16.05.2008

Isabelle Eberhardt

Isabelle Eberhardt, sa voie et sa foi en l'Islam


Certains des ses biographes l'ont comparée à Arthur Rimbaud. D'autres leur ont tissé des affiliations sans preuves. Il demeure que le destin d'Isabelle Eberhardt est profondément marqué par sa rencontre avec le monde musulman. Femme occidentale, journaliste et écrivaine, elle se prit de passion pour une civilisation à laquelle elle consacre l'essentiel de son œuvre. Au centre de ses nombreux articles, nouvelles, récits et romans la présence de l'Islam est une constante.



Commencé dans l'Europe aristocrate de la fin du XIXe siècle, à Genève, sur les bords du lac Léman, le destin d'Isabelle Eberhardt est celui d'une femme mystique, mystérieuse, intrinsèquement humaniste. Il est celui d'une femme, née dans la bonne société européenne, éprise de liberté et de justice. Mais ce destin exceptionnel se poursuivra sous d'autres cieux, en Afrique du Nord, loin... la-bas, avec sa langue, sa culture, sa religion islam.

« Moi, à qui le paisible bonheur dans une ville d'Europe ne suffira jamais, j'ai conçu le projet hardi, pour moi réalisable, de m'établir au désert et d'y chercher à la fois la paix et les aventures, choses conciliables avec mon étrange nature» Isabelle Eberhardt - "Lettres et journaliers".

La fascination pour l'islam

Isabelle Eberhardt, sa voie et sa foi en l'Islam

Fille d'aristocrates russes exilés, née à Genève en 1877, Isabelle Eberhardt, grandit dans une famille recomposée, cosmopolite, peu conformiste, libertaire, avec trois demi-frères, dans un environnement multiculturel et intellectuel qui développe chez elle une intarissable soif de découverte, une passion pour le monde arabe et l'Islam, encouragée par son «père » Alexandre Trophimowsky, arménien, philosophe, polyglotte. Elle apprend le Français, l'Allemand, le Russe, le Latin, l'Italien, un peu d'Anglais et l'Arabe.

Elle entend parler pour la première fois de l'Algérie par ses demis-frères engagés dans la légion militaire. Quand, à 20 ans, elle accompagne sa mère souhaitant se rapprocher de l'un de ses fils, elle découvre un pays, une culture, une religion qui vont l'imprégner totalement. Elle est fascinée par l'Islam et va recevoir la révélation comme une explosion en elle. « Je sentis une exaltation sans nom emporter mon âme vers les régions ignorées de l'extase ». Elle trouve son inspiration dans les médersas et les mosquées. Elle revendique seulement la liberté de se convertir à l'islam, d'aimer un peuple et un pays - l'Algérie - d'y vivre fièrement : «Nomade j'étais, quand toute petite je rêvais en regardant les routes, nomade je resterais toute ma vie, amoureuse des horizons changeants, des lointains encore inexplorés.»Isabelle Eberhardt.

Convertie à l'Islam, c'est déguisé en homme, drapée dans les plis de son burnous, bottée en cavalier filali, qu'Isabelle Eberhardt va parcourir les immenses étendues sahariennes, à la manière des soldats bédouins , en route pour le sud constantinois.«A la place parlait et vivait un jeune musulman, un étudiant allant à la découverte de l'Islam. Isabelle était devenue Mahmoud Saadi. Dans sa vie et dans ses récits ce sera dorénavant ce nom qu'elle utilisera, le nom d'un jeune taleb voyageant pour s'instruire et qui parfois, d'un geste brusque, repoussait son guennour en arrière, découvrant un crane carré tout bosselé et qu'elle faisait raser à la mode orientale »écrit Edmonde Charles-Roux dans «Nomade j'étais, les années africaines d'Isabelle Eberhardt ».


L'amour et le soufisme

Isabelle Eberhardt, sa voie et sa foi en l'Islam

Isabelle Eberhardt va faire une expérience intérieure dans la "zaouïa" de Kenadsa, confrérie où elle est reçue en tant que "taleb", c'est-à-dire étudiant, plus précisément "demandeur de savoir " ou "voyageur en quête de sens". Elle va y trouver ce vieil islam qui la fascine et qui va la conduire vers une forme de dépouillement et de contemplation. « Etre sain de corps, pur de toute souillure, après de grands bains d'eau fraîche, être simple et croire, n'avoir jamais douté, n'avoir jamais à lutter contre soi-même, attendre sans crainte et sans impatience l'heure inévitable de l'éternité… » !

En quittant Genève et en s'enfonçant de plus en plus au coeur du Sahara, Isabelle Eberhardt, née de père inconnu, déclarée « illégitime » à la naissance, va rompre définitivement avec l'Occident matérialiste et colonisateur. Elle va découvrir ces peuples du Sud qui seront les héros de ses écrits. Au contact de la population indigène, elle observe les gens, pose sur eux un regard d'une intense acuité, sans exotisme. Elle trouvera la réponse à sa problématique socio-psychique dans la culture et la religion musulmane. Ces musulmans- indigènes, Isabelle Eberhardt va non seulement prendre fait et cause pour eux contre les colonisateurs, mais elle va également les rejoindre dans son engagement spirituel. Ces êtres rejetés par la société colonisatrice, elle les suit dans leur vie, dans leur destin vers la mort, dans leur chemin vers Dieu.

Elle sillonne l'Algérie du Nord au Sud, d'Est en Ouest mais c'est à El Oued –dans le Sud- qu' Isabelle revient, rencontre Slimène Ehnni, l'homme de sa vie, un jeune «soldat indigène» de l'armée française en Afrique du Nord, s'y installe, se marie avec la Fatiha seulement, selon le rite musulman. L'union de l'Européenne et du spahi indigène fait scandale. L'armée française lui refuse le mariage civil, l'enjoignant de quitter l'Algérie, estimant que son mode de vie est un facteur de troubles, ses fréquentations de zaouïas suscitaient la méfiance des colonisateurs français ! Exilée à Marseille pendant un an, elle obtient enfin l'autorisation d'épouser civilement en octobre 1901, Slimène, grand, visage fin, teint sombre, une famille de spahis engagés depuis trois générations, le Français étant sa langue autant que l'Arabe. Isabelle d'origine russe, obtient la nationalité française et le couple rejoint l'Algérie en 1902.

Le repos au cimetière de Aïn Sefra

Isabelle Eberhardt, sa voie et sa foi en l'Islam

Calomniée, espionnée, raillée par les colons « l'étrangère, la scandaleuse», des jours, des nuits, guettant le retour de Slimène retenu à la caserne- des permissions rares- une promotion qui s'envole- un solde dérisoire, un semblant de toit- un gourbi à Ain-Sefra, une volonté farouche … ! Pour son spahi, la nomade met le pied à terre, s'assagit. finies les grandes chevauchées –Mahmoud Saadi redeviendra Isabelle, habillée, vivant comme les femmes du Sud. «… Peu importeraient la misère, réelle maintenant, et la vie cloîtrée parmi les femmes arabes… Bénie serait même la dépendance absolue où je me trouve désormais vis-à-vis de Slimène - qu'elle appelle Rouh' - mon âme… Mais ce qui me torture et me rend la vie à peine supportable, c'est la séparation d'avec lui et l'amère tristesse de ne pouvoir le voir que rarement, quelques instants furtifs.. ».

Slimène en permission, après une longue absence, le dernier jour passé ensemble. Aïn Safra fut en octobre 1904 le théâtre d'une grave inondation, la ville emportée. Isabelle, affaiblie par la maladie est retrouvée morte dans les ruines de sa maison. Trois années d'un amour incommensurable ! Enterrée selon le rituel musulman, au cimetière de Aïn Sefra, sa tombe est jusqu'à nos jours visitée. Isabelle n'avait que 27 ans. De la mort, elle a écrit : " Tout le grand charme poignant de la vie vient peut-être de la certitude absolue de la mort. Si les choses devaient durer, elles nous sembleraient indignes d'attachement. " (A l'ombre chaude de l'Islam)

De sa courte vie, elle en fit un long voyage « .. la fièvre d'errer me reprendra, que je m'en irai; oui, je sais que je suis encore bien loin de la sagesse des fakirs et des anachorètes musulmans… Au fond, cela serait la fin souhaitable quand la lassitude et le désenchantement viendront après des années- Finir dans la paix et le silence de quelque zaouïa du Sud, finir en récitant des oraisons extatiques, sans désirs ni regrets, en face des horizons splendides… !» Slimène, très affecté par la disparition, d'isabelle, ne lui survivra que trois ans.

Cent ans après sa mort, Isabelle Eberhardt reste un personnage fascinant. Une femme d'exception transcendée par une religion « l'Islam : « Ainsi, nomade et sans autre patrie que l'Islam…C'est bien la paix, le bonheur musulman- et qui sait ? peut-être bien la sagesse... »

Pour aller plus loin, en plus des nombreuses biographies, on peut consulter: Yasmina (1902), Le Major (1903), La Rivale (1904), Nouvelles algériennes (1905), Dans l'ombre chaude de l'islam (1906), Les Journaliers (1922) .

Mercredi 17 Mai 2006
 
Nacéra Hamouche
 
Voir le site d'information Saphirnews  :
 
http://www.saphirnews.com/Isabelle-Eberhardt,-sa-voie-et-sa-foi-en-l-Islam_a3226.html

09.05.2008

Vincent-Mansour Monteil (1913-2005)

Vincent-Mansour Monteil (1913-2005) : le dernier des grands orientalistes français

Par Sadek Sellam
lundi 14 mars 2005

 

En 1938, un jeune diplômé de Saint-Cyr rend visite à Louis Massignon avant son départ au Maroc où il venait d’être affecté dans une unité de méharistes. Après avoir donné au jeune officier des conseils sur la conduite à adopter dans les rapports avec les musulmans, le grand arabisant lui déclare en arabe : « Watani ar Rouhi al Alam al Arabi... » : « Ma Patrie spirituelle, c’est le Monde Arabe... ».

Cette profession de foi du spécialiste de Hallaj marquera la carrière militaire et la recherche islamologique du jeune visiteur, Vincent Monteil.

Celui qui à Saint-Cyr lisait et annotait le Coran en arabe, et qui étudiait parallèlement à l’Ecole des Langues Orientales Vivantes était également inspiré par l’exemple de son oncle le colonel Monteil connu comme explorateur du Tibesti. Il s’est mis à apprendre les dialectes de toutes les régions où il était amené à séjourner, ainsi que les us et coutumes de leurs habitants. Les tribus du Sud du Maroc faisaient l’objet de ses enquêtes qu’il menait à la manière des premiers officiers des Bureaux Arabes qui furent créés en Algérie en 1844 par le général Eugène Daumas, le représentant de Desmichels auprès de l’émir Abdelkader. Le livre de cet officier arabisant, « la Vie Arabe et la Société Musulmane », était un modèle pour Monteil. Je me souviens de sa réponse quand je lui ai annoncé sa réédition en Suisse par l’éditeur Slatkine : « Achètes-le moi, quel que soit son prix ». Puis il s’est mis à me commenter les proverbes dont il se souvenait recueillis par Daumas chez les cheikhs de l’Ouest algérien, et qu’il avait appris par cœur.

Monteil réagit violemment contre la défaite de l’armée française en juin 1940. Ce qui lui vaut un séjour à la prison de Clermont-Ferrand en même temps que Pierre Mendès-France. A sa sortie de prison, il a fait bénéficier de ses connaissances linguistiques et ethnographiques le BCRA, le service de renseignements de la France Libre que dirigeait Jacques Soustelle.

En 1948, il fait partie du contingent français de l’ONU dépêché en Palestine, où il voit les ministres israéliens se réunir dans les cafés, faute de locaux affectés aux ministères...

Il participe à la guerre d’Indochine, avec le grade de commandant à la tête d’un bataillon comprenant un grand nombre de soldats musulmans pour lesquels il a gardé toute sa vie une grande sympathie. Il aimait imiter la prononciation des mots français par les Tirailleurs Algériens ou les Tabors Marocains peu instruits, comme « rdinance » pour officier d’ordonnance.

En février 1955, il est nommé chef du cabinet militaire du nouveau Gouverneur Général de l’Algérie, J. Soustelle. Avant de rejoindre son poste à Alger, il s’est rendu à Tunis pour y rencontrer Mustapha Benboulaïd, le chef de l’Armée de Libération Nationale algérienne dans les Aurès, qui venait d’être arrêté aux confins tuniso-lybiens. De cet entretien, il gardera la conviction que le conflit algérien ne pouvait avoir qu’une solution politique, ce qui fera de Monteil la bête noire des officiers d’Action Psychologique revenus d’Indochine après avoir lu Mao-Tsé-Toung et élaboré leurs doctrines sur la « guerre subversive ». Il a pu imposé ses vues « dialoguistes » à Soustelle : libération des suspects, parmi lesquels des chefs Centralistes comme Benyoussef Benkhedda, rencontre avec les responsables des Oulamas comme Tewfiq al Madani, Kheireddine et al Oqbi, application de l’article 56 du statut de 1947 sur l’indépendance du Culte musulman... Mais Soustelle abandonne cette politique d’ouverture après les événements du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois consacrant ainsi le triomphe des militaristes. Monteil démissionne malgré les implorations du Gouverneur. Il écrit une série d’articles dans Esprit, sous le pseudonyme de François Sarrazin. En n’excluant pas l’indépendance de l’Algérie dès cette période, il se démarque de son maître L. Massignon, qui se contentait de protester par le jeûne, la prière et de vigoureux communiqués contre la répression.

Après l’arrivée de Jacques Berque au Collège de France, en décembre 1956, Monteil organisait avec lui un dîner par mois pour faire le point des crises coloniales avec leur maître commun L. Massignon, appelé par eux le « Cheikh admirable ». Monteil venait de publier son livre « les Musulmans Soviétiques » (Seuil ; 1956) qui lui valut une lettre du général De Gaulle estimant que « tout semble bien se tenir dans l’univers de l’Islam, mais le problème des problèmes, c’est l’avenir de l’Islam ». Le général lui écrira à nouveau après la sortie de son livre sur les « Officiers » (Seuil ; 1957), pour approuver ses critiques du conformisme d’une grande partie des cadres de l’armée française. Cela lui valut 60 jours d’arrêt de rigueur après lesquels il quittera l’armée pour remplacer Berque à la tête du Centre d’Etude et de Perfectionnement de l’Arabe Moderne ouvert par le Quai d’Orsay à Bikfaya, au Liban. Il prépare une thèse sur l’Arabe moderne qu’il soutient à la Sorbonne en 1960.

En 1962, on le retrouve à nouveau en Algérie, dans le cabinet de Christian Fouchet qui dirigea l’Exécutif Provisoire au Rocher-Noir entre mars et juillet 1962.

Au milieu des années 60 il relate son itinéraire intellectuel, militaire et politique dans « Soldat de Fortune », où il fait sienne la formule utilisée par le général De Gaulle à Constantine en décembre 1943 : « la France est l’Évangile de la fraternité des races et de l’égalité des chances ». Ce témoignage érudit et écrit de façon très vivante eut droit à un compte-rendu élogieux d’André Fontaine dans le Monde que le futur directeur du journal du soir conclut en ces termes : « Monteil est difficile à vivre. Mais le monde serait invivable sans des gens comme lui ». Car cet érudit polyglotte s’engageait dans tous les combats pour la Justice et se référait à la phrase de Pascal : « c’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité ».

Après avoir été attaché militaire en Indonésie (il avait eu le même poste en 1950 en Iran), il est nommé à la tête de l’Institut Français d’Afrique Noire de Dakar, où il publie son livre le plus connu, « l’Islam Noir ».

Au retour d’Afrique, il enseigne l’islamologie à l’Université Paris 7, où il sera remplacé par Nadjemeddine Bammate.

En 1976, Monteil annonce dans un article de France-Pays Arabes sa conversion à l’Islam, en adoptant les prénoms arabes Mansour et Chaféi, par attachement au rite chaféite dont il avait bien connu les théologiens en Indonésie.

En 1978, il publie « le Terrorisme de l’État d’Israël » qui lui vaudra beaucoup d’inimitié, ainsi qu’à son éditeur Guy Authier, juif laïque et critique avec l’État hébreu. « On peut avoir des tas d’amis juifs (c’est mon cas), condamner sans réserve Auschwitz et Tréblinka, mais trouver que cela n’a rien à voir avec l’État d’Israël », expliquait Monteil. 

Ce Corrézien né en 1913 avait adopté pendant toute sa vie d’adulte une attitude comparable à celle des officiers des Bureaux Arabes (auxquels il a consacré une étude publiée dans Esprit en décembre 1961) qui, selon J. Berque, était faite d’un « étrange mélange de patriotisme français et d’adhésion totale à la Cité arabe ».

Monteil était un parfait continuateur de cette prestigieuse tradition initiée par Daumas. Il est le dernier des grands orientalistes français qui envisageaient l’étude de l’Islam comme un « fait sociologique-et historique- total ».

Il mérite que soit récité à son intention la prière de la fin des Tarawih qui, après avoir invoqué les « bénédictions de la Thora, de l’Évangile et du Coran », demande à Dieu d’être « miséricordieux avec ceux qui nous ont instruits ». Car Monteil a instruit des générations de musulmans et de non musulmans. Et son œuvre considérable peut encore aider à mieux connaître l’lslam les jeunes musulmans de France, dont l’importante demande de connaissance de cette religion coïncide hélas avec le déclin de l’islamologie traditionnelle.

Sadek Sellam

Historien de l’Islam Contemporain. Auteur de plusieurs ouvrages sur l’Islam, dont « l’Islam et les musulmans en France » (éditions Tougui 1987) (cliquez ici pour vous procurer ce livre sur Amazon.fr) et « Etre musulman aujourd’hui » (éditions Nouvelle cité, 1989) (cliquez ici pour vous procurer ce livre sur Alapage.com).

Un ouvrage est actuellement sous presse chez Fayard : « la France et ses Musulmans. Un siècle de politique musulmane ».

Du même auteur, à lire en ligne sur Oumma.com :


http://oumma.com/Vincent-Mansour-Monteil-1913-2005

Etienne Dinet - 1861-1929.

Etienne Dinet - 1861-1929.


Bou-saada-La-maison-de-Ma--tre-Dinet.jpgCarte postale. La maison d'Etienne Dinet à Bou-Saada

Par ses écrits et ses peintures Etienne Dinet contribue à mieux faire connaître les moeurs et les coutumes, ainsi que le mode de vie des populations du Sud algérien.

Après une courte période parisienne où E. Dinet peint des scènes religieuses, il se rend dans le désert algérien avec un ami, peintre lui même. Les oasis. Carnet de croquis. Note les attitudes des laveuses au bord des oueds; le jeu des enfants; la grâce des danses des jeunes filles. Mais aussi il s’intéresse à des scènes plus dures et aux visages marqués des hommes.

Ce voyage commence une histoire amoureuse qui l’attache au pays et ses habitants. Il s’inscrit aux Langues orientales pour apprendre la langue arabe.

Cette passion durera 45 ans, jusqu’à sa mort, en 1929.

Les premières oeuvres de Dinet : travail presque scientifique de la lumière, de la réverbération du soleil sur le sol.

Paysages sans personnages, où alors lointains. Prédilection pour les terrasses des oasis sahariennes.

Vers 1889 ses tableaux s’animent de personnages en pied, pris à mi-distance, alors que par la suite, il les rapprochera de l’oeil, les coupant en bas, ou sur le côté, selon la technique introduite par les impressionnistes.

Mais il est encore plus intéressé par la lumière intense qu’à montrer les émotions humaines, ce qu’il fit plus tard excellemment.

1904. Bou-Saada devient sa ville, sa seconde patrie. Il y achète une maison, une maison de terre avec terrasse, devenue aujourd’hui le musée Dinet. Il explore l’imaginaire saharien et continue à se perfectionner dans la langue arabe. C’est là désormais qu’il puisera l’essentiel de son inspiration. Il proclame la même année dans Les Fléaux de la peinture sa répulsion pour les grands tableaux sombres. Pour lui la peinture est couleur et insiste sur l’importance de la fraîcheur des coloris et leur solidité. Il s’insurge également contre l’utilisation du vernis qui dénature selon lui l’oeuvre : il préconise l’adjonction de l’oeuf. Puis y renonce. Ses maîtres : Cézanne et Gauguin et Rembrandt avec “ ses mystères du clair-obscur ”. Au Sahara Dinet respecte la luminosité, la couleur et les lignes extrêmement marquées qui le structurent vigoureusement. Chez lui la composition est très rigoureuse, assez classique même, et la luxuriance du décor, des coloris et du détail anecdotique que la composition classique tendait justement à supprimer.

Pas de flou dans ses scènes, précision impeccable de son dessin. Il se place dans une forme de réalisme qui n’est pas forcément la vérité. Il prend une scène d’un ensemble qu’il fouille comme un sculpteur. (Ami de Rodin).

Il admire “ les grands décorateurs de l’Orient ”. Amitié avec le Docteur Mardrus, traducteur des 1001 nuits. Goût pour la miniature. Mais les miniatures persanes représentaient le monde aristocratique alors que Dinet regardait plutôt les milieux populaires. Chaque oeuvre de Dinet : fragment de miniature considérablement grossi.

L’évidence des vérités physiques : les classes d’âge. Femmes âgées jamais enlaidies dans leurs costumes chatoyants, dans leur rôle d’entremetteuse, et leur droit au plaisir reconnu par les plus sages des hommes. Vie saharienne, vie de groupe qui rassemble toutes les générations.

La maturité épanouie : rouge écarlate. Les jeunes filles : rose et mauve. Intérêt pour les femmes-enfants expertes dans l’art du maquillage, même costume que les adultes. Frontière indécise. Autre rapport à l’innocence.

Dinet : désir intense d’arracher à l’oubli le réel saharien qu’il s’est donné pour tâche de faire voir.

Il fréquentait auparavant Biskra (célébrée par Gide) et Laghouat (décrite par Fromentin en 1852) où il observait les fameuses femmes des Oulad Naïls et leurs somptueux costumes, couvertes de bijoux, des jeunes garçons au crâne rasé et les hommes en prière - sujet important pour un homme aussi religieux que Dinet.

Il parlait couramment l’arabe et son ami et complice Sliman Ben-Brahim le fit pénétrer plus avant dans la vie locale.

En 1897 ils visitent ensemble l’Egypte “ pays qu’il faut voir en touriste ou en savant ” confiait, déçu, Dinet à l’un de ses correspondants.

Publication d’une série de livres chez l’éditeur Piazza, avec Sliman et le miniaturiste Racim.

1898, Antar, poème orné de 132 illustrations.

1902, Le Printemps des coeurs, légendes sahariennes recueillies par Sliman, traduites et illustrées par Dinet. Dessins où l’on voit la fascination qu’exerce la beauté sensuelle des jeunes sahariennes sur le peintre.

1906, Mirages, ou Tableaux de la vie Arabe, livre également illustré.

1911, le Désert.

1926, Khadra, danseuse des Oulad Naïls, terminé en 1906.

Toujours en contact avec Paris, il participe aux différents salons où ses toiles obtiennent un grand succès. Toutes, cependant, n’ont pas pour thème le jeu, l’amour ou la prière. Certaines traitent de thèmes plus douloureux et qui s’éloignent de la veine orientaliste : le deuil, la maladie, l’emprisonnement, la répudiation ou encore la conscription. Dinet tente dans sa peinture de montrer les aspects les plus ordinaires et les plus quotidiens du monde réel qu’il a sous les yeux. Il restitue ce qu’il voit, saisissant le vif de l’anecdote sans chercher à en dégager la portée symbolique. Ce qui a fait dire que sa peinture constituait une série d’instantanés de la vie saharienne. On sait que Dinet était un adepte passionné de la photographie et l’on peut supposer que cette technique a dû conditionner son art.

Caractère réaliste de son travail dans l’éclat vif des couleurs. Mais aucun luxe, que le dénuement qui est celui du désert. Ni Ingres (odalisques), ni Gustave Moreau (raffinement et décadence de l’Orient). Il sent et montre, il n’analyse pas.

Les Oulad Naïls : danseuses perverties, ivrognes, haillons sordides, misère physique et morale à l’époque de Dinet. Ce qu’il fait : il opère un léger décalage pour parler d’elle au temps de leur splendeur (cf. Balzac). Il représente le “ Café chantant ” tel qu’il l’a connu à son arrivée, 20 ans plus tôt.

Après la 1ère guerre mondiale, son style semble se relâcher. Il a recours aux coloris roses, turquoises, mauves et bleus. De nombreux tableaux, surtout ceux mettant en scène des jeunes filles, trahissent à cette époque une certaine prétention et un notoire recours à la facilité. Dés lors, en France, il sera moins apprécié alors que les Français d’Algérie continueront à l’estimer.

1913-1923. Dinet se convertit à l’Islam en 1913. La sincérité de sa conversion, pense-t-il, aidera à l’entente franco musulmane. Comme Lyautey, il croit que l’Autorité coloniale doit assouplir sa politique si elle veut que la présence française se maintienne en Algérie.

Dinet approuvait la revendication de l’égalité des droits pour les Algériens et cherchait à donner dans ses tableaux une approche philosophique et morale de la société algérienne et du mysticisme de l’Islam.

En 1918, publication de La vie de Mohammed où il développe ses positions en matière religieuse et politique.

1921, publie un essai critique : L’Orient vu par l’Occident où il distingue les savants qui parlent d’un monde qu’ils ignorent et ceux qui y vivent en rêveurs.

En 1929 Dinet, Slimane et la femme de ce dernier effectuent le pèlerinage à La Mecque. Il devient Hadj Nasr-Ed-Dine Dini.

Dinet meurt à  la fin de l’année 1929. Un service fut célébré à la Mosquée de Paris avant l’inhumation à Bou-Saada, dans la Kouba funéraire qu’il s’était fait construire.

Dinet, célébré en Algérie. Oublié en France, ses toiles se vendant pour un bouchée de pain.

Dans les années 1970 un  regain d’intérêt se manifeste à l'égard de son oeuvre. Ses taleaux sont aujourd'hui très recherchés.

 

http://mediene.over-blog.com/article-11376517.html

L’Islam en France sous l’Ancien Régime et la Révolution: attraction et répulsion

Faruk Bilici

L’Islam en France sous l’Ancien Régime et la Révolution: attraction et répulsion

Résumé

La présence de l’islam en France sous l’Ancien Régime et la Révolution française se réduit à peu de chose. Tout au plus, on peut parler des esclaves et des commerçants à Marseille et à Toulon, à travers une documentation relative aux « cimetières » et à une « mosquée » mythique. Contrairement au monde musulman qui a abrité de tout temps des minorités chrétiennes et juives, la France jusqu’au XXe siècle ne fut pas une terre d’accueil pour les musulmans. Inversement, l’islam a fait l’objet de vives polémiques et a servi de caisse de résonance pour les conflits idéologiques et religieux internes, entre la génération dévote et les intellectuels des Lumières, entre catholiques et protestants. Voltaire est certainement l’un des intellectuels les plus emblématiques de ces débats concernant la « tolérance islamique » pour l’opposer à « l’intolérance catholique ». En définitive, ces discussions débouchent sur une idéologie civilisatrice avec la Révolution et surtout Napoléon: ainsi, ce dernier reprend le même chemin que Saint Louis, mais non pas pour la gloire de la croix, mais pour répandre la civilisation « universelle » engendrée par la Révolution.

Abstract

The presence of Islam in France during the Ancien Regime and the Revolution was limited indeed. There was little beyond slaves and traders in Marseille and Toulon, certain documents about “cemeteries” and a mythical “mosque”. Unlike the Muslim world which had always offered shelter to Christian and Jewish minorities, France before the 20th century was not a haven for Muslims. Conversely, Islam came up in bitter polemics and was used to fuel ideological and internal religious conflicts between the pious generation and the Enlightenment intellectuals and between Catholics and Protestants. Voltaire is certainly a case in point as an intellectual caught up in debates over “Islamic tolerance” as opposed to “Catholic intolerance”. In the long run, these discussions gave way to a civilising ideology with the Revolution and especially with Napoleon. Bonaparte indeed followed the path taken by Saint Louis, not for the glory of the cross but to disseminate the “universal” civilisation brought about by the Revolution.

Texte intégral

La connaissance de l’islam en France aux XVIIe et XVIIIe siècles et les appréciations sur son fondateur et sa religion ont connu au moins deux phases: l’une correspondant aux temps des dévots, l’autre aux Lumières représentées essentiellement par Voltaire. Ces deux catégories intellectuelle et philosophique déboucheront avec la Révolution française à une confrontation avec le monde musulman, et plus particulièrement avec l’Empire ottoman, pour sombrer dans une crise de rhétorique civilisatrice avec l’expédition d’Égypte. On peut se demander avec Claude Lévi-Strauss « si les catastrophes qui se sont abattues sur l’Occident n’ont pas aussi là leur origine. Parce qu’on a mis dans la tête des gens que la société relevait de la pensée abstraite qu’elle est faite d’habitudes, d’usages, et qu’en broyant ceux-ci sous les meules de la raison, on pulvérise des genres de vie fondés sur une longue tradition, on réduit les individus à l’état d’atomes interchangeables et anonymes »1. Sans évoquer les prolongements de l’influence de la Révolution française sur les sociétés musulmanes au XIXe siècle 2, et après avoir donné quelques éléments sur la présence islamique en France, nous nous arrêterons sur deux points: l’islam et les Lumières, la perception de l’islam par la Révolution et Napoléon Bonaparte.

Un islam résiduel

Pour évacuer d’emblée le problème de la présence d’un islam résiduel en France3 aussi bien sous l’Ancien Régime que pendant la Révolution, il faut dire rapidement que, contrairement au monde musulman qui de tout temps a développé un véritable système social et de législation de cohabitation avec les autres communautés, chrétiennes et juives principalement, la France n’a jamais constitué pour les musulmans un pays d’accueil avant le XIXe, voire XXe siècle… La présence de certaines communautés mauresques mal christianisées dans les Pyrénées ou en Languedoc, après la reconquista catholique espagnole ne déroge pas à la règle. D’ailleurs, ce phénomène paraît tellement naturel que l’historiographie n’a même pas relevé cette anomalie, n’a pas cherché les raisons pour lesquelles, malgré les rapports étroits entre la France et l’Empire ottoman, une communauté musulmane n’a jamais vu le jour en France, contrairement aux Juifs par exemple4. Nous avons un début de réponse à cette interrogation avec Jean Mathorez5 qui relève en effet que:

L’octroi des capitulations accordées à François Ier par le Sultan, en 1535, permit aux négociants français de trafiquer et de vivre indépendants dans les États du Grand-Seigneur. Les Turcs ne profitèrent pas de ces traités pour s’acclimater dans notre pays; nulle part on ne les voit fonder de colonies en France et l’histoire de leur établissement dans le royaume demeure anecdotique. À travers mémoires et documents, on glane parfois un renseignement qui les concerne, mais on ne saurait y rencontrer la moindre trace d’un groupement ottoman fixé en France.

Et pour cause: les nombreuses guerres de religion, atténuées pour un temps par l’édit de Nantes (1598), puis par sa révocation (1685) n’encourageaient pas les musulmans en tant que tels à venir s’installer en France. En réalité toute une série d’obstacles existait pour que les sujets du Grand-Seigneur ou ceux de tout autre souverain musulman ne s’aventurent pour une longue durée en France. Mathorez dans sa démonstration précise que « pour être admis, à se faire naturaliser en France, le Turc devait abjurer la religion de Mahomet », coupant ainsi l’herbe sous le pied à tout musulman. Et il continue en attribuant la responsabilité encore à ceux-là: « l’emprise de la loi mahométane est si forte que les rayas, né sujets du Grand Seigneur, renoncent difficilement à leur foi. Seule l’ardeur du clergé catholique ou des pasteurs protestants parvenait à provoquer des conversions par les Turcs qui préféraient la liberté à l’esclavage ».

Mais le pouvoir politique ne voyait pas non plus d’un bon œil la présence des diplomates et des commerçants musulmans installés longtemps en France. On sait sous quelle surveillance étroite, les ambassadeurs temporaires devaient exercer leur mission, pendant que les ambassadeurs français et autres représentants diplomatiques, consulaires et commerciaux menaient dans les Échelles une vie relativement libre.

Même si elle se déroula avec beaucoup de malentendu et qui donna lieu à des interprétations controversées, l’ambassade de Süleyman Aga auprès de Louis XIV en 1669, nous donne quelques indications de la façon dont la cour faisait surveiller jusqu’aux visites que cet ambassadeur recevait:

L’Aga Soliman resta plusieurs mois à Paris logé à l’Hôtel de Venise après son audience, et quoy qu’il parust qu’il se repentoit de la conduite qu’il avoit tenue à l’audience du roy, il soutint avec hauteur plusieurs discussions qu’il eut avec le Sieur de la Gibertie chargé du soin de son traitement et qui avait des ordres d’interdire tout accès auprès de luy à plusieurs Turcs mal convertis, et à des Grecs et Arméniens qui pouvaient luy donner des conseils, ou des connaissances qu’il estoit bon qu’il ne reçût pas6.

Comme il était usage dans la cour ottomane de fournir des subsistances aux ambassadeurs, Louis XIV fit de même pour Süleyman Aga, mais, cela se transforma en un véritable contrôle pour l’ambassadeur:

Il se plaignit entre autres choses de ce qui estait réglé par jour pour la subsistance de sa maison, l’on examinoit ce qu’il faisait de ce qui luy avait esté fourni, et il prétendit qu’il devait estre absolument le maistre de faire tel usage qu’il souhaitait de ce que le roy luy donnait7.

Les seuls éléments de présence de musulmans qu’on peut relever, c’est lorsque catholiques et réformés annonçaient avec un certain air de victoire les conversions réalisées auprès des Turcs. Ainsi, pendant la période qui s’étend de Charles IX à la révocation de l’édit de Nantes, les luttes religieuses étaient si vives entre réformés et catholiques que chaque parti annonçait les conversions réalisées par son camp; parfois même plaquettes et factums en relataient les circonstances; répandus dans le public, ils constituaient un moyen de propagande analogue aux Annales de la Propagation de la foi, créées par les missionnaires français. Dans ces documents religieux, on relève toutefois des indications montrant qu’il est possible de compter quelques ottomans parmi les éléments alluvionnaires de la population française. Les documents commerciaux fournissent aussi certains renseignements.

Des Turcs ou musulmans captifs sont assez nombreux à Marseille, puis à Toulon aux XVIIe et XVIIIe siècles. Mais il est difficile de parler d’une « communauté » constituée librement, ayant des droits, possédant un minimum d’infrastructure. Qu’il s’agisse de Marseille ou de Toulon, il faut parler de bagnes où vivaient ces forçats achetés à Gênes ou capturés en mer sur des navires essentiellement maghrébins. Leurs relations avec la population locale étaient empreintes d’hostilités8. Pendant longtemps, ces « Turcs esclaves du roi » n’avaient pas non plus de lieu d’inhumation. Dans une lettre adressée, en 1691, à Louis XIV par le dey d’Alger, Hadji Chaban, cette absence de cimetière est soulignée avec force:

Mon très cher ami, il y a en ce pays des cimetières pour les étrangers et pour les esclaves chrétiens, mais à Marseille, il n’y a point de cimetière pour les musulmans et il est impossible de creuser des fosses sur le bord de la mer, parmi les roches. C’est une grande punition pour eux que cela soit ainsi (…). Ici, il meurt vingt esclaves par jour; on les enterre dans leur cimetière, selon leur religion, en lisant leurs livres et leurs prières. Des peuples qui craignent Dieu ne font pas de ces actions-là9.

Il semble cependant qu’à cette époque, deux enclos servant de cimetières aux musulmans existaient à Marseille; une légende courait même autour de la présence d’une mosquée10. Le bagne de Marseille étant supprimé, en 1748, par Louis XV, les galériens musulmans furent transférés à Toulon et deux ans après un cimetière vit le jour dans le quartier du Mourillon qui aurait duré jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Quant au cimetière de Marseille dit « cimetière des Turcs », dans le quartier de Saint-Ferréol on en parlait encore à la fin de l’Ancien régime et il servait surtout de lieu de prière. Le 17 avril 1782 la Chambre de commerce réclamait sa jouissance « pour des Algériens qui se trouvent en grand nombre à Marseille »11. Plus tard, ce cimetière semble avoir été totalement englobé dans l’arsenal de l’artillerie, mais chaque fois qu’on a projeté la construction d’un cimetière ou d’une mosquée, on a évoqué cet ancien cimetière marseillais. C’est le cas du préfet Delacroix qui écrivait: « avant la guerre, il y avait (à Marseille) une mosquée que la prospérité du commerce avec le Levant peut faire rétablir ». De même en 1813 musulmans barbaresques négociants et capitaines de navires présents à Marseille demandaient l’autorisation d’établir un cimetière en faisant observer que:

dans toutes les villes principales de commerce, soit en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne etc. les musulmans ont à leur disposition des cimetières destinés à la sépulture des musulmans qui peuvent décéder en ces lieux et c’est ainsi que les chrétiens en ont au Maroc, Alger, Tunis et Tripoli de Barbarie etc. Il y a environ trente ans qu’il en existait un à Marseille et qui dans le tems de la révolution a été détruit; il était suivant les rapports de nos anciens compatriotes au terrain où est aujourhuy l’arsenal près le Cours Bonaparte12.

Ainsi la présence musulmane relevant de l’anecdote, c’est de la connaissance et surtout du comportement intellectuel vis-à-vis de l’islam qu’il faut parler.

L’islam entre catholicisme dévot et protestantisme éclairé

Les érudits du XVIIIe siècle et plus particulièrement ceux de la période des Lumières se sont intéressés à la question du devenir de l’Orient musulman, plus que celui de la Chine ou de l’Inde. Ils ont aussi imprimé leurs sensibilités: d’abord sur l’islam lui-même, puis sur les pays musulmans et surtout sur la puissance majeure islamique de cette période qui est l’Empire ottoman. Sur ce dernier point, la philosophie des Lumières est caractérisée par une divergence fondamentale, les uns soutenant l’islam, malgré le despotisme qu’il fait régner, en tant que système égalitaire et législatif, comme Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, les autres considérant l’impossibilité d’une réforme dans cette religion, rejettent tout effort de régénérescence. C’est probablement la victoire de cette dernière thèse sur les premiers qui explique « le cheminement qui conduit de la prise de la Bastille au débarquement près d’Alexandrie neuf ans plus tard »13.

La tradition dévote en France et l’Islam

Les premiers représentants des élites qui ont pris position contre l’islam sont les traditionalistes. Pour ces dévots, cette « religion mahométane » était comme la plus indigne et le plus abominable des hérésies. Les auteurs de cette tendance avaient, ou par ignorance ou par dévotion, imaginé des fables incroyables contre les musulmans et leur culte. Mahomet aurait été un « cardinal », un « antéchrist », excité par le diable et sujet au « mal caduc », avait établi une fausse religion. Dans son culte, on adorait les étoiles, le soleil et la lune. Les adeptes de cette religion imaginaire pouvaient sans péché violer leurs serments et leurs traités avec les infidèles. Ils étaient tous exempts de peines éternelles et l’enfer n’existait pas pour eux. Mais les femmes étaient bannies de leur paradis où l’on ne recevait que les hommes. Les dévots avaient tant déclamé contre Mahomet et sa religion que pour toute chose absurde on disait: « C’est un dogme mahométan ». Or, la plupart des auteurs de cette tendance ne connaissaient pas l’arabe et, ne pouvant pas avoir recours aux textes écrits dans cette langue, se copiaient les uns les autres.

Les moines qui, par dévotion, voulaient rendre cette religion odieuse, n’étaient pas seuls à ignorer les dogmes de l’islam. Le pape Pie II, écrivant à « l’illustre Mahomet, prince des Turcs », ne se montre pas plus informé à cet égard14.

Le reste du clergé catholique ne fait pas mieux: le mouvement critique et philosophique attire peu d’adeptes pour une révision des jugements condamnant à la fois l’islam et les musulmans. Bossuet dans son Discours sur l’Histoire universelle, omet Mahomet et sa religion et écrit uniquement ce passage important:

Le faux prophète des Arabes a bien pu se dire envoyé de Dieu, et après avoir trompé des peuples souverainement ignorants, il a pu profiter des divisions de son voisinage pour y étendre par les armes une religion toute sensuelle; mais il n’a ni osé supposer qu’il ait été attendu, ou enfin il n’a pu donner à sa personne, ou à sa religion, aucune liaison réelle, ni apparente avec les siècles passés. L’expédient qu’il a trouvé pour s’en exempter est nouveau. De peur qu’on voulût chercher dans les Écritures des Juifs, il a dit que les chrétiens et les juifs avaient falsifié tous leurs livres. Ses sectateurs ignorants l’en ont cru sur sa parole.15

Bossuet passe sous silence l’histoire de l’islam. Il préfère fustiger le fondateur de cette religion. Mais il promet à son élève, le Grand Dauphin de faire un nouveau discours là-dessus, ce qu’il n’a jamais fait.

Les jésuites mêmes, qui s’efforçaient de concilier le profane et le sacré, ne se débarrassaient pas non plus de l’héritage des siècles passés. L’étude de l’histoire n’était pas obligatoire dans leurs collèges et c’était une nouveauté hérétique que d’y enseigner l’histoire profane. Toutefois, grâce à la persévérance et aux activités du Père Buffier, ce projet se réalisa pour la première fois au collège Louis-le-Grand, au début du XVIIIe siècle, le collège fréquenté par Voltaire. Cependant, le portrait qu’il trace de Mahomet et la peinture qu’il fait de sa religion rappellent la position des prédécesseurs: Mahomet fut un chef d’Arabes ou Sarrasins, lequel forma une monstrueuse secte de diverses autres religions, faisant croire qu’il avait des révélations de l’ange Gabriel dans l’accès du « mal caduc » à quoi il était sujet.

C’est dans la deuxième moitié du XVIIe siècle que le Coran fut traduit pour la première fois en français par Du Ryer. Les réimpressions de cet ouvrage se succédèrent. Les réfutateurs se servirent d’armes plus raisonnables pour mieux combattre l’islam. Maracci et Prideaux, écrivant la biographie de Mahomet, le firent d’un esprit plus objectif. Ce n’était plus l’affligé du mal caduc ni l’emporté par le diable qu’on avait l’habitude de peindre. Dieu l’aurait envoyé pour punir les mauvais chrétiens qui s’étaient divisés en tant de sectes ennemies. Le mobile de ses actions serait son ambition démesurée. Son culte même était interprété sous un autre jour. Maracci mettait en garde l’opinion publique contre les caractéristiques attrayantes du Coran, qui paraissaient plus conformes à la raison en comparaison à l’Évangile, ce qui pouvait constituer un danger contre l’expansion chrétienne et européenne16.

Par ailleurs, les nombreux voyageurs qui sillonnaient le monde musulman et plus particulièrement les territoires ottomans étaient frappés de la simplicité de l’islam, et surtout de l’esprit de tolérance qui régnait dans l’Empire turc. Ainsi, désormais le problème se situait non pas dans une réfutation, mais surtout sur le plan de la concurrence entre les deux religions. Tournefort, tout en affirmant « la fausseté » de la religion musulmane, considère qu’elle est dangereuse, car:

Elle flatte beaucoup les sens, elle est d’ailleurs conforme en plusieurs points au christianisme. Le mahométisme est fondé sur la connaissance du vrai Dieu, créateur de toutes choses, sur l’amour du prochain, sur la propreté du corps, sur la vie tranquille. On y abhorre les idoles et leur culte y est scrupuleusement défendu17.

On est bien loin de la haine vouée contre ces « Turcs », assimilés aux « bêtes » par exemple par Leibniz18.

À la suite des voyageurs, les savants, les docteurs protestants surtout, se mirent plus sérieusement à l’étude du dogme et de la civilisation islamiques. Ils consultent le Coran et les sources de l’exégèse musulmane. Ils constatent la grossièreté des fables imputées à Mahomet et s’indignent. Bayle, dans son dictionnaire historique et critique, refuse même de passer son temps à réfuter « de semblables choses »19. Ainsi les réfutations de la tradition dévote étaient pour la plupart des protestants qui, en signalant la fausseté des fables attribuées à l’islam, voulaient ramener les fanatiques à la tolérance.

Trois ans après l’apparition de l’ouvrage de Bayle, un autre protestant, l’Anglais Reland, donne, en latin un long exposé sur la religion de Mahomet. Ce livre fut traduit d’abord en allemand, ensuite en hollandais et en anglais. La traduction française ne parut qu’en 1721. Reland connaissait l’arabe et le persan. Textes en main, il prouve la fausseté de la tradition dévote sur l’islam. Il commence par montrer que toutes les religions du monde ont été mal comprises de leurs adversaires. S’il y a des disputes continuelles entre les sectateurs de ces religions, ce n’est pas à cause de leurs dogmes en eux-mêmes, mais c’est parce que la connaissance que l’on en a est mauvaise. Il avance que parmi toutes ces religions, l’islam est la plus maltraitée.

Il se donne donc la tâche de vérifier ce que l’on avait dit et écrit jusqu’alors sur le mahométisme et, à la lecture des « Écrits de cette Secte », il trouve qu’elle a « autant de génie et de pénétration qu’il y en ait dans aucun autre Peuple du Monde ». Pour justifier ses affirmations, il donne un résumé des dogmes de cette religion, tout en admirant la sagesse de son fondateur.

Le traducteur français de Reland, qui est né « chrétien et protestant » et qui « s’en fait gloire », essaie, dans un long passage, de prouver que tout ce qu’on avait écrit sur l’islam, avant Reland, était faux, et que même les œuvres de Maracci et de Prideaux n’étaient pas dignes de foi. Il célèbre alors les lois de Mahomet et conseille aux chrétiens de les suivre:

« … Nous avons beau défigurer les Mahométans; ils ont des vertus que nous pouvons leur envier ». Mais c’est à Voltaire20 que revient le redressement de l’image de l’islam chez les élites des Lumières.

Voltaire et l’Islam

Après ses périodes franchement hostiles à toute forme de révélation et après avoir traité Moïse de sorcier, Jésus de juif fanatique et Mahomet d’intrépide, Voltaire en bon élève tardif de Boulainvilliers, parlera de Mahomet comme d’un « enthousiaste » et non plus comme d’un imposteur. Il montrera surtout plus d’impartialité pour sa religion qui fut pour lui, le « pur théisme ». Il adopte l’idée maîtresse de Boulainvilliers qui trouvait la religion de Mahomet si sage « qu’il suffisait d’en faire entendre la doctrine pour soumettre les esprits » et si « proportionnée aux idées communes du Genre Humain » qu’elle a été enracinée dans le cœur de « plus de la moitié des hommes en moins de 40 années ».

Mais Voltaire forge ses idées sur le monde musulman et plus particulièrement les Ottomans, lorsqu’il a travaillé, en vrai historien sur son Charles XII et découvre « la tolérance des Turcs ». Il constate dans ce travail que les Turcs non seulement reçoivent les infidèles dans leur société, mais ils leur permettent même d’avoir des activités politiques, comme le faisait Charles XII (1697-1718), roi de Suède, réfugié à Istanbul, dans la cour ottomane entre 1709 et 1712 : « C’est une chose bien surprenante de voir un chrétien (…) cabaler presque ouvertement à la Porte »21.

Voltaire découvre vers les années 1740 que pendant que le monde occidental vivait dans une sorte « de barbarie et d’ignorance qui suivirent la décadence de l’empire romain » il reçut presque tout des Arabes: astronomie, chimie, médecine etc. et « dès le second siècle de Mahomet, il fallut que les chrétiens d’Occident s’instruisent chez les musulmans»22. Aussi Voltaire ne manque-t-il pas de dénoncer la mauvaise fois de ceux qui ont écrit pour la cause de leur foi; et de s’indigner « de la lâcheté imbécile avec laquelle les Grecs vaincus et nos historiens imitateurs » déguisaient l’histoire et se déchaînaient contre Mahomet et disaient « tant de sottises sur son compte ». Il est évident que c’est le concept de tolérance qui guide l’opposition farouche de Voltaire contre « la barbarie » des défenseurs de la Croix et la défense des « barbaresques ». C’est ainsi que, dans la conclusion de Candide, Pangloss, qui avait été pendu, disséqué et roué, Martin qui avait été volé, battu et quitté, Cunégonde qui avait été volée, éventrée et vendue, enfin Candide qui avait été fessé, prêché et absous, tous peuvent vivre en paix dans leur jardin, à l’ombre d’une mosquée à Constantinople.

De cette tolérance, Voltaire fait la plus grande gloire des Turcs. À l’occasion de toute une série d’affaires rappelant tristement l’inquisition, il dénonce violemment l’intolérance chrétienne, opposée à la tolérance turque. C’est d’abord le rabbin Akib qui se plaint à ses « chers frères » : il a appris que « les sauvages de Lisbonne » ont sacrifié quarante-deux victimes humaines à leur « infâme superstition »23. Dans « cette épouvantable cérémonie », il y avait même des musulmans. Et pourtant ces « sauvages de Lisbonne » sont eux-mêmes « témoins avec quelle bonté les Turcs en usent avec les chrétiens grecs, les chrétiens nestoriens, les chrétiens papistes, les disciples de Jean, les anciens Pârsis ignicoles et les humbles serviteurs de Moïse ». Quelle infamie! « Cet exemple d’humanité n’a pu attendrir les cœurs des sauvages qui habitent cette petite langue de terre du Portugal! »24 Mais quel était le forfait de ces musulmans qu’on a brûlé? Ils ont été « livrés aux tourments les plus cruels parce que leurs pères et leurs grand-pères avaient un peu moins de prépuce que les Portugais, qu’ils se lavaient trois fois par semaine, qu’ils nomment Allah l’Être éternel, que les Portugais appellent Dios, et qu’ils mettent le pouce auprès de leurs oreilles quand ils récitent leurs prières. Ah! mes frères, quelles raisons pour brûler les hommes! Ô tigres dévots! panthères fanatiques, si votre religion était de Dieu, la soutiendriez-vous par des bourreaux ? »

Avec le Traité sur la tolérance qu’il écrira à la suite de l’affaire Calas25, Voltaire sera l’apôtre vénéré des théistes. Ce meurtrier exécuté le 9 mars 1762, lui paraîtra un des « plus singuliers événéments », un événement capable de lui faire oublier « la foule des morts qui ont péri dans des batailles sans nombre », car Calas n’avait « de défense que sa vertu », ce qui reste inefficace devant le fanatisme enragé des dévots.

L’année 1763 26 fait date dans l’histoire des idées de Voltaire sur l’islam et son fondateur. Des événements comme celui de La Barre où l’auteur des Lettres philosophiques est directement touché 27 vont augmenter sa sympathie pour les Turcs tolérants et sa haine contre les dévots qui, selon lui ont causé tant de guerres et de meurtres. Il fera un parallèle entre le christianisme et l’islam, C’est une période (1763 à 1767) où paraîtront ses écrits les plus hostiles au christianisme. Il s’acharne à détruire tous les récits bibliques liés à l’extraordinaire, au miracle, aussi bien dans l’Ancien Testament que le Nouveau Testament. Selon Voltaire, on sait que « toutes les sectes » (toutes les religions instituées selon Voltaire sont des sectes par rapport à la religion naturelle, « la mer de toutes ») ont été établies par des « cabales » et par la démagogie des prêtres qui ont abusé de la naïveté des paysans, et qui sont arrivés ainsi à les faire croire en « des miracles puérils » et à des « légendes ridicules ». Voltaire considère que cela est commun à toutes les religions, sauf à celle de Mahomet qui serait « la plus brillante qui, seule entre tant d’établissements humains, semble être en naissant sous la protection de Dieu ». Pour faire concession à l’islam, Voltaire a deux raisons: contrairement au christianisme et aux autres religions, l’islam est resté tel qu’il était à l’époque de son fondateur, les lois de Mahomet « subsistent encore dans toute leur intégrité », et nul prétendu docteur n’y a rien changé. Dans tous les pays musulmans, Le Coran est observé à la lettre ». Ce livre est respecté, « autant en Perse qu’en Turquie, autant dans l’Afrique que dans les Indes ». Contrairement au monde chrétien, les musulmans ne sont points divisés en sectes qui se déchirent les unes les autres. Deux seules factions existent dans l’islam: le chiisme et le sunnisme, et cela non pas pour des raisons de dogme, mais surtout pour des problèmes de droit de succession entre Ali et Omar ». On voit bien que pour exprimer sa haine contre le christianisme catholique, Voltaire, en oublie les nombreuses guerres de religion qui ont eu lieu dans l’histoire de l’islam. Il reprend même la thèse des musulmans, concernant la déformation du christianisme primitif, instauré par Jésus, qui lui « naquit, vécut, mourut juif, dans l’observance de tous les rites juifs ».

L’évolution de Voltaire sur l’islam arrive à son point culminant avec Examen important de milord Bolingbroke, ou le tombeau du fanatisme, intégré au Recueil nécessaire, en 176628. Il s’agit encore d’opposer Jésus à Mahomet. Le premier est caricaturé à outrance, « comme un chef de parti », un « gueux », un homme « de la lie du peuple », qui voulait former une secte. Or, Mahomet établit un culte qui « était sans doute plus sensé que le christianisme. On n’y adorait point un juif en abhorrant les juifs; on n’y appelait point une juive mère de Dieu; on n’y tombait point dans le blasphème extravagant de dire que trois dieux font un dieu; enfin, on n’y mangeait pas ce dieu qu’on adorait, et on n’allait pas rendre à la selle son créateur ».

Cependant il pense que, à la profession de foi islamique le facteur Mahomet, envoyé de Dieu, a été ajouté après. Sinon « Croire un seul Dieu tout puissant était le seul dogme, si on n’y avait pas ajouté que Mahomet est son prophète, c’eût été une religion aussi pure, aussi belle que celle des lettrés chinois. ». La religion qu’apporte Mahomet était donc « le simple théisme, la religion naturelle et par conséquent la seule véritable ». Voltaire ne peut s’empêcher de comparer la cohabitation tolérée des diverses religions dans le monde musulman, et plus particulièrement dans l’Empire ottoman, avec le traitement réservé aux protestants. Il justifie même les points les plus controversés de la doctrine islamique comme la polygamie, en comparaison de la situation catastrophique des femmes avant l’islam; mais surtout le divorce et finit par s’écrier: « Ô nations! comparez et jugez ». La dernière phase de Voltaire sur l’islam se situe entre 1768 et 1772. Il revient sur certaines de ses positions intransigeantes concernant le christianisme, sans renoncer à ses convictions dans l’enseignement de l’islam:

Sa religion est sage, sévère, chaste et humaine: sage puisqu’elle ne tombe pas dans la démence de donner à Dieu des associés, et qu’elle n’a point de mystère; sévère puisqu’elle défend les jeux de hasard, le vin et les liqueurs fortes, et qu’elle ordonne la prière cinq fois par jour; chaste, puisqu’elle réduit à quatre femmes ce nombre prodigieux d’épouses qui partageaient le lit de tous les princes de l’Orient; humaine, puisqu’elle nous ordonne l’aumône, bien plus rigoureusement que le voyage de La Mecque. Ajoutez à tous ces caractères de vérité la tolérance29.

Ainsi depuis 1742, date à laquelle Voltaire a présenté sa pièce de théâtre « Mahomet » à la Comédie française, le chemin parcouru est long. Ce jour-là, il attaquait le fondateur de l’islam pour montrer comment les religions ont été établies; en 1770, il le défend, pour soutenir que d’autres peuples pouvaient penser mieux que les habitants de ce « petit tas de boue que nous appelons Europe ». Décidément, Voltaire sera le fossoyeur de la tradition dévote sur l’islam en France sous l’Ancien Régime, mais ouvrira le chemin à ceux qui combattront le despotisme oriental au nom des valeurs civilisatrices de la Révolution.

La Révolution, Napoléon et l’Islam

En effet, les idéologues du temps de la Révolution, sont divisés en deux dans leur attitude vis-à-vis de l’islam comme un moyen de s’opposer au christianisme décadent et fanatique. Nombreux admirent dans l’islam son caractère révolutionnaire, novateur, simple et même vengeur. Savary, traducteur du Coran à la fin du XVIIIe siècle, est l’un de ces auteurs qui ont influencé la vision islamique des révolutionnaires. Selon lui Mahomet serait né avec des talents supérieurs comme tous les hommes extraordinaires qui sont arrivés pour changer la face du monde. Ainsi pour les révolutionnaires, ce sont tous les aspects de l’islam liés au changement, qui méritent d’être observés, d’autant plus que ce changement est obtenu avec un dogme simple: croyance en un seul Dieu, vengeur du crime et rémunérateur de la vertu30.

La seconde catégorie est représentée par Anacharsis Cloots mais surtout Volney qui considère que l’islam a rempli sa mission et qu’il est maintenant temps de civiliser les contrées islamiques par le biais de la régénérescence des anciennes nations, comme les Grecs, les Arméniens ou d’autres masses chrétiennes dans les Balkans. Cette deuxième analyse est plus opérationnelle, car elle permet du même coup de rejeter les religions, le cléricalisme, l’obscurantisme et préparer une chute de l’Empire ottoman, au profit sinon de l’Europe occidentale civilisée du moins à celui des despotes éclairés comme l’empereur d’Autriche ou le czar (ou la czarine) russe31.

Anacharsis Cloots, adepte de la religion naturelle, dans sa Certitude des preuves du Mahométisme ou réfutation de l’Examen critique des apologistes de la religion mahométane32 fustige la tradition, les livres révélés et dit notamment:

Cette histoire (de l’islam) n’est qu’un tissu de massacres, de brigandages, de guerres religieuses; on ne peut rien imaginer de plus horrible; c’est une chaîne de faits abominables. Au lieu d’Histoire ecclésiastique, il faudroit l’intituler: les Annales infernales des Diables incarnés33.

De la même manière: « La religion mahométane est… destituée de preuves, elle est évidemment fausse, elle tombe; et tous les Ali de l’univers ne la relèveront jamais. Absurdes gens, enfin que ceux qui ne sentent point la fausseté d’un principe dont les conséquences les plus nécessaires sont absurdes »34.

Selon A. Cloots, les réformateurs musulmans n’ont fait que très peu de changement au culte extérieur; la plupart d’entre eux ont laissé au clergé tous les privilèges, la pompe et les dignités dont l’église sunnite est revêtue: ces clergés ennemis interdisent aussi la voie de l’examen à leurs ouailles et réfutent avec succès les opiniâtres qui veulent expliquer eux-mêmes le Coran. Ainsi donc la comparaison d’un Code de lois sans magistrats, n’est pas heureuse ici; puisque le Code en question, le Coran est autant et pire que muet, par les décisions contradictoires de différents corps de magistrats en possession de fixer son vrai sens. Par conséquent, de l’aveu du judicieux Ali, Mahomet est le plus imprudent de tous les législateurs, Prenez donc garde, lecteur, aux contradictions de cette fausse science – Ils n’entendent ni ce qu’ils disent eux-mêmes, ni les choses dont ils parlent avec assurance – Toute fausse science se contredit elle-même35.

Pour A. Cloots, ce Mahomet était donc un grand fou, un archi-faux, un imbécile; Ali doit convenir avec nous que cet Homme Divin était bien borné, puisqu’il s’y est pris si mal pour conduire les mortels à la vérité, ayant choisi une voie qui se trouve confondue dans un labyrinthe de voies fausses, lesquelles ressemblent parfaitement à des voies véritables: et cette ressemblance est si grande que les plus savants s’y sont trompés36.

Avec Volney, ce représentant éminent de la religion naturaliste, les prophéties les plus sombres sont énoncées afin de porter le coup de grâce à l’empire musulman ottoman, non pas au nom d’une croisade chrétienne, mais au nom de l’idéologie de la libération. Volney a le mérite pour de nombreux intellectuels français d’avoir visité le Moyen-Orient à la veille de la Révolution. Pour connaître les lieux où sont nées les idées religieuses, les usages et les mœurs dont elles se composent, l’esprit et le caractère des nations qui les ont créés. Il est intéressant d’examiner jusqu’à quel point cet esprit, ces mœurs, ces usages se sont altérés et conservés; de rechercher quelles ont pu être les influences du climat, les effets du gouvernement, les causes des habitudes; en un mot, de juger, par l’état présent, quel fut l’état des temps passés. Avec Volney, pour les souverains ottomans: « L’arrêt en est porté; le jour approche où ce colosse de puissance, brisé, s’écroulera sous sa propre masse; oui, j’en jure par les ruines de tant d’empires détruits. L’Empire du croissant subira le sort des États dont il a imité le régime »37. Selon Volney « cette ruine sera opérée par un peuple étranger, un peuple puissant et juste, sous le commandement d’un chef vertueux; le trône d’Orkhan sera renversé, le dernier rejeton de sa race sera retranché »38.

Napoléon connaissait trop bien Volney et son œuvre pour que nous n’établissions pas un fil conducteur entre les deux hommes. Si nous savons que le général a subi une grande influence de Volney sur la situation de l’Orient et des peuples musulmans, il est plus difficile, par contre, de savoir ce que Napoléon pensait de l’Islam avant son expédition en Égypte. On connaît son tempérament déiste et son penchant pour Voltaire39. Mais il n’arrivait pas à admettre l’interprétation de l’origine des religions en termes de mensonges et d’allégories mythologiques. Pour lui, Mahomet est un « chef de peuple », un « grand homme », qui a su adapter son discours aux réalités de son temps. Pour Napoléon, Mahomet s’adressait à des peuples sauvages, pauvres, manquant de tout, fort ignorants; s’il eût parlé à leur esprit, il n’eût pas été entendu. Au milieu de l’abondance de la Grèce, les plaisirs de la contemplation de l’esprit étaient un besoin; mais au milieu des déserts, où l’Arabe soupirait sans cesse après une source d’eau, après l’ombre d’un palmier qui pût le mettre à l’abri des rayons brûlants du soleil du Tropique, il fallait promettre aux élus, pour récompense, les fleuves de lait intarissable, des bosquets odoriférants, où ils se reposeraient à l’ombre perpétuelle, dans les bras de divines houris, à la peau blanche, aux yeux noirs. Les Bédouins se passionnèrent pour un séjour aussi enchanteur: ils s’exposèrent à tout pour y parvenir: ils devinrent des héros 40. Ainsi Mahomet est le produit d’une situation historique analogue à celle de la Révolution française:

Mahomet fut prince; il rallia ses compatriotes autour de lui. En peu d’années, ses Moslems conquirent la moitié du monde. Ils arrachèrent plus d’âmes aux faux dieux, culbutèrent plus d’idoles, renversèrent plus de temples païens en quinze années, que les sectateurs de Moïse et de Jésus-Christ ne l’ont fait en quinze siècles. Mahomet était un grand homme. Il eût été effectivement un dieu, si la révolution qu’il a opérée n’avait été préparée par les circonstances. Lorsqu’il parut, les Arabes étaient, depuis de longues années, aguerris par les guerres civiles. Tout ce que les peuples ont fait de grand sur le théâtre du monde, ils l’ont fait sortant de ces crises qui retrempent également les âmes et les corps41.

Sans évoquer les méthodes idéologiques controversées qu’il a utilisées au cours de son séjour en Égypte pour se faire passer parfois pour un grand sultan musulman protégé par le Prophète, il faut rappeler que Napoléon faisait une analyse très flatteuse de la place des Arabes dans l’histoire mondiale, contrairement aux Mongols, aux Tatares et aux Turcs qui se seraient généralement montrés ennemis des sciences et des arts. Pour lui, les Arabes, Mahomet et ses successeurs:

cultivèrent les arts et les sciences. Ils aimèrent la littéraire, la chimie, les mathématiques; ils vécurent avec les savants, firent traduire les auteurs grecs et latins en arabe, l’Iliade, l’Odyssée, Euclide, etc., créèrent des écoles, des académies pour la médecine, l’astronomie, la morale. Ahmed corrigea les tables de Ptolémée, Abbas fut un mathématicien distingué. Costa, Alicude, Thabed, Ahmed, mesurèrent un degré du méridien, de Saana à Caffa. La chimie, les alambics, les cadrans solaires, les horloges, les signes de la numération actuelle, sont des inventions arabes… Rien n’est plus élégant que leurs contes moraux; leurs poésies sont pleines de chaleur. Mahomet recommanda partout les savants et les hommes qui se livraient à une vie spéculative et cultivaient les lettres. Si les Arabes ont négligé l’anatomie, c’est par préjugé religieux. Dans la bibliothèque du Caire, il y avait six mille volumes d’astronomie et plus de cent mille autres; dans la bibliothèque de Cordoue, il y avait trois cent mille volumes42.

À la suite de Voltaire, Napoléon reconnaît à Mahomet un certain mérite d’avoir fait évoluer la cause de la femme en réduisant le nombre des femmes qu’on pouvait épouser. « Avant lui, dit-il, il était indéterminé; le riche en épousait un grand nombre; il restreignit donc la polygamie. Il ne naît pas plus de femmes que d’hommes; pourquoi donc permettre à un homme d’avoir plusieurs femmes, et pourquoi Mahomet n’a-t-il pas adopté la loi de Jésus-Christ sur cet article, alors qu’en Occident on n’a jamais permis qu’une seule femme? En Orient, au contraire, elle a toujours été permise. Depuis les temps historiques, tout homme, Juif ou Assyrien, Arabe ou Persan, Tartare ou Africain, a pu avoir plusieurs femmes. Selon Napoléon, on a attribué cette différence aux circonstances géographiques. L’Asie et l’Afrique sont habitées par plusieurs couleurs d’hommes: la polygamie est le seul moyen efficace de les confondre pour que le blanc ne persécute pas le noir, ou le noir le blanc 43. La polygamie les fait naître d’une même mère ou d’un même père. Le noir et le blanc, étant frères, sont assis et se voient à la même table. Aussi, en Orient, aucune couleur n’affecte la supériorité sur l’autre. Mais, pour remplir ce but, Mahomet pensa que quatre femmes étaient suffisantes. On se demande comment il est possible de permettre quatre femmes quand il n’y a pas plus de femmes que d’hommes. C’est qu’en réalité, la polygamie ne se pratique que parmi la classe riche. Comme c’est cette classe qui forme l’opinion, la fusion des couleurs dans ces familles est suffisante pour maintenir l’union entre elles.

Napoléon pensait que le jour où l’on voudrait donner la liberté aux noirs et détruire les préjugés liés à la couleur dans les colonies françaises, le législateur autoriserait la polygamie.

De la même manière, en Orient, l’esclavage n’a jamais eu le même caractère que dans l’Occident. L’esclavage de l’Orient est celui que l’on voit dans l’écriture sainte; l’esclave hérite de son maître, il épouse sa fille. La plupart des pachas ont été esclaves; grand nombre de grands vizirs, tous les Mameluks, Ali-Bey, Mourad-Bey, l’ont été et ont commencé par remplir les plus bas offices dans la maison de leur maître, et se sont élevés par leur mérite ou la faveur. En Occident, au contraire, l’esclave fut toujours au-dessous du domestique; il occupait le dernier rang. Les Romains affranchissaient leurs esclaves; mais l’affranchi ne fut jamais considéré l’égal d’un citoyen né libre. Le prisonnier de Sainte-Hélène ne tarissait pas ainsi d’éloges sur l’islam, mais depuis les croisades, personne n’est allé aussi loin que lui dans l’offensive contre le centre du monde musulman, offensive dont les conséquences ne sont pas encore suffisamment mesurées.

Conclusion

Il est inutile d’insister sur le retour à la politique traditionnelle française durant la Révolution vis-à-vis de l’Empire ottoman. Celui-ci était la seule puissance importante de cette période qui fût restée en relation avec le gouvernement révolutionnaire. Il pouvait lui offrir un po