandi, qui n'hé-sitaient pas à brandir l'étendard du panisla-mis-me. Commencée en 1824 dans le Daghestan, la révolte se transforma en une guerre totale qui du-ra 25 ans; conjuguée à un soulèvement circas-sien, elle ébranla la domination russe sur le Cau-case. Déjà, on peut remarquer la capacité éton-nan-te des communautés musulmanes à se souder autour des confréries soufies en cas d'orage his-to-rique.
 

La Russie et les Musulmans d'Asie Centrale

Le calme relatif instauré dans le Caucase permet aux Russes de focaliser leurs efforts sur la con-quête de l'Asie Centrale. En moins de 30 ans, vers 1890, l'ancienne Transoxiane est complète-ment sous leur contrôle. Les khanats de Kokand et de Khiva, l'émirat de Boukhara, les tribus tur-k-mènes sont intégrées à l'Empire sans engendrer de réactions de la part des Etats musulmans limitrophes. La rapidité de la conquête s'explique par l'absence d'obstacles naturels pouvant retar-der l'a-vance russe, la supériorité de l'artillerie, mais surtout la déglingue des différents Etats lo-caux, affaiblis par des guerres intestines. De plus, l'oi-si-veté et l'impiété des émirs indigènes rendaient d'avance caduque toute velléité de mobilisation con-tre l'ennemi russe, chrétien-or-thodoxe.

Tout mouvement à consonance nationaliste était voué à l'échec en raison du fractionnement eth-ni-que. Le pôle identitaire résidait dans l'Islam et dans l'Islam seul. A cause de sa décadence éco-nomique et de son instabilité politique, l'Asie Cen-trale constituait une proie facile. En 1890, la Russie était une puissance économique mondiale que rien ne semblait pouvoir arrêter. L'Iran et l'In-de tenaillaient l'imaginaire russe. A la vieille de la première guerre mondiale, l'Empire des Tsars est un Etat multiethnique dans lequel les Russes ne représentent que 40% de la population. Les Musulmans sont la minorité religieuse la plus importante (16%).
 

L'état de l'Islam à la fin du tsarisme

Appel à la Djihad, révoltes plus ou moins locali-sées, répressions impitoyables: les Musulmans de l'Empire appliquent dès lors la seule recette qui permet de se préserver en tant qu'identité et entité culturo-spirituelle: intérieurement, on se répète que la vérité demeure islamique, envers et contre tout. Mais dès la fin du XVIIIième siècle, c'est l'en-semble du monde musulman qui s'interroge sur le déclin relatif de la religion du Prophète. D'une part, les réformateurs occidentalistes (djadid) prônent la rénovation de l'Islam en se tour-nant vers l'Europe; d'autre part, les traditio-nalis-tes revendiquent un retour aux sources et à la Cha-ria. Le mot d'ordre des premiers  ‹la mo-der-ni-sation‹   doit déboucher, dans leur esprit, à adopter un régime constitutionnel et à former des gouvernements parlementaires.

Non monolithique, la tendance djadid n'a jamais pu "positiver" sa diversité et a fini par s'éloigner de la réalité concrète qu'est le peuple, en propo-sant des mesures d'européanisation, en épousant les querelles internes de la Russie, qui opposaient panslavistes et occidentalistes; les protagonistes de la tendance djadid ont fini par considérer la Rus-sie comme une "mère-patrie" et rejeter toute idée d'auto-détermination pour les Musulmans (12).

Les traditionalistes  ‹les qadims, littéralement, les précurseurs‹  rassemblent principalement le cler-gé. Leur attitude est guidée par la patience et la certitude de jours meilleurs. Ils veulent tenir l'Is-lam à l'écart des développement politiques. Ils sont radicalement hostiles aux djadid. Les fidèles sont souvent membres de confréries soufies. Les institutions russes incarnent, pour eux, l'apos-ta-sie (kufr). Le monde extérieur est pos-sédé tem-porairement par les forces hostiles à la Vérité mais le fidèle reste intact, pur, grâce à l'"immigration in-té-rieure". Les divisions inter-musulmanes quant au comportement à adopter face à l'occupant, em-pêchèrent les communautés de croyants de jouer un rôle dans l'agitation de 1905.

Amir Taheri résume la période tsariste: "Malgré quelques tentatives de russification et de conver-sion forcée à l'orthodoxie, en général, les Tsars n'essayèrent pas de détruire l'Islam en tant que re-ligion. L'Empire autorisait certains échanges en-tre ses possessions musulmanes et les Etats mu-sulmans indépendants, permettant aux Mu-sulmans russes de ne pas être coupés du monde isla-mique". Cependant, l'occupant ne dé-rogea jamais aux méthodes brutales de répres-sion. Partout, les Musulmans se voyaient expro-priés, colonisés et exploités. La révolte étouffée de 1916, soutenue par une coalition exceptionnelle de tribus kir-ghi-zes, khazaks, de mollahs qadim et d'intellectuels djadid, illustre parfaite-ment l'état de l'Islam à la fin de l'Empire des Tsars.
 

Le leurre bolchévique

Lorsque le second congrès panrusse des soviets de députés ouvriers, soldats et paysans se réunit le 7 novembre 1917, quelques heures après le coup d'Etat bolchévique, les organisations poli-tiques musulmanes approuvent la résolution ap-pe-lant à une paix immédiate. La révolution com-muniste, tout en ne recueillant que très peu d'é-chos dans les milieux ouvriers des territoires mu-sulmans  ‹du fait du sous-développement in-dus-triel de ses régions‹   suscite d'emblée des es-poirs: un terme sera mis au retard économique et à la misère qui règne en Asie Centrale et dans le Caucase (13). C'est alors qu'apparaît la personnalité de Galiev, un Tatar de la Volga, qui parvint à mener sa barque dans l'univers totalitaire com-muniste avec une incroyable liberté pendant une période très longue (1917-1930/35). L'objectif de Galiev était non seulement de sortir la région de sa misère et de son état d'exploitation mais aussi de la faire accéder, au moins, à une véritable autonomie. Très tôt, Galiev soutint les Bolché-vi-ques en se battant à leurs côtés contre les Blancs. En récompense, Staline le nomme res-ponsable du Commissariat musulman aux Nationalités.

A l'occasion du premier congrès des commu-nis-tes musulmans, Galiev expose un plan d'au-to-no-mie totale du Parti communiste musul-man, de fa-çon à ce qu'il devienne une force ca-pable de pro-pager la révolution dans les pays limitrophes. Mais, derrière son engagement révolutionnaire, Ga-liev souhaitait voir les Tatars de-venir le moteur d'une authentique révolution mu-sulmane universel-le, qui verrait se regrouper tous les peuples turcs. Le nouveau pouvoir commu-niste avait be-soin des Musulmans dans sa guerre contre les Tsaristes blancs, d'autant plus que la majeure par-tie des combats se déroulaient en terri-toire mu-sulman. Staline ménage donc Galiev, pour mieux s'en débarrasser dans les années 30. Deux fac-teurs poussent en masse les Musulmans dans l'ar-mée rouge: l'intervention militaire étran-gère et le chauvinisme du haut commandement blanc. En-suite, la propagande conjointe de Lénine et de Sta-line finit par payer. Rares étaient ceux qui soup-çonnaient que les proclamations marxistes-lé-ninistes, promettant l'autodétermination pour tous les peuples, n'étaient que pure tactique. En fait, aux yeux des marxistes-léninistes, la seule autodétermination valable était celle du prolétariat, dont la nature de-vait être "internationale". Tou-jours est-il que la guerre civile démontra l'incapa-cité des chefs politiques musulmans à développer une stratégie commune, leur permettant, dans un premier temps, de surmonter leurs désaccords, dans un second temps, de se rallier le soutien des masses.
 

Le rouleau compresseur stalinien

Une fois élu au poste de secrétaire général du Parti Bolchévique, Staline ne s'embarrasse plus de fioritures. Les chefs musulmans doivent soit rejoindre le parti, soit être éliminés. Mesures anti-musulmanes, purges, déportations et révoltes (14) se succèdent. La tactique du petit père des peuples semble infaillible. La création de répu-bli-ques musulmanes rendait impossible l'avènement d'une nation musulmane unique; les ulemas s'e-xilent; quelques réformes comme la distribution de terres permettent de rassurer la paysannerie et la bourgeoisie; les autorités font passer des me-sures anti-religieuses comme la suppression du kalym (15), de la polygamie et du port du voile. Progressivement, la politique sta-linienne à l'égard de l'Asie Centrale et du Caucase musulman gagne en horreur et en per-versité. Il s'agit de faire dis-pa-raître l'Islam, ceux qui le pratiquent et ceux qui, plus généralement, peuvent constituer un ob-s-tacle à la politique de Staline, même à l'intérieur du Parti.

Génocide kazakh, déportations et massacres de moindre ampleur, russification/soviétisation, des-truction de la culture musulmane, dé-koulaki-sa-tion, confiscation des récoltes pour nourrir les vil-les et l'armée, création de micro-nationalités et de langues factices, changement des noms mu-sul-mans des personnes et des lieux, exploitation é-co-nomique forcenée et plan quinquennal pour la liquidation des croyances religieuses: le peuple mu-sulman a ainsi été privé d'autonomie com-mer-ciale, de structures religieuses, sérieusement re-froi-di de toute velléité nationaliste et coupé de son passé. Le redécoupage de la carte géogra-phique du Caucase et de l'Asie Centrale devait à long ter-me déboucher sur l'avènement d'une grande com-munauté soviétique, peuplée d'homines so-viet-ici   sans aucune référence ra-ciale, ethnique ou religieuse.
 

Le conflit russo-tatar

Staline, en se montrant impitoyable avec le peuple tatar, tout en ayant conscience du danger incarné par cette ethnie mongole, qui voulait réaliser l'u-ni-té des Musulmans, perpétue une hostilité atavi-que, inextinguible, entre Russes et Tatars, que la guerre pour Kazan avait symbolisé jadis. Origi-naires de la région de la Volga, ayant es-saimé en Asie Centrale et dans le Caucase, les Tatars ont été le peuple musulman le plus dyna-mique et le mieux doté d'une élite instruite. Très attachés à leur langue, leur culture et leur religion, ils sont doués pour le commerce et formaient une classe marchande puissante, trait d'union entre la Russie et l'Asie. Etant les plus instruits, ils jouent dès lors un rôle primordial dans le développement des idées panislamistes.

Ils comprennent très vite que l'existence et la flo-raison de l'Islam passent par la constitution d'un Etat tatar équivalant à l'Etat russe et rassemblant sous son drapeau toute la population musulmane de l'Empire, puis de l'Union. La destruction de Ka-zan avait été une catastrophe pour les Tatars. Ils n'avaient encore rien vu... La politique stalinien-ne à leur égard est le sommet dans l'art dou-teux d'exterminer les peuples. Après avoir fait miroiter la création d'une république regroupant les peuples tatars, l'Etat bolchévique décide l'op-posé, c'est-à-dire le fractionnement à l'extrême; une politique qui, d'ailleurs, toucha l'ensemble de la communauté musulmane. Entre 1924 et 1940, les Musulmans "se retrouvèrent divisés en 39 nations, nationalités et groupes ethniques, se-lon une procédure simple. Tout groupe ethnique susceptible de présenter quelques traits distinctifs devait connaître une promotion et accéder au rang de nation ou de na-tionalité" (16). Staline créa de toutes pièces avec force linguistes, historiens et ethnologues des mi-cro-nations, des langues et des histoires natio-nales. La république autonome tatare du Caucase fut promptement dissoute en 1944 sous prétexte de "collaboration avec les na-tionaux-socialistes et sa population déportée ou massacrée. Tout au long de son règne, le Géor-gien, plus grand-rus-sien que le Tsar, fit souffler la plupart du temps un vent de terreur sur les peuples du Sud et sur les Tatars en particulier.

Le leader soviétique avait compris que l'en-raci-ne-ment islamique défiait les axiomes du marxisme-léninisme et que, dès lors, un modus vivendi s'im-posait: dans les persécutions. L'Islam avait bien le droit de survivre, pensait Staline, mais de façon à ne plus représenter la moindre menace. En 1943, Staline et le Mufti d'Oufa concluent un accord, autorisant les Musulmans à constituer qua-tre "directions spiri-tuelles", soit des structu-res administratives reflé-tant un Islam enfermé dans une société en voie d'athéisation totale. Le rôle de ces "directions" est de préserver les mo-numents islamiques, de publier les écrits sacrés et d'inspirer, dans la me-sure du possible, certaines lois soviétiques.

Le fidèle n'a nul besoin de clerc dans la pratique de sa foi religieuse et peut donc exercer celle-ci hors des "directions spirituelles". L'incom-plé-tu-de de ces structures islamiques of-ficielles, le dis-cours anti-islamique répété à satiété et souvent con-crétisé par des actes hostiles à l'égard des fidèles ou des symboles (destruction de mos-quées, noms de lieux ou de sites sacrés bolché-vi-sés d'autorité) ont contribué, en réaction, à vivi-fier d'autres structures, plus profondément re-li-gieuses et remontant à l'époque perse, se don-nent pour mission de conserver les traditions po-pu-laires, de maintenir les liens unissant le peuple musulman à son passé, d'aménager un espace in-térieur étanche au totalitarisme bolchévique. Face à la politique de déracinement et de dépoliti-sation des masses musulmanes, pratiquée par les com-mu-nistes, les confréries soufies, après avoir con-nu quarante ans de déclin (entre 1880 et 1920), retrouvent leur place déterminante dans la vie des sociétés islamiques d'Asie Centrale et du Cau-ca-se. Ces confréries ont donné aux peuples islami-ques de l'ex-URSS des figures marquantes de guerriers, en lutte, successivement, contre les Mon-gols, les Tsars et les communistes. Mais les tariqats et leurs guides (murshid) ont surtout com-me mission essentielle de protéger l'identité islamique de conserver son authenticité. Face au stalinisme, au "Taghut", les confréries instaurent un double jeu, imparable: "Ceux qui pratiquent l'art de la taqiya s'assurent la vie en ce bas monde en adhérant au Parti communiste et celle dans l'au-delà en appartenant à une cellule clandestine soufie", explique un Musulman (17).
 

Du dernier voile au dernier communiste

Tandis qu'il était apprécié par les inoxydables de la gauche ouest-européenne, Khroutchev ne s'in-s-crit pas en porte-à-faux par rapport à la poli-tique des nationalités de son prédecesseur. La lutte an-ti-islamique se traduisit notamment pas la réacti-vation de l'Union des Sans-Dieu (18) et par la destruction des voiles par le feu en public. En 1959, on proclame la "fin de l'ère du voile", en brûlant une pièce d'étoffe censée être le dernier voile, lors d'une cérémonie à Boukhara. La so-vié-tisation politique, accompagnée de la russifi-cation linguistique, les actions multiples contre les écoles et les monuments de l'Islam, débou-chent sur une rupture du modus vivendi de 1943: les chefs religieux vont désormais soutenir les ré-voltes. L'arrivée de Brejnev inaugure une poli-ti-que plus ambigüe que jamais. Comme ces pré-dé-cesseurs du Kremlin, Brejnev détestait l'Islam mais avait bien compris que l'idéologie n'en vien-drait pas à bout et qu'avec de l'argent, on pouvait obtenir le soutien des dirigeants locaux. On rapa-trie certains déportés, on reconstruit Tachkent dé-vastée par un tremblement de terre, on réanime l'Islam officiel, on disculpe Tatars, Turcs, Kur-des et autres "crypto-fascistes". Il n'en demeure pas moins vrai que l'élément dé-terminant de la politique brejnevienne est la cor-ruption des strates dirigeantes, appuyée, au cours des années 70, sur le boom économique dû aux revenus du pétrole et du gaz naturel. Le "socialisme réel" de l'ancien maître du Kazakhstan est indissociable du phé-no-mène ma-fieux, ancré dans les couches économi-co-poli-tiques dirigeantes des républiques musul-manes. Les retentissants procès de la période de tran-si-tion post-brejnevienne, mondialement mé-dia-tisés, ont permis de mettre en évidence le scandaleux traitement infligé pendant des décennies de communisme à l'Asie Centrale et au Caucase et le de-gré de délabrement des institutions locales. Quant à la glasnost gorbatchévienne, elle nous a permis de jeter un regard sur les autres facettes terri-fiantes du monstre engendré par le maté-ria-lis-me quinquennaliste: désastre économique, social, sanitaire, écologique... Mieux: le réformisme enclenché par l'idole de l'Occident aura sans aucun doute comme conséquence l'avènement du... der-nier communiste!
 

La "Maison Commune" musulmane

Les émeutes qui ont secoué l'Asie Centrale et le Caucase dans la deuxième moitié des années 80 révèlent cruellement l'incompréhension totale du communisme pour l'Islam. Les idéologues russes n'ont jamais pu cerner de manière acceptable le phénomène musulman. D'où l'incohérence du discours anti-islamique: l'Islam est tour à tour ac-cusé de nationalisme, de féodalisme, d'être une "superstition", de "classisme" ou d'oppor-tunis-me. Frustrés, les peuples musul-mans de l'ex-U-nion Soviétique, coupés du reste du monde mu-sul-man et maintenus dans le sous-développement économique, colonisés, formulent brusquement des revendications sociales et cultu-relles, puis po-li-tiques, parce que les problèmes deviennent de plus en plus aigus et parce que le souffle de la révolution iranienne se fait sentir.

Gorbatchev fait les yeux doux à l'Europe et à l'Amérique mais organise simultanément une ré-pression infiniment plus violente en zone musul-mane que dans les Pays Baltes, ce qui renforce la conviction de nombreux intellectuels musulmans: la politique des futurs maîtres du Kremlin leur restera défavorable. D'une certaine manière, ils per-çoivent en face d'eux à nouveau la Russie au lieu de l'URSS et l'ennemi chrétien au lieu d'une masse athée qui les oppresse. Les intellectuels mu-sulmans appréhendent désormais différem-ment l'extérieur, ce qui renforce les tendances pan-islamiques à l'¦uvre de Bakou à Alma Ata.

Début 1990, Gorbatchev envoie ses troupes ma-ter la rébellion azérie pour remettre en selle  ‹mais sur un cheval de bois‹   le PC local et é-touf-fer les velléités indépendantistes dans une ré-publique pourtant traditionnellement communi-san-te. Les importantes manifestations de soutien aux "frères azéris", qui secouent les autres ré-publiques peu après, sont un signal limpide: il indique où se situent les forces souterraines ¦u-vrant désormais dans la région pour unifier le peu--ple musulman. Le matraquage des médias ira-niens à destination des voisins du Nord, de même que le financement par l'Arabie Saoudite du pé-lé-rinage de milliers de citoyens ex-sovié-tiques vers les lieux saints de l'Islam lèvent toute équivoque quant à la volonté d'une réintégration générale de tous les peuples musulmans dans la Maison Com--mune islamique, que ces peuples résident dans l'ex-URSS ou qu'ils vivent sous la houlette du fondamentalisme chiite ou wahabite.
 

Points de repère

L'avenir des peuples musulmans d'URSS se joue en même temps que celui de l'Ours affaibli, dont la mendicité pitoyable fait se tortiller de plaisir, de-vant une proie facile, la haute finance capita-lis-te.

Voici énoncés rapidement quelques faits et as-pects de la question qui permettent de comprendre le présent et surtout de supputer la cartographie du futur:
- Gorgés d'illusions, les Bolchéviques s'étaient convaincus que l'Islam disparaîtrait dès la mise en application de réformes socio-économiques, qui l'amputeraient de son soutien séculaire et dé-truirait son implantation.
- Le communisme, malgré un formidable appareil de propagande et une palette inégalée de moyens de pression, n'a jamais pu investir l'espace privé du Musulman; son attachement à l'Islam n'a ja-mais cessé.
- La structure totalitaire russo-communiste, face à la présence islamique, sa pérennité et sa réappro-priation de l'espace public depuis les années 80, n'a jamais pu trouver de nouvelles sources de lé-gi-timité (par exemple une élévation effective du ni-veau de vie).
- L'URSS constitue, aux yeux des Musulmans, le prolongement de l'empire des Tsars, mais en pire.
- Le départ, le 15 février 1989, du dernier régi-ment soviétique d'Afghanistan marque un tour-nant dans la perception que les protagonistes ont l'un de l'autre et dans le rapport de force russo-mu-sulman.  Pour la première fois depuis 1552, la Russie abandonne une terre musulmane con-qui-se.
- La reconquête de l'espace public revêt plusieurs formes: publication d'ouvrages sur le passé is-lamique, présentation d'une vision islamique de la réalité dans les programmes d'université, ou-ver-ture aux littératures islamiques extérieures, vo-lon-té de faire renaître les langues turque, arabe, per-se ou de forger des mots indigènes pour rem-placer les emprunts européens (russes, allemands ou anglais).

A côté de l'Islam officiel, plusieurs structures d'importance variable ¦uvrent à la résurgence: ceux qu'Amir Tahéri nomme les serviteurs de la foi non officiels (mollahs, derviches, prédica-teurs, récitants du Coran, etc.); ensuite les tari-quats soufies qui recrutent dans les milieux socio-professionnels, dans l'armée et la police, les Wa-ha-bites, les Frères musulmans et les fonda-menta-listes iraniens. L'évolution démographique, con-ju-guée au départ des Slaves implantés massi-ve-ment depuis 1917, devrait permettre une réis-lami-sation des républiques musulmanes, passant par la reconquête des villes slavisées. Les affron-te-ments inter-ethniques qui enflamment, depuis le milieu des années 80, les cités soviétiques d'Asie Centrale et du Caucase, signalent l'urgence d'une clarification de la politique communiste. "La glas-nost a ouvert ce qui était sans doute la plus gran-de boîte de Pandore de toute l'histoire", dé-clare A. Tahéri.

Le gorbatchévisme est une idéologie de péripaté-ticienne qui se refuse en permanence, après s'être montrée sous ses plus beaux atours. Réformisme verbal, libération des détenus politiques, danse du ventre à l'intention des pontes de la BERD: Gorbatchev a voilé la vitrine rutilante aux yeux des Soviétiques, tout en laissant miroiter aux ou-ailles des démocraties bourgeoises d'Europe que les choses allaient changer. Depuis quelques mois, la vitrine est brisée   ‹et Gorbatchev aussi, en tant qu'idole‹  et cette brisure affecte plus en-co-re les Musulmans que les Russes. La répres-sion est impitoyable et les notions de pluralisme, de démocratie, de "maison commune euro-péen-ne" ont un goût amer pour les fidèles d'Allah. Dans l'esprit et le c¦ur de beaucoup de Musul-mans, les propos du maître du Kremlin en 1986 ont laissé des marques indélébiles. L'Islam y était qualifié d'ennemi du progrès et du socialisme et un appel était lancé à une lutte totale contre la re-ligion sous toutes ses formes. Le comportement des premiers réformateurs trahit une fois de plus l'incompréhension radicale entre-tenue par les néo-communistes à l'égard de l'Islam.

Les descendants des Turco-Mongols veulent être eux-mêmes, retrouver leur identité historique. Ils en-tendent renforcer leur combat, notamment grâ-ce à une élite cultivée qui pourra accélérer le pro-ces-sus. Les ressources spirituelles, humaines, lin-guistiques et scientifiques existent pour contrer le cataclysme écologique et sanitaire latent et ma-gnifier une histoire pluriséculaire, bafouée par la monologique d'un totalitarisme araseur.

La multiplicité ethno-culturelle au sein de l'espace musulman soviétique implique un redécoupage des frontières dans le respect des identités lo-ca-les. Le dépassement par le bas  ‹par le régio-na-lis-me‹   et par le haut  ‹par la création d'une fé-dé-ration des peuples musulmans ex-sovié-ti-ques‹  de la structure factice des nationalismes ar-tificiels d'inspiration stalino-française est une condition sine qua non d'une ré-émergence plu-ridimen-sionnelle de l'Asie Centrale et du Caucase, de son accession à une authentique au-tonomie. Deux URSS s'avancent vers le futur: l'une est mu-sulmane et jeune, poussée en avant par un dy-namisme démographique et spirituel; l'autre est russe, vieillissante, perclue d'angoisses et de cet étrange engourdissement qui se manifeste chez l'Européen communisé, lorsqu'il s'est dégagé de la gangue bolchévique. Cependant, la nation rus-se, si elle s'inspirait de la renaissance culturelle et spirituelle des Musulmans d'Asie Centrale ou du Caucase, ou si elle voulait bien se ressourcer en se réappropriant son histoire anté-marxiste, aurait en main de nombreux atouts pour échapper à la macdonaldi-sation ou à la tiers-mondisation. Les pélérinages aux mecques capitalistes d'Eltsine et consorts, les hommages vibrants au libéralisme, prononcés par ces ex-communistes et l'effondre-ment accéléré de l'économie locale font craindre, malheureuse-ment, un mélange des deux...

Nous vivons une époque formidable. Les journa-listes et autres théoriciens de l'actualité, qui cro-yaient une fois pour toutes détenir les clefs don-nant accès à tous les coins et recoins de la réalité et le shibboleth capable d'expliquer tous les phé-nomènes de l'univers, en font constam-ment les frais. Tout article, analytique ou non, présentant une certaine amplitude risque très rapi-dement d'ê-tre affecté de désuétude, tant les sou-bresauts du monde bouleversent en permanence le grand jeu du monde.

Le revers de la médaille, c'est ce flot de penseurs spécialisés dans les arcanes de la guerre froide, trô-nant aux unes des médias, qui sont largués corps et âme et ne parviennent plus qu'à divaguer autour de leurs bouées de sauvetage idéologique: le Nouvel Ordre Mondial et l'antiracisme. Cet ar-ticle sur l'Islam soviétique avait été terminé au son des premiers coups de canon dans l'ex-You-goslavie. Il laissait le Caucase et l'Asie Centrale musulmane confrontés aux défis de la li-béra-lisa-tion obligée, activée par Gorbatchev. Six mois plus tard, exit l'idole des Occidentaux! A l'instar du reste de l'URSS, les républiques mu-sulmanes sont face au cataclysme de la crise éco-nomique. Outre celle-ci: la guerre entre Musulmans et co-lons slaves menace, tandis que le sort des chré-tiens arméniens semble scellé à moyen terme, é-tant donné que du point de vue humanitaire la conscience occidentale est repue. L'antagonisme sla-vo-turc est ravivé en dépit des assurances mu-tuelles et de la participation des Etats musulmans à la CEI. Enfin, plus fondamen-talement, les an-ciennes terres d'Islam, martyri-sées par la folie bolchévique, subissent d'une manière de plus en plus sensible  ‹et pour l'instant plus au niveau du peuple et des religieux‹  l'attraction envoû-tan-te des fondamenta-lismes iranien et saoudien, lesquels pourraient transmuter radicalement et très rapidement les ca-ractères spécifiques du renou-veau islamique centre-asiatique (importance du sou-fisme et des figures charismatiques politico-religieuses, statut de la femme, etc.).
 

Se dérussifier économiquement

L'adhésion des républiques musulmanes à la confédération concoctée par les Etats slaves (Russie, Ukraine, Bélarusse) tient plus du réflexe tradi-tion-nel que d'un réel attachement aux bricolages institutionnels produits par leurs voisins du Nord. Elles ont tant et plus subi l'impact colonial russe que se débarrasser des automatismes psycho-logiques n'est pas une mince affaire.

Mais, nous, en Europe centrale et occidentale, nous devons également nous rendre compte de la nécessité, pour les nouveaux Etats musulmans d'Asie centrale, de maintenir de très étroites rela-tions économiques avec la Russie, étant entendu que, sans elle, la désorganisation sociale et commerciale serait généralisée. Les nouveaux Etats musulmans dépendent trop de la sphère slave de la CEI, que couper les ponts brutalement et sans substitition de partenaires reviendrait à se suici-der. Mais cette allégeance matérielle qui demeure vis-à-vis de Moscou ne les empêche pas de tenir compte de la nouvelle donne géopolitique, résul-tant du décès de l'URSS stalinienne et brejné-vien-ne: les républiques musulmanes de l'ancien em-pire rouge n'ont pas tardé à ébaucher un "es-pa-ce économique islamique commun", malgré l'am-pleur de la tâche. De même, l'Iran a proposé à ses coreligionnaires du Nord de participer à un autre espace économique, déjà composé de l'an-cienne Perse, de la Turquie et du Pakistan. Des signes qui ne trompent pas...
 

Se dérussifier ethniquement

Fortement minoritaires ou même majoritaires com-me au Kazakhstan  ‹lors des dernières comp-ta-bi-lisations démographiques mais avant l'e-xode actuel‹  les Russes représentent pour les Tur-co-Tatars la marque indélébile d'un passé d'op-pression et d'exploitation.

Physiquement et culturellement, le Slave a, de-puis les Tsars, modelé le visage de l'Asie Cen-tra-le. La colonisation raciale s'est intensifiée sous le bolchévisme, accompagnée de la généralisation du cyrillique, du fonctionnalisme sur le plan ar-chi-tectural et du quinquénnalisme dans le do-mai-ne économique. Les Russes, par leur pré-sence, étaient, jusqu'à la perestroïka, les gardes-chiour-mes du centralisme impérial rouge. Ils régnaient sur ces terres d'Islam artificiellement ba-lkanisées par Staline afin de rendre impossible un unifica-tion sous la bannière verte du Prophète. Cette en-tre-prise a si bien réussi qu'elle influen-cera encore longtemps l'évolution des événe-ments dans cette région. Le nationalisme est de-venu un sentiment bien ancré dans le cadre des républiques musul-ma-nes soviétiques, qui ne cor-respond pas, ou si peu, aux réalités ethniques. Les pseudo-nations d'A-sie Centrale sont prêtes à s'entre-étriper pour des frontières absurdes. Cette mentalité sera, ou est déjà, attisée ou renforcée par des puissances qui ont tout intérêt à ce que le Caucase et l'Asie Centrale demeurent une zone découpée géogra-phi-quement et faible politique-ment.

La dérussification ethnique ne sera effective que lorsque les nationalismes locaux auront été su-blimés en une idée supérieure.
 

Se dérussifier religieusement

L'un des faits marquants de ces derniers mois en Islam ex-soviétique  ‹mais n'était-ce pas inévi-ta-ble?‹   est la perte de pouvoir et de signification des quatre directions créées par Staline. En réa-li-té, il se produit une fragmentation de ces struc-tu-res institutionnelles religieuses officielles ainsi que l'émergence hors de la clandestinité de cléri-caux populaires qui provoquent très rapidement la gravitation d'un grand nombre de croyants autour de leur personne.

A priori, cette évolution peut sembler aller dans le sens de la balkanisation que nous avons évoquée. Mais la réalité est tout autre, tout au moins sur ce plan religieux. L'ébranlement des directions si-gni-fie la mise à mal et la liquidation à court terme de la construction imaginée par les communistes pour contrôler l'Islam afin d'ensuite l'éliminer. Devant la faillite du communisme et du néo-léninisme gorbatchévien, les regards se tournent dé-sormais essentiellement vers le Sud et la Turquie, avec laquelle existent également des affinités eth-niques. L'Islam redevient l'idée supérieure ca-pa-ble de sortir les républiques de leur statut de co-lonies. A tort ou à raison, l'Islam de l'Arabie Sa-ou-dite et de l'Iran incarne la réussite écono-mique, le bien-être et la conformité de la société humaine aux injonctions divines. Cette image, les Turco-Mon-gols peuvent s'en gaver médiatique-ment à longueur de journée: les radios et télévi-sions ira-niennes couvrent la région. Mais ils peu-vent aussi constater que des centaines de mos-quées sont éri-gées, des millions d'exemplaires du Coran sont dis-ponibles, que les flux écono-miques avec le Sud se renforcent. Qu'en un mot, la manne éner-gé-tique arabe commence à leur ap-porter des bé-né-fices.
 

L'Axe Ankara-Teheran-Islamabad

Les prévisions valent ce qu'elles valent, c'est-à-dire pas grand'chose en ces temps de balkanisa-tion planétaire. Cependant nous pouvons prendre le risque de suggérer le scénario suivant: dans quelques années, un curieux ensemble géogra-phique va très concrètement s'unifier; il sera tra-versé par un axe central turco-irano-pakistanais, grosso modo de Nord-Ouest en Sud-Est, lui-mê-me traversé d'un axe secondaire, en forme de crois-sant, Ryad-Bagdad-Tachkent.

Cet ensemble pourra être greffé d'excroissances, au gré du renforcement de l'Islam. Plus impor-tant: la zone décrite sera la première puissance économique et politique dès l'an 2000. Première puissance financière du monde, première puis-sance énergétique, première puissance militaire, puissance démographique (plus de 300 millions d'âmes en l'an 2000), le "Turkiran" a toutes les chances de rentrer dans l'histoire alors que l'Eu-rope, si la réalité revêt la même peau qu'au-jour-d'hui, sera une sorte de bâtarde hideuse, née de l'a-bominable accouplement du ma-térialisme et du judéo-christianisme, clopinant sur ses moignons vers les poubelles de l'Odyssée humaine...
 

Notes:

(1) Mavara al-Nahr: nom de l'Asie Centrale à l'époque.
(2) L'Etat samanide était composé du Tadjikistan et de l'Ouzbékistan actuels, d'une partie de l'Afghanistan et d'une vaste portion de l'Iran.
(3) On a recensé plus d'un million de traditions prophétiques!
(4) Le Général Mahmud, qui avait établi sa capitale à Ghazni, était turcophone d'origine et s'est comporté en mécène des lettres persanes. A sa cour, il y avait Firdusi, l'auteur du Livre des Rois, dans lequel est relatée l'origine mythique des peuples iranien et touranien.
(5) Branche d'une ethnie appelée Venedi ou Venetii par Pline l'Ancien et Tacite, les premiers Russes se seraient installés au Nord des Carpathes, entre la Vistule, l'Oder et l'actuelle Biélorussie (région des Marais du Pripet); mentionné par des chroniqueurs au IXième siècle, un peuple nommé Rus ou Russe aurait émigré de l'ouest entre 500 et 1000 après J.C.
(6) Avant leur "orthodoxisation" volontaire, les Russes adoraient entre autres dieux le dieu de la foudre, Groznyi, sommet de leur panthéon, ainsi que le Loup, seigneur du Mal.
(7) Le tribalisme tataro-mongol finit par triompher des volontés unificatrices. Des clans se sont même alliés aux Russes pour lutter contre d'autres clans. Seule, Kazan est demeurée encore quelques temps comme symbole ou trace de l'éclat intellectuel et artistique des Etats tataro-mongols.
(8) Fondée au Xième siècle, Kazan devint un centre important de communication Est-Ouest, mais surtout le siège de trente medersas et 150 mosquées. Dans la bibliothèque de la ville, était disponible le Coran du Calife Othman, le premier manuscrit du livre saint des Musulmans, rédigé trente ans après la mort de Mahomet. A noter la présence d'importantes minorités religieuses: juifs, chrétiens, bouddhistes et chamans.
(9) Amir Taheri, Islam-URSS,  p. 7.
(10) "Montagne Qaf"; le Caucase est traversé par une chaîne de montagnes de 1200 km, depuis la Mer Noire jusqu'à la Mer Caspienne. C'est également "l'autre côté du monde" des Perses, la terre où fut enchaîné Prométhée selon les Grecs. Alexandre Ier décrira l'endroit comme "une Sibérie chaude".
(11) Il jouissait d'un tel prestige que lorsqu'il fut fait prisonnier après neuf ans de luttes, il ne fut pas exécuté.
(12) A contrario, le panturquisme, sous la houlette intellectuelle de Youssef Aq-Churaoglu, émergea au début de ce siècle. Aq-Churaoglu, fondateur du périodique Türk   et enseignant à Kazan, affirme l'unicité nationale des peuples turcs de l'Egypte à la Chine; son panturquisme intègre totalement l'Islam. Sous Gorbatchev, le panturquisme et le panislamisme connaissent une résurgence considérable dont les signes les plus notables sont le développement fulgurant d'un parti islamiste à l'échelon de l'ensemble des républiques musulmanes soviétiques, la volonté de créer un espace politico-économique commun à ces républiques et le recours de plus en plus intensif au concept géographico-historique de Turkestan.
(13) Le 15 novembre 1917, le gouvernement soviétique publie une déclaration des droits des peuples de Russie qui permettait notamment l'égalité, la souveraineté et le droit à l'autodétermination des peuples de l'ex-Empire russe.
(14) Dès 1919, des milliers de Tadjiks et de Kirghizes entrent en rébellion. L'émir de Boukhara lance la guerre sainte. Les révoltés seront appelés Basmatchi (= diseurs demensonges) par les Bolchéviques.
(15) Achat de la fiancée.
(16) Amir Taheri, Islam-URSS,  p. 167.
(17) Amir Taheri, Ibid., p. 166.
(18) Tombée dans l'oubli depuis 1940, elle avait été créée par Staline pour éliminer toute forme de religiosité, si ce n'est le "culte prolétarien".

 

[Synergies Européennes, Vouloir / Robert Ervin, Juin, 1992]

Nord-Caucase, Atlas d'une poudrière

Nord-Caucase. Atlas d’une poudrière

Viatcheslav Avioutskii
doctorant au Centre de recherches et d’analyses géopolitique de l’université de Paris VIII, enseignant à l’École supérieur de management en alternance de l’université de Marne-la-Vallée.


1

La décennie de 1990 a vu le Nord-Caucase, à peine connu à l’étranger – destination essentiellement touristique des Soviétiques – se transformer en foyer de conflits interethniques et ethnopolitiques permanents. Avec de nombreux protagonistes : autorités fédérales, régionales et « républicaines », ethnies, diasporas, minorités, Cosaques et Russes du sud de la Russie.

2

Le conflit tchétchène a internationalisé ce champ en l’incluant dans « l’arc de crises » de Brzezinski qui s’étend du Maroc au Turkestan chinois. Avec beaucoup de participants « collatéraux » : musulmans de Russie (Tatars, Bachkirs, etc.) qui ne souhaitent pas que leurs relations avec les autorités fédérales se détériorent ; anciennes républiques soviétiques craignant le retour de la Russie (Ukraine et pays baltes) ; les pays de l’est s’opposant à la renaissance d’une Russie impérialiste (Pologne, République tchèque, Hongrie, etc.) ; pays ouesteuropéens préoccupés par les violations systématiques des droits de l’Homme ; les États-Unis d’Amérique qui veulent assurer leur présence sur les routes du pétrole de la Caspienne; Turquie et Iran qui effectuent un retour dans leurs anciennes possessions et zones d’influence du Caucase; autres pays moyenorientaux (Arabie saoudite, Bahreïn, Qatar, Emirats Arabes Unis) souhaitant voir triompher dans cette zone leur forme d’Islam; civilisation de l’Islam dans son ensemble qui se sent être solidaire du « peuple frère musulman »; multinationales pétrolières dont les intérêts ne correspondent pas forcément avec ceux des pays occidentaux; puissances régionales telles l’Inde et la Chine, préoccupées par leurs mouvements séparatistes musulmans (Ouïgours et Cachemiris) ; internationale islamiste d’Oussama Ben Laden et d’Ayman al-Zawahiri (al-Qaïda) ; Géorgie qui a vu le conflit tchétchène se propager sur son territoire.

3

Toutefois, le conflit tchétchène, même s’il demeure le plus violent, n’est pas isolé d’autres conflits du Nord-Caucase et de Transcaucasie. Il faut le situer dans le cadre régional défini par une géopolitique ethnique extrêmement complexe. Une mosaïque qui résulte d’une part de l’Empire russe et de l’Union soviétique comme dans une moindre mesure de l’Empire perse et de l’Empire ottoman. De l’autre, il s’agit des processus migratoires complexes qui se sont déroulés sur une « longue durée » (Fernand Braudel). Passage d’ethnies nomades, la plaine du Nord-Caucase a vu apparaître des populations sédentaires sur le tard, chaque nouvelle vague de migrations poussant à se réfugier dans les montagnes des populations qui s’y étaient installées. Au XIXe siècle, les Russes la peuplent massivement mais elle attire également des montagnards qui commencent à descendre. Durant les XIXe et XXe siècles, cette descente, tantôt favorisée par les autorités russes tantôt freinée et accompagnée par la ruée des colons slaves, a produit un chevauchement complexe des ethnies montagnardes, des diasporas, des minorités ethniques et des Slaves sur le piémont nord-caucacasien et ce que l’on nomme généralement le sud de la Russie.

4

Il faut toutefois distinguer le sud de la Russie, soit la région de Rostov, la Kalmoukie, les territoires de Stavropol et de Krasnodar du Nord-Caucase. Celui-ci comprend sept républiques membres de la Fédération de Russie : Daghestan, Tchétchénie, Ingouchie, Ossétie du Nord, Kabardie-Balkarie, KaratchaèvieTcherkessie et Adyguéie. Plus de quarante ethnies et groupes ethniques considérés comme « autochtones » y cohabitent. Elles se répartissent entre trois groupes linguistiques : caucasique (Kabardes, Adyguéïens, Abazas, Tchétchènes, Tcherkesses, Ingouches, Daghestanais) ; turcique (Balkars, Karatchaïs, Nogaïs, Koumyks) et iranien (Ossètes, Tats). Certaines républiques (Adyguéie, Karatchaèvie-Tcherkessie, Ossétie du Nord, Kabardie-Balkarie) abritent encore des minorités russes.

5

Les relations entre les nombreuses ethnies daghestanaises ont toujours été très complexes. Il apparaît que le clivage principal et le plus ancien intervient entre les ethnies turciques (Koumyks, Nogaïs et Azéris) habitant la plaine côtière de la Caspienne et les ethnies paléocaucasiennes appartenant au sous-groupe (nakho)-daghestanais des langues du Caucase du nord-est (Avars, Darguines, Lezguines, Laks, Tabassarans, Agouls, Routouls, Tsakhours) habitant la zone montagneuse (Daghestan montagneux). Au Moyen Âge, les Koumyks dominaient culturellement et politiquement les Avars, les Darguines et les Laks, alors que les Azéris réussirent à imposer leur contrôle sur les Lezguines, les Tsakhours, les Agouls, les Routouls, les Tabassarans.

6

La population des ethnies nord-caucasiennes varie de plus de 600000 pour les Avars et les Tchétchènes à 600 pour les Guinoukhs regroupés dans un seul village daghestanais [1].

Géopolitique des langues

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Certaines ethnies partagent la même langue ou parlent des langues très proches, comme les Adyguéens, les Kabardes et les Tcherkesses, les Karatchaïs et les Balkars, ou encore les Tchétchènes et les Ingouches. D’autres ne se comprennent guère comme c’est le cas des Daghestanais obligés d’avoir recours à une langue intermédiaire, qui ne fut pas toujours le russe. Une source daghestanaise indiquait que le fractionnement des langues, dans cette région, s’est poursuivi tout au long du XXe siècle. Ainsi, dans les années 1920-1930, on y comptait 14 groupes ethniques parlant des langues distinctes appartenant au groupe avar. Vers 2001, ils étaient au nombre de 21. On rapporte que le dialecte du village deToukit s’éloigna à tel point de son micro-groupe dialectal que ses habitants furent contraints d’utiliser l’avar ou le russe pour parler avec ceux dont ils partageaient encore le dialecte il y avait quelques dizaines d’années. Le dialecte du village Nijneïe Inkhelo s’éloigna de celui des Karatines, tandis que les Bagoulals se séparèrent en trois groupes distincts dont les dialectes se distinguaient nettement [2]. Phénomène très particulier au sein du groupe andi-didoï : les différences entre parlers d’hommes et de femmes dans les villages Andi et celui, bagoulal, de Khouchtada. Les parlers d’adultes et d’adolescents qui se distinguaient au village Tindi. Un fractionnement qui s’expliquait par un cloisonnement archaïque entre les hommes et les femmes, entre les adultes et les adolescents, mais aussi par la tradition d’épouser des femmes originaires d’autres villages [3].

8

Le Daghestan, tout comme le Nord-Caucase en général, a toujours connu une hiérarchie des langues de communication :

  • l’arabe, à l’origine langue confessionnelle, s’implanta au Nord-Caucase dès le XIIe siècle, c’est-à-dire après les premières conversions massives de Daghestanais. Toutefois, il était aussi rapidement devenu la langue de l’écriture, utilisée par les lettrés nordcaucasiens dans les correspondances, en matière de jurisprudence, mais également comme langue véhiculaire au niveau régional. Selon certains témoignages, 10-12% d’habitants du Nord-Caucase auraient maîtrisé l’arabe avant 1917. Jusqu’en 1927 l’arabe était largement utilisé à tous les niveaux par l’administration du Daghestan ;
  • les langues turciques du Nord-Caucase occupaient la deuxième place après l’arabe pour la communication interethnique à l’échelle régionale. À la différence des langues caucasiques, connues pour leur fractionnement, elles étaient beaucoup plus proches les unes des autres. Au XIXe siècle et durant la première moitié du XXe siècle, le koumyk s’imposa comme lingua franca au nord-est du Caucase. Avant l’arrivée des Russes, il était largement utilisé par les Tchétchènes, les Avars, les Darguines etc. Aujourd’hui encore, il existe un village de Tchétchènes koumykisés bilingue ;
  • le géorgien joua également un certain rôle historique dans les communications régionales. Il était maîtrisé essentiellement par les hommes d’ethnie didoï qui entretenaient des liens intenses avec les Géorgiens par la vallée de l’Alazan ;
  • le tchétchène était utilisé comme langue de communication entre Andis et Vaïnakhs, cette dernière catégorie (« notre peuple ») englobant les Tchétchènes et les Ingouches. Les Andis étaient liés aux Tchétchènes par des chemins commerciaux et des pistes à bétail ;
  • au niveau local, le rôle de moyen de communication entre les Daghestanais était joué par le « bolmats » (avar), le kazi-koumoukh (lak) et le guneï (lezguine). Le russe ne réussit à s’imposer parmi les Daghestanais qu’après la Deuxième Guerre Mondiale [4].
9

En novembre 1923, les bolcheviks décidèrent de réduire la prédominance de l’arabe et de la culture islamique parmi les Daghestanais. L’enseignement scolaire, ainsi que la presse et l’administration de toutes les ethnies du Daghestan passèrent à l’azéri, ce qui eut pour effet de favoriser les Azéris de Derbent et les Koumyk. En 1927, on renonça à l’azéri, mais l’utilisation de l’arabe restait interdite dans la vie publique et privée, tandis que l’on commença à élaborer des alphabets pour les langues vernaculaires du Daghestan [5].

Caractère relatif des classifications ethniques

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Au XIXe siècle, les sources russes ne distinguaient que deux groupes majeurs au Daghestan : « Koumyks » habitants de la plaine d’une part et « Lezguines » montagnards [6] d’autre part. La province se divisait alors en « Daghestan turcique » et en « Daghestan caucasien ». Une division certes arbitraire et peu scientifique qui reflétait bien, toutefois, la géopolitique russe de la région à l’époque. L’état-major de l’armée impériale opposait de la sorte les ethnies turciques de la plaine, pour l’essentiel pacifiées, aux ethnies paléocaucasiennes de la montagne, considérées comme « insoumises » et « rebelles ». Une subdivision entre « Koumyks » et « Lezguines » qui fondera toute l’action des Russes au Daghestan : encourager les populations montagnardes à descendre dans la plaine. Une descente que le pouvoir soviétique allait largement organiser, allant parfois jusqu’au transfert véritable des populations.

11

De même pour la subdivision des Vaïnakhs en Ingouches et en Tchétchènes : les Russes s’employant à distinguer les Vaïnakhs « pacifiques » des Vaïnakhs « hostiles » à leur présence russe. En effet, les Ingouches renoncèrent à la résistance armée, leur soutien à la cause de l’imam Chamil, au milieu du XIXe, restant épisodique. Alors que pour une grande majorité, les Tchétchènes ont résisté l’arme à la main à la pénétration russe dans leur région et se sont ralliés massivement aux troupes de Chamil. »

12

Toutefois, le cas de la fabrication des ethnies du groupe de langues adyghokabarde est emblématique. La séparation des Kabardes de ce groupe des ethnies adygho-tcherkesses résulte de l’histoire, lorsque, aux XIIe-XIVe siècles, après l’invasion mongole une partie des Adygho-Tcherkesses effectuèrent une migration du Kouban vers l’Est pour s’installer initialement sur un affluent gauche du Térek [7]. Aux XVIe-XVIIIe siècles, les Kabardes s’imposèrent dans tout le centre du Nord-Caucase, en instaurant leur contrôle sur les Balkars, les Ossètes, les Ingouches et une partie des Tchétchènes. Le reste du groupe connu sous le nom de « Circassiens » dans les sources occidentales, était composé au début du XIXe siècle, de 10 tribus : Natoukhaïs, Chapsougues, Abadzekhs, Bjédoukhs, Khatoukaïs, Témirgoïs, Eguéroukaïs, Mamkhiagues, Makhochevs et Besléneïs. Dans les années 1860, un grand nombre d’Adygho-Tcherkesses émigrèrent (furent expulsés) vers l’Empire Ottoman. Une civilisation fortement marquée par la guerre

13

Avec la perestroïka, les quatre ethnies adyguéio-tcherkesses (Chapsougues,

14

Adygéiens, Tcherkesses, Kabardes) prirent conscience du fait qu’ils parlaient la même langue et qu’ils avaient les mêmes origines ethniques.

15

L’Association Tcherkesse Mondiale promeut une idéologie panadyguéienne.

16

On se réclame d’un même passé glorieux tel que le décrit l’universitaire kabarde A. Marzeï à la veille de l’invasion par l’armée impériale.

17

Les activités guerrières en étaient le pivot. Marzeï insistant sur l’importance des campagnes militaires, la vaillance, le mépris pour la mort, le maniement des armes et la maîtrise du cheval. Revenir sans butin apparaissait comme honteux.

18

Le jeune homme n’obtenait les droits civiques qu’après avoir commis un vol ou tué un ennemi. Le reproche le plus offensant qu’une jeune fille pouvait adresser à un fiancé potentiel était de n’avoir pas même volé une vache.

19

Seuls les hommes d’origine noble (princes et ouorks) avaient le droit de participer à des expéditions sans objectif de conquête ou d’annexion. Les demeures adyguéio-tcherkesses étaient d’ailleurs construites en matériaux peu solides de façon à les incendier et se réfugier dans la montagne quand l’adversaire s’emparait du village qui changeait donc très souvent d’emplacement.

20

On considérait les batailles comme une fête solennelle à laquelle une partie des protagonistes participaient en spectateurs comme s’il s’agissait d’une représentation [8].

21

À la fin de la guerre du Caucase, les Adyguéio-Tcherkesses orientaux (Besléneïs, Chapsougues et dans une moindre mesure Abadzekhs) furent installés dans des villages élargis sur le Haut-Kouban et le Zélentchouk. Ils y furent rejoints sous pression russe par des Kabardes « fugitifs » durant la première moitié du XIXe siècle et furent nommés « Tcherkesses » (terme générique) à l’époque soviétique.

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Parmi eux du Moyen-Kouban se rassemblèrent ce qui restait des Bjédougues, des Abadzekhs, des Chapsougues, des Besleneïs, des Janeïs, des Natoukhaïs, des Temirgoïs, des Khatoukaïs, des Eguéroukaïs, des Mamkhiagues, des Makhochevs, et des Khakoutchs, les premiers y étant majoritaires – rapports privilégiés et de longue date avec la Russie. Les autorités russes les avaient instrumentalisés à de nombreuses reprises bien qu’il n’eussent pas été, loin s’en faut, les alliés les plus fidèles. Les Soviétiques les nommèrent « Adyguéiens ».

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Les quelques milliers de Chapsoughes restés sur le littoral de la mer Noire, entre Sotchi et Anapa, furent seuls à récupérer le nom illustre de leurs ancêtres à la place d’« Adyguéiens de la mer Noire », comme les appelaient les ethnologues soviétiques.

24

Autre cas de fabrication d’ethnies par les Soviétiques, celui des Karatchaïs et des Balkars, dont la séparation en deux ethnies distinctes a été « officialisée » dans les années 1920.

Région à haute tension

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Le Caucase est une des régions les plus conflictuelles du monde. Plus de 70 nations, ethnies et groupes ethniques s’y affrontent pour la terre et le pouvoir sur un espace réduit. Après une relative accalmie durant la période soviétique, le fait que les conflits se soient multipliés à la fin des années 1980 et au cours de la décennie qui suivit peut surprendre. Toutefois, dans l’optique braudélienne de « longue durée », la paix que le régime soviétique était parvenu à instaurer ne constituait qu’une parenthèse dans une opposition multiséculaire depuis le Moyen Âge et qui se cristallisa avec l’arrivée des troupes russes à la fin du XVIIIe siècle dans une longue guerre du Caucase ( 1816-1864) entre ces dernières et les populations montagnardes. Après la victoire des Russes et la déportation de plusieurs centaines de milliers de montagnards vers l’Empire Ottoman, les musulmanes n’allaient pas cesser de se soulevèrent. Tout comme une série d’affrontements interethniques se produisit en 1918 une fois la révolution survenue.

26

Les bolcheviks joueront habilement la carte ethnique en soutenant les ethnies dans une lutte contre les Cosaques qui leur étaient majoritairement hostiles. La guerre civile se termine par le transfert d’une partie de terres cosaques à des communautés montagnardes qu’on installe dans la plaine. Quelque 35 000 Cosaques sont déportés hors de la Sounja, leurs villages étant peuplés par des Ossètes, des Ingouches et des Tchétchènes.

27

Mais la collectivisation provoque une nouvelle vague de révoltes des ethnies montagnardes. Les montagnards se soulèvent un peu partout, à la fin des années 1920, en Balkarie, en Tchétchénie, au Daghestan. La révolte devient permanente en montagne tchétchène. Le pouvoir soviétique mobilise l’aviation et des unités de l’armée pour venir au bout de cette rébellion. Celle-ci reprendra en 1939 et s’intensifie particulièrement à partir de 1942 au fur et à mesure que la Wehrmacht progresse vers le Caucase. Il semble qu’une partie des populations musulmanes du Nord-Caucase ait bien accueilli les occupants. Toutefois, seuls les Balkars et les Tchétchènes se sont attaqués à des unités de l’armée rouge. Au contraire des premiers qui résistent par épisodes, les seconds parviennent à former une « zone libre » à l’arrière de la ligne du front; ils ne seront pas occupés par les Allemands qui leur fournissent cependant armes et munitions.

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En 1943-1944, quatre ethnies nord-caucasiennes – Tchétchènes, Ingouches,

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Balkars et Karatchaïs – accusées d’avoir collaboré avec l’ennemi, sont entièrement déportées vers l’Asie centrale. Plus d’un tiers des déportés périssent en route et durant les premiers mois de leur installation. Ces

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« peuples punis » seront autorisés à rentrer chez eux en 1957. Il y a là cependant une mémoire qui livrera des représentations mobilisatrices dans nombre de conflits resurgis au cours des années 1990.

Réhabilitation des « peuples réprimés »

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Ce sont les revendications des « peuples punis » – réhabilitation politique et territoriale – qui ont débouché sur une première série de conflits interethniques au Nord-Caucase. Les Karatchaïs demandent les premiers, en 1989, que soit constituée une « république karatchaïe », séparée de la Karatchaèvie-Tcherkessie formée en 1957 après le retour d’exil. L’opposition entre Karatchaïs et les Tcherkesses a failli tourner à la scission en 1991-1992. En 1999, l’élection d’un candidat karatchaï au poste de chef de la Karatchaèvie-Tcherkessie a provoqué une nouvelle série de violences et il a fallu une intervention de Vladimir Poutine, alors premier ministre, pour qu’une véritable guerre interethnique fût prévenue.

32

Les Balkars exigent pour leur part une Balkarie séparée de la Kabardie-Balkarie et qui devrait englober les quatre « districts » d’où ils avaient été été déportés en 1944. L’opposition entre les Balkars et les Kabardes atteint un point critique en 1992. Politiquement divisés et très minoritaires – quelque 10 % de la population de la république – les premiers ont difficilement accepté la prédominance des seconds.

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Les Tchétchènes Akkines du Daghestan n’ont pu récupérer leurs villages, peuplés par des Laks eux-mêmes transférés par la force depuis la montagne daghestanaise, en 1957. Ceci malgré un soutien des autorités daghestanaises qui prévoyaient le transfert des Laks vers une autre zone, mais n’ont pu le réaliser faute de moyens financiers.

34

Les Ingouches se sont retrouvés dans une situation très difficile face aux Ossètes du nord qui refusaient de leur restituer