11.05.2008
Les Allemands du Kazakhstan: retour dans la Urheimat ou "Patrie historique"
Les Allemands du Kazakhstan: retour dans la Urheimat ou "Patrie historique"
Par Bakyt ALICHEVA-HIMY
Le 01/04/2008
Répondant à l’invitation de Catherine II à venir s’installer sur les rives de la Volga, quelques dizaines de milliers d’Allemands, devenus plus de deux millions un siècle plus tard, pénétrèrent en Asie centrale, sur le territoire de l’actuel Kazakhstan principalement. Aujourd’hui leurs descendants russifiés font la route en sens inverse, vers ce qu’ils appellent leur «patrie historique». Ces Allemands, qui ont conservé tant bien que mal certains aspects de germanité se sentent d’autant plus «allemands» que cette nationalité était mentionnée sur leur passeport soviétique. Aujourd’hui elle leur permet d’émigrer vers l’«eldorado» européen. Mais ces Allemands y sont en réalité surtout perçus comme des Russes d’origine allemande. Alors, vrais «Allemands» de retour ou seulement Russes d’origine allemande?
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En 1762-63, les célèbres édits de Catherine II encouragèrent les étrangers à venir peupler les rives de la moyenne Volga, restées vierges depuis leur arrachement aux Tatars au XVIe siècle. Cette politique aboutit à créer deux types de peuplement dotés d’une forte identité germanique: une zone de peuplement dense, étendu et homogène, sur la Volga, dans la région de Saratov (les Allemands de la Volga – die Wolga-Deutschen), et une série de colonies isolées en Ukraine, en Volhynie, en Bessarabie, en Transcaucasie et aux environs de Saint-Pétersbourg.
L’expansion germanique au-delà de l’Oural débuta ensuite au XIXe siècle, et s’effectua en plusieurs vagues jusqu’en 1917. La première date des années 1860, lorsque les Allemands de Russie prirent, en quête de terre, le chemin de l’Asie centrale avec les serfs russes affranchis. Cette migration revêtit un caractère massif au cours des années 1870 suite aux réformes d’Alexandre II, destinées à harmoniser les statuts juridiques des populations de Russie. Elles visaient à faire de ces colons étrangers des citoyens russes à part entière, notamment en les astreignant aux lois sur la conscription de 1874. Dispensés jusqu’ici de l’obligation militaire d’après les termes mêmes du manifeste de Catherine II, la majorité des Allemands se soumit docilement aux réformes du tsar. Mais certains d’entre eux, les Mennonites[1] en particulier, décidèrent de chercher une «terre promise» ailleurs, les uns outre-océan, les autres en Asie centrale, où le service militaire contraire à leurs convictions religieuses n’était pas encore introduit. Au début du XXe siècle, ils étaient près de 100.000 dans la contrée sibérienne et le territoire des steppes.
L’implantation de colons venant des régions occidentales de l’Empire russe n’explique pas à elle seule le «feu d’artifice ethnique» du Kazakhstan. Les déportations massives de populations pendant la Seconde Guerre mondiale sont également à l’origine de la diversité démographique et culturelle de cet espace qui compte plus de cent vingt nationalités. De 1936 à 1945, des peuples entiers de l’Union soviétique, furent déportés de leurs républiques. Au Kazakhstan, une personne sur cinq était spetsposelenets (colon spécial). Parmi les peuples déportés et installés à demeure dans des «zones de peuplement spécial», principalement au Kazakhstan, les Allemands constituaient 40% du nombre total des déportés. Mobilisés dans ce qui fut appelé «l’armée du travail» – euphémisme stalinien qui ne désigne rien moins que le trop sinistre goulag, ils y fournirent ainsi une main-d’œuvre gratuite jusqu’au milieu des années 1950[2]. Dans les années 1980 la minorité germanique du Kazakhstan constituait le troisième groupe ethnique (976.000 personnes) après les Russes et les Kazakhs.
Envergure et contexte du départ vers l’Allemagne
Les flux migratoires, qui, pendant longtemps, ont alimenté le Kazakhstan, se sont inversés depuis les années 1980. Au cours de la décennie 1989-1999 la population non-titulaire du Kazakhstan s’est réduite d’environ 1,5 million de personnes sur une population totale de 15 millions d’habitants. La conjoncture politique était particulièrement favorable au départ massif des Allemands. Bonn, qui avait, durant les longues années de la guerre froide, invité Moscou, Varsovie et Bucarest à «rendre la liberté» à ses «parents de l’Est par le sang», atteignit son objectif avec le dégel du bloc communiste. Les départs des Allemands de l’URSS prirent une grande ampleur à compter de 1986 grâce à la nouvelle loi sur l’entrée et la sortie du pays, adoptée par M.Gorbatchev le 28 août 1986 et facilitant la réunification des familles. Puis, en accord avec la loi fédérale de révision des réglementations concernant les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, entrée en vigueur le 1er janvier 1993, l’Allemagne s’engagea à accueillir chaque année 225.000 immigrants d’Europe de l’Est, dont la majorité absolue est constituée d’Allemands de l’ex-URSS. Conformément à cette loi, ils peuvent revenir dans le pays de leurs ancêtres librement et sans obstacles jusqu’en 2011.
Depuis lors le torrent de l’émigration ne tarit pas. Fuyant l’instabilité économique et politico-sociale qui a saisi l’ensemble du territoire soviétique, mais fuyant également leur passé douloureux – les souvenirs de leur mémoire blessée n’ont jamais cessé d’être lancinants –, des milliers de familles souvent riches en enfants abandonnent ainsi chaque année leurs biens et leurs terres. C’est le formidable exode de l’après-guerre froide, le grand retour des déracinés. En effet, ces êtres «hybrides», «bicéphales» qui se nomment les Russlanddeutsche, avec leurs «tournures de phrase démodées», leurs «dents en or» et leur «flopée d’enfants» ont de la peine à s’intégrer et ne sont guère ressentis comme Allemands en Allemagne. Malvenus, oubliés, étrangers…
Inversion du courant
Dans le courant des années 1989-1995, on aurait pu croire que c’en était fini de l’histoire des Allemands au Kazakhstan (près de 700.000 départs). Aujourd’hui cependant ce mouvement de fuite éperdue se ralentit. La raison en est que, vu le nombre croissant de candidats au départ, et après avoir estimé les «lourdes charges» qu’ils représenteraient, le gouvernement fédéral fait tout pour les dissuader de venir en Allemagne.
Sa mesure la plus sévère fut prise en 1996, quand il décida d’instituer des tests linguistiques, épreuve que plus de 40% des candidats au grand retour ne parviennent pas à surmonter[3]. En insistant ainsi sur un point très sensible – la langue, l'Allemagne semble aujourd’hui avoir atteint son but. L’afflux a culminé en 1995 avec 217.898 arrivées, et quelque 103.000 immigrants allemands ont quitté l’ancien espace soviétique en 1998[4]. Selon les prévisions faites en 2003 par Andreas Rudiger Körting, ambassadeur d’Allemagne au Kazakhstan de l’époque, cinq ou six ans encore seront nécessaires pour que le processus d’immigration se tarisse de lui-même, d’une manière naturelle[5].
Il reste actuellement au Kazakhstan près de 200.000 Allemands qui préparent leurs bagages, mais ces derniers temps avec plus d’hésitations. Auparavant certains villages allemands du Kazakhstan étaient de véritables musées vivants de la langue et des coutumes, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Au recensement de 1979, près de deux millions de citoyens soviétiques se déclarèrent de nationalité allemande, près de 70% d’entre eux reconnaissant l’allemand comme leur langue maternelle. La dispersion, ajoutée à leur long passé dans un monde linguistique différent, a favorisé l’acculturation vers le russe, si bien qu’en 1989, parmi deux millions d’Allemands, 48.7% seulement se déclaraient germanophones. La langue que les jeunes générations apprennent actuellement n’est pas un dialecte transmis par leurs parents mais le Hochdeutsch dispensé grâce à 9.000 cours à travers tout le Kazakhstan avec l’aide de la RFA[6] et avec la perspective d’un départ en Allemagne. Quant aux dialectes, ils sont en déclin à l’heure actuelle et ont atteint un point de non-retour. Ce déclin de l’une des diversités linguistiques du Kazakhstan multiculturel paraît inéluctable. Reste un triste constat: avec sa disparition, c’est tout un pan de la culture et de l’identité d’une population qui s’éteint.
Photo : Berthold Kemptner - Voir son site
[1] Les «assemblées» mennonites tiennent leur nom de Menno Simons (1496-1561), prêtre frison qui adhéra en 1526 à l’anabaptisme pacifique et qui devint l’un des chefs et le réformateur de ce courant religieux qui interdisait à ses fidèles le moindre service militaire, en Hollande et jusqu’en Allemagne. Au XVIIIe et principalement au XIXe siècle on observe une importante émigration mennonite vers la Russie et l’Amérique du Nord.
[2] Pour plus de détails sur la communauté germanique du Kazakhstan voir Bakyt Alicheva-Himy, Les Allemands des steppes. Histoire d’une minorité de l’Empire russe à la CEI, Berlin, Bruxelles, Bern: Peter Lang, 2005, 352 p.
[3] Wilfried Stölting: Staatliche Sprachenpolitik und politische Gegenwehr – der Fall des Sprachtests für Spätaussiedler, in: Migration und sprachliche Bildung, (hrsg. von Ingrid Gogolin, Ursula Neumann), Münster, Waxmann Verlag, 2005, S. 263-273.
[4] Demographie aktuell. Deutsche Minderheiten in Ostmittel- und Osteuropa, Aussiedler in Deutschland, n° 9, Berlin: Humboldt Universität, 1997, S. 10.
[5] Interview à la revue Kontinent, Obchtchestvenno-polititcheski ïjournal iz Kazakhstana, avril 2003.
[6] Wielfried Stölting:Selektion und Rücksprachung: die Deutschtests für Spätaussiedler, in: Sprachliche Integration von Aussiedlern im internationalen Vergleich, (hrsg. von Ulrich Reitemeier), n° 2/03, Juli 2003, p. 137-159.
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07.05.2008
Asie Centrale et Caucase: l'Islam sort des oubliettes de l'histoire
Article intéressant de Synérgies Européennes, mais aujourd'hui dépassé car datant de 1992.
Asie Centrale et Caucase: l'Islam sort des oubliettes de l'histoire
Robert Ervin
"Au commencement vivaient sur les terres du Caucase et de l'Asie Centrale des peuples barbares dirigés par des émirs tortionnaires et des mollahs lubriques et superstitieux, ne possèdant comme culture que des traditions folkloriques. La civilisation russo-bolchévique s'est chargée de faire naître ces peuples à l'Histoire": telle est, en résumé, la version officielle de la réalité, véhiculée tant par le tsarisme que par le bolchévisme, sur cette immense région-charnière entre le monde européen-méditerranéen et l'univers asiatique.
Le démenti de l'histoire
Depuis plus de deux millénaires, l'Asie Centrale est un lien commercial et culturel entre le Moyen-Orient, l'Inde et la Chine, tandis que le Caucase fait office de pont entre l'Europe et l'Asie. Dès l'ère achéménide (VIième-IVième siècle av. notre ère), l'Asie Centrale est une région prospère. Elle ne va cesser d'être irriguée tout au long de son histoire par les courants de maintes civilisations, lesquels vont en outre conduire à une modifica-tion du caractère ethnique de ces régions: Scy-thes, Macédoniens, Huns et Touraniens suc-cè-dent aux Iraniens. Le mélange de tribus et de peu-plades qui a résulté des invasions a renforcé le ca-ractère vital joué par la région entre les continents asiatique et européen et le Moyen-Orient.
Avant que l'étendard du Prophète ne flotte sur ces vastes territoires, zoroastrisme, bouddhisme, cul-te de Tengri, christianisme nestorien, judaïsme et hindouisme ont fructifié à des degrés divers. Au VIIième siècle avant notre ère, des colonies grec-ques de la Mer Noire étaient en contact avec le Cau-case. Cette contrée montagneuse va subir, elle aussi, nombre d'invasions: Scythes, Sarma-tes, Huns, Avars et Khazars. Au début de l'ère chré-tienne, deux royaumes chrétiens se dé-velop-pent, l'Arménie et la Géorgie, qui tombe-ront sous domination iranienne puis romaine. Ensuite, vient la montée en puissance de l'Empire sassanide. Mais déjà une nouvelle force émerge du sud loin-tain: l'Islam. Sa progression vers l'Asie centrale sera foudroyante. De 635, date des premiers raids musulmans contre les Sassanides, jusqu'en 710, prise de Boukhara et de Samarkand, moins d'un siècle suffit aux armées islamiques pour asseoir leur domination sur l'Asie Centrale. Quant au Cau--case, l'Islam s'y imposera par la force de l'ex-emple, par le prosé-lytisme et non par la conquê-te. Donc, bient avant l'arrivée des Arabo-Mu-sulmans, l'Asie Centrale et le Caucase ont rempli une fonction historique de première importance, tandis qu'on ne parlait pas encore du peuple rus-se.
L'âge d'or
De 874 à 999, la Transoxiane (1) vécut sous la dy-nastie samanide, une période à juste titre con-sidérée comme l'âge d'or de la région. La capitale de l'Etat samanide, Boukhara (2), fut un des pha-res religieux et culturel de l'époque; des mil-liers d'é-lèves venaient des quatre coins du monde musulman pour recevoir un enseignement dans les prestigieuses écoles de cette ville de 300.000 ha-bi-tants. Rudaki, l'un des pères de la littérature per-se moderne; Avicenne, le philosophe, homme de sciences et maître soufi, dont l'érudition lui va--lut le titre de Sage des Sages, ou encore Biruni, savant pluridisciplinaire de génie, sont des per-son-nages qui, parmi d'autres, ont magnifié cette période de l'Islam. La libéralité étonnante dont fi-rent preuve les Samanides a permis un essor éco-nomique, culturel et spirituel jamais égalé par la suite. De plus, paix et stabilité venaient compléter le tableau. A noter aussi, l'¦uvre fondamentale d'Abou-Abdallah al-Boukhari. Son traîté, intitulé "L'Authentique", est considéré comme l'ouvrage de théologie islamique le plus important après le Coran. En y authentifiant les véritables traditions prophétiques de Mahomet, il empêche la multipli-cation invraisemblable de pseudo-propos du Pro-phè-te; un travail qui est capital pour une reli-gion en quête de cohérence. Prisé par les Sunnites, son travail est également encensé par les Chiites, mi-noritaires en Islam (3).
Aux Samanides, dernière famille iranienne à ré-gner en Asie Centrale, succéderont des tribus tur-co-mongoles, plus ou moins heureuses dans leur déferlement conquérant. Djaghataïdes, Ghazna-vi-des (4), Seldjoukides et autres Ghurides assu-mè-rent les uns à la suite des autres une domination tumultueuse sur la Transoxiane et sou-vent au-delà.
L'émergence russe
Au IXième siècle, les Russes constituaient un peuple insignifiant, vivant sous le joug des Kha-zars convertis au judaïsme (5). Il fallut l'union des deux principales villes slaves, Kiev et Nov-go-rod pour que cette tribu à l'origine incer-taine acuqiert une certaine stature et que soit fondé un premier Etat russe sous la houlette du Prince O-leg. Le nouvel Etat, cherchant un sys-tème reli-gieux pour se légitimer, finit par adopter le chris-tianisme orthodoxe sous Vladimir (Xième-XIiè-me siècle). Ne voulant ni de l'Islam ‹reli-gion de l'ennemi bulgare‹ ni du judaïsme ‹religion de leurs anciens maîtres khazars‹ ni du catholicisme, pratiqué par les Germains et d'autres de leurs ennemis, les Russes trouvèrent en l'ortho-doxie, outre une spiritualité s'harmonisant avec leur nature profonde (foi fer-vente et rapport am-bigu à l'autorité), un vecteur fantastique pour re-vêtir la nation russe d'une di-mension messiani-que. Car l'adoption de cette spiritualité, renvoyant le paganisme antérieur dans l'oubli, investis-sait la puissance russe mon-tante d'une mission sacrée de sauvegarde et d'expansion de la "vraie foi" qu'avait jusque là incarnée l'Empire byzantin (6).
Jusqu'au début du XIIIième siècle, Russes et tri-bus voisines instaurèrent une trêve plus ou moins efficace. Les Turcs qui formaient des bandes de pil-lards venus de l'est et du sud présentaient un danger relatif malgré leurs incursions audacieuses jusqu'au c¦ur de la Russie.
Le cataclysme mongol
Russes comme Musulmans, de la Chine à l'U-krai-ne et de la Transoxiane au Golfe Persique, des millions d'humains et de kilomètres carrés passèrent en un rien de temps sous la domination mongole. En moins d'un demi siècle (1207-1241), l'armée de Gengis Khan et de ses géné-raux tailla un empire qu'aucun des clans mon-gols, encore en guerre quelques années aupara-vant, avant leur unification par Temudjin, n'aurait osé imaginer. Ces nomades jaillis des immensités de la Sibérie méridionale, radicaux dans leur en-treprise d'anéantissement massif des structures politiques, économiques et administratives des ré-gions conquises, n'en firent pas moins preuve d'u-ne tolérance religieuse surprenante.
Cependant, cette ouverture avait ses limites. Les dignitaires religieux d'Asie Centrale retournèrent à une interprétation très étroite du Coran et, afin d'éviter les persécutions, Juifs, Zoroastriens et Chré-tiens s'exilèrent. Partiellement en réaction à ce rigorisme des qadis, des sociétés secrètes is-lamiques se propagèrent en Asie Centrale. Origi-nellement zoroastriennes, dès avant l'invasion a-ra-be, les confréries devinrent le lieu de la pré-ser-vation d'un Islam ouvert sur sa di-mension inté-rieure, fortement influencée par le mazdéisme. En s'emparant du Caucase en moins de deux ans, les Mongols s'ouvraient l'une des routes qui menaient au c¦ur de l'Europe. Ravageant ensuite la Russie et l'Ukraine, les ca-valiers de l'apocalypse se retrouvèrent en Hongrie vers 1242. Batu, pe-tit-fils de Gengis Khan, fit demi tour, à l'annonce de la mort d'Ogodaï, successeur de son grand-père. La dé-faite qu'avaient subi les Russes fut res-sentie par eux comme une terrible humiliation. Commençaient ainsi deux siècles de "Tatartchi-na" que le peuple de la Sainte Russie n'oublia ja-mais et qui restent associés à la per-sonne mythi-que de l'ennemi atavique turc. Sans doute peut-on puiser dans ces deux cent ans une explication de l'attitude des Russes à l'égard des peuples mu-sulmans voisins.
Tamerlan ou l'espoir d'un nouvel âge d'or
Au milieu du XIVième siècle, l'empire mongol é-di-fié par Temudjin et ses successeurs se dislo-qua sous les coups de boutoirs d'un seigneur de la guerre, issu du clan tatar des Barlas, Tamerlan. Celui-ci remodela l'¦uvre de Gengis Khan et en élargit les frontières. Cette fois, le moule unifica-teur fut intégralement islamique. Si Tamerlan se montre aussi cruel que ses prédécesseurs, il fit de Samarkand une vitrine de l'art et de la culture is-lamique. Palais, mosquées, medersas et biblio-thè-ques rivalisèrent de splendeur grâce au talent de milliers d'artisans venus de Syrie, d'Anatolie, d'Iran et de Mésopotamie. Encore aujourd'hui, la ville natale du conquérant tatar est un miroir de la grandeur de l'art islamique qui s'épanouit à la fin du XIVième siècle. En Ouloug Beg, Tamerlan trou-va un successeur éclairé. Cependant, la dy-nastie timouride s'effaça vers 1500, annonçant la fin des empires tataro-mongols et la fin du rôle historique joué jusqu'alors par l'Asie Centrale. Les successeurs chaybanides qui tentèrent de main-tenir une cohésion pendant un siècle encore dans leurs possessions ne purent rien pour empê-cher la dislocation de l'ancien empire de Tamer-lan. Vers le milieu du XVième siècle, le morcelle-ment des Etats tataro-mongols marquait l'échec ultime des entreprises de Gengis Khan et Timour (7). En Iran et en Anatolie, les clans conquérants furent assimilés et le pouvoir passa aux mains des élites locales.
Le messianisme impérialiste russe
La Russie attendit deux siècles pour se libérer du joug tataro-mongol. A la différence des autres peu-ples occupés, les Russes conservèrent une re-la-tive autonomie sous contrôle de l'envahisseur. La noblesse locale se renforça et étoffé son em-pri-se sur la société russe. De plus, Turcs et Rus-ses ne se mêlèrent pas d'un point de vue ethni-que, au contraire de ce qui se passa en Asie Cen-trale. En 1480, la Russie, profitant de l'affaiblis-se-ment du conquérant, refusa définiti-vement de payer tribut à la Horde d'Or.
Mais l'événement le plus significatif fut la chute de Constantinople en 1453. En découlaient deux conséquences: non seulement l'Eglise orthodoxe russe devenait pleinement indépendante de By-zan-ce mais aussi la Russie brandissait désor-mais seule l'étendard de la vraie foi et s'intrônisait pro-tectrice de la chrétienté contre le péril islamique.
A ce protonationalisme russe, dont les fonde-ments sont spirituels et les connotations revan-char-des, s'ajoutaient des raisons plus pratiques, mais qui renforçaient les velléités impérialistes que manifestait Moscou: les qualités médiocres des terres agricoles russes ne répondant pas à la croissance rapide de la population; et les fron-tières "steppiques" et désertiques. Ce qui donne une géographie empêchant toute défense efficace. La puissance russe était donc à la merci d'autres peuples. Seul le Caucase montagneux offrait une protection efficace. Bardée de ses convictions mys-tico-économiques, la Sainte Russie s'engage dans une expansion guerrière par étapes. De 1453 à 1890, année de la conquête définitive de l'Asie Centrale, les armées orthodoxes, au prix de mil-lions de morts, vont tailler dans la chair de ré-gions principalement musulmanes et où tout rap-pelle le formidable empire de l'ennemi tataro-mongol. La conquête de la Sibérie, la prise de Ka-zan et d'Astrakhan, l'absorption du Kazakh-stan, l'annexion de la Crimée, la mise au pas des Suédois, le contrôle du Caucase, la prise de Ba-kou, puis de la totalité de l'Asie Centrale désor-mais phagocytée: autant de pierres apportées à un édifice dont le marxisme-léninisme allait pré-ser-ver les fondements en en changeant l'apparence.
L'obsession de Kazan
Dans la longue histoire de la confrontation isla-mo-russe, l'épisode de la prise de Kazan occupe une place de première importance. La capture de cette ville trois fois plus grande que Moscou, ca-pitale de nombreux khans tatars depuis plus de cent ans, fondée par l'ennemi bulgare mais sur-tout centre rayonnant de culture islamique (8), représentait le coup de grâce qu'il fallait impéra-tive-ment asséner aux Tatars, sous peine de ne pas véritablement exorciser la période de domination mongole.
Les Russes mirent cinq longues années pour ve-nir à bout de la résistance acharnée de la popula-tion de Kazan. En 1552, la ville tomba et fut li-vrée au massacre, au pillage et tous les symboles du passé islamique furent éliminés. Célébration lugubre de l'extermination de la population de la cité: Ivan le terrible fit édifier au c¦ur de Moscou la cathédrale Saint-Basile, dont les dômes poly-chromes "symbolisent les têtes enturbanées et coupées des huit chefs musulmans morts en dé-fendant le Croissant contre la Croix" (9).
La Russie et les Musulmans du Caucase
En annexant la Crimée, les portes du Caucase é-taient ouvertes. La région n'avait jusqu'alors ja-mais été soumise à une autorité politique exté-rieu-re, bien qu'elle ait été traversée maintes fois par des envahisseurs (Scythes, Sarmates, Huns, A-ché-ménides,...). Morcelée en Etats autonomes, le Caucace était une zone d'affrontement entre l'Em-pire ottoman et l'Iran. Les deux puissances s'ac-cordèrent pour "désarméniser" le sud-ouest cau-casien. Expulsions et massacres d'Arméniens se succédèrent. De 1729, année de la première prise de Bakou, à 1888, année de l'assujettissement dé-finitif du "Kuh-e-Qaf" (10), les forces russes durent faire face à une géogra-phie défavorable et à de multiples rébellions mu-sulmanes, tout en se présentant comme les protec-teurs des chrétiens locaux et en veillant à l'élimination progressive des présences ottomane et iranienne dans ces ter-ri-toires montagneux con-voités.
Les guerres russo-iraniennes tournèrent à l'avan-tage des Tsars, tandis que les Ottomans du-rent a-ban-donner leurs prétentions, notamment sur la Cir-cassie. Il y eut des révoltes contre l'autorité rus-se. Outre celle du Tchétchène Imam Mansur U-shurmah, à la fin du XVIIIième siècle (11), le soulèvement de Chamil vers 1830 est essentiel, si l'on considère qu'il symbolise l'émergence d'un mouvement de résistance nationale, puisant une grande partie de sa force dans le soutien d'une con-frérie soufie, l'Ordre des Naqshbandi, qui n'hé-sitaient pas à brandir l'étendard du panisla-mis-me. Commencée en 1824 dans le Daghestan, la révolte se transforma en une guerre totale qui du-ra 25 ans; conjuguée à un soulèvement circas-sien, elle ébranla la domination russe sur le Cau-case. Déjà, on peut remarquer la capacité éton-nan-te des communautés musulmanes à se souder autour des confréries soufies en cas d'orage his-to-rique.
La Russie et les Musulmans d'Asie Centrale
Le calme relatif instauré dans le Caucase permet aux Russes de focaliser leurs efforts sur la con-quête de l'Asie Centrale. En moins de 30 ans, vers 1890, l'ancienne Transoxiane est complète-ment sous leur contrôle. Les khanats de Kokand et de Khiva, l'émirat de Boukhara, les tribus tur-k-mènes sont intégrées à l'Empire sans engendrer de réactions de la part des Etats musulmans limitrophes. La rapidité de la conquête s'explique par l'absence d'obstacles naturels pouvant retar-der l'a-vance russe, la supériorité de l'artillerie, mais surtout la déglingue des différents Etats lo-caux, affaiblis par des guerres intestines. De plus, l'oi-si-veté et l'impiété des émirs indigènes rendaient d'avance caduque toute velléité de mobilisation con-tre l'ennemi russe, chrétien-or-thodoxe.
Tout mouvement à consonance nationaliste était voué à l'échec en raison du fractionnement eth-ni-que. Le pôle identitaire résidait dans l'Islam et dans l'Islam seul. A cause de sa décadence éco-nomique et de son instabilité politique, l'Asie Cen-trale constituait une proie facile. En 1890, la Russie était une puissance économique mondiale que rien ne semblait pouvoir arrêter. L'Iran et l'In-de tenaillaient l'imaginaire russe. A la vieille de la première guerre mondiale, l'Empire des Tsars est un Etat multiethnique dans lequel les Russes ne représentent que 40% de la population. Les Musulmans sont la minorité religieuse la plus importante (16%).
L'état de l'Islam à la fin du tsarisme
Appel à la Djihad, révoltes plus ou moins locali-sées, répressions impitoyables: les Musulmans de l'Empire appliquent dès lors la seule recette qui permet de se préserver en tant qu'identité et entité culturo-spirituelle: intérieurement, on se répète que la vérité demeure islamique, envers et contre tout. Mais dès la fin du XVIIIième siècle, c'est l'en-semble du monde musulman qui s'interroge sur le déclin relatif de la religion du Prophète. D'une part, les réformateurs occidentalistes (djadid) prônent la rénovation de l'Islam en se tour-nant vers l'Europe; d'autre part, les traditio-nalis-tes revendiquent un retour aux sources et à la Cha-ria. Le mot d'ordre des premiers ‹la mo-der-ni-sation‹ doit déboucher, dans leur esprit, à adopter un régime constitutionnel et à former des gouvernements parlementaires.
Non monolithique, la tendance djadid n'a jamais pu "positiver" sa diversité et a fini par s'éloigner de la réalité concrète qu'est le peuple, en propo-sant des mesures d'européanisation, en épousant les querelles internes de la Russie, qui opposaient panslavistes et occidentalistes; les protagonistes de la tendance djadid ont fini par considérer la Rus-sie comme une "mère-patrie" et rejeter toute idée d'auto-détermination pour les Musulmans (12).
Les traditionalistes ‹les qadims, littéralement, les précurseurs‹ rassemblent principalement le cler-gé. Leur attitude est guidée par la patience et la certitude de jours meilleurs. Ils veulent tenir l'Is-lam à l'écart des développement politiques. Ils sont radicalement hostiles aux djadid. Les fidèles sont souvent membres de confréries soufies. Les institutions russes incarnent, pour eux, l'apos-ta-sie (kufr). Le monde extérieur est pos-sédé tem-porairement par les forces hostiles à la Vérité mais le fidèle reste intact, pur, grâce à l'"immigration in-té-rieure". Les divisions inter-musulmanes quant au comportement à adopter face à l'occupant, em-pêchèrent les communautés de croyants de jouer un rôle dans l'agitation de 1905.
Amir Taheri résume la période tsariste: "Malgré quelques tentatives de russification et de conver-sion forcée à l'orthodoxie, en général, les Tsars n'essayèrent pas de détruire l'Islam en tant que re-ligion. L'Empire autorisait certains échanges en-tre ses possessions musulmanes et les Etats mu-sulmans indépendants, permettant aux Mu-sulmans russes de ne pas être coupés du monde isla-mique". Cependant, l'occupant ne dé-rogea jamais aux méthodes brutales de répres-sion. Partout, les Musulmans se voyaient expro-priés, colonisés et exploités. La révolte étouffée de 1916, soutenue par une coalition exceptionnelle de tribus kir-ghi-zes, khazaks, de mollahs qadim et d'intellectuels djadid, illustre parfaite-ment l'état de l'Islam à la fin de l'Empire des Tsars.
Le leurre bolchévique
Lorsque le second congrès panrusse des soviets de députés ouvriers, soldats et paysans se réunit le 7 novembre 1917, quelques heures après le coup d'Etat bolchévique, les organisations poli-tiques musulmanes approuvent la résolution ap-pe-lant à une paix immédiate. La révolution com-muniste, tout en ne recueillant que très peu d'é-chos dans les milieux ouvriers des territoires mu-sulmans ‹du fait du sous-développement in-dus-triel de ses régions‹ suscite d'emblée des es-poirs: un terme sera mis au retard économique et à la misère qui règne en Asie Centrale et dans le Caucase (13). C'est alors qu'apparaît la personnalité de Galiev, un Tatar de la Volga, qui parvint à mener sa barque dans l'univers totalitaire com-muniste avec une incroyable liberté pendant une période très longue (1917-1930/35). L'objectif de Galiev était non seulement de sortir la région de sa misère et de son état d'exploitation mais aussi de la faire accéder, au moins, à une véritable autonomie. Très tôt, Galiev soutint les Bolché-vi-ques en se battant à leurs côtés contre les Blancs. En récompense, Staline le nomme res-ponsable du Commissariat musulman aux Nationalités.
A l'occasion du premier congrès des commu-nis-tes musulmans, Galiev expose un plan d'au-to-no-mie totale du Parti communiste musul-man, de fa-çon à ce qu'il devienne une force ca-pable de pro-pager la révolution dans les pays limitrophes. Mais, derrière son engagement révolutionnaire, Ga-liev souhaitait voir les Tatars de-venir le moteur d'une authentique révolution mu-sulmane universel-le, qui verrait se regrouper tous les peuples turcs. Le nouveau pouvoir commu-niste avait be-soin des Musulmans dans sa guerre contre les Tsaristes blancs, d'autant plus que la majeure par-tie des combats se déroulaient en terri-toire mu-sulman. Staline ménage donc Galiev, pour mieux s'en débarrasser dans les années 30. Deux fac-teurs poussent en masse les Musulmans dans l'ar-mée rouge: l'intervention militaire étran-gère et le chauvinisme du haut commandement blanc. En-suite, la propagande conjointe de Lénine et de Sta-line finit par payer. Rares étaient ceux qui soup-çonnaient que les proclamations marxistes-lé-ninistes, promettant l'autodétermination pour tous les peuples, n'étaient que pure tactique. En fait, aux yeux des marxistes-léninistes, la seule autodétermination valable était celle du prolétariat, dont la nature de-vait être "internationale". Tou-jours est-il que la guerre civile démontra l'incapa-cité des chefs politiques musulmans à développer une stratégie commune, leur permettant, dans un premier temps, de surmonter leurs désaccords, dans un second temps, de se rallier le soutien des masses.
Le rouleau compresseur stalinien
Une fois élu au poste de secrétaire général du Parti Bolchévique, Staline ne s'embarrasse plus de fioritures. Les chefs musulmans doivent soit rejoindre le parti, soit être éliminés. Mesures anti-musulmanes, purges, déportations et révoltes (14) se succèdent. La tactique du petit père des peuples semble infaillible. La création de répu-bli-ques musulmanes rendait impossible l'avènement d'une nation musulmane unique; les ulemas s'e-xilent; quelques réformes comme la distribution de terres permettent de rassurer la paysannerie et la bourgeoisie; les autorités font passer des me-sures anti-religieuses comme la suppression du kalym (15), de la polygamie et du port du voile. Progressivement, la politique sta-linienne à l'égard de l'Asie Centrale et du Caucase musulman gagne en horreur et en per-versité. Il s'agit de faire dis-pa-raître l'Islam, ceux qui le pratiquent et ceux qui, plus généralement, peuvent constituer un ob-s-tacle à la politique de Staline, même à l'intérieur du Parti.
Génocide kazakh, déportations et massacres de moindre ampleur, russification/soviétisation, des-truction de la culture musulmane, dé-koulaki-sa-tion, confiscation des récoltes pour nourrir les vil-les et l'armée, création de micro-nationalités et de langues factices, changement des noms mu-sul-mans des personnes et des lieux, exploitation é-co-nomique forcenée et plan quinquennal pour la liquidation des croyances religieuses: le peuple mu-sulman a ainsi été privé d'autonomie com-mer-ciale, de structures religieuses, sérieusement re-froi-di de toute velléité nationaliste et coupé de son passé. Le redécoupage de la carte géogra-phique du Caucase et de l'Asie Centrale devait à long ter-me déboucher sur l'avènement d'une grande com-munauté soviétique, peuplée d'homines so-viet-ici sans aucune référence ra-ciale, ethnique ou religieuse.
Le conflit russo-tatar
Staline, en se montrant impitoyable avec le peuple tatar, tout en ayant conscience du danger incarné par cette ethnie mongole, qui voulait réaliser l'u-ni-té des Musulmans, perpétue une hostilité atavi-que, inextinguible, entre Russes et Tatars, que la guerre pour Kazan avait symbolisé jadis. Origi-naires de la région de la Volga, ayant es-saimé en Asie Centrale et dans le Caucase, les Tatars ont été le peuple musulman le plus dyna-mique et le mieux doté d'une élite instruite. Très attachés à leur langue, leur culture et leur religion, ils sont doués pour le commerce et formaient une classe marchande puissante, trait d'union entre la Russie et l'Asie. Etant les plus instruits, ils jouent dès lors un rôle primordial dans le développement des idées panislamistes.
Ils comprennent très vite que l'existence et la flo-raison de l'Islam passent par la constitution d'un Etat tatar équivalant à l'Etat russe et rassemblant sous son drapeau toute la population musulmane de l'Empire, puis de l'Union. La destruction de Ka-zan avait été une catastrophe pour les Tatars. Ils n'avaient encore rien vu... La politique stalinien-ne à leur égard est le sommet dans l'art dou-teux d'exterminer les peuples. Après avoir fait miroiter la création d'une république regroupant les peuples tatars, l'Etat bolchévique décide l'op-posé, c'est-à-dire le fractionnement à l'extrême; une politique qui, d'ailleurs, toucha l'ensemble de la communauté musulmane. Entre 1924 et 1940, les Musulmans "se retrouvèrent divisés en 39 nations, nationalités et groupes ethniques, se-lon une procédure simple. Tout groupe ethnique susceptible de présenter quelques traits distinctifs devait connaître une promotion et accéder au rang de nation ou de na-tionalité" (16). Staline créa de toutes pièces avec force linguistes, historiens et ethnologues des mi-cro-nations, des langues et des histoires natio-nales. La république autonome tatare du Caucase fut promptement dissoute en 1944 sous prétexte de "collaboration avec les na-tionaux-socialistes et sa population déportée ou massacrée. Tout au long de son règne, le Géor-gien, plus grand-rus-sien que le Tsar, fit souffler la plupart du temps un vent de terreur sur les peuples du Sud et sur les Tatars en particulier.
Le leader soviétique avait compris que l'en-raci-ne-ment islamique défiait les axiomes du marxisme-léninisme et que, dès lors, un modus vivendi s'im-posait: dans les persécutions. L'Islam avait bien le droit de survivre, pensait Staline, mais de façon à ne plus représenter la moindre menace. En 1943, Staline et le Mufti d'Oufa concluent un accord, autorisant les Musulmans à constituer qua-tre "directions spiri-tuelles", soit des structu-res administratives reflé-tant un Islam enfermé dans une société en voie d'athéisation totale. Le rôle de ces "directions" est de préserver les mo-numents islamiques, de publier les écrits sacrés et d'inspirer, dans la me-sure du possible, certaines lois soviétiques.
Le fidèle n'a nul besoin de clerc dans la pratique de sa foi religieuse et peut donc exercer celle-ci hors des "directions spirituelles". L'incom-plé-tu-de de ces structures islamiques of-ficielles, le dis-cours anti-islamique répété à satiété et souvent con-crétisé par des actes hostiles à l'égard des fidèles ou des symboles (destruction de mos-quées, noms de lieux ou de sites sacrés bolché-vi-sés d'autorité) ont contribué, en réaction, à vivi-fier d'autres structures, plus profondément re-li-gieuses et remontant à l'époque perse, se don-nent pour mission de conserver les traditions po-pu-laires, de maintenir les liens unissant le peuple musulman à son passé, d'aménager un espace in-térieur étanche au totalitarisme bolchévique. Face à la politique de déracinement et de dépoliti-sation des masses musulmanes, pratiquée par les com-mu-nistes, les confréries soufies, après avoir con-nu quarante ans de déclin (entre 1880 et 1920), retrouvent leur place déterminante dans la vie des sociétés islamiques d'Asie Centrale et du Cau-ca-se. Ces confréries ont donné aux peuples islami-ques de l'ex-URSS des figures marquantes de guerriers, en lutte, successivement, contre les Mon-gols, les Tsars et les communistes. Mais les tariqats et leurs guides (murshid) ont surtout com-me mission essentielle de protéger l'identité islamique de conserver son authenticité. Face au stalinisme, au "Taghut", les confréries instaurent un double jeu, imparable: "Ceux qui pratiquent l'art de la taqiya s'assurent la vie en ce bas monde en adhérant au Parti communiste et celle dans l'au-delà en appartenant à une cellule clandestine soufie", explique un Musulman (17).
Du dernier voile au dernier communiste
Tandis qu'il était apprécié par les inoxydables de la gauche ouest-européenne, Khroutchev ne s'in-s-crit pas en porte-à-faux par rapport à la poli-tique des nationalités de son prédecesseur. La lutte an-ti-islamique se traduisit notamment pas la réacti-vation de l'Union des Sans-Dieu (18) et par la destruction des voiles par le feu en public. En 1959, on proclame la "fin de l'ère du voile", en brûlant une pièce d'étoffe censée être le dernier voile, lors d'une cérémonie à Boukhara. La so-vié-tisation politique, accompagnée de la russifi-cation linguistique, les actions multiples contre les écoles et les monuments de l'Islam, débou-chent sur une rupture du modus vivendi de 1943: les chefs religieux vont désormais soutenir les ré-voltes. L'arrivée de Brejnev inaugure une poli-ti-que plus ambigüe que jamais. Comme ces pré-dé-cesseurs du Kremlin, Brejnev détestait l'Islam mais avait bien compris que l'idéologie n'en vien-drait pas à bout et qu'avec de l'argent, on pouvait obtenir le soutien des dirigeants locaux. On rapa-trie certains déportés, on reconstruit Tachkent dé-vastée par un tremblement de terre, on réanime l'Islam officiel, on disculpe Tatars, Turcs, Kur-des et autres "crypto-fascistes". Il n'en demeure pas moins vrai que l'élément dé-terminant de la politique brejnevienne est la cor-ruption des strates dirigeantes, appuyée, au cours des années 70, sur le boom économique dû aux revenus du pétrole et du gaz naturel. Le "socialisme réel" de l'ancien maître du Kazakhstan est indissociable du phé-no-mène ma-fieux, ancré dans les couches économi-co-poli-tiques dirigeantes des républiques musul-manes. Les retentissants procès de la période de tran-si-tion post-brejnevienne, mondialement mé-dia-tisés, ont permis de mettre en évidence le scandaleux traitement infligé pendant des décennies de communisme à l'Asie Centrale et au Caucase et le de-gré de délabrement des institutions locales. Quant à la glasnost gorbatchévienne, elle nous a permis de jeter un regard sur les autres facettes terri-fiantes du monstre engendré par le maté-ria-lis-me quinquennaliste: désastre économique, social, sanitaire, écologique... Mieux: le réformisme enclenché par l'idole de l'Occident aura sans aucun doute comme conséquence l'avènement du... der-nier communiste!
La "Maison Commune" musulmane
Les émeutes qui ont secoué l'Asie Centrale et le Caucase dans la deuxième moitié des années 80 révèlent cruellement l'incompréhension totale du communisme pour l'Islam. Les idéologues russes n'ont jamais pu cerner de manière acceptable le phénomène musulman. D'où l'incohérence du discours anti-islamique: l'Islam est tour à tour ac-cusé de nationalisme, de féodalisme, d'être une "superstition", de "classisme" ou d'oppor-tunis-me. Frustrés, les peuples musul-mans de l'ex-U-nion Soviétique, coupés du reste du monde mu-sul-man et maintenus dans le sous-développement économique, colonisés, formulent brusquement des revendications sociales et cultu-relles, puis po-li-tiques, parce que les problèmes deviennent de plus en plus aigus et parce que le souffle de la révolution iranienne se fait sentir.
Gorbatchev fait les yeux doux à l'Europe et à l'Amérique mais organise simultanément une ré-pression infiniment plus violente en zone musul-mane que dans les Pays Baltes, ce qui renforce la conviction de nombreux intellectuels musulmans: la politique des futurs maîtres du Kremlin leur restera défavorable. D'une certaine manière, ils per-çoivent en face d'eux à nouveau la Russie au lieu de l'URSS et l'ennemi chrétien au lieu d'une masse athée qui les oppresse. Les intellectuels mu-sulmans appréhendent désormais différem-ment l'extérieur, ce qui renforce les tendances pan-islamiques à l'¦uvre de Bakou à Alma Ata.
Début 1990, Gorbatchev envoie ses troupes ma-ter la rébellion azérie pour remettre en selle ‹mais sur un cheval de bois‹ le PC local et é-touf-fer les velléités indépendantistes dans une ré-publique pourtant traditionnellement communi-san-te. Les importantes manifestations de soutien aux "frères azéris", qui secouent les autres ré-publiques peu après, sont un signal limpide: il indique où se situent les forces souterraines ¦u-vrant désormais dans la région pour unifier le peu--ple musulman. Le matraquage des médias ira-niens à destination des voisins du Nord, de même que le financement par l'Arabie Saoudite du pé-lé-rinage de milliers de citoyens ex-sovié-tiques vers les lieux saints de l'Islam lèvent toute équivoque quant à la volonté d'une réintégration générale de tous les peuples musulmans dans la Maison Com--mune islamique, que ces peuples résident dans l'ex-URSS ou qu'ils vivent sous la houlette du fondamentalisme chiite ou wahabite.
Points de repère
L'avenir des peuples musulmans d'URSS se joue en même temps que celui de l'Ours affaibli, dont la mendicité pitoyable fait se tortiller de plaisir, de-vant une proie facile, la haute finance capita-lis-te.
Voici énoncés rapidement quelques faits et as-pects de la question qui permettent de comprendre le présent et surtout de supputer la cartographie du futur:
- Gorgés d'illusions, les Bolchéviques s'étaient convaincus que l'Islam disparaîtrait dès la mise en application de réformes socio-économiques, qui l'amputeraient de son soutien séculaire et dé-truirait son implantation.
- Le communisme, malgré un formidable appareil de propagande et une palette inégalée de moyens de pression, n'a jamais pu investir l'espace privé du Musulman; son attachement à l'Islam n'a ja-mais cessé.
- La structure totalitaire russo-communiste, face à la présence islamique, sa pérennité et sa réappro-priation de l'espace public depuis les années 80, n'a jamais pu trouver de nouvelles sources de lé-gi-timité (par exemple une élévation effective du ni-veau de vie).
- L'URSS constitue, aux yeux des Musulmans, le prolongement de l'empire des Tsars, mais en pire.
- Le départ, le 15 février 1989, du dernier régi-ment soviétique d'Afghanistan marque un tour-nant dans la perception que les protagonistes ont l'un de l'autre et dans le rapport de force russo-mu-sulman. Pour la première fois depuis 1552, la Russie abandonne une terre musulmane con-qui-se.
- La reconquête de l'espace public revêt plusieurs formes: publication d'ouvrages sur le passé is-lamique, présentation d'une vision islamique de la réalité dans les programmes d'université, ou-ver-ture aux littératures islamiques extérieures, vo-lon-té de faire renaître les langues turque, arabe, per-se ou de forger des mots indigènes pour rem-placer les emprunts européens (russes, allemands ou anglais).
A côté de l'Islam officiel, plusieurs structures d'importance variable ¦uvrent à la résurgence: ceux qu'Amir Tahéri nomme les serviteurs de la foi non officiels (mollahs, derviches, prédica-teurs, récitants du Coran, etc.); ensuite les tari-quats soufies qui recrutent dans les milieux socio-professionnels, dans l'armée et la police, les Wa-ha-bites, les Frères musulmans et les fonda-menta-listes iraniens. L'évolution démographique, con-ju-guée au départ des Slaves implantés massi-ve-ment depuis 1917, devrait permettre une réis-lami-sation des républiques musulmanes, passant par la reconquête des villes slavisées. Les affron-te-ments inter-ethniques qui enflamment, depuis le milieu des années 80, les cités soviétiques d'Asie Centrale et du Caucase, signalent l'urgence d'une clarification de la politique communiste. "La glas-nost a ouvert ce qui était sans doute la plus gran-de boîte de Pandore de toute l'histoire", dé-clare A. Tahéri.
Le gorbatchévisme est une idéologie de péripaté-ticienne qui se refuse en permanence, après s'être montrée sous ses plus beaux atours. Réformisme verbal, libération des détenus politiques, danse du ventre à l'intention des pontes de la BERD: Gorbatchev a voilé la vitrine rutilante aux yeux des Soviétiques, tout en laissant miroiter aux ou-ailles des démocraties bourgeoises d'Europe que les choses allaient changer. Depuis quelques mois, la vitrine est brisée ‹et Gorbatchev aussi, en tant qu'idole‹ et cette brisure affecte plus en-co-re les Musulmans que les Russes. La répres-sion est impitoyable et les notions de pluralisme, de démocratie, de "maison commune euro-péen-ne" ont un goût amer pour les fidèles d'Allah. Dans l'esprit et le c¦ur de beaucoup de Musul-mans, les propos du maître du Kremlin en 1986 ont laissé des marques indélébiles. L'Islam y était qualifié d'ennemi du progrès et du socialisme et un appel était lancé à une lutte totale contre la re-ligion sous toutes ses formes. Le comportement des premiers réformateurs trahit une fois de plus l'incompréhension radicale entre-tenue par les néo-communistes à l'égard de l'Islam.
Les descendants des Turco-Mongols veulent être eux-mêmes, retrouver leur identité historique. Ils en-tendent renforcer leur combat, notamment grâ-ce à une élite cultivée qui pourra accélérer le pro-ces-sus. Les ressources spirituelles, humaines, lin-guistiques et scientifiques existent pour contrer le cataclysme écologique et sanitaire latent et ma-gnifier une histoire pluriséculaire, bafouée par la monologique d'un totalitarisme araseur.
La multiplicité ethno-culturelle au sein de l'espace musulman soviétique implique un redécoupage des frontières dans le respect des identités lo-ca-les. Le dépassement par le bas ‹par le régio-na-lis-me‹ et par le haut ‹par la création d'une fé-dé-ration des peuples musulmans ex-sovié-ti-ques‹ de la structure factice des nationalismes ar-tificiels d'inspiration stalino-française est une condition sine qua non d'une ré-émergence plu-ridimen-sionnelle de l'Asie Centrale et du Caucase, de son accession à une authentique au-tonomie. Deux URSS s'avancent vers le futur: l'une est mu-sulmane et jeune, poussée en avant par un dy-namisme démographique et spirituel; l'autre est russe, vieillissante, perclue d'angoisses et de cet étrange engourdissement qui se manifeste chez l'Européen communisé, lorsqu'il s'est dégagé de la gangue bolchévique. Cependant, la nation rus-se, si elle s'inspirait de la renaissance culturelle et spirituelle des Musulmans d'Asie Centrale ou du Caucase, ou si elle voulait bien se ressourcer en se réappropriant son histoire anté-marxiste, aurait en main de nombreux atouts pour échapper à la macdonaldi-sation ou à la tiers-mondisation. Les pélérinages aux mecques capitalistes d'Eltsine et consorts, les hommages vibrants au libéralisme, prononcés par ces ex-communistes et l'effondre-ment accéléré de l'économie locale font craindre, malheureuse-ment, un mélange des deux...
Nous vivons une époque formidable. Les journa-listes et autres théoriciens de l'actualité, qui cro-yaient une fois pour toutes détenir les clefs don-nant accès à tous les coins et recoins de la réalité et le shibboleth capable d'expliquer tous les phé-nomènes de l'univers, en font constam-ment les frais. Tout article, analytique ou non, présentant une certaine amplitude risque très rapi-dement d'ê-tre affecté de désuétude, tant les sou-bresauts du monde bouleversent en permanence le grand jeu du monde.
Le revers de la médaille, c'est ce flot de penseurs spécialisés dans les arcanes de la guerre froide, trô-nant aux unes des médias, qui sont largués corps et âme et ne parviennent plus qu'à divaguer autour de leurs bouées de sauvetage idéologique: le Nouvel Ordre Mondial et l'antiracisme. Cet ar-ticle sur l'Islam soviétique avait été terminé au son des premiers coups de canon dans l'ex-You-goslavie. Il laissait le Caucase et l'Asie Centrale musulmane confrontés aux défis de la li-béra-lisa-tion obligée, activée par Gorbatchev. Six mois plus tard, exit l'idole des Occidentaux! A l'instar du reste de l'URSS, les républiques mu-sulmanes sont face au cataclysme de la crise éco-nomique. Outre celle-ci: la guerre entre Musulmans et co-lons slaves menace, tandis que le sort des chré-tiens arméniens semble scellé à moyen terme, é-tant donné que du point de vue humanitaire la conscience occidentale est repue. L'antagonisme sla-vo-turc est ravivé en dépit des assurances mu-tuelles et de la participation des Etats musulmans à la CEI. Enfin, plus fondamen-talement, les an-ciennes terres d'Islam, martyri-sées par la folie bolchévique, subissent d'une manière de plus en plus sensible ‹et pour l'instant plus au niveau du peuple et des religieux‹ l'attraction envoû-tan-te des fondamenta-lismes iranien et saoudien, lesquels pourraient transmuter radicalement et très rapidement les ca-ractères spécifiques du renou-veau islamique centre-asiatique (importance du sou-fisme et des figures charismatiques politico-religieuses, statut de la femme, etc.).
Se dérussifier économiquement
L'adhésion des républiques musulmanes à la confédération concoctée par les Etats slaves (Russie, Ukraine, Bélarusse) tient plus du réflexe tradi-tion-nel que d'un réel attachement aux bricolages institutionnels produits par leurs voisins du Nord. Elles ont tant et plus subi l'impact colonial russe que se débarrasser des automatismes psycho-logiques n'est pas une mince affaire.
Mais, nous, en Europe centrale et occidentale, nous devons également nous rendre compte de la nécessité, pour les nouveaux Etats musulmans d'Asie centrale, de maintenir de très étroites rela-tions économiques avec la Russie, étant entendu que, sans elle, la désorganisation sociale et commerciale serait généralisée. Les nouveaux Etats musulmans dépendent trop de la sphère slave de la CEI, que couper les ponts brutalement et sans substitition de partenaires reviendrait à se suici-der. Mais cette allégeance matérielle qui demeure vis-à-vis de Moscou ne les empêche pas de tenir compte de la nouvelle donne géopolitique, résul-tant du décès de l'URSS stalinienne et brejné-vien-ne: les républiques musulmanes de l'ancien em-pire rouge n'ont pas tardé à ébaucher un "es-pa-ce économique islamique commun", malgré l'am-pleur de la tâche. De même, l'Iran a proposé à ses coreligionnaires du Nord de participer à un autre espace économique, déjà composé de l'an-cienne Perse, de la Turquie et du Pakistan. Des signes qui ne trompent pas...
Se dérussifier ethniquement
Fortement minoritaires ou même majoritaires com-me au Kazakhstan ‹lors des dernières comp-ta-bi-lisations démographiques mais avant l'e-xode actuel‹ les Russes représentent pour les Tur-co-Tatars la marque indélébile d'un passé d'op-pression et d'exploitation.
Physiquement et culturellement, le Slave a, de-puis les Tsars, modelé le visage de l'Asie Cen-tra-le. La colonisation raciale s'est intensifiée sous le bolchévisme, accompagnée de la généralisation du cyrillique, du fonctionnalisme sur le plan ar-chi-tectural et du quinquénnalisme dans le do-mai-ne économique. Les Russes, par leur pré-sence, étaient, jusqu'à la perestroïka, les gardes-chiour-mes du centralisme impérial rouge. Ils régnaient sur ces terres d'Islam artificiellement ba-lkanisées par Staline afin de rendre impossible un unifica-tion sous la bannière verte du Prophète. Cette en-tre-prise a si bien réussi qu'elle influen-cera encore longtemps l'évolution des événe-ments dans cette région. Le nationalisme est de-venu un sentiment bien ancré dans le cadre des républiques musul-ma-nes soviétiques, qui ne cor-respond pas, ou si peu, aux réalités ethniques. Les pseudo-nations d'A-sie Centrale sont prêtes à s'entre-étriper pour des frontières absurdes. Cette mentalité sera, ou est déjà, attisée ou renforcée par des puissances qui ont tout intérêt à ce que le Caucase et l'Asie Centrale demeurent une zone découpée géogra-phi-quement et faible politique-ment.
La dérussification ethnique ne sera effective que lorsque les nationalismes locaux auront été su-blimés en une idée supérieure.
Se dérussifier religieusement
L'un des faits marquants de ces derniers mois en Islam ex-soviétique ‹mais n'était-ce pas inévi-ta-ble?‹ est la perte de pouvoir et de signification des quatre directions créées par Staline. En réa-li-té, il se produit une fragmentation de ces struc-tu-res institutionnelles religieuses officielles ainsi que l'émergence hors de la clandestinité de cléri-caux populaires qui provoquent très rapidement la gravitation d'un grand nombre de croyants autour de leur personne.
A priori, cette évolution peut sembler aller dans le sens de la balkanisation que nous avons évoquée. Mais la réalité est tout autre, tout au moins sur ce plan religieux. L'ébranlement des directions si-gni-fie la mise à mal et la liquidation à court terme de la construction imaginée par les communistes pour contrôler l'Islam afin d'ensuite l'éliminer. Devant la faillite du communisme et du néo-léninisme gorbatchévien, les regards se tournent dé-sormais essentiellement vers le Sud et la Turquie, avec laquelle existent également des affinités eth-niques. L'Islam redevient l'idée supérieure ca-pa-ble de sortir les républiques de leur statut de co-lonies. A tort ou à raison, l'Islam de l'Arabie Sa-ou-dite et de l'Iran incarne la réussite écono-mique, le bien-être et la conformité de la société humaine aux injonctions divines. Cette image, les Turco-Mon-gols peuvent s'en gaver médiatique-ment à longueur de journée: les radios et télévi-sions ira-niennes couvrent la région. Mais ils peu-vent aussi constater que des centaines de mos-quées sont éri-gées, des millions d'exemplaires du Coran sont dis-ponibles, que les flux écono-miques avec le Sud se renforcent. Qu'en un mot, la manne éner-gé-tique arabe commence à leur ap-porter des bé-né-fices.
L'Axe Ankara-Teheran-Islamabad
Les prévisions valent ce qu'elles valent, c'est-à-dire pas grand'chose en ces temps de balkanisa-tion planétaire. Cependant nous pouvons prendre le risque de suggérer le scénario suivant: dans quelques années, un curieux ensemble géogra-phique va très concrètement s'unifier; il sera tra-versé par un axe central turco-irano-pakistanais, grosso modo de Nord-Ouest en Sud-Est, lui-mê-me traversé d'un axe secondaire, en forme de crois-sant, Ryad-Bagdad-Tachkent.
Cet ensemble pourra être greffé d'excroissances, au gré du renforcement de l'Islam. Plus impor-tant: la zone décrite sera la première puissance économique et politique dès l'an 2000. Première puissance financière du monde, première puis-sance énergétique, première puissance militaire, puissance démographique (plus de 300 millions d'âmes en l'an 2000), le "Turkiran" a toutes les chances de rentrer dans l'histoire alors que l'Eu-rope, si la réalité revêt la même peau qu'au-jour-d'hui, sera une sorte de bâtarde hideuse, née de l'a-bominable accouplement du ma-térialisme et du judéo-christianisme, clopinant sur ses moignons vers les poubelles de l'Odyssée humaine...
Notes:
(1) Mavara al-Nahr: nom de l'Asie Centrale à l'époque.
(2) L'Etat samanide était composé du Tadjikistan et de l'Ouzbékistan actuels, d'une partie de l'Afghanistan et d'une vaste portion de l'Iran.
(3) On a recensé plus d'un million de traditions prophétiques!
(4) Le Général Mahmud, qui avait établi sa capitale à Ghazni, était turcophone d'origine et s'est comporté en mécène des lettres persanes. A sa cour, il y avait Firdusi, l'auteur du Livre des Rois, dans lequel est relatée l'origine mythique des peuples iranien et touranien.
(5) Branche d'une ethnie appelée Venedi ou Venetii par Pline l'Ancien et Tacite, les premiers Russes se seraient installés au Nord des Carpathes, entre la Vistule, l'Oder et l'actuelle Biélorussie (région des Marais du Pripet); mentionné par des chroniqueurs au IXième siècle, un peuple nommé Rus ou Russe aurait émigré de l'ouest entre 500 et 1000 après J.C.
(6) Avant leur "orthodoxisation" volontaire, les Russes adoraient entre autres dieux le dieu de la foudre, Groznyi, sommet de leur panthéon, ainsi que le Loup, seigneur du Mal.
(7) Le tribalisme tataro-mongol finit par triompher des volontés unificatrices. Des clans se sont même alliés aux Russes pour lutter contre d'autres clans. Seule, Kazan est demeurée encore quelques temps comme symbole ou trace de l'éclat intellectuel et artistique des Etats tataro-mongols.
(8) Fondée au Xième siècle, Kazan devint un centre important de communication Est-Ouest, mais surtout le siège de trente medersas et 150 mosquées. Dans la bibliothèque de la ville, était disponible le Coran du Calife Othman, le premier manuscrit du livre saint des Musulmans, rédigé trente ans après la mort de Mahomet. A noter la présence d'importantes minorités religieuses: juifs, chrétiens, bouddhistes et chamans.
(9) Amir Taheri, Islam-URSS, p. 7.
(10) "Montagne Qaf"; le Caucase est traversé par une chaîne de montagnes de 1200 km, depuis la Mer Noire jusqu'à la Mer Caspienne. C'est également "l'autre côté du monde" des Perses, la terre où fut enchaîné Prométhée selon les Grecs. Alexandre Ier décrira l'endroit comme "une Sibérie chaude".
(11) Il jouissait d'un tel prestige que lorsqu'il fut fait prisonnier après neuf ans de luttes, il ne fut pas exécuté.
(12) A contrario, le panturquisme, sous la houlette intellectuelle de Youssef Aq-Churaoglu, émergea au début de ce siècle. Aq-Churaoglu, fondateur du périodique Türk et enseignant à Kazan, affirme l'unicité nationale des peuples turcs de l'Egypte à la Chine; son panturquisme intègre totalement l'Islam. Sous Gorbatchev, le panturquisme et le panislamisme connaissent une résurgence considérable dont les signes les plus notables sont le développement fulgurant d'un parti islamiste à l'échelon de l'ensemble des républiques musulmanes soviétiques, la volonté de créer un espace politico-économique commun à ces républiques et le recours de plus en plus intensif au concept géographico-historique de Turkestan.
(13) Le 15 novembre 1917, le gouvernement soviétique publie une déclaration des droits des peuples de Russie qui permettait notamment l'égalité, la souveraineté et le droit à l'autodétermination des peuples de l'ex-Empire russe.
(14) Dès 1919, des milliers de Tadjiks et de Kirghizes entrent en rébellion. L'émir de Boukhara lance la guerre sainte. Les révoltés seront appelés Basmatchi (= diseurs demensonges) par les Bolchéviques.
(15) Achat de la fiancée.
(16) Amir Taheri, Islam-URSS, p. 167.
(17) Amir Taheri, Ibid., p. 166.
(18) Tombée dans l'oubli depuis 1940, elle avait été créée par Staline pour éliminer toute forme de religiosité, si ce n'est le "culte prolétarien".
[Synergies Européennes, Vouloir / Robert Ervin, Juin, 1992]
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Les musulmans dans l'histoire de la Russie
The third Nordic conference on Middle Eastern Studies:
Ethnic encounter and culture change
Joensuu, Finland, 19-22 June 1995
Les musulmans dans l'histoire de la Russie
R.G. Landa
Academie des Sciences, Moscou
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Les premiers Musulmans connus aux anciens russes étaient les Khazars, les Arabes et les Bulgars de Volga et de Cama. Les Khazars, ces nomades turcs, qui dominaient dans les steppes russes en VIII-X siècles, était le peuple multiconfessionel. L'élite gouvernante chez eux confessait judaïsme mais dans les masses populaires étaient répandu aussi l'Islam, le christianisme et même le paganisme. [1] Les contacts des Russes avec les Khazars étaient très intensifs. Le premier géographe arabe, le persan Ibn Khordabêh, écrivit de "marchands slaves Ar-Rouss" qui fîmes le commerce dans le bassin de mers Noire et Caspienne en payant une dïme aux gouvernants Khazars. [2] Les trésors des pièces arabes d'argent dans le bassin de Dniepr témoignent que le commerce entre les Slaves et les Arabes par l'intermédiaire des Khazars commença pas plus tard que en VIII-e siècle.
Le troisième peuple musulman ayant des contacts très longs avec les anciens russes étaient les Bulgars de Cama qui adoptèrent l'islam en 921 en luttant centre les Khazars et en cherchant l'aide et protection du calife de Baghdad Muktadir. Ahmed Ibn Fadlan, secrétaire de l'ambassade du calife en Bulgarie, a témoigné qu'en ce pays vivaient, sauf les Bulgars, aussi les Russes, les Oguzes et les représentants des autres peuples turcs et finno-ougriens. On peut admettre on supposer que le grand processus de la formation du peuple russe se commença au bord de Volga sur les territoires de Bulgarie et des régions voisines ou les Slaves se contactèrent et se mêlèrent avec les turcs et les peuples finno-ougriens de même que les effectifs de l'élite féodale russe s'enrichissaient par les apports des Scandinaves et des Byzantins. Ce n'est pas par hasard que les émissaires bulgars étaient en 987 les premiers propagateurs de l'Islam en Kiev. Après la chute de l'Etat Khazar (du "Kaganat") les territoires de la basse Volga étaient occupes par Khorezmiens. C'était le quatrième peuple musulman connu aux anciens russes.
En général le monde musulman de IX-ème et X-ème siècles était selon l'orientaliste et l'islamologue russe réputé Vassili Bartold "lié plus étroitement avec la Russie et la Byzance qu'avec l'Europe occidentale". [3] Quant à l'ancienne Russie ses contacts, ses rapport réciproques, sa coopération et interaction avec les musulmans de Bulgarie et des territoires contiguës à la Volga devenaient plus intensifs et mutuellement enrichissants après la chute du Kaganat Khazar. [4] Les mêmes contacts et relations d'interaction les anciens russes avaient avec les nomades turcs dans les steppes du Sud contiguës à Don et Dniepr. Ces nomades - les Petchénégues, les Oguzes, les Kiptchaks - n'étaient pas encore Musulmans à l'époque. Mais leurs contacts et relations avec les anciens russes dans les temps preislamiques deviennent la base solide des rapports réciproques et de coopération mutuelle après l'Islam par tous ces peuples nomades.
Certainement dans les relations de ces peuples avec les Russes ont prédominé, comme partout, des guerres, des campagnes militaires, des luttes et des hostilités. L'histoire de tous les peuples du monde, trop plein des tristes exemples de telle sorte, est litteralement imprégné d'eux. Et chaque peuple est extraordinairement fier de ses faits d'armes, de ses exploits et mérites militaires, de ses victoires et conquêtes. Mais ces mérites et conquêtes en restant l'objet de la fierté nationale, du folklore et de la poésie populaire ainsi que l'apanage de l'idéologie nationaliste, ne déterminent pas en même temps le rôle véritable de tel ou tel peuple dans l'histoire de l'humanité. Parce que ce rôle se détermine par les apports de chaque peuple dans le processus complique du développement de la culture, de la science, de l'économie, de technologie, de littérature, des arts, en bref du développement de la civilisation mondiale. C'est pourquoi je préfère traiter les questions de coopération et d'interaction des russes et Musulmans ne niant pas en même temps l'évidence des guerres, des luttes et des hostilités. Le rôle historique de ces guerres et ces luttes dépendait de leur influence (en général négative) sur le développement civilisationnel. Au contraire, l'échange d'expérience en domaine de l'économie et de technologie, le commerce, les échanges culturels, les actions communes dans les branches variées enrichirent décidément la vie des peuples dans toutes les époques. Par exemple, les résultats des huit compagnes militaires de la Russie ancienne contre la Bulgarie de Volga sont oubliés aujourd'hui cependant que les historiens russes soulignent notamment l'importance du commerce de fourrure, de miel et de lin dans les relations de la Russie et de la Bulgarie avec le Khorezm ainsi que forte influence de production bulgare de cuir (surtout de bottes) sur les artisans et cordonniers russes. Les négociants bulgares jouaient le rôle d'intermédiaires dans les relations économiques entre la Russie ancienne et les musulmans de Khorezm, de l'Iran et du califat de Baghdad.
La conquête tataro-mongole en 1237-1240 incorpora la Russie ancienne dans l'Empire Mongole gigantesque et ensuite dans la Horde d'Or. La grande majorité des historiens russes apprécient la période de la domination tataro-mongole très négativement. Et pour cela il y a des raisons: dévastation des grandes territoires de la Russie ancienne, destruction des villes et villages nombreuses, les grandes pertes humaines et culturelles. Mais existe aussi le point de vue des orientalistes sérieux comme Vassiliy Bartold qui souligne les aspects positives de la invasion tataro-mongole: absence des migrations de conquérants sur les terres russes et absence pratique de la colonisation tataro-mongole ici à la différence de terres bulgares, de Khorezm et de steppes du sud ou se formèrent la population essentiellement sur la base de mélanges des conquérants tataro-mongoles avec les Kiptchaks, les Oguzes et quelques autres habitants du Caucasie du Nord (les Alans, les Kasogs, etc.) et du bassin de la moyenne et basse Volga, en majorité - finno-ougriens. Les autres aspects positives de la invasion tataro-mongole pour la Russie ancienne V. Bartold voit dans la conservation de la vie citadine, étrangère aux Mongoles et aux autres nomades, et dans la stabilité politique presque inexistante avant l'invasion. [5]
Notre théoricien renommé de l'eurasiatisme Lev Goumilliov note que dans le cadre de l'Empire Mongole gigantesque le commerce et les échanges culturels se développèrent à une vaste échelle de la Russie et du Moyen Orient jusqu'à la Chine et l'Asie Sud-Est. Les guerriers et les gardiens russes ainsi que les négociants et les artisans russes et bulgares ont été repandu dans tous les coins de l'Empire Mongol y compris la Chine, l'Asie Centrale, la Birmanie et l'île Java. Lev Goumiliov pense aussi que l'ethnie des anciens russes devient après la conquête tataro-mongole l'élément spécifique de la superethnie mongole très hétérogène. En même temps l'historien américain Richard Pipes constate l'origine tatare ou mongole de la majorité des mots russes signifiants punition, répression, etc. [6] Mais la conception de Goumiliov est plus compliquée. Il croit que dans l'intérieur de la Horde l'Or ont été jeté "les bases de tolérance nationale et religieuse" par les Khans mongoles et princes russes. De plus, il caractérise toute la période de XIII-XIV-ème siècles comme les temps de "la naissance d'une nouvelle ethnie russe sur la base de mélange des Slaves, des Tatares, de Lithuaniens et des peuples finno-ougriens" de Volga et de régions du Nord. [7] Certes, il y a des objections, Beaucoup des opposants n'adoptent pas la conception de Goumiliov. Mais cette conception a le droit d'exister et mérite d'analyse approfondi.
Nous savons que pendant toute la période de l'existence de la Horde d'Or se développe le processus de formation de nouvelles ethnies sur les vastes territoires de toute l'Europe Orientale, de la Sibérie et de l'Asie Centrale. Par exemple, les tatares contemporains de Volga se formèrent par fusion des Bulgares, des Oguzes et Khorezmiens, issues de l'Asie Centrale, des Kiptchaks, migrés sur les rives de Volga après la conquête mongole, des ethnies et de groupes ethniques variés d'origine finnois ou finno-ougriens mais aussi des anciens russes, parce que en Bulgarie de Volga comme partout dans tous les coins de la Horde d'Or vivaient beaucoup de prisonniers et surtout des prisonnières russes. Goumiliov même insiste qu'il n'y avait pas de différence ethnique sérieuse entre les anciens russes et bulgars déjà avant la conquête mongole. [8] Ce point de vue ne peut pas être reconnu comme la vérité absolue mais mérite discussion.
La lutte pour le triomphe de l'Islam en la Horde d'Or commencée en 1256 et finie en 1312 renforça paradoxalement la Russie de Moscou. Beaucoup des Mongols, dont la fraction importante confessa le christianisme néstorien, beaucoup des Kiptchaks (leurs khans se baptisèrent souvent dans les temps prémongoles) et beaucoup d'autres nomades en restants partisans de paganisme dans leur âme ne voulaient pas adopter l'Islam. La grande majorité de tous ces gens quittèrent les territoires sous le pouvoir des khans musulmans et migrèrent en Russie. Ils étaient presque tous des bons guerriers et chevaliers et logiquement devenaient les organisateurs, les instructeurs, les commandeurs et les conseilleurs militaires des princes russes. Pratiquement il a s'assimilaient très vite dans le milieu russe épousant les femmes russes et se montant en domaines de terres avec les paysans russes. En s'appropriant le langage, le vêtement, les moeurs et coutumes russes ils s'incorporèrent dans les rangs de la noblesse russe. Plus que 300 familles d'aristocratie russes sont d'origine tatare. [9] En XVII-ème siècle plus que 17 pour cent de la noblesse russe étaient descendants des originaires de la Horde d'Or. [10] On sait que les tsars Ivan le Terrible et Boris Godounov étaient aussi d'origine tatare. [11]
Entre les originaires de la Horde d'Or réfugiés en Russie nous trouvons non seulement les chrétiens néstoriens ou partisans de paganisme, mais aussi les musulmans qui migraient en Russie pour les raisons non-religieuses mais politiques et personnelles. C'est les cas, par exemple, des ancêtres d'Ivan le Terrible et de Boris Godounov. Ce pourquoi nous pouvons trouver parmi les aristocrates russes les descendants de Yediguey (stratège de Tamerlan), du sultan mamluk de l'Egypte en XV-ème siècle Saïf ad-Din Inal, de l'émir de la Horde Nogay (en basse Volga) et de même Tchingiz-Khan. [12] Les musulmans arrivés à Moscou ou à n'importe quelle ville en Russie s'assimilaient rapidement après le baptême. Cette vitesse d'assimilation peut s'expliquer par les traditions de très long durée, de contacts, des échanges culturels, de mariages mixtes et de mélanges des slaves et de finno-ougriens du bassin de Volga avec les turcs, non seulement avec les khazars, les petchénégs, les kiptchaks et les tatars en X-XIII siècles, mais aussi avec les petites ethnies turques comme les torks (la branche nordique des oguzes), les berendeys, les kara-kalpaks et d'autres tribus de steppe qui étaient les alliés et les plus proches voisins de russes depuis du IX-ème siècle. Pratiquement les contacts de la Russie avec le monde turc durent plus que mille ans et grâce à cette long durée deviennent indissolubles!
Il y a beaucoup des historiens étrangers qui apprécient négativement la période de la Horde d'Or en histoire de la Russie en insistant sur la "vocation occidentale" de la Russie. [13] Le grand historien russe Serguey Soloviov est de même avis. [14] Mais nous partageons l'opinion d'autre grand historien russe Vassiliy Klutchevsi, qui écrivit sur le rôle objectivement positive des khans tatars dans l'histoire de la Russie, surtout dans le domaine de l'unité et de la stabilité politique. [15] Il y a aussi quelques historiens en Occident qui suivent la conception de Klutchevski et reconnaissent influence de la Horde d'Or sur l'économie, le droit, la vie militaire et administrative de la Russie. [16] Beaucoup des historiens russes en émigration postrevolutionnaire en partageant ce point de vue parlent de l'utilisation de l'expérience étatique mongole par les unificateurs de la Russie. [17] Et le fameux historien et linguiste russe prince Nicolas Troubetskoï attire l'attention sur les termes russes d'origine tatare dans les domaine de finances, de poste, de douane et des autres fonctions étatique. Il reconnaît l'influence tatare dans ces domaines comme décisive. [18]
Nous ne sommes pas d'accord avec N. Troubestkoï que l'état Moscovite apparait grâce à la conquête tatare. Mais nous reconnaissons la grande importance de l'influence de la Horde d'Or et d'autres états musulmans, surtout les Khanats de Crimée, de Kazan, d'Astrakhan et de la Sibèrie, sur la vie politique et économique de la Russie, sur sa culture et sa administration. Certes, les russes et les Musulmans se distinguaient par langue, moeurs et coutumes. Mais l'apport des Musulmans dans la spécificité politique, sociale, administrative, militaire et morale de la Russie est irréfutable. On peut aussi poser des questions de l'importance de l'influence scandinave, greco-byzantine et même lithuanienne sur les aspects variés de la vie en Russie d'autant plus que les originaires de Lithuanie (comme de la Pologne et de l'Allemagne) étaient très nombreux dans la classe dirigeante russe après la chute de la domination de la Horde d'Or. Mais parmi les éléments étrangères de l'élite russe éléments tataro-musulmans étaient, selon notre opinion, plus nombreux et plus dynamiques. [19]
On peut expliquer par ce phénomène quelques traits du despotisme asiatique dans la pratique politique des gouvernants de la Russie, ce synthèse des "éléments indigènes et mongoles" dans l'exécution du pouvoir à Moscou après la chute de la Horde d'Or. Mais il ne faut pas oublier jamais que la Russie après la liquidation du joug tatare continua d'éprouver très forte influence d'encerclement musulman. Les guerres avec les musulmans de Kazan, d'Astrakhan, de Sibèrie et surtout de Crimée se poursuivaient presque quatre siècles avec beaucoup de pertes humaines, destructions, rapt des prisonniers. Cette lutte peut être comparer avec la Reconquista en Espagne. Chaque année 15-65 000 soldats russes ont été obligé de participer dans cette lutte. En 1571 le Khan de Crimée réduisait en cendres Moscou et trente-six autres villes russes, en tuant 60 000 russes et en captivant comme esclaves plus que 60 000 hommes et femmes. Seulement dans la première moitié du XVII-ème siècle les tatares de Crimée captivaient plus que 200 000 russes. [20] La Crimée était une menace constante pour la Russie jusqu'à 1768, quand le khan Kirim Guirey dévastait le sud de l'Ukraïne, en tuant 10 000 habitants et en captivant beaucoup plus. [21]
Ces guerres donnaient naissance à l'institut socio-militaire très original, les cosaques. Le mot "Kazak" signifie chez les turcs et mongols "l'homme libre" ou "guerrier libre". Les princes de la Russie ancienne organisaient déjà colonies militaires pour la défense de frontières en les peuplant primordialement par les tribus alliées des Alans, des Tcherkesses, mais surtout de Turcs. Les gouvernants de la Horde d'Or les réorganisaient en détachements de gardiens de frontières ("kazih" en mongole), qui ont commencer se nommer "kazaks" (les cosaques), parce qu'ils sont en majorité les alliés turcs des russes et se considéraient plus libres que les autres sujets de khans. Très vite ils était russifiés et christianisés, parce que les russes constituaient deux tiers de toute la population de la Horde d'Or en restant la source principale du complément des cosaques. Mais les cosaques en Russie comme en Ukraïne ont devenu la fraction spécifique des professionnels militaires avec quelques traits de moeurs et coutumes nomades, des costumes et de folklore proches aux habitants traditionnels des steppes, des méthodes et des termes de guerres ainsi que des grades militaires d'origine turque. Il faut noter en même temps qu'en XV-XVI-ème siècles les cosaques étaient guerriers non seulement dans les troupes russes (par exemple, dans l'armée d'Ivan le Terrible), mais aussi dans les armées de khanats de Kazan, d'Astrakhan et de Crimée et, plus tard, dans l'armée lithuano-polonaise. [22]
La spécificité des cosaques, leur caractère frontalier et transitoire facilitaient leur contacts et liens avec les musulmans. Les cosaques participèrent activement dans tous les mouvements populaires en Russie en XVI-XVIII-ème siècles, parfois en alliance avec les tatares, bachkires et musulmans de Sibérie (surtout pendant la rébellion de Emelian Pougatchov en 1773-1775). On connaît aussi des liens de quelques groupes des cosaques avec le Khan de Crimée et le sultan de la Turquie. L'ataman (chef) des cosaques de Don, Stepan Rasine, en 1667-1671 trouvait un asile en Iran. Le guetman (ataman ukraïnien) Bogdan Khmelnitzki luttait contre la Pologne en alliance avec le khan de Crimée. L'ataman Kondrati Boulavine, en organisant la révolte contre le tsar Pierre le Grand, a conclu un accord avec le khan de Crimée et les représentants du gouvernement turc à Kuban, le guetman ukraïnien Mazepa en trahissant Pierre le Grand a fui en Turquie. Mais en même temps il faut souligner qu'en majorité des cas les cosaques étaient les meilleurs guerriers dans l'armée russe en participant pratiquement dans toutes les campagnes militaires depuis de XV-ème siècle. Leur rôle était très important dans toutes les guerres avec la Turquie et avec l'Iran et surtout dans les conquêtes de Sibèrie et de l'Orient Extrême, de Caucase du Nord et de l'Asie Centrale.
En avançant au Sud et à l'Est, la Russie a devenu en XIX-ème siècle un pays polyethnique et polyconfessionel. Dans beaucoup des régions (par exemple, dans le bassin de la moyenne et basse Volga, près d'Oural et dans la Sibérie), les Russes vivaient parmi des peuples, ethnies et groupes ethniques variés, en majorité turques et finno-ougriens. Seulement dans la région Volga-Oural existent aujourd'hui plus de 120 fractions et groupes ethniques, y compris les unités mixtes, caractérisées par des mélanges historiques de races, de moeurs et coutumes, ainsi que par des mode de vie et culture communes. [23] Mais il y avait aussi dans l'Empire Russe de XIX-ème siècle des régions non assimilées. C'étaient premièrement les régions musulmanes en bassin de Volga, en Sibèrie, en Crimée, au Caucase et dans l'Asie Centrale ou vivaient en tout 18 millions de musulmans. [24]
Le gouvernement russe avait quelques problèmes avec les musulmans, surtout au Caucase du Nord conquis après la guerre longue et cruelle en 1817-1864. Cette guerre était barbare et sanglante du côté du imamat théocratique et militaire créé par les cercles islamiques de Tchetchnya et de Daghestan. Pour la Russie cette guerre était la continuation et le complément à la série des guerres avec la Crimée et la Turquie en XVIII-XIX siècles, parce que la Turquie et l'Angleterre ont donné aide et appui aux imams nord-caucasiens, surtout à Chamil (1834-1859), un guerrier et stratège remarquable. Juridiquement on pouvait éviter cette guerre, parce que presque tous les chefs féodaux du Caucase du Nord avaient conclu les accords pacifiques avec la Russie en donnant à l'Empire des garanties de communications stratégiques avec les chrétiens de Georgie et d'Arménie, libérés par les Russes de joug persan et ottomane. Mais les extrémistes islamistes, les serviteurs de culte et les petits féodaux anarchisants ne voulaient pas la paix. Également l'administration tsariste ne voulaient pas prendre en considération les moeurs et coutumes des montagnards indépendants, leur habitudes et conditions spécifiques de la vie publique, par exemple - le rôle social, politique, militaire et psychologique des confréries religieuses Naqchbandiya et Kadiriya. Chamil pouvait mener la guerre si longtemps grâce à son qualité chef de Naqchbandiya. Mais cela ne veut rien dire pour les généraux russes enivrés par la victoire sur les troupes de Napoléon Bonaparte et imprégnés par l'esprit impérial. Ils ne voulaient même utiliser les liens de parenté entre quelques ethnies de montagnards caucasiens (par exemple, des tchetchens) et quelques groupes de cosaques de Kuban et Terek. [25] Les résultats sont tristes: nombreuses pertes humaines (dans l'armée russe - 25 000 tués et 65 000 blessés), et l'émigration dans l'Empire Ottomane de presque 2 millions des musulmans caucasiens. [26] Aujourd'hui leurs descendants vivent en Turquie, en Syrie, en Jordanie, en Irak, etc.
En Asie Centrale le gouvernement de tsar tentait éviter la guerre "à la caucasienne", en utilisant les moyens économiques et diplomatiques avec l'aide des commerçants, des interprètes, des guides et des intermédiaires tatares, parce que, selon Bartold, les Tatares de Kazan, plus modernisés que les autres musulmans de la Russie, devenaient depuis de XVI-ème siècle "civilisateurs de leurs coreligionnaires" à Boukhara et Khiva. [27] Les états musulmans étaient conservé à Boukhara et Khiva mais sous le protectorat du gouvernement de tsar. Mais le khanat de Kokand et l'indépendance des tribus de Kazakhstan étaient liquidé. Sur leurs territoires les pouvoirs tsaristes ont créé le gouvernorat Turkestan.
Il y a beaucoup des conséquences négatives d'annexion des terres musulmanes à l'Empire Russe. Il existent beaucoup des écritures sur ce thème. Mais je veux parler des conséquences positives: cessation des guerres féodales ruineuses, liquidation d'esclavage, modernisation de l'économie, de routes et de moyens de communication. Le développement de l'industrie et l'intensification de l'agriculture, le progrès technologique et l'essor culturel peut aussi être pris en considération. Et les musulmans reconnaissaient toutes ces réalisations. Les "djadides", (c'est-à-dire les modernistes islamiques), ainsi que les "kadimistes" (les traditionalistes conservateurs) étaient loyalistes plus ou moins moderés. Presque tous les représentants des intellectuels musulmans en Russie en XIX-ème siècle et au début du XX-ème siècle étaient pour le soutien du gouvernement du tsar. À partir de 1905, nous trouvons en Russie un presse musulmane, des écoles musulmans libres, des députés musulmans au parlement ("Douma") et le parti musulman "Ittifak" (la Concorde) avec un prestigieux chef de tatares de Crimée Ismaïl-Bey Gasprali (ou Gasprinski). Il disait "La culture russe était plus proche aux peuples musulmans que la culture occidentale" et "les musulmans ne seront pas les traîtres de la Russie". [28]
On peut citer beaucoup des auteurs objectant à Ismaïl-Bey. Mais la majorité des auteurs musulmans le plus modernistes sont d'accord avec ce "grand père de la nation turque", comme était nommé Gasprali par les musulmans de Crimée, de Volga et de Caucase. Il était le penseur politique et l'homme de culture le plus renommé parmi les musulmans de la Russie de l'époque. Le position de Gasprali était le résultat logique non seulement de la politique russe en question musulmane avant la révolution de 1917, mais, de plus, c'était la conséquence de développement des relations entre la Russie et musulmans en IX-XIX siècles. Ces relations étaient très diverses, multiformes et variées mais elles ne ressemblent pas les mêmes relations de l'Islam et l'Occident. On peut expliquer ce phénomène par la spécificité de la civilisation russe qui a une expérience millénaire inappréciable de riches contacts avec les peuples d'Orient. Toutes les difficultés et conflits dans ces contacts n'empêchèrent pas l'interaction, l'influence et l'enrichissement mutuelles, la compréhension et l'entente russo-musulmanes. Ces traditions de l'entente et de compréhension étaient affaiblies et déformées après la révolution de 1917, mais rétablies après 1945 et modernisées sur la nouvelle base de rapprochement russo-musulman dans les domaines social, économique, culturel et technologique. Cependant l'analyse historique de la période soviétique est prématuré et, à mon avis, de peut pas être examiner dans ma communication modeste.
Notes
1. S.F. Platonov, Cours de l'histoire russe (en russe). Moscou, 1993, p.88 [*]2. Ibn Khordadbêh. Le livre des routes et des pays (en russe).Bakou, 1986, p. 128. [*]
3. V.V. Bartold, L'Islam et la culture musulmane (en russe). Moscou,1992, p. 133. [*]
4. G.E. von Grünebaum, L'Islam classique (en russe). Moscou, 1986,p. 189; Pletniova. Les Khazars. Moscou, 1976 (en russe). p. 70-77. [*]
5. V.V. Bartold, Op.cit., p. 92-93; D.D. Vassiliev, Le rôle del'Islam dans la formation des cultures impériales dans les Étatscrées par les nomades de l'Eurasie - "Islam et les problèmesd'interaction civilisationnelle" (en russe). Moscou, 1922, pp. 43-44. [*]
6. L.N. Goumiliov, De la Russie Ancienne à la Russie contemporaine.Essais d'histoire ethnique. Moscou, 1922, pp. 132, 135 (en russe); R. PipesRussia under the Old Regime. Moscou, 1993 (en russe), p. 82. [*]
7. L.N. Goumiliov, Op.cit. 294; "La Russie et l'Orient: lesproblèmes d'interaction" (en russe). Moscou, 1992, p. 60. [*]
8. L.N. Goumiliov, La Russie Ancienne et la Grande Steppe (en russe).Moscou, 1989, pp. 161, 337; V.O. Klutchevski, De l'histoire russe.Moscou, 1993, pp. 91-93 (en russe). [*]
9. L.N. Goumiliov, En cherchant le royaume inventé. Moscou, 1970(en russe), p. 401; N.A. Baskakov, Les noms russes d'origines turques.Moscou, 1993 (en russe), pp. 12-27. [*]
10. E.P. Karnevitch, Les grades et titres génériques enRussie. Moscou, 1991 (en russe), pp. 71, 233-250. [*]
11. "Vozrojdeniye" ("La Renaissance"). Moscou, 1992, n. 2-3 (en russe), p. 15. [*]
12. E.P. Karnovitch, Op.cit, p. 179. [*]
13. F.R. Graham, The Archer and the Steppe, or the Empries of Scithia: ahistory of Russia and Tartary. London, 1860; J. Curtain, The Mongols inRussia. Boston, 1908; V.A. Riasanovsky, Fundamental Principles of MongolLaw. Tientsin, 1937. [*]
14. S.M. Soloviov, L'histoire de la Russie depuis de l'ancienneté(en russe). Moscou, t. II, 1960, pp. 284-288. [*]
15. V.O. Klutchevski, Oeuvres (en russe). Moscou, 1957, t. II, p. 43 [*]
16. Ch. J. Halperin, Russia and the Golden Horde. Bloomington, 1985, p.32; Ch. Commeaux, La vie quotidienne chez les Mongols de conquête(XIII siècle). Paris, 1972; P.H. Siefen, The Influence of theMongols on Russia: a dimensional history. Hirchsville-New York, 1974. [*]
17. G.V. Vernadsky, The Mongols and Russia, New Haven, 1953, pp. 350-351. [*]
18. N.L. Troubetskoï, De l'élement touranique dans la culturerusse - "La Russie entre l'Europe et l'Asie: séduction eurasiatique"(en russe). Moscou, 1993, pp. 72-73. [*]
19. R. Pipes, Op.cit, p. 82 [*]
20. V.V. Kargalov, À la frontière des steppes (en russe).Moscou, 1974, pp. 149-171. [*]
21. Ibid., pp. 172-174. [*]




