15.05.2008

EULDJ ALI OU OCCHIALI (1520-1587)

EULDJ ALI ou OCCHIALI
(1520-1587)

• Né en CALABRE, le pêcheur GIOVANI DIONIGI GALEN, est enlevé par les TURCS à l'âge de seize ans , au cours d'une razzia de KHEIREDDIN.
• Il est vendu comme galérien à ISTANBUL
• Il rame sous la CHIOURME qui est le travail le plus cruel. Les esclaves rament 50 jours de suite, 2 fois par an, le reste du temps ils travaillent pour leur maître.
• Il reçoit le surnom d'EL FORTAS, le TEIGNEUX.
• Il embrasse la religion MUSULMANE et prend le nom d'EULDJ ALI : ALI le RENÉGAT.
• Il devient corsaire et s'enrôle pour la COURSE, au côté de KHEIREDDINE.
• Sa vaillance lui permet de recevoir d'importantes parts du butin et, ainsi, de pouvoir acquérir son propre vaisseau.
• Il devient gouverneur de TLEMCEN.
• Khalifat de DRAGUT, il devient son héritier.
• Il se distingue au siège de MALTE.
• Il est le plus acharné des adversaires de DON JUAN d'ESPAGNE

• En 1568, richissime, il est le dernier BEYLERBEY d'ALGER
• En 1569, il profite des révoltes des MORISQUES de GRENADE, qu'il encourage, pour attaquer TUNIS par la terre (la mer étant impraticable pendant l'hiver).
• En janvier 1570, la ville de TUNIS, qui était sous influence espagnole, tombe.
• En 1571, à la bataille de LÉPANTE, gagnée par les CHRÉTIENS, EULDJ ALI l'excellent marin, probablement le meilleur au service du GRAND TURC permet aux RAÏS ALGÉRIENS de sortir indemnes du combat avec leurs 20 galères et leurs 30 navires.
• Il reçoit alors le surnom glorieux de EL KILIDJ, l'ÉPÉE.
• Il est nommé CAPITAN-PACHA. et mène quelques expéditions en MORÉE (le Péloponnèse) l'année suivante.
• En septembre 1574, il reprend TUNIS dont DON JUAN d’ AUTRICHE s'était emparé un an avant, et il mène aussi la flotte turque en MER NOIRE.
• Il meurt en 1587.

POUR EN SAVOIR PLUS LISEZ

"LE DERNIER ROI D'ALGER"

de Paul MOMBELLI

http://dernierroialger/caloucaera.net).

14.05.2008

Les Janissaires (1979) de Vincent Mansour Monteil

*Les Janissaires (1979)

 

Pendant près de cinq siècles (1326-1826), les janissaires, composés d'abord d'enfants chrétiens ramassés par les Turcs en pays conquis, islamisés et initiés à l'ordre religieux des Bektashi, ont été les prétoriens des sultans ottomans et l'armée de métier des Turcs. Leur corps militaire était un « foyer » dont les soldats se révoltaient en renversant leurs marmites. Ces prétoriens-marmitons étaient aussi des prétorien-derviches (1). Pendant trois siècles, en Algérie, ils devinrent des corsaires. Leur indiscipline croissante conduisit à leur écrasement par le sultan Mahmut II, en 1826, et à la dissolution de l'ordre Bektashi, qui se maintint en Albanie jusqu'en 1967 (l’ordre Bektashi a pu renaître  à partir de 1990, suite à l’autorisation de pouvoir de nouveau pratiquer le culte, en Albanie).

 

La marmite de bronze

 

Les janissaires (du turc Yeni çeri (2) : "jeune troupe") n'étaient qu'une partie (de 12 000 hommes au XVème siècle à 140 000 en 1826) de l'armée ottomane, qui aurait compté 400 000 soldats en 1796 et dont seule la moitié était disponible. En 1655, Jean Thèvenot, qui séjourna un an à Istanbul, écrit que « le Grand Seigneur peut mettre sur pied en peu de jours une armée de deux ou trois cent mille hommes ». Ces chiffres sont excessifs. Les Turcs, d'origine asiatique et nomade étaient de bons cavaliers mais de médiocres fantassins. A leurs « batteurs d’estrade » à cheval, il leur fallut donc ajouter des troupes régulières à solde trimestrielle (payée en « aspres » ou pièces d’argent), dont les principales étaient les janissaires. Comme, jusqu’en 1582, ceux-ci étaient soit des prisonniers de guerre, soit des enfants chrétiens ramassés en pays conquis, on les appelait – quoique convertis à l’Islam - des « esclaves de la porte » (gouvernement turc). Quant aux fameux janissaires d’Alger, c’étaient surtout des Turcs, que l’on traitait pourtant aussi d’esclaves. Bien armés de mousquets, les janissaires étaient le fer de lance de l’armée : nul ne les égalait pour monter à l’assaut des citadelles. « Assurément, les janissaires étaient le corps le plus efficace et le plus redoutable qu’il ait été donné au monde de connaître », affirmait l’historien anglais Monroe, en 1908. D’ailleurs, selon Thévenot, « il semble qu’ils soient sacrés, et assurément je ne sais aucun ordre de milice dans le monde qui soit autant respecté, car il n’y a pas de richesses qui puissent sauver la vie à un homme qui a battu un janissaire ».

Les janissaires sont en fait des prétoriens-marmitons. Mais pourquoi les janissaires, qui sont – du moins au début – des chrétiens « reniés », ont-ils le culte de la marmite (kazan), au point d’en avoir une en bronze comme emblème de chaque unité ? Pour l’historien allemand Schlözer, c’est à cause de la vénération que portaient à la « noble marmite » les nomades turcs d’Asie centrale. Le repas principal, pris en commun, est celui du soir, à la chaleur de la marmite. Du coup, les janissaires appellent leur corps un « foyer » (ocak) : ils passent une cuillère de bois à travers leur bonnet de feutre et les grades militaires portent des noms tirés de la cuisine : « cuisinier en chef » ou « grand distributeur de la soupe », le sultan lui-même est le « père nourricier », la marmite sacrée donne le droit d’asile et « renverser la marmite » est le signal de révolte des janissaires.

Antoine Galland, le premier traducteur des Mille et Une Nuits, parle, le 28 mai 1672, dans son journal de Constantinople, d’un officier français prisonnier qu’on « avait premièrement fait marmiton du pacha ». Le même jour, il signale un garçon de Pontoise, « élevé dans l’étude, tenu de fort court à cause de sa beauté, jusque-là même qu’il lui était défendu de parler aux autres Français. On le persécutait fort de se faire turc. On lui faisait même déjà porter le turban, et on lui apprenait à lire en turc. Enfin, c’était un véritable ichoglan du pacha ». Les içoglan étaient des pages. Ils étaient, on le voit, recherchés pour leur beauté physique car, remarque Thévenot, si les Turcs sont « fort jaloux de leurs femmes, souvent ils donnent leur amour à leur sexe (…) car ils sont grands sodomites ». Est-ce là raison de l’interdiction faite aux janissaires de porter la barbe, « en témoignage de leur servitude » ? Ou peut-être pour que le page imberbe garde, plus tard, le menton glabre ? Le grand turcologue J.Deny a publié, en 1925, des Chansons des Janissaires turcs d’Alger (fin du XVIIIème siècle), dont l’une blâme un mignon d’avoir laissé pousser sa barbe. De même, l’Albanie, qui a fourni aux Ottomans tant de janissaires, a connu des quatrains érotiques qu’Auguste Dozon, l’auteur du Manuel de la langue chkipe (shqip c'est-à-dire albanais) en 1879, qualifie de « pédérastique » - et qui le sont en effet.

Le corps des janissaires était donc une communauté exclusivement virile et l’obligation de célibat ne pouvait qu’encourager des tendances homosexuelles. Cette règle disparut cependant à partir de la fin du XVIème siècle en Turquie et, en Algérie, les janissaires turcs se marièrent dans le pays, donnant naissance à ces couloughlis ou kouloughlis c'est-à-dire « fils d’esclave » dont la descendance existe toujours.

 

Drogues légales

En principe, un janissaire ne doit pas boire de vin, toute boisson fermentée étant interdite aux musulmans. Ceux-ci « ne sont pas comme les chrétiens qui sont perdus dès que le vin ne les suit plus ». Thévenot, qui fait cette remarque, ajoute cependant qu’à la veille d’embarquer à Constantinople sur des bateaux de guerre, « tous les cabarets sont fermés par ordre du vizir, qui les fait même sceller, de crainte que le vin n’augmentât l’insolence » des janissaires. Quant à la régence d’Alger, on sait le développement qu’y avait pris la vie de taverne. Le cabaret a sa place dans les chansons des janissaires. Mais il y a des compensations. A propos des janissaires en campagne, Jean Thévenot – toujours lui – constate qu’ils « vivent de fort peu de chose ; pourvu qu’ils aient du riz, un peu de pain, de l’eau, du cahvé (café) et du tabac ». En 1655, le café était encore inconnu en France. Originaire d’Ethiopie, introduit au Yémen au XVème siècle par les mystiques musulmans qui prolongeaient, grâce à lui, leurs veillées de prières, il atteignit Le Caire au début du XVIème siècle et, vers 1544, Constantinople, où il fut parfois interdit. Il est à noter que la torréfaction des grains de café était un privilège des janissaires. Du côté d’Alger, enfin, une chanson turque du XVIIIème siècle fait dire à un cafetier qu’il passe, chez lui « mille janissaires par jour ». Enfin, en 1853, Théophile Gautier mentionne la « blague à tabac » dans la ceinture du janissaire.

Carte de l'Empire ottoman en 1683

 

Il semble bien que l’usage du tabac à priser ait été introduit dans l’Empire ottoman (Algérie comprise) comme un palliatif de la défense de fumer faite en 1642. Cependant, Thévenot, s’il assure que le sultan « fit décapiter dans les rues de Constantinople en un jour deux hommes, parce qu’ils fumaient du tabac », explique que « les Turcs s’endorment facilement en fumant » et que « les incendies viennent le plus souvent… du feu tombant de leur pipe ». Sans doute faut-il compléter ce tableau des drogues, légales ou non, par l’usage de l’opium, employé par les janissaires comme excitant au combat : « La plus grande part d’entre eux prennent de l’opium », affirme un manuscrit de 1612, et « leur bravoure vient encore de certaines boissons, mêlées d’opium /…/, par le moyen desquelles ils se mettent dans une espèce de fureur », prétend Montecuculi en 1735. Mais, selon Thévenot, « ce qui les rend principalement si courageux, c’est la grande foi qu’ils ont au destin /…/ et le zèle pour leur religion ».

L’empire ottoman au XVIème siècle dans sa plus grande extension, s’étendit en Europe jusqu’aux frontières austro-hongroises, au Proche-Orient, et au nord de l’Afrique (sauf au Maroc).


 

La levée d’enfants chrétiens (devshirme)

 

Pendant plus de trois siècles (du XIVème ou du XVème siècle jusqu’au début du XVIIIème), les Turcs prélevaient, en pays conquis, des enfants chrétiens, généralement de dix à quinze ans, imberbes et célibataires, dans la proportion d’un sur cinq. Ce « ramassage » avait lieu tous les cinq ans, puis tous les trois et deux ans, et même tous les ans. Cette levée avait lieu en Turquie d’Europe ou Roumélie (turc Rum El-i : « pays des Roum ou Byzantins ») aux dépens des Grecs, Albanais, Macédoniens, Serbes, Bulgares ou Arméniens. Chaque « levée » représentait (selon les sources) de 2000 à 12 000 enfants. Ceux-ci, arrivés dans la capitale ottomane (Istanbul, après 1453), faisaient leur « noviciat » comme « jeunes étrangers » parmi lesquels on sélectionnait les « pages » ou « garçons d’intérieur » réservés au service des jardins et du palais du « Grand Turc » ou « Grand Seigneur ». Bien entendu, on en faisait des Turcs, tant par la langue que par la religion musulmane. Ils devenaient donc ce que les anciens voyageurs appelaient des « reniés » (renégats). Mais, étant donné leur jeune âge, et souvent aussi une foi chrétienne peu enracinée, la transition se faisait sans grand mal, et non sans avantage. En effet, comme le remarque, en 1655, le curieux et naïf Jean Thévenot : « Un chrétien peut racheter sa vie en se faisant turc, quelque crime qu’il ait commis, mais les Turcs n’ont point de remède pour sauver la leur ».

On a parlé de « rapt d’enfants », d’un « impôt de sang » et de « crime atroce ». Ce n’est pas si simple ! Ces « novices » devenaient janissaires, c'est-à-dire des privilégiés redoutés de tous. Favoris du sultan, les plus chanceux pouvaient accéder, par la suite, aux plus hautes charges de l’Etat : c’est ainsi que, sur 49 grands vizirs qui se succédèrent entre 1453 et 1623, tous (sauf cinq Turcs) étaient d’anciens « pages », élevés naguère à la dure et étroitement surveillés par des eunuques éthiopiens « rasés à fleur de ventre » qui, d’après Thévenot,  « se promènent par la chambre [des pages], de crainte qu’ils ne passent d’un lit à l’autre, car les itchoglans ne sont point châtrés ». De toute façon, dès 1582, une « grande fournée de janissaires » introduisit toute sorte de gens dans ce corps (dont des Turcs), et la « levée » d’enfants chrétiens avait disparu en 1703.

 

L’ordre Bektashi

 

Tous les témoignages sur ce point se recoupent : « tout janissaire, généralement (au moins au début) jeune chrétien « ramassé » en pays conquis – donc Grec, Albanais ou autre -, était initié à un ordre religieux d’apparence musulmane, celui des Bektashi. Les musulmans turcs sunnites, c'est-à-dire « orthodoxes », avaient horreur de ce qu’ils tenaient pour une abominable hérésie. Thévenot ne pense pas autrement, lorsqu’il écrit : « Tous les derviches et santons généralement sont de grands hypocrites, car ils se font passer pour des gens adonnés entièrement à la contemplation de Dieu, et cependant ils sont accomplis en tous vices sans exception ». Bien entendu, ce n’est pas aussi simple. Il reste à voir la place singulière occupée par la confrérie dans le corps des janissaires.

Selon la tradition plus ou moins légendaire, un certain Hadji Bektash arrive du Khorasan (à l’est de l’Iran, en Afghanistan et Transoxiane) en Anatolie au XIIIème siècle. Il se fixe au village qui porte encore son nom et enseigne un rituel initiatique mêlant à des croyances turques plus anciennes. Bektash fonde (ce n’est pas lui directement mais des disciples à lui, notamment Balim Sultan au XVème siècle, qui réorganisa la confrérie bektashi, voir L’ouvrage collectif « Les voies d’Allah », A. Popovic, G. Veinstein, chez Fayard, 1996) alors un « ordre » religieux, et on le tient pour le plus grand « saint » de son temps. Or, on constate que sept points rattachent étroitement le « corps » militaire des janissaires à la « confrérie » des Bektashi :

1. Le rituel bektashi d’initiation chevaleresque, autour du « gibet » (dâr) de Mansour Hallaj (martyr mystique de l’Islam, mis à mort à Bagdad en 922), est d’origine artisanale, sans doute kurde, et issu du milieu militaire des archers de Bagdad (3) ; or, les janissaires, tous bektashi, ont commencé par être arbalétriers ;

2. Le jour de son enrôlement, chaque janissaire faisait vœu d’obéissance à l’ordre bektashi (et l’on appelait les janissaires tantôt « fils », tantôt « garçons » de Hadji Bektash) ;

3. Les brevets des janissaires faisaient explicitement référence au patronage de Hadji Bektash et leur foi fondamentale leur prescrivait de suivre sa Voie ;

4. Le bonnet blanc des janissaires, avec son large morceau de feutre retombant par derrière, rappelait, dit-on, la manche de la soutane du saint Hadji Bektash, lorsque celui-ci donna sa bénédiction aux premiers novices ;

5. Les « pères » (baba) bektashi faisaient fonction d’aumôniers des janissaires ; ils suivaient les troupes en campagne ; un représentant officiel de Hadji Bektash vivait dans la caserne du 94ème régiment de janissaires ;

6. Le commandant en chef (agha) des janissaires – lui-même initié au bektashisme – « couronnait » chaque supérieur de l’ordre, appelé « grand-père » (dede), qui se rendait, à cette occasion, à Istanbul ; au Grand conseil (divan) l’agha se levait chaque fois que le nom de Hadji Bektash était prononcé ; à la parade, devant le cheval de l’agha marchaient huit bektashi, vêtus de vert, les poings sur la poitrine ;

7. En juin 1826, après l’écrasement du corps révolté des janissaires, l’ordre bektashi fut dissous et interdit, ses chefs exilés ou exécutés et ses couvents (tekke, teqe, tekija) détruits et rasés (ou donnés à d’autres confréries dans lesquelles de nombreux bektashi se dissimulèrent).

 

Loi fondamentale des Janissaires au XIVème siècle

 

Selon ce texte, attribué au sultan Mourad (Murat) II (1359-1389) :

1. Les janissaires sont recrutés parmi les enfants chrétiens du « ramassage » - ou parmi des prisonniers. Les recrues font un stage de « novices » (turc : acemi oglan, litt. « garçons persans ou étrangers »).

2. Ils doivent obéissance absolue à leurs chefs et aux représentants du pouvoir.

3. Ils forment un seul « corps » et leurs casernes sont groupées ensemble.

4. Ni luxe ni faste : simplicité.

5. Promotions à l’ancienneté. Retraite pour les invalides.

6. Seuls leurs officiers peuvent punir les janissaires.

7. Peine de mort particulière (en fait, par strangulation).

8. Les janissaires ne peuvent ni porter la barbe, ni se marier.

9. Ils ne doivent ni s’éloigner de leurs casernes, ni exercer un métier, mais passer leur temps à s’exercer à l’art de la guerre.

10. Ils doivent accomplir tous les devoirs pieux de l’Islam et ne jamais s’écarter des prescriptions du saint Hadji Bektash en ce qui concerne le culte et la dévotion. (4)

 

 

Le lièvre de la Mort

 

Il est incontestable que l’initiation obligatoire des janissaires au bektashisme contribua fortement à donner au « foyer », du moins dans les débuts, ce caractère monacal qui frappa tous les voyageurs. D’autre part, il est vraisemblable que les « novices » recrutés en territoire chrétien adoptaient d’autant plus facilement l’initiation au rituel bektashi qu’ils y retrouvaient des emprunts au christianisme ancien (notamment nestorien) : baptême, communion, une sorte de confirmation, existence de « pères » célibataires analogues aux moines, mariage religieux, pénitence et excommunication.

Doit-on, dès lors, affirmer que les Bektashi furent, à l’origine, des chrétiens superficiellement convertis à l’Islam ? Certains l’on cru. Aujourd’hui, on voit plutôt, dans le bektashisme, un de ces syncrétismes dont l’Orient n’est pas avare. Il s’agit, en premier lieu, d’une forme extrémiste (ghulat) du shî’isme « duodécimain » (ce dernier est la religion d’Etat en Iran et repose sur la croyance en douze Imams (psl), descendants de Ali (as), cousin et gendre du Prophète Muhammad (as) et quatrième calife orthodoxe). C’est Ali (as) qui est le centre du culte chez les Bektashi qui l’unissent à Dieu (Allah) et à Muhammad (as) dans une sainte trinité à leur manière (un peu comme chez les Alaouites ou Nosayries de Syrie). Ils jeunent pendant les dix jours de deuil du mois de muharram, en récollection du martyre de Ali et de son fils Hussain (ici, l’auteur fait référence à la tragédie de Kerbela (plaine de l’Irak) où le fils de l’Imam Ali et petit-fils du Prophète Muhammad (as) fut assassiné lui et tous ses compagnons, ainsi qu’un bébé Ali asghar, c'est-à-dire le petit). Les prières musulmanes semblent être négligées. Ils croient en la transmigration des âmes, métempsychose. Le partage du vin, du pain (et du fromage), pour la réception d’un postulant, rappelle la Cènechrétienne. Les Bektashi boivent du vin et de l’alcool (raki), ils mangent du porc : toutes choses prohibées par le Coran. En revanche, ils ont pour le lièvre une horreur dont on ignore la vraie cause. La Bible condamne par deux fois le lièvre comme impur, car « il rumine, mais n’a pas la corne divisée » (Lévitique XI, 6 et Deutéronome XIV, 7) et le pape Zacharie, en 745, dans une lettre à saint Boniface, archevêque de Mayence, exhortait les fidèles à s’abstenir de la chair du lièvre. Aux yeux de la tradition islamique, le lièvre (dont le Coran ne dit mot) serait condamné comme « gibier à canines » parce qu’il se nourrit d’ordures, de détritus et de charognes. C’est cette dernière raison qui en interdit la chair en Iran, en Somalie, en Ethiopie. Les Shî’ites libano-syriens ne mangent pas de lièvres, parce qu’ils le considèrent comme la réincarnation de l’âme de la chatte (en arabe, le nom du lièvre, arnab est féminin) de l’Imam Ali (as). En Afrique noire occidentale, les musulmans voient en lui la métamorphose d’une femme de mauvaise vie. Autant, on le voit, d’influences possibles du christianisme ou de l’Islam.

Les interdits alimentaires ne suffisent évidement pas à définir une religion. Mais ils permettent d’en deviner les adeptes. Ce qui frappe le plus, chez les Bektashi, c’est leur rituel d’initiation, leur pensée ésotérique, leur vie dans des couvents ou « loges », la participation des femmes dévoilées, la place des célibataires (reconnaissables à leurs boucles d’oreilles), mais aussi l’organisation hiérarchique des derviches, la hache à double tranchant et la coiffure blanche à quatre ou douze (Douze Imams) plis symboliques. Les couvents (tekke) étaient toujours situés sur une hauteur, avec une vue très dégagée, souvent dans un verger d’abricotiers. Les poètes ambulants, tantôt mystiques tantôt lyriques, florissaient. Le plus célèbre est Yunus Emre, qui vécut en Anatolie au XIIIème siècle et mourut vers 1320.

En Turquie, l’ordre bektashi, étroitement associé aux janissaires, fut dissous et détruit avec eux en 1826. Il avait, cependant, repris vigueur lorsqu’en 1925 Atatürk mit fin à tous les ordres de derviches. En 1952, il aurait encore existé 30 000 bektashi en Turquie (n’oublions pas, que cet article date de 1979). Il faut relever que le bektashisme turc avait, par son esprit démocratique, ouvert la voie au réformes de la République turque. Les jugements portés sur lui n’ont pas toujours été équitables. Outre les accusations habituelles d’homosexualité et même d’inceste, d’ivrognerie, de vie facile, qui sont le lot de toutes les sectes excentriques de la part des communautés majoritaires (à cet égard, les Bektashi étaient des marginaux), ces derviches sont rejetés par les musulmans sunnites (« orthodoxes ») qui les tiennent pour hérétiques, sinon pour athées purs et simples. Mais d’aucuns ont reconnu, avec Osman Bey (les Imams et les Derviches, Paris, 1881), « leur désintéressement et leur abandon des choses de ce monde », comme « le courage et la fermeté qu’ils ont toujours montrés pour la défense des principes de leur ordre et celle de la liberté individuelle […] Ces martyrs affrontèrent toujours la mort avec un calme et une résignation héroïques ». On a sans doute un peu trop voulu voir, dans les janissaires un simple « mal qui répand la terreur ». Il paraît cependant difficile de nier que le bektashisme n’ait eu sur eux aucune bonne influence. Le cas de l’Albanie prouve le contraire.

 

Modèle d’un brevet de Janissaire (5)

 

« Nous sommes des croyants. Nous donnons notre tête pour cette croyance. Notre prophète est Mahomet. De toute éternité nous en sommes enivrés. Nous sommes des papillons dans la lumière divine. Nous sommes dans ce monde une légion toujours en extase devant la grandeur de Dieu. Nous sommes tellement nombreux qu’on ne peut pas nous compter du doigt. Notre source est intarissable. Les profanes ne peuvent jamais connaître notre état. Notre patron est le saint Hadji Bektash. En 1234 [de l’Hégire, ère musulmane = 1820, ère chrétienne], sur la permission du Tchorbadji Agha (6) du 19ème bölûk (7), et par l’entremise […] de tous les anciens, d’après la bonne loi du Ghazi Suleiman le Législateur (8) qui a pour résidence le paradis, le nommé […] a exprimé le désir et a sollicité d’être notre compagnon. A cet effet, son nom a été inscrit sur les registres des Kouls (9) /…/. Que ce brevet soit exhibé en cas de nécessité ».

 

Albanie, Terre des Bektashi

 

Les janissaires étaient, en majorité, albanais (10). Ce sont eux (et les Turcs) qui ont implanté le bektashisme en Albanie, sans doute au XIVème siècle. Après 1925, c'est-à-dire lorsque l’ordre bektashi fut dissous en République turque (où il a resurgi depuis), le centre mondial se transporta en Albanie, où Tirana devint le siège du Grand Maître, appelé dede (grand-père) en turc. Combien y avait-il de Bektashi en 1967, l’année de leur dissolution en Albanie ? Les chiffres accessibles sont contradictoires : en 1913, par exemple, plus des deux tiers (80%) des Albanais sont musulmans, et (selon R. Tschudi, Encyclopédie de l’Islam, 1, p.809) « presque toute la population musulmane de l’Albanie fait partie des Bektashi ». En 1937, Birge estime que les Bektashi albanais sont « 15 à 20% de la population totale du pays », mais il précise ensuite qu’en 1930 il y avait de 150 000 à 200 000 Bektashi albanais. Le 5 mai 1945, la communauté bektashi albanaise est répartie en six « diocèses », à savoir : Krujë, Elbasan, Korçë, Gjirokastër, Berat et Vlorë (il y a plusieurs explications possibles à mes yeux concernant de tels écarts, la première est qu’il est possible qu’en 1913, les musulmans représentaient 80% de la population albanaise, et que si ce chiffre a diminué par la suite il peut-être du à l’émigration de fonctionnaires ottomans, ainsi que de certains musulmans très croyants préférant émigrés vers ce qui restait de l’Empire Ottoman, car l’Albanie est indépendante depuis 1912. Mais aussi, l’Albanie étant le « pays des derviches » par excellence comme l’indique le titre d’un ouvrage de Nathalie Clayer, datant de 1990. Il se peut que les observateurs étrangers aient eu tendance à amalgamer tous les derviches au bektashisme. Les seuls chiffres sérieux que nous avons aujourd’hui sur la répartition confessionnelle en Albanie, date de l’occupation italienne en 1942 : 70% de musulmans (dont  15 à 20% de bektashi, le reste étant sunnite de rite hanéfite), 20% de chrétiens orthodoxes et 10% de catholiques). Même si il y a eu au cours de l’année 2006, un sondage polémique fait par une organisation évangélique d’Oxford qui indiqué seulement 38% de musulmans et 35% de chrétiens, le reste étant athée). Les « couvents » ou « loges » de derviches bektashi étaient, selon les sources, de 43 à 68 en 1954. Cinq congrès bektashi au moins se sont tenus en Albanie, de 1922 à 1950 : le premier, en janvier 1922, à Prishta, où 500 délégués constituent l’autonomie du bektashisme albanais ; le deuxième, le 8 octobre 1923, à Gjirokastër, le troisième a lieu à Korçë en 1929 ; le quatrième congrès bektashi se tient à Tirana, le 5 mai 1945, et définit le statut de la communauté bektashi d’Albanie ; cinquième congrès, à Tirana, le 16 avril 1950.

Les Bektashi ont payé un lourd tribut (6000 morts, dont 28 baba ou supérieurs de couvents) à la victoire de l’Albanie sur les forces de l’Axe. A son entrée à Tirana, le jour de la libération nationale, le 28 novembre 1944, Enver Hoxha, premier secrétaire du parti du travail d’Albanie, est accompagné par le général Baba Faja Xhani Martaneshi, symbole de la résistance des Bektashi, qui sera assassiné, en 1947, par Hilmi Dede, le Grand Maître de l’Ordre, qui se suicida aussitôt après. Le Dede était hostile au nouveau régime communiste et l’on dit que, pendant la guerre, il aurait collaboré. Depuis, trois dates ont marqué le statut des religions en République populaire socialiste d’Albanie. La constitution de juillet 1950 (art.18) garantit la liberté de conscience et de religion. Mais, en 1967, à l’époque de la vaste campagne idéologique de « révolutionnarisation ultérieure », tous les lieux de culte sont fermés en Albanie, qui se déclare athée. Le parti – officiellement – n’aurait pris cette mesure que sous la pression de la jeunesse. Aussi la constitution de 1976 – qui, dans son préambule, assure avoir « détruit les bases de l’obscurantisme religieux » - interdit-elle (art.54) « de créer des organisations à caractère religieux, d’avoir une activité et de mener une propagande religieuse ». Les positions du premier secrétaire, Enver Hoxha (Le comble est que Hoxha vient du Turc hoca, qui signifie Imam, ce qui veut dire qu’un de ses ancêtres devait être un clerc musulman), sont sans ambiguïté : « Nous ne devons faire aucune concession à la philosophie idéaliste bourgeoise et aucune concession à la théologie […]. Nous, marxistes, nous livrons une lutte impitoyable, à mort, à la philosophie idéaliste, à la religion et aux croyances religieuses » (discours du 7 mars 1968). Ou encore, au VIème congrès du Parti, en novembre 1971 ; « L’Albanie est devenue un pays sans églises ni mosquées, sans prêtres ni imams […] Ce qui ne veut pas dire qu’on soit arrivé à libérer entièrement les travailleurs de l’influence de cet opium qu’est la religion ». Ce dernier constat rejoint les observations que j’ai pu faire moi-même, en Albanie, en août 1972. Pas plus que le christianisme ou l’Islam sunnite, le bektashisme albanais n’est vraiment et définitivement mort.

Après tout, l’un des plus célèbres animateurs de la renaissance nationale albanaise au XIXème siècle fut Naim Bey Halid Frashëri (1846-1900) auquel Enver Hoxha reproche sa « philosophie bektashi ». il est l’auteur d’un catéchisme des Bektashi, le Livre des Bektashi (Fletore e Bektashinjet) dont le texte albanais a été traduit en français (par H.Bourgeois, dans Revue du Monde Musulman, 49, 1922, p.105-120). Cependant, Frashëri donne des informations de première main sur la religion des Bektashi albanais : « Ils font le bien et non le mal […]. La Voie universelle est Dieu en personne, mais surtout l’homme qui personnifie Dieu […]. Tous les actes de l’homme sont volontaires. L’homme ne meurt jamais, mais il se transforme et procède toujours de Dieu […]. Le mari et la femme sont égaux et inséparables, mais l’homme doit éviter de se marier, car le plus chaste est le plus proche de la perfection. La religion est dans le cœur, elle n’est écrite nulle part ». Naim Frashëri ajoute que, contrairement à l’opinion courante, les Bektashi ont beaucoup de prières et qu’ils respectent toutes les autres religions « dont ils n’ignorent pas les Livres ».

Mais l’œuvre la plus célèbre et la plus importante de Naim H. Frashëri, c’est le long poème de onze mille vers intitulé Qërbelaja (1898), c'est-à-dire Karbala, du nom du lieu (aujourd’hui en Iraq) du martyre de l’Imam Hosain (ou Hussein) (as), fils du calife Ali (as), le 10 octobre 680 de l’ère chrétienne. En souvenir, les Bektashi observent, chaque année, dix jours de deuil, pendant lesquels ils ne doivent pas boire une goutte d’eau. Dans un article pénétrant de Studia Albanica (n. 1, 1965), Zija Xholi a étudié le « panthéisme de Naim Frashëri », dans lequel il voit une forme mystique des « revendications démocratiques du peuple albanais, qui luttait contre le joug turc, l’arbitraire féodal et l’injustice sociale », exprimées par l’égalitarisme et la charité des Bektashi. Max Choublier, qui fut souvent l’hôte des tekke d’Albanie, de 1904 à 1912, y a trouvé des « oasis de paix », peuplées de célibataires originaires des classes moyennes, des paysans, des petits beys : « image humble », écrira-t-il en 1927, « mais réalisée, de vie franciscaine ». Il cite un vieux baba Bektashi albanais qui lui dit un jour : « En ce monde, le mal est venu de quatre choses : je mange ; tu ne manges pas ; je suis bon ; tu es méchant. Etre bon, c’est la meilleure manière de prier Dieu ». Au congrès international bektashi de Tirana, le 5 mai 1945, le bektashisme fut défini comme « une pensée de l’humanité, née avec l’homme, représentée d’Adam à Muhammad et incarnée chez Hadji Bektash. Elle a pour principe que l’homme atteigne la plus grande vertu et connaisse le fond de lui-même : qu’il marche vers la perfection ».

Comment ces « féroces janissaires », très souvent albanais et toujours initiés à la loi d’amour du bektashisme, ont-ils pu se comporter comme une soldatesque ingouvernable et meurtrière ? Sans doute faut-il relever que, jusqu’à la « grande fournée » de 1582, on peut voir plutôt en eux des moines soldats. Les grandes révoltes sont postérieures : elles datent de la fin du célibat obligatoire, de la levée de l’interdiction d’exercer un métier, et surtout d’un recrutement désordonné, notamment à Alger, puisant non plus chez les jeunes chrétiens conquis, mais dans le réservoir du peuple turc. On a remarqué que, chaque fois que les janissaires se sont soulevés contre l’absolutisme du sultan ottoman, ils étaient entrainés par leurs « aumôniers » bektashi. Peut-être alors est il permis de se demander si, du moins au début, la fusion de l’Ordre Bektashi et de l’ocak (foyer) des janissaires n’a pas fait de ceux-ci, rangés derrière leurs marmites de bronze, des derviches dévoués au prince, mais dans la limite d’un idéal égalitaire.

                                               Tirana, 1972 – Paris, 1978

 

 

 

Bibliographie

 

Les Janissaires

Th. Menzel, Das Korps der Janitscharen, Munich, Oriental-Gesellschaft 1902-1903 (conférence donnée à Munich le 30 octobre 1902).

L.V. Schlözer, Das türkische Heer, leipzig, Teutonia, 1910.

Ahmed Djevad Bey, Etat militaire ottoman, Istanbul. 1882 (tr.fr.).

Comte de Marsigli, Etat militaire de l’Empire ottoman, La Haye, 1732, bilingue (italien-français).

Jean Thévenot, L’empire du Grand Turc (en 1655), Paris, Calmann-Lévy, 1965, présentation de François Billacois, d’après la relation de 1684.

Nahoum Weissmann, Les Janissaires, Paris, Librairie-Orient, 1964 (thèse soutenue en 1938).

Les Bektashi

Georg Jacob, Beiträge zur Kenninis des Derwisch-Ordens des Bektaschis, Berlin, Türkische Bibliothek, IX, 1908.

John Kingsley Birge, The Bektashi Order of Dervishes, Londres, Luzac, 1937 (réed. 1965). Ouvrage fondamental, Illustré.

Les Bektashi albanais

Max Choublier, «Les Bektashi et la Roumélie », Paris, Revue des études islamiques, III, 1927.

Georges Kastriote-Skanderbeg, public. de l’Institut d’histoire de l’université de Tirana, 1967.

Zija Zholi, « A propos du panthéisme de Naim Frashëri », article publié dans le n. 1, 1965 de l’excellente revue (presque toujours en français) Studia albanica de l’université de Tirana.

 

 

 

* Réflexions (1984)

 

Quelques détails sont donnés par Emel Esin (1970), d’après l’iconographie turque (11). Les pages du palais avaient la tête rasée, sauf une touffe ou une boucle sur le front. Certains des « portiers » (kapu kulu) – des içoglan – devaient être imberbes, mais les janissaires pouvaient porter la moustache. Les pages avaient aussi des tresses (zülüf) artificielles, de fils dorés, fixées à l’intérieur de leur coiffure. Ils portaient la tunique courte (kurtak) des jeunes échansons persans célébrés, au IXème siècle, par Abu-Nuwas (12). Au lieu de plumes, le janissaire avait une cuillère passée dans sa coiffure (keçe) en feutre blanc, dont un pan était censé représenter la manche de Haci (Hadji) Bektash Veli, le saint patron des janissaires. Les beaux pages étaient comparés aux « idoles de Kandahar » (en Afghanistan).

Le beau livre du grand écrivain albanais Ismaïl Kadaré (d’origine musulmane) : Les tambours de la pluie (1970, tr.fr. Hachette, 1972) montre les Janissaires à l’assaut de la citadelle symbolique de Kruja (au Nord de Tirana) : « au sommet d’une longue perche était accrochée leur marmite symbolique en cuivre » (p.47) ; « les captives étaient interdites au corps des janissaires » (p.103). L’action se passe, au temps de Skanderbeg, à la fin du XVème siècle (entre 1450 et 1467). L’union nationale des Albanais se fit contre les Turcs, qui réagissent par « une politique d’islamisation effrénée » (p.271). De nos jours (1982), en Bulgarie, chez les 90 000 « Têtes rouges » (kyzil-bash), les Baba’i rejettent les Bektashi, « à cause de leurs relations avec les Janissaires » (13). Ces vieilles histoires ont donc laissé des traces perceptibles.

L’interdit jeté par les Bektashi sur la viande de lièvre est, encore aujourd’hui, insurmontable pour nombre de gens âgés, de femmes surtout, dans l’Albanie officiellement athée. A verser au dossier de l’agile et peureux Oreillard – celui que Franais Jammes (14) appelait : « le vieux Patte-usée ». Sa rencontre, le matin, était tenue pour néfaste, on détourne le mauvais augure – par exemple chez les berbères chleuhs marocains (15) – en évitant de prononcer le nom du lièvre, que l’on remplace par des euphémismes tels que « l’oreillard, le sauteur, l’amateur d’orge »etc. Ces pratiques sont très répandues et fort anciennes, comme le remarque, au XVIIème siècle Diego de Torres (16), en disant que les Marocains « tiennent pour plus mauvais(e) » la rencontre, en chemin, « d’un conil, ou d’un lièvre ». Le motif de l’horreur inspirée par le lièvre reste une énigme, qu’il partage, au Maroc en tout cas, avec un oiseau : « il n’est pas au monde d’animal sauvage ou d’oiseau dont la rencontre, le matin, soit aussi néfaste que celle de la perdrix (15) ». Parler d’ »irrationnel » n’a pas plus de sens que la fameuse « vertu dormitive » de l’opium : au Moyen Age chrétien, le lièvre était honni – comme… hermaphrodite.

Le grand poète national albanais Naim H. Frashëri était bektashi. Son immense poème de dix mille vers Qerbelaja, sur le martyre de l’Imam Hossein à Karbala – thème éternel de l’Islam shî’ite – est malheureusement introuvable. Grâce à la Bibliothèque nationale de Tirana, je possède maintenant la photocopie de l’édition originale de Bucarest (1898, 347 pages) et celle de Tirana (1922, 103 pages). Les deux frères « Hassan-Hysein » (le y se prononce u en albanais) (et leur mère Fatimé) y sont célébrés, avec leur père « Ali-Ebutalip » et les saints Imams : « Zejnel-Abidin, Mehamet Bakir » et les autres. L’Albanie y est glorifiée, avec la « parole donnée » (besa) – le mot clef de la langue et de la culture albanaises. Cependant, le héros national Georges Kastriot dit Skanderbeg, c'est-à-dire le bey Iskander (Alexandre turcisé), (au XVème siècle) était un ancien janissaire retourné à ses origines chrétiennes et à son domaine paternel, après environ trente de séjour à la cour d’Andrinople, où il apprit à fond l’art de la guerre. Il lutta 25 ans, jusqu’à sa mort (en 1468), contre les Turcs, ménageant tour-à-tour Venise et le Vatican. Son propre neveu, Hamza Kastriot, déserta en 1456, mais « Alexandre-bey » sut faire autour de lui le rassemblement de son peuple brave et fier. Plus tard, les Turcs vainqueurs profanèrent, à Lesh, le tombeau du héros et, de ses ossements, firent des amulettes. Ce détail est emprunté au chroniqueur de Shkodër (Scutari), Marin Barleti, dont « L’histoire de Skanderbeg ,» parue en latin, à Rome, vers 1508, demeure le témoignage irremplaçable sur celui qu’un sonnet de Ronsard appela : « le fatal Albanais ». Pour le cinquième centenaire de la mort de celui-ci, un Congrès international(17) se tint à Tirana, en 1968. Il y fut beaucoup question de « la contribution que l’Albanie apporta à la défense de la civilisation européenne, en brisant la ruée des hordes ottomanes vers l’Occident » (18). Curieux langage pour un Etat marxiste-léniniste, qui ne semble pas exempt du pêché mignon de l’historien : la projection du présent dans le passé.

Les chansons des Janissaires turcs d’Alger publiées, sous ce titre, par le regretté J.Deny (en 1925) (19), contiennent une foule de détails révélateurs. Leurs auteurs étaients des ashyk (de l’arabe ‘ashiq : « amoureux, amant »), ces poètes musiciens, plus à l’aise en dialecte qu’en classique, de tendance religieuse shî’ite et souvent, comme les janissaires eux-mêmes, affiliés à l’ordre hérétique et bon-vivant des Bektashi. Ils se produisaient surtout dans les tavernes. A la fin du XVIIIème siècle, Alger fut attaqué douze fois par mer, par les Danois, les Espagnols, les Vénitiens – qui furent repoussés par des marins janissaires et « maures » (arabo-berbères) embarqués à bord de « chaloupes canonnières » (lançun, de l’espagnol : lanchón). Sur 28 chansons reproduites et traduites par J.Deny, 13 concernent ces combats. D’autres parlent des amours épicènes, avec quelques rares accents mystiques. La plupart chantent Alger – « la Ville-Sultane » - , son « Dey » ou Dayi (en turc : « oncle maternel », titre du chef des Janissaires) et ses valeureux soldats. Ceux-ci se plaignent de « n’avoir pas un liard en poche » et d’être « pelés comme oignons par les files d’Alger », c'est-à-dire les « Mauresques », car « il n’y avait pas de femmes turques ». Les janissaires sont « gent sodomite » (lût kavmi, gens de loth je suppose), bien que certains soient d’heureux (ou non) mariés, d’autres adultères et certains bigames : « quinze fois par semaine on va chez le Cadi (juge). Je suis aux prises avec deux femmes ». Hélas, « l’armée est un bazar, et ses enfants perdus errent dans la forêt ». Cependant, le tabac est fort « prisé » (au double sens !), tout autant que le café, et le vin des poèmes n’est pas toujours celui d’une « sainte ardeur »… Refuge des aventuriers, Alger des Janissaires, vers 1907 encore, ne s’était pas « entièrement effacée de la mémoire du peuple turc », qui chantait parfois « les gars d’Alger aux sourcils en croissant de lune » (hilal kashly).

 

 

 

* Article paru dans L’Histoire, n.8, janvier 1979, p.22-30. Que j’ai repris du livre magnifique de Vincent Mansour Monteil (l’auteur de ce long article) qui corresponds au chapitre 6 du Livre « Aux cinq couleurs de l’Islam », Maisonneuve & Larose,  Paris, 1989.

(1) Toutes les confréries musulmanes, orthodoxes ou non, sont composées de membres qui s’appellent entre eux « frères », et que l’on désigne sous le nom de « derviches ». Le derviche est l’initié complet, nom qui signifie, en persan, le pauvre – équivalent du faqir arabe. Les janissaires, en majorité bektashi, sont donc aussi des derviches.

(2) En orthographe turque (officielle depuis 60 ans) (Ne pas oublié que l’article date de 1979), c : dj et ç : tch ; voyelles ö et ü comme en allemand.

(3) Voir la thèse de Louis Massignon sur la Passion de Hallaj, martyr mystique de l’Islam, Paris, Gallimard, 1975, 4 vol.

(4) D’après Nahoum Weissmann, Les Janissaires, Paris 1964, p.35.

(5) D’après Djevad Bey, Etat militaire ottoman, tr.fr.Istanbul, 1882, p.86-87.

(6) Littéralement « Frère aîné – distributeur de la soupe », grade de chef d’unité (orta) chez les janissaires.

(7) Il y avait 61 bölük (en turc : « troupe ») de janissaires.

(8) Il s’agit du sultan Soliman le Magnifique, surnommé Kanuni (le Législateur), qui régna de 1520 à 1566, fut l’allié de François 1er et mit au point l’organisation des janissaires.

(9) En turc, Kul signifie esclave, sous entendu « de la Porte » (Kapu kulu), et s’appliquait, entre autres, aux janissaires.

(10) L’exemple le plus célèbre est celui du héros national albanais Georges Kastriot. Fils d’un feudataire converti à l’Islam après l’occupation de l’Albanie par les Turcs en 1423, il fut livré en otage à la cour d’Andrinople. Page, incorporé dans l’ordre des janissaires sous le nom de Skander (Alexandre) Beg (Bey), il se vit confier le sancak (département) de Nicopolis (en Bulgarie). Il se retourna en 1443 contre les Turcs et mena à une éphémère victoire son armée albanaise de paysans à pied et de prétoriens à cheval. Mort en 1468, il fit passer avant son allégeance au Grand Turc sa fierté nationale, tenant ainsi envers son peuple cette « parole donnée », foi jurée qui est la fameuse besa albanaise. Ses armes – l’aigle bicéphale noire sur fond rouge – frappent le drapeau de l’Albanie socialiste.

 

(11) « The Court attendants in Turkish iconography », in Central asiatic Journal, XIV, 103, Wiesbaden, Harrassovitz, 1970, p.78-117.

(12) Voir son anthologie par V.Monteil : Le vin, le vent, la vie, Paris, Sindbad, 2ème éd., 1983.

(13) Communications d’Irène Mélikoff à la Sociétéasiatique, le 13 janvier 1983.

(14) Le roman du Lièvre, Paris Mercure de France, 1902 (36ème édition, 1928).

(15) Voir l’irremplaçable article d’E.Destaing sur « Les interdictions de vocabulaire en berbère », in Mélanges René Basset, Paris, Leroux, 1925, p.177-278.

(16) Historia d. Cherifs, tr.fr 1637, p.320 (in E.Doutté, Magie et religion dans l’Afrique du Nord, Alger, Jourdan, 1909, p.362).

(17) Dont les actes entièrement en français (à une exception près, en allemand), sont contenus dans le n. 1 (1968) de l’excellente revue : Studia albanica de l’Institut d’histoire et de linguistique de l’Université de Tirana (que j’ai visité en 1972).

 

(18) Gjergj Frashëri, dans la revue : L’Albanie nouvelle, éd.française, Tirana, n.5, 1983, p.22

(19) Dans les Mélanges René Basset, II, Paris, Leroux, 1925, p.53-175.

11.05.2008

L'Oural à l'épreuve de l'eurasisme

L'Oural à l'épreuve de l'eurasisme
Dossier : "Oural, Ourals"


Par Céline PEYNICHOU
Le 01/05/2001

Dans la perspective eurasiste, qui postule l'unicité de l'espace russe de part et d'autre de l'Oural, ce dernier est l'objet d'une construction culturelle mais surtout d'une déconstruction géographique.


Eurasisme et historiographie russe

L'eurasisme est né en 1920 dans l'émigration russe. Ce n'est pas un mouvement influent parmi les émigrés, bien qu'il compte en son sein certains des plus éminents intellectuels de l'époque: l'historien Vernadsky, le linguiste Troubetzkoï, le géographe Savitsky, le critique littéraire Sviatopolk-Mirski, ainsi que le linguiste Jakobson sont de ceux qui participeront de près ou de loin à l'aventure eurasiste. Mais les désaccords politiques qui se font jour entre les différents auteurs du mouvement entre la fin des années 1920 et le début des années 1930 conduisent peu à peu à sa disparition: tous reconnaissent l'importance et l'irréversibilité des révolutions russes de 1917.

Contrairement à la majorité des exilés russes, tous soulignent le côté positif de la "table rase" bolchevique qui a jeté aux oubliettes de l'histoire un régime niant les spécificités de la Russie, mais tous ne sont pas prêts à apporter un soutien inconditionnel au nouveau pouvoir[1]. La disparition du mouvement en tant que force politique ne doit pas faire oublier l'importance de l'eurasisme dans l'historiographie russe: en revalorisant le rôle du joug mongol des XIIIe-XVe siècles, parfois de manière exagérée, les travaux historiques des eurasistes (qui leur ont assuré une notoriété souvent posthume) ont conduit les historiens de la Russie à regarder sous un jour nouveau cette période cruciale de l'histoire du pays. La revalorisation du joug mongol n'est pas le but premier des eurasistes, mais il les conduit à envisager sous un angle radicalement différent la construction de la Russie comme État, et à s'intéresser de façon tout aussi nouvelle aux frontières (et donc à la définition géographique) de l'Empire russe.

Le postulat premier de l'eurasisme, fondamental pour comprendre sa particularité est l'unicité de l'espace russe, dont les eurasistes cherchent la justification dans l'histoire des peuples, slaves mais aussi finno-ougriens et turcs, qui vivent sur le territoire eurasien. Certains de ces penseurs, comme Troubetzkoï, soulignent l'importance des peuples turco-mongols[2] dans l'unification des territoires qui composent la Russie. Pour les eurasistes, ce n'est pas la Russie kiévienne qui inaugure le modèle étatique russe, mais bien la principauté de Moscou, qui prend son essor à la fin du joug mongol et sous l'égide de laquelle le territoire eurasien, de l'actuelle Biélorussie jusqu'au Pacifique, va tout naturellement s'unifier, comme il l'a fait sous la domination des successeurs de Gengis Khan[3].

Linguistique et ethnologie, histoire et géographie sont convoquées pour justifier cette unité naturelle de la Russie de part et d'autre de l'Oural. Des études, par ailleurs très intéressantes, sur les langues et le folklore finno-ougriens et turcs postulent la "proximité psychologique" des Slaves orientaux, des Finno-ougriens et des Turcs. Outre les mélanges déjà anciens entre populations slaves et finno-ougriennes, il n'y aurait pas de Russe qui n'aurait un peu de sang touranien[4] dans les veines. Enfin, si l'histoire explique pourquoi la Russie est amenée à rassembler sous son aile les peuples d'Eurasie, la géographie doit nous montrer qu'il ne peut en être autrement. L'Oural n'est pas posé comme un obstacle puisque la Russie est eurasienne. Elle constitue un espace géographiquement distinct de l'Europe et de l'Asie à proprement parler, un espace qui a sa propre logique historique. Cet effacement de l'Oural comme frontière confirme clairement les ambitions eurasistes: décrocher une fois pour toutes la Russie de l'Europe et de toute destinée européenne.

L'Oural, l'Orient et la steppe

La déconstruction de l'Oural est donc consécutive à une conception géographique bien précise du territoire eurasien, qui cherche à isoler l'Eurasie de l'Europe comme de l'Asie. Si ces deux continents sont marqués par une diversité géographique très grande à l'intérieur de leurs frontières, l'Eurasie est un espace régulier: conjonction de quatre bandes horizontales (du Nord au Sud: toundra, taïga, steppe, désert) et de trois plaines verticales (plaine de la mer Blanche au Caucase, plaine sibérienne, plaine turkestanaise), c'est un espace dépourvu de centre géographique. Dans cette optique, l'Oural unifie plus qu'il ne divise car la chaîne montagneuse s'intègre dans cette régularité: c'est pour les eurasistes une frontière fausse.

Une autre définition de l'espace eurasien est proposée par l'historien Vernadsky, qui ne cherche pas à tout prix à démontrer son unité géographique: pour lui, l'Eurasie est constituée de la partie orientale de l'Europe et de la partie septentrionale de l'Asie[5]. Il n'y a donc pas d'unité allant de soi. Cette définition permet de souligner les incohérences de la pensée eurasiste: obnubilés par leur désir de faire de la Russie, toujours identifiée à l'Eurasie, un espace clos distinct de ses deux grands voisins, les eurasistes finissent par définir géographiquement des frontières qui ne peuvent pas l'être de cette façon.

Les frontières qui isolent l'Empire russe de l'Asie et de l'Europe sont en fait éminemment culturelles. Le véritable Orient (la Chine, l'Inde…) est étranger à l'Eurasie, et l'idée que l'Oural est une ligne de démarcation entre le monde des "sauvages", des "asiates" et le monde civilisé européen est par conséquent mise à mal. Par ailleurs, l'espace de l'asiate est assimilé à un lieu de liberté absolue, la volja. C'est là que certains serfs s'installent, que les vieux-croyants trouvent refuge, bien avant une quelconque mise en valeur de la Sibérie par le pouvoir, qui s'est pourtant intéressé plus tôt qu'on ne l'admet habituellement à l'"au-delà de l'Oural". L'unification de l'Eurasie est géographiquement, historiquement et culturellement (cet aspect est fondamental) naturelle.

Histoire, géographie et culture russes se confondent avec histoire, géographie et culture eurasiennes. L'affirmation de la steppe comme berceau civilisationnel du peuple russo-eurasien confirme cette identification. L'Oural n'a pas de fonction de barrière: il n'a pas empêché les invasions, il a au contraire permis à la Russie de devenir l'Eurasie, car c'est à sa périphérie, en particulier au sud, dans la steppe, que se trouve le creuset eurasien où se mêlent Slaves, Finno-ougriens et Turco-mongols. La steppe qui a été lieu de passage pour des invasions fécondes doit être une nouvelle fois lieu de passage pour une migration de la Russie vers l'Asie, qui scellerait la destinée eurasienne.

Les idées eurasistes n'ont jamais constitué une quelconque idéologie officielle en Russie, mais elles ont permis une nouvelle grille de lecture de l'histoire russe: les khans mongols ne sont désormais plus anonymes. Elles sont aussi la manifestation d'une volonté de la Russie de se définir, et l'Oural est alors une gêne que les eurasistes s'acharnent à gommer pour lui conférer un caractère positif. La chute de l'URSS a amputé la Russie d'une grande part de ses possessions asiatiques, tari les sources du développement de l'immensité sibérienne. De nombreux Russes tentent de gagner l'"Occident", la partie européenne de la Russie. Aujourd'hui, l'Oural paraît devenir la frontière intérieure qu'il n'aurait jamais été selon les eurasistes. Mais la question de savoir ce qu'est la Russie se pose avec toujours autant d'acuité.


[1] LARUELLE Marlène, L'idéologie eurasiste russe, ou comment penser l'empire, Paris, éd. L'Harmattan, 1999, 423 p.
[2] Les Mongols à proprement parler, mais aussi les Tatars dont on sait qu'ils étaient une composante non négligeable de la noblesse de Russie, voir DUDOIGNON Stéphane, L'Islam de Russie, Paris, éd. Maisonneuve et Larose, 1997, 352 p.
[3]TROUBETZKOI N.S., Istorija. Kul'tura. Jazyk. (Histoire. Culture. Langue.), Moscou, éd. Progress, 1995, 800 p.
[4] L'adjectif touranien, d'origine persane désignait dans cette langue les pays d'Asie centrale. En linguistique, le terme désignait autrefois les langues ouralo-altaïques.
[5] VERNADSKY G.V., Opyt istorii Evrazii (Essai d'une histoire de l'Eurasie), Berlin, éd. Izdanie Evrazijcev, 1934, 187 p.

 

http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=210

09.05.2008

Les différentes races à Alger

Les différentes races à Alger

.

Aperçu des différentes races qui, à l’époque de la conquête, peuplaient l’Algérie, et spécialement sa capitale. « C’est chose généralement répétée et admise, dit Karl Ritter dans son excellente Géographie comparée, que l’état d’Alger est habité par sept variétés distinctes de l’espèce humaine, savoir les Berbères, les Maures, les Juifs, les Nègres, les Arabes, les Turcs et les Koulouglis. » Alger, en effet, lors de la prise de possession par les Français, contenait un spécimen de tous ces peuples, agglomérés dans son enceinte à des titres différents; car les révolutions politiques, la conquête, le commerce ou l’esclavage, les y avaient successivement amenés.
.

L’importance d’Alger a été considérablement exagérée par les géographes et les voyageurs qui ont écrit sur la régence. Malte-Brun et Shaler portent la population de cette ville à 70,000 âmes, et lui attribuent des édifices autrement vastes que ceux qu’elle contient réellement. Aussi, dès les Premiers jours, les officiers qui avaient étudié l’Algérie d’après les livres, éprouvaient-ils de nombreuses et fréquentes déceptions. En 1830, Alger, avec ses 4,000 maisons plupart étroites et à un seul étage, ne possédait guère plus de 30,000 habitants, savoir:16,000 Turcs, Maures et Koulouglis, 7,000 Juifs, 2,000 Kabyles, 1,200 Nègres, 600 Mozabites et 400 Biskris.
.

Les janissaires, comme nous l’avons vu, furent embarqués; les Turcs qui n’appartenaient pas à l’odjak, trop fiers pour devoir à la pitié du vainqueur la résidence d’une ville où ils avaient été les maîtres, se retirèrent dans différentes parties de la régence. Le petit nombre de ceux qui restèrent étaient vieux ou infirmes parmi eux se trouvaient aussi des renégats corses, albanais, grecs, circassiens, maltais. La piraterie les avait attirés à Alger, et ils ne demandaient plus qu’à finir leurs jours sur cette terre d’adoption. Dès les premiers moments de l'occupation, le rôle des Turcs fut complètement annulé, leur influence s’évanouit. Les derniers demeurants de cette race ne songèrent qu’à faire oublier leur présence en vivant dans la retraite.
.

Les Koulouglis (quaul-oughly, fils de soldat), nés de l’union des Turcs avec les femmes mauresques, constituaient, ainsi que l’avons dit, une classe à part. Ils ne suivirent point les Turcs dans leur émigration possesseurs pour la plupart de grandes propriétés, issus d’officiers et de dignitaires de l’odjak, quelques-uns même comptant des deys parmi leurs ancêtres, ne voyant aucun avantage à s’associer à la fortune des janissaires, qui les méprisaient, ils restèrent dans leur ville natale. Ces Koulouglis se font remarquer par leurs habitudes efféminées, leur excessive vanité et leur profonde ignorance. On reconnaît dans toute leur personne le mélange du sang européen avec le sang africain ils ont la nonchalance des Turcs et le tempérament lymphatique des Mauresques. Ce sont néanmoins de beaux hommes, ils ont les traits réguliers, l’œil bien fendu, la peau blanche et lisse, les muscles très prononcés et un certain embonpoint qu’ils tiennent sans doute de leurs mères. Presque tous assez riches pour ne rien faire, ils n’exercent aucune profession, ou celles qu’ils embrassent sont des moins fatigantes ; ils font cultiver leurs terres par des esclaves, et restent volontiers toute la journée oisifs, soit chez eux, soit dans les cafés, soit dans les boutiques de barbier.
.

Les Maures, presque tous concentrés dans les villes, sont les peuples les plus anciens de l’Afrique; ils l’habitaient longtemps avant que les Arabes l’eussent envahie; quelques historiens font même remonter leur origine aux Maurusiens de l’antiquité. Aujourd’hui le plus grand nombre descendent des anciens dominateurs de l’Espagne. De plus en plus étrangers non-seulement à la gloire, mais aux arts, à l’agriculture surtout, sans rapports entre eux, sans unité, méprisés par les tribus guerrières, mous, cruels, efféminés, intolérants, égoïstes, abrutis par le fanatisme, enveloppant toute leur existence dans les préjugés religieux, les Maures de nos jours ont perdu toutes les nobles qualités que le mahométisme avait communiquées à leurs ancêtres. L’ardeur du prosélytisme leur avait inspiré la passion de la guerre et le courage qui assure le triomphe. Pendant plusieurs siècles établis en Espagne, on les vit défendre vaillamment leurs conquêtes contre les chrétiens. Mais une fois rejetés au delà du détroit, une fois la ferveur de leur saint zèle amortie, ils n’offrirent plus au monde que le spectacle d’un peuple usé par le repos, livré tout entier à la sensualité. S’ils ont encore un amour excessif pour leurs croyances, ils manqueraient de bras et d’audace pour les défendre. Entre les Maures de Grenade et ceux de la régence, il y a toute la distance qui sépare les peuples avancés des peuples rétrogrades. La guerre leur avait inspiré l’amour des grandes choses; la paix les a refaits barbares. Ils n’ont aujourd’hui ni l’industrie nécessaire pour vivre dans les villes, ni l’activité qu’il faut pour habiter la campagne.
.

Divers géographes pensent que les Juifs qui habitent l’Algérie sont tous sortis de la Palestine à l’époque du sac de Jérusalem et après les expéditions de Vespasien et de Titus. Ce qui les confirme dans cette opinion, c’est l’assertion formelle de quelques historiens arabes, qui prétendent qu’au VIIIe siècle la plupart des Berbères et des Arabes d’Afrique professaient le judaïsme, et que la prédication musulmane fut loin d’opérer une conversion universelle. Après leur dispersion, les Juifs ont bien pu se diriger vers l’Afrique septentrionale, comme sur les autres points du globe; mais la plupart de ceux qui habitent aujourd’hui l’Algérie descendent des fugitifs qu’y envoya la persécution espagnole, quelque temps après l’expulsion des Maures. Sous la domination turque, les Juifs se virent cruellement opprimés; aux mauvais traitements leurs oppresseurs ajoutaient l’injure il leur était ordonné de porter des habits d’une couleur sombre; ils étaient relégués dans un quartier spécial ; ils ne pouvaient posséder aucun immeuble; et s’ils venaient à passer devant une mosquée ou un marabout, ils étaient obligés de courber la tête, en signe de leur soumission. Lorsqu’une loi du dey enjoignit à tout musulman de sortir la nuit avec une lanterne allumée, un article spécial forçait les Juifs de porter une chandelle, mais sans lanterne, au risque de se brûler les doigts pour la protéger contre le vent; car la police se faisait un jeu de donner la bastonnade ou de faire payer l’amende au pauvre disciple de Moïse qui laissait éteindre sa lumière. Un Juif qui, attaqué par un Turc ou un Maure, avait la hardiesse de lever la main était puni de la peine capitale.

Les Juifs d’Alger comme ceux d’Europe ont une physionomie caractéristique; leur nez aquilin, leur barbe noire, leurs yeux magnifiques, mais encadrés d’une ligne concave, leur teint blafard, les distinguent suffisamment des autres nations. Inutile de dire qu’ils sont, comme partout, courtiers et marchands. Les premiers parmi eux font les affaires des négociants européens ; ceux de la classe inférieure travaillent pour les Turcs, les Maures, et surtout pour les habitants de la campagne. A part l’agriculture, pour laquelle ils ont la plus grande répugnance, les juifs exploitent tous les genres de commerce et d’industrie. Ils excellent dans les arts délicats, tels que la bijouterie et l’horlogerie; actifs à l’excès, remuants, intrigants, ils forment un contraste frappant avec les Maures, nonchalants et apathiques. Les professions que les Juifs de la basse classe exercent sont celles de tailleur, de cordonnier, de mercier, de ferblantier ; ils travaillent admirablement en passementerie et en broderie sur vêtements. Avant que la course eût été abolie, l’une des branches de commerce des Juifs d’Alger était l’achat des prises que les corsaires ramenaient au retour de leurs croisières.
.

A mesure que les bagnes se dégarnirent d’esclaves chrétiens, les Kabyles, qui habitent les montagnes du Petit-Atlas, vinrent offrir leurs services aux Algériens et s’établirent dans la ville. Issus de la famille berbère, que l’on regarde à bon droit comme l’une des races autochtones de l’Afrique septentrionale, ces hommes rudes et vigoureux accomplissaient à Alger les fatigants travaux de journaliers, d’hommes de peine, de jardiniers, ou de cultivateurs. La soif du gain assoupissait pour un temps dans leur âme cette profonde antipathie pour les étrangers qu’ils se sont transmise de génération en génération. Tous les Kabyles résidants à Alger étaient d’une conduite exemplaire; mais cette espèce d’abjuration de leur caractère antisocial ne durait que le temps qu’il leur fallait pour amasser un petit pécule.
.

Les Nègres, appelés par les blancs indigènes soudan (noirs) et abyd (esclaves), forment une classe très tranchée de la population d’Alger. Ils proviennent, pour la plupart, du commerce que les Arabes font avec les habitants du grand désert. Ceux-ci enlèvent les Nègres lorsqu’ils viennent apporter le sel que les lacs d’eau saumâtre déposent sur leurs bords, ou bien ils traitent avec les petits princes du bassin du Niger, qui leur livrent leurs sujets par milliers. Ceux qui enlèvent les noirs ne les importent pas eux-mêmes dans la régence; ils les vendent aux Touaths (la plus méridionale des nations berbères), qui commercent avec les Mozabites du Belad-el-Djerid. Le prix le plus ordinaire des captifs en gros, et sans distinction d’âge ni de sexe, est la charge de dattes de quatre chameaux (un chameau porte ordinairement quatre quintaux), ou l’équivalent en quincaillerie. Ces seize quintaux de dattes, qui reviennent, dit-on, à 16 francs dans le Belad-el-Djerid, peuvent au moment de l’échange avoir atteint par l’effet du transport une valeur de 40 francs. Tel est le prix de l’esclave déjà parvenu à une longue distance du lieu de sa naissance. La caravane fait dix-sept jours de marche dans les sables pour arriver chez les Mozabites : mais cette partie de son voyage n’est pas celle qui l’inquiète le plus: dans le désert elle est en sûreté; plus elle se rapproche de la côte, plus elle risque d’être pillée; elle n’arrive à bon port qu’à force de courage, d’efforts diplomatiques, et de sacrifices de marchandises et d’argent. Sa dernière station est ordinairement à Mediah où se tient le principal marché d’esclaves de la régence.

Les jeunes Nègres de bonne mine et robustes se vendent depuis 100 jusqu’à 200 réaux boudjous (185 à 370 fr.); les enfants depuis 50 jusqu’à 80 boudjous ; les femmes depuis 100 jusqu’à 500, lorsqu’elles sont jeunes et qu’elles savent coudre et diriger un ménage.Les Nègres s’attachent singulièrement à leurs maîtres, malgré les mauvais traitements qu’ils en reçoivent, ils peuvent s’affranchir à prix d’argent, ou par des services rendus; quelquefois même ils recouvr ent leur liberté à la mort de leur patron, et deviennent alors citoyens, après avoir embrassé l’islamisme. C’est de cette façon que la population nègre s’est établie dans l’intérieur de la régence. On distingue ceux qui en sont originaires de ceux qui ont été émancipés, à une incision que ces derniers portent sur chaque joue, espèce de tatouage que leur font subir les marchands qui les ont achetés.

L’habitude de vivre avec les Maures a donné aux Nègres les mêmes sentiments religieux. Les hommes portent le turban; les femmes libres s’habillent comme les Mauresques, et se couvrent la figure comme elles, mais sans y apporter le même soin. Si elles sont pauvres, elles ne quittent pas leur costume, qui consiste en une chemise de toile blanche à manches courtes, une culotte brune serrée autour des reins, et une pièce d’étoffe dont elles se servent pour se couvrir la tête. A Alger, les Nègres ont accaparé la profession de boucher, et par un privilège assez bizarre ils sont seuls chargés de blanchir à la chaux les murs et les terrasses des maisons.
.

Les Mozabites, issus d’un district du désert, au sud d’Alger, à vingt jours de marche environ, sont d’un caractère tranquille, actif et commerçant. Quoique blancs, leurs traits et leur type sont ceux des Arabes. Ils suivent la loi de Mahomet, mais ils s’en écartent dans plusieurs détails, et refusent d’accomplir les cérémonies de leur culte dans les mosquées publiques. Leur probité en affaires est proverbiale à Alger ; aussi étaient-ils protégés par le divan et ne reconnaissaient-ils dans les affaires civiles que la juridiction de leur amin (syndic de la corporation). Les Mozabites étaient les agentsprivilégiés du commerce d’Alger avec l’intérieur de l’Afrique; ils avaient aussi le monopole des bains publics et des moulins de la ville.
.

Les Biskris, venus de Biscara, sur les dernières limites de la province de Constantine, au sud du grand lac appelé el Chott, étaient portefaix et gardiens de boutiques, surveillance dont ils s’acquittaient à merveille. Les Biskris ont le teint brun, le caractère sérieux ; leurs mœurs, leur caractère diffèrent essentiellement de ceux des Arabes; cependant par leur langage, qui est un dialecte corrompu de l’arabe, il paraîtrait qu’ils appartiennent à ce peuple, et que leurs mœurs se sont altérées par leurs alliances avec les indigènes. Cette présomption acquiert une nouvelle force, quand on sait que le territoire qu’ils habitent fut nécessairement traversé par les flots de l’invasion arabe, qui conquit l’Afrique au VIIe siècle. Les Biskris sont spécialement chargés, à Alger, de la surveillance de nuit; ils se distribuent les rues, les maisons; ils couchent devant les portes, ou à l’entrée des magasins, et répondent de tout. Si un vol était commis, chose presque inouïe, la corporation des Biskris tout entière payait le dommage; tandis que ceux à qui était confiée la garde du quartier devenu le théâtre du délit recevaient la bastonnade, quelquefois même marchaient au supplice.
.

Telle était la population au milieu de laquelle se trouvait l’armée française; elle ne pouvait pas, comme on voit, lui inspirer de sérieuses inquiétudes. D’un autre côté, les relations mensongères qui venaient du dehors sur les bonnes dispositions des Arabes et des Kabyles, accréditées par les Maures et les juifs d’Alger, augmentaient sa confiance et lui faisaient supposer que son rôle allait désormais être passif. En présence de cette ville si triste, où il était impossible d’établir la moindre relation avec les habitants, sous un climat si ardent, entourés de coutumes si étranges, les officiers et les soldats n’espérant plus d’autres conquêtes, se prenaient à regretter la France, et sollicitaient leur entrée aux hôpitaux pour avoir un prétexte de retourner dans leurs foyers. Le général en chef lui-même partageait la sécurité de son armée; car voici comment, après l’occupation, il rendait compte au gouvernement de sa situation :

«La prise d’Alger paraît devoir amener la soumission de toutes les parties de la régence; plus la milice turque était redoutée, plus sa prompte destruction a révélé dans l’esprit des Africains la force de l’armée française. Le bey de Tittery a reconnu le premier l’impossibilité où il était de prolonger la lutte. Le lendemain même du jour où les troupes françaises ont pris possession d’Alger, son fils, à peine âgé de seize ans, est venu m’annoncer qu’il était prêt à se soumettre, et que, si je l’y autorisais, il se présenterait lui-même. Son jeune envoyé a rempli sa mission avec une naïveté qui rappelait les temps antiques. Je lui remis un sauf-conduit pour son père, qui, le jour suivant, se rendit à Alger. Je l’ai laissé à la tête du gouvernement de sa province, sous la condition qu’il nous paierait le même tribut qu’au dey: cette condition a été acceptée avec reconnaissance. Les habitants paraissent convaincus que les beys d’Oran et de Constantine ne tarderont pas à suivre l’exemple de celui de Tittery. Déjà la confiance commence à s’établir; beaucoup de boutiques sont ouvertes; les marchés s’approvisionnent; le prix des denrées est plus élevé que dans tes temps ordinaires, mais bientôt la concurrence aura fait cesser cette cherté éphémère. Tout nous porte à croire que la tâche de l’armée est remplie. »
.

Peu de jours suffirent pour détruire ces illusions.
.
.
.
.
.
10b 10c 01

07.05.2008

Les Grands Empires des Steppes d'Asie

Les Grands Empires des Steppes d'Asie

 

Le but de ces notes est de donner un rapide aperçu sur l'histoire des grandes tribus nomades dont les 20 siècles d'existence ont contribué à façonner les pays que j'ai visité pendant mon voyage. J'ai personnellement trouvé ces tribus fascinantes car, groupées sous le nom de "barbares", leur histoire est peu connue en occident, bien qu'elles aient eu une très grande influence sur tous les peuples sédentaires qui se sont établis autour de leurs empires steppiques.

Les steppes et les déserts qui couvrent une grande partie de l'Asie entre les forêts du nord et les fertiles bassins du sud étaient habités depuis l'âge du bronze (2000 - 1500 avant Jésus Christ), par des sociétés organisées dont l'histoire est mal connue car, étant nomades, ces peuples n'ont pas laissé de traces physiques (villes, forts, châteaux, temples, monuments, etc.), signes du passage des sédentaires qui pratiquent l'agriculture. Ils ont cependant laissé des objets de bronze, d'argent et d'or d'une étonnante antiquité et sophistication (haches de bronze de 1500 ans avant Jésus Christ en Sibérie, bronze et or Cimmérien de 1200 ans avant Jésus Christ dans la steppe au nord de la mer Noire, or Scythe de 800 ans avant Jésus Christ au nord de la mer Caspienne, objets de bronze des Hiong-nou de 600 ans avant Jésus Christ de Baïkal et Chita, etc.).

Les tribus qui nomadisent d'un pâturage à l'autre dans les vastes steppes sont les ennemis naturels des communautés fixes qui ont choisi de mener une vie sédentaire basée sur l'agriculture. Les nomades ne possèdent que ce qu'ils peuvent emporter alors que les cultivateurs accumulent des surplus qui deviennent un butin tentant pour les pillards nomades. Cette vérité profonde a été un des plus importants facteurs de l'histoire de la Chine, de la Russie et de l'Asie Centrale jusqu'à ce que les canons et les mousquets eurent raison de l'avantage naturel dont disposait l'archer monté à cheval sur le fantassin.

L'histoire des tribus des steppes est très complexe. Elles étaient en perpétuel mouvement, quelquefois sur de longues distances et leurs allégeances étaient de courte durée car elles n'étaient attachées à aucun territoire particulier. Pour les besoins de ce récit, ces notes ont donc été limitées aux événements les plus importants qui ont marqué les pays que je viens de visiter. Elles ont également été simplifiées pour faire ressortir les liens communs entre la Chine et les pays de l'ex Union Soviétique, objets de ce texte. Pour débuter, on peut regrouper les peuples des steppes en trois principales familles linguistiques, les Indo-Européens, les Turcs et les Mongols. Il est aussi utile de suivre l'évolution de leur identité religieuse entre les Chamanistes, les Manichéistes, les Nestoriens, les Bouddhistes et les Musulmans pour comprendre leurs mouvements.

Les barbares Cimmériens, Scythes (ou Saka) et Sarmates cités dans l'histoire grecque et romaine parlaient des langues indo-européennes. Les Saka, qui arrêtèrent l'expansion vers l'est d'Alexandre le Grand, dominèrent le nord de l'Asie Centrale et des tribus apparentées, les Yue-tche occupaient le Kansou et les oasis du bassin du Tarim quand les Han ont commencé leur expansion vers l'ouest en 200 avant Jésus Christ. Expulsés de Kansou par les Han et du Tarim par les Hiong-nou, les Yue-tche se déplacèrent vers l'ouest dans les terres Saka et les deux envahirent la Bactriane grecque autour de 150 avant Jésus Christ donnant naissance à la dynastie indo-européenne Bouddhiste Koushâna qui domina le nord de l'Inde, l'Afghanistan et la Sogdiane jusqu'au 3ième siècle après Jésus Christ. Les  Tadjiks  d'aujourd'hui sont des descendants de ces tribus, convertis à l'Islam. Leur langue indo-européenne est semblable au Persan mais ils sont entourés maintenant par des peuples turcs parlant l'Ouzbek, le Kirghiz et l'Ouïgour.

Il semble que la culture et les langues turques soient nées au 5ième siècle avant Jésus Christ autour du haut du bassin du fleuve Ienisseï dans la Sibérie d'aujourd'hui. Des tribus turcophones ont émigré de ces terres vers l'ouest dans les steppes, au nord des lacs Aral et Balkhach où elles ont donné naissance aux  Huns  qui plus tard, au 4ième siècle après Jésus Christ, ont arraché aux tribus autochtones indo-européennes le contrôle des plaines entre l'Oural et les montagnes Carpates. Un siècle plus tard ces féroces cavaliers semèrent la terreur en Europe sous la direction d' Attila.  A la même époque, d'autres tribus turcophones ont émigré vers l'est dans les steppes au nord de la Chine où elles furent connues sous le nom de  Hiong-nou par les Chinois dès le 4ième siècle avant Jésus Christ. Le Grand Mur de Chine fut construit par les dynasties Qin et Han pour se défendre des razzias de leur redoutable cavalerie. La chute de la dynastie Han en 220 après Jésus Christ a laissé une Chine faible et divisée et un siècle plus tard les Turcs T'o-pa conquirent le nord de la Chine, adoptèrent le Bouddhisme et le style de vie des chinois et fondèrent la  dynastie des Wei du Nord

Pendant ce temps, des tribus parlant le mongol et dirigées par des "Khans" de l'est de la Mongolie et de la Mandchourie commencèrent leur expansion vers les steppes du nord précédemment occupées par les Hiong-nou turcophones conduits par des "Chan-yu". Au 5ième siècle leur empire mongol "Jouan-Jouan" contrôlait les steppes depuis la Mandchourie jusqu'au lac Balkhach y compris plusieurs tribus turques comme les  Kirghiz de l'Ienisseï. 

Ce premier empire mongol fut cependant de courte durée. Boumin, un vassal turc, se rebella et écrasa complètement ces Mongols en 552 avec l'aide des Wei du nord qui se sont souvenus de leurs origines turques. Boumin a prit le titre de Khan des Turcs Bleus (ou T'ou-kiue) dont les Khanats de l'Ouest et de l'Est dominaient les steppes du nord, depuis la Mandchourie à la mer Aral. Le Khanat de l'Ouest exista pendant plus d'un siècle avant que ses tribus ne soient dispersées par l'expansion des Tang vers l'ouest en 651. Quant au Khanat de l'Est, il connut un meilleur sort car il s'est étendu sous la direction du Khan Motcho qui, avant sa mort en 716, a soumis plusieurs tribus turques indépendantes comme les Kirghiz de l'Ienisseï et les Qarlouq de l'Ili. Il est cependant tombé en 744 à la suite de la rébellion des tribus Basmil, Qarlouq et Ouïgour.

Les Ouïgours fondèrent sur ses ruines leur propre dynastie Ouïgoure qui a dura un siècle (744 - 840). Les Ouïgours (des environs du fleuve Selenga), ont développé l'un des premiers alphabets turcs en adaptant l'ancien alphabet sogdien à la consonance des phonèmes turcs. A la suite de la défaite des Tang sur le fleuve Talas en 751, la Chine était expulsée de l'Asie Centrale et subit huit ans d'une guerre civile menée par le mercenaire mongol Nan Luchan. L'Empereur Tang demanda alors l'aide du Khan Ouïgour, lui donnant en échange la main d'une de ses filles. Le Khan Ouïgour Mo-yen-cho accepta et aida les Tang à reconquérir Luoyang en 757. En 762 son fils Teng-li Meou-yu reprend de nouveau Luoyang des mains des rebelles pour les Tang. Il y rencontra des missionnaires Manichéens qu'il ramena avec lui en Mongolie pour convertir son peuple. L'écriture Ouïgoure, la religion Manichéenne et les fréquents échanges amicaux entre leur capitale Qara-Balgassoun et la Chine eurent pour effet de civiliser mais aussi d'affaiblir les Ouïgours. Ils furent envahis en 840 par les Kirghiz, restés sauvages, qui les replacèrent au cœur de la Mongolie. Vaincus, les tribus  Ouïgoures  émigrèrent dans les oasis du bassin Tarim où ils sont encore de nos jours.

Plus tôt, en 686, les tribus K'i-tan mongoles, se sont établies dans la région du fleuve Liao en Mandchourie et pillèrent la Chine du nord. Les Tang affaiblis obtinrent (en payant) l'aide du Khan Motcho des Turcs de l'Ouest pour les écraser durement en 697. L'expansion des K'i-tan fut ainsi retardée de 3 siècles. Elle eu lieu quand même 929 quand les K'i-tans chassèrent les tribus Kirghiz (qui avaient remplacé les Ouïgours), jusqu'au Ienisseï et même plus loin dans les steppes occidentales près de la mer Caspienne. Les K'i-tans établirent leur hégémonie sur la Chine du nord, de Datong à l'ouest de Pékin jusqu'à la Mandchourie et dominèrent les sauvages tribus mongoles Djürctchât de Oussouri. Au bout d'un peu plus d'un siècle les K'i-tan perdirent leurs habiletés de guerriers nomades et tombèrent devant la rébellion de leurs vassaux Djürctchât de l'est, toujours puissants. Les  Djürctchât  envahirent les territoires K'i-tan en 1114, fondèrent la dynastie "chinoise" des Kin et continuèrent jusqu'à chasser les Song de Kaifeng à Hangzhou sur la côte sud en 1132.

A l'ouest, l'Empire Samanide Iranien fut divisé en 999 entre les Sultans Musulmans turcs Ghaznavides de l'Afghanistan qui dominaient le Khorâssân au sud de l'Amou-Daryâ et les Khans Musulmans turcs Qarakhanides de l'Issik Kul et de Kashgarie qui prirent la Transoxiane et les steppes au delà du Syr-Darya. Profitant des conflits entre ces deux états, un troisième groupe de tribus turques du nord de la mer Aral, les  Seldjouqs , entreprirent leur expansion qui couvrira le Khorâssân, la Perse, l'Irak et la Turquie autour de 1040.

A la fin du 12ième siècle, la Chine était divisée en une partie sud gouvernée par la dynastie chinoise des Song à partir de leur capitale Hangzhou et le nord, gouverné par les Djürctchât mongols, se faisant appeler la dynastie Kin, à partir de leur capitale Pékin. Le corridor du Kansou était tenu par le royaume Tangout-Tibétain Si-Hia et les territoires ouest jusqu'au Syr-Darya étaient entre les mains des Qara-Khitaï dont les vassaux, les Qarakhanides occupaient la Kashgarie pendant que les oasis du Tarim étaient occupés par des Ouïgours qui s'étaient convertis, les uns au Bouddhisme, les autres au Christianisme Nestorien. La Transoxiane et la plus grande partie de la Perse étaient aux mains des Shahs turcs Musulmans du Khwârezm. C'était cela l'Asie sédentaire. Les steppes, patrie des nomades, étaient partagées entre diverses tribus indépendantes, certaines turques (Kirghiz, Kéraït, Ouïgours), d'autres mongoles (Oïrat, Tatar) ou encore turco-mongoles (Naïman, Mârkit).

Temudjin qui deviendra Genghis Khan est né en 1155 sur l'Onon, un affluent de l'Amour qui constitue la frontière nord-est actuelle entre la Chine et la Russie. Orphelin à 12 ans, il passa son enfance dans une pauvreté extrême qu'il supporta avec l'aide de son frère Qassar. A 20 ans il épouse Börté, la fille d'un chef de clan et devient le vassal de Togroul, roi des Kéraït, qui plus tard l'a aidé délivrer sa femme kidnappée par la tribu Mârkit. En 1196 il est élu Khan des tribus mongoles et prend le nom Genghis. Deux ans plus tard, Togroul et lui vaincront les Tatar qui avaient tué son père. En 1203 il défait Togroul et les Kéraït se soumettent à son pouvoir. L'année suivante, c'est le tour des Naïman d'être battus et de se soumettre. En 1206 un grand kuriltai (assemblée) de toutes les tribus mongoles et turques, tenu sur les rives du fleuve Onon, proclame Genghis "Khan Suprême" de "Tous Ceux Qui Habitent des Tentes de Feutre".

Il entreprend alors de bâtir son empire en soumettant le royaume des Xi Hia qui tenait Kansou en 1209. Il prend Pékin des mains des Kin et les forçe à se retirer à Kaifeng en 1215. Il accepte l'allégeance volontaire du Qara-Khitaï (Ili, Talas, Issik Kul et Kashgarie) en 1218 et envahit l'Empire de Khwârezm, prenant Samarkand en 1220 et Ourgendj en 12