Résumé
De 1920 à 1946, sous le Mandat français, la Franc-maçonnerie en Syrie connaît une période de grand développement puis de régression. Les francs-maçons du Levant, sensibles aux bouleversements politiques de l’époque, sont d’abord attirés et influencés par les obédiences françaises, pour ensuite s’en détourner. Se développe alors un ensemble de mouvements maçonniques concurrents et indépendants des obédiences françaises.
Abstract
From 1920 to 1946, under the French mandate, Freemasonry in Syria know a period of great expansion and afterwards of recession. Freemasons of Levant sensitive to the political disorders of this period have been at first attracted and influenced by french obediences for after to turn away from them. We see at that time a lot of rival masonic movements totally independent from french obediences.
Index
- Mots clés :
- franc-maçonnerie, mandat français, nationalistes, obédiences françaises, Syrie
Plan
Texte intégral
1 Il existe un parallèle entre la tragédie mandataire et la déliquescence de la maçonnerie française en Syrie. En effet au cours de l’occupation française entre 1920 et 1946, l’activité maçonnique se trouve marquée par un âge d’or de croissance intense puis une période de régression lente toutes deux nourries par des événements conjoncturels politiques survenant en France et au Moyen-Orient1.
2 Dans ces conditions, la Maçonnerie, en tant que structure sociale, peut-elle faire face sans se transformer elle-même aux forces politiques qui affectent, dès lors, la société syrienne tout entière ? Ainsi, dans un environnement politique prégnant, qu’elles sont les véritables raisons qui animent ces francs-maçons du Levant et qui les conduisent, pour une majorité d’entre eux, à se détourner des obédiences françaises ? Est-ce par fidélité aux principes maçonniques fondateurs ou la reconnaissance d’un modèle français dépassé et loin de leurs objectifs et préoccupations politiques ?
3 Pourtant les maçons syriens sont attirés par une image collective du modèle français qui marque une période d’identification idéologique. À cet attachement succède un engouement, pour les obédiences françaises, quantitativement important mais aussi qualitativement ambigu. Malgré un contexte politique pourtant moins autoritaire après la Grande Révolte de 1925, la Maçonnerie du Levant se recompose et bon nombre de francs-maçons et de loges s’affranchissent de la tutelle des obédiences françaises. C’est dans ces conditions que se développe un ensemble de mouvements maçonniques concurrents et indépendants des obédiences françaises.
I - L’attrait pour la maçonnerie française
4 Entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, les réformateurs du système politique ottoman ainsi que les opposants à ce pouvoir centralisé se recrutent en grande partie dans la maçonnerie. Cette dernière trouve ses fondements idéologiques à la fois dans les mouvements révolutionnaires européens et dans les pensées fondamentales issues des Lumières et du positivisme dont la France en reste alors le gisement naturel.
Graphique 1 : Les fondations de loges d’obédience française en Syrie2

Sources : G.O.D.F., cartons n° 523 (L’Orante), n° 685 (loge Fleur de l’Oronte), n° 1001 (loge Orient & Occident réunis), n° 1000 (loge Syrie), n° 1121 (loge Fleur de l’Oronte). G.L.D.F., cartons n° 506 (loge Qaysun), n° 507 (loge La Renaissance), n° 544 (loge Abu al-Fidha). Robinard Joëlle, La Franc-maçonnerie et la colonisation sous la IIIe République, 1904 à 1936, Thèse d’histoire, Université d’Aix-en-Provence, 1971. Ligou Daniel, Dictionnaire universel de la Franc-maçonnerie, Paris, Éd.de Navarre et du Prisme. Costir Henri et Del Rosano Maria, Annuaire général de la franc-maçonnerie française, La Libre Parole, Paris, 1933.
Un phénomène pragmatique
5 Avant la Première Guerre mondiale, les obédiences françaises, écossaises et égyptiennes se partagent majoritairement le nombre des loges implantées au Levant alors inclus dans l’Empire ottoman. L’afflux des initiations semble saturer très vite les loges de rite français. C’est le cas à Beyrouth où, pour palier le nombre important d’impétrants et soulager la seule loge Le Liban, trois autres ateliers s’y fondent avant que la maçonnerie ne se diffuse et se multiplie dans les autres principales villes du Levant3. Après les fermetures des ateliers au cours des années qui couvrent le conflit mondial, le Grand Orient et la Grande Loge de France profitent particulièrement de l’instauration du mandat français en 1920 pour se développer en Syrie de manière remarquable jusqu’en 1925 (voir graphique1)4. Développement qui apparut lors des ruptures de régimes politiques au cours des réveils maçonniques que connurent en France le Directoire et la Restauration5. Mais en Syrie, ce mouvement se constitue en complète opposition à la politique cléricale et au contrôle militaire imposés par les Hauts-Commissaires6. Les autres Orients, même s’ils profitent de l’embellie conjoncturelle, restent numériquement en retrait des deux puissances maçonniques françaises7.
Graphique 2 : Demandes d’adhésion et de démission-radiation dans les loges d’obédiences françaises en Syrie

Sources : G.O.D.F., cartons n° 532 (L’Orante), n° 685 (loge Fleur de l’Oronte), n° 1001 (loge Orient & Occident réunis), n° 1000 (loge Syrie), n° 1121 (loge Fleur de l’Oronte). G.L.D.F., cartons n° 506 (loge Qaysun), n° 507 (loge La Renaissance), n° 544 (loge Abu al-Fidha). Pour les entrées, le graphe concerne les loges Fleur de l’Oronte, l’Orient & l’Occident réunis, Orantes, Syrie, Abu al-Fidha, La Renaissance et Qaysun. Pour les sorties, sont concernées les loges l’Orient & l’Occident réunis, La Renaissance et Qaysun.
6 Suivant la même dynamique, les demandes d’adhésions et d’affiliations aux loges soutenues par les obédiences françaises affluent jusqu’en 1925 et corroborent le mouvement de créations des ateliers français en Syrie (voir graphique n° 2). Ces deux manifestations quantitatives liées aux fondations et aux initiations tendent, donc bien, à révéler un phénomène collectif d’attrait pour les Ordres français. Cette affection exprime-t-elle de la sympathie pour une culture de la pratique et de la pensée, une recherche d’identification à un modèle ou bien se limite-t-elle à un intérêt propice dans un contexte de rapport entre dominant et dominé.
Un modèle français historique de la pensée et de la pratique
7 Des discours lus aux cours des réunions maçonniques, ressortent les véritables raisons idéologiques qui tendent à inciter les Syriens à s’initier dans la maçonnerie française. Ces centres d’intérêts sont débattus au sein même des ateliers sur les thèmes des idéaux révolutionnaires et de l’appui de la maçonnerie aux révolutions françaises. Ainsi, au début du XXe siècle, l’attrait des Syriens pour la France et la maçonnerie française puise ses origines dans l’image d’une France et d’une maçonnerie idéalisée alors que la Syrie demeure encore soumise à la domination ottomane. En janvier 1906, une dizaine de frères de la loge Le Liban adresse un courrier aux autres membres et officiers dans lequel ils font l’éloge de l’humanisme et du progrès social de l’Ordre. Ils se reconnaissent et sacralisent les valeurs de la République qu’ils opposent aux adversaires qui exploitent l’ignorance du peuple. Ces propos ne sont pas le fruit d’une spécificité maçonne, mais s’associent aux mouvements réformateurs tels ceux qui sont menés par des intellectuels musulmans comme ‘Abd al-Rahman al-Kawakibi, devenu journaliste après un enseignement religieux à la grande mosquée d’Alep, qui prône, dès la fin du XIXe siècle, l’abolition de la supériorité de la religion sur la politique et l’instauration d’une démocratie constitutionnelle8.
8 Pour les francs-maçons, c’est « grâce à la France et à ses fils, ces sauveurs de l’humanité opprimée, que, depuis 1860, la maçonnerie du Levant se trouve illuminée par ce foyer de vérité, lieu des lumières intellectuelles et morales ». Dans leur esprit, la franc-maçonnerie combat la misère conseillère des mauvaises mœurs et des crimes dans un total désintéressement afin de rendre l’homme meilleur. L’ordre préconiserait la tolérance religieuse en émancipant les consciences de toutes les superstitions et de tous les préjugés qui tentent de l’obscurcir. La France et sa maçonnerie, par ses principes des droits et des devoirs de l’homme, seraient les garants de la paix. En définitive, quand les Syriens « constatent que les Français leur apportaient tant de lumière et, de vérité, ils veulent devenir leurs frères et obtenir l’honneur de l’affiliation dans des loges sous la garantie des obédiences françaises ». C’est de la France que les maçons syriens attendraient le plus d’aide et d’appui dans l’œuvre de l’évolution9. Mais, au-delà des idéaux diffus et dans un contexte de pouvoir ottoman, le modèle maçonnique français agit au Levant comme un laboratoire dédié à toute révolution, elle prépare au sein même des loges les réflexions et les pensées du peuple en marche vers la souveraineté. Ainsi pour les frères de Syrie, c’est encore la Maçonnerie qui aurait soufflé le triptyque Liberté, Égalité, Fraternité indiquant par là même le chemin de la démocratie face à l’obscurantisme et le despotisme10.
L’attrait du pouvoir
9 L’autre intérêt pour la Maçonnerie française se fonde sur l’usage de la présence bureaucratique de la France. L’accès à un statut social, politique ou administratif voire sa conservation, contraint les Syriens à rejoindre par dessein ou nécessité l’institution mandataire. Dans ce jeu, les obédiences françaises se placent comme des instruments d’accessibilité et de pénétration.
10 Certains francs-maçons de Damas se réjouissent de la situation politique éclaircie en France après 1924 et qu’une embellie diplomatique peut enfin leur sourire11. C’est dans ce contexte politique qu’entre les années 1920 à 1924, les Syriens s’affilient de nouveau dans des loges et principalement dans les obédiences françaises12 (voir graphique n° 2). Suivant le mouvement entamé en France après la victoire du Cartel des gauches, l’annonce de l’arrivée du général Sarrail à Beyrouth en décembre 1924 déchaîne au Levant un véritable « déluge » de demandes d’initiation dans les loges des deux obédiences françaises13 même si, dans les chiffres, le mouvement s’amorce dès 1923. D’ailleurs plusieurs témoignages confirment ce mouvement propice où beaucoup de frères « qui avaient oublié leur serment, reviennent dans les temples »14.
11 Cependant, pour les plus expérimentés des frères, la plupart de ces profanes tentent de profiter de la maçonnerie pour obtenir des emplois ou une position politique quelconque15, pour d’autres cet essor relève en partie d’un simple esprit de curiosité16 que l’on ne peut éviter d’associer aux mêmes projets. Conscients du phénomène, des frères dénoncent, eux-mêmes, l’élite politique et bureaucratique, faignant d’ignorer la répression et les déceptions mandataires, d’agir dans l’espoir de s’assurer les postes de l’administration les plus importants en usant de relations au sein de l’Ordre entre les maçons. Mais pour être efficace, cette stratégie doit concilier l’application des différentes directives politiques des gouvernements français et les convictions idéologiques des Hauts-Commissaires.
12 Pour cela, dès les premiers mois de l’occupation française, la maçonnerie syrienne entreprend des actions dans ce sens. C’est le cas du vénérable Husni al-Jundi de la loge Qaysun, principale loge de Damas, qui soutient la nomination au poste de Président de la fédération de Syrie le frère Jalal bey Zuhdi et celle de Sami Pacha Mardam bey, tous deux anciens députés au parlement ottoman17, avant de s’insurger finalement contre le choix du général Weygand, alors Haut-Commissaire qui impose un non-maçon, Suhbi bey Barakat, au poste de président de la fédération syrienne18. Toutefois, au printemps 1924, les frères de la loge Qaysun convainquent, malgré tout, Weygand, de la nécessité de réserver dans le Gouvernement, quatre à cinq ministères et postes de direction générale dans l’administration aux maçons « les plus compétents, les plus intègres et les plus fidèles au mandat ». Action qui doit s’efforcer, d’une part, de diffuser la pénétration française et, d’autre part, de s’attacher les personnalités les plus influentes parmi les francs-maçons en les portant ou les maintenant au pouvoir. Pour aboutir, la loge Qaysun, par l’intermédiaire de son vénérable, demande à la Grande Loge de France d’intervenir pour attirer l’attention et de persuader le pouvoir mandataire sur la nécessité de soutenir l’action de cet atelier et des frères candidats, seuls capables de défendre les intérêts de la maçonnerie et de la France en Syrie. Résultat, les frères obtiennent les charges de ministre de l’Intérieur, des Finances, de l’Instruction publique, de la Justice ainsi que celle de directeur général de l’Agriculture et du Commerce19. Finalement, dans le contexte de la IIIe République, ces titularisations sont à rapprocher de l’activité et du dynamisme reconnus des membres de l’Ordre en Métropole où les gouvernements français dénombraient dans les rangs de ses ministres, en moyenne, près de 40 % de francs-maçons20.
13 Cette persévérance trouve son aboutissement dans les conséquences des élections législatives en France de mai 1924 avec la victoire du Cartel des gauches qui amplifie l’espoir, dans les rangs maçonniques, d’une politique coloniale moins cléricale et autoritaire menée jusque-là en France par le Bloc national. Attente qui se concrétise par la nomination du général Sarrail au poste de Haut-Commissaire pour le Levant. Très vite la nouvelle se propage en Syrie. En effet L’Écho de Paris du 19 et 20 décembre 1924 publie en première page un article qui rappelle que le Grand Orient de France télégraphia, dès la décision du Conseil des ministres, aux francs-maçons de Syrie, la nomination de Sarrail21. À cette première nouvelle optimiste s’ajoute la propagande du Grand Orient de France au travers du journal al-Ahrar de Beyrouth alors dirigé par des maçons22. Le quotidien exprime sa satisfaction des résultats aux élections du 11 mai 1924 qui mettent fin au mouvement colonial soutenu et entretenu avec énergie par le gouvernement français jusque-là23. Quelques semaines plus tard la Grande Loge de France, par l’intermédiaire se son vénérable et Grand maître Bernard Wellhoff, intervient directement auprès du général Sarrail pour nommer des francs-maçons à des postes ministériels de l’État de Syrie. Le Haut-Commissaire promet de tenir compte de cette demande même si l’influence de la Grande Loge de France atteint ses limites car, contrairement à ce que croient les frères syriens, le général n’appartient pas à l’Ordre24 comme le prétendait la rumeur dès son arrivée à Beyrouth25. Mais Sarrail, toutefois ami du vénérable Bernard Wellhoff, agit dans les premiers mois de son mandat dans l’esprit maçonnique en encourageant le développement de l’Ordre au Levant26. Le Haut-Commissaire semble, en effet, prêt à seconder l’action des loges dans leur extension, si les maçons soutiennent, en contrepartie, discrètement sa tâche administrative.
- 21 - Fournié Pierre, 2002, p. 144. (...)
- 22 - Ce journal al-Ahrar est dirigé par Said Sabbagh des (...)
- 23 - A.D.N., fonds Beyrouth, 1er versement, carton (...)
- 24 - G.L.D.F., carton n° 506, correspondance, G.L.D.F. à (...)
- 25 - Fournié Pierre, 2002, p. 145.
- 26 - Abu Rashid, « Dayrat al-maaref al-masunyat », p. (...)
14 Pour montrer sa bonne foi, Sarrail adopte, dès son arrivée, à la fois une action politique de modération symbolique en levant l’État martial instauré par ses prédécesseurs depuis 1922 à Damas et tend la main aux maçons en imposant la nomination du frère Pierre-Alype au poste de délégué du haut-commissariat à Beyrouth. Il s’entoure aussi de quelques officiers, membres de la maçonnerie, tel le colonel Denis et l’intendant Aubouy27. Enfin quelques jours plus tard, Sarrail nomme un autre franc-maçon, ancien administrateur des colonies, à la tête du gouvernement de Lattaquié Léon Cayla28. Cette présence des francs-maçons dans l’administration mandataire se renforce en 1926 à la suite de la nomination du Haut-Commissaire de Jouvenel qui installe Ahmad Bey Nami, gendre du Sultan, Grand Maître de la maçonnerie syro-libanaise, membres des loges Le Liban et La Syrie de l’ordre de Beyrouth du Grand Orient de France, à la présidence du Conseil de la fédération de Syrie.
L’adhésion des nationalistes
15 Le mouvement général d’adhésion qui se dessine dans le graphique 2 correspond aussi à un mouvement paradoxal des initiations dans un contexte politique anti-nationaliste mené par la puissance mandataire. En effet, malgré la destruction du royaume de Damas et la forte répression de la résistance, des sympathisants nationalistes hostiles à la présence française s’initient ou réaffirment leur affiliation, suspendue par la Première Guerre mondiale, dans les loges d’obédiences métropolitaines29. Même si l’on ne connaît pas la solidité et la durée de leur engagement, leur serment s’apparente davantage à un moyen prospectif politique voire à un acte de « résistance passive » de préférence à un quelconque espoir dans le gouvernement mandataire ou dans la maçonnerie française. Attitude d’autant possible que, contrairement aux Grandes Loges anglo-saxonnes, le modèle français maçonnique, incarné par le Grand Orient de France, permet à leurs adhérents « toute légitimité à participer aux grands débats politiques »30.
16 Pour preuve, en novembre 1923, lors de tenues à la loge Le Liban de l’Orient de Beyrouth, les discours politiques et anti-mandataires se mêlent aux travaux maçonniques où l’œuvre civilisatrice de la France au Levant est fréquemment décriée31. Du reste, il suffit d’observer le parcours politique et maçonnique des fondateurs de la loge Qaysun pour confirmer l’introduction de nationalistes partisans du roi Faysal, exilé en Irak, et autres indépendantistes32.
17 Ainsi parmi ces derniers peuvent être cités : Rida Mardam bey membre du parti monarchique et de la réforme, Nassib Bakri et Fakhri Barudi dirigeants du Bloc Nationaliste à Damas, Musali ‘Abdallah nationaliste, Ibrahim Hananu, commandant de la révolte en 1920 puis chef emblématique du mouvement nationaliste jusqu’à sa mort en décembre 1935, Saadallah al-Jabri futur cadre du Bloc à Alep et bras droit de Hananu, Zaki Sukkar, anti-mandataire aux ordres du parti nationaliste et proche de Nassib Bakri, Najib Rayis journaliste au quotidien d’opposition al-Qabas, enfin Bitar Husni, responsable de l’organisation paramilitaire nationaliste des Chemises de Fer33 en 1936 comme les deux précédents, seul Muhammad ‘Ali al-’Abid soutiendra le ministère pro mandataire de Taj al-Din34. Excepté le dernier, tous participent en 1936 au mouvement contestataire qui oblige la France à négocier l’avènement d’un gouvernement nationaliste qui perdure jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.
II - La somme des mécontentements
18 Les déceptions des frères syriens se situent à la croisée des prises de position de la maçonnerie française et d’une politique mandataire partiale et autoritaire éloignée de la vision mythique de la France et des principes qu’elle revendique dans les tribunes internationales. C’est bien ces inadéquations qui provoquent désillusions et oppositions dans les rangs des maçons syriens notamment parmi les nationalistes.
L’autoritarisme mandataire
19 Dans les premières années du mandat, outre les restrictions qu’il apporte à la souveraineté des forces politiques syriennes, le Haut-Commissariat use et abuse de procédés exceptionnels et autoritaires. Entre 1920 et 1925, l’opposition nationaliste et la résistance armée sont violemment réprimées alors que la justice politique est exécutée par les cours martiales. Enfin en 1925, le bombardement de Damas du 20 octobre et la gestion politique de la Grande Révolte sapent un peu plus l’image de la France en particulier lors de l’interdiction du Parti du Peuple et des arrestations et déportations de ses dirigeants pour leur nationalisme actif35. Parmi eux, nombreux sont francs-maçons comme Najib Rayyis et Nasib Bakri de la loge Qaysun de Damas, Faris Khuri ministre nationaliste du gouvernement syrien et membre éminent de la loge écossaise Lumières de Damas, Husni Barazi lui aussi ministre et frère à la loge Orantes de Hama ainsi que Fawzi Ghazi et Saadallah Jabri de la loge Fleur de l’Oronte d’Alep, enfin ‘Abd al-Rahman Shahbandar chef de la rébellion et affilié avec Khuri à la loge écossaise de Damas36. De même, la suspension du quotidien de langue arabe Al-Missak, journal accusé de propagande maçonnique, sous la publication de Sharaf al-Din al-Faruki, vénérable de la loge La Renaissance, provoque une grande déception chez les « syriens libéraux »37. Cette série d’agissements du pouvoir mandataire explique, en grande partie, l’accroissement du nombre des démissions parmi les frères des loges d’obédiences françaises autour de 1928 (voir graphique 2).
20 Même les maçons les plus francophiles ressentent la politique autoritaire de la France comme un abandon. Notamment quand Édouard Herriot, président du Conseil des ministres, déclare que la constitution syrienne sera élaborée directement par le gouvernement français en consultant des chefs religieux, des représentants des Chambres de commerce et les conseils représentatifs en dehors de toute représentation des partis politiques38. De plus, les francs-maçons, d’après le témoignage du vénérable de la loge La Sagesse, reprochent aux Hauts-Commissaires l’amenuisement des nombreux postes de la fonction publique offerts aux candidatures des frères maçons39. Enfin, l’ignorance, l’incapacité et la partialité affichées par certains fonctionnaires français parachèvent l’exaspération des maçons qui dénoncent des comportements contribuant à favoriser une situation préjudiciable à l’action de la France en Orient40.
21 Cette politique ne laisse aucune perspective à cours terme pour une quelconque émancipation pourtant inscrite dans la charte du mandat. Dans ce contexte, alors que la France prétend introduire un colonialisme teinté de morale et de mission civilisatrice41, la maçonnerie française n’adopte pas au Levant une attitude nette dans le débat entre dominants et dominés sur le terrain du colonialisme et de l’indépendance42. Le comportement de l’administration mandataire nuit au prestige de la maçonnerie française provoquant le détachement des frères, ce que constate à ses dépens la loge Qaysun qui enregistre une diminution du nombre de ses membres à partir de 1927 (voir tableau 3).
Tableau 3 : Évolution du nombre de membres de la loge Qaysun
Sources : G.L.D.F., carton 506(a) : La loge Qaysun conteste le chiffre de 165 membres donné par la situation du 21/12/1933 et rectifie par 131 notamment pour limiter certainement les cotisations à reverser à la Grande Loge de France. G.L.D.F., Carton n° 506, Correspondance, loge Qaysun à G.L.D.F., Damas, 25 août 1934.
L’influence cléricale
22 Pour le vénérable de la loge La Sagesse, les maçons de cet atelier perçoivent la politique des premiers hauts-commissaires, Gouraud et Weygand, comme une entreprise permettant au clergé d’exercer influence et ascendant sur les populations. Les membres de cet atelier réclament « aux responsables de la politique française, pour contrer cette influence, de suivre une politique purement laïque inspirée des tendances libérales professées dans les pays démocratiques, exempte de tout caractère religieux »43.
23 En janvier 1921, une correspondance du frère Blancher, demeurant alors au Levant, adressée au Grand Orient de France, rapporte l’indignation des loges syriennes face à la propagande des missions jésuites agissant sur la politique cléricale de la France en Syrie. Toujours selon cette lettre, la France, y est désignée comme « le soldat du pape » par son soutien à la minorité maronite. Par l’intermédiaire de son administration mandataire, la République favorise ainsi « l’influence néfaste » des cléricaux et suscite l’opposition des musulmans44 voire des autres communautés non catholiques.
24 Cette influence des cléricaux semble pour les maçons une des causes principales de la politique de « colonisation » brutale et réactionnaire menée par l’administration mandataire45. Malgré les avertissements de certains ateliers, l’échec de la politique d’ouverture et libérale du Haut-Commissaire Sarrail entamée en 1925 est attribué, toujours selon le vénérable de la loge La Sagesse, pour raison principale, à l’ascendant du clergé voulu par la France depuis les premiers jours de l’occupation française46. Pour tenter de contrer cette propagande cléricale, la Grande Loge de France propose d’appuyer l’œuvre de la Mission laïque47dans un esprit commun de conquête intellectuelle et culturelle contre les congrégations notamment au travers de l’enseignement. D’ailleurs en 1925, comme la Maçonnerie, la Mission laïque se plait de cette influence, dans l’administration mandataire, des forces religieuses catholiques constituées par les Maronites et les Jésuites 48
Incompréhensions et inadéquations
25 À l’assemblée générale annuelle de 1923 du Grand Orient de France, la commission conventuelle rapporte la nécessité de pratiquer une politique souple d’association pour permettre une assimilation progressive et totale car, en fait, « les indigènes ne demanderaient pas l’autonomie ni l’assimilation, mais une association pour transformer leur système d’assujettissement »49. Cette théorie du Grand Orient s’inscrit dans le cadre d’une maçonnerie outremer constituée essentiellement de colons, fonctionnaires résidants ou militaires français. Mais le cas du Levant se situe dans un contexte théorique différent avec des frères presque exclusivement locaux soumis à une tutelle mandataire et non pas à une domination de type protectorat ou colonial. Cette domination mandataire particulière laisse légitimement entrevoir et espérer une émancipation politique relativement proche même si, dans les faits et aux dépens des frères syriens, elle reste finalement une pure manifestation coloniale. Dans l’espoir d’une perspective favorable, les loges syriennes ne cessent de rappeler aux obédiences françaises leurs revendications légitimes dues au statut même du mandat.
26 En conséquence, en juin 1926, la loge Fleur de l’Oronte envoie au Grand Orient de France par l’intermédiaire de son vénérable Hassan Musli une lettre manuscrite indiquant point par point les revendications des francs-maçons. Ces points rejoignent les principales demandes des nationalistes exprimées depuis le début des années 1920 dont les premières des revendications concernent l’application de la liberté et de la démocratie.
27 Dans le détail, ces francs-maçons demandent aussi la réalisation de l’unité syrienne en refusant tout découpage du pays décrété par la puissance mandataire. L’institution d’un Parlement librement élu par le suffrage universel, dont les députés détiendraient l’autorité de fixer la forme du gouvernement, parachèverait le processus d’autodétermination. Ils réclament enfin la suppression de la censure et le rétablissement de la liberté de réunion et de la presse ainsi que l’amnistie générale des condamnés politiques50.
28 Ce décalage entre les attentes des loges syriennes et les intentions des obédiences françaises se confirme finalement en 1927, quand les deux puissances maçonniques françaises proposent un programme en treize articles. De ces derniers, seul l’appui aux œuvres laïques par les gouvernements coloniaux s’accorde avec les revendications des maçons syriens qui pourtant seraient en droit d’espérer mieux après les déclarations formulées, dès le départ de l’administration ottomane en 1916, par le Conseil de l’Ordre qui propose alors d’évacuer le Levant « simplement et totalement afin de permettre aux Syriens de choisir librement leur gouvernement »51.
29 Face aux appels de la majorité des loges, le Grand Orient de France, même s’il partage les critiques des maçons syriens concernant des dysfonctionnements dans l’application du mandat, conseille, malgré tout, de poursuivre la collaboration avec l’administration française qui resterait garante d’une aide positive pour tout gouvernement syrien futur. En revanche, l’obédience française condamne toute activité hostile au mandat français52. Ainsi le Grand Orient exhorte les maçons syriens à s’aligner derrière la puissance mandataire dans une entreprise de coopération coloniale.
30 C’est la loge Fleur de l’Oronte qui permet de conclure sur ces mécontentements part un rapport adressé au Grand Orient de France expliquant la raison du malaise entre les maçons syriens et la France et ce sentiment d’impuissance, voire de tolérance sur l’application de la politique française en Syrie. Les frères de cet atelier dénoncent l’attitude de la France, loin des principes de libéralisme et de générosité, qu’elle revendique et que les maçons syriens percevaient jusqu’alors53. Déception d’autant plus grande que la maçonnerie syrienne accuse, de plus en plus, les loges françaises de ne jamais rendre service aux ateliers locaux, leur seul souci consistant à percevoir les droits d’inscription.
31 En fait, jusqu’en 1936, les propositions des obédiences françaises n’ont toujours pas évolué vers un soutien à la voie de l’indépendance qui s’affirme comme la principale exigence54. Seule la pression nationaliste lors des événements protestataires des premiers mois de 1936 suscite enfin la réaction de la maçonnerie française qui demande un rapport au vénérable de la loge La Renaissance sur les revendications des francs-maçons dans le débat politique afin d’agir favorablement en métropole pour convenir le plus rapidement possible d’un traité acceptable pour la France et la Syrie sur les conditions d’indépendance55
III - Formes et aspects des rejets
32 Les conséquences de ces différends provoquent de multiples formes de rejets : le départ de frères vers d’autres obédiences, la création de nouvelles loges et la prise de contrôle de certains ateliers par les nationalistes anti-mandataires. Ces rejets induisent une réaction financière qui signifie l’état de santé et du dynamisme de la maçonnerie française en Syrie.
Impasse financière
33 La lecture des comptes ne laisse aucune équivoque et ne peut cacher une crise profonde. Cette dernière se situe au croisement de cotisations annuelles toujours plus élevées et le départ continu de frères entre 1928 et 1939. Du reste, dès 1929 et en 1936 la loge Fleur de l’Oronte rappelle au Grand Orient de France que toutes les loges sous son obédience rencontrent de grandes difficultés budgétaires insoupçonnées en France56. L’analyse des trésoreries des principales loges montre, en effet, de graves dérives dans les comptes des exercices annuels. Ainsi, ces difficultés financières sont consécutives au gonflement des dettes des ateliers envers la Grande Loge et le Grand Orient de France. Pour exemple, la loge Qaysun voit ses dettes augmenter d’environ 5 000 francs pour les exercices de 1930 et 1935 et atteindre finalement, entre 1931 et 1935, un passif cumulé de plus de 11 000 francs (voir détail Tableau 4)57.
Tableau 4 : Dettes financières de la loge Qaysun envers la G.L.D.F.

Source : G.L.D.F., Carton n°506, Correspondance n°56, G.L.D.F à loge Qaysun., Damas, 31 janvier 1936.
34 Malgré les protestations des francs-maçons qui prétextent l’impossibilité de souscrire à une telle majoration des cotisations annuelles versées aux obédiences françaises, ces dernières, dans un contexte mondial de crise économique toujours présente après 1929, refusent toute exonération, exemption ou baisse des capitations supplémentaires58. Les dettes affectent l’ensemble des ateliers français au Levant, de la loge Fleur de l’Oronte à La Renaissance en passant par la loge Qaysun.
35 En fait ces difficultés financières s’inscrivent dans une lutte acharnée que se livrent les obédiences pour attirer le plus possible de frères dans leurs ateliers. Les montants des cotisations annuelles servent les politiques concurrentielles et provoquent les démissions d’adhérents qui contribuent à une diminution des effectifs et donc l’accumulation des déficits budgétaires des loges fragilisées par ce mouvement. En effet, en 1936, la Grande Loge de France demande à ses ateliers une cotisation annuelle de 60 francs alors que les autres membres des ateliers de l’obédience égyptienne payent un maximum de 5 francs. De leur côté, les affiliés aux obédiences américaines sont exonérés de frais de capitation et leurs ateliers subventionnés. Enfin les nouvelles loges créées ou rattachées soit à au Grand Orient libano syrien soit au Grand Orient syrien ne sont assujetties à aucune obligation pécuniaire59.
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Le tournant de 1899-1902 dans la Maçonnerie en Algérie à travers la loge Le Soleil levant
Le tournant de 1899-1902 dans la Maçonnerie en Algérie à travers la loge Le Soleil levant
Résumé
A la fin du XIXème alors que la France est secouée par l’Affaire Dreyfus, l’Algérie connaît une crise antisémite qui se traduit par l’élection de députés antisémites dont Drumont à Alger. Les maçons sont confrontés à une radicalisation du débat politique dans le cadre de la campagne des législatives de 1902 qui les conduit à se situer de plus en plus dans la perspective de la défense de la République. Si limitée qu’ait été l’influence de ces loges sur la société coloniale, la période 1898-1902 a permis de mettre fin à certains errements inhérents au contexte colonial et de s’inscrire dans un courant à l’origine de ce que l’on a appelé « les Libéraux » au moment de la guerre d’Algérie.
Abstract
The end of the nineteenth century while France was shaken by the Dreyfus Affair, Algeria was undergoing an anti-semitic crisis, whose effect was the election of anti-semitic MPs, among whom, Drumont in Alger. The freemasons were confronted with a boughening of the political debate, within the context of the campaign for 1902 general elections, which led them more and more, to place themselves in the prospect of defending the Republic. The 1898-1902 lapse enabled to put an end to some erring ways inherent to the colonial context and to lie within a ware which originated in what will be called « Liberals » during the Algerian war.
Index
- Mots clés :
- Algérie coloniale, Décret Crémieux, Drumont, Européens d’Algérie, Soleil Levant
Plan
Texte intégral
Introduction
1 Tout le monde connaît le travail magistral de Xavier Yocono sur la Franc-Maçonnerie en Algérie1, mais son étude s’arrête en 1884 parce que les archives n’étaient ouvertes que jusqu’à cette date quand il a fait son travail.
2 A l’époque sur laquelle porte ma communication la conquête est terminée (pour mémoire lors de la conquête une part importante des élites arabo-musulmanes a émigré) l’utopie de certains officiers qui ont participé à la conquête, saint-simoniens et maçons – encore conviendrait-il de relativiser cet aspect, il n’y avait pas, parmi les officiers de la conquête, que des Ismaïl Urbain, il y avait aussi des Bugeaud - c’est de l’histoire ancienne. Le quart de siècle qui précède la Première Guerre mondiale c’est véritablement la période où se constitue l’Algérie coloniale, c’est à ce moment-là que se fait l’essentiel du peuplement européen, Algérie coloniale avec ses caractères propres, son imaginaire, ses mythes, tels qu’ils perdurent jusqu’en 1962, voire jusqu’à nos jours chez certains nostalgiques qui n’ont pas fait de travail critique sur leur propre histoire.
3 Alors qu’en France Républicains et héritiers de la tradition contre-révolutionnaire s’affrontent, notamment autour de l’affaire Dreyfus, l’Algérie traverse une crise qui présente des caractères spécifiques liés au fait qu’on est dans un contexte colonial particulier (le décret Crémieux pris par le gouvernement de Défense Nationale en octobre 1870 a accordé la citoyenneté à une partie des colonisés, les Juifs, et le code de la nationalité de 1889 permet l’intégration des Européens issus de la très importante immigration italienne et surtout espagnole). Je rappelle que c’est à Alger que Drumont (chef de file des anti-sémites français) a été élu député, et que le maire, Max Régis, est un anti-sémite, ayant lui-même des origines italiennes (c’est à dire appartenant à ces Européens fraîchement intégrés). Plus on s’approche des législatives de 1902, qui ont permis aux républicains de reprendre les deux sièges d’Alger, plus les attaques de la Libre Parole (le quotidien de Drumont) ciblent la Franc-Maçonnerie.
4 Mon propos est de montrer que la Franc-Maçonnerie en Algérie, ou du moins à Alger, était caractéristique de ce contexte colonial, par sa composition, par la façon dont elle a pris position dans les débats qui agitaient l’Algérie coloniale et par son positionnement par rapport aux débats métropolitains. Je commencerai par montrer que la Franc-Maçonnerie en Algérie se trouve au milieu d’un faisceau de crises, puis je présenterai une loge qui me semble caractéristique de ce contexte, enfin je dirai quelques mots sur la signification des élections de 1902, Drumont avait-il raison de parler de « victoire des loges ».
La Franc-Maçonnerie en Algérie au milieu d’un faisceau de crises
Une crise particulière en Algérie
5 Jusqu’en 1901 on parle dans la presse, dans les discours des hommes politiques, de crise de l’Algérie. On parle essentiellement de crise politique, bien que celle-ci semble se dérouler sur fond de crise économique puisqu’on parle de mévente du blé et des vins ; en fait les cours du vin ont remonté et les vins d’Algérie se vendent bien (on est à la fin de la Grande dépression qui a particulièrement touché l’agriculture métropolitaine, la viticulture d’Algérie qui s’est considérablement développée et n’a pas été touchée par le phylloxéra apparaît comme une concurrente de la viticulture métropolitaine).2
6 Alors qu’en métropole l’Affaire Dreyfus devient le point de cristallisation de tous les clivages politiques, en Algérie la crise politique atteint son paroxysme avec une double élection, celle de quatre députés se présentant comme antisémites, dont Drumont à Alger et de municipalités elles aussi antisémites, notamment celle dirigée par Max Régis à Alger. Cet antisémitisme algérien (j’emploie ici le terme d’Algérien pour désigner ce qui a rapport à l’Algérie, qui, en l’occurrence, est une Algérie coloniale, c’est ce terme qui était employé à l’époque, les Européens d’Algérie se définissaient comme « Algériens » et désignaient les colonisés par le terme de « Musulmans »), donc cet antisémitisme algérien n’est pas une simple transposition de ce qui se passe en métropole, si Drumont se fait élire à Alger, c’est que le contexte s’y prêtait. L’Algérie connaît depuis 1881 des flambées régulières de violences antisémites, notamment à l’occasion de chaque élection3. Cette situation est liée au Décret Crémieux dont j’ai rappelé l’existence en introduction.
7 Le maire élu à Alger, connu sous le nom de Max Régis, est un étudiant en Droit de 25ans issu d’une famille de riches italiens, son véritable nom est Max Régis Milano. Il est l’organisateur de l’émeute de janvier 98, qui avait commencé comme un monôme étudiant et qui s’est soldée par un affrontement entre la population et les zouaves. En 1899, alors que se produit à Paris l’affaire du Fort Chabrol, Max Régis se retranche dans sa villa avec armes, vivres et munitions. En 1900, alors qu’il est appelé à comparaître aux assises en métropole, sa liste est réélu triomphalement, il est acquitté par le jury de Draguignan.4
8 La situation particulière de l’Algérie est aussi lié au fait que le peuplement de la colonie se fait de plus en plus par un recours à une immigration étrangère, maltaise, italienne, et surtout espagnole (et pas seulement en Oranie, des quartiers comme Belcourt, le Hamma ou le Ruisseau à Alger comptaient une forte proportion d’Espagnols).5 Ageron dit que la loi de 1889 a créé entre 160 000 et 170 000 Français en 30 ans. Selon le gouverneur Laferrière il y avait en 1898 384 000 Français en Algérie (dont 56 000 naturalisés et 53 000 juifs) et 237 000 étrangers. Pour mémoire il y avait à cette époque 4 millions d’Algériens musulmans.6
9 Cette situation a une coloration sociale, l’essentiel de l’immigration sud européenne est constitué de populations très modestes qui occupent des emplois déqualifiés dans les grandes villes, ont un niveau d’instruction très faible et souvent maîtrisent très mal le Français (je rappelle que je parle de la période 1898-1902). Les Juifs, quant à eux, sont perçus comme des indigènes, quoiqu’ils soient citoyens français depuis le Décret Crémieux.. Il est évident que les clivages politiques, pour aller vite entre les Républicains et l’extrême droite, ne peuvent être compris que resitués dans ce contexte qui n’est pas le même que celui de la métropole, et pourtant, c’est précisément l’intérêt d’étudier le positionnement de la maçonnerie, les références, les valeurs que l’on invoque, sont les mêmes qu’en métropole, d’où des positionnement parfois très surprenants pour un métropolitain de la fin du XXème siècle.
La Franc-Maçonnerie et le décret Crémieux
10 La question a fortement divisé les loges d’Algérie, c’est au Convent de 1898 que le conflit éclate au grand jour, avec d’un côté les loges d’Oran et d’Alger, et de l’autre la loge Union et Progrès de Constantine dont les frères sont accusés d’avoir basculé dans le camp de Drumont.
11 En fait ce qui divise réellement les loges ce n’est pas le fond, à savoir déplorer que le décret Crémieux ait donné le droit de vote à des « cléricaux », le gouverneur Laferrière, qui était lui-même maçon avait envisagé un moment une réforme excluant les Juifs du droit de vote. Ce qui les oppose, c’est l’attitude politique des Frères de Constantine, le député élu en mai 98 à Constantine, Morinaud, est membre de la loge Union et Progrès, or il a participé à des réunions communes avec Drumont. Le conflit éclate au Convent qui suit, donc en septembre 98, ce qui est reproché à la loge Union et Progrès, c’est d’avoir adopté un ordre du jour proposant l’exclusion des Juifs de la Franc-Maçonnerie, un extrait en est lu :
« Déclarent qu’ils mettent au même rang des cléricaux dont la pensée est à Rome, les juifs cosmopolites dont le cœur est partout où peut se dresser le veau d’or.
Prient le G.O. de bien vouloir recommander aux loges de son obédience de procéder à l’épuration dans leurs rangs, en écartant dans la mesure du possible les cléricaux juifs dont l’influence désagrégeante est d’autant plus redoutable qu’elle s’abrite derrière des lingots. »
12 Un frère monte alors à la tribune et déclare :
« Si nos frères d’Algérie ne sont pas d’accord entre eux, il faut que nous cherchions à établir cet accord (applaudissements) Nous ne cherchons pas à désunir les forces maçonniques, qui sont les forces républicaines ».
13 Ces textes parlent d’eux-mêmes et pourraient se passer de commentaires, je ferai cependant quelques remarques : il est évident qu’avec la loge de Constantine on est très loin des principes républicains dans le vocabulaire utilisé, il ne faudrait pas croire que, sur le fond, les frères de Constantine sont aux antipodes de ceux des autres loges d’Algérie. En fait, derrière la dénonciation du cléricalisme juif, de ces électeurs sans culture politique, fanatisés par les consistoires, le mépris pour les juifs indigènes n’est pas totalement absent, l’anti-cléricalisme est instrumentalisé.
14 L’idée qui émerge progressivement, notamment au Convent de 1899 c’est qu’on ne peut pas revenir sur le Décret Crémieux, considéré néanmoins comme une mauvaise chose.
Le problème du code de la nationalité
15 Le Convent de 1899 avait été saisi d’un vœu des loges d’Afrique du Nord demandant :
« l’abrogation pour l’avenir de toutes les lois et décrets qui confèrent la naturalisation automatique et, pour ceux qui ont profité de ces lois et décrets, une modification des lois électorales en ce sens que, tout en restant Français, ils ne pourront jouir des droits politiques qu’à la condition de l’avoir formellement sollicité et après une enquête minutieuse. Ils devront justifier d’un séjour de dix ans dans la colonie et de la connaissance parlée et écrite de la langue française. »
16 Le Conseil de l’ordre avait, à la suite de ce convent, demandé un rapport qui a été fait par le Frère Dazet, rapport auquel répond le Frère Dupuy, Frère de la loge Bélisaire d’Alger, membre du Conseil de l’ordre. Le rapport du Frère Dazet conclut, au terme d’une analyse juridique, qu’on ne peut pas revenir sur ce qu’a fait la loi de 1889, notamment parce que ce serait introduire la rétro-activité d’une loi. Le texte du Frère Dupuy est une longue réponse dans laquelle il insiste sur le fait qu’en France il y a des aspects de la réalité algérienne dont on n’a pas conscience, il dit notamment :
« Et si chaque balancelle espagnole amène tous les jours dans les ports de l’Oranie des femmes venant y faire leurs couches, soyez certains qu’elles ne cherchent pas à faire acquérir à leurs enfants la nationalité française ; elles y viennent parce qu’elles sont sûres de trouver dans nos hôpitaux les secours médicaux qu’elles ne trouveraient pas dans la péninsule, et, soit dit en passant, si les communes de l’Algérie sont écrasées par les dépenses de l’Assistance publique, c’est à cette immigration continue d’Espagnols et d’Italiens qu’elles le doivent pour la plus grande partie. »
17 Edifiant ! J’aimerais bien que certains descendants de ces Espagnols d’Algérie que l’on entend parfois tenir des propos strictement identiques sur l’immigration actuelle lisent ces lignes. Le point de vue de Dupuy est clair : l





