04.05.2008

John Rawls (1921-2002)

John Rawls (1921-2002)

 

Les Etats-Unis d'amérique sont la première puissance du monde actuel.
En conséquence certains idéologues entendent légitimer son système social et donc juridique qui est fondé sur l'économie libérale, l'économie capitaliste.
C'est une légitimation qui fait appel au moral, à une certaine morale, qui peut être la morale de la justice sociale selon John Rawls ou la morale de l'heureux capitaliste de Friedrich von Hayek.

La justice sociale selon John Rawls

Les agitations sociales des années soixante (1960) aux Etats-Unis opposent deux catégories de doctrines, celles qui magnifient la liberté, les idéologies libertariennes au sens large (des libertarians), et celles qui prônent l'égalité, les idéologies communautariennes (des communitarians).

Le philosophe John Rawls (1) s'est fait une réputation mondiale en essayant une synthèse entre liberté et égalité, persuadé que la démocratie libérale peut être juste (2), qu'elle peut connaître la justice sociale (3).

John Rawls est convaincu que le régime politique le plus juste, celui qui se rapproche le plus du régime idéal, le régime qui prend le mieux en compte les valeurs de liberté et d'égalité, ainsi que quelques autres valeurs fondamentales comme la valeur de tolérance, est la démocratie libérale.

Rawls est un américain pragmatique qui veut fonder une politique raisonnable, c'est à dire formuler l'ensemble des régles que chacun, dans la vie sociale, doit observer s'il veut que les autres les observent aussi.
Rawls se présente donc comme étant un disciple de Kant.

Pour lui la Justice comme équité (A) est valable pour tous les peuples, quelles que soient leurs particularités sociales ou culturelles, pour lui c’est un idéal mondial (B).

A/ La Justice comme équité

John Rawls pense que le système de la démocratie libérale est encore aujourd'hui le système le plus désirable qui soit, au moins à court et moyen terme.
Et cela parce que Justice et liberté (I) sont compatibles qui fondent le contrat social démocratique (II)

I. Justice et liberté

Pour Rawls le Juste est, évidemment, prioritaire.

Si la Justice ne peut pas résulter d'un calcul utilitaire, la Justice est évidemment nécessaire au maintien de la stabilité sociale, la Justice doit permettre de résoudre les conflits égoïstes qui menacent la cohésion de toute société.

Mais la Justice ne peut pas porter atteinte au principe fondamental de l'humanité, qui est le principe de la liberté de l'individu, la liberté individuelle.

Donc la liberté juste ne peut pas être l'égalitarisme, qui serait une atteinte à la liberté.
Les inégalités sociales sont inévitables et nécessaires puisqu'elles permettent le développement des forces productives, notamment par l'innovation, et donc le développement de la production et de la consommation pour tous.

Pour que la Liberté (4) existe réellement Rawls nous dit que chaque personne doit avoir "un droit égal d'accès au système le plus étendu qui soit de libertés de base égales pour tous".

Et pour que la Justice existe Rawls nous dit que les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon qu'elles soient au plus grand bénéfice des membres les moins avantagés de la société (5) dans des conditions d’égalité équitable des chances, ce qui donc autorise la discrimation positive (affirmative action) en faveur de certaines personnes et/ou de certains groupes.

Pour Rawls Justice et Liberté sont donc les droits inviolables qui constituent la base de la coopération humaine dans le contrat social démocratique.

II. Le contrat social démocratique

Rawls nous dit que la vie d'une "société de personnes humaines" ne peut être juste que si les personnes libres membres de cette société se mettent d'accord sur ses règles de fonctionnement, ce qui signifie que ces règles doivent être publiquement reconnues et les procédures acceptées par tous.

Pour fixer les règles de base d'une coopération équitable entre les hommes Rawls part d'une situation hypothétique, la "position originelle".
La "position originelle" est la position dans laquelle "personne ne connaît sa place dans la société, sa position de classe et son statut social, pas plus que personne ne connaît le sort qui lui est réservé dans la répartition des capacités et des dons naturels".
Les personnes, qui sont ainsi placées sous "un voile d'ignorance", essaient de maximer leurs chances, ce qui les conduit à adopter comme système politique la démocratie libérale, avec égalité réelle des chances et respect du principe de la différence.

Dans cette démocratie libérale le rôle de l'Etat est important qui intervient dans le fonctionnement du marché pour préserver la concurrence et maintenir l'emploi, assurer un minimum social aux plus défavorisés et maintenir l'équité dans la répartition des biens par, notamment, la fiscalité (justice commutative).

B/ Un idéal mondial

John Rawls pense qu'il est possible d'étendre à la "société des nations", et donc aux principes du droit international, les hypothèses rationnelles qu'il a élaborées pour une "société de personnes humaines".
Donc, selon Rawls, les régimes tyranniques ou dictatoriaux ne sauraient être acceptés comme membres de droit dans une société raisonnable des peuples.

Rawls ne pense pas qu'il faille imposer la société libérale comme standard incontournable pour toute société de personnes, mais un minimum démocratique (I) est cependant nécessaire, y compris pour les sociétés hiérarchisées (II), minimum démocratique qui, parce que les droits de l'homme sont universels (III), puisse conduire au bonheur de tous par l'éducation (IV).

I. Le minimum démocratique

Pour Rawls,
- de même que dans une société libérale un citoyen doit respecter les opinions idéologiques qui sont différentes des siennes, pourvu qu'elles demeurent en accord avec une conception politique raisonnable de la justice,
-de même une société libérale doit respecter les sociétés organisées selon d'autres principes que les principes libéraux, pourvu que leurs institutions soient en accord avec une conception raisonnable du droit international, le droit des gens, c'est à dire le droit des peuples.

En vertu de ce principe de tolérance raisonnable Rawls voit deux grands types de sociétés globalement acceptables : les sociétés libérales et les sociétés organisées selon un principe hiérarchique, les sociétés hiérarchisées, qui sont en général des sociétés théocratiques ne connaissant pas la séparation des pouvoirs.

II. Des sociétés hiérarchiques (hiérarchisées)

Selon Rawls les sociétés hiérarchisées peuvent faire partie, à part entière, de la société des nations si elles respectent certains principes impératifs : renoncer à l'expansionnisme militaire, faire respecter la justice sur leur sol, garantir à leurs membres la satisfaction d'un certain nombre de droits humains de base.

Par droits humains de base, les droits fondamentaux, Rawls entend tout d'abord le droit à la liberté (liberté de domicile, liberté de se déplacer, liberté de penser - y compris le droit à la liberté religieuse) et le droit à l'autodétermination.
Mais le droit à l'autodétermination ne peut être absolu, nous dit-il, par exemple aucun peuple n'a le droit de faire sécession si cela a pour conséquence d'assujettir un autre peuple, ainsi la sécession des sudistes américains en 1860 était-elle inacceptable.

Mais sont également fondamentaux les droits à la sécurité, à la propriété individuelle et à la subsistance.
Selon Rawls un gouvernement raisonnable doit être en mesure de garantir à ses citoyens non seulement certaines libertés juridiques mais aussi les moyens économiques de leur survie matérielle.

Enfin est fondamental, selon Rawls, le droit à l'émigration.

III. Les droits de l'homme sont universels

Pour Rawls les droits de l'homme sont des droits universels puisqu'ils découlent d'une définition de la justice, qui est sa définition.

En conséquence les droits de l'homme s'imposent à tous et la communauté internationale doit aider les sociétés hiérarchisées, qui donc sont en général des sociétés religieuses ne connaissant pas la séparation des pouvoirs, à les respecter.

Et Rawls pense que si les sociétés hiérarchisées refusent délibérément de respecter les droits de l'homme il faut trouver le moyen de les y contraindre, la guerre étant l'ultime recours.

IV. Le bonheur pour tous par l'éducation

Pour notre auteur l'éducation est la clef de tous les problèmes économiques et sociaux.
Par exemple ce n'est pas l'insuffisance de la production alimentaire qui est la principale cause de la famine, mais l'oppression exercée sur les peuples par certains gouvernements, la corruption des élites, l'assujettissement des femmes (lui-même dû à des préjugés religieux déraisonnables) ainsi que la surpopulation qui en résulte.

La meilleure des choses à faire est de donner à tout le monde des chances égales d'accéder à l'éducation, ce qui suppose que l'on se préoccupe tout d'abord de la santé de tous, santé actuellement menacée chez les jeunes par, notamment, la toxicomanie.

Selon Rawls il faut donc réorganiser la vie sociale sur une base acceptable par le plus grand nombre, afin que toute société dans le monde soit gouvernée de façon à la fois raisonnable et rationnelle, ce qui lui permettrait d'atteindre un niveau de vie décent et agréable pour tous.

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(1) Né en 1921 dans une riche famille de Baltimore, Rawls entre à Princeton en 1939. Pendant la guerre il participe aux opérations américaines dans le Pacifique. Après la guerre, il retourne à l'université et termine son doctorat de philosophie en 1949. Dès cette époque, il esquisse la rédaction de Théorie de la justice. Professeur de philosophie à Cornell University puis au Massachusetts Institute of Technology, il est nommé en 1959 à Harvard, qu'il ne quittera qu'au moment de sa retraite.
Sur Rawls, notamment : Bertrand Guillarme, Rawls et l'égalité démocratique, PUF, Paris 1997 ; Jean-Pierre Dupuy, Le sacrifice et l'envie, le libéralisme aux prises avec la justice sociale, Calmann-Lévy, Paris 1992 ; Philippe Van Parijs, Qu'est-ce qu'une société juste ? Le Seuil, Paris, 1991 ; Otfried Höffe, L'Etat et la Justice : les problèmes éthiques et politiques dans la philosophie anglo-saxonne, John Rawls et Robert Nozick, Vrin, Paris, 1988.

(2) C'est également le point de vue du catholique Michael Novak, The Spirit of Democratic Capitalism, 1982, Une Ethique économique, Les valeurs de l'économie de marché, Le Cerf, Paris, 1987. Il est méconnu en France : par exemple il est absent, ce qui n'est pas le cas de Rawls et de Nozick, du gros ouvrage publié sous la direction de Michel Meyer, La Philosophie anglo-saxonne, PUF, Paris, 1994.
Né en 1933 en Pennsylvanie, Michael Novak est issu d'une famille catholique dont les ancêtres étaient des serfs de Slovaquie. Emigrés aux Etats-Unis vers 1887 ses grands-parents ont été, écrit Novak, "libérés par l'Amérique de la tyrannie, de la pauvreté et de l'oppression de pensée et de parole". Après des études à Stonehill College, à Rome à l'Université catholique grégorienne, et à Harvard, il enseigne à Harvard, Stanford, Syracuse, avant d'être titulaire de la chaire de Religion et Public Policy à l'American Enterprise Institute de Washington. Il est l'auteur de plus de vingt ouvrages concernant la théologie, la politique, l'économie et la culture. Novak entend concilier le communautarisme catholique avec le capitalisme libéral. Pour lui l'idéal c'est le capitalisme démocratique, dont le modèle est le capitalisme américain, un capitalisme qui a fondé sa réussite sur trois éléments : "une économie de libre concurrence, un régime démocratique respectueux des droits de l'individu, un ensemble d'institutions culturelles pluralistes animées par des idéaux de liberté et de justice pour tous"(apologique, quatrième de couverture de Une Ethique ...).

(3) John Rawls, A Theory of Justice, Oxford University Press, Oxford, 1971, Théorie de la Justice, Le Seuil, Paris, 1987 ; Justice et Démocratie, recueil d'articles, Le Seuil, Paris, 1993 ; Political Liberalism, Columbia University Press, New-York, 1993 ; Libéralisme politique, PUF, Paris, 1995 ; The Law of Peoples in S. SHUTE and S. Hurley, On Human Rights : The Oxford Amnesty Lectures, Basic Books, New York 1993, Le droit des gens, Editions Esprit, 10/18 n°2712, Paris 1996 ; Collected papers, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 1999 ; Lectures on the history of moral philosophy, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 2000, Leçons sur l'histoire de la philosophie morale, La Découverte, Paris, 2001 ; Justice as fairness : a restatement, Harvard University Press, Cambridge, Mass., 2001, La Justice comme équité, La Découverte, Paris, 2003.

(4) John Rawls, Théorie de la Justice, Le Seuil, p. 91.

(5) John Rawls, Social Unity and Primary Goods, in Utilitarianism and Beyond (A. Sen et B. Williams éd.), Cambridge University Press, Cambridge, 1982, pp. 161-162.

 

http://www.denistouret.fr/ideologues/Rawls.html

 

Friedrich Von Hayek (1899-1992)


Friedrich von Hayek
(1899-1992)

La morale de l'heureux capitaliste

La société libérale est par principe une société du bonheur (1).
(1) Alain, Propos sur le bonheur, Gallimard, Paris, 1928, Folio essais 21, 1985.
André Comte-Sponville, Traité du désespoir et de la béatitude, 2 vol., PUF, Paris, 1991, 1992.

Le Préambule de la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 des 13 colonies américaines de la Grande-Bretagne est significatif à cet égard qui nous dit que les vérités suivantes sont "évidentes" : "tous les hommes sont créés égaux, ils sont doués par le créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur."
Pour Friedrich von Hayek l'hédonisme libéral est le produit d'une tradition : la tradition du capitalisme, sa vie et son oeuvre (A) et sa philosophie du droit (B) en témoignent.

A - La vie et l'oeuvre de Hayek

Hayek fait ses études supérieures à l'Université de Wien où il obtient un double doctorat en Droit (1921) et en Sciences politiques (1925).
Il est tout d'abord fonctionnaire puis, en 1929, professeur à l'Université de Wien. En 1931, fuyant le nazisme, il est professeur à la London School of Economics et le restera jusqu'en 1950.
De 1950 à 1962 il est professeur de Sciences morales et sociales à l'Université de Chicago, où enseigne l'économiste monétariste Milton Friedman (1912- ), puis professeur d'Economie à l'Université Albert-Ludwig de Freiburg-im-Breisgau, en Allemagne, jusqu'en 1967.
De 1967 à 1976 il est professeur à l'Université de Salzburg en Autriche. En 1974 il obtient le Prix Nobel de Science Economique.

Les principaux ouvrages de Hayek sont : Price and Production, 1931, Prix et production, Agora, Paris 1985 (Presses Pocket n° 04 AG) ; Collectivist Economic Planning, Routeledge and Kegan Paul, London 1935 ; The Road to Serfdom, 1943, La Route de la Servitude, Librairie de Médicis, Paris 1945, PUF, Paris 1985 ; Individualism and Economic Order, Routeledge & Kegan, London 1948 ; Scientisme et Sciences sociales, Agora, Paris 1986 (Presses Pocket n° 11 AG); The Constitution of Liberty, Routeledge & Kegan, London 1960, La constitution de la liberté, Litec, Paris, 1994 ; Studies in Philosophy, Politics and Economics ; New studies and the History of Ideas ; Law, Legislation and Liberty, 3 vol., Routeledge & Kegan 1973-1979, Droit, Législation et Liberté, PUF, Paris 1980-1983 ; The Fatal Conceit. The Errors of Socialism, Routeledge, London and New York, 1988, La Présomption fatale, Les erreurs du socialisme, PUF, Paris, 1993.
Hayek a été "introduit" en France au début des années 80 par les "nouveaux économistes" libéraux/conservateurs, partisans du monétarisme de Milton Friedman (1912-) (2) et plus généralement du néo-conservatisme américain, idéologie soutenant les politiques de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, notamment.
(2) Notamment Milton Friedman,Capitalism and freedom, 1962, Capitalisme et liberté, Calmann-Lévy, Paris, 1971.

B - La philosophie du Droit de Hayek

Hayek, qui est profondément hostile à Marx et à Freud, est pour un libéralisme conservateur qui donne la primauté à la Société capitaliste sur l'Etat, Etat qui ne peut être que minimum.
Hayek dénonce ce qu'il nomme les erreurs rationalistes (I), est convaincu que les normes sociales sont d'origine individuelle (II) et que la culture joue un rôle sélectif (III) qui a conduit à la liberté du capitalisme(IV), ce qui induit une certaine conception du Droit (V) qui ne peut pas être celle des "constructivistes", les volontaristes du mirage de la "Justice sociale"(VI). Hayek est pour la tradition ... du Capitalisme (VII), la Société ouverte et donc l'Etat limité(VIII).

I. Hayek dénonce les erreurs rationalistes

Selon Hayek la civilisation occidentale, la Civilisation, ne pourra survivre qu'en renonçant à ses erreurs, c'est-à-dire à Marx et à Freud.
Pour Hayek, qui attaque vigoureusement le rationalisme et le positivisme modernes, l'Homme n'est pas maître de son destin et ne le sera jamais. Pour lui les constructions humaines sont le résultat d'un processus qui fait appel au hasard et à l'imitation.
C'est par hasard que quelqu'un découvre ce qui sera un progrès et c'est l'imitation qui fait que la nouvelle pratique se généralise, permettant à certaines sociétés d'avancer plus vite que d'autres sur la voie de la Civilisation. Pour lui il est plus avantageux de suivre la tradition que de chercher à la comprendre rationnellement.
Les règles de culture, de conduite sociale, les règles normatives, les normes sociales sont donc d'origine individuelle. C'est l'origine individuelle des normes sociales.

II. L'origine individuelle des normes sociales

Hayek est un pragmatique. Pour lui l'individu a commencé par apprendre, concrètement, face aux situations sociales à affronter, à faire certaines choses, ou, mieux encore, à ne pas faire certaines choses.
La transmission des règles ainsi "découvertes" et qui semblent satisfaisantes se fait ensuite par apprentissage imitatif. Puis les règles sociales considérées comme étant les plus opérationnelles, qui ont fait concrètement leurs preuves, sont répertoriées, les règles générales mais aussi les exceptions, une tradition sociale apparaît qui est alors indépendante des individus et qui se transmet par héritage culturel.
C'est seulement à ce niveau qu'apparaît la raison. Face aux conditions changeantes de l'environnement, et grâce aux règles traditionnelles qui ont été répertoriées, règles générales et exceptions, l'Homme peut faire le "bon choix" et éviter de commettre des erreurs couteuses.
Une évolution sélective se produit alors, qui est celle de la culture, et qui fonde les Sociétés. C'est le rôle sélectif de la culture.

III. Le rôle sélectif de la culture

Toute Société est le résultat d'une évolution sélective.
Selon Hayek le passage de la petite bande de chasseurs préhistoriques à la communauté agricole sédentaire puis à la Société bourgeoise ouverte, et donc à la Civilisation moderne, s'est produit du fait que des hommes, des innovateurs, renonçant à certaines des règles apprises et transmises culturellement ont obtenus des résultats supérieurs aux autres hommes.
L'évolution sélective de la culture dans l'Histoire a fait qu'il y a aujourd'hui dans le monde une superposition d'étages de règles normatives, de traditions successives, qui entrent en conflit et perturbent les comportements sociaux alors que la liberté du Capitalisme occidental a placé sa civilisation au sommet des civilisations, et a ainsi fait la preuve de sa supériorité.

IV. La liberté du Capitalisme

Pour Hayek l'Homme ne s'est pas développé dans la liberté. Pour lui la liberté a été rendue possible par le développement graduel d'une discipline, la discipline de liberté".
La discipline de liberté c'est la discipline de la société ouverte de l'économie de marché. Elle résulte de l'imitation que l'individu fait du comportement de ceux qui sont socialement estimés.
Selon Hayek l'estime du groupe social est allé, aux débuts du Capitalisme, à ceux qui avaient pour idéal moral de faire du capital et de l'accumuler plutôt que de le consommer immédiatement ou de le distribuer aux pauvres (il faut donner leur chance aux pauvres mais le gaspillage monétaire est à prohiber, surtout celui de l'Etat).
Selon Hayek c'est l'imitation de cette attitude morale - qui fait du profit financier l'objectif individuel à atteindre, qui a permis l'accroissement de la richesse générale et donc de la liberté.
Cette discipline de liberté ne peut pas être remise en cause par le droit positif, le droit de l'Etat.

V. La conception du Droit de Hayek : Droit et Législation

Hayek fait partie des "spontanéistes", est un disciple de l'Ecole autrichienne du "droit libre", dont Eugen Ehrlich (1862-1923) fut l'un des représentants les plus connus.
Selon cette Ecole il faut distinguer entre les sources réelles et les sources formelles du Droit.
La Législation et la Jurisprudence (droit positif) ne sont que des sources formelles : ce sont des procédés de constatation du Droit. Réellement le Droit est antérieur à la Législation et à la Jurisprudence : le Droit est spontané, il est le produit des forces sociales, il est l'oeuvre de la Société et non celle de l'Etat.
Le Droit se crée librement, il n'est pas créé par l'Etat. Les règles élaborées par l'Etat et sa Justice, la Législation et la Jurisprudence, ne peuvent pas avoir d'autre but que de permettre la réalisation des normes sociales, du Droit de la Société.
Donc l'Etat n'a pas à intervenir pour réglementer volontairement la vie de la Société, pour construire une Société idéale qui connaîtrait la Justice sociale, car la Justice sociale est un mirage.

VI. Le mirage de la Justice sociale, selon Hayek

Hayek est résolument hostile aux "constructivistes", tels les prophètes et philosophes qui de Moïse (3) et Platon à Rousseau (4) et Marx , condamnent l'argent, le "veau d'or", l'échange des marchandises, la propriété privée, et proposent de construire des sociétés idéales qui seraient justes.
(3) André Neher, Moïse et la vocation juive, Le Seuil, Microcosme n°8, Paris, 1977.
(4) Bernard Cottret, Le Christ des Lumières : Jésus de Newton à Voltaire (1660-1760), Le Cerf, Paris, 1990.

Pour Hayek la notion même de "justice sociale" relève du mirage et de la manipulation politique (5). Selon lui : "C'est un moyen commode pour les hommes politiques de se fabriquer des majorités".
(5) Pour une intéressante comparaison, le point de vue du conservateur italien Julius Evola,Les limites de la "justice sociale" (1940) in Essais politiques, Pardès, 45390 Puiseaux 1988, (Saggi di dottrina politica, Ed. Casabianca, Sanremo 1979).

Pour lui, tôt ou tard l'illusion de la justice sociale sera inévitablement déçue.
Mais, pour Hayek, l'élément le plus destructeur dans la morale constructiviste c'est l'égalitarisme. L'égalitarisme élimine la seule incitation, selon Hayek, par laquelle des hommes libres puissent être poussés à observer des règles morales, à savoir l'estime valorisante de leurs semblables, leur considération.
Pour Hayek l'égalitarisme conduit, inéluctablement, au totalitarisme.
Hayek est donc contre l'Etat interventionniste et pour le respect de la tradition du Capitalisme.

VII. Pour la tradition du Capitalisme

Hayek est donc pour le respect d'une tradition qui a fait, concrètement, ses preuves. Il est pour la tradition qui résulte de l'évolution historique sélective de l'Occident, le Capitalisme.
Selon Hayek cela nécessite une discipline des instincts. Toutes les traditions ont des tabous. La tradition occidentale, grâce aux interdits de la religion chrétienne, avaient les siens. C'est la psychanalyse de Freud, qui n'est qu'une superstition et non pas une science, qui a largement servi à détruire la culture occidentale en libérant les pulsions sexuelles.
Et Hayek nous dit que si la religion chrétienne est également une superstition (mais il est psychologiquement préférable de parler de "vérité symbolique") elle a une utilité sociale : elle a civilisé l'individu en le faisant obéir.
En définitive Hayek est convaincu que la morale est beaucoup plus efficace que le droit positif pour discipliner les comportements humains, et permettre le fonctionnement d'une Société civilisée, c'est-à-dire libre, c'est-à-dire ouverte, c'est-à-dire capitaliste - ce qui ne peut être qu'à condition que l'Etat soit un Etat minimum, limité.

VIII. La Société ouverte et l'Etat limité

Pour Hayek le progrès ne peut résulter que de la compétition. Or la compétition ne peut exister que si la Société est libre, ouverte, décentralisée. L'Etat n'a pas à intervenir dans les affaires privées, sinon pour permettre leur développement en garantissant la paix sociale de par l'existence d'une administration qui maintienne l'ordre capitaliste, l'ordre de la Société ouverte (6).
(6) Karl Popper, The Open Society and its enemies, 2 vol., George Routeledge & Sons Ltd., London, 1945, La Société ouverte et ses ennemis, vol. 1 : L'Ascendant de Platon, vol.2 : Hegel et Marx, Le Seuil, Paris, 1979.

En conséquence, dans les Etats occidentaux qui sont atteints par le dirigisme, l'interventionnisme social-démocrate, il faut dénationaliser, déréglementer, déréguler, de façon à redonner la première place à la Société et à permettre le libre fonctionnement du Capitalisme.

Du point de vue institutionnel, puisque l'Etat doit être faible, il faut respecter la stricte séparation des pouvoirs "à la Montesquieu". Il faut faire du Gouvernement l'exécutif de la majorité d'une Assemblée gouvernementale qui serait élue selon les procédés habituels mais sans que les fonctionnaires puissent participer au vote.
L'Assemblée gouvernementale serait chargée d'impulser et de censurer le Gouvernement alors que les Lois seraient votées par une deuxième assemblée, l'Assemblée législative, "composée d'hommes et de femmes de 45 à 60 ans" élus pour 15 ans, "dont un quinzième serait remplacé chaque année" (7).
(7) Hayek, ibidem, in le vol.3, Un modèle de Constitution, pp.125-152.

 

 

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