09.05.2008

Soliman Pacha (Süleyman Paşa ou Soliman Al Fransawi Pasha), de son vrai nom, Joseph Anthelme Sève

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Une figure lyonnaise
Joseph SÈVE
Canonnier de la marine et hussard de l'Empire
 devenu le généralissime de l'armée égyptienne

SOLIMAN PACHA                           

BIOGRAPHIE


Enfant de Lyon

La vie de Joseph Sève -qui sera appelé successivement : "Soliman Aga, Soliman Bey et Soliman Pacha"- est un roman. Roman d'amour quand il enlève en Grèce la femme d'un marchand, roman d'aventure quand il bataille à travers l'Europe et la Russie avec les hussards de l'empire napoléonien, ou en Grèce, en Palestine et en Syrie, avec les troupes de la nouvelle armée égyptienne dont il assure la formation et plus tard le commandement. Mais aventure aussi, lorsqu'il organise et administre les contrées qu'il soumet, ou remplit les missions que lui confie Méhémet Ali au service duquel il s'est mis. Tous ceux qui l'ont rencontré, ont raconté ses exploits ou l'ont décrit, tous ont reconnu ses capacités d'organisateur, son intelligence, sa volonté sans faille dans l'action.
Quelle magnifique destinée pour cet enfant de Lyon, fils d'un tondeur de drap marié à une brodeuse, petit fils d'un paysan du Bugey et d'un meunier caladois. Une vie d'aventure que sa naissance ne pouvait laisser prévoir, son père, dont il était le premier fils, attendant de lui qu'il prit sa succession.
Les questions se posent dès sa naissance. Où est-il né et quand ?
A Fontaines Saint Martin, village au nord de Lyon, au moulin des Prolières dont son grand père maternel Juillet était propriétaire, village où, dit-on, il est né le dimanche 11 mai 1788 ?

Ou bien, à Lyon, comme l'atteste le registre paroissial où sont consignés baptêmes, mariages et sépultures, registre signé du vicaire Perrin le "19 may 1788", et sur lequel est mentionné "né avant hier quay st clair", soit le samedi 17 mai 1788 ?
La première version l'attache aux saint-martinois ; la seconde, appuyée sur un document, conforte les dires des historiens.

Remarquons cependant qu'en cette période de l'histoire, il est peu probable qu'on ait attendu plus d'une semaine pour le faire baptiser. Ce n'était pas dans les usages d'alors.

acte de baptême de Joseph Sève 1788
extrait du registre paroissial de l'église Saint Saturnin à Lyon , page 68, n°274 : "joseph fils d'Anthelme Seve tondeur de draps et de Antoinette juillet sa femme, né avant hier quay st clair a été baptisé par moi vic. souss. ce 19 May 1788. Ont été parrain joseph Millo md limonadier, et marraine Marie Magdeleine Danguin femme Brun qui ont signé avec le père"  Signatures : Marie Madellaine  Danguin, Joseph Millo, Seve, Fournet, Perrin vic.


Antoinette Juillet, mère de Joseph Sève/Soliman PachaSon père, Anthelme (1754-1832), originaire de Lhuis (Ain), était fils de François Sevoz,laboureur marié à Catherine Baudet. Il avait quitté sa famille pour apprendre le métier de chapelier dans un village voisin, Lagnieu. Dans les années 1780, il allait se retrouver à Lyon, où il se maria en novembre 1786. C'est dans cette période que son patronyme savoyard "Sevoz" se francisa en "Sève". Sa mère,  Antoinette Juillet (1765-1814), était née à Lyon, fille du meunier Louis Juillet et de Antoinette Desargues.
  (cliché de droite : reproduction d'un portrait-main d'Antoinette Juillet. Portrait donné  par Louise(1790-1874), épouse Alday, soeur cadette de Joseph Sève/Soliman Pacha, aux petits enfants de sa tante Françoise Juillet, épouse Gubian de Monteiller.Document détenu aujourd'hui par un descendant direct de Françoise Juillet.)  
Joseph fut le deuxième enfant d'une famille de six ; il avait pour frères et soeurs, dans l'ordre de naissance : l'aînée Antoinette (1787), puis Jeanne (1789), Louise (1790), Louis (1791) et le benjamin Jean Baptiste (1793), souvent oublié.
La tradition orale veut qu'Anthelme et Antoinette, pour la sécurité de leurs enfants, les aient confiés aux grands parents à Fontaines Saint Martin, pendant les premières années qui suivirent la Révolution ; à Lyon où ils résidaient, ces années furent en effet troublées.


Et l'aventure commença

A cette période de la vie de Joseph : la transition de l'enfance à l'adolescence, les éléments sont confus. On sait que l'école n'était pas son fort, qu'il était turbulent, indiscipliné...  Mais c'était un garçon solide et fort. A l'époque révolutionnaire, où les prêtres enseignants se terraient, l'école buissonnière était fréquente ; les années passées avec les grands parents ont marqué le caractère de Joseph, un peu livré à lui-même. Il s'affirma auprès de ses camarades du village comme un chef.
Son père souhaitait le voir s'intéresser à ses affaires. Rien n'y fit.
Aimé Vingtrinier, dans son livre  : "Soliman Pacha..."
(
voir Bibliographie), relate :"Ce fut le 25 septembre 1799, 2 vendémiaire an VII, que l'engagement fut signé. Joseph fut embarqué, à Toulon, à bord de la frégate leMuiron, comme aspirant de marine. Son engagement était une punition... Joseph était âgé de onze ans, quatre mois et neuf jours quand un si grand changement fut apporté dans sa vie...".
Rude décision pour un enfant de son âge !       
Bien que semblant être tout à fait véridique en consultant les archives, cette première version est controversée par le Général Mondain qui écrit : "... il prêtât l'oreille de bonne heure aux chants de sirènes des sergents recruteurs. L'un d'eux «travaillait» à Lyon au bénéfice du 2ème Régiment d'Artillerie de Marine qui avait dans la ville un dépôt et une école de recrue. C'est donc tout naturellement au titre de ce régiment que le jeune homme contracta, avec l'autorisation paternelle, un engagement de 10 ans, le 3 vendémiaire an VII (25 septembre 1803). Grâce à son imposante carrure, à la falsification de son acte de naissance, et à un changement de prénom, son enrôlement eut lieu sans difficulté. Joseph Sève n'avait effectivement que 15 ans, mais Claude Sève en avait 18, âge minimum alors exigé. Le voici donc Aspirant canonnier..." Il est effectivement embarqué sur la frégate "le Muiron".
Les états des services du Ministère de la Défense donnent comme réelle l'entrée au service du 2 vendémiaire an VII mais les faits rapportés par le Général Mondain paraissent plus proches de la vérité. Il y a cependant des éléments qui ont pu prêter à confusion, lorsqu'on rapproche l'âge de 10 ans, âge d'engagement, avec l'engagement "de 10 ans" dans l'Artillerie de Marine, et, dans les deux cas, la tricherie sur l'âge et l'embarquement sur le même navire : "Le Muiron".
Fut-il présent à la bataille navale de Trafalgar, le 21 octobre 1805, et blessé d'un coup de hache d'abordage ? Sur son état des services, une blessure est  bien portée à cette date, sur trois pièces différentes : un état des services daté du 6/9/1815, un autre du 25/12/1818,  enfin un relevé des services non daté, mais relativement récent. S'agit-il  d'une confusion ou d'une erreur ? Joseph aurait été blessé au cours d'une rixe, mais beaucoup plus tard, rixe qui aurait motivé son hospitalisation à l'hôpital maritime de Toulon. Caporal, il est cassé de son grade, à la suite de cet incident. Il profite d'une corvée à terre pour s'enfuir. Pourquoi a-t-il déserté soudain la marine ? De quelles protections a-t-il bénéficié ? Que d'interrogations ? La seule explication plausible retenue par le Général Mondain est que "Sève eut été amené à voler au secours d'un officier français
[le comte de Ségur, semble-t-il],qu'il ne connaissait sans doute pas, au cours d'une rixe ou d'une tentative d'attentat...". Il semblerait alors que cet officier eut par la suite le soin et le pouvoir de le protéger. Quoi qu'il en soit, cette désertion, bien réelle, est absente de tout document. Mais elle n'enlève pas à Joseph son esprit d'aventure et son besoin d'action.
Sur recommandation, il s'engageait, sans attendre, sous l'identité de Anthelme-Joseph, dans un régiment de hussards de l'armée d'Italie et participait aux campagnes napoléoniennes : Italie, Allemagne et Russie (1812-1813). Il eut son cheval tué sous lui à la Bérézina
(voir État de services).
Sa mère Antoinette décédait en mai 1814, un mois après la première abdication de l'Empereur Napoléon. Il semblerait que Joseph fut à Lyon à cette date.
Il rejoignit l'Empereur pour les "Cent jours"  en 1815 et fut fait lieutenant pendant cette période. Il fut présent à la bataille de Waterloo, sous les ordres de Grouchy, dont il était officier d'état-major.
Au cours des campagnes napoléoniennes, il se distingua par divers actes de bravoure et fut blessé à plusieurs reprises.
Après le départ de Napoléon à Sainte Hélène, la Restauration -Louis XVIII- ne lui apporta rien de bon. Il démissionna de l'armée, reprit sa démission, demanda "la jouissance de la demi-solde...", sollicita  de ses supérieurs l'autorisation de se marier. Il prit à bail une ferme, se lança dans le commerce de location de chevaux et voitures. Il eut des ennuis avec son propriétaire qui l'expulsa. Il fit des dettes ... Enfin un jour après avoir liquidé ses quelques biens, il partit pour Lyon accompagné d'une jeune modiste, Eulalie Virginie Champy. Mais la famille ne réserva pas à cette fiancée l'accueil que Joseph attendait. Il trouva alors dans la fuite le remède à sa situation et partit s'installer à Milan comme représentant d'une maison de commerce lyonnaise.

L'entrée dans l'Histoire


photo de Soliman Pacha faite par Nadar vers 1850Mais le hussard qu'il était n'avait pas l'entregent nécessaire à la négociation commerciale et une fois de plus une fuite, en Égypte cette fois-ci  -sans référence à la Bible- résolut son problème. Il se présenta, sur la recommandation du Comte de Ségur, comme Colonel Sève, à Méhémet Ali, alors vice-roi. Celui-ci voulait créer une armée et une flotte. Il le plaça, pour cette mission, aux côtés de son fils Ibrahim.
(cliché à gauche :  portrait-photo fait par Nadar (Félix Tournachon), vers 1850)
Avec l'énergie et l'ardeur dont il était coutumier, Joseph Sève s'employa alors à instruire un nouveau corps d'officiers et à construire l'armée égyptienne.
Grâce à une flotte bien équipée, cette armée nouvelle, commandée par Ibrahim, conseillé par Soliman Bey, va se retrouver en Grèce (1824-31), pour affronter les turcs qui se retireront vers les Dardanelles. Elle conquérra le Péloponèse. Puis, après avoir été décimée par le choléra et s'être retirée à son tour,  elle s'élancera, en 1832, dans une campagne contre le Pacha d'Acre en Palestine. Elle investira Alep et remportera la victoire de Konia. Enfin en 1839 ce sera la victoire de Nezib sur les troupes turques, victoire capitale qui fut un tournant dans l'histoire de l'Égypte.
Au fur et à mesure des années, Joseph Sève se convertit à l'Islam, prit le nom de Soliman.
Il épousa Sidi Maria Myriam Hanem appelée "la Grecque" qu'il avait enlevée à un commerçant du Péloponèse. Elle lui donna trois enfants : deux filles, Nazli, l'aînée, grand mère de la reine Nazli mère du roi Farouk, Aasma et un garçon Mahadi, selon un arbre généalogique que l'on trouve dans la rubrique Internet. Mais à ce propos existe une autre version dont fait état A. Vingtrinier dans un ouvrage cité
(voir Bibliographie) où l'on peut lire le texte d'une lettre de Joseph Sève à son beau-frère Louis Alday :"...J'ai quatre enfants, trois filles et un fils. L'aînée de mes filles est mariée à Murat-Bey, colonel d'artillerie que tu as connu à mon passage à Lyon en 54 ; elle s'appelle Zohra. Ma seconde fille est mariée à Shérif-Pacha, ministre des Affaires Étrangères d'Égypte. Ma fille s'appelle Mazlé ; elle est mère d'un garçon ; par conséquent je suis grand père. Mon fils, Skander-Bey, est dans l'artillerie. Dans peu il doit passer capitaine. Ma dernière fille Hasma, âgée de 10 ans...".
Il fut  élevé à la dignité d'Aga, puis Bey, enfin Pacha.
Soliman Pacha veilla toujours à la bonne organisation et au développement de l'armée égyptienne dont il fut fait généralissime en 1833.
Il revint en France à la fin 1845, accompagnant Ibrahim, venu en cure à Vernet-les-Bains. Ils allaient ensuite, tous les deux, se rendre à Paris, sur l'invitation du roi Louis-Philippe. Par ordonnance du 27 juillet 1846, Soliman Pacha est fait, par le roi Louis Philippe, grand officier dans l'ordre de la Légion d'Honneur à titre étranger. Il suivit ensuite Ibrahim en Angleterre, et au retour traversa la France pour revoir sa famille à Lyon et particulièrement sa sœur, Louise, mariée à un musicien, Etienne Auguste Alday. Il alla, au cimetière de Loyasse, s'incliner sur la tombe de ses parents, sa mère décédée en 1814 et son père en 1832.
Après les décès d'Ibrahim en 1848 et de Méhemet Ali quelques mois plus tard, c'est le petit fils de ce dernier, Abbas, qui succéda. Il  mena une politique tout à fait différente de celle de son grand père, s'alliant aux turcs,  et dût, malgré lui, conserver à Soliman Pacha ses prérogatives et son rang. A son tour Abbas s'éteignit, et Saïd-Pacha, fils d'Ibrahim succéda.
"L'avènement du nouveau Vice-Roi marque la fin du régime rétrograde de son prédécesseur
[Abbas]", écrit le général Mondain. "Ouvert aux idées européennes, celui-ci oriente de nouveau l'Egypte dans la direction indiquée par son grand père [Méhémet Ali] et suivie par son père [Ibrahim]...". Soliman retrouva alors totalement sa place et put exercer sans entrave ses fonctions.
Il devait revenir en France en 1854, mais on n'a aucune information sur ce voyage, si ce n'est sa mention dans ce courrier à son beau-frère, cité plus haut.
Il s'éteignit au Caire le 12 mars 1860, terrassé par une crise de rhumatisme aigu. Il fut inhumé dans un mausolée, qu'on peut voir dans le quartier dit "Vieux Caire", érigé sur ordre de son gendre Mohamed Pacha Cherif, à la demande de son épouse Myriam qui, elle, devait décéder bien plus tard, en 1896.

Son œuvre sera reconnue en Égypte. Grâce à son arrière petite fille, la reine Nazli,épouse de Fouad 1er et mère du roi Farouk 1er , il sera rappelé au souvenir des égyptiens et mis au rang des personnages historiques de l'Egypte. Il aura une avenue à son nom "Soliman Pacha" au Caire et une place : "Midan Soliman Pacha", aujourd'hui "Talaat'arb", au centre de laquelle on trouvait, avant 1952, sa statue en pied. Aujourd'hui, suite à la proclamation de la République,  celle-ci est visible au  musée de l'Armée au Caire (
dans l'enceinte de la Citadelle de Salah El Din) et les avenue et place rebaptisées.
Mais il ne sera pas oublié des Cairotes qui désignent, encore et souvent, ces lieux par leur ancienne dénomination   

Il a aujourd'hui, en Égypte, une nombreuse descendance. Celle qui touche à la branche royale se trouve en Suisse où vivent les enfants de Farouk 1er : Fouad II, et ses trois soeurs, Fawzia, Feryal et Fadia                                                 

Buste de Soliman Pacha à la Préfecture de Lyon
A Lyon, son souvenir est rappelé par la rue du Général Sève qui prend naissance rue Pouteau, sur la colline de la Croix-Rousse dans le 1er arrondissement.
On peut admirer son buste
(cliché à gauche) dans un couloir de la Préfecture du Rhône. On en trouve d'autres : un dans les réserves du Musée Saint Pierre, place des Terreaux  à Lyon, qui, autrefois, ornait la mairie du 5ème et un à la mairie de Lhuis (Ain).
Mais à Lyon, il semble plutôt méconnu ; il ne figure pas comme une personnalité marquante, sa vie s'étant déroulée hors de France, son pays natal. Il est vrai que de son départ en 1819 jusqu'à son décès en 1860, il ne s'était manifesté que deux fois à Lyon en 1846 et 1854, encore avec beaucoup de discrétion ! Quelle raison avait-il pour cela ? Sa notoriété est naturellement plus étendue en Égypte où son passage a marqué la vie du pays, où vit encore sa nombreuse descendance, où son souvenir a un caractère historique, même après les changements importants survenus dans les années 1952 et suivantes.

Les lyonnais finiront-ils par inscrire dans leur histoire le nom de Joseph Sève, lié à celui de Soliman Pacha qui fit sa gloire en Égypte ? Et pourquoi la plaque de rue du 1er arrondissement de Lyon ne porterait-elle pas une mention plus explicite que : "Rue du Général Séve" ? Presqu'anonyme !

                                 Mais ... :"
Proposition de plaque signalétique de rue "

A moins que la Mairie de Lyon ne veuille, dans une démarche diplomatique et dans des conditions à définir, demander au Gouvernement du Caire de lui céder cette statue afin qu'elle soit dressée sur une place de la ville pour célébrer, mieux qu'une simple plaque, un de ses illustres enfants.

En elle-même cette idée n'est pas nouvelle.
Voici ce qu'écrivait le journal "LYON SOIR"début 1938
(voir bibliographie presse quotidienne), au moment du mariage de Farouk 1er, dans un article signé M.B. :
"... Il est question d'ériger sur une place de Lyon un monument à Joseph Sève. Ce monument comporterait une stèle de marbre supportant le buste du grand lyonnais, peut-être celui qui orne un des vestibules de la Préfecture.
"Le monument serait placé soit sur une pelouse du Parc, soit au milieu d'une des places de Lyon (place Edgar Quinet), soit au Jardin des Plantes.
"... Il y aurait là une belle manifestation d'amitié franco-égyptienne et un hommage rendu à un lyonnais dont la carrière agitée peut-être comparée à celle de notre compatriote le Major Martin."

On suggérait alors pour l'inauguration une invitation au roi Farouk 1er.
Mais de l'idée à la réalisation, le chemin est long. Il semble que les évènements qui précédèrent la 2ème guerre mondiale, comme ceux qui l'ont suivie, notamment la proclamation d'une république en Egypte, aient quelque peu bousculé ce projet qui finalement ne vit jamais le jour. Pourquoi ne pas lui redonner vie aujourd'hui ?

Mais la ville de Lyon n'est pas seule. La commune de Fontaines Saint Martin
(voir bibliographie), proche de Lyon, envisage de conserver, sous une forme à définir, le souvenir de l'illustre personnage. La mère de Joseph, Antoinette Juillet, née à Lyon, fille du meunier local, Louis Juillet, avait ses attaches dans ce village. Joseph y vécut une partie de son enfance, sous la garde de ses grands parents maternels.

Jacques-François de Menou, baron de Boussay, AbdAllah Menou

Jacques-François de Menou, baron de Boussay, né à Boussay le 3 septembre 1750, décédé à Venise le 13 août 1810, était un général français.

Sommaire

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Biographie [modifier]

D'une ancienne famille, il entra de bonne heure dans la carrière des armes ; il était déjà maréchal de camp en 1789, lorsqu'il fut député de la noblesse du bailliage de Touraine aux États généraux en 1789 ; il se rallie à la Révolution. Nommé secrétaire en décembre et président le 31 mars 1790. Membre du comité diplomatique, employé après la session comme maréchal de camp à Paris, puis à l'armée de l'Ouest.

Il combat en Vendée en 1793. Commandant des sections de Paris au 1er prairial an III (20 mai 1795), il força le faubourg Saint-Antoine à capituler. Général en chef de l'armée de l'intérieur, dénoncé comme traître, mis en jugement et acquitté en 1795.

En 1798, il commande l'une des cinq divisions de l'armée d'Orient lors de la campagne d'Égypte. Général de division à l'armée d'Égypte, il y montra beaucoup de valeur, épousa une riche musulmane et se convertit à l'islam[1] et prend le nom d'Abdallah.

Après l'assassinat de Jean-Baptiste Kléber, il lui succède à la tête de l'Égypte comme général en chef[2].

Menou, loin d'égaler le grand général aimé de ses hommes qu'était Kléber, ne fut pas du tout soutenu par les autres officiers. Il faut dire que Menou, méprisé par ses hommes, commit bévue sur bévue (il n'hésita pas, par exemple, à prénommer son fils du prénom de l'assassin de Kléber peu après la mort de ce dernier).

Le 21 mars 1801, il prend la tête du corps expéditionnaire français lors d'une ultime bataille à Aboukir pour repousser le débarquement anglais qui se soldera par une défaite. Après cette bataille, il se retire à Alexandrie, où il capitule le 1er août.

Quoi qu'il en soit, il fallut évacuer l'Égypte. Appelé au Tribunat en 1802, administrateur du Piémont, gouverneur de la Toscane en 1805, et enfin gouverneur de Venise.

Rappelé en France le 23 juillet 1810, il mourut à la villa Corneso, près de Mestre (Italie) le 13 août 1810.

Le nom du général Menou est inscrit sur l'arc de triomphe de l'Étoile, côté Sud.

État de service [modifier]

Décorations, titres, honneurs [modifier]

Notes [modifier]

Jacques François Menou
Jacques François Menou
  1. Le général Menou était très-instruit, bon administrateur, intègre. Il s'était fait musulman, ce qui était assez ridicule, mais fort agréable au pays ; on était en doute sur ses talents militaires ; on savait qu'il était extrêmement brave, il s'était bien comporté dans la Vendée et à l'assaut d'Alexandrie. Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène.
  2. . Après la mort de Kléber, l'Égypte ne fut plus qu'un champ d'intrigues ; la force, et le courage des Français restèrent les mêmes ; mais l'emploi ou la direction qu'en fit le général ne ressemblèrent plus à rien. Menou était tout à fait incapable ; les Anglais vinrent l'attaquer avec 20 000 hommes ; il avait des forces beaucoup plus nombreuses et le moral des deux armées ne pouvait pas se comparer. Par un aveuglement inconcevable, Menou se hâta de disperser toutes les troupes, dès qu'il apprit que les Anglais paraissaient ; ceux-ci se présentèrent en masse et ne furent attaqués qu'en détail. (Las Cases, Mémorial).

Source partielle [modifier]

« Jacques François Menou », dans Charles Mullié, Biographie des célébrités militaires des armées de terre et de mer de 1789 à 1850, 1852 [détail édition](Wikisource)

07.05.2008

Réseaux maçonniques et para-maçonniques des officiers de la Grande Armée engagés dans les mouvements nationaux et libéraux

Réseaux maçonniques et para-maçonniques des officiers de la Grande Armée engagés dans les mouvements nationaux et libéraux

Walter Bruyère-Ostells

Résumé

De nombreux officiers napoléoniens participent aux mouvements nationaux et libéraux après 1815. Leur enrôlement dans les mouvements de l’aire méditerranéenne (Italie, Espagne, Grèce) passe souvent par des réseaux clandestins. La maçonnerie semble rester une forme de sociabilité parmi les vétérans engagés (Les Enfants de Sparte et d’Athènes en Grèce) mais sa neutralité politique empêche l’ordre de devenir une filière d’engagement. Ceci pousse les officiers vers des rites politisés (Chevaliers du Temple par exemple) et surtout vers les sociétés secrètes. Le rôle de ces dernières est réel (Fédérés en Piémont) mais dépourvu d’unité. Certains essaient d’unir ces sociétés au niveau européen. Buonarroti fait de l’appartenance aux Sublimes Maîtres Parfaits un label de radicalité. Pepe dirige la charbonnerie. Comme Buonarroti, jamais Pepe ne parvient à créer un véritable réseau libéral européen.

Abstract

Numerous Napoleonic officers take part in national and liberal actions after 1815. Their commitment in uprisings of Mediterranean area (Italy, Spain, Greece) comes in underground networks. Free masonry seems to stay a mind society among engaged officers (Sparte and Athens’ children in Greece). But freemasonry’s neutrality prevents her from becoming a network of commitment. That’s why officers join rites more politicized (Temple’s knights by example) and above all, secret societies. Their importance is real (Federated in Piedmont) but they don’t have any unity. Some people try to link these societies in Europe. Buonarroti makes membership of Sublime Perfect Masters into radical seal. Pepe manage carboneria. As Buonarroti, Pepe never reach to organize a real liberal netwok in Europe.

Index

Plan

Texte intégral

Le passage des anciens officiers de la Grande Armée vers les différents mouvements nationaux et libéraux se fait largement au sein de réseaux clandestins sous la Restauration. L’importance du rôle des sociétés secrètes est un poncif de l’historiographie. Or, la sociabilité maçonne était très ancrée au sein de la Grande Armée. En son sein, se créent apparemment des réseaux d’engagement ou, tout au moins, des sociétés secrètes de combat. Nous développons ici les résultats d’une thèse de doctorat qui s’appuie sur un échantillon prosopographique de 330 vétérans napoléoniens ; nous nous limitons au cadre méditerranéen des engagements libéraux (Espagne, Italie, Grèce).

La franc-maçonnerie serait un des lieux de sociabilité privilégiés par les opposants européens. Sert-elle de terreau pour la formation des idéaux libéraux sous la Restauration ? N’est-elle pas davantage un creuset de recrutement de combattants ? L’engagement carbonaro a davantage été pris en compte par l’historiographie. Souvent lié par les historiens à l’Italie et à la France, on voit cependant en Espagne son intervention. La charbonnerie n’est pas la seule société secrète repérée par les polices anti-libérales. Il faut mesurer leur rôle dans les processus d’enrôlement et les replacer dans le contexte de la maçonnerie. Deux cas de figures sont possibles : soit ils sont des réseaux secrets liés à l’institution ou alors liens entre maçons en rupture.

I - Officiers napoléoniens et sociabilité maçonnique libérale 

L’appartenance à la Grande Armée est gage d’entrée facilitée dans les réseaux mais la constitution de ces derniers doit surtout aux régiments de la Restauration. Lorsqu’un complot se noue, la propagande menée par de petits groupes d’officiers prestigieux en raison de leur passé impérial permet de faire basculer l’armée vers la révolution (Naples, Piémont) ou en tout cas de provoquer des conspirations dangereuses pour l’ordre établi (France).

A Naples en 1820, les officiers francs-maçons sont les protagonistes de la révolution. Les généraux Colleta1 et Pedrinelli, comme De Conciliis, sont des frères de longue date2. De Attelis se trouve sur les tableaux des principales loges fondées dans le royaume de Naples à l’arrivée des Français : la Constellation Napoléon, Joseph le Juste ou encore dans une loge en constitution dans le Rite Rectifié en 18113. Une pièce conservée aux archives d’Etat de Naples permet de savoir que Pepe, chef politique et militaire de la révolution, appartient à la loge d’Avellino en 18184. Le général Rossaroll est particulièrement zélé, puisqu’il accueille les travaux maçonniques chez lui pendant la période constitutionnelle5. Les francs-maçons représentent plus du tiers des vétérans impliqués.

Le lien entre maçonnerie et révolution est d’ailleurs suffisamment fort pour que la persécution des frères débute dès que les Autrichiens prennent le contrôle de Naples. Les maçons qui ont pu être arrêtés sont condamnés à mort et exécutés le 10 septembre 1823. A ces Napolitains, il faut ajouter les étrangers venus servir la révolution (le commandant français Persat6, les Polonais Faron et Schultz7). Tous deux ont servi dans la cavalerie polonaise sous l’Empire où la maçonnerie est très bien implantée. Napolitains et étrangers confondus, il est permis de penser que 13 des 29 vétérans napoléoniens de notre échantillon sont frères. La proportion est donc anormalement élevée par rapport aux chiffres observés dans les rangs de la Grande Armée en 1805 : 24 % des officiers de ligne et 29 % de ceux d’infanterie selon Jean-Luc Quoy-Bodin8.

Dans l’insurrection en Piémont en 1821, 9 des 66 vétérans de la Grande Armée engagés dans le mouvement constitutionnel sont incontestablement maçons. Alexandrie est l’un des centres maçonniques les plus actifs de toute la péninsule depuis la période impériale9. La ville est le centre d’une fraction du Grand Orient d’Italie, replié là à cause de l’occupation de Milan par les Autrichiens. A Alexandrie, la plupart des loges en activité en 1821 ont été créées sous l’Empire10. Certains officiers présents en 1821 ont été initiés sous l’Empire, comme Cunietty au sein de la loge la Bienfaisance11. L’un des chefs civils de la révolution à Alexandrie, Appiani, a également été membre de cette loge impériale12. Prina prend la direction du mouvement à Candia13 ; Ajmino est à la tête des insurgés d’Ivrea14. Le complot préparatoire de la révolution est monté par les milieux aristocratiques francs-maçons : Morozzo15, San Marzano16, ainsi que vraisemblablement Collegno et Moffa di Lisio17. Santa-Rosa, le dernier grand meneur et le seul non officier napoléonien, est également maçon.

L’influence de l’ordre peut paraître évident dans la mise en place des mouvements de 1820-21. Assiste-t-on à un mouvement préparé par la franc-maçonnerie ? L’absence de documents en faveur de cette thèse est un problème. On ne dispose pas de comptes-rendus de débats dans les ateliers en ce sens. Après l’échec des révolutions dans la péninsule, beaucoup d’officiers passent en Espagne pour échapper à la répression.

La présence maçonnique se repère dans la péninsule ibérique à partir des révolutions de 1820. 21 des 80 transfuges français, italiens ou polonais issus de la Grande Armée sont francs-maçons ; 2 autres maçons probables doivent être ajoutés. Lorsque les conditions le permettent, des ateliers maçonniques sont sans doute en activité dans les milieux des transfuges. Lorsque le piémontais Binaghi est arrêté en Espagne, on saisit sur lui un petit catéchisme franc-maçon de rite écossais18. Les militaires français transfuges et maçons sont partie prenante de l’ébullition libérale. Le général Fabvier est le plus célèbre de ces transfuges, attachons-nous donc plutôt à Vaudoncourt19. Il a conscience que la solidarité des révolutionnaires européens est la seule possibilité de triompher des conservateurs. Pour lui :

« jamais le besoin d’une ligue entre les peuples qui veulent recouvrer leur liberté, ne s’était faite autant sentir que pendant le double drame de Naples et du Piémont. A cette époque, l’apparition à Naples de 10 000 Espagnols aurait plus que probablement sauvé la liberté (…). Il fallait se mettre en rapport avec les patriotes français et leur offrir un point d’appui à l’est des Pyrénées. Je reçus bientôt de M. Dias de Moralès et au nom de ses collègues une réponse satisfaisante »20.

Pour ce franc-maçon21, l’institution à laquelle il appartient, par sa structure internationale et ses nombreux membres libéraux, est apte à organiser cette solidarité des peuples en lutte. Il semble avoir toujours utilisé la franc-maçonnerie comme un réseau de sociabilité22 :

« A Saint-Pétersbourg, la franc-maçonnerie où le général Guillaume [de Vaudoncourt23] tenait une position élevée lui ouvrit l’accès de la haute société et le mit à même de recueillir d’importants matériaux pour écrire la campagne de 1812 »24.

10 A la fin de l’Empire, Vaudoncourt est gardien des archives des Chevaliers d’Occident et cette fonction l’amène à entrer en contact avec de nombreux maçons britanniques25. On comprend mieux dès lors les appuis dont jouit le général français en exil à Londres ou en Suisse au début de la Restauration. En Espagne, il noue des contacts avec les maçons, à commencer par Riego. Dans la lutte interne de la maçonnerie en Espagne, dès qu’il apprend la naissance de la Communeria, il choisit ce parti car elle est la «seule qui pût consolider la cause de la liberté en Espagne »26. D’abord installé à Malaga, Vaudoncourt suit Riego durant deux ans avant de passer à Gibraltar, menacé par l’avancée française.

11 L’intense activité maçonnique parmi les transfuges français et italiens est bien décrite par la Notice sur les sociétés secrètes organisées en Espagne jusqu’en 1823 et sur celles de la Catalogne en particulier27. L’auteur parle de l’opposition entre Pepeistes et partisans de l’autre chef napolitain, De Attelis dans le recrutement des hommes qui débarquent et sont prêts à l’action. Beaucoup plus républicain, De Attelis n’obtient pas de régularisation du Grand Orient de France. A contrario, celui-ci accepte d’affilier une loge française autour d’anciens officiers de la Grande Armée, notamment l’ancien officier Chapuis reconverti en journaliste28. Certains révoltés de la Bidassoa et de Bilbao en font sans doute partie mais aucun nom n’est livré. Toutefois, ils ont un représentant à Barcelone, l’ex-officier de marine Reynaud29. Après l’échec espagnol, de nombreux officiers francs-maçons doivent une nouvelle fois fuir.

12 Le Grèce devient le nouveau refuge des combattants libéraux. Le philhellénisme est le seul mouvement où l’action de la maçonnerie institutionnelle est manifeste. A Perpignan, un rapport de police confirme que :

« la loge maçonnique l’Union à Perpignan a ouvert une souscription en faveur des Grecs, et qu’une commission qu’elle a nommée, parcourt la ville »30.

13 A Paris, en 1828, la loge de la Vertu et des Arts crée un Chant pour le départ des Français en Morée31. En fait, nombreuses sont les loges qui manifestent une solidarité morale ou financière avec les combattants de Grèce. L’appui maçonnique au philhellénisme gêne peu l’apolitisme déclaré du Grand Orient. Les ordres marginaux affichent une plus grande sympathie encore pour la cause grecque : Misraïm et surtout les Chevaliers du Temple. Le général Roche écrit une lettre au Grand maître du Temple le 7 avril 1827 (il est donc déjà en Grèce depuis plusieurs années) pour lui demander son admission32. Raybaud a également été reçu au sein de l’ordre lors d’un séjour en Europe entre deux périodes de combat philhellène. Il est reçu au convent de Paris le 17 mai 182633. Sa demande d’intégration indique un lien avec son désir de « combattre encore plus pour la délivrance d’un peuple illustre et malheureux »34. Dans l’esprit de Raybaud, appartenir à l’ordre du Temple semble un gage supplémentaire de philhellénisme. De plus, la pratique des travaux maçonniques est avérée parmi l’état-major de la troupe régulière de Fabvier (Les Enfants de Sparte et d’Athènes35), tant que les conditions militaires le permettent.

14 On repère ainsi une proportion anormalement élevée d’officiers napoléoniens francs-maçons parmi les hommes qui rejoignent les révolutions. Dans le même temps, l’institution maçonnique ne prend pas position en faveur du libéralisme sauf dans le cas grec : le cas du Grand Orient de France est très net. Ceci incite à penser que l’activisme réel développé par les vétérans napoléoniens maçons se fait davantage au sein de sociétés secrètes que de la maçonnerie elle-même.

II - Les sociétés para-maçonniques, lieu de sociabilité ou filières d’engagement ?

15 Les obédiences nationales ne poussent en aucune sorte à cette entrée dans les mouvements révolutionnaires ; c’est sans doute pourquoi on observe un foisonnement de sociétés secrètes plus politisées. Les frères les plus politisés se retrouvent au sein de sociétés paramaçonniques. Parmi elles, les Sublimes Maîtres Parfaits de Buonarroti semblent influer la révolution de Piémont et poursuivre leur action souterraine en France et en Espagne (Ajmino, Grandmesnil,…). Cependant, les sociabilités maçonniques libérales se sont construites à l’échelle des royaumes et leur absence d’entente (ou mésentente selon les cas) nuit au succès par l’éparpillement des forces libérales.

16 Les Fédérés ou Libres Italiens sont les principaux animateurs de la révolution piémontaise de 1821 avec les carbonari. Cette société est la parfaite illustration de réseaux nouveaux entre hommes issus de la maçonnerie. Elle défend l’indépendance par rapport aux Autrichiens et souhaitent une constitution (plutôt celle de France)36. Les Fédérés ne sont pas un réseau d’engagement massif d’anciens militaires napoléoniens maçons. Cette société secrète regroupe seulement un petit groupe de hauts aristocrates constitutionnels attachés à la maison de Savoie (Moffa di Lisio, Morozzo, San Marzano,…) ; il s’agit d’un réseau à très petite échelle. Ils ont servi sous Napoléon mais sont isolés de leurs anciens compagnons d’armes. Ils jouent plutôt le rôle de groupe de pression libéral face à une charbonnerie plus radicale. Dans l’exil comme dans l’éclatement de la révolution, le phénomène le plus manifeste est la dissociation de ces deux réseaux : Fédérés d’un côté, carbonari de l’autre. Lorsqu’il rejoint les débris de l’armée de Novare, Vaudoncourt observe :

« J’ai vécu au milieu de ses principaux chefs et il ne m’a jamais été possible de recueillir que des renseignements isolés, des désirs et des projets individuels. Jamais je n’ai pu découvrir, je ne dis pas un plan coordonné, il n’y en a jamais eu mais même l’idée première qui a fait naître les actes spontanés d’où est née la révolution. Cette révolution n’a pas été populaire, elle n’a même pas été militaire, dans le sens qu’il n’y ait eu un complot formé dans l’armée par la libre opinion de ses membres ; elle est partie de la Cour et, sinon de son trône, au moins de ses premières marches »37.

17 Vaudoncourt insiste ici sur la césure entre les Fédérés proches du trône et les éléments qu’il qualifie de militaires (groupe d’Alexandrie carbonaro). Pour lui, il n’y a pas de complot unique mais le déclenchement de la révolution serait l’effet de circonstances (« actes spontanés »).

18 Certains officiers napoléoniens sont également des agents des Sublimes Maîtres Parfaits (Ajmino, Prina38 ou Laneri)39. Les Sublimes Maîtres Parfaits est l’une des organisations nées de la volonté conspiratrice de Filippo Buonarroti, l’ancien compagnon de Babeuf. Les Sublimes Maîtres Parfaits sont réellement résolus à imposer leur hégémonie sur toutes les sociétés secrètes. En Espagne où toutes les associations sont représentées par le biais des transfuges italiens et français, un rapport semble indiquer l’action souterraine de Buonarroti. Une société nouvelle apparaît parmi les membres de celles déjà existantes. Elle fait passer des mots d’ordre révolutionnaires d’une région à l’autre de l’Europe par les différentes associations passées dans son giron. Elle couvre ainsi l’Espagne, la France et l’Italie en 1824. Cette création est peut-être dûe aux Sublimes Maîtres Parfaits ; l’auteur du rapport en situe la tête à Genève (« la Haute vente de Genève »)40.

19 Sans accréditer cette théorie, force est de constater les efforts de Buonarroti, en concurrence avec Pepe (plus modéré politiquement), pour coordonner sous ses ordres les révolutions européennes. En 1820, le Grand Firmament, qu’il dirige, émet un décret qui donne pour but à l’association d’appuyer les différents mouvements libéraux européens41. Parmi les ramifications que Buonarroti essaient de donner à sa société, certaines sont dirigées ou comptent des officiers napoléoniens. En Espagne, Grandmesnil est ainsi perçu comme le propagateur du Grand Firmament de l’Adelphie42, autre nom donné souvent à l’ordre créé par Buonarroti. On n’a aucune trace de l’initiation de Grandmesnil aux Sublimes Maîtres Parfaits. Il a appartenu à d’autres sociétés secrètes radicales. Le comte Linati de Parme est dans le même cas de figure43. Le représentant lyonnais de Buonarroti est également un ancien officier d’Empire, Gusiana. Comme Grandmesnil et Linati, il est membre d’autres réseaux clandestins44. Si la tactique de Buonarroti est de superviser l’action de toutes les sociétés secrètes, on peut rester dubitatif sur l’accomplissement de son objectif. A propos des conspirateurs français, Alan Spitzer a fait remarquer que le vieux révolutionnaire n’a jamais eu de prise réelle sur les chefs parisiens, auprès desquels il a aussi envoyé un émissaire, Follen45.

20 Buonarroti ne construit pas un réel réseau structuré avec des loges en activité. Il est plus plausible de concevoir une initiation de certains, comme Grandmesnil, Linati ou des Piémontais, par proximité politique. Au-delà du cercle restreint des proches de Buonarroti46, l’appartenance aux Sublimes Maîtres Parfaits deviendrait un « label » supplémentaire pour affirmer sa radicalité politique. Il marquerait la volonté de conspirer et de combattre pour obtenir l’indépendance des peuples et des régimes républicains (voire de type socialiste)47. Son objectif principal est l’unité italienne, comme le prouvent les papiers saisis sur Andryane48.

21 Le témoignage d’Andryane permet aussi d’étayer l’idée que les groupes clandestins radicaux sont juxtaposés et qu’ils ne se subordonnent pas aux Philadelphes. Le jeune émissaire résume ainsi ses missions en France en 1822 : « [elles] demeurèrent infructueuses parce qu’il y avait alors (…) trop d’intérêts divers et trop de désunions dans les différents partis contraires aux Bourbons »49. Cette année 1822 marque un recul des Sublimes Maîtres Parfaits en Italie également. Andryane ajoute qu’un vieux conspirateur italien rencontré à son arrivée dans la péninsule transalpine lui confie que :

« A l’exception de la Romagne et de quelques cantons du royaume de Naples, il n’y a pas un coin de l’Italie où vous trouverez à réunir six individus face à face pour parler d’association »50.

22 Cette réaction prouve, à posteriori, que les membres des associations clandestines sont les hommes des révolutions de 1821, désormais transfuges en Espagne. Certains se sont réfugiés en Suisse, en France ou à Londres. Un jeune exalté, contacté par Andryane, à Lugano n’a qu’un commentaire à lui faire : « Combien je regrette de n’être pas déjà dans la légion du brave colonel Olini »51. Dans le centre de l’Italie, où les Sublimes Maîtres Parfaits n’ont pas été décapités par l’avortement des révolutions, les procès dirigés par le cardinal Rivarola qui affaiblissent la société de Buonarroti en 1822-2352. Après l’échec de l’Espagne libérale, les Philadelphes sont, comme toutes les sociétés secrètes, réprimés. Toutefois, ils conservent une certaine influence. En 1830, le complot des officiers napoléoniens, sous la conduite du colonel Regis (déjà présent en Piémont en 1821) depuis Lyon, est coordonné par Bianco di San Jorioz53.

23 En Italie, on trouve des tracts buonarrotiens sur des insurgés de 1831. L’influence de Buonarroti s’exerce désormais sur la Jeune Italie naissante. Comme l’a décrit le général Ramorino pour le complot de 1834 en Savoie, Mazzini est conseillé militairement par Bianco di San Jorioz et par l’officier napoléonien, Antonini54. A travers ces deux personnages, on assiste au passage de relais dans les sociétés secrètes des générations d’officiers de la Grande Armée à la génération suivante.

24 Pepe est le second personnage à tenter d’unifier les réseaux d’opposition européens. La société des Frères Constitutionnels d’Europe est créée par le général napolitain  à Madrid. Il s’agit d’une société paramaçonnique de combat pour la propagation des régimes libéraux. L’échec napolitain face aux troupes de la Sainte-Alliance et la mauvaise coordination avec les sociétés secrètes du Piémont ont amené Pepe à considérer la lutte libérale comme un combat à l’échelle européenne. L’idée est de coordonner les efforts des frères les plus libéraux de chaque maçonnerie nationale à travers cette société politique. Chef politique et militaire à Naples, Pepe a noué des contacts avec de nombreuses personnalités mais ces relations sont demeurées informelles. Le brassage de révolutionnaires réfugiés en Espagne l’amène à formaliser ses liens internationaux dans cette société.

25 Lui-même concède que la tentative demeure au stade de velléités. Le général Ballesteros et des députés des Cortès acceptent d’en faire partie ; Pepe affirme que Pisa en est également membre55. L’initiative ne semble pas suivie de beaucoup de soutien de la part du gouvernement espagnol. Cette société aurait pu être un centre de recrutement pour la cause ; « elle ne le devient pas par défiance du pouvoir espagnol »56. Le général napolitain se heurte aux mêmes difficultés lorsqu’il essaie de poursuivre son projet à Londres :

« Je ne perdais point de vue la société des Frères constitutionnels européens mais je m’aperçus, au bout de quelques temps, que c’était peine inutile. Une société secrète en Angleterre entre les hommes pensants paraît une chose contre nature. Le général sir Robert Wilson57 et le duc de Sussex voulurent en lire les statuts mais par pure curiosité (…). Ce fut la dernière tentative que je fis pour la propagande de la société à Londres »58.

26 Quelques temps plus tard, La Fayette adhère cependant59. Pepe renonce à son projet lors de son exil en Angleterre. Il a réalisé la complexité de l’entreprise d’unification des réseaux secrets européens. La clandestinité et les mouvements perpétuels des membres face à la surveillance policière rendent impossible la tenue régulière de travaux suivis dans la société. L’autorité de chaque « chapelle » clandestine déjà existantes ne se soumettrait pas sans doute de bon gré à Pepe. Sont significatives les divisions entre Anilleros et Communeros, la résistance de De Attelis à l’influence du même Pepe à son arrivée à Barcelone ou la mésentente apparue en Espagne entre Fabvier et Lallemand, tous deux francs-maçons. Ces clivages sont sous-tendus par les ambitions personnelles mais également par les lignes de fractures politiques. C’est pourquoi l’idée d’une société secrète européenne unifiée demeure à l’état de projet.

27 En Grèce, les sociétés secrètes sont nombreuses. Le mouvement pour l’indépendance s’est organisé à partir d’une société secrète, l’Hétairie60. Dans un mémoire sur l’action du colonel Fabvier, un de ses descendants proches (son petit-fils sans doute) insiste sur le dynamisme de l’Hétairie et affirme que les grands combattants européens, déjà membres de sociétés secrètes comme Fabvier, s’affilient61. Aucun élément ne permet de corroborer ses dires. La Grèce connaît, semble-t-il, le même foisonnement de cercles de sociabilité maçonniques que l’Italie. Il échappe cependant largement à notre connaissance. L’échantillon prosopographique permet un simple aperçu de la situation : les sociétaires de cercles clandestins sont 5 sur 16 (Collegno, Dentzel, Pisa, Raybaud, Russo)62. La proportion est donc plus importante encore qu’en Espagne, peut-être en raison de la proximité avec l’Italie. A Nauplie en 1831, les associations comme la Société d’Hercule ou la Société de la Force n’acceptent que des hommes qui ont combattu pendant la guerre d’indépendance63.

28 Globalement, de 1820 à 1830, la multiplication des contacts, des croisements et parfois de double appartenance à ces sociétés explique l’impression de complot généralisé. Souvent les polices des monarchies restaurées sont persuadées de l’unicité de ces mouvements clandestins et ont d’autant plus tendance à concevoir cette unité que les cadres leur paraissent largement d’anciens compagnons d’armes : les officiers de la Grande Armée. Ainsi la police surveille-t-elle le colonel Fabvier après l’échec espagnol car il « appartient à la conspiration universelle »64.

29 Un rapport du 20 août 1823, rédigé à Milan, évoque un Grand Consistoire basé à Naples mais dont les ramifications seraient étendues à toute l’Italie et l’Europe. Parmi les noms cités, on voit toujours le colonel Fabvier pour la France aux côtés d’autres officiers, comme Dentzel par exemple, de Manuel ou de La Fayette. La tête de ce « complot » libéral européen, selon le rapport, est un autre vétéran des guerres napoléoniennes, le général Pepe65. L’auteur affirme qu’il s’appuie sur d’autres Napolitains, comme le général Rossaroll. Si la thèse d’une seule et unique société secrète maîtresse de tous les mouvements est irréaliste, il n’en reste pas moins vrai que différentes associations clandestines sont en action. La plus importante est la charbonnerie.

III - Les officiers napoléoniens, fers de lance des mouvements armés imputés à la charbonnerie

30 Elle est la seule société secrète à avoir essaimer dans toute l’Europe avec plus ou moins de succès. Son développement se fait cependant essentiellement à partir du royaume napolitain où elle résiste aux péripéties des révolutions au service de l’unité et du libéralisme. Le parcours d’un officier napoléonien illustre bien les choix des carbonari : Filippo Agresti. En 1814-15, jeune lieutenant, il s’engage pour suivre Murat dans ses campagnes. En 1820, il rejoint la révolution. Il continue à conspirer puisqu’en 1832, sous la menace d’une arrestation, il doit fuir le royaume de Naples. Chez ces carbonari66, le combat libéral et unitaire ne s’arrête pas. Ainsi, il est l’un des fondateurs de la société de l’Unité italienne en 1842 (dans l’aile libérale face aux mazziniens). Condamné à mort, il s’exile à nouveau mais revient à Naples et prend part aux émeutes pour faciliter l’entrée des garibaldiens en 186067. La société secrète a pour chef suprême le général Pepe, à partir de 1818. Cette année correspond à son retour en grâce auprès des Bourbons68. Pepe prend la tête de l’insurrection de 1820. La charbonnerie a préparé et organisé cette révolution sous ses ordres.

31  Un document carbonaro rédigé sous le régime constitutionnel atteste de la place de Pepe dans la mise en place de la révolution grâce à la société secrète69. Cette circulaire carbonique débute par un hommage à son chef :

« Nous décernons une pièce attestant de son ardeur au sénateur Guillaume Pepe, lieutenant général, organisateur et inspecteur général des milices, des troupes nationales et de la Garde de sécurité napolitaine. Il a été le fondateur de notre régénérescence politique et il en sera le défenseur unique et immortel »70.

32 Le rôle de la société secrète dans cette révolution est évident : nous ne y attarderons pas. Carascosa évoque 95 ventes dans la seule ville de Naples et porte le nombre supposé d’affidés à 28 000 environ71. L’échantillon des 29 officiers est significatif de la place de l’association secrète dans les rangs des hommes qui rejoignent la révolution : 16 vétérans napoléoniens appartiennent de façon certaine à la carboneria et 2 de façon probable. Une large majorité des anciens officiers de la Grande Armée sont membres de la société. La société secrète, cercle clandestin pour préparer le soulèvement, devient une institution pendant le régime constitutionnel. Les comptes-rendus des assemblées provinciales de la charbonnerie sont largement conservés72. La société passe ainsi au statut de lieu de sociabilité des libéraux présents dans le royaume napolitain. Persat nous livre les clés de son introduction dans les ventes : « Pour avoir la réputation d’être bon patriote à Naples, il fallait être carbonaro »73. Les vétérans étrangers de la Grande Armée semblent tous suivre son exemple : Faron74, Schultz75, Radonski. Pendant cette période, la carboneria est entre les mains des républicains, y compris les plus radicaux.

33 En Piémont, vieux centre de maçonnerie, Alexandrie est devenue le centre de la carboneria. La cité serait le siège de la Haute Vente piémontaise. Parmi les six officiers napoléoniens carbonari, quatre sont signataires de la première proclamation de la Junte provisoire : Ansaldi, Palma, Baronis et Rattazi. Ils sont les principaux chefs du soulèvement à côté de Bianco di San Jorioz et de l’avocat carbonaro, Appiani76. A Alexandrie, à Turin ou en Savoie sous Pacchiarotti, les officiers sont élus après les prises de citadelles, par opposition aux régiments sous les ordres des Fédérés77