14.05.2008

Perspectives géopolitiques de la Turquie à l'orée du XXIe siècle

Perspectives géopolitiques de la Turquie à l'orée du XXIe siècle
Aymeric Chauprade
Professeur de géopolitique au Collège Interarmées de Défense Directeur de la Revue française de géopolitique

Né au XIVe siècle, l'état ottoman connut une expansion initerrompue jusqu'au XVIIIe siècle qui vit le début de son déclin achevé avec sa mise en pièces après la première guerre mondiale. Nous avons demandé à Aymeric Chauprade, professeur de géopolitique au Collège Interrarmées de Défense et directeur de la Revue française de géopolitique, d'évoquer les métamorphoses de la Turquie contemporaine et d'analyser ses orientations géopolitiques en ce début du XXIe siècle.

Puissance et déclin de l'Empire ottoman

C'est de la victoire d'un clan turc que naît, dès le XIVe siècle, au cœur de l'Asie Mineure, ce qui va devenir l'État ottoman, première construction politique durable réalisée par les nomades guerriers arrivés par vagues successives du centre du continent au cours des siècles précédents. Il accomplit dès lors une montée en puissance régulière qui le conduit, contre ses rivaux musulmans et contre un empire grec définitivement affaibli, à imposer sa loi à l'ancienne Anatolie avant d'entreprendre, au-delà des Détroits, la conquête des Balkans. Les victoires de la Maritza, de Kossovo et de Nicopolis s'enchaînent ensuite. Constantinople tombe et, au rythme des succès remportés, les sultans déplacent leur capitale de Brousse à Andrinople, puis vers la grande cité du Bosphore où ils succèdent au basileus byzantin. Ainsi lancée, l'expansion turque se poursuit au siècle suivant qui voit Sélim le Terrible s'emparer – après avoir vaincu les armées perses à Tchaldiran – de Damas, de Bagdad, de Jérusalem, du Caire et des Lieux saints d'Arabie avant que son successeur, Soliman le Législateur – que nous appelons le Magnifique – ne pousse ses conquêtes jusque sous les murs de Vienne. Après que les Barbaresques algérois aient reconnu l'autorité du nouveau maître de l'Orient, c'est un empire formidable, étendu sur trois continents qui, deux siècles durant, va faire trembler l'Europe chrétienne. Celle-ci parviendra pourtant – à Malte, à Lépante, au Saint-Gothard et sous les murs de Vienne – à conjurer à plusieurs reprises le danger. La puissance ottomane a cependant atteint ses limites et le XVIIIe siècle voit se confirmer le reflux entamé en 1683 après l'échec du siège de Vienne. Autrichiens et Russes repoussent ainsi les Turcs des régions danubiennes et des rivages de la mer Noire alors que l'empire est en train de devenir « l'homme malade » dont les puissances européennes vont bientôt convoiter les dépouilles. Confronté aux revendications nationalitaires des peuples orthodoxes des Balkans, des Arméniens ou des Arabes, l'empire, incapable de se réformer et de relever le défi de la modernisation, n'est bientôt plus que le jouet des grands États contemporains et seules leurs rivalités lui garantissent une survie des plus précaires. Le formidable traumatisme de la guerre de 1914-1918 a finalement raison de lui et c'est à une véritable mise en pièces que le promettent ses vainqueurs. C'est chose faite, avec la complicité du fantôme d'État ottoman qui demeure, lors de la signature, à l'été de 1920, du traité de Sèvres.

La Turquie de Mustapha Kemal, laïque, moderniste…

Privée de ses immenses territoires arabes, amputée d'une Grande Arménie occupant tout l'est du plateau anatolien, contrainte d'accepter la formation d'un Kurdistan autonome, d'abandonner à la Grèce une partie de la côte ionienne, à la France une partie du sud-est de l'Asie Mineure, à l'Italie une zone d'influence dans l'arrière-pays du golfe d'Antalya, à l'Angleterre, enfin, le contrôle de fait des Détroits, la Turquie n'est plus que l'ombre d'elle-même mais c'est ce désastre qui va engendrer un sursaut d'ampleur comparable. Auréolé du prestige que lui vaut la réputation acquise au cours du conflit mondial, Mustapha Kemal prend la tête d'un mouvement de résistance qui entend rejeter les tutelles étrangères et balayer un État ottoman devenu impotent, rendu responsable de l'abaissement du pays. Trois ans d'une guerre féroce permettent au jeune nationalisme turc d'inverser le cours des événements. L'Asie Mineure est reconquise, le sultan est contraint à l'abdication et à l'exil et les puissances étrangères doivent renoncer au traité de Sèvres pour conclure, en 1923, celui de Lausanne qui rend à la Turquie son indépendance et sa dignité. Mustapha Kemal, qui a gagné alors son titre de « Père des Turcs », entend cependant en finir avec le poids de l'héritage islamique, qu'il considère comme la cause principale de la déchéance de son peuple. Le califat est aboli et, sous la poigne de fer du nouveau maître du pays, un code civil inspiré des modèles européens remplace la loi coranique, pendant que le calendrier grégorien se substitue au calendrier lunaire musulman. Les femmes turques, devenues électrices, sont contraintes de se dévoiler et les hommes de s'habiller et de se coiffer à l'occidentale. L'alphabet latin est adopté et la réalisation d'un vaste programme d'instruction publique est engagée, en même temps que le nouveau régime met en œuvre un plan de développement économique volontariste, inspiré des expériences soviétiques. Cette volonté de laïcisation et de modernisation, qui fera du kémalisme turc un modèle pour le nationalisme iranien ou arabe, va de pair avec une perception nouvelle de la vocation géopolitique de la Turquie.

… tournée vers l'Asie centrale…

Au moment où elle abandonne le modèle d'un empire dynastique musulman et multinational intégrant des communautés ethniques et religieuses diverses, réunies autour d'un pouvoir qui n'hésitait pas à faire appel – pour la formation et le fonctionnement de son appareil d'État – à des minorités balkaniques ou caucasiennes, elle se tourne vers le modèle de l'État national centralisé et jacobin tel qu'il s'est constitué progressivement dans l'Europe contemporaine, notamment en France. Oubliée au profit de l'idée dynastique ottomane, l'idée turque redevient la matrice de la nation nouvelle imaginée par Mustapha Kemal, une idée qui, au nom de la nécessaire unité, exclut les minorités massacrées (les Arméniens), expulsées (les Grecs) ou sauvagement réprimées (les Kurdes). Le rejet de l'islam et l'hostilité aux Arabes qui ont rallié les ennemis de l'empire à la faveur de la première guerre mondiale conduisent également les nouveaux dirigeants turcs à repenser ce que doit être l'espace naturel de la nation nouvelle née sur ses ruines. Leader des Jeunes Turcs, Enver Pacha imaginait déjà, à la faveur de l'effondrement attendu de l'Empire russe, de tourner vers l'Asie centrale turcophone, perçue comme le foyer d'origine des Turcs, les ambitions d'un État ottoman régénéré, débarrassé du boulet que constituait sa composante arabe, et c'est en luttant contre l'armée Rouge qu'il meurt en 1922 devant Boukhara. Après lui, Mustapha Kemal est trop réaliste pour entraîner la Turquie nouvelle dans de telles aventures, au moment où, dans l'ancien « Turkestan russe », la toute jeune Union soviétique s'inscrit dans la continuité de la politique tsariste. Il n'en songe pas moins cependant à tourner ses regards vers cet « empire des steppes » d'où avaient surgi, plusieurs siècles durant, les vagues conquérantes venues de l'est. Le « Père des Turcs » ira même jusqu'à prononcer sur ce point des paroles qui peuvent apparaître comme la proclamation d'un programme : « […] Un jour le monde verra avec stupeur s'éveiller et se mettre en marche cet empire invisible qui gît, encore ensommeillé, dans les flancs de l'Asie.. » Le rapport des forces qui prévaut tout au long des décennies suivantes éloigne pour longtemps de telles perspectives.

…mais atlantiste par prudence…

La toute jeune nation turque, née de la volonté prométhéenne de son fondateur, doit d'abord se construire et se consacrer à sa modernisation, en même temps qu'elle s'en tient à une prudente neutralité dans les drames qui affectent l'Europe et le monde durant les années terribles du second conflit mondial. La guerre froide, qui suit immédiatement celui-ci, voit les États-Unis se poser en protecteurs de l'Iran et de la Turquie contre les ambitions staliniennes et l'État kémaliste rallie tout naturellement l'Alliance atlantique pour continuer à jouer, au sud-est de l'Europe, le rôle de verrou qui était déjà le sien quand l'Angleterre, alors toute-puissante, la protégeait des convoitises des tsars. Une nouvelle donne s'impose au tournant des années 1990, quand survient le bouleversement géopolitique majeur que constitue la fin de l'URSS.

Le réveil de la Turquie

Confinée jusque-là dans son rôle de verrou régional intégré au système atlantiste, la Turquie voit ses horizons s'élargir en même temps que sa croissance démographique en fait un pays doté d'une population nombreuse et jeune aux portes d'une Europe engagée depuis les années 1970 dans un processus inquiétant de vieillissement. Placée à la charnière de trois mondes (l'Europe, le Proche-Orient arabe et iranien, le Caucase et l'Asie centrale ex-soviétiques), elle entend renouer des liens privilégiés avec les peuples frères du « Turkestan », retrouver dans les Balkans une influence perdue lors des guerres de libération nationale mais de nouveau présente à la faveur de la tragédie yougoslave, peser de tout son poids sur ses voisins du Proche-Orient arabe riche en pétrole et, enfin, rejoindre une Europe qui peut être la garante d'une accélération du développement économique. Partie prenante du monde musulman à travers sa présence au sein de l'Organisation de la Conférence islamique, le pays qui fut pendant quatre siècles le siège du califat sunnite n'a pas échappé au vaste mouvement de réveil religieux qui affecte depuis vingt-cinq ans l'ensemble des « nations du Prophète » ; il est paradoxal de constater que la Turquie kémaliste, modèle d'une laïcisation ouvertement hostile à la tradition islamique, a vu ces dernières années le parti islamiste de la Prospérité, puis celui de la Justice et du Développement additionner les victoires électorales. Les tentatives de l'armée, gardienne intransigeante de l'héritage kémaliste, n'ont pu enrayer ce mouvement de fond de la société turque d'aujourd'hui. De plus le caractère « modéré » prêté à l'islam turc – issu effectivement d'un sunnisme hanéfite qui n'a guère à voir avec le salafisme ou le wahhabisme – ne retire rien au fait que le kémalisme semble à beaucoup d'égards avoir vécu, au moment où le nouvel environnement géopolitique ranime d'évidentes nostalgies « ottomanes ».

Des relations tendues avec l'espace arabe

La Turquie se souvient de l'hégémonie de quatre siècles qu'elle a exercée sur le Proche-Orient arabe, avec lequel elle entretient des relations tendues, les Arabes n'ayant pas oublié de leur côté, que le processus avorté d'émancipation qu'ils ont engagé à la faveur de la première guerre mondiale s'est d'abord déterminé contre la persistance de la « nuit ottomane ». La question des eaux de l'Euphrate, l'irrédentisme relatif à la région d'Alexandrette – scandaleusement abandonnée en 1939 au gouvernement d'Ankara par la puissance mandataire française à l'occasion de ce que certains considèrent comme un « Munich oriental » – et l'alliance conclue avec Israël en 1996 ne peuvent qu'inspirer la méfiance au voisin syrien. Les relations avec l'Irak, quel que soit le régime établi dans ce pays, demeurent pour leur part déterminées par la renonciation à Mossoul que la puissance mandataire britannique imposa à la Turquie en 1925. La question du Kurdistan irakien et de son éventuelle autonomie constitue une autre pomme de discorde et l'on se souvient de l'unanimité irakienne immédiatement reconstituée pour rejeter, après l'invasion américaine du printemps 2003, toute intervention à Bagdad d'un contingent turc chargé de « missions humanitaires », au moment où un grand quotidien d'Ankara faisait son titre sur ce « retour », effectué plus de trois quarts de siècle après l'expulsion de la puissance turque de l'espace arabe. La présence d'une minorité turque (les Turcomans) dans la région de Mossoul et les discussions relatives à son poids démographique (300 000 âmes pour les Irakiens, un million pour Ankara) en disent également long sur les arrière-pensées turques quant à l'avenir d'un Irak dont la viabilité et l'unité paraissent menacées à terme par l'intervention américaine. La maîtrise du cours supérieur du Tigre et, surtout, de celui de l'Euphrate représente par ailleurs pour la Turquie un atout non négligeable, qu'elle oppose à celui que représente le pétrole pour ses voisins arabes. Les grands projets d'aménagement hydraulique de l'Est anatolien prévoient de réduire de moitié le volume des eaux de l'Euphrate parvenant en Syrie et – les Syriens développant eux-mêmes des projets analogues – un sixième seulement de la ressource hydrique fournie à l'origine par le fleuve parviendra encore en Irak ; ce dernier mieux loti pour ce qui concerne le Tigre, qui a les quatre cinquièmes de son cours sur son territoire et qui reçoit de sa rive gauche de puissants affluents.

La question kurde

La question kurde demeure un enjeu majeur pour Ankara dans la mesure où les dirigeants issus de la tradition kémaliste perçoivent toute affirmation identitaire non turque comme une menace mortelle pour l'unité du pays. Le souvenir du démembrement programmé auquel a échappé le pays à l'issue de la première guerre mondiale pèse évidemment de tout son poids dans la représentation que se font les Turcs de leur propre identité nationale, forcément exclusive et liée à un imaginaire territorial qu'il est inadmissible de voir remis en question. Les autres minorités qui peuplaient l'espace de la Turquie nouvelle ayant été éliminées ou chassées, seuls les Kurdes ont continué, à l'abri des régions montagneuses du Sud-Est anatolien, et malgré les vagues de répression sanglantes dont ils ont été les victimes, à lutter pour la préservation de leur langue et de leur culture, qui sont demeurées frappées d'interdit durant des décennies. Le fait que les 25 millions de Kurdes se répartissent entre les territoires de trois États de la région (quatre si l'on ajoute la minorité kurde de Syrie) ne fait que compliquer la donne pour les Turcs puisque près des deux tiers des Kurdes se trouvent à l'intérieur de leurs frontières où ils constituent environ 20 % de la population du pays. L'autonomie de fait acquise par le Kurdistan irakien depuis 1991 et le rôle majeur que les Kurdes, meilleurs alliés des Américains dans la région au moment de l'invasion de 2003, semblent appelés à jouer au sein du nouvel État irakien, tout comme leurs intentions à peine dissimulées d'accéder de droit à une très large autonomie, voire à l'indépendance, ne peuvent qu'être insupportables aux Turcs. Ils sont en effet convaincus qu'une telle évolution ne peut qu'entraîner un effet de contagion dans leur propre Kurdistan, à un moment où les conditions qui avaient permis la coopération des divers pays concernés contre l'irrédentisme kurde (pacte de Saadabad dans les années 1930, accords d'Alger irano-irakiens de 1975, solidarité stratégique entre Téhéran et Ankara à l'époque du dernier chah d'Iran) ne sont plus réunies. L'avenir du Kurdistan irakien peut également constituer un sujet de discorde avec l'allié américain, tout comme avec une Union européenne à laquelle la Turquie est candidate mais qui lui reproche la politique de répression menée contre cette minorité. À l'inverse, la question kurde, relancée par les événements survenus en Irak, a rapproché les adversaires syrien et turc, tous deux inquiets d'une remise en cause de l'unité irakienne susceptible d'encourager les revendications kurdes.

Sur les ruines de l'Asie centrale soviétique

Longtemps confronté à la puissance russe sur ses frontières caucasiennes, l'Empire ottoman accueillit, au milieu du XIXe siècle, les Tcherkesses et autres Circassiens qui refusaient la tutelle des tsars sur le Caucase du nord-ouest. C'est contre les sultans de Constantinople et contre la Perse des Qadjars que s'effectue alors l'expansion russe dans la région, sur laquelle Lénine et Staline établissent la mainmise soviétique au cours des années qui suivent la révolution d'Octobre, même si le traité de Kars de 1921 a abandonné à la Turquie kémaliste – que les nouveaux maîtres du Kremlin espèrent intégrer à leur jeu anti-impérialiste – quelques territoires géorgiens. L'effondrement de l'URSS et l'éclatement du Caucase qui suit (guerre arméno-azérie, conflits internes à la Géorgie confrontée aux sécessions abkhaze et adjare) ont ouvert à la Turquie de l'après-guerre froide de nouvelles possibilités d'intervention dans ces régions : soutien à l'Azerbaïdjan contre l'Arménie, soutien temporaire au sécessionisme adjar, intervention enfin en Géorgie après le renversement de Chevarnadze et le virage pro-occidental de Sakachvili, les Turcs jouant ici le rôle de suiveurs des Américains pour la formation de l'armée géorgienne ou l'aménagement d'un nouvel aéroport à Tbilissi… Le refus de la reconnaissance du génocide arménien de 1915 et des nettoyages ethniques ultérieurs entretient naturellement l'antagonisme avec le gouvernement d'Erevan, logiquement inscrit dans l'axe nord-sud Moscou-Erevan-Téhéran, auquel s'oppose, dans le sens est-ouest, celui unissant, sous l'égide américaine, Ankara, Tbilissi et Bakou – Tachkent semblant s'en être détaché depuis la répression des émeutes d'Andijan, mal perçue en Occident). L'ouverture de l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (sur la côte méditerranéenne de la Turquie) qui permet d'exporter le pétrole de la Caspienne en évitant le territoire russe et le transit par la mer Noire est venue donner une dimension nouvelle à cette lutte pour le Caucase dans laquelle la Turquie apparaît comme l'un des principaux acteurs, ne serait-ce que par le soutien qu'elle apporte aux dissidences musulmanes susceptibles de fragiliser – en Tchetchénie, au Daghestan, en Ossétie ou en Kabardino-Balkarie, voire au-delà – la Fédération de Russie. Perçue comme le berceau originel du peuple turc, l'Asie centrale, celle qui est issue de l'ancien Turkestan russe, ouvre également au gouvernement d'Ankara de vastes perspectives de développement de son influence, en des régions où l'arrivée des premiers Turcs venus des steppes mongoles et la fusion qui s'y est opérée avec les populations déjà établies sur place ont donné naissance aux Ouïghours puis aux Turcs proprement dits. L'idéologie pantouranienne d'un Enver Pacha a réuni dans un même ensemble, largement reconstruit par un imaginaire ethnique assez approximatif, des groupes humains et des parcours historiques très divers mais la Turquie d'aujourd'hui entend bien jouer de cette communauté supposée pour affirmer ses ambitions sur les ruines de l'Asie centrale soviétique ; c'est dans ce sens qu'il convient d'interpréter les propos tenus voilà quelques années par le président Suleiman Demirel, qui plaçait l'aire d'influence naturelle de son pays « des côtes de l'Adriatique au lac Balkach ».

Le Kazakhstan conserve pourtant une posture globalement prorusse, ainsi que le Tadjikistan persophone, soucieux d'échapper à la contagion islamiste en provenance de son voisin afghan. Les Turcs rencontrent en revanche des interlocuteurs bien disposés à leur égard au Turkménistan (avec toutes les incertitudes qu'engendre un régime aussi dictatorial qu'ubuesque), au Kirghizistan et en Ouzbékistan où les événements récents ont cependant donné à réfléchir à Ismaël Karimov à propos de l'alliance de fait conclue avec les États-Unis à la faveur de la guerre menée en 2001 contre l'Afghanistan des talibans.

Plus à l'est, l'activisme turc se manifeste à travers le soutien apporté à la minorité ouïghoure, turcophone et musulmane, qui occupe une partie du Sin-Kiang chinois.

Le retour de la Turquie dans les Balkans, de la crise yougoslave à celle de la Chypre

La décomposition de l'ensemble yougoslave et, plus particulièrement, les crises de Bosnie et du Kossovo ont également fourni l'occasion aux Turcs, dans le cadre international, d'un retour dans les Balkans largement salué par la presse d'Ankara. Présents en Bosnie, les Turcs n'ont pas manqué de soutenir les Albanais musulmans du Kossovo lors de la crise qui, avec le soutien américain, les a opposés à la Serbie en 1999. Un soutien qui s'inscrit également dans la collusion entre les maffias de la drogue turque et albanaise, la fin du régime archéostalinien d'Enver Hojda à Tirana ayant naturellement conduit au rétablissement des liens qui unissaient étroitement l'Albanie à l'État ottoman jusqu'à la veille de la première guerre mondiale. Les problèmes posés par les minorités turques établies en Grèce et en Bulgarie fournissent également à Ankara le prétexte de pressions sur les gouvernements d'Athènes et de Sofia. Dans le même temps, un lourd contentieux demeure avec le premier à propos des querelles de souveraineté sur les eaux de la mer Égée ainsi qu'à propos de l'île de Chypre, dont la partie septentrionale a été envahie par les troupes turques en 1974 et où a été proclamée unilatéralement une république turque du nord de Chypre dont l'acte de naissance a consisté en un vaste nettoyage ethnique des populations grecques établies dans ces régions. Le face-à-face helléno-turc a évolué récemment de manière paradoxale, la Grèce considérant que l'adhésion à l'Union européenne de son inquiétant voisin pourrait permettre de tempérer ses ambitions et de limiter son agressivité, ce qui constitue pour Ankara un beau succès d'intimidation.

La Turquie, pièce centrale du nouveau Great Game américano-russe

Ouverte sur plusieurs directions du fait de sa position à la charnière de trois mondes, la Turquie est ainsi en mesure, à la faveur du chaos proche-oriental, des dispersions postsoviétiques et des incertitudes balkaniques, de développer son influence à ses diverses périphéries. Elle bénéficie de plus d'un soutien sans faille de son allié traditionnel américain, qui a parrainé l'alliance israëlo-turque de 1996 et multiplie les pressions sur les États européens pour lever les réticences qu'ils formulent quant à l'adhésion turque à l'UE. Dans cette perspective, le raidissement intervenu lors du refus des dirigeants turcs de participer – ne serait-ce qu'en mettant leur territoire à la disposition de la logistique américaine – à l'attaque lancée contre l'Irak en 2003 a été rapidement oublié car Washington ne peut se permettre une brouille prolongée avec ce que Zbigniew Brzezinski qualifiait en 1997, dans son Grand Échiquier, de « pivot stratégique de l'Eurasie ». Établie dans la position de Rimland analysée jadis par Spykman, la Turquie a pour fonction, dans la vision géopolitique qui est aujourd'hui celle des dirigeants de Washington, d'assurer le roll back de la puissance russe et d'empêcher quinze ans après l'effondrement soviétique la reconstitution d'un espace continental disposant d'une capacité de puissance autonome. Les révolutions de couleurs diverses fomentées en Géorgie, en Ukraine et au Kirghizistan (demain peut-être en Biélorussie et en Moldavie) s'inscrivent dans la même stratégie globale, celle d'un nouveau « Great Game » – américano-russe celui-là et non plus anglo-russe comme au temps de Kipling – dont l'enjeu final demeure la domination de l'Ancien Monde.

Dans cette stratégie, le carrefour turc additionne les fonctions de verrou antirusse et antiarabe en même temps que son adhésion à l'UE, ardemment souhaitée par Washington et Londres, condamne toute émergence d'une Europe comme puissance autonome et garantit l'« otanisation » de tout projet de défense européen.

La question de l'adhésion à l'Union européenne…

On mesure ainsi l'importance que revêt la question de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, admise en général par les classes politiques institutionnelles des différents États mais rejetée par la majeure partie des opinions publiques. Outre l'argument proprement géographique (la Turquie n'a que 3 % de son territoire en Europe et on ne peut guère concevoir celle-ci hors d'un imaginaire territorial commun faisant consensus entre les différents peuples fondateurs), il est possible d'opposer à un tel projet les risques géopolitiques considérables que pourrait faire courir à l'Union le report de ses frontières au contact de certaines des principales poudrières du globe – Proche-Orient arabe et iranien, régions caucasiennes.

Bénéficiant d'un dynamisme démographique et d'une pyramide des âges jeune, la Turquie apparaît étrangère à une Europe vieillissante et l'argument d'un apport démographique positif voire indispensable à l'Europe ne fait que masquer l'acceptation tacite d'une substitution de population qui ne semble pas avoir la faveur des citoyens-électeurs européens. La perspective d'une Turquie dotée de la plus importante population de l'Union à l'échéance de moins d'une génération peut également donner à réfléchir si l'on considère le poids politique qui serait alors mécaniquement le sien dans ladite union…

Avec un revenu moyen par habitant égal à 15 % de celui des Européens avant l'élargissement à 25, on mesure également le fardeau que pourrait représenter la mise à niveau d'une économie turque cumulant de nombreux retards structurels et le précédent est-allemand n'est de ce point de vue guère encourageant. D'autant que l'intégration des dix pays de la nouvelle Europe ralliés en 2004 demandera sans doute des efforts et du temps, à un moment où les opinions publiques semblent, quand elles peuvent directement s'exprimer, acquises à un euroscepticisme grandissant… La Turquie a certes connu, sous la poigne de fer de Mustapha Kemal, une révolution laïque mais la dernière décennie, qui a vu les victoires électorales des partis islamistes, en a montré les limites et il est clair que les ambitions géopolitiques d'Ankara en direction du sud et de l'est ne peuvent que la conduire à maintenir et à affirmer son identité musulmane.

… et celle des limites de l'Europe

L'argument consistant à dénoncer un hypothétique projet visant à confondre identités chrétienne et européenne n'est guère convaincant dans la mesure où personne ne peut contester que l'identité européenne, qui doit évidemment beaucoup à l'héritage chrétien et quasiment rien au passé musulman, puise aussi à des sources antiques antérieures au christianisme et, pour une part également, à l'héritage des Lumières qui lui est postérieur, le tout constituant un parcours historique et civilisationnel largement étranger à une identité turque qui trouve ailleurs ses racines nationales, historiques et religieuses.

L'argument selon lequel l'intégration européenne de la Turquie serait un moyen d'empêcher le « choc des civilisations » prophétisé par Samuel Huntington et plus ou moins programmé par les néoconservateurs américains ne vaut guère mieux dans la mesure où une telle évolution placerait les Arabes en position d'exclus, des Arabes qui voient davantage dans les Turcs leurs anciens oppresseurs et les alliés d'Israël et des États-Unis que des coreligionnaires musulmans. De quel droit refuser par ailleurs aux Marocains, aux Tunisiens ou aux Libanais le brevet d'européanité qui serait accordé aux Turcs ?

Il faut enfin constater, comme le fait récemment Yves Lacoste dans la dernière livraison de sa revue Hérodote consacrée aux limites de l'Europe, ce qu'aurait alors d'irréel l'absence dans l'ensemble « européen » de la Russie ou de l'Ukraine… Paradoxalement, la « cure de démocratie » nécessaire à la Turquie pour être admise dans l'Union implique le recul de l'influence de l'armée, ce qui ne peut que favoriser les progrès des courants islamistes contre lesquels les militaires se voulaient les gardiens intransigeants de la laïcité et de la modernisation kémalistes.

Souhaité par les milieux d'affaires et une petite élite occidentalisée, le ralliement à l'Union doit compter avec les réticences d'une opinion farouchement nationaliste, qui n'envisage de s'y résoudre qu'en raison de l'aide économique massive qu'elle en attend.

Un partenariat privilégié est-il possible ?

À l'inverse, l'hypothèse – entre adhésion irresponsable et rejet total – d'un partenariat privilégié, manifestement plus réaliste et intégré à une grande politique méditerranéenne et arabe conduite par une Europe dotée d'une véritable autonomie, apparaît en revanche un cadre bien préférable pour faire progresser la stabilité et la paix dans les poudrières que l'on sait. Elle semble mieux à même de contribuer au développement et à la prospérité d'un monde méditerranéen oriental que le naufrage de l'Empire ottoman et son pitoyable accompagnement par les vainqueurs de la première guerre mondiale ont fait entrer pour un siècle dans un cycle infernal de sujétion et de violences.

La « question turque » promet donc de rester ouverte pour longtemps, d'autant qu'elle est largement instrumentalisée par l'hyperpuissance états-unienne pour contenir les éventuels compétiteurs susceptibles de remettre en cause l'hégémonie mondiale de Washington, la Russie bien sûr mais, au-delà, une Europe qui, redevenue elle-même après le naufrage accompli lors de la première moitié du XXe siècle, retrouverait son espace continental naturel en même temps qu'une identité historique et une volonté d'autonomie et de puissance lui permettant de remettre en question l'hégémonie universelle de « l'Empire bienveillant »...


Aymeric Chauprade
Avril 2005
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07.05.2008

La Turquie et la mer Noire

La Turquie et la mer Noire
Dossier "Sur les rives de la mer Noire"


Par Xavier PAULY
Le 01/04/2003

L’effondrement de l’Union soviétique a dessiné pour la Turquie, au début des années 90, une nouvelle géographie des possibles. En Asie centrale et dans le Caucase, Ankara comptait alors se forger un rêve de rechange à son projet européen en jouant la carte de la solidarité turcophone. En mer Noire aussi, dont l’Empire ottoman avait dominé presque toutes les rives du XVIe au XVIIIe , la Turquie entendait bien profiter du vide créé par la chute de l’URSS.



 

C’est avec cet espoir que le président Özal prit l’initiative de créer, en 1992, la Coopération économique de la mer Noire pour rassembler — si possible sous leadership turc — tous les pays riverains. Ankara désirait enfin disputer à la Russie son rôle de principal pays de transit des hydrocarbures de la Caspienne. C’en était assez pour raviver le spectre de la rivalité turco-russe dont la mer Noire avait justement été l’un des points de fixation.

La mer Noire, Mare Nostrum des Ottomans

Au XIVe siècle, Orhan (1324-1360), fils d’Othman (auquel nous devons le mot « ottoman »), s’empare avec ses guerriers de la ville de Brousse qui commande l’accès au sud de la mer de Marmara et en fait la capitale de son petit empire. En 1354, il franchit le Bosphore pour conquérir la cité de Gallipoli dont les murailles venaient d’être détruites par un tremblement de terre. Les Ottomans sont désormais maîtres des Dardanelles et du Bosphore entravant ainsi les relations de Constantinople avec le monde méditerranéen et les comptoirs de la mer Noire, mer à laquelle les navires de l’ancienne Byzance ne peuvent accéder à cause de la présence, sur la rive asiatique du Bosphore, de la forteresse de Güzet-Hissar, construite sous le règne de Bajazet 1er (1389-1402). Constantinople est ainsi devenue une “enclave” en voie d’asphyxie sous les coups de voisins ottomans dont la puissance ne cesse de croître grâce à la constitution de troupes permanentes d’infanterie et de cavalerie qui vont devenir les instruments de leurs conquêtes.

Mais c’est sous le règne de Mehmet II dit «le Conquérant» (1438-1481) que les Ottomans vont déboucher sur la mer Noire. Après avoir pris Constantinople le 29 mai 1453, celui que l’on qualifie désormais de «maître des deux continents et des deux mers» s’empare des Balkans (Grèce, Albanie, Serbie, Bosnie, Herzégovine), avant de conquérir Trébizonde et la rive sud de la mer Noire en 1461.

Il pousse ensuite vers les rivages nord en prenant à Gênes ses comptoirs du sud de la Crimée et en faisant du Khan des Tatars le vassal de l’Empire pour trois siècles. Sous le règne de Bajazet II (1481-1512) les Turcs assoient pour de bon leur domination sur les rives occidentales en s’emparant de la Moldavie.

Enfin, lorsque, sous le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566), la Méditerranée orientale, puis, un peu plus tard, avec la chute de la Géorgie, les rivages orientaux de la mer Noire tombent sous le contrôle ottoman, la Porte devient la capitale d’un immense empire maritime s’étendant de l’Afrique à la Crimée.

A la fin du XVIe siècle, la mer Noire est véritablement devenue la mare nostrum de l’Empire ottoman.

Le reflux face aux Russes

Toutefois, cette apogée marque également le coup d’arrêt de l’extension turque et le début de sa longue agonie.

En effet, à partir du XVIIe siècle, la poussée russe entraîne un reflux progressif des Ottomans des rives de la mer Noire. Sous Pierre le Grand (1682-1725) Moscou entreprend une politique conquérante d’ouverture sur les mers, au nord vers les mers “froides” (Baltique et golfe de Finlande), au sud vers les mers “chaudes” (mer d’Azov, mer Noire, mer Egée...). En mai 1696, Pierre s’empare de la mer d’Azov et étend son empire au détriment des vassaux tatars de la Sublime Porte. L’objectif de la Russie est également symbolique. Il s’agit pour elle de reprendre Constantinople devenue Istanbul pour rendre Sainte-Sophie, transformée en mosquée, au culte orthodoxe. Sous le règne de Catherine II (1762-1796), afin de descendre encore davantage vers les mers “chaudes”, les Russes engagent le combat sur plusieurs fronts : dans les Balkans, en Crimée et dans le Caucase. Une flotte russe venue de la mer d’Azov ravage les côtes turques de la mer Noire, puis la flotte turque elle-même est détruite en mer Egée par une escadre russe venue de Baltique. En 1768, les Russes occupent la Moldavie et la Valachie. En 1771, ils s’emparent de la Crimée qu’ils annexeront en 1783 provoquant l’exode des Tatars musulmans. Les guerres de reconquêtes entreprises par les Turcs échouent les unes après les autres. La paix de Kutchuk-Kaïnardji de juillet 1774 consacre définitivement le recul ottoman en mer Noire : les Turcs doivent concéder aux Russes le libre passage de leurs navires dans les Détroits et vers la Méditerranée.

Un siècle de défaites et de traités confirme la domination russe de la mer Noire. En effet, par les traités du Prut (1711), d’Andrinople (1713), de Constantinople (1724), de Iassy (1792) et de Bucarest (1812) la Russie s’empare des rives septentrionales et orientales au détriment de la Sublime Porte. Bessarabie, Ukraine, Crimée, Transcaucasie, Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan échappent ainsi aux Ottomans en un peu plus d’un siècle.

Menaçant désormais le contrôle des Détroits, les tsars vont tenter, tout au long du XIXe siècle, d’accéder aux mers chaudes toujours au détriment des Turcs en s’érigeant en protecteurs des chrétiens des Balkans. L’homme malade de l’Europe ne devra sa survie, à chaque attaque, que grâce à l’aide de puissances occidentales inquiètes de la poussée russe et désireuses de tirer partie, elles aussi, de la désagrégation de l’immense empire.

Ainsi en est-il de la guerre de Crimée. Après l’occupation en juillet 1853 de la Moldavie et de la Valachie par les troupes du tsar, la Turquie déclare la guerre à la Russie le 4 octobre suivant. Le 30 novembre 1853, l’escadre russe commandée par l’amiral Nakhimov détruit la flotte turque dans la rade de Sinope, sur la mer Noire. Paris et Londres s’allient alors à la Porte en mars 1854 alors que le conflit en Terre sainte ne cesse de s’envenimer entre catholiques et orthodoxes au sujet de certains droits sur les sanctuaires de la chrétienté. En janvier 1854, les flottes françaises et britanniques, jusqu’alors stationnées dans les Dardanelles, pénètrent en mer Noire qui devient le théâtre des opérations militaires. En effet. En septembre, les troupes françaises et britanniques débarquent à Eupatoria en Crimée et assiègent onze mois durant la ville de Sébastopol. La guerre s’achève par le Congrès de Paris qui s’ouvre le 26 février 1856 et s’achève le 30 mars suivant. La mer Noire est désormais neutralisée par l’interdiction faite aux flottes de guerre des rivaux Turcs et Russes d’y pénétrer.

En 1864, l’Empire ottoman affronte une nouvelle fois celui des tsars. Appliquant la même stratégie que Catherine II, Alexandre II attaque la Turquie dans les Balkans, en mer Noire et au Caucase. Après avoir victorieusement soutenu les révoltes des chrétiens de Serbie et les Bulgares, il tente d’imposer à l’occasion du traité de San Stefano (1878) la création d’une grande Bulgarie et le retour du Kosovo dans la Serbie. En mer Noire, la Turquie se voit imposer une nouvelle fois le libre passage des bâtiments militaires et commerciaux dans les Détroits. Toutefois, l’intervention des puissances occidentales amènera les Russes à réviser leurs prétentions à l’occasion du congrès de Berlin et à renoncer aux bénéfices de leur victoire. La pression sur les Détroits diminue.

La première guerre balkanique de 1912 manque de voir Istanbul prise sous le feu des coalisés Serbes, Grecs et Bulgares. Le contrôle des Détroits semble compromis lorsque la seconde guerre balkanique de 1913 permet aux Turcs, aidés de volontaires kurdes et arabes accourus de l’Empire à l’appel d’Enver Bey, de reprendre la Thrace.

Turcs et Russes entre rivalité et coopération

Le déroulement de la Première Guerre mondiale tourne une nouvelle fois à l’avantage des Russes sur les bords de la mer Noire. En février 1916, ils occupent le littoral proche de la ville de Trébizonde. Néanmoins, la désagrégation de l’armée russe sous l’effet de la Révolution va donner aux Turcs l’occasion de profiter du traité de Brest-Litovsk de mars 1918 et de récupérer les territoires perdus au siècle précédent dans le Caucase, sur la rive orientale de la mer Noire. En septembre 1918 ils occupent la Géorgie et une partie de l’Azerbaïdjan jusqu’à Bakou avant que la défaite des empires centraux ne vienne annuler les bénéfices de ces campagnes. En 1920, si l’humiliant traité de Sèvres prévoit entre autres dispositions la perte du littoral de Trébizonde ainsi qu’un statut international pour les Détroits, les victoires d’Atatürk vont cependant en 1923, lors de la signature du traité de Lausanne, permettre à la Turquie de rétablir sa souveraineté sur ces territoires.

Cette période marque également l’établissement de relations nouvelles avec la rivale de toujours : la Russie, devenue URSS. En effet, bien que toujours rivales, les deux puissances régionales sont toutes deux animées de visées révolutionnaires qui inquiètent d’autant plus les Alliés que celles-ci contestent l’ordre qu’ils tentent d’établir. Turcs et Soviétiques sont dès lors enclins à coopérer. Les régimes kémaliste et bolchevik signent un certain nombre de traités : traité d’amitié et de fraternité en 1921, d’amitié et de neutralité en 1925, de commerce et de navigation en 1937.

Ces relations d’un nouvel ordre ne mettent cependant pas la Turquie à l’abri des appétits de son ancienne rivale. Ainsi dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, Staline espère tirer profit de son statut d’allié victorieux pour obtenir une révision du traité de Montreux de 1936 qui réglemente le passage des Détroits. Ces revendications, de même que l’agitation suscitée en Grèce et en Iran par des communistes agissant sur ordre de Moscou, font percevoir aux Turcs la réalité du danger qui les menace. Aussi se placent-ils résolument dans le camp occidental afin de bénéficier de la protection américaine. Dès 1952, les troupes américaines installent des bases en Turquie qui devient ainsi un élément majeur de la stratégie atlantiste à travers son appartenance à l’OTAN et au pacte de Bagdad.

Où en est-on en 2003 ? Le rêve de rechange a vécu. Il n’a jamais été pour la Turquie qu’un moyen, à un moment où ses perspectives européennes étaient brouillées, pour renforcer son assise régionale et tenter d’apparaître comme un partenaire plus attrayant pour l’Europe. Faute de moyens suffisants, la Turquie joue aujourd’hui en Asie centrale et dans le Caucase un rôle bien plus limité qu’elle ne l’espérait. L’organisation de coopération économique de la mer Noire,qui vient de s’étendre aux pays du sud-est balkanique constitue, certes, un nouvel espace de concertation régionale mais elle a tout de même, le plus souvent, les allures d’une coquille vide. Au final, par-delà les rivalités sur la question du tracé des oléoducs, alimentée en sous-main par Washington, la Turquie et la Russie sont devenues des partenaires obligées, largement dépendantes l’une de l’autre d’un point de vue économique.

Les Grecs du Pont (dits Romains)

Les Grecs du Pont (dits Romains)

 

La langue française n’a pas trouvé la juste définition du mot « Rum » qui veut dire en turc et dans de nombreuses autres langues : Romains. Il s’agit bien entendu, des habitants de l’ancien Empire romain, que les historiens occidentaux du XIXe siècle, ont appelé « Empire byzantin ». Il faut préciser ici, que les habitants en question, autant que leurs descendants, n’ont eux, jamais appelé leur empire de cette manière dévaluante.
Autrement dit, les Romains du Pont (est de la mer Noire), sont les descendants des Byzantins que la langue française pourtant si riche, a réduit à des Grecs.
Les Romains restés chrétiens de ces régions furent obligés de quitter leurs terres en 1924, lors des échanges de population entre la Grèce et la Turquie. Mais, les guerres et surtout les attaques répétées de la Russie au XIXe siècle, avaient déjà dispersées une partie de la population qui s’était réfugiée soit dans les centres urbains de l’Empire ottoman, soit en Crimée où vivait déjà une communauté romaine.
Les cryptos-chrétiens de la région du Pont, le sont généralement, depuis moins de 100 ans. Comme pour d’autres communautés cryptos-chrétiennes, ils se font passer soit pour des alévis, soit pour d’authentiques laïcs, comme la Turquie kémaliste en a produit énormément dans tout le pays et dans toutes les communautés ethnico-religieuses. Ainsi, le manque de pratiques religieuses, a accéléré le processus irréversible de l’assimilation. Le manque d’organes médiatiques hellénophones, a également contribué à l’oubli de langue grecque, qui reste parlée uniquement par des personnes ayant plus de 50 ans. Dans la même région et plus à l’est, ont peut recenser une autre communauté comptant des cryptos-chrétiens. Il s’agit des Lazes ou Lazis, une ethnie géorgienne.

Les Arméniens musulmans ou Hémichis (Hemşinli) de Turquie

Les Arméniens musulmans ou Hémichis (Hemşinli)
 

Arméniens aussi mais jamais considérés comme tels ni par les Arméniens de Turquie ou d'Arménie, ni par la diaspora, les Hémichis (Hemşinli) sont musulmans. Ils vivent principalement dans l'Est de la Turquie, dans les régions de Diyarbakır, Van, Erzurum, Erzican, Harput, Mardin, Avanos et Malatya. Leur nombre est estimé à près de 3 millions dont une bonne partie parle encore l'arménien malgré une assimilation en voie d'achèvement.
Les Hémichis, comme une partie des Slaves, Crétois, Romains et Caucasiens de Turquie, se sont convertis à l'islam au cours de la période ottomane. Sous l'Empire, ils faisaient partie de la Nation (Millet) musulmane, comme les autres ethnies islamisées, les alévis et les yézédis, contrairement aux grégoriens qui avaient leur propre Nation.

Les Hémichis, malgré leur conversion, continuèrent à vivre côte à côte avec les grégoriens; sans problème majeur. C'est lors de l'annexion des royaumes caucasiens par la Russie, au début du XIXe siècle que commencèrent les ennuis pour les Arméniens musulmans installés dans les régions comprises entre la Géorgie actuelle et le l'Azerbaïdjan. Refoulés vers l'Empire ottoman en même temps que les Circassiens, les Ossètes, Tchétchènes, Abkhazes et Adjars, on retrouve des réfugiés dans une large bande allant de Trébizonde à l'ancienne Cilicie.

1914 fut l'année la plus noire de l'histoire des Hémichis. La Russie ayant promis l'indépendance aux Arméniens chrétiens de l'Arménie turque, encourageât ces derniers à créer un climat de terreur dans les villages musulmans de cette région peuplée à 25% d'Arméniens chrétiens (excepté la province de Van, où ils formaient la majorité).
Ainsi, des massacres à grande échelle eurent lieu jusqu'au début de 1915, dont les victimes kurdes, circassiens, hémichis, turkmènes et autres caucasiens n'avaient que deux points communs, soit d'être ottomanes et musulmanes. On estime à 300 000 le nombres des victimes (massacre des musulmans d"Erzurum et de Van compris), oeuvre des milices indépendantistes arméniennes (chrétiennes).
 


village hemichi sur la mer Noire


La République créa un climat favorable aux Hémichis non seulement de Turquie, mais aussi à ceux du Caucase soviétique qui trouvèrent une terre d'asile et s'installèrent dans les régions où les Arméniens grégoriens avaient été forcés de partir (déportation par l'armée ottomane et massacres de 1915).
Aujourd'hui les Hémichis sont avant tout turcs et revendique leur appartenance à la Nation. La  confiance entre Arméniens chrétiens et musulmans est toutefois limitée même si l'on n'assiste pas à un réel clivage.
Cette communauté n'est pas considérée comme minoritaire, puisque la notion de "minorité" n'est pas ethnique ou linguistique en Europe orientale, mais uniquement religieuse.

Les Moloques (ou molokans) de Turquie Dissident orthodoxe d'origine Russe

Les Moloques
(ou Molokans)


Assemblée de Moloques

Qui connaît les Moloques ou Molokans de Turquie en 2003 en Europe ? Eh bien à part quelques érudits, la réponse est simple : personne.
Cette toute petite communauté installée principalement dans les campagnes de l’Est de la Turquie, mais aussi en Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan, est d’origine russe et chrétienne. On en retrouve évidemment dans les centres urbains de Turquie : Istamboul, Kars, Erzurum, Ankara, etc.
Ce sont les descendants d'une secte chrétienne orthodoxe qui fut persécutée sous Catherine II. Ils furent déportés en Transcaucasie, où ils vivent depuis, notamment en Turquie.
A l’époque, les sectes orthodoxes n’étaient pas tolérées en Russie et celle-ci prétendait réformer les préceptes chrétiens et revenir à des valeurs bibliques plus fondamentales. Ils s'abstenaient ainsi de respecter les jours de jeûne suivis par les fidèles de l'
Eglise orthodoxe. De cette pratique ils doivent leur nom : Molokans . Moloko signifie boire en russe, et les Molokans, majoritairement des paysans, buvaient du lait les jours de jeûne.
Par ailleurs, leur foi interdit la représentation de Dieu, images, statues et croix sont bannies de leurs maisons et villages. Les Moloques pensent que c'est la réunion des fidèles - et non le lieu - qui est sacrée, ainsi ils n’ont pas d’église ou de temple. De même, au dessus des tombes dans les cimetières n’apparaissent pas de croix, mais des petites boîtes métalliques, avec une phrase en russe, rappelant les dates de la personne qui repose là.
Les Moloques vivent de manière quasiment autarcique et parlent peu le turc. Ils sont pacifistes et très religieux, ainsi, les hommes portent une longue barbe signe de leur foi, et les femmes un foulard sur les cheveux.
On les désigne parfois sous le nom de "protestants orthodoxes"

Carte d’identité
Nom : Moloques ou Molokans - Molok en turc
Ethnie : Russe
Langue(s) : russe
Alphabet : cyrillique
Religion(s) : secte orthodoxe russe
Région / pays d’origine : Russie
Région où ils vivent : Caucase turc
Nombre en Turquie : quelques milliers
Autres pays où ils vivent : Azerbaïdjan, Géorgie, Arménie
Diaspora : Etats-Unis
Nombre total dans le monde : entre 20 et 30 000

Les Abkhazes proches de l’extinction ethnique


Les Abkhazes proches de l’extinction ethnique mars 20, 2007

Posted by acturca in Caucase, Immigration, Turquie.
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Courrier international, no. 854, jeudi 15 mars 2007, p. 24

Elza Tsiklaouri, Resonansi (Tbilissi)

Les nationalistes au pouvoir en Abkhazie s’inquiètent de la crise démographique qui menace leur peuple. Et souhaitent faire revenir sur leur terre ancestrale les Abkhazes émigrés en Turquie.

Ces derniers temps, le président [nationaliste] de la république autoproclamée, Sergueï Bagapch, parle à nouveau du rapatriement en Abkhazie de descendants des Abkhazes mouhadjirs. Leur retour serait la seule solution pour sortir d’une dramatique impasse démographique. Selon des données non officielles, à l’heure actuelle, l’Abkhazie est peuplée de 65 000 à 68 000 Abkhazes, d’autant de Géorgiens, et de 80 000 à 90 000 Arméniens. Les Abkhazes ethniques devraient être encore moins nombreux dans les années à venir.

Le quotidien turc Radikal rapportait en février les propos des autorités abkhazes, qui estimaient à 50 000 le nombre d’Abkhazes mouhadjirs suffisant pour résoudre le problème de l’extinction ethnique. Environ 400 000 Abkhazes résideraient en Turquie. De nationalité turque, ils ont même réussi à promouvoir leur représentant - Radji Avidzba - dans une instance locale. Les descendants des Abkhazes mouhadjirs possèdent par ailleurs d’importants capitaux et occupent un rang assez élevé dans la hiérarchie sociale en Turquie et au Proche-Orient. Par exemple, la garde rapprochée du défunt roi Hussein de Jordanie était constituée d’Abkhazes et de Tcherkesses.

Dans le sillage de son prédécesseur, Vladislav Ardzinba, Sergueï Bagapch s’est rendu à plusieurs reprises en Turquie pour rencontrer les représentants de la diaspora mouhadjire et discuter d’éventuels investissements dans l’économie abkhaze. Il est vrai que la question du retour n’a jamais été évoquée ouvertement, mais ce n’est pas l’envie qui manquait. Ce sont les moyens qui font défaut.

Les Arméniens redoutent l’arrivée de musulmans

Un petit groupe de mouhadjirs est arrivé en Abkhazie avant le conflit abkhazo-géorgien [1992-1994]. Une autre petite délégation avait visité Soukhoumi [la capitale de l'Abkhazie] après la guerre. Deux mouhadjirs - l’un de Turquie, l’autre de Jordanie - avaient même participé aux élections législatives abkhazes. Mais la plupart ont fini par quitter la terre de leurs ancêtres, en raison de sa situation économique désastreuse.

Pour certains experts géorgiens, le retour des mouhadjirs est dans l’intérêt des autorités abkhazes, mais également dans celui de certains services de renseignements. “Les services secrets des pays musulmans tiennent à ce que leurs agents s’implantent dans certaines régions. Le monde musulman veut garder un oeil sur le Caucase du Nord. Soukhoumi est tout près, et les services secrets ne manqueront pas l’occasion de s’y établir”, estime un expert géorgien du Caucase. Les discussions sur un éventuel retour des mouhadjirs n’ont par ailleurs pas manqué d’alarmer les Arméniens résidant en Abkhazie. Ces derniers ont suggéré au président Bagapch de tenir compte des tensions arméno-turques. Pour ces Arméniens, “le rapatriement de 5 000 mouhadjirs équivaut au rapatriement de 5 000 musulmans”. Si les Abkhazes musulmans autochtones - peu nombreux et politiquement modérés - ne menacent pas les Arméniens d’Abkhazie, l’arrivée de mouhadjirs poserait à ceux-ci de “sérieux problèmes”.

Encadré(s) :

Histoire, Courrier international

Les mouhadjirs (”exilés volontaires”, en arabe) sont les descendants d’Abkhazes (et de Tcherkesses) proturcs exilés lors de l’extension de l’Empire russe dans le Caucase du Nord. Au cours du XVIe siècle, la région avait été conquise par l’Empire ottoman et les Abkhazes, chrétiens depuis le VIe siècle, se sont partiellement convertis à l’islam. En 1810, l’Abkhazie est passée sous la tutelle russe. 60 % des Abkhazes musulmans ont émigré vers l’Empire ottoman entre 1864 et 1878. Les bolcheviques ont accordé à l’Abkhazie un certain degré d’autonomie culturelle et politique. Staline, en 1931, en a fait une république autonome au sein de la Géorgie soviétique.

OTAN

Adhésion, Courrier international

Selon un récent sondage, 83 % des Géorgiens se disent favorables à l’entrée de leur pays dans l’OTAN, promesse de sécurité, d’essor économique et de résolution pacifique des conflits séparatistes en Abkhazie et en Ossétie du Sud. L’adhésion de la Géorgie, qui pourrait avoir lieu en 2009 ou 2010, inquiète les autorités abkhazes. Il est en effet peu probable que dans ce cas de figure la Russie reconnaisse l’indépendance de l’Abkhazie. L’Alliance atlantique a à plusieurs reprises formulé son soutien à l’intégrité territoriale de la Géorgie et son secrétaire général, Jaap de Hoop Scheffer, a d’ailleurs déclaré que l’Alliance ne reconnaissait ni la légitimité, ni les résultats des élections législatives abkhazes du 4 mars dernier.

01.05.2008

Islam dans la Géorgie chrétienne 3/3

a-t-il une place pour l’islam dans la Géorgie chrétienne de Michael Saakashvili ? [3/3]
Article paru dans l'édition du 15/08/2005


Par Bayram BALCI à Tbilissi, Batoumi, Marneuli, Pankissi



Troisième et dernier volet : L’Adjarie, nouvelle terre de prédications pour les missionnaires turcs
L’islam adjar et l’islam de Kvemo Kartli sont à ce point différents qu’il paraît invraisemblable qu’ils aient pour cadre le même pays. Les chiites azéris de Kvemo Kartli, héritiers de l’empire séfévide qui a longtemps dominé la région, s’opposent aux sunnites d’Adjarie qui ont émergé sous la puissance ottomane, à partir du 16e siècle. Une profonde dichotomie héritée de l’histoire, mais toujours d’actualité. Depuis l’indépendance de la Géorgie, si l’islam des Azéris est réalimenté par des influences iraniennes, l’islam adjar connaît, lui, un renouveau grâce aux missionnaires venus de Turquie.



Un bref rappel historique s’impose, notamment sur les modes d’implantation de l’islam en Adjarie.
L’histoire nous dit que l’islam en Adjarie apparaît entre 1510 et le début du 17e siècle quand l’Empire ottoman commence son expansion vers les régions caucasiennes.
Dès l’incorporation de l’actuelle Adjarie dans l’espace ottoman, l’islam est diffusé, notamment parmi les élites locales qui y voient un moyen de conserver leur pouvoir. Pour les responsables ottomans, convertir les élites constitue une première étape visant à convaincre l’ensemble des populations locales soumises à ces pouvoirs féodaux.
Peu contraignante, la domination ottomane est plutôt bien acceptée même si, sporadiquement, des résistances plus ou moins fortes s’expriment contre le pouvoir d’Istanbul. La fidélité à l’Empire ottoman est telle que, lors des guerres russo-turques, les Adjars participent à la lutte contre l’expansion russe dans la région.

Héritage ottoman

Une des conséquences de l’effacement des Ottomans en Adjarie au 19e siècle, au profit de la nouvelle puissance régionale russe, fut l’immigration de bon nombre d’Adjars dans l’Empire ottoman. Cet exode aurait été souhaité par les autorités religieuses ottomanes, mais pas par la Russie tsariste qui chercha à le limiter, à travers une série de mesures fiscales, administratives (octroi de postes importants aux élites musulmanes) et militaires (libération de certaines obligations militaires). Durant cette période ottomane, on constate une faiblesse du sentiment national géorgien.

Quant aux Adjars, ils se définissent avant tout comme musulmans, adjars et « tatars » (terme de l’administration russe pour désigner tous les musulmans de la région). Ils se définissent aussi comme gurju, c'est-à-dire musulmans géorgiens, bien différents du groupe kartvélien qui désigne les Géorgiens chrétiens.

Bien après le départ des Ottomans, l’héritage ottoman continua à persister en Adjarie. Ainsi, la scolarité continua à s’effectuer dans les madrasa, les autorités religieuses venant de Turquie demeurèrent jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale un modèle de référence pour le Adjars. Lors de la Première Guerre mondiale, de nombreux Adjars prirent les armes du côté turc contre l’Empire russe. Situation bien préoccupante pour la Russie qui chercha un moment à déporter les Adjars, mais abandonna ce projet par crainte des hostilités qu’une telle politique aurait suscitées.

Vers l’autonomie adjare

L’avènement du régime soviétique sur les décombres de l’Empire russe prend plusieurs significations – paradoxales – pour l’Adjarie. En effet, expérience unique à l’échelle de toute l’Union, la spécificité religieuse, musulmane en l’occurrence, est alors le critère retenu par le centre pour doter l’Adjarie d’une véritable autonomie au sein de la Géorgie.

Cependant, cette autonomie, obtenue du fait des caractéristiques islamiques des Adjars, n’empêche pas la politique soviétique de mener une politique d’éradication de l’islam dans la région, comme dans l’ensemble de l’Union soviétique.
La plupart des mosquées et des madrasas sont fermées, l’expression publique de l’islam est interdite et l’islam ici aussi se réfugie dans les consciences et les seules sphères du privé.

La Géorgie de Ghamsakourdia rechristianise l’Adjarie

Dès l’éclatement de l’Union soviétique, on assiste dans toutes les républiques à un renouveau religieux et à une redéfinition des liens entre identité nationale et sentiment religieux. En Géorgie, Zvia Ghamsakourdia, le nouvel homme fort de la Géorgie indépendante, décide de s’appuyer sur l’Eglise pour créer un nouvel Etat et une nouvelle citoyenneté.
La classe intellectuelle géorgienne exprime alors ses craintes de voir un islam militant franchir la frontière turque, récemment rouverte. L’arrivée des commerçants et des missionnaires turcs est alors considérée comme un retour des Ottomans et à la période ottomane. Alertées par les intellectuels et les médias de Batoumi, les autorités géorgiennes mettent rapidement en œuvre, avec l’aide de l’Eglise géorgienne, une politique de rechristianisation de l’Adjarie.

Les conversions sont nombreuses parmi la jeunesse adjare pour laquelle il s’agit d’un juste retour des choses : renouer avec les traditions chrétiennes de l’Adjarie, qui dans la mythologie géorgienne demeure la région où le christianisme pénétra dans le pays grâce aux œuvres missionnaires de Saint André.
Bien que soutenu et encouragé par l’Eglise et le pouvoir officiel de Tbilissi, sous Ghamsakourdia et sous Chevarnadze, le processus de « retour » au christianisme n’a pas empêché, depuis l’arrivée au pouvoir de Saakashvili, le développement de l’islam adjar. Et ce grâce aux initiatives quasi exclusives des missionnaires turcs.

Un retour à l’islam soutenu par la Turquie

A la veille de l’implosion de l’Union soviétique, aucun lien ou presque n’existait entre la Turquie et la Géorgie. Pourtant, depuis les mouvements migratoires vers l’Empire ottoman et la Turquie à l’époque des guerres russo-turques et la perte de l’Adjarie par la Turquie, une importante communauté géorgienne musulmane était installée en Turquie, dans des villes frontalières comme Artvin ou Hopa ou dans la métropole stambouliote.

L’ouverture de la frontière rappelle à cette communauté l’existence de ses coethniques restés en Géorgie, avec lesquels ils développent bientôt de nombreuses activités commerciales.
Du côté adjar, l’ouverture de la frontière ouvre de nouveaux horizons commerciaux, car au-delà de la Turquie immédiate, les Géorgiens voient s’entrouvrir la porte de l’Europe. Si durant les premières années de l’indépendance, l’ouverture de la frontière est bien perçue par la population locale, des appréhensions négatives envahissent rapidement les esprits à Batoumi et dans ses environs.
Subitement, la population a l’impression que les commerçants turcs viennent s’enrichir sur le dos des Géorgiens, déversant leurs produits de mauvaise qualité sur les marchés de la ville.
Mais surtout, pour de nombreux Géorgiens, l’arrivée des Turcs éveille les « mauvais » souvenirs de la période ottomane.

En Adjarie comme dans l’ensemble de l’ex-URSS – voire même de l’ex bloc socialiste puisque on a assisté au même phénomène dans les Balkans –, avant même les déclarations d’indépendance, des groupes religieux turcs, mêlant commerce et esprit missionnaire, ont cherché à exporter leur discours religieux. Aujourd’hui, quatre mouvements islamistes, en plus de l’acteur officiel qu’est la Diyanet, sont impliqués dans un véritable activisme religieux à Batoumi,mais encore plus dans les villages environnants.

Le pourquoi de l’activisme religieux turc en Adjarie

Même si les conditions sont peu favorables pour le déploiement d’un véritable activisme missionnaire en Adjarie du fait de la nouvelle politique identitaire de Tbilissi dans la région, on y observe tout de même une présence islamique turque assez conséquente. Cette aptitude des missionnaires turcs à occuper une bonne partie de l’espace religieux adjar s’explique à plusieurs niveaux.

En premier lieu, la proximité géographique – en plus de la proximité confessionnelle puisque des deux côtés de la frontière, c’est le sunnisme hanéfite qui prédomine – offre des avantages considérables aux mouvements islamistes turcs dans leur implantation en Adjarie.
Le poste frontalier de Sarpi, fermé pendant toute la période soviétique est à l’heure actuelle le point de passage le plus important entre l’ex-URSS et la Turquie. En un temps record, les religieux turcs peuvent franchir la frontière et venir à Batoumi prier à la grande mosquée centrale, un des vestiges le plus visibles de l’héritage ottoman, car bien qu’elle fut enlevée au contrôle turc en 1878, l’Adjarie garde encore un aspect turc.
Par ailleurs, la langue turque n’a pas disparu complètement de la campagne et des zones montagneuses de l’Adjarie où des personnes âgées la parlent encore.

D’autre part, depuis l’indépendance du pays, le renouveau des contacts entre la diaspora géorgienne de Turquie et le pays d’origine a revitalisé l’atmosphère « ottomane » qui a perduré en Adjarie.
Cette diaspora a également joué un rôle considérable dans l’envoi d’une importante littérature islamique en Adjarie, dans la formation des nouveaux cadres religieux adjars en Turquie et dans le financement de certaines madrasas implantées aux alentours de Batoumi.

L’Adjarie est aussi, et surtout, une terre de prédication où les Turcs ne rencontrent aucune concurrence de la part des autres pays islamiques comme l’Iran, dont le particularisme chiite le pousse plus naturellement à s’intéresser aux Azéris chiites du Kvemo Kartli.

« Tout par le Coran, tout pour le Coran »

Le plus important des mouvements de prédication turcs en Adjarie est celui que l’on appelle communément les « Suleymanc?», disciples d’un célèbre leader islamiste turc, Süleyman Hilmi Tunahan (1888-1959) qui laissa à sa mort un puissant mouvement islamiste, ainsi qu’un vaste réseau d’écoles coraniques dont le contrôle le place souvent en conflit avec l’Etat turc.

Depuis ses premiers jours, le mouvement se fait l’avocat du « tout par le Coran, tout pour le Coran » et milite activement pour l’essor des écoles coraniques à travers tout le pays.
Cette volonté farouche d’enseigner aux enfants la lecture coranique se retrouve dans les activités des missionnaires Suleymanc? qui partent en mission à l’étranger, en Europe, en Asie centrale et dans le Caucase.

Dans la ville de Batoumi et dans ses alentours, six petites madrasa contrôlées par des Géorgiens sont aujourd’hui formées aux idées de Tunahan. Selon les responsables rencontrés, la plupart des initiateurs de ces madrasa ont été formés en Turquie, souvent dans les villes proches de la Géorgie, notamment dans la région de la mer Noire, entre 1992 et 1996.

A l’heure actuelle, toutes ces madrasa sont gérées par des Adjars, alors que durant les premières années de l’indépendance, les religieux turcs étaient encore aux commandes. Signe que ces derniers ont atteint leur objectif et réussi à séduire la population locale. En juillet 2005, de nouveaux établissements étaient en cours d’inauguration, dont une madrasa pour jeunes filles.

Reste la question sensible du statut de ces madrasa par rapport à la législation en vigueur. Depuis 1996, il existe un muftiat à Bakou, censé régir l’islam de la région, y compris en Adjarie. En principe, tout mouvement doit demander aux autorités locales et au muftiat l’autorisation d’ouvrir une école, une madrasa ou une association religieuse. Or bien souvent la plupart des établissements ouverts par les Turcs, Sulyemanc? ou autres, ont une existence semi légale. En effet, en raison des difficultés administratives rencontrées pour l’enregistrement de leurs activités, la plupart des missionnaires turcs, ainsi que leurs partenaires locaux, préfèrent travailler dans des petites madrasa, qui sans être clandestines ne bénéficient d’aucun statut officiel.

Les disciples nourdjou améliorent l’image des Turcs

Très actifs dans toute l’ex-URSS, les disciples de Sait Nursi (1876-1960) ou nourdjou, ont également développé d’importantes activités islamiques en Géorgie et en Adjarie plus particulièrement.
Le mouvement nourdjou ayant implosé en plusieurs tendances, le groupe présent en Adjarie se rattache à Mustafa Sungur, un des disciples historiques de Sait Nursi. Disposant d’une madrasa à Tbilissi et d’une autre dans la périphérie de Batoumi, le groupe forme des jeunes cadres locaux aux idées de Sait Nursi.
Dans leur madrasa de Batoumi, financée par des hommes d’affaires turcs, les disciples nourdjou organisent des cours islamiques et enseignent la pensée de Sait Nursi en s’appuyant sur son œuvre maîtresse, la Risale-i Nur – « lettre de la Lumière » une exégèse du Coran écrite en ottoman mais traduite en turc moderne et qui fait plus de 6.000 pages.

Egalement présent en Adjarie, le mouvement néo-confrérique fondé par Fethullah Gülen est lui aussi issu du mouvement nourdjou, mais il a acquis une grande autonomie.
L’un des quatre établissements éducatifs que compte le mouvement fethullahci en Géorgie se trouve à Batoumi, les autres se trouvant à Tbilissi et à Kutaisi. La principale particularité du groupe fethullahci est qu’il accorde la priorité à l’éducation séculière.
En effet, dans toutes ses écoles, déployées dans l’ensemble de l’ex-URSS (mais pas seulement), le mouvement propose une éducation moderne, privilégiant l’enseignement des matières scientifiques, de l’informatique et de l’anglais.

Dans le lycée de Batoumi, bien que la plupart des élèves sont musulmans, on trouve aussi des chrétiens motivés par la bonne réputation de l’école. Grâce à ses bons résultats, ce lycée contribue à l’amélioration de l’image de marque des Turcs qui travaillent en Géorgie, souvent perçus comme des « profiteurs » et des « opportunistes ».

La Diyanet s’investit, elle aussi

L’influence religieuse turque ne se limite pas à ces initiatives privées puisque l’Etat turc a lui aussi par le biais de son organisation officielle, la Diyanet, la Direction des affaires spirituelles, dépendante du Premier ministre, conçu une politique de coopération avec l’ensemble des Etats issus de l’ex-URSS.
En général, dans chaque capitale, la Diyanet dispose d’une représentation qui lui permet de proposer ses services dans le domaine religieux. Dans le cas de l’Adjarie, même si elle ne dispose pas d’un véritable bureau de représentation, ses émissaires traversent régulièrement la frontière pour proposer une politique de coopération islamique au muftiat.

Avec l’aide du consulat turc à Batoumi, la Diyanet diffuse ainsi dans toute l’Adjarie une importante littérature islamique, envoie occasionnellement un personnel religieux qui prêche dans les mosquées et s’occupe de la sélection des étudiants adjars désireux d’étudier la théologie en Turquie. Cependant, les actions des mouvements privés précités sont bien plus efficaces que celles de la Diyanet qui souffre d’un manque évident de moyens pour satisfaire ses ambitions.