25.05.2008

L'Islam, religion extra-européenne? de Thierry Mudry

Je vais mettre ligne des extraits de l’excellent livre du brillant Thierry Mudry, Avocat et enseignant à l’IEP (Institut d’Etudes Politique) d’Aix en Provence, intitulé : Guerre de Religions dans les Balkans, Ellipses, Géopolitique, 2005, Collection dirigée par Aymeric Chauprade (qu’on ne présente plus.). Et, je conseil fortement pour ceux qui le peuvent, d’acheter ce livre, pour approfondir leurs connaissances, sur le sujet ; et de jeter également un coup d’œil à la très bonne collection de Géopolitique dirigée par Aymeric Chauprade (écrivain, politologue et géopoliticien français, enseignant, entre autre, au Collège interarmées de Défense). Je me suis permis de manière totalement arbitraire de mettre en Gras ou de surligner les noms propres…

 

 

Chapitre 5 (p.151-166)

 

L’Islam, religion extra-européenne ?

 

L’Islam serait une religion étrangère par nature à l’Europe : c’est là un lieu commun largement répandu. Nous ne chercherons pas à savoir si la sourde hostilité à l’Islam que cette affirmation recèle traduit un véritable rejet civilisationnel, voir religieux – ce qui est plus improbable -, de l’Islam en tant que tel ou s’il faut y voir l’expression d’un refus de l’immigration extra-européenne à laquelle il est couramment, et quelque peu abusivement, associé en Europe Occidentale et, tout particulièrement, en France.

Quelles que soient en effet les motivations de ses auteurs, une telle affirmation mérite d’être discutée.

 

                                                                                  L’islam d’Europe.

 

Relevons en premier lieu que deux nations européennes – l’Albanie et la Bosnie-Herzégovine – sont majoritairement musulmanes et que cinq autres d’entre elles, y compris la plus peuplée – la Russie, la Serbie (Kosovo inclus), la Bulgarie, Chypre et le Monténégro -, comptent dans leur population entre 10 et 20% de musulmans autochtones.

Lorsque les députés russes envisagèrent, il y a quelques années de légiférer en matière cultuelle de manière à limiter le zèle prosélyte des Eglises catholique et protestantes, ils voulurent réserver aux adeptes des « religions traditionnelles » de la Russie de créer des associations religieuses de plein exercice. Les dites religions étaient clairement désignées : il s’agissait de l’orthodoxie, du judaïsme, du bouddhisme et de l’Islam. Les modifications que les députés apportèrent finalement, sous la pression du président Eltsine, à leur proposition initiale, en subordonnant la reconnaissance des associations religieuses à la preuve d’une existence continue sur le territoire russe depuis au moins quinze ans (preuve difficile, voir impossible, à établir dans la plupart des cas en raison des persécutions de l’ère soviétique (1)), n’entamèrent en rien les privilèges qu’ils souhaitaient conférer aux quatre religions proprement russes parmi lesquelles figurait l’Islam.

 

(1) Le Monde, 21-22 septembre 1997.

La proposition de loi adoptée le 19 septembre 1997 par le parlement russe interdisait tout acte de prosélytisme aux associations religieuses ne pouvant faire la preuve de cette existence. La loi sur la liberté de conscience et les associations religieuses visait essentiellement à entraver les progrès de l’Eglise catholique et des Eglises évangéliques en Russie. Elle a été signée par le président Eltsine le 28 septembre.

 

 

            L’implantation musulmane dans l’Europe médiévale

 

Malgré ce, il sera toujours possible de nous opposer que l’Islam est une religion tard venue, tard implantée en Europe, qu’elle ne s’y est introduite qu’après que se fut formée une identité européenne tributaire du « judéo-christianisme » et se furent ébauchées les diverses identités nationales sur une assise confessionnelle catholique, orthodoxe ou protestante.

Pourtant l’Islam prit pied dans la péninsule ibérique dès 711 avec le débarquement à Gibraltar (Qui est la déformation de Djebel Tarik, c'est-à-dire la Montagne de Tarik) des berbères de Tarik que les Wisigoths de confession arienne et les juifs en butte aux persécutions du pouvoir catholique avaient appelés à l’aide. Ces nouveaux venus ne mettront que quelques années à conquérir l’Espagne.

            L’Afrique du Nord, d’où ils étaient originaires, servit également de base de départ à l’invasion musulmane de l’Italie insulaire et péninsulaire. Les Arabes colonisèrent la Sardaigne dès le milieu du VIIIème siècle. Les Sardes, auxquels Gênes et Pise avaient apporté leur concours, ne réussirent à les en déloger qu’en l’an 1022.

Dans l’ile voisine de Sicile, Palerme tomba aux mains des Arabes en 831 et Syracuse en 878. La dernière poche de résistance, Taormina, ne tarda pas à céder à son tour et toute l’île leur fut désormais acquise (902). Leur suprématie prit fin au XIème siècle sous les coups de boutoir des chevaliers normands. Ceux-ci commandés par Roger Guiscard, se saisirent de Palerme en 1072 et se rendirent maîtres du reste de la Sicile en moins d’une vingtaine d’années. Mais ils laissèrent les vaincus libres de vivre dans l’île et d’y pratiquer leur culte. Aussi l’influence arabo-musulmane y demeura-t-elle déterminante, du point de vue civilisationnel, institutionnel et démographique, pendant tout le temps que régnèrent comtes, ducs et rois normands. C’est par l’entremise de la Sicile autant que par celle de l’Espagne que nombres d’innovations de toutes sortes, dont nous sommes redevables aux arabes, furent introduites en Occident(1). Cette influence ne déclina jusqu’à disparaître tout à fait qu’après la mort de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen (1250), héritier direct des rois normands né et élevé en Sicile, et après l’accession au trône royal du candidat du Pape, Charles 1er d’Anjou, frère de Saint-Louis.

 

(1) Sigrid Hunke, Le Soleil d’Allah brille sur l’Occident. Notre héritage arabe, Paris, Albin Michel, p.251 et suivantes.

 

Un émirat de Bari avait vu le jour en Italie du Sud vers 847. Il sera détruit un quart de siècle plus tard à l’instigation de l’empereur franc Louis II, assisté de l’importante flotte croate du ban Domagoj (1) (871).

L’Islam fit ensuite irruption dans la péninsule balkanique lors de la chute de Gallipoli aux mains des Ottomans (1354), maintes fois impliqués auparavant dans les guerres civiles byzantines. Il suffira d’un siècle à ces redoutables guerriers pour s’assurer le contrôle de la majeure partie des Balkans.

 

            Les Turcs ottomans avaient été précédés localement et même au-delà, dans la grande plaine pannonienne (qui correspond un peu près à la Hongrie actuelle, et un peu la Croatie et la Serbie), par d’autres populations de confession islamique surgies des steppes de Russie méridionale. Il est à peu près certain que des musulmans turcs (khazars) et iraniens (khwarézmiens) avaient accompagné les Magyars dans leur migration vers l’Europe centrale à la fin du IXème siècle (889-892). La plupart demeurèrent fidèles à leur foi quand les Magyars abandonnèrent le paganisme pour suivre la religion chrétienne. Par la suite des Petchénègues islamisés d’ethnie turque s’installèrent en Hongrie dès le Xème siècle, suivis peu après des Ouzes, des Coumanes et d’autres tribus encore. Ainsi l’Islam s’enracina-t-il durablement dans les contrées danubiennes où l’un des principaux centres urbains, l’importante ville fluviale de Smederevo abritait églises, mosquées et synagogues (une majorité de Khazars, peuple turc lui aussi partiellement transplanté dans la région, avait opté pour le judaïsme au VIIIème siècle). L’existence de ces colonies musulmanes est attestée par divers documents et témoignages de l’époque, tels que ceux du chroniqueur andalou Abu Hamid al-Gharnati (1080/1081-1170), pendant trois ans à la tête de l’Islam hongrois, et du géographe Yâqût al-Hamawî (1179-1229), qui rencontra à Alep, en Syrie, de jeunes musulmans hongrois venus y étudier. Elles furent pour beaucoup détruites en 1241 durant l’offensive mongole en Europe à laquelle leurs membres avaient vainement tenté de s’opposer. Souvent cavaliers dans les armées hongroises comme dans les armées byzantines, les Turcs professant l’Islam exerçaient aussi le métier de commerçants. Mais, après avoir été bien acceptés par les Magyars qui les avaient même incités à les rejoindre afin de renforcer numériquement la couche dirigeante hongroise d’origine eurasiatique face à la masse slave asservie, ils firent peu à peu, avec les juifs, l’objet de mesures discriminatoires : la Bulle d’or (1222) les exclut de la Cour, une ordonnance du roi André II leur interdit l’accès aux offices publics et les obligea à porter un habit et des signes distinctifs (1233). Charles-Robert d’Anjou, dans la première moitié du siècle suivant, les força enfin à abjurer ou à quitter la Hongrie. L’Empire byzantin, qui utilisait également les services des guerriers turcs musulmans – ceux-ci constituèrent à diverses reprises l’essentiel des effectifs de son armée – en fixa un grand nombre en Macédoine au IXème siècle et en Dobroudja au XIIIème siècle. Les premiers se christianisèrent assez vite et furent d’ailleurs pourvus d’un archevêché propre. Quant aux autres, originaires d’Anatolie, ils finirent pour la plupart par regagner cette contrée qu’ils avaient fuie. Enfin il se pourrait que des musulmans aient habité très tôt la Bulgarie :

 

(1)     Constantin Porphyrogénète, op.cit., p. 128-129.

 

Dans une lettre datée de 866, le pape Nicolas 1er n’ordonna-t-il pas au souverain des Bulgares d’éliminer toute présence « sarrasine » de son royaume (1) ?

 

Une présence ancienne sur le continent

 

On observera que la conversion au christianisme de l’Europe du Nord était à peine entamée quand l’Espagne se donna à Tarik. Les Ottomans parvinrent au Danube qu’elle marquait encore le pas sur les côtes de la Baltique (2). De surcroit, les débuts prometteurs de l’islamisation des populations balkaniques, pour ne rien dire de celle des populations ibériques, précédèrent de beaucoup l’apparition en Occident du christianisme réformé tel que nous le connaissons aujourd’hui sous le double visage du protestantisme et du catholicisme post-tridentin.

Cette antériorité de l’Islam européen par rapport aux Réformes protestante et catholique nous permet d’affirmer qu’il est, à bien des égards, concurremment à l’orthodoxie et au judaïsme tant sépharade qu’ashkénaze, la plus vieille religion de l’Europe !

La christianisation des populations de l’Empire romain était un fait acquis au moment où disparut ce dernier en Occident et où il sembla bien prêt de succomber en Orient. Certes, les grandes invasions et les vagues conquérantes successives, germaniques, slaves, scandinaves et magyares, ravirent au christianisme nombre de ses positions territoriales, qu’il ne tarda cependant pas à recouvrer avec l’évangélisation des barbares. Certes, il subsista ici ou là des îlots de paganisme. Dans le De Administrando Imperio, Constantin Porphyrogénète note que les Maïnites – les habitants de Maïna, dans le Péloponnèse – restèrent attachés aux dieux hellènes jusqu’à ce que l’empereur Basile 1er (867-886) les contraigne à se faire chrétiens (3). A la suite des territoires inclus dans le limes, c’est la périphérie celtique de l’Europe, Irlande et Ecosse, qui fut gagnée au christianisme à partir des Vème et VIème siècles. Mais le reste de notre continent ne suivra le mouvement qu’avec un très net retard.

Charlemagne, qui s’attachait à continuer l’œuvre de conversion des empereurs romains, se heurta ainsi aux Saxons dont les couches populaires se montraient hostiles à l’ordre franc et à sa sanction religieuse. A Verden, en 782, quelque soixante-dix ans après l’occupation de l’Espagne par les Berbères musulmans et un demi-siècle tout juste après la bataille de Poitiers au cours de laquelle Charles Martel stoppa le déferlement musulman sur l’occident, 4500 Saxons furent massacrés parce qu’ils refusaient de rallier le christianisme. Sous la direction de leur chef Witukind, ces Germains de religion païenne résistèrent encore quelques années, puis se soumirent, pour la plupart, en 785 et, pour les plus résolus d’entre eux, en 804. Devenus chrétiens, ils entreprirent à leur tour de coloniser les régions voisines situées entre les fleuves Elbe et Oder et d’en convertir les habitants, Slaves et Germains partiellement slavisés.

 

(1)                            Tadeusz Lewicki« Madjar et Madjaristan. I. Période pré-ottomane dans les sources islamiques », in Encyclopédie de l’Islam, tome V, Leyde et Paris, E.J.Brill et G.P.Maisonneuve et Larose, 1986, p. 1006-1018 ; et Smail Balić, « Der Islam in mittelalterlichen Ungarn » in Südostforschungen, tome XXIII, 1964, p. 19-35, et Das unbekannte Bosnien, op.cit., p. 81-82 et 84-88.

(2)                            Michel Balivet releva le fait il y a quelques années : « l’islamisation de la Roumélie (i.e. des possessions ottomanes en Europe) a commencé dès la fin du Moyen Age et à ce titre, l’Islam est aussi anciennement implanté dans les Balkans que le christianisme dans certaines zones de la Baltique comme la Lituanie par exemple » (« Aux origines de l’islamisation des Balkans ottomans », in Revue du Monde musulman et de la Méditerranée, n°66, op. cit., p.11).

(3)                            Op.cit., p. 236-237.

           

Plus au nord et à l’est, le Danemark et la Pologne furent également touchés par les progrès du christianisme. Le roi danois Harald à la Dent bleue reçut le baptême en 965 – mais il fallut attendre plus d’un demi-siècle pour que l’ensemble de ses sujets l’imite – et l’unificateur de la Pologne, Mieszko 1er, lui emboîta le pas l’année suivante. La présence chrétienne était toutefois mal assurée dans les marches allemandes créées sur la rive orientale de l’Elbe : les Slaves et les Germains slavisés qui les peuplaient s’y soulevèrent à deux reprises, en 983 et 1066, obligeant les colons allemands et l’Eglise à s’en retirer. Ce n’est qu’au XIIème siècle que les intrus purent opérer leur retour dans le pays, et finalement, poursuivre leur expansion au-delà du fleuve Oder, au contact des Polonais, dès le siècle suivant. Entretemps, la Russie et la totalité des Etats scandinaves avaient aussi embrassé le christianisme. Le baptême du grand-prince de Kiev Vladimir en 988, à l’occasion de son mariage avec la sœur des co-empereurs byzantins Basile II et Constantin VIII, marqua le passage de la Russie à ce qui allait devenir l’orthodoxie au lendemain du schisme de 1054.

La Norvège adhéra au christianisme après que deux de ses rois vikings, Olaf Tryggvason (995-1000) et Olaf Haraldson (1016-1030), eurent épousé la foi nouvelle et que des missionnaires allemands et anglais s’y furent implantés. En Islande, la population adopta le christianisme à l’issue d’un vote de l’Althing, l’assemblée plénière des hommes libres, en l’an 999 ou 1000. La Suède, pour sa part, apparaissait quelque peu à l’écart des courants d’évangélisation. Si ses rois se convertirent au tout début du XIème siècle, ils ne parvinrent pas à convaincre leurs sujets de faire de même. Plusieurs décennies s’écoulèrent avant que la nouvelle dynastie royale, assistée elle aussi de missionnaires allemands et anglais, n’impose le christianisme au peuple.

            Pour en finir avec les derniers païens d’Europe du Nord, les Etats riverains de la Baltique récemment créés organisèrent leurs propres croisades. Le roi de Suède Eric, que l’Eglise canonisera, lança la sienne contre les Finnois occupant le sud-ouest de l’actuelle Finlande en 1157. Elle permit leur rapide christianisation, au moment où, de leur côté, des missionnaires russes de la République de Novgorod entreprenaient d’évangéliser les voisins orientaux de ces nouveaux convertis, les Caréliens, également d’ethnie finnoise (fin XIIème). La croisade visant les Prussiens, peuple balte dont les colons allemands installés plus tard sur leurs terres prendront le nom, déclenchée à l’initiative des Polonais, se solda en revanche par un complet désastre. En effet, les Prussiens ne se contentèrent pas de repousser l’assaut : ils envahirent la Pologne et, pour faire face à cette situation imprévue, le duc polonais de Mazovie dut implorer le secours des Chevaliers teutoniques, précédemment chassés de Terre Sainte.

            La campagne anti-prussienne des Teutoniques débuta en 1230, alors que l’ordre des Chevaliers Porte-Glaives, créé moins de trente ans plus tôt à l’initiative de l’évêque de Riga (1202), achevait de conquérir les contrées baltes septentrionales de Courlande et de Livonie.

Les Teutoniques durent déployer des efforts considérables pour vaincre la résistance des Prussiens. Ce ne fut chose faite qu’en 1283 au terme d’une véritable guerre d’extermination. Mais les Porte-Glaives, sur leur flanc sud, et les Teutoniques, sur le flanc nord, se heurtèrent très vite à un dernier peuple balte hostile au christianisme : Les Lituaniens.

 

Ceux-ci, confrontés à la grave menace qui pesait sur leurs croyances et leurs libertés traditionnelles, s’étaient unis sous la conduite de leur grand-duc Rimgaudas (1204-1239) et avaient infligé de cuisants revers aux Porte-Glaives, contraints dès lors de fusionner avec les Teutoniques (1237). Malgré leurs tentatives répétées, les moines-chevaliers ne réussirent pas à réduire les Lithuaniens qui acquirent au contraire une puissance extraordinaire. Avec le grand-duc Gediminas (1316-1341), leur Etat finit par englober les principautés russes des actuelles Biélorussie et Ukraine et leur empire s’étendit donc de la mer Baltique, où ils tenaient les Teutoniques en échec, à la mer Noire. Cet empire, dont les vassaux confessaient principalement l’orthodoxie, était toujours peuplé pour partie de païens baltes et dirigés par eux, au grand dam de l’Europe chrétienne. Mais le grand-duc Ladislas Jagellon (1377-1434), en épousant la princesse Hedvige de Pologne et en joignant ainsi ce royaume à ses possessions, renonça à la foi de ses ancêtres : baptisé et couronné roi de Pologne à Cracovie en 1386, il devint le premier souverain lithuanien de confession chrétienne – sans pour cela décider ses compatriotes à adopter d’emblée la foi nouvelle qu’ils avaient si longtemps combattue.

Notons qu’en 1386, date de la conversion de Ladislas Jagellon, les Ottomans, établis dans les Balkans depuis plus de trois décennies, venaient de lancer leurs premières incursions en Bosnie. Ils devaient bientôt remporter sur une coalition serbo-bosnienne la célèbre bataille de Kosovo Polje (1389). Nombre de Balkaniques islamisés, Grecs, Bulgares et Serbes de Macédoine, affluaient déjà dans les rangs de leurs armées. Ils constitueront l’essentiel des effectifs des troupes ottomanes qui prendront le contrôle de la Serbie et de la Bosnie-Herzégovine au cours du XVème siècle.

Lorsque la Réforme protestante, avec Luther, Zwingli et Calvin, et la Réforme catholique qui lui succéda (concile de Trente, 1545-1563) modifièrent de fond en comble la physionomie religieuse de l’Europe occidentale et centrale, les Balkans avaient déjà connu leurs premières vagues massives de conversion à l’Islam. Pour ne nous en tenir qu’à l’exemple bosniaque, les recensements ottomans (les defter) révèlent qu’en 1468, 0.88% du pays étaient musulmans, en 1485 : 11.90%, en 1489 : 14.52%, et en 1520-1535 : 38.65%, sans que l’on observe pour autant un afflux de colons turcs (1). A la même époque, la christianisation de l’Europe n’était pourtant pas achevée : en Scandinavie, la conversion des Lapons n’aura lieu qu’à partir des XVIème et XVIIème siècles, sous l’impulsion des missions protestantes et orthodoxes venues de Suède et de Russie.

Très tôt, l’Islam d’Europe a été représenté majoritairement non par des envahisseurs, Arabes et Berbères à l’ouest, Turcs à l’est, venus peupler la périphérie de notre continent, mais par des autochtones convertis, Ibéro-Romains et Wisigoths espagnols, Grecs de Sicile et de Calabre, Slaves du Sud, Albanais, Valaques et autres Balkaniques.

 

(1) Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine, op. cit., p. 65

 

                                                                       L’héritage grec de l’Islam

 

L’Islam ne s’européanisa pas seulement en se répandant sur notre continent et en emportant l’adhésion de larges populations européennes : il recueillit aussi l’héritage antique, celui de la pensée philosophique et scientifique grecque qu’il transmit à l’Occident qui l’avait occulté et celui, plus politique, des monarchies hellénistiques et de l’Empire romain que les sultans ottomans prétendirent arracher à Byzance, puis à Vienne, où résidait l’empereur germanique, et à Rome elle-même.

L’occident chrétien avait rompu avec l’hellénisme en partie sous l’effet des circonstances – les invasions lombarde et slave provoquèrent à partir de la seconde moitié du VIème siècle un retrait byzantin d’Italie et d’Illyricum et interrompirent les échanges entre Rome et Constantinople -, en partie de sa propre volonté : il existait un fort sentiment anti-grec en Occident, moins à Rome, où l’Eglise usa jusqu’au IVème siècle inclus du grec comme langue liturgique (2), qu’Espagne, avec Isidore de Séville, ou en Dalmatie, avec saint Jérôme, l’auteur de la Vulgate, traduction latine des Saintes Ecritures. L’Orient chrétien lui-même avait liquidé ou laissé perdre maintes expressions de l’hellénisme. Les autorités y fermèrent peu à peu toutes les écoles de philosophie, derniers refuges du paganisme – Justinien supprima celle d’Athènes en 529 -, et nombre de bibliothèques y furent saccagées ou brûlées par des prosélytes, notamment celles d’Alexandrie dont on attribuera faussement la destruction aux conquérants arabes (3). Seule ou   presque, la bibliothèque impériale de Constantinople réussit à sauvegarder un temps les manuscrits grecs en sa possession grâce au travail de ses copistes.

 

(2)     Jean Daniélouet Henri Marrou, op.cit., p.229.

(3)     Sigrid Hunke, op. cit., p. 216-217. Cette accusation de vandalisme portée à l’encontre de l’Islam, reprise il y a peu par Alexandre del Valle (in Islamisme et Etats-Unis. Une alliance contre l’Europe, Lausanne, l’Age d’Homme, 1997, p. 90), acquiert un relief particulier quelques années à peine après que les artilleurs serbes se furent acharnés, par un pilonnage intensif, à détruire la bibliothèque de l’Institut d’études orientales de Sarajevo, les milliers de volumes et les centaines de milliers de documents d’archives qu’elle contenait, témoignages irremplaçables de la civilisation ottomane dans les Balkans.

 

Malheureusement, ce travail prit fin à l’époque justinienne et le patrimoine de la Grèce antique  recueilli dans la ville impériale s’étiola lentement (1).

            Les Arabes, après s’être emparés d’une partie substantielle des territoires byzantins, s’efforcèrent de sauver ce qu’ils purent de ce patrimoine. Souverains et mécènes privés dépensèrent des fortunes à collationner pieusement des dizaines de milliers d’ouvrages grecs, certains chefs de guerre arabes – tel le calife abbasside al-Mamûn – obligeant même par traité les empereurs byzantins qu’ils avaient vaincus à leur céder des collections entières (2). Une fois acquis, ces ouvrages étaient traduits du grec ou du syriaque (3) en arabe. Cette œuvre colossale fut principalement entreprise et menée à bien au sein de la Maison de la Sagesse (Bayt al-Hikma) créée à Bagdad en 832 à l’instigation d’al-Mamûn. Les textes ainsi recueillis furent plus tard traduits de l’arabe en latin au XIIème siècle à Tolède, siège d’une école d’interprètes fondée dans cette ville reprise aux musulmans par l’évêque du lieu très féru de culture arabe, et purent ainsi être redécouverts et lus partout en Occident (4).

 

Les apports islamiques à la civilisation occidentale

 

Outre les écrits des philosophes et des savants de la Grèce antique, les Arabes nous firent parvenir des éléments intellectuels et matériels empruntés à d’autres civilisations orientales. Les chiffres indiens, devenus pour nous les « chiffres arabes », et le zéro, lui aussi originaire des Indes, en sont un exemple. Mais les Arabes ne se contentèrent pas de ce rôle d’intermédiaires ; ils corrigèrent et améliorèrent sur bien des points ces différents legs à telle enseigne que nous leurs devons l’essentiel de ce qui rendra possible l’essor de la modernité occidentale. L’auteur allemand Sigrid Hunke a procédé à l’inventaire des apports arabo-musulmans sans lesquels l’Europe n’aurait pu devenir ce qu’elle est. Nous renvoyons donc le lecteur, pour de plus amples informations, à l’ouvrage de Sigrid Hunke. Il n’est toutefois pas inutile d’énumérer très rapidement les plus importants de ces apports.

            Les Arabes héritèrent des Chinois l’invention du papier qui permit l’émergence de la civilisation du livre et le développement de l’instruction à un niveau encore jamais atteint même chez les Grecs, et suscita l’engouement de larges masses pour la lecture et les beaux ouvrages. Le centre ville de Sarajevo, dans la Bosnie ottomane, ne comptait pas moins de deux rues occupées par des échoppes de relieurs (5). Il est vrai que l’Islam était la religion du Livre par excellence, centrée sur l’étude du Coran.

 

(1)     Alain Ducellier, Byzance et le monde orthodoxe, op. cit., p. 51 et 54

(2)     Sigrid Hunke, op. cit., p.227

(3)     Les Syriens de confession nestorienne ou monophysite et de culture araméenne persecutes par les Byzantins avaient, eux aussi, avant les Arabes musulmans, cherché à preserver une grande part de l’érudition hellénique

(4)     Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Paris, Gallimard, 1986, p. 38 et suivantes

(5)     Thierry Mudry, Histoire de la Bosnie-Herzégovine, op. cit., p. 71

 

           

Les Arabes se distinguèrent également dans le domaine des sciences exactes et dans celui de la médecine. On leur doit ici nombre d’innovations « souvent plagiées et faussement attribués à d’autres », auxquelles il faut ajouter, souligne Sigrid Hunke, « le présent sans doute le plus précieux de tous : une méthode de recherche scientifique qui a préparé la voie à l’actuel développement, combien prodigieux, de la connaissance et de la maîtrise de la nature (1) ».

            A cela ne se limitèrent pas leurs apports. L’influence arabo-musulmane se fit également sentir sur le gouvernement des hommes et la gestion de la chose publique, notamment en matière administrative, fiscale et financière, avec le système des impôts progressifs, la mise en place du rôle des contribuables et du cadastre destiné à définir l’assiette de la taxe foncière, avec le service des douanes et les monopoles d’Etat. Les Arabes dessinèrent, plus d’un demi-millénaire après la réforme dioclétienne de l’Empire romain, le modèle dont devaient s’inspirer les monarchies absolutistes d’Europe. D’autre part, ils apportèrent beaucoup au commerce occidental, en lui léguant les règles précises en usage chez eux et en mettant à la disposition de l’Occident des produits qui y étaient recherchés et goûtés, qu’ils vendaient aux représentants des républiques maritimes italiennes et dalmates. Ils contribuèrent de la sorte à assurer la prospérité de ces dernières et à transformer le quotidien des élites puis des masses occidentales, leur alimentation, leur vêture, leur ameublement, leur mode de vie.

            Par ailleurs, la civilisation islamique généra l’idéal chevaleresque, qui, plongeant ses racines au cœur de l’Arabie pré-musulmane, trouva sa parfaite illustration dans le Conte du Graal de Wolfram von Eschenbach quand le sarrasin Feirefiz refuse d’ôter la vie de Parsifal, son ennemi vaincu, et devient son frère d’armes. Elle donna naissance à l’amour courtois – l’amour du Dieu unique s’éprouvant chez le musulman andalou à travers celui de Sa créature – et, plus prosaïquement, à la galanterie, à la poésie rimée, à la musique rythmée et mesurée et aux instruments musicaux les plus variés, guitare, luth et mandoline et autres tambour et tambourin.

            Il n’est pas jusqu’aux paysages européens qui n’aient été modifiés à son contact du fait de l’introduction sur notre continent, à l’initiative des envahisseurs musulmans, de nouvelles essences végétales et de nouvelles cultures favorisées par les méthodes d’irrigation que les Arabes y avaient simultanément importées. N’omettons pas de signaler également l’introduction de nouveaux styles architecturaux affectant les constructions militaires – la place-forte rectangulaire inspirée de la casbah connut rapidement un grand succès dans l’Europe médiévale, Prusse comprise où les Chevaliers teutoniques construisirent un nombre important de châteaux de ce type -, les édifices religieux et bâtiments publics – l’arc en ogive employé dans l’architecture arabo-musulmane engendra les romans pisan et bourguignon, le gothique et, en pays anglo-saxon, le style Tudor, tous  fort prisés des romantiques.

 

(1)     Sigrid Hunke, op. cit., p. 249

 

 

Ces apports arabo-musulmans gagnèrent l’Occident grâce au commerce vénitien et

Génois, grâce également aux Croisades qui, bien que suscitées par l’hostilité de l’Occident à l’égard de l’Islam, familiarisèrent le premier avec le second. Ils transitèrent par la Sicile, l’Espagne et les Balkans ottomans et décidèrent d’une certaine forme d’islamisation, à son corps défendant, de l’Europe. Mais les échanges entre les deux mondes, les deux civilisations qui s’affrontaient ne furent pas à sens unique. Des milliers, des dizaines de milliers d’européens participèrent, en effet, d’une manière décisive à la formation de la civilisation islamique, et ce, avant même que l’islam n’ait pénétré en Europe.

 

            Les Slaves, maîtres du monde musulman

 

Parmi les peuples européens, les Slaves se montrèrent indiscutablement les plus nombreux et les plus prompts à passer à l’Islam. Dès les premiers chocs entre Byzance et les conquérants arabes au VIIème siècle, des contingents slaves de l’armée byzantine firent défection et choisirent le camp musulman. Ce fut le cas en 664-665 de 5000 d’entre eux, puis en 692-693 de 20 000 autres. Par la suite, des Slaves faits prisonniers par les Arabes au cours de campagnes militaires au nord de la mer Noire reçurent, avec pour mission de les défendre contre les « Romains », des terres situées aux frontières de l’Empire byzantin et de l’Etat omeyyade (1). Les Slaves occupèrent dans ce dernier, à Damas et surtout à Cordoue en Espagne, dans l’Etat Fatimide et, enfin, dans l’Etat ottoman une place considérable.

            Ils avaient été très tôt l’objet d’un intense trafic d’esclaves, tant et si bien que le mot esclave lui-même provient de leur ethnonyme. Vendus sur le marché de Prague, en territoire « franc », à des marchands juifs ou vénitiens, ils étaient ensuite revendus et acheminés en pays musulman où on faisait d’eux des guerriers ou des eunuques (2). Très appréciés pour leur combativité et leur zèle religieux sitôt islamisés, ils parurent vite indispensable aux souverains arabes et turcs.

            Les Fatimides constituèrent très tôt dans la Sicile qu’ils avaient conquise, une marine composée de Slaves (probablement des Slaves de Dalmatie : des Croates) placés sous le commandement de l’un des leurs, l’amiral Sâbir, qui écuma les côtes italiennes. A la fin du Xème siècle, leurs compatriotes occupaient d’ailleurs, aux dires du géographe Ibn Hawkal, le principal quartier de Palerme. Il est donc vraisemblable qu’une partie substantielle des « Arabes » de Sicile ait été, outre des convertis locaux, Grecs de culture ou d’obédience (la Sicile, au moment de la conquête musulmane, relevait, politiquement, de l’Empire byzantin et, religieusement, du patriarche de Constantinople), des Européens d’origine slave.

 

(1)     P.B. Golden, « Al-Sakâliba (les Slaves). 1. Les Sakâliba d’Europe du Nord et de l’Est », in Encyclopédie de l’Islam, tome VIII, Leyde, E.J. Brille, 1995, p.903

(2)     Venise était au Moyen Age la plaque tournante du commerce maritime des esclaves. C’est à Venise que plusieurs disciples de Cyrille et Méthode, réduits en esclavage après que le clergé franc eut fait main basse sur l’Eglise de Moravie, furent rachetés et rendus à la liberté par un émissaire byzantin de passage (Francis Dvornik, Les Slaves, Byzance et Rome au IXème siècle, op. cit., p. 298-299

 

 

En Afrique du Nord, dans la partie centrale de l’Etat Fatimide, les Slaves remplacèrent peu à peu aux postes de responsabilité les Berbères, que leur adhésion à la dissidence kharédjite et leur indocilité avaient rendus suspects aux yeux des souverains (1).

            Les chefs de guerre slaves et leurs troupes présidèrent à l’expansion territoriale et à la montée en puissance de l’Etat Fatimide. Sous le règne du Calife al-Muizz, le Croate Djawhar (né à Cavtat, près de Dubrovnik, à une date inconnue, mort en 992) défit les armées berbères et les Omeyyades d’Espagne, gagnant pour un temps le Maghreb occidental aux Fatimides. Il se tourna ensuite vers l’Egypte, la Palestine, la Syrie et le Hedjaz qu’il conquit tour à tour. Devenu gouverneur de l’Egypte, il y restaura les finances publiques, y fonda la ville du Caire et la mosquée al-Azhar (2). A la même époque, un autre Slave, l’ustâdh (l’eunuque) Djawdhar, assuré de l’entière confiance d’al-Muizz, dirigeait de fait le gouvernement califal (3). L’ustâdh Bardjawân, qui fut plusieurs années durant chef du gouvernement avant que le calife Fatimide al-Hâkim, qu’il avait protégé et soutenu, ne le fasse poignarder en avril de l’an 1000 par l’ustâdh Raydan, était probablement lui aussi – de même que son assassin – d’ethnie slave (4). Le fils du glorieux Djawhar, commandant en chef des armées d’al-Hakim, tomba également sous les coups de tueurs agissant pour le compte du calife. Ces meurtres successifs marquèrent le déclin de l’empire slave sur l’Etat Fatimide.

            Les Omeyyades de Damas avaient les premiers utilisé les services des Slaves. Quand, après leur chute et la fuite en Espagne de leur dernier représentant, Abd al-Rahmân, un nouvel Etat omeyyade vit le jour à Cordoue, esclaves et mercenaires slaves affluèrent dans la péninsule ibérique. Le calife Abd al-Rahman III put disposer ainsi d’une armée de 14 000 Slaves que commandait le vizir Badr al-Saklabî (« Badr le Slave »). L’élément slave ne tarda pas à vouloir régenter l’Espagne musulmane, prenant une part active aux crises et soubresauts politiques qui l’agitaient. Lorsque le califat de Cordoue disparut, les Slaves formèrent leurs propres Etats ou taïfas à Alméria, Denia, Tortosa et Valence, sur la côte méditerranéenne. Ces Etats (Denia surtout, sous l’impulsion de son prince, Mudjâhid) furent, au même titre que le califat défunt, des foyers de culture arabo-musulmane, mais il s’y développa une forte antipathie à l’encontre des Arabes. En dépit de leur islamisation, de leur arabisation linguistique et de leur contribution notable à la vie intellectuelle locale (5), les autochtones (Muwallads) et Slaves musulmans d’al-Andalous conservaient une claire conscience de leurs origines et se heurtaient souvent aux Arabes et aux Berbères dont ils contestaient la prépondérance.

 

(1)     C.E.Bosworth, « Al-Sakâliba. 2. Dans les régions centrales du califat», in Encyclopédie de l’Islam, tome VIII, op. cit., p. 908-909

(2)     H.Monès, « Djawhar al-Sikillî », in Encyclopédie de l’Islam, tome II, Leyde et Paris, E.J.Brill et G.P.Maisonneuve et Larose, 1965, p. 507-508

(3)     M.Canard, « Djawdhar », in Encyclopédie de l’Islam, tome II, op. cit., p. 503-504

(4)     Bernard Lewis, « Bardjawân », in Encyclopédie de l’Islam, tome I, Leyde et Paris, E.J.Brill et G.P.Maisonneuve, 1960, p. 68-69

(5)     Loin de s’adonner qu’au métier des armes et à la politique, les Slaves avaient manifesté d’évidentes dispositions artistiques et littéraires comme en témoigne, entre autres, l’exemple de l’architecte Ibn Djafar al-Saklabî, à qui l’on doit le mihrâb de la grande mosquée de Cordoue, et du poète Habîb al-Saklabî, attaché à défendre la réputation des siens (Christophe Dolbeau, op. cit., p. 18 ; et Smail Balić, Das unbekannte Bosnien, op. cit., p. 83). Quant aux Muwallads, ils comptaient dans leurs rangs le célèbre théologien et poète d’ascendance wisigothique Ibn Hazm, adversaire acharné de l’école mâlikite, prédominante dans l’Islam andalou, et codificateur de l’amour courtois (Sigrid Hunke, op. cit., p. 366 ; et André Miquel, L’Islam et sa civilisation, VIIème-XXème siècle, Paris, Armand Colin, 1977, p. 171)

 

 

            Mise à part celle de Denia, les principautés issues de l’éclatement du califat de Cordoue ci-dessus mentionnées n’eurent qu’une existence assez éphémère et l’importance des Slaves en Espagne décrut à mesure que se tarissait leur principale source de recrutement :  le trafic d’esclaves d’Europe centrale et orientale, qui cessa peu à peu au cours du XIème siècle(1).

            La présence slave en Islam connut une éclipse de quelques décennies. Avec la reconquête progressive par les puissances chrétiennes des territoires européens sous souveraineté musulmane, le divorce semblait désormais prononcé entre l’Islam et l’Europe. Dans la réalité, il n’en fut rien.

 

L’Empire ottoman empire européen

 

Chassés d’Espagne et repoussés vers le Maghreb, les musulmans y subissaient les audacieux coups de main des Portugais et des Espagnols qui avaient pris pied en plusieurs points de la côte nord-africaine. Pour parer au danger d’une éventuelle invasion du Maghreb, ses dirigeants avaient réagi de deux manières : en se plaçant sous la protection du sultan ottoman et en se lançant dans la guerre de course contre les marines européennes. Ils constituèrent alors des équipages de corsaires à partir d’une masse sans cesse renouvelée de « renégats » occidentaux, anciens captifs convertis ou simples aventuriers (2).

            Rapidement, les capitaines de navires corsaires, les raîs, en vinrent à partager le pouvoir dans les Régences barbaresques (Alger, Tunis et Tripoli) avec les janissaires qu’Istanbul avait envoyés sur place ou à l’exercer seuls. Ces raîs étaient bien souvent des Européens : Ali Bîtchnîn et Ustâ Murâd, respectivement maîtres d’Alger et de Tunis aux alentours de 1640, venaient tous deux d’Italie (3). La Tunisie connut même au XVIIème siècle une dynastie de gouvernants corses, les Mouradites. Le premier d’entre eux, Murâd Kûrsû (« Murâd le Corse ») avait été nommé pacha par la Sublime Porte. Ses descendants (4) lui succédèrent jusqu’en 1702.

 

(1)     P.Guichard et Mohamed Meouk, «Al-Sakâliba. 3. En Occident musulman», in Encyclopédie de l’Islam, tome VIII, op. cit., p. 910

(2)     Concernant ces renégats, on lira les ouvrages de Lisbeth Rocher et Fatima Cherquaoui, D’une foi l’autre, les conversions à l’Islam en Occident, Paris, Seuil, 1986 ; et de Bartolomé et Lucile Benassar, Les Chrétiens d’Allah, Paris, Perrin, 1989

(3)     André Raymond, « Les provinces arabes (XVIème – XVIIIème siècle) », in Histoire de l’Empire ottoman, op. cit., p. 405-406

(4)   Ibid., p. 414

 

En Tripolitaine, ce furent deux Grecs de l’île de Chios (1) qui tinrent l’un après l’autre les rênes du pouvoir de 1633 à 1672.

            A l’autre extrémité de l’Empire ottoman, l’occupation des Balkans renoua les liens anciens entre les Slaves et le monde musulman maintenant assujetti aux sultans d’Istanbul. Les Slaves du Sud partiellement islamisés furent si bien intégrés dans l’Empire qui les avait soumis qu’ils en devinrent en peu de temps, concurremment aux Albanais, la classe dirigeante. En leur sein furent choisis les soldats et les officiers des troupes d’élite, les généraux et les hauts fonctionnaires. Mais ils fournirent également à l’Empire nombre de théologiens et d’écrivains dont la perception de l’Islam et la contribution aux littératures turque, arabe et persane enrichirent considérablement la civilisation musulmane (2).

            Il n’est pas exagéré de dire que l’Empire ottoman fut un empire européen, à cause de son ancrage territorial, du projet politique qui anima ses plus grand souverains et de l’origine géographique de l’élite qui le dirigea.

            Les Ottomans ne restèrent pas longtemps confinés dans les limites territoriales du petit émirat turcoman contigu à l’Empire byzantin, placé à l’extrémité nord-occidentale de l’Anatolie, dont leur prince éponyme, Osmân, avait été le fondateur. Associés par les Byzantins, qui firent plusieurs fois appel à leurs services, aux vicissitudes de leur histoire politique, ils s’implantèrent rapidement dans les Balkans où ils installèrent leur capitale, Andrinople, en 1366. En quelques décennies, ils se saisirent de la plus grande partie de la péninsule, vassalisant tour à tour les Bulgares et les Serbes. En Anatolie, en revanche, ils se heurtèrent à une très forte opposition de la part des autres émirats turcomans. De toute évidence, le centre de gravité de l’Empire ottoman naissant se situait en Europe, dans ce que les Ottomans appelaient leurs possessions de « Roumélie ».

            La bataille d’Ankara en 1402 confirma le caractère nettement européen de l’Empire. Les troupes ottomanes, avec à leur tête le sultan Bâyezîd lui-même, furent mises en déroute par l’armée de Tamerlan. Mais c’est à la défection de leurs contingents turcs anatoliens, passés à l’ennemi, que les Ottomans durent leur défaite. Les contingents européens, en particulier les Serbes commandés par le prince Stefan Lazarević, résistèrent jusqu’au bout aux guerriers timourides. Au lendemain de ce désastre, la Roumélie resta fidèle aux Ottomans tandis que la plus grande partie de l’Anatolie recouvrait son indépendance. « Après la bataille d’Ankara, l’empire ottoman est un empire européen qui, depuis Andrinople, refait la conquête de l’Asie. On ne saurait trop insister sur ce point, que, pour des r

16.05.2008

Tchamerie et son histoire

Je suis heureux de trouver un site francophone qui nous parle des Tchams ou çams, qui sont des Albanais musulmans autochtones qui venaient de la région de tchamerie, dans le Nord de la Grèce (Epire) actuelle. Ils ont été expulsés ou massacrés par les Grecs après la seconde guerre mondiale durant la guerre civile grecque 

jeudi 1 mai 2008

Tchameria et son histoire

Tchameria ou la région de Tchamourie (comme avait l’habitude de le nommer les militaires français au 19 siècle) est situé géographiquement au nord-ouest de la Grèce. Cette merveilleuse région a un très riche héritage Albanais, et a été injustement annexé que en 1912 par la Grèce. L’annexion de Tchameria par la Grèce n’était que la conséquence de la décision des Grands Pouvoirs de donner Tchameria à la Grèce, de même comme les Grands Pouvoir avaient pris de pareilles décisions de donner le Kosovo et d’autres territoires Albanais à la Serbie, au Monténégro, et à la Macedoine.
La parole Çam (Tcham) est une évolution du mot T’cham ou T’chamis ou Thiamis qui est le nom de l’ancienne rivière qui passe à travers la Tchameria( le mot T’chamis apparaît dans beaucoup d’anciens plans militaires et géographiques Romaines et Helléniques prouvant ainsi que le mot Tchameria (Çameria en albanais) est plus ancien que le mot Epirus , et est utilisé que par nous les albanais). Une autre branche de cette rivière est encore connu de nos jours sous le nom de « lumi i Kallamait » ( la rivière de Kallamai). Ce qui est important a savoir est que tout dans la Tchameria est albanais dans tous les sens tu terme. Le mot Çameria a plus un sens topologique, mais les Çams (tchams)(c’est comme ça qu’on appelle les habitants de la Çameria) ont de très fortes ethnicité, traditions et coutumes albanais. Tchameria a un sens ethno géographique très bien défini et qui est fortement albanais. Un grand nombre de la population tchame situé sur la zone côtière qui descend jusqu’au gouffre de Préveza. Un autre nombre considérable de villes et villages tchames sont situé des deux cotés de la rivière Kallamai. Le reste des villes et villages tchames sont situé dans de plus hautes places comme les collines et les montagnes.

Le gouvernement grecque a été très hostile envers les tchams et la raison principale est que la Tchameria a une très forte identité albanaise et musulmane. Une autre raison des hostilités Grecques est le fait que les grecs ont hérité une politique très hostile envers les tchams. Durant le lapsus de temps entre 1854-1877 les albanais de Tchameria ont résisté successivement aux attaques des « Andartes » (criminels et bandes organisés) Grecques. Pendant la première et la deuxième guerre mondiale les troupes grecques ont encore attaqué la Tchameria. Le gouvernement (provisoire) de Vlora(Albanie) répondu en envoyant des troupes militaires pour aider la population musulmane albanaise de Tchameria, mais la décision de la Conférence des Ambassadeurs assigna Tchameria à la Grèce. Comme résultat de la décision des Grands Pouvoirs les forces grecques guidé par la figure détestée de Napoléon Zerva lança des attaques sur la population civile tchame qui se terminèrent par la extermination de milliers de villages musulmans et de beaucoup de villes. Une grande partie de la population fuyant vers l’Albanie se sauva de ce grand bain de sang. De nos jours les tchams orthodoxes qui sont resté en Grèce sont décris comme de mauvais gens par l’étouffante propagande nationaliste grecque qui est basé sur le fait qu’ils refusent l’assimilation comme est le cas de certains arvanites (albanais orthodoxes). De nos jours le nombre des tchams en Grèce est d’un million sans tenir compte des tchams musulmans qui ont fui et qui vivent actuellement en Albanie et en Turquie. Il faut souligner le fait qu’il y a beaucoup de villages albanophones en Grèce mais seulement les
Albanais de Tchameria se définissent comme des Shqiptars ( Albanais). Avant la deuxième guerre mondiale la population de Tchameria était 93% Albanais, le reste étaient des autres groupes ethniques comme Grecs, Valaques, Gitans etc. Au 19éme siècle 80% de la population de Tchameria était de religion musulmane et a 18% orthodoxe, le reste des juifs. Mais la deuxième guerre mondiale trouva la communauté albanaise avec les proportions de 50% orthodoxe et 50% musulmane (ce changement de proportion eu lieu en 70 ans). Durant la guerre la plus grande partie des musulmans furent massacrés et expulsé par les forces Grecques vers l’Albanie. Seulement une très petite partie des musulmans purent rester à condition qu’ils se convertissent à l’orthodoxie pour survivre aux massacres. Quoi qu’il en soit les deux communautés religieuses albanaises étaient très proches l’une de l’autre avant la guerre et meme de nos jours le gouvernement grecque n’a pas réussi à assimiler les albanais de Tchameria. La langue albanaise est parlée encore de nos jours dans beaucoup de villages à Tchameria mais le gouvernement grec avec très peu de pression de l’extérieur refuse de reconnaître la minorité albanaise en Grèce et d’ouvrir des écoles en albanais.

La région est connue officiellement sous le nom d’Epire par le gouvernement Grecque mais dans le nord-ouest de la Grèce chaque personne connaît cette région sous le nom de Tchameria.
Chaque personne de cette région témoigne qu’il qu’elle est un tcham en affirmant que les tchams sont albanais. C’est pour cette raison que la Grèce ne reconnaît pas officiellement la région sous le nom de Tchameria. Le cœur de la Tchameria est aussi appelé Thesprotia.

Puisque je suis de Tchameria moi-même , mon propre avis est que cette région a toujours été a une majorité albanaise (puisque beaucoup de personnes d'autres groupes ethniques ont émigré loin, qui a compensé de façon ou d'autre le déplacement de quelques Albanais pendant la première et la deuxième guerre mondiale!) et tout le Tchams expulsé sans justification de Grèce sont très bien accueillis par toutes les personnes albanaises ici, il y a une résolution de l'ONU qui demande au gouvernement grec de rapatrier nos frères et soeurs de nouveau à leurs maisons, où ils sont nées parmi le reste de nous. Cette section est consacrée aux centaines de milliers d'Albanais de la région de Tchameria expulsée par la force, par les forces grecques en 1944 et qui résident maintenant dans la République d’Albanie et à la mémoire de 850.000 Albanais Tchams envoyés en Turquie au cours de la période entre 1913-44. Pendant l'été de 1944, les forces néonazis menées par Zervas ont attaqué beaucoup de villages et des villes dans la région de Chameria et en conséquence 9.000 Albanais (enfants y compris, femmes et vieux gens) ont été tuées aléatoirement. Un nombre considérable d'Albanais ont été expulsés et habitent maintenant en Albanie. Le nombre officiel de ces réfugiés albanais de Tchameria est entre 150.000 et 300.000. Aujourd'hui ils ont formé leur propre association patriotique et culturelle albanaise basée à Tirana et qui est j active à travers toute l'Albanie. Ils demandent au gouvernement grec à Athènes Grèce, d'être rapatriés dans leurs terres et aussi des compensations pour l'utilisation de leurs terres pendant les 50 dernières années illégalement par la Grèce . Également ils se rallient pour l'ouverture des écoles albanaises aux Albanais habitants encore dans le région de Tchameria. La politique de l'expulsion des Albanais Chams de Tchameria avait commencé plus tôt que 1944. Les Grecs aussi bien que des Serbes ont suivi le même modèle dans la politique en ce qui concerne des Albanais. Souvent ils avaient signé des documents avec le gouvernement turc pour l'échange des musulmanes avec des populations chrétiennes. Pendant tout ceci pas un simple Cham n'a été demandé !. En raison d'une telle politique presque 850.000 Albanais Chams de Tchameria ont été envoyés en Turquie, où ils sont arrangés dans la région d'Asie .

http://tchamerie.blogspot.com/

Genéral Abdallah Menou

L'expédition d'Egypte (1798-1801) fut décidée par le Directoire pour gêner l'Angleterre en Méditerranée et pour éloigner Bonaparte de France.

Malgré quelques belles victoires, la Campagne s'enlisa, d'autant que cette armée d'Orient était coupée de la métropole après la destruction de la flotte française à Aboukir (1er août 1798).

Bonaparte devait regagner la France en août 1799.


Menou_135.jpg
Après son départ, deux tendances s'affrontèrent : les partisans, avec le général Kléber, du retour de l'armée en France ; et les partisans, avec le général de Menou, d'une colonisation durable du pays.

Le général de Menou qui s'était converti à l'Islam (sous le nom d'Abdallah) et avait épousé une égyptienne, devint général en chef après l'assassinat de Kléber (14 juin 1800). En un an, il remit à flot les finances, réforma la justice et sut prendre les mesures nécessaires pour développer l'agriculture, l'industrie et le commerce.

Egypte_135.jpg Militaire inexpérimenté, isolé et presque oublié par la France en Egypte, il fut amené à évacuer le pays, mais avec les honneurs de la guerre.

De tous les officiers généraux de son époque, il fut le seul, avec Bonaparte, à comprendre l'importance géopolitique de l'Egypte et il fut le seul aussi à comprendre qu'une colonisation durable ne peut réussir qu'en associant les indigènes au gouvernement du pays.

Cet homme, injustement critiqué et dont l'oeuvre administrative est méconnue, était né au château de Boussay, près de Preuilly-sur-Claise en 1750. Il devait mourir en Italie en 1810.



Conférence mensuelle de l'Académie du Centre, texte et conférence proposée par :

René DESMAISON

Médecin à la retraite
Membre de l'Académie du Centre
Animateur actif à l'université du 3è âge du Blanc

 

http://www.cyberindre.org/jahia/Jahia/portail/archives/cache/bypass/pid/5525;jsessionid=27B53CD26678940B1EB03EDBE0C97873?print=1

Isabelle Eberhardt

Isabelle Eberhardt, sa voie et sa foi en l'Islam


Certains des ses biographes l'ont comparée à Arthur Rimbaud. D'autres leur ont tissé des affiliations sans preuves. Il demeure que le destin d'Isabelle Eberhardt est profondément marqué par sa rencontre avec le monde musulman. Femme occidentale, journaliste et écrivaine, elle se prit de passion pour une civilisation à laquelle elle consacre l'essentiel de son œuvre. Au centre de ses nombreux articles, nouvelles, récits et romans la présence de l'Islam est une constante.



Commencé dans l'Europe aristocrate de la fin du XIXe siècle, à Genève, sur les bords du lac Léman, le destin d'Isabelle Eberhardt est celui d'une femme mystique, mystérieuse, intrinsèquement humaniste. Il est celui d'une femme, née dans la bonne société européenne, éprise de liberté et de justice. Mais ce destin exceptionnel se poursuivra sous d'autres cieux, en Afrique du Nord, loin... la-bas, avec sa langue, sa culture, sa religion islam.

« Moi, à qui le paisible bonheur dans une ville d'Europe ne suffira jamais, j'ai conçu le projet hardi, pour moi réalisable, de m'établir au désert et d'y chercher à la fois la paix et les aventures, choses conciliables avec mon étrange nature» Isabelle Eberhardt - "Lettres et journaliers".

La fascination pour l'islam

Isabelle Eberhardt, sa voie et sa foi en l'Islam

Fille d'aristocrates russes exilés, née à Genève en 1877, Isabelle Eberhardt, grandit dans une famille recomposée, cosmopolite, peu conformiste, libertaire, avec trois demi-frères, dans un environnement multiculturel et intellectuel qui développe chez elle une intarissable soif de découverte, une passion pour le monde arabe et l'Islam, encouragée par son «père » Alexandre Trophimowsky, arménien, philosophe, polyglotte. Elle apprend le Français, l'Allemand, le Russe, le Latin, l'Italien, un peu d'Anglais et l'Arabe.

Elle entend parler pour la première fois de l'Algérie par ses demis-frères engagés dans la légion militaire. Quand, à 20 ans, elle accompagne sa mère souhaitant se rapprocher de l'un de ses fils, elle découvre un pays, une culture, une religion qui vont l'imprégner totalement. Elle est fascinée par l'Islam et va recevoir la révélation comme une explosion en elle. « Je sentis une exaltation sans nom emporter mon âme vers les régions ignorées de l'extase ». Elle trouve son inspiration dans les médersas et les mosquées. Elle revendique seulement la liberté de se convertir à l'islam, d'aimer un peuple et un pays - l'Algérie - d'y vivre fièrement : «Nomade j'étais, quand toute petite je rêvais en regardant les routes, nomade je resterais toute ma vie, amoureuse des horizons changeants, des lointains encore inexplorés.»Isabelle Eberhardt.

Convertie à l'Islam, c'est déguisé en homme, drapée dans les plis de son burnous, bottée en cavalier filali, qu'Isabelle Eberhardt va parcourir les immenses étendues sahariennes, à la manière des soldats bédouins , en route pour le sud constantinois.«A la place parlait et vivait un jeune musulman, un étudiant allant à la découverte de l'Islam. Isabelle était devenue Mahmoud Saadi. Dans sa vie et dans ses récits ce sera dorénavant ce nom qu'elle utilisera, le nom d'un jeune taleb voyageant pour s'instruire et qui parfois, d'un geste brusque, repoussait son guennour en arrière, découvrant un crane carré tout bosselé et qu'elle faisait raser à la mode orientale »écrit Edmonde Charles-Roux dans «Nomade j'étais, les années africaines d'Isabelle Eberhardt ».


L'amour et le soufisme

Isabelle Eberhardt, sa voie et sa foi en l'Islam

Isabelle Eberhardt va faire une expérience intérieure dans la "zaouïa" de Kenadsa, confrérie où elle est reçue en tant que "taleb", c'est-à-dire étudiant, plus précisément "demandeur de savoir " ou "voyageur en quête de sens". Elle va y trouver ce vieil islam qui la fascine et qui va la conduire vers une forme de dépouillement et de contemplation. « Etre sain de corps, pur de toute souillure, après de grands bains d'eau fraîche, être simple et croire, n'avoir jamais douté, n'avoir jamais à lutter contre soi-même, attendre sans crainte et sans impatience l'heure inévitable de l'éternité… » !

En quittant Genève et en s'enfonçant de plus en plus au coeur du Sahara, Isabelle Eberhardt, née de père inconnu, déclarée « illégitime » à la naissance, va rompre définitivement avec l'Occident matérialiste et colonisateur. Elle va découvrir ces peuples du Sud qui seront les héros de ses écrits. Au contact de la population indigène, elle observe les gens, pose sur eux un regard d'une intense acuité, sans exotisme. Elle trouvera la réponse à sa problématique socio-psychique dans la culture et la religion musulmane. Ces musulmans- indigènes, Isabelle Eberhardt va non seulement prendre fait et cause pour eux contre les colonisateurs, mais elle va également les rejoindre dans son engagement spirituel. Ces êtres rejetés par la société colonisatrice, elle les suit dans leur vie, dans leur destin vers la mort, dans leur chemin vers Dieu.

Elle sillonne l'Algérie du Nord au Sud, d'Est en Ouest mais c'est à El Oued –dans le Sud- qu' Isabelle revient, rencontre Slimène Ehnni, l'homme de sa vie, un jeune «soldat indigène» de l'armée française en Afrique du Nord, s'y installe, se marie avec la Fatiha seulement, selon le rite musulman. L'union de l'Européenne et du spahi indigène fait scandale. L'armée française lui refuse le mariage civil, l'enjoignant de quitter l'Algérie, estimant que son mode de vie est un facteur de troubles, ses fréquentations de zaouïas suscitaient la méfiance des colonisateurs français ! Exilée à Marseille pendant un an, elle obtient enfin l'autorisation d'épouser civilement en octobre 1901, Slimène, grand, visage fin, teint sombre, une famille de spahis engagés depuis trois générations, le Français étant sa langue autant que l'Arabe. Isabelle d'origine russe, obtient la nationalité française et le couple rejoint l'Algérie en 1902.

Le repos au cimetière de Aïn Sefra

Isabelle Eberhardt, sa voie et sa foi en l'Islam

Calomniée, espionnée, raillée par les colons « l'étrangère, la scandaleuse», des jours, des nuits, guettant le retour de Slimène retenu à la caserne- des permissions rares- une promotion qui s'envole- un solde dérisoire, un semblant de toit- un gourbi à Ain-Sefra, une volonté farouche … ! Pour son spahi, la nomade met le pied à terre, s'assagit. finies les grandes chevauchées –Mahmoud Saadi redeviendra Isabelle, habillée, vivant comme les femmes du Sud. «… Peu importeraient la misère, réelle maintenant, et la vie cloîtrée parmi les femmes arabes… Bénie serait même la dépendance absolue où je me trouve désormais vis-à-vis de Slimène - qu'elle appelle Rouh' - mon âme… Mais ce qui me torture et me rend la vie à peine supportable, c'est la séparation d'avec lui et l'amère tristesse de ne pouvoir le voir que rarement, quelques instants furtifs.. ».

Slimène en permission, après une longue absence, le dernier jour passé ensemble. Aïn Safra fut en octobre 1904 le théâtre d'une grave inondation, la ville emportée. Isabelle, affaiblie par la maladie est retrouvée morte dans les ruines de sa maison. Trois années d'un amour incommensurable ! Enterrée selon le rituel musulman, au cimetière de Aïn Sefra, sa tombe est jusqu'à nos jours visitée. Isabelle n'avait que 27 ans. De la mort, elle a écrit : " Tout le grand charme poignant de la vie vient peut-être de la certitude absolue de la mort. Si les choses devaient durer, elles nous sembleraient indignes d'attachement. " (A l'ombre chaude de l'Islam)

De sa courte vie, elle en fit un long voyage « .. la fièvre d'errer me reprendra, que je m'en irai; oui, je sais que je suis encore bien loin de la sagesse des fakirs et des anachorètes musulmans… Au fond, cela serait la fin souhaitable quand la lassitude et le désenchantement viendront après des années- Finir dans la paix et le silence de quelque zaouïa du Sud, finir en récitant des oraisons extatiques, sans désirs ni regrets, en face des horizons splendides… !» Slimène, très affecté par la disparition, d'isabelle, ne lui survivra que trois ans.

Cent ans après sa mort, Isabelle Eberhardt reste un personnage fascinant. Une femme d'exception transcendée par une religion « l'Islam : « Ainsi, nomade et sans autre patrie que l'Islam…C'est bien la paix, le bonheur musulman- et qui sait ? peut-être bien la sagesse... »

Pour aller plus loin, en plus des nombreuses biographies, on peut consulter: Yasmina (1902), Le Major (1903), La Rivale (1904), Nouvelles algériennes (1905), Dans l'ombre chaude de l'islam (1906), Les Journaliers (1922) .

Mercredi 17 Mai 2006
 
Nacéra Hamouche
 
Voir le site d'information Saphirnews  :
 
http://www.saphirnews.com/Isabelle-Eberhardt,-sa-voie-et-sa-foi-en-l-Islam_a3226.html

Muhammad Asad Léopold Weiss

Muhammad Asad (né Leopold Weiss en juillet 1900 dans la ville de Lviv, maintenant en Ukraine, autrefois partie de l'empire d'Autriche-Hongrie, puis de la Pologne; mort en 1992) était un Juif converti à l'islam.

Asad descend d'une long lignée de rabbins, sauf son père qui était avocat. Il reçut une solide éducation religieuse, et connaissait bien l'hébreu et avait des notions d'araméen. Il a étudié le Talmud, la Mishna et la Gemara, et il a creusé les complexités de l'exégèse biblique, le Targum. Il amorce une carrière de journaliste, travaillant au principal quotidien de langue allemande de l'époque, le Frankfurter Zeitung.

En 1922 se produit un grand tournant dans sa vie. Invité par un oncle vivant en Palestine, il arrive à Jérusalem et y découvre le monde arabe. Fasciné par la culture, l'humanité, la "pureté" de ce monde, il se convertit à l'islam en 1926. Il a longuement voyagé dans le monde islamique. Il a été le témoin privilégié des mouvements de libération au vingtième siècle. Il a été proche du roi Abdel Aziz Ibn Saoud et ami du roi Fayçal d'Arabie saoudite.

Il a voyagé en Inde, où il a travaillé avec Muhammad Iqbal, pour imaginer un projet d'un état musulman indépendant en Inde, qui allait devenir le Pakistan. Asad est devenu le premier ambassadeur du Pakistan à l'ONU. À la fin de sa vie, il a vécu en Espagne et a vécu avec sa quatrième femme Paola Hameeda Asad jusqu'à sa mort.

Il a écrit plusieurs livres, le principal étant Le Chemin de la Mecque, qui raconte ses voyages en Orient et sa conversion à l'islam, ainsi que son avis sur le mouvement sioniste naissant.

La tradition manuscrite en écriture arabe